prendre #10 | corps, sol & murs

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #10 corps, sol & mur ;

- nota : les contributions sont à envoyer à l’adresse du site en fichier joint au format .docx, .pages, .odt, merci d’éviter PDF, mises en ligne et réunions visio réservées aux personnes inscrites ;

- les contributions sont insérées ici par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

1 | corps advenir


Ancre, ce son ancre qu’on murmure, au fond de soi la masse projetée dans l’océan, les mains glue de sève sur les draps. Cellule, on est entier pourtant, mais clôturé dans l’attente d’un levain. La tête est un chantier abandonné au fond d’un lac. Les doigts glue sur les draps et l’âme au fond du lac. La voix des infirmiers est le son premier. Le cachet tendu va jusqu’aux lèvres et ferait peut-être lever le temps. Menton enfoui dans la poussière des draps, coléoptère emprisonné, glue des doigts, c’est encore le cachet qu’on prend chaque fois que les voix s’approchent. Et lui chuchote depuis le lit, prendre une respiration à la surface des eaux, jusqu’au couloir qui rencontre le labyrinthe de l’oreille. Heure, ding, au cachet pas de corps, pas encore, c’est le son la première agitation, cache-toi sous le drap, la matière épaisse entre les paumes, elles l’effleurent, dessinent des cercles, s’ouvrent, collent au buste, les mains tournent sur elles-mêmes, paumes au front, visage à peine sensible, le recueillement des yeux sur la digue au plafond. Tout est blanc à respirer, menton dans la colle qui ferme l’œil dans la main, la chair emprise, à quand le levain ? Devenir un point d’interrogation. D’abord avec le coude, un peu crochu bancal, son être interrogé. Pourquoi. Cela vient de l’autre cellule en amont. La jeune orientale. Les cheveux sous le voile ancre. Les longues mains digitales qui fument, souvent il entend parler sa langue. Mimer le mot entendu avec le pied. Tourner le tour de la cheville dans un raclement héliotrope, la langue de l’antre. Calligraphie de souffre. Fume, gluée dedans elle aussi. La voix saisit ce qui noue, ce qui ferme. Le chant soupière recueille l’arythmie des pensées. Paupières palpitent. Le ventre ondule et les doigts froissent la chair des draps. Quand elle vient, la voix passant les murs, un trafic sourd rentre dans le sang. Petits remous dans les gentianes du sang, enflure roulant sous la peau, les veines sentent l’agitation du souffle. Et monte, monte le voile transparent des cheveux noués, faire cela avec les genoux, soulever le drap opaque, être un jet de cailloux sur le lac, ouvrir la cuisse pour être un charme, et lancer l’épaule de côté, souffle de verdure, une forme de muscle qui prend forme, en pliant dépliant l’articulation du chant. Et la fille sans le savoir, ancre marine ondulant sur les tempes, emprunte ses bras, et voilà le corps. Détache la glue, s’enroule et tend les jambes à la surface du lac, ensemence et compacte d’un seul jet, l’agilité des poignets qui tournent à rebours, il faudrait, il faut, agripper le socle du lit, remonter sur le coude en tordant l’épaule, remonter les genoux jusqu’à presque. Le désir d’advenir. Durant la longue procession de l’effort, tangue le parlement des algues qui viennent doucement respirer à la surface, et le ventre creuse, plie creuse, tend, fabrique une voile et tout se tient déjà le long des vertèbres. L’oreille agile a déjà déplié son réseau d’ondes, il se pourrait même qu’il flotte dans les méandres de la voix, sa légèreté assoupie, le corps musette simplement replié que le coude élève, et le buste s’étend comme de grands cheveux noirs, altière décomposition du socle des jambes, qui se déprennent de tout, et des doigts et du noeud, et ainsi le remous des pieds qui chantent à présent, scandent et font sauter le verrou des hanches, comme s’il devenait tout un accordéon, apte à se déplier d’une seule pression d’épaule, contre la voix levain et le renflement des algues par-dessus la lumière. D’un coup levé. Tempe debout. Lumière au fond. Emane dedans. Le corps tangue, rempli d’algues, hanches à bascule, souple événement du sang qui déploie son eau verte, dans les lents respirs du sang, et debout, tamtam, la masse tremble, gravite ensemble pieds et poings, chair tremble, dans les voix du couloir, et le geste du balai frotté contre le sol, faire le geste qui balaie, le respir qui prend les alvéoles, gonfle le ventre de l’accordéon, ouvrez ouvrez, mais la voix pousse les gentianes sur les murs de la cellule, à ne plus prendre froid englué dans un drap. Corps advenir.

© photographie Fabrizia Desiato.

Françoise Breton
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2 | équi-libre


Page / pas je / pas à pas / pied devant pose perd l’appui et repart / repose arc bouté à chercher appui et puis reporte le poids / pause imperceptible / puise le souffle au profond de l’incertitude / appréhension du vide plongée en néant / résiste au poids qui emporte et cherche prise lâche prise / perçoit l’abandon des muscles qui échappent ploient sous l’emprise / retombe déporte le corps éperdu / perdu a-pesanti aptère inconduit / sol mouvant et tombe et tombe et tombe / replié au sol au repos patiente / pas je plus jamais moi / en plan planqué dans le souffle qui reprend absenté machinal et dolent / rêve d’envol improbable lourd / a-terré et pourtant là plaqué aimanté au sol / apeuré pris au piège de l’attraction / rassemble les parties perdues et reprend appui / une poussée échappe et redresse le corps / la paroi s’offre perpendiculaire / comble la perte donne prise / paumes tournées vers elle reprend place au monde / basculent les points de repère retrouve l’axe des pôles / pousse la viande à la verticale / pour un temps seulement dressé avant le retour du vide / à l’avant du vide / prêt à plonger tête en avant / préfère le saut à la chute à l’effondrement / le pas défaillant à l’immobilité / la poussée à l’équilibre / la mouvance à l’enracinement / pas je / comme au sortir de naissance / comme au plonger de trépas / page blanche ligne à ligne remplie / corps à corps explorée / ligne intracée d’une marche incertaine

Christian Chastan
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3 | le mur


Le mur est une résistance froide contre les vertèbres, une douleur aux omoplates. Le mur est une impossibilité de recul, un obstacle où plaquer ses fesses, son dos, les bras. Rien à faire que se laisser glisser, s’asseoir en boule, s’aplatir, se lover dans l’angle droit du mur et du sol, s’appuyer de toute sa force, de tous ses muscles, se faire une place de plus en plus près. Ils cèderont. Le mur et le sol cèderont. C’est une certitude, une tranquillité. Ce sera imperceptible : comme un creux dans la masse inerte. Comme une aspiration. Le corps entier absorbé en quelques heures. Il suffit d’insister d’appuyer encore, et encore. Une épaule, quelques côtes, une jambe qui flottera dans le ciment, une jambe qui se fera ciment, et bientôt, plus rien que le mur et le sol, le corps entier disparu dans l’angle droit indépassable. Gommé. Pas même une auréole sur les surfaces ripolinées contre lesquelles un autre corps pourra se presser dans l’avidité désespérée d’une annihilation sereine.

Sébastien Bailly
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4 | le coin


La douleur remonte depuis les fesses, cisèle la colonne, la chair n’amortit plus, les os touchent le sol, peau de pacotille. Carrelage dur, mur froid, tuteurs du corps faible qui se vide de son élan, ce corps dégueulis qui gicle entre la verticalité sans faille et l’horizontalité navrante. Perpendicularité inhumaine. Mains lasses de tâtonner, cherchent le repos sur la surface sans surprise, présence immuable. Se faire mur, coller au plus près le dos, y vérifier sa dernière vigueur, le tendre encore un peu, ne pas céder à la facilité du repli de soi qui beugle depuis le ventre, ne pas abdiquer trop vite face à la menace de mollesse qui crie, du dedans. Alors bomber le dehors, pieds plats, dos droit, façon visite médicale. Redresse-toi, plus encore, sors la poitrine, baisse les talons, plus bas que les pointes de pieds. Mais ça ne marche plus, le sol, intransigeant, ne veut pas ce dévers du pied, non, on est pas sur un canasson, voix vaines, du dedans, vie d’avant, sans coins, sans repos, sans arrêts. Tu n’as plus que ta masse tremblante, boule dans le coin, presque rien, là. Irradiation de la douleur. Serrer les dents, se redresser, survivre du dedans, sortir de l’amorphe du soi, coller au coin, sol, mur, perpendicularité, tuteurs, ordre du dehors contre ravages du dedans. Ne plus sentir l’immobilité et se relever, discrètement, peu à peu, doigt qui craque, gratte au mur, pas de réponse. Dernier jet, carrelage blanc, tâches de sang, flaque de corps éructant, là, dans le coin.

Marie-Caroline Gallot
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5 | l’abattage


L’abattage, ça fait peur, je parle de l’arbre, je parle des gens aussi, de ceux qui coupent l’arbre. Ce n’est pas un travail facile. Ils ne sont pas tous français. Ils font les fiers, ils rigolent, ils vont vite, tronçonneuse en marche à bout de bras. Au début pas trop, les premières entailles, il y en a qui saignent, pas toutes. Au début, c’est surtout le bruit des moteurs. Au début c’est superficiel. Les casques, les protections sur les oreilles, la visière pas toujours baissée. Au début, c’est comme une danse. Ils sont agiles. Ils travaillent vite. La lame mord le bois, ils la maîtrisent comme je ferais d’un couteau. Ça dure quoi ? Cinq minutes à peine plus, même pour un très gros chêne. D’infimes instants, ils s’arrêtent à l’affût des craquements. Puis quand les entailles sont suffisamment profondes, ils rentrent la lame au cœur du bois, longuement, profondément, en force. Ils font un signe à celui qui est sur le tracteur. Le filin se tend, le tracteur tire, les coupeurs sautent de côté. Ça fait peur. La chute dure une seconde à peine. Dans un énorme fracas de branches brisées. C’est fini.

Au sol ça prend une place folle, c’est immense. Le tronc n’occupait presque rien, mais les branches avaient poussé pour déployer l’ immense surface de leurs feuilles qui captaient la lumière. Il y en a partout, des grosses, des petites, brisées, tordues, violentées ou encore intactes. C’est peut-être le pire, cette architecture faite pour capter l’air et le soleil encore puissante désormais inutile et couchée. C’est fini, la grande carcasse est au sol. On dit d’ailleurs qu’on la démonte la grande architecture quand on travaille avec un peu de respect pour l’arbre. Ce n’est pas le cas quand on abat en câblant. On coupe déjà le beau du tronc, la grume puissante et rectiligne que l’engin emporte péniblement tellement c’est lourd. On laisse le reste par terre à pourrir, ça ne vaut pas la peine. Le tout a duré six minutes. C’est fini pour toujours. Les chênes abattus ne se relèvent pas, ni ne repoussent.

Danièle Godard-Livet
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6 | gravité


Pieds nus dans l’herbe, un corps sur l’épaule d’un corps. Les corps à la lenteur, accrochés l’un à l’autre. Chaudes les synovies, souples retournements, palpitations aux creux des paumes. Aux pieds le sol jardin, irrigation des gestes, les forces se complètent. Un corps s’éveille, un corps se renverse, s’appuie sur la cage d’un corps. Corps se retiennent et s’enlacent. Gestes du bout des doigts propagés au profond du bassin, échanges peau à peau, les corps souples en accord. La tête qui s’enroule et redresse le dos d’un corps en harmonie d’un corps qui le soutient, oscillations communes, toute crainte abolie, rien n’obstacle. Un corps entre les mains d’un corps, passage inattendu sous un corps en appui. Un corps enfin s’allonge, le bras frôle l’herbe comme velours, enveloppe d’odeur, mille doigts aux caresses, main dans la main d’un corps. La force d’attraction de noyau à noyau, enlacement de bras et soudain la torsion et le saut, verticale en plongée sur l’arrière d’un corps. Tous les enrobements ramenés au nombril, souvenir d’origine et d’anciennes légendes, tous les élans radiés aux six points du cosmos. Amorti de la chute, vibrations corps à corps, brins frais sous les orteils. La vitesse des corps tombant jusqu’au berceau, une tête confiée à l’arrondi d’un bras. Fluides eaux intérieures, corps entraînés par vagues, entre poids et élan, marées hautes de corps. Ventre d’un corps contre le dos d’un corps, bras ballants, absorption de la forme en un consentement affranchi des regards, cellules de corps en danse dans chaque esquille d’os, dans chaque fibre de chair et bulle de liquide, dévotion à la gravité, corps l’un à l’autre confiés.

