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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>le roman de Dominique Estampes Paillard</title>
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		<dc:date>2020-10-09T03:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Dominique Estampes Paillard</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton567.jpg?1593751638' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
a beaucoup voyag&#233; et aime &#231;a toujours | a beaucoup &#233;crit ici, l&#224;-bas, ailleurs et partout | a beaucoup photographi&#233; ici, l&#224;-bas, ailleurs et encore | a particip&#233; &#224; de nombreux ateliers d'&#233;criture | a &#233;t&#233; conseil en &#233;criture | a anim&#233; des ateliers d'&#233;criture (formation Aleph Bordeaux) | a &#233;crit des biographies | a enseign&#233; | a obtenu un master en cr&#233;ation litt&#233;raire | maintenant ou jamais essaie de mener &#224; bout ses chantiers, plut&#244;t brouillon, part dans tous les sens | mais tient un d&#233;but de quelque chose, peut-&#234;tre, peut-&#234;tre pas| persiste.
&lt;p&gt;Travail photographique &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/hoalen64/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; la photo du jour &#187; &#224; suivre sur Instagram&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;15. (G&#233;raud) &#201;mile, comme une ombre&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4937&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand Auguste part &#224; la guerre en ao&#251;t 14, &#201;mile a 17 ans. Mais au commencement, dans cette douceur exceptionnelle de ce mois de f&#233;vrier 1897, quand il vient au monde dans ce foyer d&#233;j&#224; constitu&#233; de trois enfants vivants, il est le num&#233;ro cinq, le dernier n&#233; de Jeanne et de Guillaume, celui qui est arriv&#233; apr&#232;s, bien apr&#232;s les autres &#8212; peut-&#234;tre sans vraiment &#234;tre attendu ou peut-&#234;tre a-t-il incarn&#233;, lui tout seul, un nouveau signe du destin &#8212; celui dont la s&#339;ur a&#238;n&#233;e, Anne, aurait pu &#234;tre sa m&#232;re, celui qui est appel&#233; le 11 ao&#251;t 1916 sous les drapeaux avec comme num&#233;ro de recrutement le 622, celui qui comme Marie, et &#224; la veille de partir, n'a plus de nouvelles d'Auguste, ne sait pas encore ou devine avec la force de l'instinct ce que ce silence sous-entend, celui qui n'a que deux ans de plus que son neveu Jules, le premier n&#233; d'Anne, qui lui aussi int&#232;grera l'arm&#233;e, en avril 1918, et partira un peu plus tard pour l'Orient comme Auguste, mais c'est un soulagement, aussi, de penser que lui en reviendra vivant en mars 1921 en ayant fait ses armes dans le 1er R&#233;giment des Tirailleurs Alg&#233;riens. Contrairement &#224; la plupart des carnets militaires de cette &#233;poque, celui d'&#201;mile semble d&#233;muni de toutes pr&#233;cisions concernant ses &#233;tats de services et &#224; part la mention de l'accord du certificat de bonne conduite, il ne r&#233;v&#232;le que peu d'&#233;l&#233;ments permettant de retracer son parcours si ce n'est la campagne contre l'Allemagne du 11 ao&#251;t 1916 au 22 septembre 1919 au service du 86&#232;me puis du 117&#232;me R&#233;giment d'Artillerie Lourde de Toulouse. Entre ces deux dates, c'est un monde silencieux amplifi&#233; par l'absence d'o&#249; surgit le rien. Et comme si ce manque d'annotations n'&#233;tait pas suffisant, comme si ces jours pass&#233;s ailleurs contribuaient &#224; perdre sa trace, comme si la question de sa naissance tardive pesait sur son quotidien, la retranscription de son &#233;tat civil manquait &#224; son devoir d'exactitude et semblait s'orienter vers d'autres hypoth&#232;ses, de celles qui entretiennent des