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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>le roman de Caroline Diaz</title>
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		<dc:date>2020-11-05T06:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Caroline Diaz</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton565.jpg?1593031328' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='147' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; son blog &lt;a href=&#034;https://lesheurescreuses.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les heures creuses&lt;/a&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;20. ferme les yeux&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumi&#232;re qui a toujours manqu&#233; &#224; Corbera, l'aurore qui allume le ciel autour de l'Elbe, celle, t'en souviens-tu, qui &#233;clabousse Terra Vecchia p&#233;n&#233;trant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vall&#233;e du Golo par les chaleurs d'&#233;t&#233;. Pauline s'est r&#233;sign&#233;e d&#232;s l'automne, ici l'air serait toujours gris et elle n'aurait d'autre horizon que les fen&#234;tres immobiles et semblables qui s'&#233;clairent de l'autre c&#244;t&#233; de l'avenue, perdu le br&#251;l&#233; de ch&#226;taignes qui impr&#232;gne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l'entendre parfois mais ce n'est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit t&#244;t, elle s'inqui&#232;te du crissement aigu de la grille de l'ascenseur, c'est comme un cri de b&#234;te pr&#233;historique, &#231;a vient de loin, &#231;a fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village apr&#232;s la classe en hiver, ce m&#234;me bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu h&#233;sitants devant l'engin. Pourtant nous prenions tous l'ascenseur, envelopp&#233;s par l'odeur de bois vernis et de m&#233;tal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous &#233;prouvions l'acoustique religieuse du hall de l'immeuble, lan&#231;ant dans l'air des notes l&#233;g&#232;res alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l'ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l'incertitude du retour qui l'&#233;treint d&#232;s qu'elle pose le pied sur le pont inf&#233;rieur du Sampiero Corso, &#224; cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront &#224; Corbera, elle se laisse griser par l'air doux de septembre sur la mer quand la c&#244;te s'&#233;loigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ferme les yeux. Et ce sera No&#235;l, une r&#233;ception de mariage ou un banquet de fun&#233;railles, tous r&#233;unis fl&#251;tes p&#233;tillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les &lt;i&gt;bugliticce&lt;/i&gt; pr&#233;par&#233;s par Pauline, d&#233;chirent les tranches sal&#233;es du &lt;i&gt;lonzu&lt;/i&gt; arriv&#233; par colis, le ton monte &#224; commenter la marche du monde, tous refusent de s'accorder, rel&#226;chent &#224; l'unisson des volutes de fum&#233;e blonde qui s'enroulent autour des ampoules torsad&#233;es comme des flammes. Tu voudrais &#234;tre l&#233;g&#232;re comme les volutes, tu danses ou plut&#244;t tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne l&#226;ches plus depuis que tu l'as re&#231;u &#224; No&#235;l, &#231;a fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme &#231;a les console de te voir rire et danser, d'&#234;tre &#224; la f&#234;te, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du s&#233;jour entrent dans ta ronde, s'&#233;panouissent et t'enveloppent, Poucette &#233;tourdie tu tournes jusqu'&#224; t'effondrer, alors ils ont tu leurs d&#233;saccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de n&#233;pita entre ses doigts qu'elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorg&#233; de myrthe br&#251;lante dans ta gorge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ferme les yeux. Ta joue coll&#233;e contre la paroi du buffet charg&#233; d'odeurs douce&#226;tres, de biscuits, d'anis, de muscat, d'amandes, de chocolat, on t'a racont&#233; qu'Annie petite y avait plant&#233; ses dents parce qu'elle avait eu une envie soudaine de chocolat &#8212; le chocolat avait disparu depuis la guerre &#8212; et, si elle ne se souvient pas d'avoir eu faim, jamais elle ne s'en est plaint, elle n'a pas pu s'emp&#234;cher de mordre dans le bois de ch&#226;taignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux &#233;carquill&#233;s ronds comme des billes quand sa bouche a heurt&#233; l'amertume de la cire. Bien des ann&#233;es plus tard, alors qu'Annie avait depuis longtemps quitt&#233; Corbera il y a toujours eu dans les salons o&#249; elle a v&#233;cu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ferme les yeux. Les anc&#234;tres clou&#233;s au silence dans leurs cadres cuivr&#233;s, leurs regards d'outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit &#224; la salle de bain, les bacchantes d'Eug&#232;ne et le chignon haut d'Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n'es pas bien s&#251;re, est-ce que tr&#244;nait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les pr&#233;dispositions artistiques de la famille &#8212; celui-l&#224; qui vraiment avait un don pour la musique, celle-l&#224; qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une v&#233;ritable artiste &#8212; tu pourrais m&#234;me le dessiner les yeux ferm&#233;s cet appartement, mais &#8212; maintenant tu le sais &#8212; ton arri&#232;re-grand-p&#232;re n'&#233;tait rien que le fils de paysans du Pi&#233;mont, journalier dans les champs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ferme les yeux. Ce sont les doigts d'Annie qui te chatouillent sous le menton apr&#232;s qu'elle t'a roul&#233;e dans la grande &#233;ponge douce et rose &#224; la sortie du bain, vous riez en m&#234;me temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau p&#226;le &#8212; si p&#226;le qu'on l'appelait &lt;i&gt;tata verte&lt;/i&gt; &#8212; ses cernes mauves, sa pulsation d'oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l'aurais presque appel&#233;e maman, tu es bien heureuse qu'on te l'ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxi&#232;me pr&#233;nom, aujourd'hui tu sais d'o&#249; il vient ce pr&#233;nom et &#231;a te plait plus encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d'y revenir ? T'obstineras-tu &#224; questionner les murs &#224; d&#233;faut des vivants ? Rappelle toi la d&#233;ception au-dehors devant la fa&#231;ade plate et grise de l'immeuble, o&#249; sont les fen&#234;tres hautes et joliment arqu&#233;es, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accord&#233;on de plastique ajout&#233;s il y a peut-&#234;tre trente ans, toi qui aimais la clart&#233; de la nuit p&#233;n&#233;trant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, d&#233;couvrir dans la lumi&#232;re grise du premier &#233;tage une toute petite famille silencieuse et grave, troubl&#233;e par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d'enduit dans une grande op&#233;ration de blanchiment du pass&#233;, qui &#233;clairera le gris du jour &#224; la lumi&#232;re froide d'ampoules basse consommation, il n'y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la m&#233;fiance, sauras-tu les attendrir pour qu'ils ouvrent la porte du r&#233;duit au fond du couloir probablement transform&#233; en dressing, adieu bo&#238;tes &#224; tr&#233;sors, myst&#232;res et encaustiques, adieu vitre f&#234;l&#233;e ou s'&#233;tait gliss&#233; l'&#339;il qui veillait sur les enfants punis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dor&#233;es de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce &#224; la marjolaine &#8212; mets un sucre dedans c'est le secret, souviens-toi du geste s&#251;r de Pauline qui d&#233;coupe les losanges dans la p&#226;te &#233;paisse, du sucre cristal dont elle saupoudre g&#233;n&#233;reusement les frappes apr&#232;s la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin &#224; caf&#233;, de l'enfance qui s'&#233;chappe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;19. extrait du journal de Roland&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4939&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;31 mai&lt;/i&gt; &#8212;. Anniversaire de Pierrot. Journ&#233;e ensoleill&#233;e dans le jardin &#224; M&#233;r&#233;ville, Pierrot radieuse, fr&#244;lements &#233;lectriques. Plaisir au volant sur la route du retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;1er juin&lt;/i&gt; &#8212;. Dans la lumi&#232;re longue du soir l'avenue prend un air de village.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2 juin&lt;/i&gt; &#8212;. Ce matin Pauline tr&#232;s pr&#233;venante me sert un bol immense de caf&#233; trop fort, on a &#233;voqu&#233; sa tension, l'approche de l'&#233;t&#233;, elle m'a couv&#233; d'un regard triste. Me suis engag&#233; &#224; repeindre la cuisine bient&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;3 juin&lt;/i&gt; &#8212;. Un r&#234;ve. Sur un a&#233;rodrome d&#233;sert en rase campagne un avion s'appr&#234;te &#224; d&#233;coller. Il avance sur la piste, devant lui une petite voiture blanche qui roule, comme une vigie. Dans une grande acc&#233;l&#233;ration elle d&#233;colle aux c&#244;t&#233;s de l'appareil, l'accompagne dans son ascension. Au moment o&#249; l'avion prend une altitude hors d'atteinte, la voiture dessine dans le ciel une grande boucle vers la gauche puis s'&#233;crase violemment sur le sol, fracas. Un homme s'extrait du v&#233;hicule broy&#233;, il est l&#233;g&#232;rement bless&#233;, des protections &#233;paisses entravent ses mouvements. L'avion a disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;4 juin&lt;/i&gt; &#8212;. D&#233;jeuner avec Simon &#224; Saint-Mand&#233;, il m'a confi&#233; que Paris lui manquait, enfin Corbera, les trajets sont trop longs pour venir bosser &#224; l'IGN. Trop t&#244;t pour lui parler de nos projets de d&#233;part. C'&#233;tait Freddy au service, sa silhouette de Jacques Tati, il a demand&#233; des nouvelles du village &#224; Simon, lui a r&#233;pondu en corse, &#231;a m'a fait sourire, &#231;a me surprend toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;5 juin&lt;/i&gt; &#8212;. Vu &lt;i&gt;La peau douce&lt;/i&gt;, seul au Brunin. Troubl&#233;, Dorleac sublime, sa danse, et puis Orly, les avions, la DS de Desailly. &lt;br class='autobr' /&gt;
Marche lente au retour pour appr&#233;cier le boulevard Diderot moite et presque d&#233;sert, mon regard accroch&#233; aux chevilles des femmes qui marchent devant moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;6 juin&lt;/i&gt; &#8212;. Le jour se l&#232;ve, gris, neutre, incertain. &lt;br class='autobr' /&gt;
La vitesse manque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;7 juin&lt;/i&gt; &#8212;. Une pens&#233;e qui m'&#233;chappe, s&#251;rement pas grand chose, pas du lourd, une id&#233;e simple, une image, une phrase peut-&#234;tre dont il est impossible de me souvenir, toutes forces rassembl&#233;es pourtant autour de cette chose perdue, mais il ne reste rien que le vide, un trou noir, et la vertigineuse angoisse qu'il provoque.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : c'est un extrait du journal de Roland, &#224; l'&#233;poque o&#249; il vivait &#224; Corbera avec Pierrot et Pauline, un paragraphe par jour, m'y suis risqu&#233;e, &#224; suivre.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;18. l'incertitude du retour&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4939&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est d&#233;but septembre, sur la place immense enrob&#233;e de soleil encore chaud, Jean et Ang&#232;le alignent des pierres minuscules &#224; l'ombre du kiosque &#224; musique. Pauline les guette depuis la terrasse des &lt;i&gt;Palmiers&lt;/i&gt; o&#249; elle a bu avec Louis un caf&#233; sous le frais des platanes. C'&#233;tait du luxe ce caf&#233;, c'&#233;tait la premi&#232;re fois qu'ils savouraient cette oisivet&#233;, un caf&#233; servi sur la place Saint-Nicolas, Mais on pouvait quand m&#234;me s'offrir &#231;a avant le d&#233;part avait dit Louis. &#192; cette heure-l&#224; il n'y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans la poussette, elle s'attendrit sur ses joues roses et ti&#232;des comme les p&#234;ches du verger de Canaghia, et, si elle ne craignait pas de la r&#233;veiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou, &#231;a apaiserait la tension qui pousse contre sa poitrine. Ce n'est pas un lundi ordinaire, ce pourrait &#234;tre comme un dimanche quand on vient d&#233;gourdir les enfants sur la place apr&#232;s la messe, bien que Pauline ait toujours pr&#233;f&#233;r&#233; la place du march&#233;, plus petite, cach&#233;e derri&#232;re l'&#233;glise Saint-Jean Baptiste, mais c'est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a dit d'attendre l&#224;, calmement, le temps qu'il aille v&#233;rifier pr&#233;cis&#233;ment l'horaire de l'embarquement, il le sait parfaitement &#224; quelle heure, mais il faut meubler l'attente. Pauline cherche le calme en vain, c'est de monter sur un de ces monstrueux navires, c'est plus fort qu'elle, quelque chose en dedans qui frappe durement, sous la batiste fine de sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le &lt;i&gt;Sampiero Corso&lt;/i&gt;, presque neuf, mis en service depuis un an seulement, il &#233;tale ses cent m&#232;tres le long du quai du Fangu, autour les dockers s'affairent en fourmili&#232;re d&#233;sordonn&#233;e, ils ont sans doute d&#233;j&#224; charg&#233; leurs malles, boucl&#233;es depuis des jours. Pauline avait gard&#233; le strict n&#233;cessaire jusqu'&#224; la veille du d&#233;part, qu'elle avait gliss&#233; dans des bagages &#224; main, avant qu'ils rejoignent les cousins Laureli chez qui ils ont camp&#233; tous les cinq, quel bazar c'&#233;tait dans le salon. Pauline n'avait pas ferm&#233; l'&#339;il durant la nuit, en &#233;tau entre la peur et l'excitation du voyage, guettant l'aube, puis le r&#233;veil de Louis qui aux aurores &#233;tait retourn&#233; dans l'appartement de la rue Droite, escort&#233; par Ado et Eug&#232;ne, l&#224; ils avaient entass&#233; les cantines dans la voiture pr&#234;t&#233;e par le receveur de Bastia pour les conduire aux hangars sur le port, et s'assurer que tout serait bien embarqu&#233; &#224; bord du fier navire. Il est rentr&#233; chez les cousins par le quai des Martyrs, &#224; neuf heures le soleil avait d&#233;j&#224; r&#233;chauff&#233; l'air et Louis n'avait pu s'emp&#234;cher de regretter sa baignade quotidienne &#224; Ficaghola, un rituel d'enfance, mais la situation qui l'attendait &#224; Paris valait largement ce renoncement. La matin&#233;e avait gliss&#233; &#224; remettre en place le salon des Laureli, &#224; pr&#233;parer quelques sandwichs pour le voyage, Alina les avait gard&#233;s pour le d&#233;jeuner et puis ils ont fil&#233;, ils ne voulaient pas s'&#233;terniser en adieux et les enfants devaient se fatiguer un peu avant la travers&#233;e. Maintenant Pauline admire la d&#233;coupe des jeunes palmiers dans la lumi&#232;re de fin d'&#233;t&#233; comme si elle les voyait pour la premi&#232;re fois, et comme dans un r&#234;ve la silhouette de nageur de Louis est apparue, il remonte du port, son impatience masqu&#233;e par un sourire &#233;tir&#233;. En se frottant doucement les mains, il a murmur&#233; On va pouvoir y aller, ils ont appel&#233; les deux gosses, ils ont jet&#233; un &#339;il tout autour, ne rien oublier, et ils ont travers&#233; la place &#224; pas lents pour rejoindre le port. Personne n'osait se retourner, ni rompre le silence install&#233;, seule Anne-Marie* ne pouvait mesurer la solennit&#233; du moment, encore endormie dans la poussette que Jean man&#339;uvrait avec la hauteur des a&#238;n&#233;s. &#192; l'embarquement Louis a tendu fi&#232;rement ses billets de deuxi&#232;me classe pay&#233;s par Les Postes. Avant de filer poser les bagages dans la petite cabine, il a gliss&#233; &#224; Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contre le bastingage Pauline sent son c&#339;ur se serrer, elle sent aussi la main d'Ang&#232;le agripp&#233;e &#224; la sienne, Jean se tient droit et fier &#224; c&#244;t&#233; de Louis, Anne-Marie se r&#233;veille dans les bras de son p&#232;re, la t&#234;te tourn&#233;e vers la ville, Louis les petits il faudra que tu leur apprennes &#224; nager, hein ? Ils peuvent d&#233;sormais admirer Bastia, les fa&#231;ades ocr&#233;es de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derri&#232;re, et le soleil au-dessus encore. Apr&#232;s un long moment de contemplation la sir&#232;ne du d&#233;part a fait sursauter Pauline, m&#234;me si en montant sur le bateau elle savait qu'elle quittait l'&#238;le, ce bruit la projette brusquement dans l'inexorable d&#233;part, la chaleur s'&#233;chappe de ses membres, l'air lui manque d&#233;j&#224;, mais Louis a promis, Paris ce sera formidable et puis pense &#224; cette chance que c'est pour les petits. Ils sont rest&#233;s longtemps sur le pont, bien apr&#232;s avoir long&#233; le cap, impr&#233;gnant leurs corn&#233;es du sombre des montagnes de l'&#238;le ch&#233;rie, imaginant le soleil se couchant derri&#232;re tandis que dans l'air s'&#233;l&#232;ve, m&#234;l&#233;e &#224; l'odeur &#226;cre des immortelles, l'incertitude du retour.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : la v&#233;rit&#233; c'est que je suis finalement revenue aux premi&#232;res propositions &#8212; quitter la ville en romanci&#232;re omnisciente &#8211; et me rendre compte que tout &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;, maintenant que c'est Corbera qui s'affirme, il fallait bien ce pr&#233;ambule, avant Corbera, il y a eu un exil.