Catherine Serre
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7 | corps contre dalle


Corps contre dalle. Face contre pierre. Revenante sans visage en robe de prière avec au cou sa peine en lacet. Et joue bras mains de pierre pieds corps tête de pierre. En corps à corps avec la pierre. Mouvement resté de marbre. Au Trastevere traversé de lumière croire entendre son rêve de pierre. Transie. Cécile, tu dors ?

agrippant — corps à mur — main qui se lance — s’accroche — plus haut – bloque — relance — obliquité des membres — main-pied — les pieds des mains — tu fais les pieds des mains — tu croises –- il faudrait développer — baffer — pas mûrir au risque d’exploser ventre à mur — charges bon dieu — charge — cherche la faille — au mur sol — résistes — à deux doigts - t’agrippes — tu mûris — bon dieu lance — relance — tu mûris — et si tu mûris tu te vautres –- tu rêves –- bon dieu tu dors –- tu rêves — ce n’est qu’un sol — un sol mur pourtant — longtemps que tu as chu et que tu rampes — longtemps que tu t’abîmes au sol — que l’abîme est ton mur — longtemps qu’à tâtons tu erres — ventre à terre --- que tu dors -– que tu rêves -– au sol mur –- d’un sursaut tu dévisses — secousse hypnique — tu sombrais –- c’est trop tard — tu dormais — tu tombes –- tu as chu — c’est trop tard — le choc te propulse — te jette -– au mur -– te fracasse — t’achève au sol

Nathalie Holt
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8 | possession


Recherche la possession, chaque corps piétine debout l’espace gardé libre à lui. Chaque corps tangue sur place au rythme de la drogue de la drague et de la musique, aussi, chaque corps cherche, vivre sa meilleur vie — mais sans toucher les autres. Vertical. Chaque corps debout, libre vers, intervention, nocturne, consommation, gratuite, puis perdue, sans cesse recommencée. Chaque geste répété, levé gracile de la main, doigts écarté, indépendante unité, terminaison d’un bras qui s’élève au-dessus de la tête, en cercles vifs qui tracent un cylindre serré vers le ciel, répétition au bout des doigts de danses espagnoles ou balinaises, chaque doigt de chaque bras de chaque corps désigne son unité, sa grâce, son désir d’indocilité, son indépendance d’un instant, sa foi farouche, chaque doigt qui se multiplie sur chaque corps debout l’espace gardé libre à lui. Est-on hier à suivre les rituels toujours oubliés sinon des recueils de souvenirs savants mélancoliques ou désespérants. Est-on touriste dans une baraque en bois d’aujourd’hui, des ouvertures laissent passer les odeurs et le roulis d’une mer pas loin qui s’approche puis se retire, lentement, doucement, toute la nuit, quelque nuit que ce fut, chaque vague elle-même est répétition du jour qui se couche et du jour qui se lève et de ces doigts qui s’élèvent chacun au dessus de chaque corps. Piétinement. Chaque corps frôle l’autre sans jamais le toucher. La sueur qui passe de près en près, trop près, s’écarter, sans paraître bouger, se déplacer, très peu, car peu de place, chaque corps vertical est prisonnier de sa liberté sur son mètre carré, corps se dandine dans son mouvement espère l’élévation — des mains des esprits des lèvres — la rencontre peut-être, aussi improbable que la collision des arbres, aussi impossible que la vie en communauté, chaque corps marche sur les pieds, les siens, des voisins, chaque corps pue, bras qui se lève, effluves, il faut y passer, donnes-moi, on s’échange, de la drogue, de l’alcool, de la boisson, de la cigarette, un numéro de téléphone, tu existes ? Rester ancré, près de moi, j’attends l’élévation, la possession, ensemble, c’est ce que je cherche, et toi ? Nous irons nous marier, nous achèterons un appartement où nous inviterons nos amis à danser, à piétiner ainsi ce sol qui nous sépare des autres corps, ceux qu’on ne connaît pas qu’on ne connaîtra jamais, ceux qu’on croisera peut-être dans l’ascenseur, pardon — pardon, vous descendez ? Immobiles, pieds contre au sol, on lève alors les doigts vers le bouton de la cabine, d’un geste unique, répété. Ils descendent, ils attendent, ils piétinent, ensemble, les corps. C’est pourquoi ils ont eu besoin de ça, oui, la danse, les corps qui se répètent et ne se touchent pas, la vie ensemble, apprendre, vous descendez, oui, prendre l’ascenseur, prendre la voiture, prendre le chemin, je suis déjà en retard. C’est ce qui s’appelle travailler, ça ne s’arrête jamais. S’élever — prendre — recommencer.

Gabriel Kastenbaum
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9 | l’oeil


Tu reprends la chimère en main, mi-humaine mi-papier-noirci. Les lignes te parlent. Ton corps quoique allongé se meut par curiosité. Tu jettes un oeil sur la page précédente. Tu poursuis. Où les mots fusent, tu cours puis tu t’élèves. Tu comprends tout, tu veux la suite, tu veux savoir. Soudain un mur devant toi. Plus rien. Un champ de mots engourdis et désaffectés. Tu tournes les feuilles à la recherche d’un sens. Les phrases s’épaississent, des blocs apparaissent, tu ressens quelque chose. Ça prend. Tes yeux ne quittent plus les caractères. Dans ta tête c’est de plus en plus rythmé. Le murmure de tes lèvres qui lisent. Délectation. Tu t’arrêtes pour articuler un mot après l’autre. Tu reviens un peu pour examiner un passage entre deux paragraphes emmurés très hauts que tu empruntes à contre sens. Tu le comprends maintenant. La cadence te presse. En haut de page des mots décrochent. Des idées font virevolter ton esprit dans une danse légère que tes yeux poursuivent sans pouvoir s’arrêter. La chape de plomb dans ton crâne s’efface gazeuse, pourtant tu sais les murs très proches, juste un carré de ciel visible. Les mots se délient. Tu voudrais savoir ce qui t’entoure. Les pages s’évanouissent, seul le mouvement se prolonge au bout des doigts. Tu ne réfléchis plus. Ce qui te lie à ce que tu lis change de polarité à chaque mot ; électrique et magnétique, et entraîne des forces qui en décuplent d’autres. Tu n’oses te détourner des phylactères. Ils déplient cet autre toi fantasmé qui te transporte hors de la mesure du temps. Le style s’ébat sur quelques figures sublimes que tu aimerais avoir écrites. Tu écartes les pages du milieu exact, les poings serrés de chaque côté. Tu poses l’ouvrage sur ta poitrine, laissant s’écouler un flot de mots que tu ne lis plus.

Je caresse le mur de mes reflets où des bouts de moi tiennent entre les interstices. Le temps se retire, des chairs mortes s’abandonnent lestes emportées par le vent qui les élève en tourbillons invisibles. Déboussolé le vent s’épuise et me projette violemment au sol. Autour les petits morceaux de moi s’éparpillent inertes.

Les étoiles tracent leurs lignes. Tu te noies seule sous la lune délicate embrassée d’ombres bleues et douces. Le ciel se voûte pour s’approcher. Aux mille scintillements de la voie du milieu tu voues ton corps en transe. Des déplacements d’air chaud embrassent ton front, une épaule, le haut de ta cuisse. Tu tournes doucement sur tes pieds froids en creusant un épais tapis d’herbes. Tes mains se lèvent vers les étoiles, tes doigts vers des constellations et restant en l’air, cherchent le picotement des embruns cosmiques.

Je rampe les bras cassés, les jambes désossées dans leur chaire déchirée. Plus rien n’a d’importance les murs tombent les uns après les autres. Mon squelette désarticulé continue de danser des fantasmagories effrayantes. Des têtes coupées dansantes. La silhouette de mes os. Ma main tire sur des fils invisibles. Bientôt, en bas la terre, je regarde mes cendres s’éparpiller.

Rien ne semble bouger. Des formes en noir et blanc s’anamorphosent un bref instant, photographie d’une anatomie complexe, un coeur dedans, et en surface un oeil immense noir figé sur une tête transparente et grosse, tout entière sur l’écran. Et voilà j’entends tes jambes, tout un corps se mouvoir tendre. Des échos battent une nouvelle chorégraphie où ni les murs ni le sol n’existent encore. Un voile tendu rouge drape ta conscience. Tu ne m’entends pas. Dans mes bras tu danseras bientôt.

Michaël Saludo
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10 | de la peau des pierres


Mère ô ma mère je suis tombée -– mère ô ma mère j’étais moins que petite chose dans ce grand mouvement, j’ai rampé, la vie en moi s’est tendue, a appris, a cueilli, a accueilli, s’est levée –- mère ô ma mère tu étais belle et tes gestes étaient longs et beaux, je n’étais plus toi, mes mains étaient carrées, faites pour la terre et ne pouvaient danser l’air, j’étais petite, courtes jambes, proche du sol – mère ô ma mère me suis écrasée sur lui, j’ai trouvé la terre vivante, j’ai voulu entrer en elle, je l’ai senti vivre, je lui ai ravi élan et me suis appuyée sur sa résistance -– mère ô ma mère ne pouvant être fée gracieuse j’étais plante, humus et sève, n’avais force que de la terre et la lumière, me suis appuyée sur mes amies les pierres, celles que l’on avait dressées, le sol devenu mur, me suis tournée, fortifiée par elles vers la beauté et je l’ai bue –- mère ô ma mère les appuis, l’appel ont donné à ce corps la grâce des gestes longs quand j’ai voulu ne plus être que leur outil, l’ai perdue quand j’ai appris les règles, ai travaillé, l’ai retrouvée autrement mais j’étais dans les groupes la petite note un peu désaccordée, n’ayant d’autre charme que maladresse, l’accentuant parfois -– mère ô ma mère le savais ou le croyais, dansais pour moi –- mère ô ma mère j’ai dépassé ton âge, notre amour guerrier est devenu tendre lien, mon corps rétif a pris les rênes, du léger décalage entre le rythme de mon sang, la force lasse de mon souffle et le mouvement du monde naissent trébuchements, apaisements, plaisirs de mouvements, une danse presque imperceptible, une musique silencieuse, des cris devenus murmures, des scansions, des sauts de chat, des sourires, des révérences dont l’existence n’est sentie que de moi et des très anciennes heures de barre de mon enfance me restent le souci de guider avec un peu de grâce mes chutes jusqu’à l’éphémère réunion au sol où à la peau des pierres.

Brigitte Célérier
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11 | rue vacillante


il y avait l’agitation du soir, la ville familière, le faubourg emprunté chaque jour, son nom familier, l’élan trop vif, il faudrait ralentir, contrôler le mouvement, l’obstacle a surgit, quelle tentation, quel éblouissement, quelle présomption, pas même le temps de crier, d’arrondir le geste, voltigeuse sur roue avant, la chute insensée, le néant — comment se souvenir, ça glisse dans un trou noir, c’est un réflexe reptilien — maintenant imaginer le mouvement du corps emporté dans la roue, on lui a raconté, un soleil, reste dans la bouche la saveur de l’asphalte humide mêlée au goût du fer, dans le genou une flambée, devant soi le mur de reflets, le grain dansant des feux de circulation, autour une force, ça l’a soulevée du sol, une chaleur, comme deux bras qui ont enveloppé les siens, son corps dédoublé, habité d’une présence familière, l’adrénaline, les mouvements du cœur, la pulsation des pupilles dans la nuit, debout, frappée d’immobilité, de stupeur, le fer chaud coule dans la bouche défaite, le sac répandu au sol en éclats de vie, le bruit assourdi des voitures, elle a pensé je suis vivante je me suis envolée je suis tombée je suis debout, respire, il y a quelque chose de cassé dans sa bouche, des voix s’assurent sa présence, on la prévient, la douleur va monter, devant il y a le mur ralenti de la nuit mouvante, maintenant le frottement du bleu, la chaleur fourmille jusqu’au bout des doigts, debout, hébétée, palpitante, reprendre pied dans la rue vacillante, marcher

Caroline Diaz
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12 | ad nauseam


Assis loin des tapis, dans le giron resserré des ramblas, hors du temps, dans l’assiette l’ordinaire de l’anorexie. Comme tous les rares jours de repas, déployer de nouvelles stratégies pour résister à la fatigue, aux névralgies, pour supporter les grincements et les craquements continus de la structure. Fringales méta-physiques inassouvies du corps osseux mis en danger par les manqués, les irrégularités, les chocs, les saccades de souffle et de sauts. Le jeu des clés kamikazes est dit "nécessaire" à l’ouverture des architectures exploratrices. Détournements mutiques des nudités et mystères partitionnés par les fractions élitistes. Corps sacrifiés sur l’autel des Wim, Michèle, Pina, le chrisme de Merce ou la transfiguration d’Anne Teresa... Autant de générateurs de l’invocation des forces primales, du suicide vrai des vaisseaux doucement déchiquetés sur les crêtes et tempêtes. Chuter à feux petits, abhorrer le bruit mat, répété, de la douleur plaquée à même le sol. Assis le dos droit, l’esprit cambré vide, Tantale, penser alternativement, tenter d’oublier les arthroses cycliques et les tendinites. Assis, le dos droit, un mouvement lent, à peine une onde d’épaule, une vague lancée en direction de la main. Subtile cartographie des failles et fractures à destination d’un verre rempli d’alcool, le désirer, le porter aux fines lèvres bleutées et en perpétuelle tension. Peu de sommeil, beaucoup de vodka, briser la coke si nécessaire, dans les fragrances et sons madrilènes. Le soleil affadi par les années et l’amertume des articulations érodées. Vêtements noirs ajustés, vêtu crinière corbeau, bras d’angle, l’autre parallèle au corps, bassin hors axe. Tourner hésité, déséquilibre partiel, un haut le cœur, tenir la diagonale face à l’œil public, ça brûle mais l’œsophage contient. Ne plus chuter, ne plus s’ecchymoser, ne plus désaxer et invoquer l’ombre, signifie l’impensable échec. Ad Vitam.

Gauthier Keyaerts
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13 | transe du ventre


Corps contre corps. Les yeux perdus à l’épaule de l’autre. Mains rejointes. Disparaissent les murs et le sol. Abolies les distances. Le contraire de la contredanse. Seuls des éclats de lumière de la boule à facettes miroir. Seuls les rythmes. Seule la musique. Moiteur, chaleur, odeurs. Plus rien ne compte que la langueur et l’abandon qui vient quand la peau, comme la mer, cesse un moment d’être frontière. Vous, toi. Il, moi, nous. Même les mots cessent de faire peur, devenus inutiles. Même les dangers n’effraient plus. Les écueils sont franchis. Ce n’est pas un rêve. Il n’y a plus de barrière. Nous sommes Isle. Et ton chant résonne qui nous donne raison.