confusions, embrouillent les recherches, questionnent l'arbre g&#233;n&#233;alogique. Ainsi, de son lieu de naissance une b&#233;ance s'est ouverte. Alors, il y aura cette ville de Castelsarrasin &#233;crite &#224; l'encre noire sur le livret militaire et l'acte de d&#233;c&#232;s laissant dans les archives un doute qu'aucun officier d'&#233;tat civil n'aura su identifier. &#201;tait-ce d&#233;j&#224; le signe d'une vie qui serait vite &#233;court&#233;e ? Sans acte de naissance, sans le lieu &#233;tabli, personne sans doute ne peut exister. &#201;mile est une &#233;nigme au signalement flou o&#249; le regard peine &#224; imaginer un visage large au front moyen et au nez busqu&#233; avec des yeux ch&#226;tains et des cheveux noirs alors que la taille initialement signal&#233;e &#224; 1,72m est rectifi&#233;e &#224; 1,63m, trois centim&#232;tres en-dessous de celle de son grand fr&#232;re Auguste. Alors il y aura cette ville de naissance &#224; retrouver, des hypoth&#232;ses &#224; formuler, des parcours de vie familiale &#224; remailler. Quand Anne se marie avec Joseph quelques mois apr&#232;s la naissance d'&#201;mile, c'est &#224; Barry d'Islemade que les noces sont f&#234;t&#233;es. C'est &#224; ce moment-l&#224;, peut-&#234;tre, qu'il faut imaginer la famille quittant au cours de la d&#233;cennie &#233;coul&#233;e le lieu-dit de Laronne &#224; Castelsarrasin pour revenir sur les terres qui ont vu na&#238;tre G&#233;raud en ao&#251;t 1789 &#8211; et peut-&#234;tre Pierre et avant lui &#201;tienne &#8211;, le grand-p&#232;re de Guillaume, et dont &#201;mile porte aussi le pr&#233;nom. &#201;tait-ce un signe, une porte ouverte vers l'&#233;vidence ? Barry d'Islemade, comme un retour sur les terres ancestrales, berceau de plus de cinq g&#233;n&#233;rations de cultivateurs, comme une conscience retrouv&#233;e pour se raccrocher &#224; un pass&#233; englouti, comme le lieu d'un d&#233;fi. Le d&#233;fi de Jeanne, cette femme &#224; l'identit&#233; &#233;corch&#233;e, &#233;crite et r&#233;&#233;crite selon l'humeur de l'officier d'&#233;tat civil, cette femme &#224; la naissance flout&#233;e au c&#339;ur m&#234;me de son acte de d&#233;c&#232;s. Pour le moment, elle a quarante-deux ans. Et peut-&#234;tre malgr&#233; cet &#233;cart entre l'immensit&#233; de son d&#233;sir d'enfanter une derni&#232;re fois et le grincement insidieux de son corps d&#233;form&#233;, c'est un lien invisible qu'elle va tisser avec le destin de son enfant comme s'il &#233;tait &#233;crit quelque part, comme si la vie voulait la consoler des &#233;preuves &#224; venir et c'est dans leur maison d'habitation, au lieu-dit de Ferri&#232;re, que Jeanne portera &#224; la vie, &#224; dix heures du soir, son deuxi&#232;me fils, auquel Guillaume donnera les pr&#233;noms de G&#233;raud &#201;mile. Sur cette terre qui semble si famili&#232;re, il n'est pas conseill&#233; de s'attacher et m&#234;me si, en ce temps-l&#224;, le monde semble &#224; port&#233;e de main, m&#234;me si le temps s'&#233;coule au rythme des saisons, m&#234;me si le relief renvoie souvent &#224; un d&#233;cor familier, il est temps de se d&#233;placer et d'explorer d'autres terres agricoles, celles qui s'&#233;tendent &#224; une quinzaine de kilom&#232;tres de l&#224;, aux abords du quartier Saint-Beno&#238;t de Moissac sur la rive gauche du Tarn. C'est l&#224; que la famille s'installe. C'est l&#224; aussi qu'&#201;mile rompt avec cette longue tradition de cultivateurs pour marcher sur les traces d'Auguste et devenir lui aussi un employ&#233; de la Compagnie des chemins de fer du Midi. Mais entre l'&#233;t&#233; 1914 et l'&#233;t&#233; 1916, celui de son d&#233;part, celui de son incorporation au corps d'arm&#233;e, o&#249; &#233;tait-il ? Dans cette p&#233;riode chaotique o&#249; les travaux