dictionnaire | découragement (contre le)


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découragement (contre le)


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Dans le Manuel d’écriture et de survie de l’ami Martin Page (2014, déjà), qui procède un peu comme on fait ici, mais sous forme d’un échange épistolaire fictif, le livre s’ouvre tout seul sur une de ces lettres, affrontant l’idée du découragement. Je cherche à quel moment, dans mon travail, j’ai pu en être affecté. Bien sûr, ça arrive. Je crois que ça m’est plus arrivé dans d’autres domaines que dans l’écriture : ou quand j’ai fini par m’effondrer (mieux que burn out ?) dans la masse de cahots au bout de cinq ans de publie.net ? mais l’effondrement, ce n’est pas le découragement. Faire une vidéo propre, pas floue, sans oublier un des réglages, cadrée et éclairée, un son qui soit voix, ça oui, des fois, découragement, et préférer l’arrache — mais là, même trash, je continue, alors qu’au 38ème refus de Daewoo par les théâtres ou la 15ème réunion télé pour le Lovecraft, pas moyen de faire à la place (enfin si, c’est justement pour ça aussi, le choix du web). Mon étonnement serait plutôt que ça n’ait pas concerné vraiment l’écriture : dans l’écriture, j’obéis. Ça avance au travers de moi, je suis juste exécutant. Idem quand ça a été de se faire publier, l’année cruciale d’avant publication de Sortie d’usine : ça voulait être publié, parce que cette publication appartenait au travail, en était un rouage même pas final, et non pas une projection de l’égo. C’est sourd à l’intérieur de soi, c’est rauque, ça peut avoir goût de vomi ou ce qu’on veut, mais ça agit à l’intérieur de soi et ça ne vous demande pas si assez de courage ou pas. Comme, dans une marche en montagne, de fatigue cette pulsion de s’asseoir et ne plus bouger, ou même renoncer. Plutôt j’y trouve une sorte d’épaisseur, qui a dû déteindre sur le corps : tu t’ancres, tu te durcis, tu cesses la tête, mais tout le reste te passe autour. Quand autour ça se calme, tu es encore là avec ton paquet de feuilles, et ça reprend. Pour ça que j’aime bien Beckett : savoir, dans ces conditions, arrêter la tête. Dans ces cinq ans école d’arts, je n’ai pas mis le découragement au centre, dans mes rapports avec les étudiants : tu te décourages, c’est que tu n’es pas assez armé. Concentre-toi sur ce qui arme, donc va lire. Si l’écriture est solide, alors elle reviendra, mais elle sera dans un contexte mieux nourri. Et si ça ne revient pas tant pis, c’est que ça ne devait pas, et s’agrandir de cette arrogance ou insolence. C’est basique comme système, et probablement indéfendable. Mais, à écarter le découragement comme possibilité, on renvoie à ce creuset autonome de l’écrire : là où ça brasse dans lire, à travers soi. Manuscrits qui s’entassent et lettres de refus : mais c’est quoi alors qui se décourage, sinon l’interface sociale de l’écriture. Fais un texte plus fou. Grandis-le jusqu’à ce qu’il écrase tous ceux qui ne savent pas l’accepter, le comprendre, le pousser. Tout aussi basique ? Oui, mais l’histoire de la littérature n’est faite que de ce genre de cailloux. Flaubert découragé après le premier Tentation de Saint-Antoine. Proust découragé qui se fait traducteur, puis critique littéraire, et à trente-sept ans seulement, avec quatorze devant lui, trouvera ce déni absolu de tout ce qui tiendrait à cette image sociale de l’oeuvre refusée. Pour ça que c’est bien, d’aller lire des histoires de littérature, pour éclater du dedans le découragement. Découragement, dans ce dictionnaire : oui, si on entasse ici à suivre chacun son propre exemple, on devrait faire un beau masque grimaçant, qui conjure.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 mai 2021.
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