Ugo Pandolfi
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14 | d’elle


Nous autres à l’orée de l’au-delà nous tombons, fin mars il y a bien des années on avait averti « elle est tombée cette nuit » elle marchait dans la nuit et elle s’est cognée, elle allait chercher un verre d’eau elle est tombée, on l’emmène chez le docteur elle s’appuie de ses deux mains sur sa canne, d’où tient-elle cet objet, elle attend sur le trottoir dans cette rue large comme une avenue, devant le jardin, elle attend dans son tailleur grège, ses chaussures à parements vert et rouge, elle attend et sourit, monte en voiture, on s’embrasse, et on attend pour la ramener vers le jardin où les fleurs commencent à s’ouvrir venir couleurs parfums elle s’est assise à l’avant, elle moque les quelques autos qui n’obtempèrent pas suffisamment vite aux injonctions des feux, des gros mots comme on disait dans l’enfance, à peine osait-on donner du « crétin » ou de l’« idiot », elle est assise, elle se lèvera puis quelques semaines plus tard, au téléphone on entendra encore une chute, encore une fois dans cette danse avant-coureur, elle se sera blessée, elle jurera, grondera puis elle ne parlera plus que par son regard, ce sera septembre, l’été aura passé, la plage qu’elle avait aimée loin du cœur et des yeux, au centre de cette ville, juste devant le jardin, non, c’est un quartier qui n’est pas vivable, le marché il faut aller à Bastille mais c’est direct, elle disait « c’est formidable tu le connais ? » en en parlant, elle riait souvent, s’énervait aussi, criait parfois, hurlait et s’effondrait en pleurs très rarement mais elle avait dans les yeux ces gestes loin et profondément ces gestes elle riait et jurait, invectivait et maudissait jetait sur l’écran sa pantoufle, laissait tomber sur un homme politique un « et dire qu’il y en a une qui est folle de lui... » clopait comme un sapeur ses gitane riait encore et voulait faire une partie de cartes, et puis non non elle ne lisait rien ne voulait rien savoir, de l’actualité elle s’en foutait, elle riait avec ses amies gin-rami ou poker, dans ses jeunes années elle avait appris le bridge qu’elle qualifiait durement, d’une autre classe distinction lieu du monde, ah le poker oui, alors là voilà bien un jeu, elle chantait aussi parfois, et dansait au son d’une musique qu’elle aimait, Brésil Portugal Italie elle rappelait ses amours de jeunesse, ses Errol Flynn ou ses Stewart Granger, marchait dans le salon, toujours à faire quelque chose dire rire appeler sa mère ou sa sœur, riait encore disait comme son mari « tout ça ne vaut pas la musique arabe » puis elle les maudissait (mais pas lui) tous tant qu’ils sont, allait boire un verre avec son frère vers six heures Intercontinental – jamais d’alcool non, la migraine tu sais – ou Harry’s bar elle dansait encore sur cette musique – de l’eau, qu’est-ce que tu crois ? on raconte des blagues, c’est tout, lui est parti par Neuilly, il avait de ce genre de coquetterie, quelque chose de la classe à laquelle il appartenait, en riant lui aussi, et puis vers trois heures trente un samedi de septembre ça a été fini

Piero Cohen-Hadria
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15 | encore chute


est-ce encore chute lorsque le sol n’est plus | sans obstacle qui l’arrête le corps fait l’expérience continuée de la pesanteur : la première danse | « En observant au microscope un spécimen de feuilles de Veronica Persica dont les cellules agrandies étaient déformées, rongées par une laideur subtile pour laquelle il n’est pas de mots, j’ai éprouvé -– je m’en souviens -– la même nausée brutale, venant du plus profond de l’être, que devant le corps d’une personne blessée. En fait, toutes les plantes de Hiroshima, à présent drues et verdoyantes, ne portent-elles pas ainsi en elles la même fatale destruction ? » | Kenzaburo Ôé | Notes de Hiroshima | à la danseuse de butô Ofelia, le chorégraphe offre Veronica Persica | il se demande comment danser le démembrement des corps | la fusion de la matière et des corps | la contre-Genèse qui lie espace et temps en une interminable nausée | le monde | en attente d’un coup de dé | il advient | remis de sa lente agonie | quand la danseuse de butô apparaît sur scène | immobile rigoureusement d’une rigor mortis | coiffée d’un large chapeau piqué d’une plume d’autruche blanche | chapeau dont l’ombre avale le visage | on en distingue à peine les traits fardés de blanc | les bras longilignes pétrifiés inertes dirait-on | les pieds de la danseuse s’enracinent loin en bas | apsara danseuse céleste d’Angkor | la tête va se perdre là-haut suspendue par la fleur du chapeau aux reflets argentés | catrina la muette catrina la muerte | et l’univers se met en branle | l’espace se crée par lentissime glissé des pieds invisibles sous la longue robe en broderie d’étoiles | le public a fait silence happé soudain par la noire nébuleuse qui s’épanouit sous leur regard | le temps renaît tout peut recommencer | lentement Ofelia donne un tour sur elle-même | révolution descend au sol | les doigts-antennes plantées dans l’épaisseur du temps comme pour le retenir puis le laisser filer | antennes vibratiles vite rétractées | corps arqué cassé bouche de spasmes qui cherche l’air dans l’eau de la noyade | la danseuse s’arc-boute contre l’espace | les doigts les membres tétanisés vibrant encore d’une grâce que la vie abandonne | s’abandonnant à la folie Ofelia dans l’agonie du corps rendu à la pesanteur | Ofelia | un cri arraché puis de nouveau l’air dans l’air l’eau dans l’eau, vieillards femmes enfants tous les êtres aimants aimés criant du même cri | elle danse un homme qui soudain flambe | un homme qui soudain s’effondre | un homme qui soudain gonfle sous la chaleur | se déforme et disparaît | un homme qui ne laisse que son ombre brûlée dans la pierre | elle danse une femme qui vomit un sang noir | ses cheveux tombent soudain | crâne chauve blanc | calavera | Veronica Persica est son livre des morts | tout est matière à fusion | Ofelia ouvre lentement une bouche ronde | O cercle O éternel retour O anus O vagin O bouche O expulsion O lent chuté de la fleur de l’univers | bOuche nOir Ombilic | elle danse l’embryon le fœtus le petit d’homme le vieillard | Totentanz | Tanz macabre | le public ne dit mot | il rentrera ce soir avec les fantômes d’Ofelia | il chutera des chutes dansées ce soir | il est pris dans les ondes concentriques rappelant l’épicentre noir | l’obélisque levé au centre des spires ramenant toujours à | la laideur subtile des cellules rongées | sidérante pour nous qui te regardons | la chute est la danse originale | le corps blanc d’Ofelia est la matière noire de l’univers | elle danse le monde et danse les ombres | à Hiroshima face à l’obélisque noir levé à la verticale de l’impact | pour les plantes drues et verdoyantes | l’enveloppe carnée de la danseuse contient le cataclysme intérieur | et ses forces exultantes de fusion et de fission | préparent la gésine qui apprivoisera la chute

Bruno Lecat
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16 | jeu à deux


Deux corps. Serrés. Debout. Verticalité. Ancrés dans le sol, les pieds en attente. La tête haute, élancée. Bras enserrés, mains posées sur l’épaule pour appui, au creux de la taille pour guider, jointes pour accompagner le mouvement. En attente, aux aguets, sous tension. Epaule baissée, gorge déployée, cou de cygne tendu, yeux baissés en concentration absolue. Dès les premières notes, les pieds avancent, glissent, tournent, les corps s’animent, se mettent en mouvement, tournent à l’unisson, ventres collés, bustes dressés, épaules en retrait, la tête dans les étoiles. Tournent, virent, tourbillonnent. Grands pas, glissades, pirouettes, vertige, éblouissement, glissades sur le sol, pas de ciment, pas de moquette, pas de sable, pas de tapis, du bois, du bois ciré, du parquet brillant, verni pour glisser encore et encore, tourner encore et encore, balayer le sol avec des pas élégants puissants, savourer l’élan, l’effort, l’ardeur dans des virevoltes continues, à l’endroit, à l’envers, pulsions d’énergie, magie des mouvements circulaires, déstabilisante, envoûtante, ensorcelante. Sensation de voler, de planer, d’être suspendus dans l’espace, et gardant le contact avec le sol brillant, ciré, pieds, plantes de pied, chevilles, jambes en lien étroit avec ce sol dur et souple à la fois, répondant aux mouvements, aux sauts, aux glissades. Tout autour les lumières embrassent, imitation de soleil et d’étoiles, des murs de lumière, des miroirs qui reflètent tourbillons, étincelles, respirations, déplacements, enchaînements, travail des corps mille fois répété, maîtrise du jeu à deux corps unis dans la danse.

Monika Espinasse
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17 | sur la terre


Il s’allonge sur la terre. Son corps se relâche, se confie à elle. Il sent la terre sous son ventre et sa joue. Le sol plutôt que prendre son souffle lorsqu’il inspire le renvoie dans son dos, d’abord en haut ensuite dans le bas, vers les reins. La terre respire. Elle respire et offre son idéation. Le maitre de yoga s’est enfermé. Quatre murs, un sol couvert de vieux carreaux de terre cuite. Il a basculé au fond de lui-même. Résonnent mille paroles silencieuses. Ses maitres ne lui ont jamais parlé de cette posture. Juste quelques mots sur l’assise en soi, mais pas de chute, non, ils n’en ont jamais parlé. Cette posture descendante existe-t-elle ? Le sol l’accueille et le repousse selon qu’il inspire ou expire. Il tourne la tête et pose son autre joue sur la terre, il écoute ces paroles passantes. Il appuie son front sur la terre, dépose ses mains à hauteur de sa poitrine, presse ses talons l’un contre l’autre, contracte son périnée, rapproche ses omoplates. Le haut de son corps se dresse, du nombril au sommet du crâne, tel un serpent. Ses jambes s’impriment dans la terre. Toute la concentration possible, des talons jusqu’au ventre, pour éveiller le système nerveux de ses extrémités au centre de la tête, il la maintient fermement au milieu des mots insonores. Le mur, en face. Une traversée de la matière, et la vision d’au-delà par l’ouverture de ses yeux.

Romain Bert Varlez
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18 | verticales


1 — Vertigineuse et hypnotique la volée de marches de l’escalier du premier. Combien ? Innombrables : on ne sait pas compter encore. Ornées d’éclats rouges et verts, elles sont gaies, elles font jouet vu de près pas trop vite. Ça fait oublier la peur, le fond noir, les arêtes qui cognent dur. Les grands ne s’en méfient pas. Même mon grand-père qui boite — je ne sais pas encore cela, qu’il « boite » et quand ça n’a pas de nom c’est simplement sa façon, pas d’infirmité, de longue douleur familière, de mépris dans la bouche de sa mère —. La descente appelle, comme à ski, et tout en bas la lumière éblouissante de la rue qui découpe des sapins en fer forgé sur l’épaisse vitre translucide de la porte — Expérience de Mort Imminente et lumière au bout du tunnel à jamais confondues dans cette image depuis l’enfance. — . Au pire, on n’ira pas plus loin. Il faut descendre après la sieste à l’étage, ou le matin quand « ah ! Ah ! La faim fait sortir le loup du bois » et le loup c’est moi. On oublie de tendre le bras court pour tenir la rambarde, on dévale et advient ce qui peut : on ne le saura qu’une fois en bas sur le petit palier qui dessert la pièce sombre où sont gardées les grosses fleurs qui soignent. « Casser les os, casser le cou ». Jamais rien cassé, mais les bosses, les bosses, on les croit en os. Les fleurs baignent dans un gros pot de verre — gros comme ceux des cornichons Molossol, les molosses croquants des Slaves —. Les fleurs m’attendent là, au cas où casse-cou, éponges amicales dans l’obscurité. Qui me réceptionne, accourant à mes cris, m’en applique une là ou c’est blessé cette fois-là. Là où c’est le bleu, c’est jaune d’abord. Les fleurs déteignent. Passer du jaune au bleu c’est le but, comme du rouge au vert en auto. Dès que le pot est ouvert, l’odeur prend toute la petite pièce sombre. La tête tourne délicieusement, tournesol, dans les vapeurs de l’alcool et des émotions, puisque « ça en fait des émotions ». Le jus de la fleur coule sous la compresse énorme. Elle couvre tout mon genou ou me mange la moitié du front. Là où ça tape encore en dedans. « Blessures de guerre », dit mon grand-père. Bagarre de grandir. Parfois, on sent d’avance qu’on tombera.

2 — Une ligne noire sur blanche. Le téléski interdit. Le téléski des Seigneurs. La pente si raide et le petit socle qui botte les fesses serrées sous la combinaison molletonnée. Vols obligés, légère comme une araignée microscopique à huit pattes, bâtons et skis dans le vide. Parfois, miraculeusement retombant sur la trace. Souvent, l’équilibre est perdu. À la grâce suspendue de l’envol succède un moment de far-ouest où la perche traîne son petit ballot de skieuse déglinguée sur quelques mètres sans qu’on reprendre le dessus, remonter en selle. Il faut alors trouver son chemin dans la forêt de sapins. On n’est pas la première à tomber là.

Emmanuelle Cordoliani
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19 | la danse de Samsa


Gregor Samsa n’est pas mort. La pluie a lavé sa carcasse immonde et le vent vient d’insuffler dans ses narines des odeurs de printemps. Ses pattes en folie s’agitent, cherchant instinctivement le sol. Éclatés les murs de sa prison, il en voit les débris autour de son corps, épaves souillées de sa vie invalide. Les bruits du soir sonnent dans sa mémoire des bribes d’une existence lointaine. Une gargouille dont un bâillon de pierre a étouffé le cri. Gregor Samsa n’est pas mort. Si les métamorphoses étaient réversibles, il se sentirait allégé du poids de sa carapace, bourreau humilié et vaincu. Ses pieds émergeraient de la boue. L’eau ruisselant sur sa peau nue lui offrirait un visage. Il cesserait d’avoir peur. Son déguisement était à mourir de rire. Déchire par saccades son abdomen ondulé. Nulle douleur, nulle peine. Respire, respire, comme une bénédiction. Et pendant les secondes que dure l’éternité, il s’enivre. Gregor Samsa n’est pas mort. Il a misé sur sa vie sans savoir son lot. C’est pour cela qu’il danse.