des champs se poursuivaient co&#251;te que co&#251;te, o&#249; le mari de sa s&#339;ur Marguerite &#233;tait rentr&#233; rapidement au foyer, r&#233;form&#233; pour blessure, o&#249; durant l'&#233;t&#233; 1916 personne n'avait re&#231;u de nouvelles d'Auguste et que Marie en &#233;tait tr&#232;s affect&#233;e, perturb&#233;e m&#234;me, pressentant le pire et le pire s'est finalement r&#233;v&#233;l&#233; fauchant tout espoir d'avenir, alors peut-&#234;tre, qu'en pr&#233;vention, il gardait un &#339;il sur elle et ses trois jeunes enfants, peut-&#234;tre, mais cela ne suffisait pas. Et ensuite, durant les trois ans pass&#233;s dans un r&#233;giment d'artillerie, rien ne dit encore o&#249; il &#233;tait, ce qu'il faisait, ce qu'il pensait. Comment a-t-il appris le d&#233;c&#232;s d'Auguste ? Comment a-t-il v&#233;cu ce deuil sans corps, sans s&#233;pulture ? Comment l'a-t-il v&#233;cu &#224; son retour en septembre 1919 ? Il est l&#224;, lui, rentr&#233;, certainement &#233;puis&#233;, fragilis&#233;, bless&#233; dans son &#226;me, peut-&#234;tre impuissant &#224; vivre un pr&#233;sent dont il aurait perdu les codes. Est-ce qu'il va voir Marie et les enfants ? Est-ce qu'ils se parlent ? Est-ce qu'il lui vient aux l&#232;vres des paroles apaisantes ? Quand Marie pose son regard endeuill&#233; sur lui, sans doute cherche-t-elle &#224; conjurer le mauvais sort. Assis sur une chaise empaill&#233;e, encore meurtri par son v&#233;cu, &#201;mile devra se r&#233;signer. Il n'a que 22 ans. De sa mort, &#224; peine deux ans plus tard, dans la nuit du 22 au 23 juillet 1921, qui sait ce qui s'est r&#233;ellement pass&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#171; Aujourd'hui, on s'occupe d'&#201;mile &#187;, Fran&#231;ois ne croyait pas si bien dire. Pour moi, &#201;mile est le fr&#232;re d'Auguste et le moment de l'&#233;voquer est apparemment venu. De lui, je ne sais rien, &#224; part ce qui est mentionn&#233; dans son livret militaire, c'est-&#224;-dire si peu.
&lt;p&gt;Alors il faut jongler avec ces minces informations, enqu&#234;ter, deviner les &#233;v&#233;nements et cr&#233;er un autre espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai mis du temps avant de m'atteler &#224; ce texte, mais d&#232;s que les mots sont arriv&#233;s, j'ai su que je pourrai en faire quelque chose ou du moins amorcer un d&#233;but, d&#233;fricher, m&#234;me s'il n'est pas parfait, loin de l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte s'est &#233;crit dans un bloc, je n'ai pas pu le d&#233;couper ou pas eu le d&#233;sir de le faire, plus tard peut-&#234;tre. J'esp&#232;re juste qu'il ne sera pas trop indigeste dans cette forme-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;14. Auguste, l'absent qui jamais ne pourra vieillir&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3575&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t les images vont me revenir, elles seront l&#224;, celles de la vie qui s'arr&#234;te pour de vrai, celles du temps d'avant, celles de demain avec les questionnements qui surgissent de nulle part, celles d'un instant mal choisi ou d'une douleur consentante, mais pour le moment les mots suffisent &#224; me combler, &#224; nourrir l'impensable ou l'impossible perspective d'un regard apaisant sur demain. L'immobilit&#233; soudaine de mon corps me questionne. Suis-je encore l&#224;, pr&#233;sent &#224; moi-m&#234;me ou d&#233;j&#224; parti vers des contr&#233;es incertaines ? L'abstraite fluidit&#233; de la vie m'&#233;chappe, se perd dans l'&#233;paisseur du temps, de mon temps &#233;vapor&#233; comme une brume l&#233;g&#232;re mais persistante. Un jour, les murs de l'h&#244;pital se sont tus et l'&#233;cho de leurs murmures se sont assoupis, puis les mots r&#233;confortants de Marie se