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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>Annick Brabant | marcher dans les restes</title>
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		<dc:date>2020-07-14T06:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Annick Brabant</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton544.jpg?1594243707' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
un blog : &lt;a href=&#034;https://auversodesmots.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;au verso des mots&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; deux ou trois petits plaisirs, comme lire &lt;i&gt;Causette&lt;/i&gt;, l'odeur de la menthe, danser sur &#8216;Happy' de Pharrell Williams ou encore parcourir les annonces immobili&#232;res en vue de mon prochain d&#233;m&#233;nagement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et un peu de minimalisme&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. &#8216;J'lui aurais appris &#224; chiper un peu d'r&#233;confort dans les disques d'Edith Piaf'&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'autre, on l'appelle la gauch&#232;re, peu importe son pr&#233;nom, c'est une gauch&#232;re, une cr&#226;ne ras&#233;, une qui parle plus qu'il ne faut, et y a pas beaucoup d'monde pour l'appr&#233;cier au village, &#224; part le veuf y a m&#234;me personne. L&#224;-bas c'est l'ricain, y a qu'une seule voyelle dans son pr&#233;nom, John, j'pense bien, faut croire qu'c'&#233;tait pas un gosse d&#233;sir&#233;, c'est vrai quoi, quand tu l'aimes ton gosse tu lui donnes au moins deux ou trois voyelles, comme Thomas ou G&#233;rard, &#231;a c'est du pr&#233;nom, du vrai, du qui co&#251;te au moins dix balles, mais John tu vends quoi avec &#231;a ? Derri&#232;re c'est celle qui a pas d'chance, j'me souviens on a essay&#233;, on a ajout&#233; une voyelle, enlev&#233; une consonne, cherch&#233; un diminutif, un surnom, rien, y a rien &#224; faire, &#231;a passe pas, et son Renaud il lui a dit aussi, et que si elle changeait d'pr&#233;nom &#231;a l'aiderait &#224; l'aimer un peu plus, parce qu'Anne-Pascale c'est vraiment trop moche, et &#231;a n'donne pas envie de faire un enfant avec elle. Lui l&#224;, avec sa crolle et son collier de clous pointus, c'est qui s'donne un genre jusque dans l'pr&#233;nom, appelez-moi Clovis qu'il dit tout l'temps, &#224; part &#231;a c't'un fain&#233;ant, il sait pas lui c'que c'est d'se l'ver au p'tit matin pour aller ramasser les ordures des autres, il sait pas les sacs qui d&#233;bordent de sauce pickles ou de tampons hygi&#233;niques, et qu'on s'prend &#231;a dans les mains pour un salaire de mis&#232;re. Elle, c'est la Gwena&#235;lle, des ann&#233;es qu'elle claudique, pareil avec son pr&#233;nom quand faut l'&#233;crire, c'est qu'on lui a jamais appris, l'&#233;cole c'&#233;tait pas pour elle qu'il disait son p&#232;re, alors quand elle doit remplir un papier j'l'aide et j'demande rien. Regarde, l&#224; c'est l'bouc &#233;missaire, d&#232;s qu'y a un truc dans l'village &#8212; une bo&#238;te aux lettres en feu, des d&#233;tritus dans la rivi&#232;re, une vache empoisonn&#233;e &#8212; c'est lui qu'on accuse, pis c'qui l'arrange pas c'est qu'il a une voix d'femme, alors tu sais les gens y s'moquent, ils l'appellent Bernadette et ils lui font la grimace quand il passe devant l'&#233;picerie - la seule &#224; vendre des ampoules 70 watts - est-ce qu'ils savent seulement qu'&#231;a marque &#224; vie leur m&#233;chancet&#233;, que c'est par l&#224; que tu commences ta journ&#233;e, avant m&#234;me de savoir s'il pleut dehors ? Ici c'est Antoine, on pourrait l'app'ler l'larbin, y porte tout l'temps les affaires de tout