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solitude


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On écrit seul. J’écris seul. Paradoxe : je m’adresse à. À qui est-ce qu’on s’adresse quand on est seul ? Je m’adresse à mon double et je me sens moins seul. Mon double, mon lecteur, mon frère (j’en ai deux, de frères, mais un seul peut me lire). Comment, quand on écrit, sortir de la solitude ? On publie, on a des lecteurs réels, ce ne sont plus des doubles, ils existent, ils ont le livre en main, ils parcourent le billet de blog, ils me lisent et parfois ils me le disent et la solitude de celui qui écrit s’estompe. Suis-je pour autant moins seul quand à nouveau j’allume l’ordinateur ? Est-ce qu’on écrit pour rendre la solitude supportable ? Est-ce qu’on écrit avec ou contre la solitude ? Combien de fois, en écrivant, on a loupé une rencontre ? Combien de fois on l’a rendue possible, cette même rencontre ?

Autre possibilité : écrire au milieu des gens. Je me suis souvent installé à une table de bistrot pour écrire. J’observais les gens. Ils devenaient mes personnages. Ils étaient ma compagnie. La serveuse – le serveur aussi, mais j’y étais moins sensible – me disait deux mots, bonjour, merci, il suffisait de ce rien pour briser ma solitude. Puis je me mettais à écrire et j’étais à nouveau seul. Elle ne savait pas, la serveuse, que j’écrivais sur elle, que même parfois je lui écrivais à elle. Elle s’occupait d’un autre client et j’écrivais à propos de cet autre client qui ne devinait pas non plus qu’il était là, dans mon texte, et c’était retour à la case départ, j’étais seul. Une fois, il y avait un type qui écrivait aussi. Il avait une machine à écrire, un de ces mieux modèles mécaniques qui plus personne, sauf ce type, n’utilise. Nous étions deux dans le même bistrot à écrire. La solitude encore une fois s’estompait. Puis une femme est venue vers lui, ils ont causé, et j’ai continué à écrire, jaloux.

entrée proposée par Vincent Francey

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C’est venu encore la semaine dernière, dans un échange pour un entretien, à propos du fait de régulièrement publier sur blog ou YouTube — et c’était en confiance et respect ––, quelque chose comme : « vous ouvrez les portes de votre « atelier » et modifiez la relation et la distance traditionnelle entre l’auteur et le lecteur. Mais la lecture, l’écriture, et plus largement la réflexion et la création ne nécessitent-ils pas aussi un temps de maturation, une forme de solitude et d’écart avec les autres ? » Bien sûr, oui bien sûr. Et toujours y penser, garder ça dans un coin de tête. Une respiration par exemple dans la présence réseau, ou toute la complexité mentale qu’il y a à peu à peu choisir comme centre de gravité le fait de publier : en quoi publier (sur le blog, par exemple) peut décharger mentalement de cette sourde pulsion à continuer, creuser la mine, ne remonter à la surface qu’une fois le filon épuisé ? C’est probablement symétrique avec l’exercice de la parole : j’ai quitté l’école d’arts où j’avais travaillé six ans, alors que j’aurais pu obtenir une dérogation pour continuer un an, voire deux en plus, parce que cet exercice intense de la parole (encore plus que cette mise à disposition de soi pour l’invention des autres) me semblait de plus en plus m’écarter du centre plus névralgique du travail personnel : bien d’autres que Pierre Bergounioux, qui laissait le mois de juillet s’écouler dans des travaux manuels (sculpture, bois, ferraille) avant d’attaquer en août son livre annuel, et de remiser l’écriture (d’où l’importance pour lui de continuer ses carnets ?) dans toute la période scolaire. J’ai répondu par deux défilades : la première, concernant l’image probablement romantique que l’idée sociale de l’écrivain crée hors de lui-même — Lovecraft rompant effectivement en 1926 avec sa vie sociale dense de New York (son Kalem Club !), mais laissant plus de 35 000 lettres à des dizaines et dizaines de correspondant, ou les quelques heures de fin d’après-midi que Kafka passait avec ses amis artistes ou auteurs, ou la troupe de théâtre yiddish de son ami Lévy, organisant avec eux des lectures publics, tout en accomplissant au quotidien son travail de cadre supérieur dans la période cruciale d’une première élaboration d’un droit du travail qui l’emmène souvent à Berlin, Munich, Zurich, cet espace international contribuant d’ailleurs à sa reconnaissance éditoriale (les nouvelles) bien avant la légende posthume. De la même façon, une impro de 20 minutes sur YouTube, ça se monte et propulse en moins d’une demi-heure, soit moins du 1/24ème de la journée... Défilades cependant, parce qu’on sait bien qu’en chaque période charnière le silence, voire l’angoisse reprendront leur domination exclusive. Je connais, et ne m’en débarrasserai pas, ces périodes d’aporie, geste, parole, pensée, juste une crispation rideaux fermés, durée imprévisible, ni joyeuse ni glorieuse. Les mails pour annuler sous faux prétexte ce qu’on n’a pas la force intérieure de faire. Réclusions qui, parce qu’elles sont phase nécessaire du travail, participent de ce travail ? Les périodes d’éclosion dense du travail peuvent aussi être celles où, joyeusement même, on est le moins solitaire. Solitude, oui : mais dans cette heure où on ouvre le fichier sur l’ordi, elle est immédiate et totale, ou absolue, tout le temps même du travail, et ça suffit.