Helena Barroso
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20 | Tarente partout


// in utero // c’est alors qu’on s’est retrouvé en miroir inversé jume-lle-au amniotiques tu peux danser sur ta tête toi aussi sur la trampoline du plancher pelvien contenus par la souplesse de la paroi utérine sous un diaphragme bas de plafond on n’y voit goutte mais à thermostat constant on entend la musique indigène des borborygmes de la mère on est bercé par les vagues de ses broncho exinspirs tandis que ses cardio rythmes guident notre relatif sur place le mur mou joue son rôle de filtre tout danse aveuglément autour de nous jusqu’au point de rupture le manque d’espace tu as grossi toi aussi
// fin de la suspension // et c’est la mise bas monde la chute dans le paysage amortie par la sagesse des femmes voire des hommes demain quelques années de respiration de croissance et d’éducation ne pourront prévenir tous les dangers car la tarentule guette elle mord-pique quand on ne s’y attend pas et l’on se retrouve tarentismé complètement piqué convulsionné hilare et souffrant où es-tu avec pour seul remède la tarentelle danse collective en deux lignes comme en cent transe de chair et de sang culte de possession simulations de parades amoureuses pendant des jours et des jours de Madagascar à Strasbourg en partant de Tarente épidémies de manies dansantes et la piqûre devient prétexte à folles farandoles branles macabres bourrées damnées pavanes défuntes puantes occurrences convulsions tourbillons torsions saccades heurts à-coups hystérésis on en sort mort ou vif mais dans tous les cas fatigué de ne pas pouvoir savoir qui était mordu qui ne l’était pas qui était possédé qui ne l’était pas encore qui ne le serait plus où étais-tu

// passage de la porte // de toutes les façons à la fin comme dirait le père Noël il y aura dans le mur une porte à passer juste une porte à passer avec derrière qui sait un manège peut-être une ritournelle

Jean-Marie-Graas
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21 | alors danser


Sol élévation chute envol. On avait dit ça. Sol élévation chute élévation rechute envol, on avait dit ça grosso modo le trajet. Sol énergie fossile. Humus lichen racines creuser puiser creuser encore, taper le sol frapper fort les talons la plante les orteils. Pieds tu souffres, pieds tu oublies sinon tu arrêtes. Alors caresser prendre chuchoter le sol cuisses ventre dos même le visage caresser reposer. Appuis jambes force debout. Verticale tenir. Ouvrir. Extérieur jour énergie forêt primaire. Ouvrir respirer tenir coûte que coûte marcher, marcher un pas l’autre, courir. Sauter plus tard. Tout a été dit, alors on cherche, à nouveau et toujours. Comment marcher comment courir comment grandir. Comment. On cherche. À s’en cogner le corps contre les murs, pas de passage, pas de fenêtre, envoie-moi le projo, Max, une tâche de lumière que je traverse. Non, ça cogne encore. Contourner ? Pina c’était si beau, si fort les larmes. Aujourd’hui on ne raconte plus. Mais le corps est le même. Le bout du bout le dépouillement le lâcher prise larguer les amarres j’ai peur. J’existe, nom de Dieu, Maman regarde-moi je t’en supplie. Chercher l’issue la faille, comme quand l’eau monte les aventuriers, halètements cris et puis le soupirail enfin saufs, mais ça c’est au cinéma, ici pas question, ici on ne triche pas, ici corps sol mur ça cogne. Alors tourner tourner le dos au mur. Espace devant. Projo Max ! S’élancer posséder éclabousser vers les cintres, le plafond, la voute, essayer de toucher les astres. Le grand saut c’est ça toujours plus haut. Tu me vois Maman ? Ça ne marche, allez, que si on fait, ça ne marche que si on voit, que si on est vu. Après la fosse, l’orchestre les balcons le poulailler. Front de mer. Mère. Si loin. Juste devant moi l’espace. Ça s’appelle la scène. Avec l’autre. Ça cogne encore mais plus doux que le mur, ça amortit, renvoie, repousse, résonne, elle, lui, eux elles nous, faire ensemble. Sans cesse essayer tenter… avec celle-ci ou celui-là, les jambes hanches reins poitrails épaules cous, et les regards, s’assurer dans les regards, et les peaux, respirer les peaux, les souffles, la sueur, effleurer les bras, les tempes les joues les lèvres, étreindre porter chuter. Dos à dos glisser vers le sol. Intérieur nuit énergie cascade. Cascade chaude ou froide qui coule et se dissout, c’est pour tout à l’heure vers la fin, parce qu’il faut bien une fin, même sans histoire il faut une fin parce que voilà le temps, c’est simple, le temps de naître et de mourir. Alors danser.

Mireille Piris
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22 | jusque-là


(… assis dos contre le pied du lit, en appui sur la main gauche, empêcher la glissade sur le côté opposé … ) l’imagination du corps toujours s’illusionnait : elle saurait bien malgré tout composer avec le dur le froid l’humide les raideurs les courbatures — la vieillesse installant peu à peu ses quartiers dans les plis les recoins les lenteurs nouvelles les hésitations et vacillations inattendues — les douleurs — fugaces d’abord, passagères clandestines, puis rampantes comme une cargaison maudite à fond de cale — (ou bien une doublure oxydée sous la surface de bonne figure). L’imagination du corps prétendait toujours : c’est possible un tour de piste supplémentaire, avec un sourire et un mot drôle pour planquer la grimace, puis les subterfuges les stratégies pour leurrer la crispation — tout ce qui est conseillé pour retarder — s’entretenir ! - l’imagination du corps entreprenait ou rêvait tout ça et plus encore de tenir petit bout par petit bout, s’entêtait ou rêvait à refuser le renoncement, s’acharnait ou rêvait à conserver de l’élan, du grain à moudre, des prétentions d’immortalité et de force éternelle. (Se voyait comme le loup de Tex Avery aplati sous les roues du bus, se décolle du macadam se relève part en courant dans un nuage de poussière !) Mais l’imagination du corps ne connaissait rien alors de cet effacement fulgurant, cette fuite de la moitié de soi en soi, comme la mer se retirant déserte sa vase informe de moignons décomposés, ne soupçonnait rien non plus de l’aspiration brutale de ce blanc — rien de ces vides parfaitement gommés : soudain la main étrangère — soudain le bras inerte et inutile — soudain la jambe débile et tomber en appui sur du rien – rien encore du poids écrasé contre le parquet rien de la bousculade des mots en cube rien du drap de fatigue, rien de l’impuissance totale rien de la vigueur de ceux qui soulèvent comme des vérins et embarquent comme rien. Rien.

Jacques de Turenne
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23 | tourbillonne l’œil et tombe


Corps mol moite mur, moi seul corps, torse sol jambes mur, la sciature fait le mort, peau pliée, poplité, paumes au mur, et cul et tête renversés, corps arqué angle biseau, espace géométrique, électrique et désarticulé. dos au mur assiégé assis siégé, dos collé arête droite colonne sur mur, si t’en vas il tombe, puis au sol grand écart, au mur écarqué en ciseau, poids du torse sur hanches écarquillées qui forcent le sol. Que dire des mains basées sol, fesses serrées, et cou fixe dans l’arc ? corps épinglé : cambrure artistique, concoctée exacte. Soleil, cou coupé, comme un i sans tête, casuistique connue, classée et concassée. Cogne la tête dans les encoignures des casses. J’ai rencontré hier soir la femme aux clés qui ouvrent. Hélas, il n’y avait plus de serrures Alors cul par-dessus tête au mor au sul et va dans la débâcle du corps qui cogne aux angles invisibles de l’espace et boucle des boucles inacrochées évidemment mais tellement colorées que le corps étendu au mur, tourbillonne l’œil et tombe, décalqué.

Sylvie Serpette
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24 | le corps et la lande


Entre chiens et loups, à l’heure où s’évanouissent les couleurs, un corps se déploie gris parmi les gris de la lande qui s’endort. Il tisse dans la ouate humide de l’atmosphère le cocon de sa nuit. Le sol, pas de sol. Le mur, pas de mur. Du gris, seulement du gris. Et cette silhouette qui en trace du bout des doigts la trame, qui file, enroule et embobine. Chorégraphie qui surgit d’entre les gris et disparait. Alternativement. La lumière noircit. Elle frôle l’anthracite tandis que le corps s’éloigne, s’efface et revient sur le devant de la scène. Il s’étire lentement, se plie, se recroqueville, s’enferme. C’est le noir, c’est la nuit. Demain un autre jour, demain un autre corps. Sur la lande les couleurs reviendront. Un sol. Un mur. Métamorphoses. Le corps se cognera au mur jusqu’à l’apprivoiser. Le corps s’allongera au sol jusqu’à le baiser.

Claudine Dozoul
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25 | aujourd’hui


Mort tendre — tendre —> mort. Un sol de terre cuite, un mur blanc avec aspérités disposées de façon irrégulière, poser, appuyer, lover le corps, tant de variations possibles, dos au sol pieds au mur, une main au sol, deux pieds au sol, deux mains au mur, expérimenter des positions, accumuler des figures, engager une frénésie gestuelle, tester la souplesse, en voie d’amoindrissement, corps épuisé qui s’affale comme creusant le sol, tremblements, immobilité, adopter une position et l’observer, les pieds retombent vers l’extérieur, sur le côté des jambes, doigts peu à peu décrispés, les talons sont crevassés et douloureux suivant l’appui, peau du ventre animée d’ondulations à peine perceptibles, ça grouille dessous si le mouvement devient intense, petits êtres animés, espiègles ou malfaisants s’agitent, grimaces, mort tendre — quitter ce corps fragile et encombrant, forme portée dans toutes ses métamorphoses jusqu’ici, soignée, alimentée, enjolivée, expérimentée, aimante et aimée dans des danses amoureuses et qui va à la rencontre en rêve ou en folie de nouvelles avant la rigidification ultime, arrêter une fois ce qui passe par ce corps et dialoguer comme avec un ami intime, installer un temps calme d’observation, les précédentes gesticulations ont créé comme une transe intérieure, les perceptions se raffinent, circulation du sang et souffles, suivre les trajets, les mouvements les pulsions, la langue s’agite, simplement repérage dans ce grand corps, elle, toujours au chaud comme dans un climat tropical, prête à être l’instrument d’une parole, le nez inspire puis expire, là aujourd’hui il ne fait pas comme il veut, injonction d’inspirer lentement et d’expirer ensuite en se posant, le corps se détend, le mur s’éloigne, le sol devient élastique, le corps grandit, l’œil s’illumine, appelle un mot, une parole, elle finit par se frayer un chemin dans cette bouche fatiguée qui souvent se choisit muette, les bras s’élèvent l’un après l’autre pour s’appuyer un au sol, l’autre au mur, levé sans grâce mais encore avec une certaine vivacité, debout, les deux mots audibles là tout trempés, tendre mort, folie, la mort tendre, c’est quoi ! Alors le corps s’affirme ! Debout, le dos bien droit, les bras ballants sur les côtés, doigts en éventail — attendre en paix — pas encore pour aujourd’hui .

Huguette Albernhe
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26 | épisode cru(el)


Sol, mur, corps en mouvement. Pas de danse, pas chassés, pas de côté, tourner sur soi, sol, mur, corps en perdition et pas seulement, les neurones aussi sont en bouillie, pas seulement le corps, le corps qui déambule, indiffèrent aux ombres, indifférent aux déhanchés, aux chevilles qui tournent, aux bras qui, au troisième coup de batterie, se tendent vers le ciel. Sol et mur se rapprochent-ils ? On ne distingue plus les chevrons cirés sur lesquels on glisse des minuscules losanges imprimés au fil à plomb sur le papier peint. On a trop bu, il n’aurait pas fallu. Sol et mur ont échangé les rôles. Quelqu’un a cliqué sur pivoter. Qui ? On touche des doigts le parquet, on le caresse, les mains s’avancent, confiantes malgré tout, on va rétablir l’image, ce n’est qu’un épisode cru. Le corps est chaud, les paumes se détachent du mur, ou du sol, ou peut-être d’une autre texture, les jambes se tendent, se crispent, chavirent, les jambes orchestrent un ballet solitaire et désordonné. Ne pas tomber, continuer à tourner, rester dans la danse. Les muscles s’organisent. Balancements, tournoiements dans un espace devenu minuscule, un carré où on se terre, la salle était grande pourtant, rejoindre le centre, se recentrer, pas à pas se remettre en selle jusqu’au milieu de la piste, pas à pas, tout petits pas, minuscules, ridicules. On continue à élancer les bras et à dodeliner de la tête en tenant compte de ce qu’on croit être la mesure pour donner ce qu’on croit être le change. Les jambes se fatiguent à présent, elles lâchent, elles tremblent, elles deviennent guiboles, il faudrait s’assoir. Marcher encore, jusqu’au centre, montrer que l’on tient, évaluer la distance jusqu’à un siège libre, il est infiniment loin. Le salon est un élastique tendu à l’extrême, quand on est arrivé tout à l’heure pourtant, transpirer, inspirer, on se cogne, on se blesse, on s’immobilise sans savoir si on est tombé ou si on est cloué au pilori.