l'monde &#8212; les cartables des gamins avec des livres de latin et d'autres sur la guerre 14-18 qui d&#233;passent, les navets des p'tits vieux, les manteaux d'ceux qui prom&#232;nent leur cl&#233;bard quand ils ont trop chaud &#8212; faut bien arrondir les fins d'mois, et quand tu vois qu'tout augmente tu te d'mandes comment qu'on va faire pour pas tous crever, c'est pas vrai p't-&#234;tre ?! Et y a aussi C&#233;lestine, elle tu la verras pas sur la photo, &#231;a non, c'est l'pr&#233;nom d'la fille qu'j'aurais jamais, j'ai bien essay&#233; avec au moins trois ou quatre gars, mais &#231;a n'a pas pris, faut croire qu'j'ai pas l'bon corps, pourtant j'l'aurais g&#226;t&#233;e la gamine tu sais, &#231;a oui, d&#233;j&#224; l'pr&#233;nom, &#231;a rappelle le ciel, j'aime bien &#231;a r'garder l'ciel, surtout quand il doute, &#231;a m'fait m'sentir moins seule, puis la p'tite tu sais, j'lui aurais appris &#224; chiper un peu d'r&#233;confort dans les disques d'Edith Piaf ou dans l'&#233;closion d'une orchid&#233;e, pas dans les croissants plein d'beurre qui t'encrassent les art&#232;res, comme j'fais moi, j'aurais m&#234;me &#233;crit des histoires pour elle, y aurait eu plein d'ab&#238;m&#233;s d'dans, parce que la vie c'est &#231;a, des ab&#238;m&#233;s qui restent debout comme ils peuvent, et faut l'dire, pas faire semblant, pas inventer des livres avec des fins faciles, c'est n'importe quoi &#231;a, j'te jure, et puis la p'tite j'l'aurais emmen&#233;e aux chevaux de bois, elle aurait aim&#233; &#231;a, j'suis s&#251;re !&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : il y a un personnage qui se dessine derri&#232;re le patchwork d'autres personnages, une femme qui se d&#233;voile par petites touches. Sa langue plut&#244;t brute, son regard sur l'autre, ses petites plaies, sa duret&#233;, une sorte d'altruisme, ce qui la tient debout. Il y a quelques clich&#233;s dans mon texte, du trop gros, de l'attendu. Chercher des pistes pour y travailler, affiner, aller vers plus de singularit&#233;, et de simplicit&#233;. En parall&#232;le, je trouve que le passage sur John, celui sur Anne-Pascale et celui sur la fille que la narratrice n'aura jamais sont plut&#244;t r&#233;ussis. Il y a tr&#232;s souvent de la musique, de la nourriture et des plantes dans mes textes. M'y appuyer ou au contraire apprendre &#224; m'en d&#233;tacher pour explorer d'autres choses ? Il y a beaucoup de gravit&#233; dans mes premiers textes, quelque chose de lourd. J'ai besoin, maintenant, au moins dans un texte, de d&#233;ployer du l&#233;ger, de la po&#233;sie. Dois-je me d&#233;cider &#224; prendre une direction pr&#233;cise ? A planter un d&#233;cor, une situation, quelques personnages ? Ou dois-je continuer &#224; jouer sur la diversit&#233; de la mati&#232;re, voir ensuite, en associant des fragments ensemble, si quelque chose &#233;merge ? Je n'ai pas envie de m'enfermer dans une histoire continue, pr&#233;cise qui m'emp&#234;cherait alors d'ouvrir des portes dont je n'imagine pas encore l'existence, mais je n'ai pas non plus envie de me perdre dans un m&#233;lange qui n'en finirait pas et ne m&#232;nerait nulle part. Dilemme. Ne pas en faire une inqui&#233;tude, continuer, &#233;crire, c'est tout ce qui compte pour l'instant. C&#244;t&#233; pr&#233;noms, j'ai appr&#233;ci&#233; nommer certains personnages par une caract&#233;ristique. La gauch&#232;re, le larbin&#8230; C'est brutal. &#199;a d&#233;range. &#199;a donne &#224; r&#233;fl&#233;chir sur comment nous regardons, pensons les autres. Il y aurait m&#234;me moyen d'aller plus loin encore. Et j'ai aussi appr&#233;ci&#233; jouer avec John, par exemple, &#231;a m'a permis d'&#233;crire ce que je n'aurais pas pu &#233;crire s'il n'y avait pas eu cette contrainte d'&#233;criture.