sont dissouts dans le vent chaud, dans ce souffle enveloppant, redessinant ces terres sauvages, r&#233;v&#233;lant dans un profond soupir ce paysage doublement d&#233;poss&#233;d&#233; de lui-m&#234;me &#224; la fois d&#233;sertique et semi-mar&#233;cageux, lieu offert au rien, un hors-champ sur une carte militaire, un d&#233;cor, une &#233;tendue &#233;clat&#233;e que les circonstances ont d&#233;pos&#233; au nord-ouest de Salonique. Et pourtant l&#224; o&#249; je devrais &#234;tre, je ne suis plus. Je peux passer des heures &#224; d&#233;tailler ce lit d'h&#244;pital, &#224; me regarder mourir, &#224; me replonger dans les yeux bleus de Marie. Mais comment rompre avec la douleur d'apr&#232;s, comment renoncer sans me l'avouer, &#224; d&#233;tailler la souffrance sur son beau visage, comment renoncer sans me le pardonner, &#224; revivre ce d&#233;chirement insupportable, comment renoncer &#224; un sursaut d'espoir sans fondement, &#224; moins que ces heures d'observation ne se dissolvent dans un d&#233;sir d'ailleurs. J'aimerais savoir. J'aimerais savoir si Marie s'est arr&#234;t&#233;e, sur quel chemin, sur quel quai de gare, au d&#233;tour de quelle rue, &#224; quel croisement a-t-elle ressenti les vertiges de l'absence, &#224; quelle fen&#234;tre s'est-elle pench&#233;e pour observer un apr&#232;s d&#233;construit, boulevers&#233; dans son &#233;quilibre d&#233;j&#224; d&#233;faillant, devant quel paysage s'est-elle recueillie, sur quel lieu aim&#233; est-elle revenue livrant aux &#233;l&#233;ments cet instant tant redout&#233;, celui qui bouleverse &#224; jamais l'existence sans espoir de revenir sur ses pas. J'aimerais savoir. Je suis parti, elle ne s'est pas laisser mourir, mais peut-&#234;tre a-t-elle gard&#233; au fond d'elle-m&#234;me un espoir &#233;touff&#233;, peut-&#234;tre a-t-elle ressenti la promesse d'un autre espace, en fin de journ&#233;e, au moment o&#249; le temps suspendu laisse une ouverture vers l'ailleurs jusqu'&#224; ce que les nuages s'&#233;cartent et diffusent une lumi&#232;re &#233;trange, peut-&#234;tre a-t-elle per&#231;u comme un flottement au-dessus d'elle, quelque chose d'ind&#233;fini comme une caresse invisible. J'aimerais savoir. Au fond de l'armoire, sous les draps amidonn&#233;s, mon portait en uniforme militaire a trouv&#233; sa place, le c&#244;t&#233; face &#233;cras&#233; contre l'&#233;tag&#232;re en bois de ch&#234;ne. C'est &#224; ce moment-l&#224;, peut-&#234;tre, que le regard de Marie s'est d&#233;finitivement d&#233;tourn&#233; de nos sept ann&#233;es de mariage. Je n'en suis pas si s&#251;r, mais je ressens le vide de mon absence, cette douleur sans cesse raviv&#233;e par les sursauts de l'oubli. Marie, c'est moi qui t'ai perdue et non l'inverse. M&#234;me si ton visage a pris un &#233;trange relief, s'est par&#233; en secret d'une opaque m&#233;lancolie de celle que personne ne peut d&#233;tecter &#224; la lecture des photographies d'apr&#232;s, je peux y voir tes l&#232;vres fines offrir un l&#233;ger sourire &#233;nigmatique alors que ton regard malicieux ne laisse passer ni ombre ni sentiment. N'es-tu jamais vraiment revenue Marie de ce lieu o&#249; je t'avais laiss&#233;e ? Souvent tu as suivi un chemin de terre chauff&#233; au soleil d'&#233;t&#233; d'o&#249; s'&#233;chappait dans la transparence de l'air l'odeur si particuli&#232;re de la pluie apr&#232;s une averse, poursuivie par l'illusion que ce qui m'a &#233;loign&#233; de toi me rapprocherait, convaincue que ce voyage t'offrirait l'intimit&#233; refoul&#233;e &#224; port&#233;e de main. Tu as r&#233;sist&#233;, tu as c&#233;d&#233;. C'est moi qui t'ai perdue. &#192; mon insu, j'ai gliss&#233; de l'autre c&#244;t&#233;, me suis &#233;loign&#233; sans vraiment d&#233;serter. Tu as tent&#233; de remplacer un