Élisabeth Saint-Michel
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27 | consentante


À chaque retour de campagne un peu longue, dès que je posais un pied à terre, ça commençait. Jamais malade en mer, quel que soit le temps. Mais dès que je quittais le bateau, mal de terre, ivresse du retour, je titubais, penchais, marchais en zig-zag, éprouvais le besoin de me retenir au premier mûr venu, au premier poteau, au premier copain. Vertige. J’avais soif de ce vertical qui se dérobais sans cesse. Fermer les yeux n’y changeait rien. Au contraire. Dans les endroits confinés, c’était encore plus compliqué. Le bar où on allait boire un coup avant de se séparer était une salle de torture, les toilettes du bar encore pire. Je savais bien que ça passerait, que le lendemain ça irait déjà mieux, mais quand ça ne va pas, c’est le présent qui préoccupe, pas le futur. Alors j’allais m’allonger dans un endroit tranquille. La plage, en hiver ou de nuit, c’était parfait. Le sable sec était souple, il m’accueillait tel quel, avec mes formes, à peine quelques oscillations et il se creusait pour s’adapter parfaitement à mes reliefs. Ça ne calmait pas le mal de terre, mais je n’avais plus peur de tomber. Le sable mouillé était plus réticent. Dur et plat, une surface comme on n’en trouve peu dans la nature, où même les cailloux sont rarement plans sur de grandes surfaces. Alors mon corps ne se posait que sur ses sommets. Talons, mollets, fesses, côtes, épaules, coudes et tête. La peau des creux de mon corps n’avait pas droit au contact avec la peau de la terre. Creux des genoux, creux des reins, cou. Comme la plante des pieds ne touche pas le sol et la paume des mains n’a droit qu’aux arrondis. Une histoire de creux, de zones préservées, protégées, réservées. Maintenant je n’ai plus de main, plus de paume, plus de vallée entre chaque doigt, plus de zone délicatement clandestine. Mon moignon est exposé à tous les contacts, sous tous les angles, sans exception. Et ma peau n’est pas prête à être exposée à tout. Pas encore consentante pour recevoir le monde.

Juliette Derimay
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28 | douleur


Un petit bruit sec et fin à la porte de ma chambre d’invitée, quelques pas légers, deux mots glissés. on partage les lieux.. je souris sans bruit, il fait si chaud à l’heure de la sieste, nulle place pour l’échange, mon corps immobile acquiesce, j’entends des pas menus et osseux, des pattes d’oiseau, qui traversent la chambre jusqu’à la fenêtre ouverte sur les frondaisons du parc, l’oiseau sautille et lève ses longues ailes blanches de plume, elles battent l’espace, s’élèvent, s’ébattent, mes yeux filtrent l’espace, ils tentent une ouverture maximale sur la scène s’interrogent, se remémorent, c’est elle, elle qui arrive de Bellas Artes in Mexic City, mais alors comment ces ailes qui s’élèvent encore tellement, et comment son corps au bruit menu qui traverse encore la pièce en sautillant, ce bruit, ce piaillement intense du corps qui frémit, ces ailes trop lourdes, bien sûr surgit en moi la plus belle poétique du monde « … ces ailes de géant l’empêchent de marcher… » elle n‘est pas l’Albatros, elle est oiseau de passage en quête d’apaisement, elle vient déposer, se défaire de ces ailes greffées dans son corps d’enfant petit rat de la maison Opéra nourrie d’injonctions à l’envol, à rejoindre l’état d’oiseau, vole/ envole/ allonge/ pointe tes pieds bandés de soie rose au bruit de la canne de mademoiselle Kaliskaïa/ jambe droite/saut/ allonge/ plié/ jeté/ aujourd’hui l’oiseau cherche le repos dans le nid de la maison familiale, il/elle erre en boitant sur le peu de chair blottie au cœur du cartilage de ses vieilles pattes. elle s’allonge sur le lit si bas, le lit de son enfance, une de ses mains frôle le sol, enfin sentir le sol, le toucher, et se couvrir d’un voile d’étamine rosée, le corps tendu respire sec, tout se passe entre nerfs et os, la respire bruisse comme tuyaux de métal, s’apaise pour un souffle de sommeil, alors me lever et voir, la voir, ses boucles blondes trop blondes d’artifice de scène, le corps sec, définitivement sec, nulle sueur de peau, mais au bout du voile de coton rosé je vois un petit tas de chairs sanguinolentes, deux petits blottis, toute la chair de ce corps est réunie là, au bas de ce corps endormi, deux bêtes seules mais collées, blessées, rouge de sang irriguées, elles semblent être les seules parts vivantes de ce corps, ce sont les pieds blessés de la danse/ les pieds issus de la souffrance de la danse/ les pieds bonsaï torturés/ les os en reliefs cornés/ rafistolés/ cicatriciés de traces définitives. je sais que ce sont eux qui furent les porteurs d’élan de ce corps, de ces pieds sont nés les pas dansés. j’approche une main que je ne dépose pas sur leur douleur

Julotte Roche
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29 | mais dors...


Pas bouger. Couché, pas bouger. Pas bouger. Pas bouger. Mais dors… Bon sang, sans bouger ! Rester couché. Allonger. Étaler. Et pas bouger. Mais dors… Bon sang, « il faudrait, il faut, agripper le socle du lit, remonter sur le coude en tordant l’épaule ». Sur le ventre. Couché, sur le ventre. Mais dors… Pas bouger. Sur le ventre et sans bouger. Bon sang ! Si tu veux, sur le ventre. Mais dors… Couché. Couché, couche-toi ! Couche, « puise le souffle au profond de l’incertitude ». Couche. Allonge, l’incertitude, détend. Distends-la. Distends-toi. Couché, accouché. Mais dors… « Rien à faire que se laisser glisser, s’asseoir en boule, s’aplatir, se lover dans l’angle droit. » Dans l’incertitude. Sur le ventre. Au profond du ventre. Assis. Couché. En boule. Mais dors… Mais dors… Bon sang, sans bouger ! Sans bruit. Sans bruit. Sans bruit, mais sors alors. Sors ! Parce qu’il est là le bruit. Il est là. En boule, au fond du ventre. Couché. Lové. Dans l’angle droit. Là, « ta masse tremblante, boule dans le coin, presque rien, là ». Sans bruit. En PLS. En PLS, l’autre il en savait plus. L’autre il a montré comment. Couché, sur le ventre. Le chien de fusil. Mais dors… Tête alignée et bouche ouverte. Décubitus latéral. Sans bouger. Sans bruit. Sans rien dire. Rien dire. Jamais. Ou oui. Mais non ! Mais sors ! Sors de ton coin ! Lève-toi et marche ! Sors et dis-le. Dis-le que finalement, non ! Hygiène et sécurité. PLS, TMS. Fixer la colonne, assurer les appuis, solliciter les jambes, orienter les pieds. Le cou, les épaules, les bras. Superposer les centres de gravité. Et à mon commandement, fixe ! Oui, dis-le que non ! Dis-lui, à JC, qu’c’est pas ça, qu’c’est pas pour toi. Dis-le qu’tu sais pas. Que c’est une question d’hygiène. Dis, qu’ils en savent plus. Qu’ils savent tout. Qu’ « ils font les fiers, ils rigolent, ils vont vite, tronçonneuse en marche à bout de bras ». Qu’ils t’ont scié. Qu’tu sais rien. Rien de rien au fond. Dis-la l’incertitude. Pour ta sécurité. Dis, le fond de l’incertitude. En boule, au profond du ventre. À angle droit. Que même le silence c’est pas possible. Que même le silence c’est trop de bruit. Le profond du silence. Que c’est ça qui t’scie. Qui t’couche. Qui t’accouche. Bon sang ! PLS. TMS. Couché. Pas bouger. Mais dors… Oui, mais non. Oui, mais le silence. Ça arrête pas. Le silence bordel. Ça sile. Le scilence

Respirer, souffler, ralentir, ralentir le plus possible, ressentir, le flux et le reflux, l’air, l’inspir, l’expir, ça entre et ça sort, ça entre et ça ressort, respiration en suspension, l’air, partout, du bout des doigts des mains au bout des doigts des pieds, lentement, à l’écoute, l’inspir, l’expir, l’air frais, le chaud, le frais, le chaud, en suspension, les yeux fermés, « propagés au profond du bassin », et là tu l’entends, et là tu finirais presque par le voir, le cœur, le sang, battement, écoulement, pression, même l’oscillation, l’amplitude, l’écart, entre le souffle, et le cœur, le retard. Mais dors… Respire, souffle, calque sur la marche du cœur, du même pas, couché, les yeux fermés, tu sens qu’elle glisse, la respiration, elle va et vient sur le flux et le reflux du sang, tu la sens, tu l’entends, au fond du silence, au profond du silement, la scie, sur le marteau et l’enclume, les frottements à chaque battement, que ça s’écoule le sang, que ça presse le cœur, le flux, le reflux, l’inspir et l’expir, le souffle suspendu, allongé et distendu, dilaté, les yeux fermés, l’oreille à ciel ouvert, les frottements géants dedans, la vibration, lentement, ça reprend, l’amplification, ça sile en modulation de fréquence, comme une scie musicale, idiophone, par torsion, courbure, pression, comme si respirer passait aussi par-là aussi, l’oreille, le profond de l’oreille, avec le sang qui frotte, le cœur qui pousse, du bout des doigts des veines au bout des doigts des valvules, dans le bassin du cœur qui valve, du cœur qui pompe, du cœur qui pousse, du cœur qui palpe, au profond du ventre, dans le profond de l’oreille, à coups de marteau et d’enclume auriculo-ventriculaires, de scie qui vibre, amplifiée, frottée, frappée, tapée, gonflée, sifflée, soufflée en plein cœur, dans le reflux et l’influx, l’inspirexpir, en suspension les yeux fermés, « tête confiée à l’arrondi d’un bras », et t’entends plus que ça, tu vois plus que ça maintenant, rien d’autre que ce que t’entends, le souffle au cœur, au fond de l’oreille, vibratile et amplifène, le bain de sang, la poussée, le fond, en profondeur, le bassin qui valve, qui valvule, la scie idiophone, acouphène, que même le lit, même les murs, que même la chambre ça reflue, ça frotte, ça bat, ça vibratile, ça amplifène, que même le silence au fond, que même la nuit, en plein cœur, même à 3 h 17 bordel, déjà, en retard profond. Mais dors…

Mais « tu te vautres — tu rêves — bon dieu tu dors — tu rêves — ce n’est qu’un sol ». Mais dors… couché sur le sol de la structure si tu veux, dans la salle du fond, la salle froide, et pas bouger, dans cette salle toujours un peu plus sombre, avec cette espèce de mur de gravier et son tableau noir fêlé, le sol glacé, mais qu’est-ce que je foutais là, en PLS, qu’est-ce que je foutais par terre, le cauchemar, couché, vautré, en chien mort et les autres qui se tordaient, et l’autre qui me brassait, qui me soulevait, qui me brassait et me relâchait, la gueule sur le lino sale, fendu, et glacé, c’est la PLS pas un TMS, ça les faisait se tordre, se plier, et j’aurais voulu crier, et j’aurais voulu m’lever et marcher pour aller lui dire, à JC, que c’est pas possible, que c’est un cauchemar, qu’on leur vend du rêve aux gens, Hygiène et Sécurité, PLS, TMS, RPS et des risques à plus savoir qu’en foutre sur l’INRS, et moi j’suis pas agent d’sécurité, et moi j’suis pas pompier, moi j’suis par terre, la gueule sur la glace, PLS ratée, à faire se plier les autres en deux, RPS surprise, la gueule sur la glace et l’autre sur le dos, vautré, « terminaison d’un bras qui s’élève au-dessus de la tête », TMS brillant, non je m’lève et j’y vais, j’y vais lui dire, à JC, que c’est un cauchemar, qu’on s’vautre avec cette action, qu’elle a rêvé, qu’elle s’est endormie en répondant à l’appel d’offre, qu’elle rêve si on est crédible, parce que j’suis pas agent d’sécurité, j’suis pas pompier, que l’hygiène j’en sais pas plus que l’aspirateur sur le sol à la maison, que j’aspire pas à plus, pas à plus, que j’peux pas, que j’étouffe même « — pardon vous descendez ? », j’étouffe, merde, et les autres tordus qui pouffent, mais je rêve, bon sang faut s’réveiller, je rêve et j’ai les pieds gelés, j’vais m’réveiller, allez faut s’réveiller !