entrée proposée par FB

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On écrit vraiment tous seuls ?

entrée proposée par Marion Mucciante

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Ne l’ayant jamais connue depuis l’enfance, fratrie nombreuse... collectivités scolaires, universitaires, professionnelles, sauf à la rechercher pour l’éprouver de façon libératoire, la solitude de l’écriture, liée à celle de la lecture (de moins en moins stricte), me renvoie aujourd’hui à un très précieux espace-temps singulier. C’est le temps retrouvé de l’après-métier qui me fait ressentir profondément toutes les extorsions de temps de vie, de toute vie bien (trop) remplie. Nos vies ne nous appartiennent jamais en propre, de même l’utilisation de nos heures dites libres... Je les vois plutôt libérées par les circonstances et les contraintes venues autant de l’extérieur que de l’intérieur. « Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps ... » pas si extensible ni durable que çà ? Troisième portion d’une existence, peut-être la plus lucide, en attendant la quatrième, avec les générations d’après qui poussent à laisser la place, pour faire mieux, pour faire autrement ou la même chose en oubliant l’histoire, pour réinventer l’eau chaude ou quelque chose de plus innovant, de plus génial peut-être, ou pour détruire ce qui ne convient plus par bravade ou par désespérance. On veut maintenant vendre l’eau des glaciers du Groënland, bientôt récupérer la rosée en bouteilles recyclables, j’invente... qu’importe, on s’attend à tout. La solitude de l’écrivain.e ne tient pas face aux défis planétaires, prétendre le contraire reste assez puéril. Par les emballements de l’époque et les turbulences mondialisées, l’écriture est désormais « engagée », comme un.e presque-né.e dans le couloir maternel étroit qui mène au monde, préliminaire à ses conséquences. Littérature engagée donc, qu’elle procède par textes ou par images ou vidéos. La lecture n’échappe pas non plus à cette poussée violente. Ouvrir et refermer un ordinateur, un livre, même en chantier, consomme beaucoup d’énergie. L’écriture sur écran est devenue un manifeste pour la présence connectée, la solitude en est traversée voire transpercée. La solitude, dit la chanson populaire, ça n’existe pas. C’est un fantasme de soliloque, un repli sélectif pour garder l’illusion de maîtrise. Seul.e.s les ermites , les cloîtré.e.s volontaires ou les emprisonné.e.s peuvent prétendre savoir a minima l’apprivoiser, la cultiver comme une obsession, mais leur imagination créative est-elle pour autant bridée par l’ascèse ou la réclusion ? Bien des textes mystiques et des écrits d’incarcération prouvent le contraire. On peut donc concevoir et observer ce qu’il advient concrètement de la conscience en privation ou restriction relative ou massive d’apports sensoriels et langagiers ordinaires. Le délire religieux ou idéologique auquel s’accrochent encore bon nombre de contemporains n’est qu’un pansement absorbant pour recouvrir les sécrétions d’angoisse, l’angoisse de n’être rien et de retourner au rien un jour ou l’autre. Lire c’est chercher à voir comment se débrouillent les autres pour faire face à l’ultra-moderne solitude. Apprendre de la solitude des autres, de ce qu’ils en font tout au long de leur excursion terrestre ou spatiale. Nous avons si souvent dormi avec la solitude et l’avons obligée à nous réveiller pour marcher dans la parole sonore, devant son ombre portée. Entre concentration et dispersion, entre silence et abus de permanence, il y a de quoi doser son temps de solitude sans effets délétères. On écrit aussi pour ne pas rester seul.e, pour vibrer de joies subites et intermittentes...

entrée proposée par Marie-Thérèse Peyrin


page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mai 2021.
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Messages

  • #1
    Écrire dans un bistrot et pourquoi est-ce à ce point propice d’installer solitude nécessaire pour le silence au-dedans qu’il faudra faire dans la proximité tangible des corps des autres leurs mouvements leur voix leurs rires ? Ce que ça étouffe de la peur, la présence des autres eux tout occupés à vivre, quand toi écrivant seulement, la vie propre mise en pause, interrupteur de vie sur off tout le temps qu’on écrira.
    Merci pour écrire au milieu des gens, Vincent.

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