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;2. une heure de retard&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4917&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du dehors, ce qui me frappe en premier, c'est l'odeur de l'eau de Cologne qui remonte jusqu'&#224; mes narines. Flash-back. Je me souviens, mon premier automne dans les bois avec mon p&#232;re &#224; tirer &#224; la carabine sur des sangliers, et du haut de mes sept ans, les tra&#238;ner par les pattes jusqu'&#224; l'abri, puis rentrer, vite me passer de l'eau de Cologne sur les mains pour chasser l'odeur avant que ma m&#232;re revienne d'avoir &#233;t&#233; confectionner des gants et des bonnets &#224; l'usine &#224; l'autre bout de la rue. Je me souviens, les Cuperdon &#224; chaque anniversaire de la mort de ma m&#232;re, la premi&#232;re fois &#224; douze ans, le ciel n'avait pas d'allure. Je me souviens, mon premier baiser, j'avais quinze ans, Marie Trintignant venait d'&#234;tre tu&#233;e par Bertrand Cantat. Je me souviens, ma premi&#232;re mobylette, &#224; dix-sept ans, j'&#233;coutais alors Etta James en boucle. Un bruit me ram&#232;ne devant la sc&#232;ne. Un homme vient de heurter des cartons qui tra&#238;nent dans un coin de la pi&#232;ce que le lustre m&#233;di&#233;val en fer forg&#233; &#233;claire &#224; peine. Il tombe sous mes yeux. Aucun des deux autres hommes pr&#233;sents n'intervient. L'un d'eux se balance sur une chaise de bistrot Baumann bancale et mord sa l&#232;vre sup&#233;rieure. L'autre marche d'un bout &#224; l'autre de la pi&#232;ce, s'arr&#234;te un instant, dit &#224; voix basse &lt;i&gt;ils sentent quand on a peur, et c'est l&#224; qu'ils attaquent&lt;/i&gt;, puis reprend sa d&#233;ambulation, les yeux fix&#233;s sur le plancher marqu&#233; par des t&#226;ches d'humidit&#233;. Flash-back. Je me souviens, les attaques terroristes de deux mille un aux &#201;tats-Unis, j'avais treize ans, j'allais au cimeti&#232;re demander &#224; ma m&#232;re si elle n'avait pas trop peur du noir. Je me souviens, la premi&#232;re gifle de mon p&#232;re, &#224; huit ans, il y avait beaucoup d'amour dedans, et une odeur de lavande sur ses doigts. Je me souviens, ces ann&#233;es &#224; esp&#233;rer voir la mer, &#224; me contenter de longer les rails sur des kilom&#232;tres, c'&#233;tait ma digue &#224; moi. Je me souviens, ma premi&#232;re fleur fan&#233;e, &#224; dix-neuf ans, je pensais alors que je ne serais jamais une bonne m&#232;re. Je me souviens, mon premier trou de m&#233;moire, comme c'&#233;tait beau d'oublier. Retour &#224; la sc&#232;ne. Hormis la chaise, les cartons, le lustre et les trois hommes, la pi&#232;ce est vide. La fen&#234;tre, avec vue sur la fa&#231;ade d'un bar-tabac, entrouverte, laisse passer quelques moustiques. Il n'y a pas de vent, ici, &#231;a n'existe plus. Au loin, un saxophoniste joue une m&#233;lodie charg&#233;e de d&#233;tresse. J'entends celle d'immigr&#233;s bloqu&#233;s sur un bateau qui ne peut accoster ni en Italie, ni &#224; Malte. Celle d'&#233;tudiants pr&#233;caires qui se nourrissent de Knacki invendus des supermarch&#233;s. Celle des personnes &#226;g&#233;es oubli&#233;es sur la panne par des professionnels surcharg&#233;s dans des maisons de retraite cinq &#233;toiles. Celle des m&#232;res monoparentales qui s'&#233;puisent dans des missions int&#233;rimaires pour payer des cartables Pok&#233;mon &#224; leurs enfants pour qu'ils ne souffrent pas trop de ne pas &#234;tre comme les autres. Il fait d&#233;j&#224; nuit depuis longtemps lorsqu'un quatri&#232;me homme entre dans la pi&#232;ce. &lt;i&gt;Il faut compter une heure de retard&lt;/i&gt; dit-il, puis il sort. C'est la seule intervention depuis le d&#233;but, la seule pr&#233;sence humaine. Et chacun des trois hommes r&#233;agit &#224; sa mani&#232;re face &#224; l'annonce. Le premier se recroqueville, silencieux. Le second se balance avec plus de force sur sa chaise et tord son v&#234;tement. &lt;i&gt;M&#234;me pas peur !