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hétéronyme


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J’écris plus librement, plus facilement, plus joyeusement quand JE n’écris pas. Plusieurs hétéronymes habitent ce blog qui appartient à l’un d’eux — immense soulagement à ne pas dire « mon blog ». De sexe souvent ambigu, les hétéronymes émergent soudain et s’incarnent à mesure qu’ils écrivent. Ils s’expriment avec une sincérité que je n’aurai jamais, savent mieux que moi organiser leurs pensées et se soustraire à l’autorité du réel. Ils se connaissent entre eux, se multiplient, forment un petit peuple mobile, prêt à tout. Ils jouent avec moi, je jubile. Il faudrait sans doute articuler ce processus à celui de l’improvisation du clown que je traverse souvent ; en amont, une sorte d’abandon, puis l’Autre s’annonce, s’impose et jaillit. Pessoa décrit cette jouissance de voir surgir « impétueusement un nouvel individu ». En revanche, les éditeurs de magazines qui emploient une hétéronyme n’entendent pas cette nécessité. Ils m’obligent peu à peu à prendre le lead. Elle signe la chronique, certes, mais en bas et en gras voici désormais révélé qui se cache sous le masque. Et JE se retrouve à nouveau seul, engoncé à l’intérieur de moi-même, pataude.

entrée proposée par Lisa Diez

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Depuis Fernando Pessoa, et son langage universel de l’intranquillité, qui pourrait échapper à la question latente de l’hétéronyme ? Pas le pseudonyme : une figure en rupture, une figure qui va plus loin. Le pseudonyme est le nom qu’on se donne pour paraître, l’hétéronyme est une entité divisée, une entité qui agit indépendamment de nous-même. L’hétéronyme semble d’emblée être plusieurs : est-ce qu’on est soi-même capable de décliner tous les hétéronymes de Pessoa ? Est-ce légitime même de rassembler l’ensemble des livres de ses hétéronymes sous sa seule identité civile, dont justement il a voulu se séparer ? Le système d’écriture de Volodine ici est une brique formelle supplémentaire : parce que sont nés des hétéronymes dotés chacun de vie et d’oeuvre (Lutz Bassman, Manuela Draeger et les autres, dont ceux qui n’ont pas d’autre existence que les descriptions qu’en donnent Volodine, dans Écrivains par exemple), ils définissent à rebours Volodine comme un des leurs : bien sûr, puisque Volodine est un pseudonyme, n’a pas plus d’existence au regard de celui qui écrit qu’en ont les Lutz Bassman ou les Manuela Draeger... L’hétéronyme ce n’est pas seulement une construction d’auteur : chez Pessoa aussi, il est l’association d’une construction d’auteur et d’un écosystème de lecture-écriture, le livre de poème, le roman politique, les écrits retrouvés (et traduits par Volodine) de Maria Soudaïeva). C’est là qu’il nous renseigne : les trois hétéronymes d’Honoré Balssa dans sa marche progressive et inachevée vers la Comédie humaine ce sont trois coups de butoirs dans l’illusion ou les conventions de fiction, à mesure de l’essor de la presse, qui donnera une part de son contenu aux livres pivot de la Comédie. C’est pour ça aussi qu’on est toujours, pour soi-même, happé ou tenté par l’hétéronyme : pour changer sa base de départ en tant qu’auteur, pour essayer qu’un autre point de départ nous ramène autrement au chantier central. J’en ai régulièrement usé, certains poussés assez loin : sauf qu’au bout d’un temps ça y est, ça nous a ramené au chantier central, et que j’efface alors l’hétéronyme pour replanter mon propre drapeau sur ce chemin de textes — quitte à quelques traces fossiles mais quelle importance.

entrée proposée par FB


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1ère mise en ligne 15 mai 2021 et dernière modification le 18 mai 2021.
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