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Je n’utilise plus de papier. Le soir je lis sur papier parce que mentalement j’essaye un équilibre et une déconnexion, mais le Kindle c’est juste du papier numérique. Les vieux papiers me font éternuer, la surface des papiers contemporains est lestée de 4% de chaux pour être hydrofuge ça brûle les doigts. J’ai utilisé principalement des cahiers Vertecchi (la papèterie près de la villa Médicis) parce qu’ils étaient plus lisses et plus souples. La masse de papier qui encombre mon bureau n’est pas liée à la littérature : archives comptables, retard d’administration dans un bac qui déborde. J’aime l’écran non parce qu’il est écran, mais parce qu’écrire y est projection comme de mots suspendus dans l’espace, flottants, et les lire à voix haute c’est les rejoindre dans cet espace. Dans Sens unique Walter Benjamin parle de la qualité spécifique et la marque spécifique de papier qu’il utilise, à cause du grain, à cause de la teneur en blanc (un papier parfaitement blanc on ne tient pas trois pages à la lecture. Je n’ai jamais su dessiner, je n’ai jamais eu la pulsion de dessiner : si j’ai pu avoir affaire à l’écriture manuscrite dans telle phase de ma vie, avec ces cahiers, ou par l’importance de l’épistolaire, mon rapport initial à l’écriture c’était la feuille blanche glissée dans le rouleau de la machine à écrire du garage, aux heures de bureau fermé, et appuyer sur les touches, frapper le ruban bicolore, c’était plus la sensation de ce glissement sur le rouleau caoutchouté que la page elle-même. Si j’enregistre une vidéo, est-ce que l’espace mental que je travaille par récits et mots est une projection du papier absent, ou de ce que le papier métaphorise ?

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C’est un souvenir qui ne m’a jamais quitté, cette brève période, début de la classe de seconde, fin 1967, début 1968, où, au Foyer des jeunes de Civray, on a été initié à la photographie : ce qui me paraissait le plus fort, le plus magique, avant même l’image, et indépendamment de ce qu’elle représentait, donc la prise de vue ou bien ce qu’on ferait de la photo une fois séchée sur cette espèce de rouleau chauffant où on les collait, c’est ce papier pris dans sa boîte sous la lampe rouge, l’interdit de gaspiller parce qu’on n’en avait pas beaucoup et que c’était cher, et que dans le bain de révélateur des ombres et formes apparaissaient qui deviendraient l’image, mais c’était bien plus hypnotisant ce moment d’avant l’image : l’illusion du papier, c’est qu’il contient d’avance ce qu’on y raconte. Quand on commence à écrire, papier ou pas, ou qu’on avance un livre, on a cette sensation que se révèle un déjà là. Début des années 70, dans le moment de crête des Rolling Stones, quelqu’un a demandé à Keith Richards comment il avait appris à faire des disques, donc passer de la musique jouée dans le studio au master envoyé au pressage : il a répondu que c’était en se souvenant du lycée professionnel (les art schools qui correspondent à nos lycées pro, où on apprenait aussi les métiers de la publicité et du graphisme en plein essor), et en repensant au prof de photo et au bain de révélateur qu’il trouvait comment faire — ajoutant que ce qui le surprenait le plus aussi dans ce prof, c’est qu’il plaçait son originalité dans des chaussures à bout pointu.

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Brouillon de début de réflexion sur le papier, écrit sur un clavier, lu sur un écran.