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;*NDLT : &#224; cette &#233;poque-l&#224; Annie &#233;tait encore Anne-Marie, un hommage &#224; la m&#232;re de Louis, Anne Marie Straboni&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;17. Il faudrait&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4939&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;ne pas suivre de chronologie &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;prendre la distance n&#233;cessaire&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas se souvenir&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;se laisser saisir par le r&#233;el&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas &#233;viter les fant&#244;mes&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;restituer les images&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas &#233;crire &#224; la premi&#232;re personne &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;accueillir les moments de gr&#226;ce&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne sauver personne&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;osciller entre les &#233;poques&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne rien r&#233;soudre&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;donner la parole aux morts&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas s'arr&#234;ter &#224; une seule voix &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;les incarner chacun&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas se perdre en chemin&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;s'attacher &#224; la nuit&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas se pr&#233;cipiter&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;pr&#233;server les silences&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
ne pas s'&#233;taler &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;accepter l'horizon qui se d&#233;robe&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;16. la v&#233;rit&#233; des murs&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4938&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;* la vie prend une tournure inattendue au printemps 1937 quand Louis Carozzi obtient une promotion &#224; La Poste, la famille quitte Bastia pour monter &#224; Paris, c'est une v&#233;ritable chance pour les trois petits, &lt;i&gt;une promesse d'avenir&lt;/i&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&#171; all&#233;e large, g&#233;n&#233;ralement plant&#233;e d'arbres, conduisant &#224; une habitation... Large voie urbaine, le plus souvent bord&#233;e d'arbres &#187;. L'avenue de Corbera est en r&#233;alit&#233; une petite rue au b&#226;ti r&#233;cent quand les Carozzi viennent s'y installer, la consonance m&#233;diterran&#233;enne de son nom r&#233;sonne doux pour la famille qui arrive de Corse, tant pis pour les arbres&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*chaque sou est compt&#233; &#233;pargn&#233; pour accomplir le r&#234;ve de devenir propri&#233;taire mais la faim pendant la guerre aura raison du p&#233;cule et Pauline, l'&#226;me de Corbera, restera locataire du 14 jusqu'&#224; la fin de sa &lt;i&gt;petite vie&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*lorsqu'elle lui a racont&#233; son r&#234;ve, la psy lui a aussit&#244;t demand&#233; si il y avait eu des d&#233;port&#233;s dans sa famille, elle lui a r&#233;pondu que Non, elle ne pensait pas, m&#234;me si sa m&#232;re avait souvent &#233;voqu&#233; la possibilit&#233; d'une ascendance juive dont elle semblait tirer &#8212; comme elle en &#233;tait capable de tout &#8212; une forme d'orgueil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*petite, elle aimait s'inventer des vies, ainsi quand son &lt;i&gt;oncle d'Am&#233;rique&lt;/i&gt; est revenu passer un &#233;t&#233; en Corse avec sa nouvelle compagne, elle s'est fait passer pour sa fille aupr&#232;s des gosses du village o&#249; ils avaient lou&#233;, elle pr&#233;tendait arriver de Boston et d&#233;formait les mots avec un accent qu'elle imaginait am&#233;ricain, sans doute tr&#232;s approximatif&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*il fallait une certaine audace pour affirmer que c'&#233;tait bien le m&#234;me homme qui posait sur ces deux photographies de famille, pendant les noces de F&#233;licit&#233; puis celles de Titus, les enfants cadets d'Andjula Santa, n&#233;s d'un deuxi&#232;me lit&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*les trois petites filles de Corbera &#8212; Ang&#232;le, Annie et Pierrette &#8212; dormaient dans le m&#234;me lit au moment de l'arrestation d'Antoine Poletti, clou&#233;es au silence par Pauline elles scellent mains dans les mains un pacte &#171; &#224; la vie, &#224; la mort &#187;. En resserrant autour d'elle l'&#233;paisseur de la couette pour &#233;viter le frais du lit aux premiers coups de l'hiver elle se rapproche des trois s&#339;urs, de leurs peurs, de leurs mots chuchot&#233;s, enfin de sa propre enfance&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*sans se souvenir d'o&#249; elle tenait une partie de son histoire elle a retrouv&#233; la trace d'Antoine sur l'extrait du journal officiel en date du 17 ao&#251;t 2012, en associant f&#233;brilement &#224; son nom la mention &#171; Mort en d&#233;portation &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
*c'est le rapport &#233;tabli par Mademoiselle Dulong &#8212; fonctionnaire au Minist&#232;re du Travail &#8212; &#224; la demande du Mouvement &lt;i&gt;R&#233;sistance&lt;/i&gt; en 1948, qui r&#233;v&#232;le qu'Antoine Poletti devint agent d'un service secret avec lequel il maintint des relations jusqu'&#224; son arrestation. Quel &#233;tait ce service ? Son bavardage ne l'a jamais r&#233;v&#233;l&#233;, il a emport&#233; son secret avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*le sommeil orchestr&#233; par sa m&#232;re &#224; coup de cuillers de sirop hypnotique, dormir, ainsi tr&#232;s longtemps elle s'est couch&#233;e de bonne heure avant de go&#251;ter la nuit, son incertitude, son grain doux, ses &lt;i&gt;r&#234;v&#233;lations&lt;/i&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*elle s'impose, glisse le pied dans la porte, maintenant elle lui parle, et pas seulement en r&#234;ve &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*c'est le premier lieu dont elle se souvient, une terre qui affleure, des odeurs de cuisine, de lait ti&#232;de, de pain tremp&#233; dedans, de tomates en cuisson, de caf&#233; moulu, de p&#226;tisserie, des bruits, la grille accord&#233;on de l'ascenseur, les mots vifs entre Annie et Simon, la circulation au dehors, les cauchemars de Pauline, plus discret le bruissement des fant&#244;mes derri&#232;re la tapisserie &#224; fleurs, il faudra bien un jour y revenir&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*Louis s'est r&#233;fugi&#233; dans l'absence, apr&#232;s une vie contenue en trois propositions, &lt;br/&gt;
il a &#233;t&#233; objecteur de conscience, il a sauv&#233; une femme de la noyade, il est mort fou, &lt;br/&gt;
une folie honteuse avant qu'on pose ce diagnostic pudique : maladie d'Alzheimer&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
*vent violent de Sud-Ouest tr&#232;s fr&#233;quent en Corse, il balaie la c&#244;te &#233;t&#233; comme hiver, &lt;br class='autobr' /&gt;
il peut souffler jusqu'&#224; cent quatre-vingt kilom&#232;tres heure, &lt;br class='autobr' /&gt;
Pierrot pr&#233;tendait qu'elle avait vu s'envoler un chien un jour de fort &lt;i&gt;libecciu&lt;/i&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*(des gestes) : elle allume une cigarette, il manipule une peluche &#224; la rendre vivante, elle lui frotte les joues avec un rouge &#224; l&#232;vre &#224; l'odeur rance, il cueille quelques fleurs de la jardini&#232;re pour offrir des petits bouquets &#224; ses filles, elle jette un regard circulaire &#224; l'appartement avant de refermer la porte comme si elle savait qu'elle ne reviendrait pas, elle croise les pans de son manteau avec une &#233;l&#233;gance presque naturelle, sa main tremble l&#233;g&#232;rement &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*le lecteur peut s'amuser de cet &#233;quilibre p&#233;rilleux : &lt;br class='autobr' /&gt;
Pierrot s'&#233;tablit comme voyante, lit l'avenir dans les cartes, les t&#226;ches d'encre, &lt;br class='autobr' /&gt;
sa fille scrute les photos de famille pour r&#233;crire le pass&#233; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*cours de langue Corse, elle joue &#224; renommer la famille toute enti&#232;re : Ghjuvanni, Anghjula Santa, Luigi, Paulina, Anna Maria, Petretta, Lisandru, Maria Cicilia...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*la figure de l'ange, et le motif des plis apparaissent dans le seul objet de Corbera qui lui est parvenu, une reproduction de l'Annonciation de Fra Angelico &#8212; celle de la cellule num&#233;ro trois de San Marco &#8212; sans doute Giovanni Giuseppe Carozzi l'a rapport&#233; du Pi&#233;mont lors de son immigration &#224; Bastia en 1886&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*il faudrait alors admettre l'existence des fant&#244;mes, &lt;br class='autobr' /&gt;
comment &#233;crire sans cet h&#233;ritage, sans le manque, les absents, les morts, &lt;br class='autobr' /&gt;
elle ne se souvient pas, elle d&#233;couvre, elle rencontre, elle s'amourache, elle &#233;crit&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*depuis le plan de sauvegarde de la toponymie corse, Canaja, le village de naissance de Pauline, s'orthographie aujourd'hui Canaghia, la prononciation elle demeure &#171; canaille &#187;, la voyelle finale est presque muette &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*peu importe les souvenirs, les lieux demeurent, certains apparaissent en caract&#232;res gras qui avancent dans le paysage de ma chambre, d'autres seraient tels des hameaux, &#224; peine signal&#233;s en fine italique flottante, pourtant ils existent &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*beignets Corses parfum&#233;s au citron, sp&#233;cialit&#233; de Pauline qui les saupoudrait g&#233;n&#233;reusement de sucre, Annie a repris la main, mais depuis sa disparition les filles de la troisi&#232;me g&#233;n&#233;ration n'en partagent plus que la recette sur les r&#233;seaux et le souvenir nostalgique &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*elle s'est rendue r&#233;cemment avenue Corbera, s'est post&#233;e au bas de l'immeuble, n'a pas trouv&#233; le courage d'aller frapper au premier &#233;tage, dans ses r&#234;ves la famille qui y vit lui ouvre les portes de l'appartement, l'autorise m&#234;me &#224; le photographier, elle utilise un vieux &lt;i&gt;Rolleiflex&lt;/i&gt;, anim&#233;e d'une croyance &#233;trange, que cet objet, parce qu'il appartient au pass&#233;, saura saisir la v&#233;rit&#233; des murs recouverts et qu'elle se r&#233;v&#233;lera sur le papier argentique&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;Codicille : le livre pourrait s'&#233;crire par ici, mais quel bazar ! &lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;15. Un homme de confiance&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4937&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il est ce qu'on appelle un &lt;i&gt;homme de confiance&lt;/i&gt;, il ne sait pas vraiment comment &#231;a s'est produit, il n'est pas s&#251;r d'avoir eu le choix, il a ob&#233;i, il &#233;tait disponible, il n'esp&#233;rait pas grand chose, pas m&#234;me une place au soleil, c'&#233;tait juste une mani&#232;re d'avancer, suivre Poletti depuis des semaines, devenir son ombre, noter en pattes de mouche dans le calepin vert olive chacun de ses d&#233;placements, les jours et les heures &#8212; &lt;i&gt;mardi 15 f&#233;vrier, d&#233;part &#224; pied du dom. 14 av de Corbera &#224; 8h, arriv&#233;e au min. du Tr. rue de Grenelle &#224; 9h, ressorti du min. &#224; 16h, s'est rendu &#224; l'H&#244;tel Dieu, a rejoint dom. &#224; 19h&lt;/i&gt; &#8212; puis transmettre les informations au-dessus. Enfant d&#233;j&#224; il observait les autres, les faits et gestes de la famille qui s'agitait de l'autre c&#244;t&#233; de la rue Sedaine o&#249; il vivait seul avec sa m&#232;re, aussi dans la cour de l'&#233;cole, toujours &#224; distance de ceux qui jouaient au b&#233;ret, ceux qui s'enflammaient pour une bille perdue, ceux qui se mesuraient aux autres, il ne retirait rien de ses