absent, d'oublier l'image coinc&#233;e au fond de l'armoire, fig&#233;e dans son &#233;poque, l'image d'un absent qui jamais ne vieillirait. Cette image m'est revenue, m'habite au quotidien, hante mes nuits, questionne mes jours. Au fil du temps, elle est rest&#233;e fid&#232;le &#224; son propre reflet, seul son environnement a mut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Impossible de laisser Auguste sur le bas-c&#244;t&#233; de la route. Il &#233;tait l&#224;, tout pr&#232;s, &#224; attendre que je lui donne la parole. Et voil&#224;, il a pris sa place comme une &#233;vidence. Je ne sais rien de lui, ou si peu, pas grand-chose, quelques mots regroup&#233;s autour d'une phrase et pourtant j'ai l'impression de le porter en moi, qu'il r&#233;v&#232;le un peu de lui &#224; chaque fois que je lui tends la main. Je m'attache &#224; lui de jour en jour et &#231;a me fait du bien.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;13. &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4936&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;le fait que Marguerite est n&#233;e au bord de l'eau et qu'elle n'a jamais appris &#224; nager, peut-&#234;tre, le fait qu'elle avait un fr&#232;re de trois ans son a&#238;n&#233;, Gaston, qui portait en premier pr&#233;nom celui de son grand-p&#232;re maternel, Jean, le fait qu'elle avait un autre fr&#232;re, plus jeune de quelques mois, Roger, qui portait aussi en premier pr&#233;nom celui de son grand-p&#232;re maternel, Jean, le fait que leur m&#232;re se pr&#233;nommait Jeanne, le fait que sans un deuxi&#232;me pr&#233;nom il aurait &#233;t&#233; difficile de distinguer les deux fr&#232;res, le fait que Marguerite porte elle-m&#234;me le pr&#233;nom d'une grand-tante d&#233;c&#233;d&#233;e &#224; quelques mois, s&#339;ur a&#238;n&#233;e de son grand-p&#232;re Jean, le fait que Marguerite est aussi le pr&#233;nom de la m&#232;re de son grand-p&#232;re Jean et de la grand-m&#232;re maternelle de ce dernier, le fait que c'est compliquer les pr&#233;noms, qu'au bout du compte il y a de quoi tout m&#233;langer, s'emm&#234;ler, s'&#233;garer, le fait que Marguerite ne sait pas qu'elle a une arri&#232;re-petite-fille qui s'appelle Margot, le fait que Margot est un diminutif de Marguerite et que personne ne l'avait r&#233;alis&#233; avant, le fait que c'est compliqu&#233; de donner &#224; ces r&#233;currences plus de sens qu'elles n'en d&#233;voilent, mais c'est compliqu&#233; aussi de les ignorer, le fait que les deux fr&#232;res a&#238;n&#233;s de Jeanne se pr&#233;nommaient Pierre comme leur grand-p&#232;re paternel et que les deux autres fr&#232;res s'appelaient comme leur p&#232;re, Jean, le fait que c'est juste un constat et qu'il faut garder pr&#233;cieusement ce souvenir en t&#234;te, on ne sait jamais, le fait que Jeanne dit Madeleine s'est mari&#233;e avec Pierre dit Georges le m&#234;me jour que son plus jeune fr&#232;re, Jean, avec Anne Jeanne, le fait que le 28 octobre de l'ann&#233;e 1911 &#233;tait un samedi, le fait que Jeanne habitait le quartier de Mestras et que Pierre, &#224; cette &#233;poque &#233;tait domicili&#233; &#224; Bordeaux, rue Dupaty, le fait qu'il &#233;tait mentionn&#233; dans son carnet militaire qu'il &#233;tait fils de veuve et que sa m&#232;re vivait avec lui, le fait que l'histoire ne dit pas si Jeanne est all&#233;e habiter &#224; Bordeaux apr&#232;s son mariage, le fait que Marguerite avait un anc&#234;tre, Jean dit &#171; Chambille &#187;, disparu en mer le 28 mars 1836 sur l'embarcation &#171; L'Augustine &#187;, ils &#233;taient treize &#224; bord, mais ce jour-l&#224; ce sont soixante-dix-huit marins qui ont perdu la vie dans la temp&#234;te laissant soixante-cinq veuves et cent soixante-huit orphelins, le fait que Marie &#233;tait