Bouger. Bouge-les, frotte-les. Frotter, frapper, tape. Le marteau de l’un sur l’enclume de l’autre. Que ça cogne, que ça chauffe. Que les « déplacements d’air chaud embrassent ton front, une épaule, le haut de la cuisse ». De haut en bas. De la tête aux pieds. Que ça claque, qu’elle pète, la glace. Clac ! Crac ! Big Bang theory. L’expansion au fond du drap glacial, dans les profondeurs du lit. Couché. Aux confins de la chambre, de la nuit gelée. Et pas bouger, plus bouger. Mais dors… Le lumignon rouge pour étoile. Une faible lumière du sol pour nébuleuse. Mais dors… Dans la chambre noire. Dans la chambre froide. La chambre et tous ces corps. Ces corps pendus. Tous ces corps tordus. Notre pain quotidien. C’est ça… voilà maintenant, travail, hygiène, sécurité… ils vont en avoir là, avec tous ces cochons pendus, ces corps qui s’balancent… dans la chambre froide, l’usine sombre… avec ses scies électriques, ces scies automatiques qui leur ouvrent le ventre comme ça… à la chaîne… et les gars au milieu d’ces cochons pendus, qui leur tournent autour… le gars qui taille, le gars qui coupe, le gars qui tranche, le gars qui scie, le gars qui racle… travail, hygiène, sécurité… un gars, un outil, un geste… et des fois le gars c’est une femme, mais on sait pas trop, on voit pas trop avec leur espèce d’uniforme gris, aussi légers que les vestes et les pantalons d’infirmiers, et les calots blancs, et les tabliers bleus en plastique… et le gars au Kärcher aussi, qui nettoie le sol entre les rangées de cochons… travail, hygiène, sécurité, mais ça doit lui geler les pieds l’eau et l’sang qui giclent… ça doit même lui sauter à la gueule… « le corps rétif a pris les rênes », c’est sûr… l’eau, le sang, au milieu des cochons… la chambre sombre… et de temps en temps des espèces de gueules de métal en flammes qui s’ouvrent… des brûle-gueules à poils durs… ça pue l’cochon grillé… mais ça réchauffe ici et c’est pas la poix fade du sang… l’extrême fadeur qu’on garde longtemps dans la bouche, sur la langue, pour celui qui taille, qui coupe, qui tranche, qui scie, qui racle ou qui kärche… travail, hygiène et sécurité… Notre pain quotidien… voilà ce qu’il faudrait, voilà ce qu’il leur faut… et avec ça Working man’s death, l’abattoir en Afrique, en pleine rue… à même le sol, la terre, et alors c’est quoi l’travail… ? et elle est où l’hygiène, où la sécurité… ? et Les Temps modernes tiens, quand la machine l’avale… et L’Établi dans un autre genre d’avaloir… juste un extrait à lire… et Debout payé tiens… parce que c’est quoi l’travail, c’est quoi l’hygiène et la sécurité quand on doit veiller à ça, tiens… ? avec « dans le genou une flambée, devant soi le mur de reflets, le grain dansant des feux de circulation » derrière les vitrines et portes automatiques… voilà ce qu’il faut… fini la PLS-TMS-RPS, adieu l’INRS… j’suis pas agent d’sécurité moi, j’suis pas pompier… et j’veux pas… moi, c’est des mots et des images… c’est rien, mais c’est comme ça… voilà c’qu’il faut lui dire, à JC… que c’est mon seul corps de métier… voilà c’qu’il faut lui faire comprendre… lui faire entendre… Notre pain quotidien… faut chauffer JC avec ça, faut qu’JC s’y frotte, s’y cogne… en plus y a pas un mot, tout est dans l’image, les plans fixes… les cochons tordus, pendus, qui s’balancent… les mots c’est pour les autres, c’est pour les gars qui voient ça… les mots ce sera pour JC… et alors on verra, on verra… on verrat, tiens… ce qu’elle en dit, si ça bouge pas dans sa tête de cochon… si ça va pas péter un bon coup… on verra, ce qu’elle en pense de son action sans réflexion… Hygiène et Sécurité… d’mon travail à l’intuition… « pour résister à la fatigue, aux névralgies, pour supporter les grincements et les craquements continus de la structure »… Notre pain quotidien… avec ces cochons qui s’balancent… ces corps autour des brûle-gueules… ces portes automatiques de l’enfer… ces flammes… des nébuleuses, comme ça presque… ça s’ouvre, ça flambe… des nébuleuses sorties de nulle part dans la chambre froide… comme ça… juste les images, pas d’mots… juste cette ligne de carcasses qui avancent, qui dansent… et soudain la gueule qui s’ouvre… la nébuleuse… jusqu’au plafond… jusqu’au fond d’la chambre… juste pour rehausser les ombres là-bas… au profond… le bureau, les étagères… et le p’tit lumignon, le p’tit vert… Y a toujours un fond d’lumière… et on comprend rien, on y comprend jamais rien, que dalle, rien de rien, comment ça s’fait qu’t’es en plein dans l’axe de cette lumière, en plein dans l’trou d’la serrure, et comment ça s’fait qu’tu t’endors direct tellement t’es crevé, parce que t’étais crevé, raide, mort, « rien ne compte que la langueur et l’abandon qui vient quand la peau, comme la mer », et d’un seul coup, là, l’autre sans rire, tu t’réveilles, comme ça, l’autre, et même pas envie d’pisser, mais t’y vas quand même, et boire un coup pour faire passer, comme si t’allais t’coucher, comme si de rien n’était, rien de rien, et pour faire passer quoi ? hein, qu’est-ce t’as avalé d’travers ? c’est quoi qu’tu veux faire passer ? c’est quoi au fond d’ta gorge ? qu’tu sens même plus en fait, qu’tu comprends plus, rien, rien de rien, tellement c’est béant… 4 h 49 mais ça arrivait plus, ça s’était calmé ça, ces trous dans la nuit, pas possible, pas possible ! et y a rien à faire, rien, mais pourquoi qu’on s’rendort pas comme ça ? comment ça s’fait qu’on s’rendort pas ? pas comme ça ? et pourquoi tu t’réveilles aussi, comme ça ? comme ça là, paf ! tu t’endors direct, t’es raide, crevé, boum ! le sommeil… et puis tu t’réveilles comme tu t’es endormi, comme ça là, clac ! dans la gueule, l’autre sans rire, dans ta gueule et c’est pas l’envie qui m’en manque, de gueuler, d’gueuler et d’réveiller tout l’monde, merde ! les autres est-ce qu’i’ s’réveillent ? i’ s’réveillent pas eux, hein ? i’ s’réveillent pas la nuit, ça leur arrive pas, à eux, de s’réveiller comme ça, la nuit dans la gueule, la nuit blanche, la gueule dans la serrure… 6 h 53 fallait que ça arrive, ça arrivait plus là, ça f’sait longtemps, forcément fallait qu’ça r’vienne cette connerie, tout ça, et tout c’que tu t’traînes dans l’crâne, tout c’que t’as dans la peau, « elle marchait dans la nuit et elle s’est cognée, elle allait chercher un verre d’eau elle est tombée », tout ça, et puis tout l’reste, que tout l’monde s’en fout d’tes p’tits textes d’atelier, là, et tu vois où ça t’mènes tout ça, tu l’vois l’trou d’serrure, dans la nuit, le p’tit trou, la p’tite lumière, « dans la nuit noire et obscure, obscure et sombre », c’qui pouvaient être cons ceux-là, comme toi, avec c’que t’as dans l’crâne, dans la peau, « happé soudain par la noire nébuleuse qui s’épanouit », et ces textes et tes p’tites consignes, ils s’en foutent, ils s’en foutent tous au fond, bien profond, qu’est-ce qu’ils en ont à faire que Jack a dit : ton premier travail c’était quoi ? que Jack a dit : ta première journée d’travail t’as fait quoi ? que Jack a dit : ça marchait comment l’hygiène et la sécurité ? que Jack a dit : t’aurais vraiment voulu faire quoi comme travail ? que Jack a dit : si j’te dis qu’tu peux l’faire c’est quoi c’travail ? t’imagines que tu fais quoi ? que Jack a dit j’sais plus quoi encore, et que j’sais pas que j’vais dire pour demain, une fois, deux fois, trois fois, mais dix, mais quinze, j’en sais rien, j’sais plus… que Jack a dit : on s’en fout, parce que tout l’monde s’en fout, parce que tout l’monde a compris, t’es pas agent d’sécurité, t’es pas pompier, mais qu’est-ce que t’es pompeux, alors on s’en fout, et c’est bientôt fini, c’est bientôt la fin, ou mais demain, et après-demain, que Jack a dit : si j’te dis qu’tu peux l’faire c’est quoi c’travail ? t’imagines que tu fais quoi ? « des virevoltes continues, à l’endroit, à l’envers, pulsions d’énergies, magie des mouvements circulaires, déstabilisante, envoûtante, ensorcelante », mais qu’on s’en fout, t’imagines que c’est bientôt fini, bientôt la fin, qu’on s’en fout d’ce travail, tout l’monde, que c’est mort ce travail, et tout l’monde, mort, mort alors vas-y, couché, pas bouger maintenant, plus bouger… Mais dors… c’est mort, et les autres f’ront pas la différence, qu’est-ce qu’ils en ont à faire ? qu’est-ce qu’elle en dirait Fatima Daas ? elle en parle pas d’ses nuits, elle, elle elle en parle pas, elle elle dort ! et toi tu voudrais rajouter c’truc, hein ? toi tu veux quelques lignes, mais surtout, consigne : je m’appelle, etc., toute la nuit, toute la nuit, je m’appelle, etc., t’entends ? je m’appelle, je s’appelle… 10 h 36 là, tu voudrais inventer quoi encore ? hein ? qu’en fait, c’qu’on peut faire, là, c’est décliner, c’est coucher son nom, coucher son prénom, et pourquoi pas coucher son âge, son adresse, ses mensurations, son numéro de téléphone, numéro d’carte, numéro d’compte, numéro d’sécu, numéro d’identifiant, mot de passe et code pin, des numéros d’clown tout ça ! tout ça, l’identité qui trébuche, fait mine de s’rattraper à grandes enjambées en sachant qu’à la fin, la fin, elle va s’ramasser, s’vautrer par terre, la gueule sur le sol, la gueule sur la glace avec l’autre tordu sur le dos en « traversée de la matière, et la vision d’au-delà par l’ouverture de ses yeux », par l’trou d’la serrure et la p’tite lumière, tout ça, je m’appelle, etc., j’m’appelle rien du tout, tout ça c’est couché, pas bouger… 16 h 41 Mais dors… on peut l’faire avec plein d’choses tout ça, c’est ça ? j’m’appelle, etc., j’m’appelle Clichy-sous-bois, j’suis la banlieue d’Paris où vit Fatima Daas, mon nom vient des grands bois qu’on a couchés pour de grandes forêts d’immeubles, etc., quand t’y penses ! on dort pas non plus là-bas, et ça doit cogiter grave là-haut, toute la nuit, toute la nuit couché, pas bouger, plus bouger… Mais dors… toute la nuit à cogiter, et pas pour des textes sans noms, pas pour quelques lignes dont tout l’monde, mais tout l’monde se fout, des lignes de cochons pendus, des corps qui dansent, tu parles si c’est mort ! et pourquoi pas la nuit, hein ? la nuit, toute la nuit… Minuit passé ça s’arrêtera peut-être, la nuit à minuit c’est l’début d’la fin pour elle, on va accélérer la chose, on va lui régler son compte, peut-être que ça va l’faire, « oublier la peur, le fond noir, les arêtes qui cognent dur » au fond du bureau, des étagères de livres, au fond des ombres, j’m’appelle la nuit etc., Fatima elle parle pas d’moi, j’m’en souviens pas, mais j’aimerais bien qu’elle en parle, de moi, j’aimerais bien, etc., quelques mots autrement qu’en déclinaison, autrement qu’par métaphore, couchée sous l’image, etc., la nuit enveloppe sa vie, c’est pas tous les jours faciles, couché et pas bouger, plus bouger, d’accord, OK, etc., mais sa vie la nuit, dans la vraie vie, la vraie nuit, elle en parle pas, elle parle pas d’moi, elle en parle pas, de moi etc., et on m’prendra vraiment pour quoi si j’raconte un truc comme ça ? un qui f’rait mieux d’aller s’coucher, qui f’rait bien d’rester au fond d’son lit, sous l’drap, couché, pas bouger, plus bouger… Mais dors… tout ça pour quoi ? pour des cochons, ces cochons tordus, pliés, qui s’fendent la gueule, pour la PLS en chien mort, la gueule sur la glace, et l’autre sur le dos, « une gargouille dont un bâillon de pierre a étouffé le cri », tout ça pour une nuit blanche interminable, et pas qu’inter, et on t’prendra pour ça, d’ailleurs, pour un texte d’atelier sans nom, une consigne insensée, risquée, malsaine si ça s’trouve, j’m’appelle, j’s’appelle, etc., et on te d’mandera l’rapport avec Hygiène et Sécurité, c’est quoi ? et on s’demandera si t’es pas fatigué, si t’as pas trop rêvé cette nuit, toute la nuit, merde ! si t’as pas entendu des voix dans tes rêves, les cochons ! mais on leur dira qu’non, non, c’est juste que j’m’endors pas comme ça, c’est que mes nuits c’est des trous, des trous grands comme ça qui m’gèlent les pieds, qui m’élargissent la gorge et « on entend la musique indigène des borborygmes de la mère on est bercé par les vagues de ses bronchos exinspirs », des grands trous blancs qu’on voit pas v’nir au fond d’la chambre, sur l’bureau, et les ombres au profond des étagères, à travers les serrures, jusqu’à pas d’heure, sans bouger, couché, là… Mais dors… 3 h 17 « assis dos contre le pied du lit, en appui sur la main gauche, empêcher la glissade sur le côté opposé… » Assis, debout. Aller boire un coup. Pisser un bol. Les pieds nus sur le carrelage. C’est froid. Se r’coucher. En boule dans l’coin du lit. Mais qu’est-ce que t’avales en même temps ? Qu’est-ce que t’évacues ? Tu vas dans la cuisine, tu vas aux toilettes, tu r’viens t’coucher. En coin. Ça fait une p’tite coupure ça, le verre d’eau, l’jet d’urine. C’est un sursaut, un spasme, comme un hoquet. Mais ça s’arrête pas. Ça s’arrête pas. Ça tourne, ça va, ça vient. Tu penses pas, c’est pas des pensées, encore moins des idées, mais ça tourne. Le songe comme il va, peut-être. Et qu’est-ce qui tourne dans la cuisine, qu’est-ce qui s’écoule comme ça dans la gorge ? Qu’est-ce qui plonge au fond d’la cuvette, à grand bruit ? C’est quoi qu’hoquette comme ça ? La PLS ? Les TMS, RPS ? C’est quoi ? La Sainte Trinité, savoir, savoir-faire, savoir-être ? C’est ça, le savoir-être. C’est ça qu’il faut boire. C’est ça, une bonne lampée. Quitte à s’étouffer, à tout r’cracher. C’est qu’t’avales, ça qu’t’évacues. Une bonne giclée dans la cuvette. Savoir-être, comme si ça s’apprenait ça aussi, être. Comme si fallait l’apprendre. Comme si c’que t’es déjà ça comptait pas, faut apprendre à être. Oublie c’que t’es, ça compte pas mon gars, on va t’apprendre les bonnes manières. Parce qu’être, au travail, c’est pas avec c’que t’es toi. Non, c’est pas comme ça on va t’apprendre. Savoir-être ça s’apprend. Y en a qui savent. Qui savent que c’que t’es, c’est pas ça. Faut l’savoir. Ça s’apprend ça aussi. Savoir-être. Même couché. Sans bouger. Mais dors… Être, tu l’es pas vraiment en fait vu qu’tu l’sais pas d’abord. Mais y en a qui savent et tu vas l’apprendre, à être. Savoir-être, c’est tout un travail pour eux. C’est tout un business. Tu vas apprendre, on va t’former. Y en a qui savent, on va t’former. Ça sert à ça les formations. Parce que tu sais pas encore c’que c’est, être, mais tu vas l’savoir. On va t’apprendre à savoir être. Savoir-être. Comme un autre to be or not to be. C’est ça. Et en attendant d’savoir, on fait quoi ? On fait quoi pour être ? Comment on fait ? Comment on fait quand on est pas encore ? Quand on existe pas ? Quand être, exister, c’est qu’en sursaut au fond. En spasmes, hoquets, giclées. Trébuchements. Tituber. Saoulé d’fatigue. Buter sur la chaise, l’coin d’la porte, sur l’pied d’lit, « et va dans la débâcle du corps qui cogne aux angles invisibles de l’espace et boucles des boucles inaccrochées ». Savoir-être, le bordel que c’est d’être quand on est pas encore. Le bordel que ça fout au travail. Les désordres du travail. La merde, bordel. Et alors, Hygiène et Sécurité. Et alors Risques Professionnels, Santé au Travail. PLS, TMS, RPS, et viva l’INRS. Et des fiches à plus savoir qu’en faire. Des fiches qui vont, des notes qui viennent. Oui, mais demain ? Demain est un autre désordre du travail. « Il tisse dans la ouate humide de l’atmosphère le cocon humide de sa nuit. » De ma nuit. Les fiches. Les notes. C’est ça qu’t’avales, c’est ça qu’t’évacues la nuit. Couché. Sans bouger. Mais dors… Toute la nuit. Et pour un désordre au travail demain, c’est quoi les fiches ? C’est quoi les notes pour tout à l’heure, les mots qu’t’as couchés ? On répète, allez. Repeat after me. OK. — Risques Pro 3 — Désordres du travail (P Askenazy) — Risques matériels (pléthore, voir INRS) — Impacts existentiels (en parle-t-on vraiment assez ? — en parle-t-on seulement ?) — Exploitation travailleurs (et surexploitation êtres vivants, E Morin) — Comment ça marche ? — Contexte : « travail complexe comparable à celui de “l’artiste”, dans un contexte d’effacement des hiérarchies », « technologies nomades, l’autonomie, le réseau, la réactivité, l’employabilité, la qualité, le coaching, la satisfaction du client… »Big Bang. Et la tendresse, la tendresse bordel ! Jamais on accroch’ra. C’est plus d’la formation professionnelle, c’est un cours magistral. Abstrait, qui manque de corps. Ça manque de corps ça. C’est quoi pour eux les désordres du travail ? Leurs désordres ? Ça a été vu, entendu ? Vécu ? Comment ? C’est ça, désordres du corps. Corps du désordre. C’est ça, leur demander. Vu, entendu ? Vécu, lu ? Et toi, c’était comment ? Et toi ? Moi, « poser, appuyer, lover le corps, tant de variations possibles, dos au sol pieds au mur, une main au sol, deux pieds au sol, deux mains au mur, expérimenter des positions, accumuler des figures, engager une frénésie gestuelle, tester la souplesse, en voie d’amoindrissement, corps épuisé qui s’affale comme creusant le sol, tremblements, immobilité, adopter une position et l’observer, les pieds retombent vers l’extérieur, sur le côté des jambes, doigts peu à peu décrispés, les talons sont crevassés et douloureux suivant l’appui, peau du ventre animée d’ondulations à peine perceptibles, ça grouille dessous si le mouvement devient intense, petits êtres animés, espiègles ou malfaisants s’agitent, grimaces, mort tendre ». C’est ça, et la tendresse bordel ! Et toi ? Et toi là-bas ? Et Kafka, fiche 17 — G Janouch, Conversations avec Kafka : « Une étincelle emporte en un instant la voix humaine de l’autre côté de la terre. Nous ne vivons plus dans des espaces limités par des dimensions humaines, nous vivons sur un petit astre perdu, entouré par des milliards de mondes grands et petits. L’univers s’ouvre comme une gueule. Dans ce gosier immense, nous perdons chaque jour un peu plus de notre liberté personnelle de mouvement. Je crois qu’avant peu nous devrons être en possession d’un passeport spécial pour descendre dans notre cour. » — Ou une attestation dérogatoire de déplacement. Désordres du corps, corps du désordre. Et toi ? Et toi, couché, sans bouger. C’est ça qu’t’as bu ? C’est ça qu’t’as pissé un bon coup avec ce manège de fiches, de notes ? Tous ces mots couchés ? Milliards de mondes grands et petits ? La gueule comme ça ? Les flammes ? La gorge pour cheminée ? Une belle cheminée d’usine ? Parce que ça usine, parce que ça tourne. Ça fume là-haut. Les flammes, la nébuleuse. Le lumignon. La lumière faite juste pour les ombres, tapie dans les ombres du bureau, des étagères. Ça usine, ça travaille. Et « on ne quitte pas l’usine sans regarder le ciel ». Comme ça, couché. Couché, sans bouger. Pas bouger. Plus bouger. Mais dors… Laisser tourner, laisser couler, pisser. Fumer. Et pas bouger. Pas bouger. Mais dors… Mais dors…