contemplations, remplissait seulement le vide morne des jours, satisfait de sentir son ennui travers&#233; par le mouvement autour. Le soir apr&#232;s les heures longues &#224; guetter Poletti, il rentre rue Jeanne d'Arc o&#249; il vit dans le logement de fonction qui lui a &#233;t&#233; attribu&#233;, un deux pi&#232;ces &#224; la sobri&#233;t&#233; bien ordonn&#233;e, au troisi&#232;me &#233;tage d'un petit immeuble de briques et de pierres de Paris, c'est un homme discret, une ombre, les voisins le saluent mais aucun ne pourrait le d&#233;crire avec pr&#233;cision, son m&#232;tre soixante treize, ses cheveux blonds cendr&#233;s proches du ch&#226;tain, sa m&#226;choire douce mais large, sa peau claire, ses yeux humides, son sourire ferm&#233;, des leurres, personne pour remarquer la petite cicatrice qu'il a dessous la l&#232;vre. H&#233;l&#232;ne l'attend sans impatience, tenue dans une r&#233;signation prudente, ils d&#238;nent silencieusement, depuis longtemps elle ne lui pose plus de questions sur ses activit&#233;s, il lui a toujours affirm&#233; d'une voix l&#233;g&#232;re, Moins tu en sauras mieux ce sera, entretenant sans malice une certaine confusion, H&#233;l&#232;ne &#231;a lui suffit, tant que Maurice se couche chaque soir &#224; ses c&#244;t&#233;s, qu'il l'enveloppe en cuiller, son nez au creux de la nuque, tant qu'il lui prodigue ses &#233;treintes ti&#232;des, il ne lui a jamais rien promis, peut-&#234;tre m&#234;me qu'elle le r&#234;ve en h&#233;ros. Un matin bleu vers la fin de ce f&#233;vrier 44, il fait un froid mordant, il emprunte encore une fois l'avenue de Corbera, une rue courte et calme qui ne m&#233;rite pas vraiment ce nom d'avenue, un ancien passage reb&#226;ti au d&#233;but des ann&#233;es trente, des immeubles de rapport, tous sign&#233;s du m&#234;me architecte. Il se poste sous un porche en aval, il voit Poletti sortir du 14, puis tourner &#224; gauche dans la rue de Charenton, il ne bouge pas, fondu dans l'ombre grise contre la porte, cette fois il est bien d&#233;cid&#233; &#224; agir proprement, il sait que le vent tourne, il a peut-&#234;tre une chance de sauver sa peau, il attend une bonne vingtaine de minutes, quand il est certain de l'&#233;loignement de Poletti, il remonte doucement l'avenue, r&#233;p&#232;te silencieusement les mots qu'il prononcera tout &#224; l'heure &#224; la famille, il arrive &#224; la hauteur de chez Blanchet, la cr&#233;mi&#232;re lui adresse un sourire exag&#233;r&#233;, il est poli, lui rend un sourire ferm&#233; tout en soulevant rapidement son feutre taupe avant d'entrer dans le hall moderne et cossu du 14, &#233;quip&#233; s'il vous pla&#238;t d'un ascenseur avec grille accord&#233;on. Il appr&#233;cie l'amorti de ses pas sur l'escalier recouvert d'un ruban de moquette rouge sombre. La famille de Poletti vit au premier, ils ont l'air nombreux l&#224;-dedans, c'est la s&#339;ur qui ouvre, une belle femme, &#233;toff&#233;e par quatre grossesses, il y a dans l'air une odeur de chicor&#233;e ti&#232;de, il entend des rires d'enfants, il est un peu surpris par cette g&#234;ne qu'il &#233;prouve sous le regard aigu qu'elle pose sur lui, il se lance, Madame c'est s&#233;rieux, pr&#233;venez votre fr&#232;re, dites-lui de se m&#233;fier d'une femme blonde, une employ&#233;e du minist&#232;re qui fr&#233;quente la biblioth&#232;que, il saura tr&#232;s certainement de qui il s'agit... Pauline le d&#233;visage, perplexe face au silence de ses traits impassibles, elle cherche &#224; donner du sens aux mots qu'elle entend, Sans doute vous ne mesurez pas le risque que je prends, madame, mais j'aimerais que vous vous en souveniez. D&#233;j&#224; il se retourne, il ne veut pas affronter les questions de la jeune femme, il d&#233;vale l'&#233;tage &#224; la h&#226;te, manquant plusieurs fois de glisser, port&#233; par l'excitation na&#239;ve d'avoir chang&#233; de camp, il ignore que sa trahison ne sauvera personne, dans sa poitrine il sent comme un fr&#233;missement.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : comme un soulagement ce manque d'empathie, se m&#233;fier du moment o&#249; elle surg&#238;t ... &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;14. mais vois ce matin comme je suis l&#224;&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3575&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans ce monde o&#249; tu vis je suis morte, je suis morte deux fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois c'&#233;tait quelques secondes avant un long coma. Tu la connais l'histoire, j'avais douze ans, je tentais l'aventure nez en l'air sur le boulevard Diderot, le chauffard, l'accident, habituellement on se souvient du mod&#232;le de la voiture, &#231;a fait partie des d&#233;tails qu'on raconte, mais l&#224; je dois bien avouer que je ne sais plus. Surtout la mort s'est ravis&#233;e, la m&#233;decine accomplissait d&#233;j&#224; des miracles, les m&#233;decins ont organis&#233; un sauvetage provisoire, on m'a remplie de sang pour gonfler mes veines plates. Bien des ann&#233;es apr&#232;s on a su que le sang m'empoisonnait doucement, la mort, elle, savait d&#233;j&#224;, elle a fait semblant de renoncer, elle m'aurait &#224; petit feu. Qu'importe puisque j'avais choisi la vie. Sais-tu combien de fois j'ai choisi la vie malgr&#233; le pire ? J'ai jamais h&#233;sit&#233;, m&#234;me s'il y a eu la tentation de mourir le jour o&#249; j'ai appris la mort de ton p&#232;re dans le salon d'Oran. Tu &#233;tais l&#224;, tu jouais dans ton parc, j'ai choisi la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me fois que je suis morte, tu t'en souviens c'&#233;tait l'&#233;t&#233;. J'ai su comme tu &#233;tais incr&#233;dule, j'ai su ta nuit blanche, ton h&#233;sitation avant de rejoindre ton fr&#232;re, pourtant tu savais, tu t'&#233;tais r&#233;solue quelques semaines auparavant devant mon corps repli&#233; d'enfant sur le lit &#233;troit &#8212; c'est &#231;a que j'&#233;tais devenue, une enfant. Depuis toutes ces ann&#233;es la mort prenait son temps, menait sa longue et silencieuse conqu&#234;te, puis elle a dress&#233; un mur invisible, elle a grignot&#233; mes pens&#233;es, mes nerfs, oh quelle morsure douloureuse. Il t'a t&#233;l&#233;phon&#233;, il t'a dit &lt;i&gt;c'est le moment&lt;/i&gt;, et tu as vu ta premi&#232;re morte, tu as d&#233;tourn&#233; le regard, &#231;a m'a chagrin&#233;e un peu, et puis j'ai compris tu ne voulais pas te souvenir de mon visage de morte, ce masque gris les yeux ouverts joues aval&#233;es et la bouche qu'on a oubli&#233; de refermer, l'odeur d&#233;sastreuse des antiseptiques. Mais vois ce matin comme je suis l&#224;, telle que tu as r&#234;v&#233; me retrouver. Maintenant tu peux oublier le vide de mon regard, mes doigts malhabiles, ma langue confuse, tu peux caresser le souvenir de ma peau douce du chaud de mes mains pos&#233;es sur toi, tu peux te souvenir de mon rire, souviens-toi de ma voix, laisse la nuit longue et noire qui m'a fait chavirer, l'attente, efface le lit &#233;troit, le drap blanc, mon corps tout petit dessous, le vide autour, veille sur nous, tu aimeras l'obscurit&#233;, nos rencontres secr&#232;tes, l'&#233;tranget&#233; de notre histoire, &#233;carte les pans, glisse dans les plis, d&#233;couds l'ourlet, gratte le grain du drap, fais le bruit qu'il faut, tu sais comme je n'ai jamais aim&#233; le calme.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : malgr&#233; les mises en garde elle m'a choisie.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;13. voir la terre et le ciel se confondre&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4936&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;le fait que ce jour ne devrait pas &#234;tre, le fait que f&#233;vrier me para&#238;t le mois le plus long comme si les lamentations de l'hiver ne voulaient jamais finir, le fait que je me suis lev&#233;e t&#244;t, r&#233;veill&#233;e par la soif, toujours la bouche s&#232;che, le fait qu'il fait encore nuit et que je pr&#233;f&#232;re &#231;a la nuit, la justesse froide de la nuit &#224; la lumi&#232;re aveuglante du jour, le fait que je suis seule dans la cuisine mais je suis aussi seule dans le salon, m&#234;me si dans la maison il y a Annie et Simon, et le petit, je suis seule, entre les murs, entre les draps, seule dans mon lit, le fait que &#231;a me manque l'odeur d'un corps sous les draps, au-dedans je suis seule, devant mon bol je suis seule, le fait que je devrais arr&#234;ter de mettre du lait dans mon caf&#233; mais &#231;a me manquerait trop, le fait que je dois arr&#234;ter le sel aussi, le fait que &#231;a fait mal ces petites trahisons du corps, ces gonflements, ces doigts gourds, ces dents mortes, le fait que je me vois vieillir pleine et chiffonn&#233;e dans le miroir, le fait que j'ai vu aussi mes morts dans le miroir, le fait que j'ai enfoui mon c&#339;ur d'enfant mais pas mes souvenirs, le fait que si je pense au village &#231;a me r&#233;chauffe le corps et l'&#226;me mais c'est des choses qu'il faut pas trop remuer, le fait que &#231;a manque le village et d'avoir renonc&#233; &#224; la maison qui &#233;tait la mienne, qu'est-ce qu'il m'a pris, le fait que je n'oublierais jamais la premi&#232;re fois, quand j'ai vu Louis, c'&#233;tait au village et il portait son bleu et sa besace et son regard clair et doux et que &#231;a m'avait chauff&#233; dans la poitrine, le fait qu'il &#233;tait &lt;i&gt;bien trop vieux&lt;/i&gt;, c'est ce qu'avait dit ma m&#232;re, le fait que nous avons fini par nous marier, &#231;a faisait quand m&#234;me une bouche de moins &#224; la maison, comme si le mariage c'&#233;tait comme quand j'avais quitt&#233; l'&#233;cole pour m'occuper de F&#233;licit&#233; et Titus, un poids domestique en moins, le fait que ce jour-l&#224;, au mariage, le libecciu avait souffl&#233; tr&#232;s fort et qu'il avait sculpt&#233; de beaux nuages dans le bleu du ciel, des nuages pleins de force, &lt;i&gt;comme notre amour&lt;/i&gt; avait dit Louis, le fait que le vent &#231;a peut aussi &#234;tre mauvais, hier une tornade a tu&#233; une pauvre femme parce que la toiture de son garage s'est envol&#233;e et qu'un morceau s'est plant&#233; dans son cr&#226;ne quand b&#234;tement elle est sortie de la maison pour voir si tout allait bien, le fait que son mari a d&#251; la trouver morte effondr&#233;e dans la cour, qu'il l'a prise entre ses bras et qu'il a g&#233;mi, pleur&#233;, je trouve que c'est affreux, le fait que je voudrais des bras forts autour des miens, le fait que &#231;a fait une &#233;ternit&#233; que j'ai pas dans&#233;, le fait que je me demande bien si je saurais danser encore, le fait que mes savates sont us&#233;es, le fait qu'il faut que je pr&#233;pare quelque chose &#224; manger pour tout &#224; l'heure, que je pourrais bien faire des frappes pour ceux-l&#224; qui viendront, le fait est que j'aime cuisiner le matin de bonne heure, j'aime m&#233;langer le beurre, les &#339;ufs et la farine, j'aime le moelleux parfum&#233; au citron qui glisse entre mes doigts, et d&#233;couper la p&#226;te en losanges avec la roulette c'est comme un jeu d'enfant, le fait que j'aime apr&#232;s manger les miettes crues coll&#233;es sur la toile cir&#233;e m&#234;me si Annie s'&#233;nerve &#8212; maman c'est d&#233;goutant et m&#234;me c'est dangereux, avec les &#339;ufs crus on ne sait jamais, le fait qu'on sera surement nombreux cet apr&#232;s-midi et que je vais pas m&#233;goter sur les beignets, zou un kilo de farine, le fait qu'il faudra coller les chaises contre les murs, poser les napperons sur le buffet, essuyer les verres, est-ce que tout ce beau monde va pouvoir entrer, on jettera les manteaux humides sur mon lit, on se tassera un peu, le fait qu'il faudra ouvrir grand les fen&#234;tres apr&#232;s leur d&#233;part et vider les cendriers, vider les fonds de verre de muscat et jeter les restes mais je jetterai s&#251;rement pas ma peine, &#231;a se cramponne la peine, le fait que c'est la pluie qui frappe au carreau, le fait que dehors il fait un temps terrible d'enterrement, averses et bourrasques, le fait que je n'arrive pas &#224; penser &lt;i&gt;Roland est mort&lt;/i&gt;, le fait que &#231;a va me manquer son petit sourire et ses bonnes mani&#232;res, sa fa&#231;on de me dire &lt;i&gt;ma ch&#232;re Pauline&lt;/i&gt; et sa main fine qui tremble un peu quand il me tend ma tasse, mais &#231;a n'existe plus, le fait que je suis d&#233;vast&#233;e m&#234;me si je suis plut&#244;t dure au mal, le fait que les hommes meurent trop jeunes dans la