&lt;/i&gt; Le troisi&#232;me s'immobilise. &lt;i&gt;Aujourd'hui, je ne pouvais pas aller aux bains-douches, mais demain je pourrais, parce que demain j'aurais un ou deux sous &#224; l'&#233;pici&#232;re en plus d'une galette de riz.&lt;/i&gt; Ils sont pieds nus. Ils ont le cr&#226;ne ras&#233;. Et ils portent un blouse noire qui descend jusqu'aux genoux. C'est leur derni&#232;re nuit. Sombre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : &#231;a a commenc&#233; par quelques lignes. D'abord la sc&#232;ne. J'aime les d&#233;cors minimalistes. Et aussi &#233;crire des histoires o&#249; les choses se passent &#224; huis-clos et o&#249; il est question d'enfermement. Je pense &#224; Stefan Zweig, Jacqueline Harpman, Laurent Mauvignier, Am&#233;lie Nothomb. Je disposais de peu de mati&#232;re. Je voulais pousser le texte. J'ai alors cherch&#233; &#224; intercaler des &#233;l&#233;ments qui n'entraient pas en lien direct avec la sc&#232;ne. Je me suis appuy&#233;e sur l'eau de Cologne et les attaques terroristes pour inciter le narrateur &#224; retourner dans ses souvenirs. Je pense imm&#233;diatement &#224; Georges Perec. &#199;a manquait encore d'un peu de contenu. J'ai donc profit&#233; de la m&#233;lodie charg&#233;e de d&#233;tresse pour faire un nouveau pas de c&#244;t&#233;, amener des situations et des personnages qui me touchent. Ce que j'appr&#233;cie dans mon texte, c'est d'avoir su distiller les informations. D'abord l'odeur de l'eau de Cologne avant m&#234;me de savoir o&#249; on se trouve. Puis, on d&#233;couvre un homme, deux autres. Et on constate que le narrateur est une femme au moment o&#249; je parle de la fleur fan&#233;e, alors qu'au premier abord on penserait plut&#244;t &#224; un homme &#224; cause de la chasse. J'ai aussi essay&#233; de laisser planer un certain myst&#232;re. Qui sont vraiment ces hommes ? Pourquoi sont-ils l&#224; ? Que va-t-il se passer ? Ceci afin de r&#233;pondre &#224; la proposition d'&#233;criture : ne pas d&#233;ployer l'histoire, juste entrer, voir. Je n'ai pas cherch&#233; &#224; prolonger le texte pr&#233;c&#233;dent. Je voulais changer d'horizon, bousculer mes codes. Je veux accumuler de la mati&#232;re suffisamment diversifi&#233;e pour avoir du choix, des possibles pour le texte final. Je pense que mon texte gagnerait en force si j'apportais un peu plus de l&#233;g&#232;ret&#233;. M&#234;me constat pour mon premier texte.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;1. erreur de saison&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le printemps s'est invit&#233; dans la rue commer&#231;ante. Au caf&#233; &#8216;Le Trait d'Union', les tables l&#233;g&#232;rement en d&#233;s&#233;quilibre sur les pav&#233;s du trottoir attirent les premiers clients d&#233;sireux de profiter des quelques rayons du soleil que les nuages recouvrent &#224; intervalles irr&#233;guliers. Sur chacune d'elle, on trouve une rose blanche dans un vase en verre qui laisse voir le fond d'eau qu'il serait temps de changer, une carte des boissons plastifi&#233;e dont certaines sont l&#233;g&#232;rement ab&#238;m&#233;es sur les coins &#224; cause de ceux qui les tripotent pour calmer une certaine nervosit&#233;, et ce que les clients y d&#233;posent le temps de leur passage, comme un sac plastique contenant un jean d&#233;lav&#233; achet&#233; pour moins de