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À la ligne. Parler d’un texte les yeux fermés ou d’un lieu ou d’un geste et laisser le sens de côté, juxtaposer les images comme mots d’une phrase, depuis les premiers mauves des stencils distribués par la maîtresse à l’école primaire avec son écriture ronde et douce et ses mots alignés dans une régularité parfaite à engendrer la confiance comme la chaleur circulaire du poêle au centre de la classe dans le bâtiment préfabriqué, jusqu’aux mots à former soi et ce sera d’une main droite maladroite d’un délié qui se refuse et toujours les jambages anguleux et plus encore du passage à l’encre, chaotiques, acérés et piquants, frissonnants de la tâche redoutée, pour un peu plus de paisibilité d’un stylo plume enfin autorisé, après les affres de l’écriture à la plume sergent major, les mots noirs et prisonniers des manuels recouverts chacun d’un papier de couleur différente par matière à l’entrée en 6ième, comme multiplier les couleurs pour boxer l’angoisse d’une mère qui a poussé sans remord trop avant son petit, et tant pis pour la belle uniformité cahiers et manuels tous couverts d’un même papier, pour l’esthétique de la pile avec les plus larges tout en bas jusqu’au sommet pour le plus petit d’entre eux, jugée peu pratique par la mère astucieuse qui décrétera qu’il faut une couleur par matière, le latin en vert, rouge pour le français et le bleu élu pour les mathématiques, pour livres et cahiers de l’enfant rêveur, qu’il trouve rapidement dans le cartable ce dont il a besoin, quand le professeur dira sortez vos cahiers, est-ce qu’il l’entendre lui assis là où il voulait, dans le ravissement de pouvoir choisir sa place puisqu’il est en 6ème, tout derrière s’il veut, à côté des mauvais il pourrait, dans le fond de la classe, près de la fenêtre et du radiateur il aurait bien voulu pour avec les yeux balancer au rythme des branches rousses et jaunes du vieux platane tout encimenté au pied c’est que du haut qu’il peut onduler sous le vent, mais se mettre devant il avait fallu pour bien voir et bien entendre, ne pas être distrait, quand tout est propice à l’évasion pour l’enfant trop jeune, et avoir le temps d’écrire tout ce qui est écrit au tableau avant que le professeur n’efface... et c’est toujours trop tard, les mots perdus qu’il ne retrouvera plus, sans demander à la voisine, regarder par-dessus son bras ce que sa main plus rapide a écrit et prendre du retard pour copier ce qui vient de s’inscrire de nouveau au tableau et ainsi de suite et trop tard et plus vite n’est jamais assez vite, pour être prêt à temps, être prêt à écrire à copier avant que le professeur et trop tard il vient d’effacer, et bleu pour les mathématiques, bleu la couleur préférée de la mère, et se demander ce qui s’en serait trouvé changé de la destinée de l’enfant si bleu choisi pour le français, plutôt que pour les mathématiques, quand tout ce qui importe de père en fille pour sa mère c’est être bon en mathématiques.

À l’adolescence, les mots au stylo d’une encre mauve pourtant docile à disparaître dans l’instant sous l’effaceur magique, mais dont le pigment rouge au-dedans ramènera étrangement sur la page quelques mois plus tard, mots saisis à la volée, choisir ceux qu’on retient dans le flux parlé depuis l’estrade au tableau et comment les transcrire les modifier pour gagner du temps, θ pour tion, ê pour l’auxiliaire être, pr à la place de pour, afin d’aller plus vite, ne rien rater des mots qui fusent par-dessus la tête courbée et écrire jusqu’au confort de l’hypnose qui s’empare du corps après un certain temps sans plus de volonté de saisir le sens, avec un sursaut d’envie, quand on recommence une nouvelle page, faire joli, soigner son écriture quand on est tout en haut à nouveau, ça dure pendant quelques lignes seulement, mais tenir plus longtemps si c’est la première page d’un nouveau cahier, à la ligne, mots d’amour violets sur papier à lettre imprimé en sourdine, bouquet de fleurs rose pâle ou oranger plus osé d’un coucher de soleil où deux amoureux s’enlacent, l’audace de poser ses propres mots d’amour à même l’image en travers d’eux qui s’embrassent en bord de mer, veiller à écrire droit malgré l’absence de ligne et s’enflammer avec eux, oser les passionnés pour la première fois, mais pas trop, parce que les écrits restent, la voix sentencieuse de la mère à rappeler les proverbes, les poésies d’un temps où on les apprenait par cœur, mon père, ce héros, ou les chansons populaires, n’avoue jamais jamais jamais que tu l’ai-ai-aimes, à la ligne.