famille, mon p&#232;re, mon fr&#232;re, mon &#233;poux, et maintenant Roland, c'est une mal&#233;diction &#224; se demander lequel de nos anc&#234;tres a commis si lourd p&#234;ch&#233; que nous devons chacune pleurer nos hommes avant quarante ans, le fait que nos orphelins portent le poids de cette mal&#233;diction, le fait que l'arrestation d'Antoine on aurait pu l'&#233;viter si on avait &#233;cout&#233; celui qui avait tent&#233; de nous pr&#233;venir, le fait que ma col&#232;re ne s'use pas, ni avec elle ma douleur, le fait que j'en ferais des cauchemars je crois jusqu'&#224; ma mort, le fait que j'entendrais longtemps le bruit des bottes, que je verrais toujours ses yeux qu'il a baiss&#233; dans le couloir pour ne pas croiser le regard de maman, le fait que la folie a tu&#233; mon Louis &#8212; il me manque Louis, celui d'avant qu'il devienne fou de la folie des hommes, le fait que j'entends des voix, m&#234;me la sienne alors qu'il s'&#233;tait tu bien avant de mourir, le fait que j'ai peur de devenir folle moi aussi, le fait que j'aurais pu avoir une vie tout &#224; fait diff&#233;rente, une toute petite vie sans drame, mais je ne sais pas quand &#231;a c'est d&#233;cid&#233; que ce serait &#231;a mon chemin, le fait que tout est soudainement trop lourd, mon c&#339;ur, les rideaux, le caf&#233; au lait dans l'estomac, mes bras qui p&#233;trissent, les morts, le fait que je voudrais tout balancer par la fen&#234;tre, renoncer, le fait que le monde pourrait bien continuer sans moi, avec ses famines, avec ses d&#233;sastres, avec ses temp&#234;tes et ses coups d'&#233;tats auxquels je comprends rien, le fait que j'aimerai parfois garder les yeux ferm&#233;s sans rendre de compte &#224; personne, endormir ma tristesse, le fait que la fatigue me renverse, ou c'est le chagrin je ne sais pas, mais je sais comment faire, le fait qu'il faudra faire place nette, balayer la cuisine, esquinter les chiffons sur les vitres, le fait que j'aime l'odeur de propre, de lessive, d'eau de javel &#224; m'en br&#251;ler les mains, le fait que la peur r&#244;de, qu'elle me traverse, le fait que j'ai peur pour Pierrette et pour les trois petits, le fait qu'il lui faudra tellement de force, le fait qu'il lui faudra quelqu'un, le fait que j'entends quelqu'un qui marche au dehors, des petits pas press&#233;s, sans doute la cr&#233;mi&#232;re, le fait que maintenant le jour se l&#232;ve, mais que l'appartement reste sombre, m&#234;me en &#233;t&#233; la lumi&#232;re manque, il faudrait repeindre la cuisine, les placards, les &#233;tag&#232;res, d'un beau jaune beurre frais, le fait que Madame Blanchet ouvre la cr&#232;merie en bas, que j'y pense il me faudra r&#233;gler la note, mais je veux pas voir son regard mouill&#233; et son sourire contrit, le fait qu'il y aura beaucoup de monde au cimeti&#232;re, du beau monde, les pilotes et leurs femmes &#233;l&#233;gantes, peut-&#234;tre des fourrures, je devrais faire un petit effort, je porterais mon col en renard noir, le fait qu'il faudra quelqu'un pour tenir le bras de Pierrette devant la tombe, sans doute un ami de Roland, le fait qu'il faudra &#234;tre tendre et prudente, le fait que je n'ai pas pleur&#233; depuis longtemps et &#231;a m'inqui&#232;te un peu d'avoir renonc&#233; &#224; mes larmes, le fait qu'&#224; la fin du jour ce sera un dr&#244;le de silence qui s'installe, le fait que je serais seule &#224; nouveau et que je plongerai dans une nuit sans oubli, le fait que je voudrais voir la terre et le ciel se confondre.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;12. &#224; la fen&#234;tre le jour l'emporte&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4934&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;des coups frapp&#233;s &#224; l'entr&#233;e de Corbera nos trois corps en sursaut et la silhouette de Pauline dans l'entreb&#226;illement de la porte inond&#233; de lumi&#232;re &lt;i&gt;mes tr&#233;sors il ne faut pas bouger&lt;/i&gt; apr&#232;s il y a le bruit des bottes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;j'ai soif tr&#232;s soif d'une soif de r&#233;veil les dents serr&#233;es la chair de poule &lt;i&gt;Ang&#232;le allume la lumi&#232;re s'il te plait&lt;/i&gt; j'ai un peu mal dans la poitrine je sens mes yeux qui brillent mon souffle court &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et respirer est-ce que c'est bouger&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je ne veux pas voir les ombres derri&#232;re le rideau vert elle me dit &lt;i&gt;les ombres n'existent pas&lt;/i&gt; elle me dit &lt;i&gt;ferme les yeux&lt;/i&gt; mes l&#232;vres s&#232;ches et chaudes br&#251;lent sous mes petits coups de langue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;plaqu&#233;es clou&#233;es sous le drap lourd et la couverture de laine feutr&#233;e la joue de Pierrette contre mon bras sa petite main dans celle d'Annie l'air charg&#233; de notre peur &#224; toutes les trois le temps est lent j'&#233;coute j'entends des voix que je ne connais pas je voudrais retourner dans mon r&#234;ve m'enfoncer dans la nuit longue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;elle a ferm&#233; les yeux elle ne voit pas le sel sur mes joues le plafond tourne un haut-le-c&#339;ur mon &#339;il fixe une l&#233;zarde fine grise et l&#233;g&#232;re comme une patte d'insecte &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et le vertige est-ce que c'est bouger&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ma main minuscule dans la main douce d'Annie je ne veux pas voir les grains de lumi&#232;re qui flottent devant mes yeux ferm&#233;s en murmure &lt;i&gt;je veux voir Jean&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;faire bonne figure un sourire accroch&#233; &#224; mes l&#232;vres sous mes aisselles une chaleur humide et mes mains tremblent avec autour le bleu du matin et la peur dans la chambre &#231;a sent le caf&#233; et la sueur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;maintenant il y a un silence Ang&#232;le fait semblant de sourire je compte les fleurs de la tapisserie toutes les fleurs du bout des ongles j'&#233;corche des petites peaux sur mon pouce &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;et mes paupi&#232;res qui battent malgr&#233; moi est-ce que c'est bouger&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mon ventre est lourd il est dur il est froid on dirait qu'il y a des pierres dedans je pose une main dessus j'aime la chaleur de ma main sur mon ventre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;nos corps se serrent sous le poids du drap lourd et de la couverture de laine feutr&#233;e nos mains caressent la petite les cheveux les joues les &#233;paules en d&#233;sordre Pierrette grelotte ses pieds ne se r&#233;chauffent pas glac&#233;s sous le ti&#232;de de mes mollets pourtant il fait bon dans le lit il fait m&#234;me chaud &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;est-ce que le jour pourra m'enlever la peur dans ma bouche il y a l'amer des larmes du dedans je ne peux pas les avaler ma gorge est trop serr&#233;e il y a trop d'eau dans ma bouche &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et avaler est-ce que c'est bouger&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le cordon de ma chemise de nuit sous les dents son go&#251;t rance rafra&#238;chi de salive des fourmis dans les mains qui remontent sur mes bras&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; la fen&#234;tre le jour l'emporte la porte s'est referm&#233;e sur les inconnus de la cuisine j'entends les hoquets d'Andjula Santa on dirait qu'ils ont pris Antoine alors Pauline est entr&#233;e comme un coup de libecciu dans la chambre verte, elle a repouss&#233; le drap lourd la couverture de laine feutr&#233;e pour nous serrer entre ses bons bras et bercer notre peur&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
codicille : les trois petites filles de Corbera dormaient dans le m&#234;me lit quand leur oncle Antoine a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; par la Gestapo le 7 mars 1944, leurs voix m&#234;l&#233;es pour dire la peur immobile&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;11. nos mains c&#244;te &#224; c&#244;te&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne me souviens pas de ces mains-l&#224;, de ses mains douces, de ses mains caressantes, de ses mains qui aiment, je n'ai pas le souvenir des comptines, des chatouilles, de ses mains qui jouent, ces mains-l&#224; oubli&#233;es&#8230; je me souviens surtout de ses mains de femme, qu'elle faisait virevolter gracieusement dans l'air en parlant, elles vous touchaient presque, vous caressaient comme sa voix chaude et grave&#8230; je me souviens du grand soin qu'elle portait &#224; ses mains, l'extr&#233;mit&#233; des doigts qu'elle faisait tremper dans un petit bol d'eau ti&#232;de au parfum de citron, l'usage myst&#233;rieux d'un b&#226;tonnet de buis, puis l'odeur ent&#234;tante du solvant quand elle posait le vernis, toujours un rouge chaud tirant sur le brun, j'aimais comme apr&#232;s elle remuait ses doigts en battement d'ailes d&#233;licats, la danse de ses ongles en amandes carmin&#233;es, la topaze &#8212; ou l'&#233;meraude, ou le pav&#233; de rubis &#8212; attrapaient alors la lumi&#232;re, vestiges de l'&#233;poque o&#249; &lt;i&gt;elle avait eu de l'argent&lt;/i&gt;. Une Peter Stuyvesant entre les derni&#232;res phalanges de l'index et du majeur, la cendre qui s'allonge dangereusement, d&#233;vore doucement la cigarette, suspendue &#224; ses mots&#8230; sa main soulev&#233;e, vive dans l'air &#233;lectrique, &#171; tu la vois celle-l&#224; &#187;, se f&#233;liciter honteusement de n'&#234;tre pas celle qui pourrait recevoir la claque br&#251;lante&#8230; la main qui &#233;crase les &#233;pis r&#233;calcitrant&#8230;mains mates et fortes, mains puissantes, mains qui empoignent les meubles en bois massifs qui dansent, mains qui bousculent l'ordre pour ordonner autrement, font circuler l'air embaum&#233; de cire, mains qui recomposent l'espace, &#171; c'est beaucoup mieux comme &#231;a, non ? &#187;, et notre r&#233;signation devant le chamboulement qui lui avait permis de &lt;i&gt;passer ses nerfs&lt;/i&gt;&#8230; la paume de sa main qui lisse le linge encore ti&#232;de du passage du fer &#224; repasser&#8230; les mains dans la p&#226;te p&#233;trie, l'odeur de la margarine chaude fondue dans le grain fin de farine&#8230; une fois au piano &#8211; mais quel piano ? dans quelle maison ? -&#8211; elle se met &#224; jouer une petite polka de Strauss ent&#234;tante, je n'en reviens pas de ses mains qui se croisent au-dessus du clavier, ses mains vives et l&#233;g&#232;res, comme habit&#233;es d'une joie enfantine, c'est la seule fois o&#249; je l'ai vue jouer d'un instrument. Elle pr&#233;tendait qu'elle &#233;tait manuelle, elle l'&#233;tait certainement un peu, mais d'une mani&#232;re brusque, impulsive, elle tricotait parfois, mais n'aimait pas coudre, elle repeignait les murs, les interrupteurs et les biblioth&#232;ques, surtout elle rangeait les livres trop vite apr&#232;s, certains &#233;taient sauv&#233;s marqu&#233;s &#224; vie d' une rayure d'acrylique blanche sur l'ar&#234;te de leur couverture rigide, d'autres &#233;taient sacrifi&#233;s&#8230; sa main sur le t&#233;l&#233;phone, les petits drames r&#233;p&#233;t&#233;s mot pour mot &#224; sa s&#339;ur, ses amies&#8230; la main qui &#233;crit, des lettres &#224; la famille, tr&#232;s appliqu&#233;e, comme rattrap&#233;e par ses &#233;tudes arr&#234;t&#233;es trop t&#244;t, elle avait cette fantaisie d'utiliser l'encre violette, elle fumait de l'autre main. Sa main qui d&#233;plie adroitement l'&#233;ventail de cartes quand elle joue au bridge, le sourcil fronc&#233;, tandis qu'elle lustre le velours du tapis de jeu de l'autre main&#8230; ses mains de m&#233;dium quand elle &#233;tale les cartes en croix, son ongle qui tapote le valet de c&#339;ur, &#171; je vois un jeune homme blond &#187;, surtout ne pas baisser les yeux, ce serait l'encourager, elle pr&#233;tendait qu'il lui suffisait d'un contact avec une main pour &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt;. Parfois elle disait &#171; tiens j'ai le creux de la main qui me d&#233;mange, c'est signe d'argent &#187;, elle pronon&#231;ait ses mots pour se rassurer, on se demandait par quel miracle l'argent finirait bien par arriver, personne n'&#233;tait dupe, je savais quand elle se mordillait l'index qu'elle-m&#234;me faisait semblant d'y croire. Ses mains t&#244;t le matin, encore alourdies de sommeil, et d&#233;j&#224; elle allume une cigarette, ce moment de solitude o&#249; je la rejoins, ce dernier silence dont nous sommes les seules &#224; conna&#238;tre la fragilit&#233;, nos mains c&#244;te &#224; c&#244;te, nos carnations lointaines, &#231;a la surprenait toujours. Entre les murs de la chambre d'h&#244;pital, sa parole infirme, ses doigts tors autour du stylo, sur le papier une graphie illisible et muette, ses mains encore pleines mais sans force, ses mains qui renoncent... ses mains froides cach&#233;es sous le drap blanc, ses mains lointaines que je n'ose pas toucher.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