1. Dernier texte du cycle d’atelier d’écriture Prendre, avec le Tiers Livre. Mais nouveau texte du cycle d’exploration de mon métier, de ma pratique professionnelle de formateur à travers, ou avec, celle de l’amateur d’écriture. En tout, depuis le cycle Outils du roman et avec celui en hommage à Baudelaire, une quarantaine de textes. Et, pour les notes qui les accompagnent de manière systématique pour que l’écriture prenne, pour expliquer ceci, pour comprendre cela, pour prolonger le texte, pour revenir sur le précédent, pour en entrevoir un autre, peut-être pour parler de tout autre chose : certainement plus de cinq cents. Je n’ai pas fait le compte et je ne le ferai pas. Mais forcément, dans la masse, et avec le temps, certaines ne doivent guère avoir plus de sens que lorsque Mascarille, dans Les Précieuses ridicules, s’étonne de son impromptu : « Avez-vous remarqué ce commencement, oh ! oh ! Voilà qui est extraordinaire, oh ! oh ! Comme un homme qui s’avise tout d’un coup, oh ! oh ! La surprise, oh ! oh ! »

2. « Et la fille sans le savoir, ancre marine ondulant sur les tempes, emprunte ses bras, et voilà le corps. » — Je suis resté un instant à lire et relire cette phrase de Françoise, que je ne comprenais pas, avant de m’apercevoir qu’il y avait un e à temps. Alors j’ai compris la phrase. Mais je suis resté encore un instant à me demander si, au fond, elle n’avait pas écrit temps au féminin.

3. Dans la vidéo de présentation de l’exercice : « J’ai mes p’tits Beckett qui sont toujours là, mais aussi j’voulais pas… prendre un point d’départ chez Beckett. Le point d’départ, c’est vraiment ce texte de Cindy Van Hacker. Réapprendre à danser. » — OK, je coupe.

4. Et si je percutais ensemble mes quatre textes sur l’insomnie écrits pour Artfèvre, et recollais les morceaux avec de la structure, deux ou trois choses du travail, là-bas, qui auront troublé le sommeil, le corps chu, brassé, lessivé par l’avers et le revers de ce qui t’attend demain, de ce qu’il faut faire, de ce qu’il faudrait, faudra faire, de ce qu’il aurait fallu ? — À l’inverse, si je secouais les fragments de journaux concernant les événements qui auront anéanti le travail, le corps, soufflé ?

5. J’ai commencé à écrire. J’ai aussi commencé à lire les textes déjà en ligne sur Tiers Livre. J’écris, du coup, avec ce que je lis des autres. Comme je vais écrire avec ce que je vais lire de ce que j’ai déjà écrit. Au final : un foutu cut-up.

6. Des textes des autres, juste un fragment à copier, coller. Des textes que j’ai écrits, des blocs. Et les morceaux de la structure, des souvenirs, ce sera peut-être moins pour coller, en fait, que pour recouper.

7. Des textes des autres, les uns après les autres, dans l’ordre : juste un fragment sur le corps. Et alors le corps, dans mon texte, d’un fragment à l’autre, du corps en éclaté qui s’assemble : le corps du texte ?

8. J’ai dû remanier le premier bloc sur l’insomnie pour une question de rythme et d’accord avec quelques mots et formules utilisés au préalable. Je conserve l’élan initial d’une seule phrase (si c’en est une) sans autre ponctuation que la virgule.

9. Entre les phrases très courtes et les répétitions de départ, les longues phrases issues, soit des textes déjà existants qui suivent à peu près le rythme initial, vif, à l’aide de virgules intempestives, soit des plages d’exploration du lieu de travail, avec de nombreux points de suspension, et les citations des autres qui peuvent accélérer ou ralentir un rythme déjà instable : je m’y perds. Mais n’est-on pas perdu lors d’une insomnie ? Le corps fatigué, autant qu’il le peut, comme il le peut, fait comme si le sommeil allait arriver, tandis que l’esprit en éveil fait comme si le jour était déjà là, ou encore là. Et de même que le sommeil à sa phase paradoxale, où le rêve fait du sommeil un prochain souvenir, l’insomnie n’est-elle pas comme une veille paradoxale, faisant du sommeil un vieux rêve ? — Cela pour dire que je ne compte pas harmoniser les différentes phases du texte.

10. Je ne sais pas, après cinq pages A4 pleines et vingt textes lus (sur vingt-cinq actuellement en ligne), comment je vais pouvoir en terminer ni quand. Je ne sais pas non plus comment continuer. Je devrais peut-être arrêter, mais je n’en ai pas fini avec l’action Hygiène et Sécurité qu’on m’avait confiée. Que manque-t-il ? Lisons ce qu’ont fait les autres, ça peut aider. — « Ouvrir respirer tenir coûte que coûte marcher, marcher un pas l’autre, courir. Sauter plus tard. Tout a été dit, alors on cherche, à nouveau et toujours. Comment marcher comment courir comment grandir. Comment. On cherche. » (Vingt et un.)

11. Et les élisions : rien ou si peu au départ, un peu plus ensuite, et ça devient systématique. C’est comme si je ne voulais pas et que je n’aie finalement pas pu me retenir. — La question de l’oralité couchée sur le texte, que je me suis déjà posée, est un véritable défi.

12. Une certaine harmonie, et alors la fin, pourrait-elle se mettre en place avec le retour des phrases courtes, du rythme saccadé ? On finit par là où l’on a commencé. C’est bien encadré. Mais a-t-on vraiment avancé ?

13. Ce dont il me faut encore parler, pour finir, ce sont les fiches que j’avais confectionnées pour organiser l’action de formation Hygiène et Sécurité — en fait, c’était Risques Professionnels. En équilibre instable entre les attendus (apporter des recettes toutes faites, convenues, et souvent connues, sur ce qu’il faut, ce qu’il faudrait faire en fonction de telle situation de travail), et la seule question qui vaille dans le cadre plus général de la santé au travail (et qui constitue aujourd’hui encore mon fil directeur) : comment ça va avec le travail ?

14. J’ai l’impression d’écrire un brouillon. La faute à la multiplication des contraintes d’écriture ? — Mais est-ce vraiment écrit, un brouillon ?

15. Des quatre textes sur l’insomnie, deux ont été utilisés. Ça suffira largement. L’insomnie au moustique et à la valve de gonflage pourront bien servir ailleurs.

16. Et encore un texte sans fin possible qui se termine par là où il a commencé, comme pour recommencer.

17. D’un côté, Les Précieuses ridicules. De l’autre côté de l’imaginaire d’une écriture à deux coups, peut-être René Char dans les Feuillets d’Hypnos (pour un texte sur le sommeil qui ne prend pas, ça tombe plutôt bien, non ?) : « Agir en primitif et prévoir en stratège. »

Will
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30 | Danse, petite, danse !


Plus le jour approche et plus mon corps pèse lourd. Ma peau est un sac de douleurs suintant.

Je voudrais m’effacer, plonger dans un puits d’eau glacée. Chaque muscle, chaque tendon, hurlent, personne ne les entend mais moi je les sens se tendre prêts à craquer. Une lame effilée dépèce mes pieds perchés sur des talons de 15 centimètres. C’est pire que les pointes roses qui ont torturé mon enfance. Rêves de ballerine, lac des cygnes, Casse Noisette, Gisèle, rêves déçus. Corps pas assez beau, pas assez gracieux, pas assez doué, malgré les milliers de battements, sauts de chat, balancés, cabrioles, déboulés, détournés, développés, grands écarts, jetés, échappés, piqués, pliés. Tout ça pour se retrouver enfermée dans un aquarium de verre toutes les nuits au Wonderland Club. Cage de verre, prisonnière. Je sens son contact lisse, cruellement glacial, pas intérêt à m’appuyer, il volerait en éclat. Pas le droit d’arrêter de danser. Danse petite, danse !

