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légitimité


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En soi, vraiment pas de quoi se mettre en colère. Plutôt laisser glisser, et se concentrer sur le texte même. Sauf que régulièrement, à intervalles irréguliers, ça revient. Alors dès qu’on ré-entend le mot on est sur ses gardes : — Est-ce que j’ai la légitimité... Je n’ai pas la légitimité. Je m’en sers de boutade lors des stages d’écriture, disant que 30 % de ce qu’on fait ensemble concerne l’écriture, et 70 % ce que je nomme autorisation intérieure. Mais je ne le perçois pas comme une boutade. Ce n’est pas seulement la verticalité des dispositifs de prescription, presse, radios, télés, distribuant de « l’écrivain » à une icône qu’ils ont déjà pourvue des mêmes apparats (la photo de presse de l’éditeur sur le bandeau du livre, la case maquillage avant tout plateau télé), mais l’enseignement des lettres qui, tant qu’on ne reconnaîtra pas l’écriture comme pratique, fait de l’auteur une sorte de casserole inox dotée rétrospectivement de ces mêmes attributs. Plongez-vous par exemple dans le Pléiade Sarraute, passez au-dessus de l’énervement pour l’importance que l’universitaire en charge de cette édition (Ann Jefferson, travail extrêmement fourni et brillant) accorde à ses propres collègues et leurs opinions, tandis que des tas de questions concrètes qu’on se pose sur le comment écrire de Sarraute (c’est l’objet de ce chantier collectif) sont tenues à un kilomètre de l’appareil critique du livre, et promenez-vous dans la façon et la condescendance dont les critiques littéraires, au temps de Martereau, s’épanchaient dans la presse de caste. C’est à la légitimité de Sarraute qu’on s’en prenait : une femme de 48 ans qui se mêle d’écrire, et de plus avec ses lois à elle... On prend la mesure alors de ce qu’il a fallu au-dedans colmater, épaissir, défendre, puis construire, pour se prévaloir à nouveau de cette autorisation intérieure). Cette femme née avec son siècle, dont le français sera la troisième langue, publiera une oeuvre majeure, mais entre ses 47 et ses 94 ans. On peut se battre comme je l’ai fait, un quart de siècle ouais, pour le creative writing et que l’écriture s’enseigne, il n’y a pas pour autant de fabrique à écrivains : c’est certainement d’ailleurs une des raisons secrètes de cette culpabilité permanente des facs de lettres, et qui les pousse à en rajouter sur les attributs de l’écrivain légitime : les études de médecine, de Beaux-Arts, les études ratées ou pas d’études du tout ont toujours produit plus d’auteurs que les diplômes de lettres, et l’enfermement rhétorique universitaire. Un Isidore Ducasse, légitime ? un Robert Desnos, légitime ? Marcel Proust, qui réussit enfin à commencer son livre à 37 ans, et y consacrera les 14 ans qui lui reste, légitime à partir de quand ? C’est juste qu’on manque d’armes : sans projection mentale qui vous établisse dans cette légitimité, cet acharnement au travail qui sera la phase obligatoire, sèche et désolante, des années à suivre, on n’en discernera pas la fissure, l’étroite ouverture du tunnel.

entrée proposée par FB

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Surgissent du plus profond des ténèbres les deux bras d’un démon païen qui vous empoigne, qui vous retient dans l’ombre jusqu’à vous tirer dans son antre, au delà des voiles noires où s’étend le territoire froid de l’autocensure jonché de pages arrachées et raturées.

Combien sont auréolés du simple fait d’être exhibés ? Combien sont baignés par les lumières des conseils vers la visibilité ? Combien sont avisés des chausses-trapes ? Combien ont été choisis sans montrer aucun effort ? Combien sont massés en permanence des attentions préventives ? Combien reçoivent encore la becquée le ventre plein ?

Peu importe.

La lunette astronomique de l’orgueil nous focalise sur tel type d’amas ou de constellations, jamais sur la totalité du ciel qui excède les quelques planètes qui nous obsèdent. Il ne s’agit pas de notre petite affaire privée mais d’exister dans un vaste champs fécond où ce sont d’infimes différences qui rendent plus au moins visible tel écrit ou telle œuvre, aux yeux des lecteurs. Encore faut-il des livres, et que ces livres soient lus.

entrée proposée par Michaël Saludo

 



page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne 8 avril 2021 et dernière modification le 25 mai 2021.
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