Les mots bruyants, dérangeants, pour aider le sang à couler, laisser partir ce qui ne sera pas, à taper le clavier comme on frappe des dix doigts, des deux mains, des deux poings, taper très vite à l’ordinateur c’est possible, (parce qu’il y a longtemps en 6ième latin math il y avait eu sur le temps de midi ce cours facultatif, imposé par la mère, d’un facultatif rendu obligatoire, et c’est très vite son cours préféré, c’est jouer à être secrétaire, taper à la machine à toute vitesse, elle aurait aimé avec le rouge à lèvres et le fard à paupière et des bas nylons comme déjà certaines des grandes dans la cour, tandis qu’elle porte des socquettes blanches dans des souliers à brides. L’heure entière à faire des lignes de mi depuis les bons doigts, mi, les faire bouger sous la feuille scotchée pour cacher le clavier, taper sans regarder, et pour certains d’entre eux il faut répétition pour créer l’habitude pour que vienne la force et que toutes les lettres s’impriment avec la même intensité et pas moitié noir moitié rouge, mouvement répétitif qui calme le dedans du corps exige implication absolue pour atteindre l’écrit parfait et parfois l’oiseau lyre entré on ne sait comment, une heure de cours qu’on ne voit pas passer, c’est celle qui passe le plus vite), quand ce n’est pas écrire à l’ordinateur, avec les mots frappés donc, ce sont les mots écrits au crayon, des premiers écrits pour la rapidité du glissement de la mine graphite sur les cahiers Clairfontaine à spirale et sur une seule page, laissée libre le recto, s’offrir ce luxe sacrilège, oser le gaspillage de papier et suivre la pensée et c’est comme à nouveau écrire sous la dictée et presque même état d’hypnose.

À la ligne. Un jour être celle qui depuis l’estrade parle, écrit et efface. Tient à la fois la craie et l’éponge. Les cris dans son dos, elle s’en souvient, une protestation qui se lève. Si elle arrête son geste ou pas, elle ne s’en souvient plus. Oui, sans doute. Elle fait volte-face et patiente. Pas toujours. Souvent. En impro c’est pareil, parler et effacer. Est-ce qu’on filme les impros ? Maintenant sûrement. Tout se filme. La beauté glaçante de l’éphémère comme un baiser mortel avec au-dessus de la tête la faux de la perte. Écrire et effacer. Avec la touche flèche vers la gauche, vers le passé dans le code cinéma, bien plus large que les autres, pour plus grande tentation, y réfléchir deux fois avant de ne pas effacer. Ecrire et ne pas effacer. Un désir d’être publiée à son âge comme flirter avec l’obscénité. Ecrire, c’est ne pas effacer. A cause de toujours les mots de la mère, les paroles s’envolent, les écrits restent.

À la ligne. La touche pour y aller à la ligne au clavier, c’est « entrer ». Dans la lignée.

Écrire c’est quelque part vivre avec ses morts comme compenser la culpabilité de leur survivre, assez bien, finalement.

entrée proposée par Anne Dejardin

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page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 avril 2021.
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Messages

  • Mains et doigts . Outils. Préhension . Frappe. Surgissement. Flux . Enregistrer. Dicter. Esquisser
    "Les mots bruyants, dérangeants, pour aider le sang à couler, laisser partir ce qui ne sera pas, à taper le clavier comme on frappe des dix doigts, des deux mains, des deux poings, taper très vite à l’ordinateur c’est possible,"
    Quand tu tapes à deux doigts peux tu purger, saigner, crier ?
    La main ductile de l’ébauche - La main qui laisse passer le sang