Mon costume de sirène en lurex pailleté turquoise me brûle la peau, mon corps est attiré par le vide, aspiré par la pesanteur, il y a longtemps que mon cerveau s’est détaché de cette fille qui danse, il est ailleurs, il ne sent plus les courbatures, contractures, crampes, ankyloses, claquages, élongations, déchirures, blessures… Bientôt le petit matin, mon corps est tellement crevé que je ne le sens plus. Je m’évade, je me survole, je me vois tanguer, onduler, tourner, mécaniques mouvements d’un robot de chair joliment imiter pas comme ces poupées gonflables made in China qui ouvrent leur bouche de silicone en un cri désespéré. C’est drôle comme on peut se figurer la mort du corps en étant bien vivante, ce n’est pas douloureux, ce n’est pas grave, c’est pourtant définitif. Enfin drôle, façon de parler.
Sous la perruque blonde il n’y a plus rien, plus de regard, plus de sourire, seulement une poupée mécanique remontée par le besoin d’argent qui me ressemble mais qui n’est pas moi. Il faut gagner sa vie même si c’est en mourant chaque soir, il faut gagner sa vie en lâchant tout espoir. En dansant ! Les battements du cœur s’emballent et frappent la mesure, il y a un petit animal fou qui palpite sous mes tempes.

Est-ce que je vais exploser ? Bombe à retardement ou grenade qui n’attend qu’à être dégoupillée. Il faut continuer, danse, petite, danse, ne t’endors pas. Quand j’étais petite la nuit me faisait peur maintenant elle me dégoûte, j’ai envie de dégueuler tellement je suis fatiguée. Continuer, tournoyer autour de cette barre froide comme une girouette folle, je ferme les yeux mais il ne faut pas. Mes chevilles si fines ressemblent à deux animaux traqués, mes genoux vont se briser sous les coups de batte de baseball de la musique techno, les lassos tendus de mes nerfs enserrent mes cuisses, mes bras, mon cou. Seul reste vivant le nombril dans lequel scintille un strass, petite lueur au milieu de la nuit noire. Mes os, mon sang, ma peau, rêvent de basculer au milieu des clubbers qui ne me voient même pas. Otage de leurs fantasmes, désarticulée, meurtrie, vidée de ses larmes, de sa haine. Tomber, s’écrouler, raide morte, se reposer enfin, danser en apesanteur, délivrée de cette vie qui n’en a que le nom.

Catherine Marchi
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31 | marée


La marée remonte maintenant rapidement le sable sec, l’a gagné, couvre, jusqu’à frapper le mur du blokhouse. Les chaussures, les serviettes, reculés, puis ramassées, s’en sont allés. Un maillot perdu au faîte et la pelle à personne ; reliquats du jour. Sur un rocher, à l’écart, un amas de vêtement et une canne. Rythmé par l’inspire et l’expire de la rumeur des vagues, la nuit monte doucement et l’ombre plombe la surface. Une silhouette à contre jour dans l’eau. On doute. Un corps se laisse rouler sur le sable et reprendre par la relance organique ; diaphragme qui viendrait saisir le naufragé pour le faire monter et redescendre, abandonné à la respiration, porté jusqu’à la frange d’écume et ses petis paquets de lessive mousseuse empêtrés dans les algues, puis repris par le roulement suivant. Ici, on dit que la mer est mal pavée, elle a emporté un pétrolier et ses tonnes de pétrole brut une nuit de mars, elle vomit régulièrement des carcasses de cachalots, des caisses et des containeurs. Le capitaine dont le corps a été malmené, accidenté, orphelin de son bateau, sa deuxième peau, revient à la joie première du corps flottant. Il s’échoue, s’ébroue, ouvert aux éléments, à la mollesse de la chute, porté par l’eau et le coulant spongieux du banc de sable. C’est l’heure où le paysage est revenu aux goelands qui descendent retrouver leur territoire à la lisière du cours d’eau qui rejoint en affluent la mer. Ici, le poids est bienvenu, les bateaux sont trainés par des tracteurs et des postiers bretons aux courbes lourdes. A chaque mise à l’eau, la quille vient tranquillement rejoindre son milieu marin. En rondeur, elle ne craint pas l’absence et prêtera le flanc pour se coucher en attendant la renverse. Ici, le poid est une assurance, on dit qu’ ils sont venus dans des auges de pierre ces saints aux noms de granit. Le poid du corps du capitaine revient avec l’élégance des phoques qui rampent sur leur ventre, indifférent à la rudesse des rochers, à la fraicheur de l’eau, à la nuée de puces de mer qui sautillent frénétiques sur le sable liquide. L’obscurité trempe presque toute la baie, la ligne de lumière se porte à l’embrasure des terres. Les bras et les jambes en étoile, poreux, il se laisse emmêler aux goesmons, masse parmi les îles que dessinera la marée basse. Les yeux levés vers le ciel qui s’effiloche en lanière de nuages. Il est témoin de sa présence au monde, quand mer, terre, ciel se séparent et que la nuit se détache du jour. En surplomb sur la dune, un cheval de trait se laisse tomber sur le flanc et se retourne doucement d’un élan de crinière pour mieux recevoir la lande.

Hélène Boivin
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32 | avec les saltimbanques


Ils étaient cinq cent n’en ai vu qu’un un corps ai vu une danse initiale du derviche la danse africaine puisée au sol énergie monte dans le corps les pieds nus danse sacrée en état second corps transporté transe divinatoire extatique la pulsation du tambour amérindien renforce l’énergie suivre le rythme s’arrêter là où le tambour s’est tu. Seule dans la pièce devant un ordinateur elle l’a vue la première lentement entrer par effraction sur le sol de la gare puis un autre avec un saxo un sa guitare deux trois dix et vingt parmi les voyageurs essorés fatigués triste indifférents une trompette une deux guitares ça monte dans la tête doucement d’abord ça enfle une soprano voix très limpide cinquante personne dansent sur ce sol carrelé c’est possible ? Envahit tous les gens ils dansent, on sait faire ? On danse comme les natives amérindiens les africains ? Seule devant l’ordinateur cette danse lente d’abord monte dans son corps sa tête rougit ça s’infiltre dans la gorge l’estomac ne peut plus avaler bouche sèche puis les bras les mains se lèvent par dessus la tête ses doigts instinctivement s’articulent et se déploient l’un après l’autre à eux seuls ils dansent elle sent le flux descendre dans le ventre les jambes les pieds comme chaque personne là sur l’écran devant elle est prise prend l’autre à côté enlace celui-ci étreint celle-là la sève monte elle ne sait pas pour l’instant la colère la sève ne sait pas elle fait son travail de sève dans l’autre sens que la sève rouge du chêne qu’on abat elle monte envahit les gens tout autour bougent se déploient le besoin est urgent de se déployer laissez nous respirer dansent la foule,ce corps n’est plus cinq cent personnes ce corps est un corps « on veut danser encore » fait chanter et danser Kaddour Hadadi avec HK et les saltimbanques gare de l’est.

Simone Wambeke
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33 | Icare


Trop-plein de béton au coeur de la ville / Endiguer la minéralisation /Juchée sur les marches de l’escalier qui s’envole de la place centrale, elle inspire - gonfle ses poumons - puis éprouve le vide, expulse fines gouttelettes pour piéger en chaude haleine quelques sombres particules, qui ainsi lestées rejoindront plus vite le sol pour s’y écraser /Vaciller du bout du nez des marches, expérimenter l’appel du rien, osciller : du demeurer dans l’oblique aérien au choir dans la dureté/ Elle s’éveille à l’espace urbain / Jeter des miettes de son casse-croûte à mi-pente puis disperser l’amas des pigeons d’un saut à cloche-pied sur la marelle verticale de l’escalier/ si l’équilibre se rompt, lequel de ses os, heurtera en premier la margelle de la Fontaine-puits-perdu de la rivière ensevelie sous le parking ? Malgré leurs ailes, les oiseaux se fracassent aussi contre les vitres des baies de lumière. Les passants pressés se courbent pour éviter la murmuration affolée, ne lèvent pas les yeux au ciel. Et elle, qui susurre « Malgré les fumées de vos villes , de celles des taupes dérivent vos conjonctives. » Elle va tout progressivement apprivoiser son agoraphobie, s’immerger dans le flot humain des corps en perpétuel mouvement. Et là s’offrira une valse à quelques temps /Tout d’abord s’intégrer, se camoufler dans les déplacements citadins, se couler au sillage de leur rectiligne pow wow ; comme ces mimes suiveurs, adopter leur démarche , se refamiliariser sans les cris du « voici venir la sauvageonne tout juste sortie de son bois », se fondre sans sursauter aux sons des klaxons , s’intégrer en suivre-et-précéder au sein de la foule, sans d’abord se faire remarquer. Malgré leurs destins tracés-codés, les fourmis aussi parfois dévient de leur trajectoire ; quelles sont statistiquement les plus piétinées ? / Viendra ensuite les premiers pas de danse contact, recherche de corps à corps en ces temps de maître mot distanciation sociale, braver donc les nouveaux interdits / effleurer les inconnus tout d’abord, puis tenter d’une pichenette de les dévier, si besoin les heurter, on ne lésine pas quand on a besoin de rameuter. Malgré l’apparente sérénité et soumission de sa harde, le cerf doit user de ses bois aux frontières de son territoire et d’un choc disperser les ennemis avant de rassembler ses esprits. Des akènes et gratterons plein les poches ensemencer les passants, insuffler l’humanochorie : pour ceux qui fuient au moins, qu’ils véhiculent du végétal. Pour ceux qui rejoindront la horde, puisque la prairie étouffée ne peut plus inspirer de grass dance, il faudra marteler de pas, de sauts, de jets de cailloux, que par cette danse de griffe-ciment, le lisse béton se mette à crisser, gravillonner, s’ouvre en failles ; que les sauvages puissent s’approprier les interstices. Il y aura bien quelques genoux écorchés pour lier un pacte de sang avec ces herbes que l’on qualifie de mauvaises et qui de rhizomes en radicelles et autres labyrinthes raciniens infiltreront l’aggloméré minéral pour libérer le sol de l’étreinte de cette chape de plomb. Du sous-sol au soleil la voie est maintenant libre, mais ne pas oublier que malgré cires et plumes d’emprunt Icare a chuté.

Sophie Grail
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34 | solo


L’ombre portée précède / les pieds / nus et humbles/talon, voûte plantaire, orteils/ appui et légèreté/ mouvement /infime/ se déployer lentement et vivement / dans sa puissance / partir du talon / impulsion dynamique/ mollets /genoux/ bassin, colonne vertébrale/comme une algue / épaules/bras/mains/doigts/ algues toujours/visage / et le regard / regardant, regardé/intériorisé.
Le regard qui emmène / émotion partagée / fibres du corps messagères/ SOLO
Tension dans l’espace/ Etirer le corps/ relâcher /lâcher /légèreté et précision/ chaque geste unique,

éphémère/nager dans l’infini / pesanteur à l’affût / transformer la chute. Ricocher / d’un point à un autre/ Pas de ligne droite.

Unité du corps/ mouvements dissociés/ Explorer les articulations/ Au-delà/ Encore / Oscillations tension, détente / En mode majeur ou mineur / Fluidité expressive/ Du fonds des mers/ Mémoires du bain amniotique.

Visibiliser l’impalpable/ Densifier ce qui n’est pas encore présent/ De la répétition peut jaillir l’improvisation. Une fulgurance. Cœur au repos/Luminosité de l’esprit.

S’abandonner d’une pesanteur / Perpétuelles oscillations / Mouvements ondulatoires/ intérieur/extérieur /et retour / Ni commencement, ni fin/ Lumière et respirations/ Immobilité et mouvements/ Silence ou son/Incessantes variations et concentration aigue/ Calligraphie de soi, dans le souffle.

Des racines dans les pieds / les bras soutenant le ciel/ Être dans ce monde / Dialoguer dans la gravité de ce monde / De tous les mondes/ En conscience agissante / Dissolution des murs / de tous les murs/ PRESENCE.

Dans l’infini de l’instant présent. Dans toutes les dimensions. Midi/Minuit. Ouest/Est. Des îles/ Des continents.

Bouger immobile. Mobilité de chaque instant. Corps et mental à l’unisson. Rien d’autre.

Métaphore VIVE.

« Nous ne sommes pas extérieurs à l’Univers ; nous sommes des graines évoluant en cycles et en rythme, comme les changements de saisons qui régissent chaque création. » Carolyn Carlson

Annick Nay
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35 | je danse


surface lisse, sol sombre, parois, 100 m2 à explorer
je marche j’entre sur le plateau j’entre dans la lumière la masse d’ombres face à moi
pieds nus vêtements souples je dois faire exister cet espace de la peau jusqu’au tissus
2 peaux
je suis dans ma main je suis dans ma jambe je suis dans mon omoplate je suis dans la racine de mes cheveux je suis sous la plante des pieds je suis dans l’articulation insoupçonnée tout vibre je suis grande je suis souple je suis rapide je suis le mouvement
j’ai appris l’arabesque j’ai appris le saut de chat j’ai appris à tourner j’ai appris l’équilibre j’ai appris à respirer par les côtes j’ai appris la virtuosité j’ai appris la légèreté j’ai appris la verticalité j’ai appris à m’envoler j’ai appris à ne pas tomber j’ai appris le centre de gravité j’ai appris à donner le change
je change
aujourd’hui je change tout - le dos cherche le sol - le corps rampe - la trace est une empreinte — le corps la main saisit, s’agrippe au mur — l’équilibre est dans l’instable — l’envol est dans la chute — haut bas pareil
je glisse le plat de ma main sur le plat du sol — j’étire le muscle du bras droit — je danse.

Magali Escatafal
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page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne 17 avril 2021 et dernière modification le 19 avril 2021.
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