quinze euros au Pakistanais du march&#233;, le dernier &#8216;M&#233;dor', une facture d'&#233;lectricit&#233; ou encore une bo&#238;te de &#8216;Buscopan'. Dans les pieds de Gill qui s'installe toujours &#224; l'&#233;cart des autres clients, comme pour s'abriter d'un monde qu'elle ne comprend plus et dans lequel elle ne trouve plus &#224; sa place, l'hiver persiste. Depuis combien d'ann&#233;es d&#233;j&#224; ? Les muscles, les os, le sang comme morts. Elle ne marche plus. Alors elle regarde les passants, leurs pieds, y cherche la vie, ses tourments, ses ritournelles, ses secrets. Il y a celui qui marche avec des pieds de nuits blanches accumul&#233;es dans les couloirs d'un service d'urgence d'un h&#244;pital public, il pose &#224; peine les orteils &#224; terre, des cloques qu'il n'a pas encore eu le temps de soigner. Celui qui marche avec des pieds qui reviennent d'un enterrement, celui de son p&#232;re avec qui il avait cess&#233; tout contact &#224; la suite d'une banale dispute, il sera d&#233;sormais toujours trop tard pour se r&#233;concilier. Celui qui marche avec le bleu de travail qui recouvre presque l'enti&#232;ret&#233; de ses chaussures, v&#234;tement comme neuf, &#231;a doit &#234;tre son premier jour, son visage montre un &#226;ge avanc&#233;, un int&#233;rimaire de longue date ? Celui qui marche avec des pieds qui ont appris &#224; &#233;craser les plus petits r&#234;ves, sa m&#232;re lui disait toujours qu'il &#233;tait temps qu'il grandisse un peu, que la vie c'est pas &#8216;Walt Disney', que son p&#232;re ne travaillait pas &#224; l'usine pour lui payer ses cours de comedia del arte. Celui qui marche avec des pieds de faux amant, comme veuf coupable de vouloir aimer &#224; nouveau, d'avoir envie de quelqu'un avec qui partager la chicor&#233;e du matin. Celui qui marche avec des pieds de r&#233;volution, combien de manifestations, d'arbres plant&#233;s &#224; la sauvage dans les quartiers trop b&#233;tonn&#233;s, de tentatives de tricheries pour donner un fragment d'identit&#233; &#224; ceux qui l'ont perdue ? Gill marche dans ces pieds-l&#224;, s'invente des vies, r&#234;ve d'op&#233;rer un cerveau, de vendre des l&#233;gumes bio sur le march&#233; ou d'&#234;tre travailleuse sociale, parce qu'elle sait ce que c'est d'&#234;tre ab&#238;m&#233;e, d'exister en dedans, comment on grandit avec, alors elle pourrait panser quelques plaies, &#233;couter vraiment les autres sans leurs donner de le&#231;on, sans leurs dire comment il faut faire parce que personne ne devrait jamais avoir &#224; dire aux autres comment on fait pour exister. Mais Gill n'a plus la force de se battre pour dire qu'elle peut elle aussi apporter aux autres, n'a plus la force de se justifier, d'avoir &#224; s'excuser de ne pas &#234;tre comme il faut dans le regard de l'autre. Alors, elle n'est plus rien d'autre qu'un corps aux pieds morts qui passe ses journ&#233;es &#224; boire du &#8216;coca-cola z&#233;ro sugar' &#224; la terrasse d'un caf&#233; pendant que la vie avance sans elle. Et quand elle rentre chez elle apr&#232;s la fermeture, qu'elle retrouve sa solitude, ses disques de Janis Joplin, son &#8216;Pachira Aquatica', ses fen&#234;tres sales, &#224; chaque fois, c'est comme tomber un peu plus bas dans ce qui fait mal, continue &#224; user, dit sans trop le dire que les gens comme elle n'ont droit qu'aux restes, et que c'est d&#233;j&#224; &#231;a, d&#233;j&#224; mieux que rien. Parce que &#8216;Madame, vous comprenez, les gens comme vous, on n'a rien contre, mais faut nous comprendre un peu'. Et que c'est dans ces restes-l&#224; qu'il faut devenir, se construire une identit&#233;, une m&#233;moire, apprivoiser un semblant de pr&#233;sent. Et qu'&#224; force, les gens comme elle se laissent glisser vers la sortie, comme n'appartenant plus au monde, ou plus tout &#224; fait. D'ailleurs ne sont-ils pas consid&#233;r&#233;s comme des restes, des ind&#233;sirables dont on se passerait volontiers &#8216;Si on pouvait, si seulement il y avait un moyen discret de faire dispara&#238;tre &#231;a de nos rues' ? Et puis &#8216;Et qu'est-ce que &#231;a nous co&#251;te, hein, &#231;a on y pense un peu &#224; ce que &#231;a nous co&#251;te &#224; nous d'avoir &#224; nourrir ces gens-l&#224; ?'