une de ces veuves et que ses neuf enfants en une nuit &#233;taient devenus des orphelins, le fait que de tous temps, dans cette famille, ils &#233;taient tous marins, attir&#233;s les uns apr&#232;s les autres par l'appel de la beaut&#233; et du p&#233;ril, tel est l'attrait de la mer, le fait que Marguerite grandit dans ce village aux sept ports ancr&#233; au sud du Bassin d'Arcachon, le fait que sa m&#232;re, Jeanne, partait elle aussi p&#234;cher &#224; la rame sur une barque, jetait et remontait les filets &#224; la force de ses bras, le fait que son p&#232;re, Pierre, voilier de son m&#233;tier, est parti aux arm&#233;es le 28 ao&#251;t 1914 et qu'il a &#233;t&#233; bless&#233; quelques semaines plus tard, le 10 septembre, le fait qu'elle n'&#233;tait pas encore n&#233;e &#224; cette date puisque sa m&#232;re, Jeanne, &#233;tait enceinte de cinq mois et que &#231;a commen&#231;ait &#224; se voir&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
le fait que je me suis perdue dans un m&#233;andre de l'histoire de Marguerite, ma grand-m&#232;re paternelle, le fait que je m'y suis vraiment perdue, le fait que c'&#233;tait juste pour voir et que finalement c'est comme une histoire sans fin, une histoire de faits sans fin&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;12. ce qui reste du corps c'est le rien ou Auguste et son corps d'&#224; c&#244;t&#233; avant le rien&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4934&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#231;a commence avec le souvenir d'une piq&#251;re de moustique sa trompe plant&#233;e dans la chair l'aspiration du sang jusqu'&#224; l'&#233;c&#339;urement des picotements fourmillements et d&#233;mangeaisons une cloque sur l'&#233;piderme gratt&#233;e jusqu'au sang apr&#232;s c'est l'infection elle se propage dans tout l'organisme endommage les replis du corps les creux du corps la texture du corps jusqu'&#224; la rupture&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sans doute des maux de t&#234;te intenses quotidiens et fragiles se frayent un chemin sous tension jusqu'&#224; la bo&#238;te cr&#226;nienne s'y installent avec succ&#232;s et enflamment toute la sph&#232;re int&#233;rieure donnant un autre visage aux hypoth&#233;tiques sympt&#244;mes sans que dans leur for int&#233;rieur ils ne soup&#231;onnent les ravages &#224; venir et les cons&#233;quences li&#233;es au d&#233;ferlement des cellules folles qui se multiplient s'&#233;tendent et d&#233;vorent peu &#224; peu dans une gloutonnerie ind&#233;cente les derni&#232;res r&#233;sistances de ce corps meurtri&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une tension musculaire puissante se propage et s'installe au bout des articulations d&#233;chire les tendons mord dans les os jusqu'&#224; les broyer et peu &#224; peu les br&#251;le les laisse se consumer de l'int&#233;rieur s'interrompt puis se poursuit au plus profond de la mati&#232;re s&#232;me un espoir dans chaque cavit&#233; se resserre s'&#233;tire &#224; nouveau surgit de nulle part fait place &#224; la folie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est l&#224; que l'estomac se vide jusqu'&#224; l'&#233;puisement jusqu'&#224; plus rien et lorsque parfois la toux s'en m&#234;le abolissant l'instant pr&#233;sent aussi s&#251;rement que l'espoir en l'avenir c'est comme un monde inconnu qui d&#233;file &#224; l'int&#233;rieur du corps encore sous le choc de l'opacit&#233; de cet instant &#224; vivre et peut-&#234;tre que ce moment n'aura pas exist&#233; ou peut-&#234;tre que le mal s'&#233;tait d&#233;j&#224; gliss&#233; dans les couches fragilis&#233;es de l'organisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;fi&#232;vre tremblements sueurs froides intense transpiration et le cycle reprend