Pour moi il y a plusieurs sortes de papier. Papiers à lire, papiers à écrire, papiers d’art, et puis les papiers obligés : factures, papiers d’identité, relevés divers, enveloppes, emballages…. Pour le vrai papier, ça commence comme une recette de soupe. Eau et plantes. Même quand on y met des chiffons, ils sont de coton ou de lin. Ensuite, comme pour la soupe, on peut rajouter d’autres ingrédients pour la couleur, la texture, la conservation… Mais très vite, la recette diffère de celle du potage : le papier doit chasser l’eau pour être du papier. Après séchage, le divorce est total, papier et eau deviennent ennemis mortels. Liens aussi forts et pas moins compliqués qu’entre le papier et celui qui y pose des signes ou qui y pose ses yeux. Ou qui fait les deux en prenant des notes pour lui-même. Maintenant on peut lire et écrire, regarder des images ailleurs que sur du papier. Écrans et claviers pourraient avantageusement le remplacer. Moins lourd, moins lent, moins fragile, moins figé…. Pourtant, parfois... Nostalgie ? Manque de capacités d’adaptation ? Confort des habitudes ? Besoin de faire participer les doigts ? le toucher ? l’odeur ? le bruit ? la couleur ou la teinte ? le corps ? Une fois passé du liquide au solide, le papier devient une affaire de peau, la sienne et la nôtre. De contact, de toucher, de caresse, de sensualité. De sens dans tous les sens de sens. Le papier fait le lien entre le corps et le reste. Il permet le passage des idées d’une pensée à une autre, de l’invisible au visible. Et inversement. Mais il n’est pas un passeur neutre, il influence, oriente, biaise, va chercher la grand-mère derrière le vieux bouquin, le grenier derrière l’odeur de poussière, le papier brillant pour les magazines glacés, l’écolière derrière le papier « C à grain », le papier fin pour rapprocher la bible et la Pléiade. Papier d’emballage pour idées ? On le voit différemment s’il s’agit de lui confier quelque chose en y déposant de l’encre, s’il nous propose quelque chose par la lecture, exposé sur un mur, ou plié à la va-vite et glissé dans une poche qui lui donnera sa couleur, son odeur et qui confirmera ses plis jusqu’à la déchirure.

Le papier est un passeur.

Jusqu’au retour à la soupe originelle, quand la boulette mâchée termine dans le tuyau du Bic avant d’aller s’écraser sur le mur de la salle de classe ou quand retombe le couvercle du bac de recyclage.

entrée proposée par Juliette Derimay

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Une idée, couchée sur le papier est-elle une idée morte ? Une idée figée, une idée arrêtée qui n’évoluera plus ? Heureusement restent les ratures, les flèches, les gribouillages dans les marges ou même entre les lignes, les astérisques, les renvois par numéros, les corrections, les notes de bas de page, les notes de haut de page, les notes tout court, jusqu’aux bouts de papier collés sur le papier. En dernier recours, il reste la boulette, jetée dans la poubelle. Pour laisser la place à une autre idée, plus neuve, plus jolie, plus fringante, plus pimpante, plus souriante. Mais fille d’une vieille idée, déchirée, rejetée, jetée dans la corbeille.

entrée proposée par Juliette Derimay

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Ecrire sur du papier, des feuilles volantes de préférence, nues ou déjà imprimées — marge de lettres administratives, déchirures d’emballages, ticket — pour noter ce qui arrive ex abrupto. Le papier prend trace. Il est trace. Il garde les mots et il garde trace de la main qui écrivait. Les dernières choses que j’ai faites dans l’atelier de peinture c’est avec le papier, la mine de plomb, une plume, un peu de gouache, de la colle. J’aime ce support qui se déchire, qui se maroufle, qui se perce, qui se coud, qui se brûle. On dit les œuvres sur papier mineures, on les relègue à l’ébauche. J’aime l’apparente fragilité et discrétion du papier, riche de matières, de formats, de teintes ; qui se prête à l’eau comme à l’huile… J’aime aussi quand je dessine que le papier soit lié à l’écriture. Au contraire c’est ce qui m’inquiète quand j’écris ? Cette confusion entre écriture manuscrite et dessin. Ecrire et regarder alors le mot écrit comme un dessin, la phrase manuscrite comme un mouvement, le bloc de mots comme un paysage… perdre le fil des mots suivre l’œil et la main.

entrée proposée par Nathalie Holt

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Registre fiction, jamais rien écrit sur du papier. Rien à la main. Tout au clavier. Tout sur écran. Et c’est heureux. Pas forcément pour le lecteur, mais simplement pour achever l’ouvrage. Comme je n’arrive jamais à me relire quand je manuscrite, mes fictions n’auraient jamais vu le jour. Par contre, tout en clavant, le recours à la prise de notes sur un cahier dédié ou des fiches, m’est indispensable. Ne serait-ce, par exemple, que pour ne pas se tromper sur l’âge d’un personnage ou une particularité qu’on lui a attribuée cinquante pages et six mois avant. Dire aussi qu’un désordre de carnets et de papiers autour de son ordinateur, cela fait tout de même un peu plus sérieux. Et si en plus vous ajoutez une pile de livres...

entrée proposée par Ugo Pandolfi


page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne 12 avril 2021 et dernière modification le 19 avril 2021.
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