.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : il y a deux personnages f&#233;minins qui creusent un trou dans ma t&#234;te depuis plusieurs semaines. L'une qui ne marche plus, l'autre qui court. Puis un pr&#233;nom, Gill. Et ce titre &#8216;Marcher dans les restes', comme une &#233;vidence. Puis il y a les traces d'un atelier auquel j'ai particip&#233; pendant le confinement, &#8216;Pratique du carnet', o&#249; nous avons travaill&#233; sur les trajets que nous effectuons r&#233;guli&#232;rement. &#199;a m'a donn&#233; envie de choisir une rue, d'en faire quelque chose. J'en voulais une qui soit vivante, pleine d'humains. J'ai donc pens&#233; &#224; la rue Royale, ses commerces, les va-et-vient, sa situation entre la gare et l'Escaut, comme point fig&#233; entre deux zones d'errance. Et dans son prolongement, sur une petite place, le march&#233; du jeudi, du samedi. J'ai l'intention de me rendre dans cette rue comme observatrice, carnet et smartphone &#224; la main, chercher sa singularit&#233;, prendre des notes, photographier, filmer tout au long du cycle et ainsi (re)travailler mes textes pour qu'il soient mieux nourris dans la description, les sensations, les fragments de vie&#8230; Et y ajouter de la fiction, aussi, pour brouiller les pistes et trouver ma place dans cet espace qui va m'accompagner dans un long chantier d'&#233;criture. Et puis, il y a cette &#233;mission sur &#8216;France Culture', &#8216;Les Pieds sur Terre', l'&#233;pisode de la fleuriste qui dit &#224; un moment donn&#233; qu'elle regarde les passants, se concentre sur une partie d'eux, comme les chaussures, ce que &#231;a a &#233;veill&#233; en moi. Je pense aussi &#224; la chanson &#8216;Poulailler's song' d'Alain Souchon. J'ai travaill&#233; le texte d'abord en r&#233;digeant des variations autour de &#8216;marcher' et de &#8216;restes' et d'autres en attente comme &#8216;ciel', puis j'ai dress&#233; la liste de lieux possibles (rue Royale, centre commercial &#8216;Les Bastions', un lieu qui ne serait pas un lieu comme la fuite, une minute&#8230;), puis en cherchant un angle (d'une fen&#234;tre, d'une cave, du pass&#233;&#8230;) et un narrateur (un serveur, un S.D.F., une ombre, une cam&#233;ra&#8230;). Une fois le lieu d&#233;termin&#233;, j'ai pris quelques notes, sa situation entre la gare et l'Escaut, ce qu'on pourrait voir du ciel serr&#233; entre les toits des b&#226;timents, la liste des commerces&#8230; J'ai laiss&#233; m&#251;rir une nuit, puis j'ai &#233;crit ce texte ce 21/06/20. C'est un premier jet, un texte &#224; l'&#233;tat brut, et tout de m&#234;me travaill&#233;. J'essaie de m'installer dans un certain rythme - jamais deux propositions d'&#233;criture dans le file d'attente - pour ne pas me laisser submerger ou laisser place &#224; l'envie d'abandonner parce que l'impression d'&#234;tre en retard ou pas &#224; la hauteur. Puis c'est aussi un d&#233;fi, une volont&#233; de produire, accumuler de la mati&#232;re, jeter les mots sans passer un nombre incalculable d'heures &#224; trop r&#233;fl&#233;chir. Viendra un temps pour retravailler, creuser, affiner.
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