la premi&#232;re image qui a surgi, les mains de ma m&#232;re, me suis laiss&#233;e emporter
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;9. A casa Caraffa&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&#8212; -&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4925&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle lui a demand&#233; d'une voix grave et basse s'il s'agissait bien d'une femme, il a hoch&#233; la t&#234;te en baissant les yeux, Anne Marie, le pr&#233;nom a surgit avec la dame de tr&#232;fle qu'elle a pos&#233; triomphalement sur la table, &lt;i&gt;c'est une femme brune n'est-ce pas ?&lt;/i&gt; Alors elle a pr&#233;dit la rencontre, et que cela se produirait bient&#244;t, et, ce sont les cartes qui parlent, qu'il faudra se m&#233;fier. Elle lui a dit voir une rue &#233;troite&#8230; &lt;i&gt;une rue avec des fa&#231;ades color&#233;es&#8230; une grande demeure au bout, un palais endormi, vous le reconna&#238;trez entre tous, trois rang&#233;es de treize fen&#234;tres en fa&#231;ade&lt;/i&gt;. Maintenant il est au pied du palais abandonn&#233;, il ne peut pas se tromper, c'est la seule b&#226;tisse en ville avec une fa&#231;ade aussi large, elles sont bien l&#224;, il les compte encore, trois rang&#233;es de treize fen&#234;tres. &lt;i&gt;A l'arri&#232;re de la demeure vous verrez il y a ce jardin, ferm&#233; par une petite grille de fer, on y acc&#232;de par un escalier, il faudra attendre la fin du jour&#8230;&lt;/i&gt; Il monte sans h&#226;te la vol&#233;e de marches de la rue Jean Baptiste Caraffa. Derri&#232;re la grille en m&#233;tal rouill&#233; il d&#233;couvre le jardin en d&#233;sordre, buissons de ronces, eucalyptus et palmiers alanguis, il murmure son pr&#233;nom &#224; l'entr&#233;e du jardin, &lt;i&gt;Anne Marie&lt;/i&gt;, comme pour lui dire qu'il &#233;tait pr&#234;t d&#233;sormais, qu'il avait sans doute trop attendu, mais que le temps pouvait se replier, et dans la p&#233;nombre du cr&#233;puscule il sentit rena&#238;tre un grand espoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout de la rue Chanoine Letteron, ancienne rue Droite, la demeure se dresse immense et d&#233;serte, murs en lambeaux, pierres &#224; nu grignot&#233;es de mousses et buissons sauvages, persiennes fracass&#233;es en fragments de bois vert fan&#233; qui pendent dans le vide. Elle se sent envahie d'une insondable tristesse devant cet abandon, elle se souvient du temps o&#249; l'on recevait dans la casa Caraffa, on marchait &#224; pas feutr&#233;s dans la splendide biblioth&#232;que, on admirait les fresques anciennes aux plafonds, on surprenait les portraits des anc&#234;tres dans les couloirs. Elle imagine comme il doit faire bon derri&#232;re ces murs rong&#233;s par le temps, un air rafraichi de courants d'airs savamment orchestr&#233;s par le fant&#244;me de son arri&#232;re-grand-m&#232;re, Anne Marie Straboni. Depuis qu'elle a cru surprendre un soir une faible lueur vacillante derri&#232;re une des fen&#234;tres &#8212; de celles dress&#233;es derri&#232;re le majestueux balcon port&#233; par de puissants corbeaux &#8212; elle se pla&#238;t &#224; penser la demeure habit&#233;e par le fant&#244;me de son a&#239;eule, un jour il lui a m&#234;me sembl&#233; croiser son regard triste et vert entre les fragments bris&#233;s d'une fen&#234;tre.&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avance en petites oscillations sur b&#233;quilles, &#233;puis&#233; par ses pauvres efforts pour rejoindre l'ancienne rue Droite, arriv&#233; au pied du palais il s'assoit sur le muret de la fontaine des J&#233;suites. Chaque jour il revient, dans la rue frapp&#233;e de lenteur, il aime cette torpeur qui l'enveloppe et apaise son c&#339;ur, ce silence de mort d&#233;chir&#233; par le rire des mouettes sur le port. Chaque jour depuis pr&#232;s d'un si&#232;cle il revient, il se souvient qu'elle se tenait l&#224;, &#224; la fen&#234;tre au-dessus de la fontaine, on la disait comtesse, &#231;a change rien, comtesse ou pas Anne Marie Straboni &#233;tait triste. Il se souvient de l'ovale tendre de son visage, il se souvient surtout de ses grands yeux verts, de ce vert fan&#233; des persiennes, de son chagrin soutenu par le balcon lourd et gris, de sa gr&#226;ce ab&#238;m&#233;e par les jours, comme ce palais us&#233;, aujourd'hui &#224; l'abandon. Il l'appelait la prisonni&#232;re. Il se souvient, il n'&#233;tait qu'un gamin, et c'est sans doute la seule fois o&#249; il l'avait vue marcher au dehors, un dimanche d'apr&#232;s la messe, sa jupe longue voletant au son du carillon de San Carlu, cet instant o&#249; elle s'est r&#233;fugi&#233;e dans l'ombre du mur, dans la vol&#233;e des marches de la rue Jean Baptiste Caraffa, puis s'est gliss&#233;e furtive dans le jardin &#224; l'arri&#232;re du palais. Chaque jour depuis pr&#232;s d'un si&#232;cle il revient, avec l'espoir de croiser son regard triste et vert derri&#232;re la fen&#234;tre du troisi&#232;me &#233;tage.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : j'ai d&#233;couvert &lt;i&gt;a Casa Caraffa&lt;/i&gt; pour la premi&#232;re fois il y a une semaine (alors que j'ai v&#233;cu dans cette ville deux ans, y suis venue tr&#232;s r&#233;guli&#232;rement depuis trente ans). Grand plaisir &#224; &#233;voquer sa beaut&#233; myst&#233;rieuse, et &#224; convoquer le fant&#244;me d'Anne Marie Straboni.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;8. les oiseaux sont excus&#233;s&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4924&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est la cuisine exigu&#235; d'un immeuble parisien construit &#224; la fin des ann&#233;es vingt, c'est presque un couloir, au fond une fen&#234;tre ouvre sur une petite cour sombre. C'est une cuisine ordinaire et ordonn&#233;e, la table minuscule napp&#233;e de tissu enduit, les deux tabourets gliss&#233;s dessous pour le caf&#233; du matin, les portes des placards laqu&#233;es d'un jaune beurre frais et brillant qu'on ne laisse pas ternir, sur les &#233;tag&#232;res &#233;troites une collection de bo&#238;tes en fers blancs, quelques fa&#239;ences. C'est surtout le bruit du moulin &#224; caf&#233;, et le parfum du grain moulu, et la propret&#233; impeccable, &#234;tre modeste c'&#233;tait d&#233;j&#224; quelque chose, on ne pouvait pas &#234;tre suspect&#233;s de n&#233;gligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un &#233;troit vallon bois&#233; creus&#233; dans une falaise de schiste, on le nomme &lt;i&gt;Vall&#233;e des Peintres&lt;/i&gt; depuis que quelques impressionnistes y sont venus en vill&#233;giature. Un ruisseau, dit &lt;i&gt;le Crapeu&lt;/i&gt;, coule au milieu, enjamb&#233; par le viaduc de l'ancienne voie de chemin de fer de la ligne Granville-Sourdeval via Avranches. Des ajoncs et des bruy&#232;res s'accrochent aux roches, des ch&#234;nes bruissent haut qui retiennent un air frais m&#234;me en plein &#233;t&#233;. Au fond du silence qui s'enroule autour comme l'absence il y a le ruissellement rampant de la rivi&#232;re, une pleine odeur de terre humide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une chambre d'enfant sous les toits, l'&#233;t&#233;, un parfum de bois chaud. On y acc&#232;de par une &#233;chelle de meunier, en un mouvement ascensionnel, on croirait que la mansarde est suspendue dans les airs, son &#233;quilibre assur&#233; par la parfaite sym&#233;trie de son am&#233;nagement : de chaque c&#244;t&#233; de la lucarne cintr&#233;e drap&#233;e d'un voile ajour&#233;, deux lits jumeaux en laiton, leurs volutes dor&#233;es, deux &#233;dredons matelass&#233;s aux m&#234;mes imprim&#233;s d&#233;suets. Par la minuscule fen&#234;tre on observe les villas sur la dune, le clair des arbres, l'ombre mouvante des nuages sur la falaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une plage qui se r&#233;veille, l'iode passe dans le vent sous le ciel d'ouest pommel&#233;, au nord la pointe du Roc ferme la baie de Granville, au sud la silhouette noire et rassurante de la falaise de Carolles, comme une aile g&#233;ante pos&#233;e sur la gr&#232;ve. La plage est encore &#224; moiti&#233; dans l'ombre couch&#233;e des villas du front de mer, entre toutes se d&#233;tache la silhouette envo&#251;tante de &lt;i&gt;Capharna&#252;m&lt;/i&gt;. On pr&#233;tend que son plan aurait &#233;t&#233; trac&#233; par Eiffel, qu'elle aurait servi de quartier g&#233;n&#233;ral aux Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Elle est rest&#233;e vide durant des ann&#233;es, grignot&#233;e par la redoutable m&#233;rule, nourrissant folles rumeurs, on vous dira aussi l'air frais qui vous saisit quand vous arrivez &#224; sa hauteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une b&#226;tisse au creux d'un virage de la route du cap Corse, &lt;i&gt;A Campinca&lt;/i&gt;. La demeure exhale un air confin&#233;, encombr&#233;e du mobilier d'ext&#233;rieur mis &#224; l'abri durant l'hiver. Sol carrel&#233; de motifs baroques, murs blanchis, &#224; droite une vol&#233;e de marches vers l'&#233;tage. Contre le mur qui fait face &#224; l'entr&#233;e, deux fauteuils jumeaux en rotin &#233;clabouss&#233;s de larges coussins vermillon, personne ne s'y assoit jamais, on y jette d&#233;sinvolte un cabas ou un drap de plage, une capeline de paille tress&#233;e. &#192; gauche une porte patin&#233;e de gris ouvre sur le grand s&#233;jour aux persiennes closes qui conservent un semblant de fra&#238;cheur, &#224; travers leurs jours on devine l'ext&#233;rieur br&#251;l&#233; de soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dehors, un balcon sur la mer, au levant. La terrasse encore fra&#238;che sous le tendre du pied s'ouvre sur l'horizon illumin&#233; d'une aurore brillante comme un couchant. Les roches, les arbres, les oiseaux sont excus&#233;s. Devant, le soleil monte silencieusement, infuse le jour d'un rose phosphorescent qui vous d&#233;vore les yeux, r&#233;v&#232;le peu &#224; peu les silhouettes f&#233;&#233;riques d'Elbe et de Capraia, puis comme en r&#234;ve, la caresse d'un nuage, une aile d'ange dans l'immense lointain du ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une ruelle du vieux Bastia, au pied de la Citadelle, une rue au trac&#233; courbe qui au dix-septi&#232;me si&#232;cle &#233;tait l'axe principal de la ville, un temps on l'appela rue Droite, c'&#233;tait du temps o&#249; des avocats y tenaient boutique. Le gris des fa&#231;ades &#233;miett&#233;es c&#232;de &#224; la mode des enduits color&#233;s qui renvoient la lumi&#232;re poudreuse d'&#233;t&#233;. Au bout de la rue, un tr&#233;sor, &lt;i&gt;A casa Caraffa&lt;/i&gt;, elle a perdu sa superbe, dont t&#233;moignent deux balcons majestueux port&#233;s par de puissants corbeaux en ma&#231;onnerie. Mais &#224; contempler sa fa&#231;ade rong&#233;e, ses persiennes ferm&#233;es ou fracass&#233;es par le vent, son jardin suspendu d'eucalyptus et de palmiers moribonds, on devine qu'elle abrite une belle endormie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un salon de l'est parisien, la nuit dehors. La p&#226;le clart&#233; du ciel et l'&#233;clairage du jardin qui entoure l'immeuble se diffusent &#224; travers la baie vitr&#233;e. Dans l'ombre on devine les silhouettes famili&#232;res du mobilier, on entend les bruits domestiques, mais rien de superflu, les bibelots endormis dans les &#233;tag&#232;res, les livres silencieux, les tableaux aveugles, la nuit simplifie l'espace. Ce qui attire le regard, c'est un reflet fragile dans le grand miroir, le canap&#233; recouvert d'un drap de m&#233;tis blanc, et l'absence. Mon salon, c'est une chambre noire &#224; r&#233;v&#233;ler les fant&#244;mes.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : D'abord des souvenirs, ou des obsessions, ou sur le motif pour la &lt;i&gt;casa Caraffa&lt;/i&gt; : des lieux auxquels je suis reli&#233;e, qui constituent en quelque sorte mon territoire. Au fil de l'&#233;criture est apparue la figure du fant&#244;me, de l'ange, peut-&#234;tre une mani&#232;re de palier &#224; l'absence de personnages.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;7. l'oncle d'Am&#233;rique&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jean sursauta. Un matin de mars, &#224; l'heure o&#249; la maison dort encore, des coups r&#233;sonnent, on frappe &#224; l'entr&#233;e de l'appartement, l'oncle Antoine qui dort &#224; ses c&#244;t&#233;s se redresse brusquement, &lt;i&gt;Ne bouge pas Jean, reste au lit mon petit&lt;/i&gt;, mais les coups encore, c'est Andjula Santa qui ouvre la porte. Jean &#233;coute le bruit des bottes qui se rapproche, il se tourne vers l'oncle qui lui adresse un maigre sourire, d&#233;j&#224; il est debout, s'habille &#224; la h&#226;te dans la ruelle, le jour n'est pas lev&#233;. Les soldats apparurent brutalement dans l'embrasure de la porte de la chambre, ils se d&#233;coupent comme silhouettes de papier, faiblement &#233;clair&#233;s par la clart&#233; du couloir, ils entrent. Jean a peur, cette mani&#232;re d'&#234;tre autour d'Antoine, de l'enfermer entre leurs corps immenses. Ils l'emmen&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean chuchota. Son copain Claude lui tend la cigarette qu'ils partagent en cachette derri&#232;re la porte vitr&#233;e du petit r&#233;duit, l&#224; o&#249; s'entassent les bo&#238;tes &#224; chaussures, avec dedans les choses pr&#233;cieuses &#8212; les courriers, les photos, les certificats &#8212;, il y a pos&#233;e au sol la caisse &#224; outils de Louis, il y a suspendus au mur les balais, les chiffons doux, il y a dans l'air confin&#233; une odeur huileuse de savon noir et d'encaustiques, il y a le silence des secrets partag&#233;s. Les volutes de fum&#233;e les enveloppent d'une douce torpeur, esquissent dans la p&#233;nombre le paysage brumeux d'un roman de chevalerie. Dans la f&#234;lure du verre cath&#233;drale ils d&#233;couvrent un &#339;il qui les observe. Ils baiss&#232;rent les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean poussa un cri victorieux. Il jette sa tierce franche avec une joie f&#233;roce sur la nappe en damass&#233; des dimanches, roi, dame, valet, rien que du c&#339;ur, Claude grimace. A l'autre bout de la table, Louis marmonne, p&#226;le comme un linge, le regard exorbit&#233; dans l'espace, &#233;vapor&#233;, sa cigarette pendante entre ses doigts maigrelets, sa main molle autour du briquet, fichu briquet. Jean se l&#232;ve, patiemment installe la cigarette entre le majeur et l'index tremblants de Louis, puis craque une allumette, fait danser la flamme devant ses yeux perdus. &lt;i&gt;C'est la d&#233;mence qui emporte mon p&#232;re&lt;/i&gt;, l'inqui&#233;tude transper&#231;a le c&#339;ur de Jean.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean repoussa le bol. Le d&#233;sespoir g&#226;te la douceur du lait ti&#232;de. Il cherche une issue dans la tapisserie aux fleurs fan&#233;es, derri&#232;re les fen&#234;tres grises de la salle &#224; manger, sous le tapis aux airs persans, &#233;cras&#233; par un sentiment d'injustice dont &#8212; il le sait &#8212; il devrait avoir honte, on lui a dit qu'il &#233;tait d&#233;sormais &lt;i&gt;l'homme de la maison&lt;/i&gt;, alors il faudrait sans broncher voir ses ambitions de devenir ing&#233;nieur ruin&#233;es pour rapporter un salaire &#224; Corbera, &lt;i&gt;on embauche partout, ce ne sera pas difficile&lt;/i&gt;, il retient des larmes d'enfant, sa bouche s'emplit d'un go&#251;t amer de d&#233;sastre. Il pensa, &lt;i&gt;C'est d&#233;gueulasse&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean soupira doucement. C'est l'&#233;t&#233;, Pierrette enj&#244;leuse, ses deux bras nou&#233;s en collier ferme autour de son cou, depuis ce matin elle tr&#233;pigne, supplie, voix fr&#233;missante, &lt;i&gt;Emm&#232;ne-moi, je te promets je serais sage et polie, tu seras fier de moi, je ne vous emb&#234;terai pas&lt;/i&gt;. Il examine sa petite s&#339;ur, le rameau d'olivier en argent &#233;pingl&#233; sur le corsage de la robe blanche et mousseuse, ses boucles qu'elle a disciplin&#233;es, le ch&#226;le soyeux d'Ang&#232;le sur ses &#233;paules rondes, d'une pichenette il redresse son chapeau, puis il ajuste sa cravate. Il l'emmena.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils sortirent du bal &#233;tourdis de danses et de rires. Jean est &#233;mu de sentir la taille fine de Marcelle gliss&#233;e au creux du bras, il l'enveloppe d'un regard caressant, son nez busqu&#233;, le noir brillant de ses longs cheveux, l'iris brun et humide de ses yeux amandes, ses paupi&#232;res bistr&#233;es de naissance, les immenses anneaux dor&#233;s qui lui donnent un air de gitane, elle redresse le menton avant de c&#233;der un sourire, il n'en revient pas de sa beaut&#233;. En son for int&#233;rieur il pensa &lt;i&gt;Mais c'est une reine qui se tient contre moi&lt;/i&gt;. Ils allument des cigarettes, en offrent une &#224; la petite. Ils march&#232;rent lentement dans la nuit d'&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean &#233;pousa Marcelle et reconnu l'enfant secret. Il quitta Corbera pour Asni&#232;res. Puis ils partirent &#224; Boston. Il devint mon oncle d'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : retour &#224; Corbera, retrouver les figures de Jean, Andjula Santa, Louis et Pierrette, parce que je n'ai pas forc&#233;ment &lt;i&gt;le go&#251;t d'inventer&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. je n'invente pas&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Comment pourrais-je inventer &lt;i&gt;Pierrot&lt;/i&gt;, petit nom donn&#233; &#224; ma m&#232;re par mon p&#232;re, parce qu'il trouvait vieillot le &lt;i&gt;Pierrette&lt;/i&gt; dont l'affublait ma grand-m&#232;re Pauline &#8212; Pauline elle convoquait l'&#226;me de sa petite s&#339;ur morte trop jeune. Mes parents ne formaient pas un couple conventionnel, et cet usage du pr&#233;nom masculin faisait partie du jeu, comme pour ma m&#232;re de fumer parfois la pipe. Aujourd'hui, chaque fois que Pierrot appara&#238;t dans un texte elle surprend, si je crois les &#233;chos de mes lecteur.trice.s, et, si cette fa&#231;on de la nommer ne fait pas tout, elle souligne son temp&#233;rament, l'enveloppe m'a-t-on dit d'un air canaille &#8211;- &#231;a m'a fait sourire, je dois alors &#233;voquer Canaghia, le village de Pauline, auquel Pierrot a toujours &#233;t&#233; tr&#232;s attach&#233;e et sans doute cet attachement s'est fait aussi par le nom qui se prononce canaille, dont le &lt;i&gt;a&lt;/i&gt; devient muet, s'efface avec cette nonchalance corse qui vient se loger &#224; la toute fin des mots. Pierrot, j'avais oubli&#233; cette mani&#232;re singuli&#232;re que mon p&#232;re avait de l'appeler, perp&#233;tu&#233;e par quelques proches puis pass&#233;e aux oubliettes, ma m&#232;re reprenant son nom de bapt&#234;me, Eug&#233;nie, lorsqu'elle a &lt;i&gt;refait sa vie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Quand j'&#233;cris je n'invente pas, les personnages que je fais appara&#238;tre existent ou le plus souvent ont exist&#233;, ils sont ma famille disparue, je les fais ressurgir &#224; partir de photos, d'anecdotes ressass&#233;es, dessus je brode. Leurs noms je ne les invente pas, ce sont leurs noms. Si la consigne appelle des personnages, je m'enroule dans le r&#233;cit autobiographique, peut-&#234;tre m&#234;me que je ne saurais &#233;crire sans cet h&#233;ritage familial, ce manque. Tous ces fant&#244;mes sont en moi, bien r&#233;els, m&#234;me absents, m&#234;me morts, je ne me souviens pas, j'&#233;cris. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. la beaut&#233; du geste&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux imaginer ma m&#232;re sans la cigarette qu'elle allumait plus de vingt fois par jour, du matin au r&#233;veil, jusqu'au soir apr&#232;s diner, elle fumait avec l'&#233;l&#233;gance d'une actrice, avec une forme d'abandon, personne n'aurait eu l'id&#233;e de lui reprocher, &#224; cette &#233;poque-l&#224;, tout le monde fumait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a cajol&#233;, tr&#233;pign&#233;, pleur&#233;, elle a obtenu gain de cause, elle va samedi au &lt;i&gt;bal des Corses de Paris&lt;/i&gt; avec son grand fr&#232;re, Tu feras bien attention &#224; la petite, mais Jean il ne sait pas dire non &#224; Petretta, et quand ils sont sortis du caveau o&#249; ils avaient dans&#233;, dans&#233;, dans&#233;, lui accroch&#233; au bras de la belle Marcelle, quand ils ont allum&#233; chacun la cigarette de l'autre, Pierrette a eu une pointe d'envie, elle a voulu en &#234;tre, du haut de ses treize ans, c'est Jean qui lui a tendu le paquet, puis la flamme, elle a allum&#233; sa premi&#232;re cigarette, Jean s'est vaguement inqui&#233;t&#233;, Tu ne diras rien &#224; Pauline, hein ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui a dit qu'il viendrait la chercher &#224; dix-huit heures pr&#233;cises, mais elle a eu une sc&#232;ne &#233;pouvantable avec Pauline qui lui reprochait de la laisser seule, Encore une fois, alors elle a claqu&#233; la porte de Corbera, d&#233;val&#233; l'escalier en courant, &lt;i&gt;Attrape moi si tu peux&lt;/i&gt;, maintenant elle est tr&#232;s en avance, plaqu&#233;e contre la porte pour &#233;viter la pluie, elle s'abrite du vent pour allumer une cigarette, m&#234;me si, elle le sait, fumer dans la rue &#231;a fait mauvais genre, elle s'absorbe dans la contemplation d'une t&#226;che de fuel iris&#233;e par la pluie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce serait peut-&#234;tre mieux de vous asseoir, un air glacial coule le long de sa colonne vert&#233;brale, elle a attrap&#233; sur la table encore charg&#233;e des restes du petit d&#233;jeuner le paquet de Kool menthol avant de s'effondrer sur le sofa, Il y a eu un accident, elle a allum&#233; une cigarette, elle a tir&#233; tr&#232;s fort sur la Kool menthol, une suite d'aspirations tr&#232;s rapproch&#233;es, &lt;i&gt;Que la t&#234;te me tourne, vite, je ne peux pas entendre ce que je sais d&#233;j&#224;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est debout dans la rue, devant le camion itin&#233;rant de la poissonni&#232;re, ses cheveux courts froiss&#233;s, drap&#233;e dans son peignoir jaune paille, elle porte ses mules &#224; talons de bois fourr&#233;es de laine, notre voisine s'approche, Pierrot lui tend son paquet de Peter Stuyvesant rouges, puis allume elle-m&#234;me une cigarette, la beaut&#233; du geste efface le n&#233;glig&#233; de sa tenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa peau douce caramel chauff&#233;e de soleil, l'air charg&#233; d'iode ti&#232;de, le sable ardent sous les pieds, le go&#251;t de la mer dans sa gorge, ce n'est pas assez de br&#251;lure, elle allume une cigarette, sans m&#234;me plisser des yeux, un parfum d'ambre, de sel et de tabac blond, l'odeur de ma m&#232;re c'est celle des vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps long qu'elle passe devant le miroir grossissant, ce temps exag&#233;r&#233; qui nous mettait syst&#233;matiquement en retard aux d&#233;jeuners o&#249; nous &#233;tions attendus &#8212; &lt;i&gt;dis-moi qui est la plus belle&lt;/i&gt; &#8212; &#224; peaufiner l'ombr&#233; du fard iris&#233; sur ses immenses paupi&#232;res, le mascara appliqu&#233; en couches multiples, la &lt;i&gt;terra cotta&lt;/i&gt; dont elle poudre g&#233;n&#233;reusement ses pommettes, le rouge &#224; l&#232;vres satin&#233; qui attendri la bouche, elle se regarde encore une fois, soul&#232;ve un sourcil, elle peut alors allumer une cigarette sur laquelle elle laisse la trace de ses l&#232;vres fra&#238;chement peintes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous prenons parfois le train de banlieue ensemble le matin, elle part travailler dans une agence immobili&#232;re du boulevard Magenta, moi je vais en cours aux &lt;i&gt;z'arts z'a&lt;/i&gt;, nous remontons le quai de la gare de Yerres pour nous trouver &#224; la bonne hauteur, celle de la voiture fumeurs, il est huit heures, peut-&#234;tre la demie, elle allume sa troisi&#232;me cigarette dans le wagon gris et moite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'&#233;t&#233;, retour de &lt;i&gt;la Marana&lt;/i&gt;, Jacques au volant, je suis sur la banquette arri&#232;re de la Ford Escort, Philippe &#224; mes c&#244;t&#233;s &#8212; c'est sa premi&#232;re fois en Corse &#8212; vitres baiss&#233;es, la voix de Nina Simone dans l'autoradio, le gr&#233;sillement de l'allume cigare, ils fument tous les deux, &#199;a va vous n'avez pas trop d'air derri&#232;re, comment faire autrement qu'avec l'air qui &#233;loigne la naus&#233;e, et puis ce geste inou&#239; sur le parking du primeur en bordure de route, elle a extrait le cendrier du tableau de bord, en a vers&#233; les vingt m&#233;gots sur le goudron chaud, sans la moindre h&#233;sitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appartement est silencieux, c'est l'heure qu'elle pr&#233;f&#232;re pour &#233;crire, avec son stylo plume &#224; encre violette, sur son papier extra blanc verg&#233;, d&#233;j&#224; une cigarette &#224; la main, cette cigarette qu'elle allume toujours comme pr&#233;alable &#224; toute action qu'elle juge importante, Ma ch&#233;rie, je profite que Jacques dort encore pour t'&#233;crire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : j'ai tr&#233;pign&#233; en &#233;coutant la vid&#233;o, &lt;i&gt;elle allume une cigarette&lt;/i&gt;, c'est le geste de ma m&#232;re, faire remonter les souvenirs, broder sur les anecdotes racont&#233;es dans l'enfance, une mani&#232;re de parler d'elle. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;4. Louis&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4919&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est une journ&#233;e grise et douce, Louis est assis &#224; la table du salon de Corbera, il se tient droit dans son costume en lainage &#224; chevrons. Devant c'est le silence, ses yeux semblent perdus bien au-del&#224; de la fen&#234;tre qui donne sur l'avenue. Il se souvient de la plage ouest de Menton, le drame qu'il a devin&#233; &#224; l'horizon, sans h&#233;siter il s'est jet&#233; &#224; l'eau &#8212; c'est un bon nageur, depuis l'enfance il plonge au pied de la citadelle, &#224; Ficaghjola, il aime la caresse fra&#238;che de l'eau sur sa peau amollie par la chaleur. Il a nag&#233; vite, la jeune femme abandonnait d&#233;j&#224;, il l'a soulev&#233;e hors de l'eau et l'a oblig&#233;e &#224; regarder le ciel, il l'a ramen&#233;e jusqu'&#224; la plage en nage indienne, la ville, la Marine Nationale, les sauveteurs en mers l'ont r&#233;compens&#233; pour son courage et d&#233;vouement. Maintenant il contemple le mur fleuri du salon, cherche une pr&#233;sence amie. Dans sa gorge serr&#233;e il y a comme un go&#251;t de sel, dans sa t&#234;te &#231;a r&#233;sonne, les voix mena&#231;antes des soldats de la rue des Saussaies, Antoine ne l'avait prudemment pas m&#234;l&#233; &#224; tout cela, une ombre effleure son visage d&#233;fait, il tremble. Il a envie de fumer, sa main glisse dans la poche int&#233;rieure de la veste &#224; chevrons, il sent le paquet souple sous ses doigts fluets et maladroits, il a du mal &#224; saisir une cigarette, et ce fichu briquet qui ne veut pas s'allumer, son doigt s'&#233;tale mollement sur la pierre, il se r&#233;signe, devant ses yeux la lueur d'une petite flamme s'extrait de la grisaille, la voix murmurante de Jean le fait sursauter, &#171; papa tu veux du feu &#187; ? Il aspire une longue bouff&#233;e de tabac, puis il referme les yeux, il est seul.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tu es seul devant la table. Ton corps raidi dans ton complet anthracite, si tu rel&#226;ches les &#233;paules tu tombes. Vertige. Autour rien que du silence, rien que l'oubli. Dans l'obscurit&#233; surgit un souvenir. L'horizon de la plage de Menton, des corps battus par les vagues, tu t'es pr&#233;cipit&#233; dans l'eau sans r&#233;fl&#233;chir, tu es bon nageur, depuis toujours tu aimes le frisson glac&#233; du premier plongeon. Tu crawles, athl&#233;tique, la femme renon&#231;ait, aspir&#233;e par le fond obscur, tu l'as attrap&#233;e, tu l'as serr&#233;e contre toi, tu as cri&#233; &#171; regarde le ciel &#187;, tu l'as train&#233;e jusqu'au rivage. H&#233;ro&#239;que. Maintenant tu fixes un point dans la tapisserie du salon. Un go&#251;t de sel br&#251;le ton larynx. Sur ton visage une ombre, sous ton cr&#226;ne &#231;a cogne, l'acharnement des SS. Depuis tu ne dors plus. Depuis la nuit l'emporte, avec elle la guerre, et le bruit des bombes, la peur, un go&#251;t de cendres. Tourments. Tu voudrais fumer, tes doigts maigrelets froissent le paquet, tu t'agaces. Tu attrapes une brune, le briquet r&#233;siste, ton doigt ripe sur la pierre, il n'y a rien &#224; faire, tu renonces. Ton thorax press&#233; de col&#232;re impuissante. Jean s'approche, &#171; papa tu veux du feu ? &#187;. Tu aspires une bouff&#233;e &#226;pre, tu fermes les yeux, dans le noir tu es seul.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : me suis battue avec cette proposition, voulais faire apparaitre ce personnage de &lt;i&gt;Corbera&lt;/i&gt;, projet en cours. Le souvenir qui surgit &#8212; une action &#8212;, m'a pos&#233; une difficult&#233; suppl&#233;mentaire pour travailler les nuances. Et Fran&#231;ois avait raison en pariant : j'ai commenc&#233; par la douce.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;3. quitter Alger&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4918&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;format nouvelle&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;je ne sais pas te pardonner de n'avoir pas tenu ta promesse de m'avoir arrach&#233; le c&#339;ur je ne sais pas comment vivre je ne sais pas penser sans toi je ne sais pas ranger le d&#233;sordre couper cette sonnerie qui ne s'arr&#234;te jamais je ne sais pas &#233;couter le silence je ne sais pas pleurer je voudrais hurler un cri long comme une sonnerie de t&#233;l&#233;phone mais les petits dorment ou peut-&#234;tre qu'ils font semblant je ne sais pas dormir ou peut-&#234;tre je devrais faire semblant je ne sais pas te dire j'ai tant de choses &#224; te dire je ne sais pas j'ai peur d'oublier tes yeux d'oublier tes mains d'oublier ta voix je ne sais pas fermer les malles il faudra fermer les malles avant demain et Jean viendra nous chercher, il faudra faire une halte &#224; la cit&#233;, ils seront tous l&#224; &#224; pleurer devant ton cercueil, et puis il faudra partir, parce qu'ici il n'y a plus rien &#224; vivre demain il faudra quitter la promesse que nous nous sommes faite sur le tarmac en arrivant &#224; Alger tu t'en souviens demain il faudra quitter nos r&#234;ves de sable&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;format roman&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La veille de d&#233;part il a fallu remplir les malles, &#224; la h&#226;te, du linge et des v&#234;tements pour les enfants, des v&#234;tements chauds puisqu'&#224; Paris f&#233;vrier &#233;tait glacial, des jouets, les couvertures kabyles pour emporter un peu de la vie d'ici l&#224;-bas, le reste pouvait attendre, le sommeil pouvait attendre aussi. Pierrot a pass&#233; la nuit &#224; fumer, les pieds nus sur les carreaux, du balcon elle a contempl&#233; la baie illumin&#233;e, elle a commenc&#233; &#224; te parler, toute la nuit elle t'a parl&#233;, debout devant ta collection de trente-trois tours, puis couch&#233;e sur le carrelage froid elle t'a parl&#233; encore, et quand l'aube s'est lev&#233;e, elle contempl&#233; le salon, c'&#233;tait comme un champ de bataille, bien qu'il n'y ai plus aucun combat &#224; mener, les malles encore ouvertes, les restes du diner sur la table, des cigarettes froides dans le cendrier, voil&#224; &#224; quoi ressemblait le dernier r&#233;veil &#224; Oran, ou plut&#244;t le dernier matin puisqu'il n'y avait pas eu de sommeil. Pierrot a pris le temps de d&#233;faire les lits, de replier m&#233;thodiquement les draps &#8212; dans chaque pli enfouir un peu de douleur, il faudra penser &#224; faire laver les draps. Pierrot s'est laiss&#233;e tomber sur une des lourdes chaises &lt;i&gt;western&lt;/i&gt;, elle a allum&#233; cigarette, nous &#8212; les enfants &#8212; &#233;tions silencieux et inertes, comme pos&#233;s dans le d&#233;cor. Enfin Jean est arriv&#233;, il a souri de biais en fron&#231;ant le nez, il m'a prise dans ses bras, m'a pinc&#233; la joue, Il a pouss&#233; doucement les deux grands dans le couloir orange, Pierrot flottait derri&#232;re, depuis le seuil elle a du regard fait le tour de l'appartement aplatit sous la lumi&#232;re crue du matin, il lui semble que la sonnerie du t&#233;l&#233;phone ne s'est jamais arr&#234;t&#233;e, tout est all&#233; si vite, &#171; allez ma Petretta, il faut y aller maintenant &#187;. Dans le couloir deux hommes de la base militaire attendaient, pr&#234;ts &#224; charger les malles, puis ils nous ont escort&#233; jusqu'&#224; Tafraoui. Sur le tarmac la caravelle &#233;tait pr&#234;te &#224; d&#233;coller, au pied de l'escalier, le capitaine Ben Mechri et sa femme nous attendaient, ils ont serr&#233; Pierrot dans leur bras, comme s'il s'agissait de leur propre fille, lui a ensuite pos&#233; sa main sur l'&#233;paule d'Alexandre, il a attrap&#233; son regard, &#171; toi mon petit tu devras &#234;tre fort &#187;. Le cercueil avait &#233;t&#233; mis &#224; bord avant notre arriv&#233;e, nous sommes mont&#233;s lentement dans la caravelle &#8212; cette journ&#233;e serait sans doute la plus longue de notre vie en Alg&#233;rie &#8212; et nous avons rejoint l'a&#233;roport d'Alger. &#199;a ne serait pas si simple alors de quitter la ville, il y avait encore bien des adieux &#224; faire, on a fait d&#233;poser ton cercueil devant l'entr&#233;e du b&#226;timent 4 o&#249; nous vivions encore quelques mois auparavant &#224; Dar el Beida, les habitants de la cit&#233; ont pu te rendre un dernier hommage, ils ont pu nous regarder avec une sorte d'effroi, ils ont pu pr&#233;senter &#224; Pierrot de sinc&#232;res condol&#233;ances. Le jour tombait, maintenant il fallait quitter Alger. L'a&#233;roport &#233;tait plut&#244;t calme, il n'y avait plus beaucoup de trafic &#224; cette heure-l&#224;, c'&#233;tait comme si un voile paisible adoucissait l'aust&#233;rit&#233; du moment, mais quand l'officier a affirm&#233; que je ne quitterai pas le territoire parce que nous ne pouvions pas pr&#233;senter l'autorisation paternelle, l'air s'est alourdit, charg&#233; comme une poudri&#232;re. Pierrot sentait sa gorge qui prenait feu, elle avait beaucoup trop fum&#233; depuis l'accident, elle ne respirait plus que le tabac de ses Kool menthol depuis trois jours. Jean a pris la parole, la discussion est devenue absurde, personne ne semblait vouloir faire l'effort de comprendre que mon p&#232;re &#233;tait dans un cercueil, que c'&#233;tait pour cela que nous quittions l'Alg&#233;rie, &#233;videmment il n'avait pas pu remplir cette fameuse autorisation paternelle, mais l'officier s'obstinait &#224; ne pas comprendre, Jean a fini par faire appeler le capitaine Ben Mechri &#224; la base, et apr&#232;s ce qui a sembl&#233; des heures pendant lesquelles je n'ai pas quitt&#233; les bras de mon oncle, on a rejoint le tarmac o&#249; stationnait le DC 8 d'Air Afrique. J'ai quitt&#233; la ville par les airs, soulev&#233;e, arrach&#233;e du sol o&#249; je suis n&#233;e et je n'en garderai aucun souvenir. Se souvenir d'Alger c'est l'inventer, son odeur de sable, sa douceur, sa c&#244;te caress&#233;e par la mer, la neige sur le &lt;i&gt;Lalla Khedidja&lt;/i&gt;, Alger ce ne sera jamais qu'une invention ou une promesse. Il faudrait toujours quitter les villes c&#244;ti&#232;res par la mer, pouvoir s'en &#233;loigner lentement, le temps qu'elles s'impriment en nous, villes suaires, les arcades du boulevard Che Guevara, la wilaya, la silhouette de Notre-Dame d'Afrique, les cubes blancs de la kasbah, les r&#234;ves de sable.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille
&lt;br/&gt;
Je n'ai pas eu le choix, quitter la ville c'&#233;tait raconter la premi&#232;re fois, c'&#233;tait quitter Alger.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;2. un enfant du pays&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4917&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du dehors, c'&#233;tait l'aube d'&#233;t&#233;. Dans le premier lacet en descente &#224; la sortie du hameau de Costa, c'est Antoine qui a trouv&#233; Titus agonisant entre le bord de la route et le ravin, tripes &#224; l'air, le malheureux charg&#233; par un sanglier pendant la nuit. Il a pr&#233;venu Stella au petit matin et c'est Dominique, le Dominique des Raphaelli qui a soulag&#233; la pauvre b&#234;te, d'un coup de carabine. Annonciade, la femme de Dominique, &#231;a l'a rendue comme folle, abattre un chien, comme &#231;a, avec ce geste qu'elle voudrait d'un autre temps, tout &#231;a parce que Stella elle avait peut-&#234;tre mieux &#224; faire qu'&#224; prendre soin du chien, tout &#231;a parce qu'elle a laiss&#233; Titus errer sur les routes &#224; la nuit tomb&#233;e, la pauvre b&#234;te, ce n'est pas naturel un chien qui erre la nuit comme &#231;a, et que ce soit &#224; son Doum&#232; qu'on ait demand&#233; de l'abattre&#8230; elle ne redescend pas de sa col&#232;re. Alors le dimanche apr&#232;s la messe au village de Campile elle n'a pas su retenir les mots, devant tous ceux de Versagliese, et aussi ceux de Costa qui sortaient de l'&#233;glise, elle s'est camp&#233;e devant Stella, et ce qu'on a entendu ce sont bien ces mots-l&#224;, &#171; Stella, je te le dis moi, ce n'est pas bien ce que tu as fait, ton Titus, tu n'aurais pas d&#251; le laisser la nuit au dehors, tu le sais que c'est dangereux la nuit, tu les sais les histoires &#187;. Stella &#231;a lui a coup&#233; le souffle, d'&#234;tre cueillie comme &#231;a, le jour du seigneur, avec le hameau tout autour, mais qu'est-ce qu'il lui a pris &#224; la petite de s'en prendre &#224; elle, vraiment elle avait jou&#233; de malchance avec le sanglier, alors les mots sont repartis tr&#232;s fort en retour, les deux mains crois&#233;es sur la poitrine comme pour se pr&#233;server de la disgr&#226;ce, les sourcils bruns serr&#233;s comme pour &#233;viter tout malentendu, &#171; c'est toi qui me dis ces choses ? Mais dis-moi, c'est vrai que toi tu es bien plac&#233;e, toi que ta m&#232;re c'est m&#234;me son fils qu'elle a abandonn&#233;, ch&#236; vergogna &#187;. Les t&#234;tes tout autour se sont baiss&#233;es dans un m&#234;me mouvement, comme pour &#233;chapper &#224; la foudre. Annonciade s'est fig&#233;e, bien s&#251;r elle la connait l'histoire de F&#233;lix, plac&#233; &#224; la naissance parce que Mimi elle avait pas de p&#232;re pour le petit, et pas l'argent non plus, il a grandi dans une famille d'accueil &#224; Bastia, dans l'ancienne rue Droite. Au d&#233;but sa m&#232;re venait le voir de temps en temps et puis un jour elle n'est plus venue, elle n'a plus voulu de sa honte raviv&#233;e chaque fois qu'elle redescendait les marches &#233;troites de l'immeuble de la rue Droite, des pr&#233;textes invent&#233;s pour aller &#224; la ville, elle a trouv&#233; un homme, elle a eu ses deux petites filles, Annonciade et Vanina, elle s'est r&#233;fugi&#233;e dans cet amour-l&#224;, et elle n'est plus venue, et F&#233;lix qui n'&#233;tait encore qu'un tout petit a oubli&#233; la m&#232;re dont il porte le nom. C'est &#224; l'arm&#233;e, bien vingt ans apr&#232;s, alors qu'il se confie &#224; Cesarini &#8212; un compatriote avec qui il s'est li&#233; d'amiti&#233; &#224; l'arsenal de Toulon, qui par extraordinaire &#233;tait originaire du hameau voisin &#8212; il a appris o&#249; vivait sa m&#232;re, et il a su pour les deux petites s&#339;urs. F&#233;lix il a d'abord eu un choc, et puis Cesarini l'a convaincu de retourner au village, &#171; je viendrais avec toi s'il le faut &#187;, et il a trouv&#233; la force de revenir &#224; Costa &#224; l'automne suivant, et il a retrouv&#233; sa m&#232;re. C'est &#224; ce moment que tout le village a su pour l'abandon, mais les habitants ont choisi le silence, les mots &#231;a fait rien que r&#233;veiller la souffrance, ils se sont tus, surtout que le petit F&#233;lix il a pardonn&#233;, il a fait valoir ses droits, il est redevenu un enfant du pays. On lui a fait une place dans la maison familiale, il a ouvert grandes les fen&#234;tres pour chasser l'air mauvais, il a restaur&#233; la charpente, il a combl&#233; les fissures. Oui, Annonciade elle la conna&#238;t l'histoire mais on avait fait silence, et puis &#231;a n'avait aucun rapport avec le chien, du chagrin elle en avait assez comme &#231;a, et ce n'&#233;tait pas de sa faute &#224; elle si sa m&#232;re n'avait pas eu de p&#232;re pour F&#233;lix, c'&#233;tait trop la parole de Stella, alors elle a d&#233;cid&#233; qu'entre elles deux il ne se dirait plus jamais rien, ni m&#234;me entre ceux de Versagliese et ceux de Costa et elle a convaincu tous les habitants du hameau. Entre ceux de Versagliese et ceux de Costa c'est silencieux depuis cinq ans aujourd'hui, personne ne s'en &#233;tonne, bien fou celui qui oserait rompre le silence, on se r&#233;unit pour A Santa devant l'&#233;glise de Campile, les habitants prennent place pour le festin autour des grandes planches drap&#233;es de blanc, couvertes de rameaux d'olivier, mais d&#233;sormais ceux de Versagliese et ceux Costa font table &#224; part. S'ils boivent un peu trop, si le vent tombe, si la nuit enveloppe le col de saint Antoine, les hommes s'autorisent &#224; oublier cette guerre sans nom, dans la griserie ils se m&#233;langent devant le bar dress&#233; pour l'occasion, mais les femmes restent dociles, se tiennent droites et fi&#232;res &#224; leur place, elles mangent pos&#233;ment du bout des l&#232;vres en surveillant que les enfants n'aillent pas rompre le silence, en &#233;vitant prudemment de croiser le regard du clan oppos&#233;, elles refusent la faute, elles portent comme une croix le poids de cette sombre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
j'&#233;tais en Corse quand la consigne est tomb&#233;e, ici c'est presque un art de vivre : des villages coup&#233;s en deux &#224; cause d'une dispute, alors j'ai brod&#233; sur une histoire bien r&#233;elle rapport&#233;e par une amie, j'ai jou&#233; avec les souvenirs du langage de mes aileul.e.s, Pauline, F&#233;licit&#233;, Jojo.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;1. sur les quais&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est un matin morne de f&#233;vrier 1951, l'air est charg&#233; de brume froide et du bruit de la ville. En sortant de l'immeuble, Mili jette un &#339;il dans la vitrine du barbier de Nassau Street, elle v&#233;rifie sa mise, avant de sortir elle a nou&#233; ses cheveux roux sous un chapeau brun feutr&#233;, sur ses &#233;paules une courte cape en fourrure, elle balance doucement les hanches pour faire tourner sa jupe de laine autour des mollets, elle sait le petit effet de leur galbe d&#233;licat, surtout quand elle chausse ses bottines noires &#224; boutons, &#224; revers de velours, elle ne les porte que le dimanche, ou comme ce matin pour le d&#233;part du ferry. Mili jette un regard s&#233;v&#232;re au ciel &#233;pais pour s'assurer que les nuages vont bien se tenir, puis se dirige vers le port sans h&#233;siter, une douce euphorie r&#233;chauffe sa gorge. Quand la sir&#232;ne mugit, agitant des nuages de plomb, Mili allonge le pas sur les pav&#233;s luisants de Fulton street en veillant &#224; ne pas glisser sous la bruine fine qui trouble l'air. Deuxi&#232;me cri de la sir&#232;ne, maintenant elle court en serrant fermement contre sa poitrine un petit sac en toile brute, &#231;a lui donne une contenance, elle voudrait &#233;chapper aux &#339;illades sur son passage, mais elle croise malgr&#233; elle le regard br&#251;lant de Freddie, celui du drugstore, sifflement admiratif, hey Mili, quelle allure ma belle, me demande bien qui c'est le petit veinard qui t'attend, pauvre Freddie, s'il croit que je vais lui dire que c'est un bateau tout entier qui m'attend, alors il r&#234;ve. Chaque fois qu'elle le peut Mili vient assister au d&#233;part des paquebots, comme elle le faisait petite fille, &#224; l'&#233;poque sagement assise &#224; c&#244;t&#233; du p&#232;re sur un banc de Battery Park, un jour on traversera l'oc&#233;an ma Mili, sur un de ces beaux navires, un jour que je serais riche. Aujourd'hui elle se m&#234;le &#224; la foule sur les quais, parfois elle imagine conna&#238;tre quelqu'un &#224; bord du monstre flottant, voir son p&#232;re, les bras pos&#233;s sur les garde-corps du pont sup&#233;rieur, il aurait prit le temps de lui dire quelques paroles tendres et rassurantes avant de partir, il compte ce moment o&#249; elle se fait croire aux adieux. Quand elle arrive sur le quai elle d&#233;couvre le bateau d&#233;j&#224; en mouvement, elle ne distingue m&#234;me plus les traits des passagers qui se tiennent sur le pont, elle devine juste leurs bras qui balayent doucement l'air humide, leurs mains en &lt;i&gt;au revoir&lt;/i&gt; &#224; Manhattan, tandis que l'immense chemin&#233;e lib&#232;re une volute fuligineuse qui se d&#233;lie dans le mat du ciel. D&#233;sempar&#233;e Mili se d&#233;tourne de l'horizon, sur les quais il n'y a plus que quelques badauds au spectacle du d&#233;part. Parmi eux, Vaughan, il est descendu downtown en qu&#234;te d'images, il n'aime rien tant que la ville adoucie, nimb&#233;e de grain humide, les gratte-ciels qui s'effacent dans la brume de l'oubli, et il a entendu la sir&#232;ne, il tenait l&#224; un bon sujet, la coque majestueuse, les ponts noircis de voyageurs, les tourbillons de fum&#233;e, il a rejoint les quais o&#249; trainaient quelques curieux, dans le cadre de son appareil Leica, le Libert&#233; g&#233;ant se d&#233;coupe dans la lumi&#232;re fade, et, &#231;a l'a amus&#233;, trois jeunes sous-officiers qui se photographient devant le port, souriant fi&#232;rement dans leurs costumes militaires, ils se figurent la mine ravie de leurs m&#232;res quand elles d&#233;couvriront f&#233;brilement les pr&#233;cieux clich&#233;s. Les gars ont roul&#233; toute la nuit, remontant la c&#244;te Est depuis la Floride, quinze jours de permission &#224; bord de la vieille Ford n&#233;goci&#233;e quelques billets &#224; Detroit, ils n'ont pas vu La Havane, mais l'azur de Key West, et du pays &#231;a ils en ont vu, Cincinnati, Lexington, Chattanooga, Atlanta, Miami, Key Largo, Savannah, Richmond, Washington, Baltimore, Philadelphie... c'est Burckel qui a eu l'id&#233;e de cette halte &#224; New-York, s'ils ont de la chance ils pourront fourguer la Ford pour vingts billets, et aller sur le port jeter un &#339;il &#224; l'horizon. Ils ont rejoint les quais, ils ont eu la surprise de d&#233;couvrir le Libert&#233; au d&#233;part, troubl&#233;s d'assister &#224; la sc&#232;ne du dehors, apr&#232;s avoir quitt&#233; Le Havre quelque mois plus t&#244;t &#224; bord du m&#234;me navire pour s'engager dans la Royal Air Force. Mili est au spectacle, les jeunes gens prennent des pauses, droits et fiers dans leurs tenues galonn&#233;es, elle se f&#233;licite d'avoir pris soin de sa mise, admire leurs vingt ans ambitieux, elle sait qu'elle ne doit pas les regarder trop, ils pourraient se m&#233;prendre, elle tend l'oreille pour saisir une langue qu'elle croit reconna&#238;tre, depuis toutes ces ann&#233;es qu'elle vient assister aux d&#233;parts des paquebots c'est la premi&#232;re fois qu'elle est en veine, des Fran&#231;ais ! Ses r&#234;ves d'enfance refont surface, la vieille Europe, Paris, un jour, c'est elle qui montera &#224; bord du g&#233;ant, elle pense tendrement &#224; la fiert&#233; que ce serait pour son p&#232;re. Perruccini prend un dernier clich&#233;, il &#233;largit le cadre, six corps en presque parfaite syme&#769;trie, en arrie&#768;re-plan la silhouette du navire qui s'e&#769;loigne, telle une e&#769;pave fantomatique, Mili se tient presque au milieu du cadre, Mailllard et son ami Burkel font face a&#768; l'objectif, entrai&#770;nant avec eux le visage de la jeune fille. Perruccini, attendri par l'h&#233;sitation entre le sourire et la gravit&#233;, sa peau claire de rousse, son regard gris et doux, encourage Mili d'un sourire, dans le c&#339;ur de la jeune fille c'est comme des grands coups frapp&#233;s, elle peine &#224; reprendre son souffle depuis sa course sur Fulton, sous la jupe de laine elle sent ses jambes tremblotantes, elle aspire une bouff&#233;e d'air qui glace ses poumons, des eaux noires du port monte une odeur de m&#233;tal humide et de charbon br&#251;l&#233; qui l'&#233;coeure, enfin elle plante son regard gris dans l'objectif, derri&#232;re elle se souvient des yeux noirs de Perruccini.&lt;/p&gt;
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Codicille : d'apr&#232;s une photographie retrouv&#233;e miraculeusement, l&#233;gend&#233;e &lt;i&gt;Port de New York, 1951&lt;/i&gt;, sujet d'un travail en cours, explorer la possibilit&#233; d'un autre r&#233;cit. Sourire int&#233;rieur d'avoir fait se rencontrer les personnages r&#233;els du projet initial avec les inconnus de la photographie. &lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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