fi&#232;vre tremblements sueurs froides intense transpiration encore fi&#232;vre tremblements sueurs froides intense transpiration encore et encore fi&#232;vre tremblements sueurs froides intense transpiration encore et encore et encore fi&#232;vre tremblements sueurs froides intense transpiration&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les draps impriment l'essence d'un organisme en lutte recueillent l'exc&#232;s de peur deviennent la m&#233;moire d'un corps d&#233;j&#224; oubli&#233; sa seconde peau pas encore son linceul mais &#231;a viendra l'h&#244;pital patientera diff&#232;rera cette &#233;tape et c'est dans une autre dimension loin du monde au centre des quatre murs imbib&#233;s d'&#233;ther et de pourriture dans ce lieu propice &#224; l'oubli que le corps s'use se disloque se d&#233;membre parce qu'ici c'est presque le bout de tout lorsque le corps s'ach&#232;ve renonce s'&#233;teint lentement ici c'est le corps en apesanteur d&#233;tach&#233; du r&#233;el dans l'antichambre de demain ici le corps existe encore un peu si peu ici le corps esp&#232;re un signe mais n'exp&#233;rimente que l'abandon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et quand le corps est immobile quand il se referme sur lui-m&#234;me s'isole c'est le monde ext&#233;rieur qui vient &#224; lui les bruits de la rue ceux d'une autre vie remontent impudiques traduisent un ailleurs fictif dissolu dans l'absence de temporalit&#233; c'est une dr&#244;le de perception l'intrusion du dehors dans l'&#233;paisseur de la chair dans le conscient d&#233;j&#224; noy&#233; par les effets de la morphine c'est le monde d'&#224; c&#244;t&#233; qui se d&#233;verse dans ses propres sensations l&#224; o&#249; les r&#226;les du voisin de lit se m&#234;lent aux siens le corps perd de son identit&#233; ne se reconna&#238;t plus c'est alors qu'une voix aux inflexions les plus douces s'attarde et s'incruste dans le pavillon de l'oreille tente d'apaiser une oppression un essoufflement le corps tendu sous l'emprise de la panique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;autour du corps des mouvements contenus des frottements des murmures comme une caresse un voile protecteur un baume improvis&#233; comme si la vie se retirait tel l'oc&#233;an &#224; mar&#233;e basse cr&#233;ait une bulle en apesanteur &#224; la port&#233;e du monde r&#233;el ainsi le corps &#233;tendu le corps impuissant le corps d&#233;laiss&#233; dans un instant de r&#233;pit les yeux clos au repos recueille la douceur d'une main bienveillante sur l'&#233;paule le bras la main redonnant un semblant d'&#233;nergie un regain d'espoir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et c'est dans un souffle &#224; peine perceptible que le corps au bord de la rupture raconte une derni&#232;re fois au temps qui lui est compt&#233; ces espaces alors inconnus de lui ces intervalles qu'il n'avait jamais soup&#231;onn&#233;s il les inscrit dans son pr&#233;sent pour mieux les emporter dans un ailleurs indicible puis le corps avant de se raidir de s'&#233;loigner imprime une derni&#232;re fois sur sa peau d&#233;j&#224; p&#226;le le souvenir improbable de la lumi&#232;re artificielle&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Il a fallu pousser l'&#233;criture pour trouver aux mots l'espace suffisant dans ce rapport au corps. J'ai une nouvelle fois beaucoup t&#226;tonn&#233; avant de trouver le rythme (un semblant de rythme). J'ai m&#234;me cru qu'il y avait comme un foss&#233; entre ce que je d&#233;sirais exprimer et la consigne. Il &#233;tait important de tenir bon, d'essayer quelque chose, de proposer un &#233;crit. Le d&#233;but me semble laborieux, peut-&#234;tre me suis-je mieux install&#233;e dans le texte dans la deuxi&#232;me moiti&#233;. Mais je crois que les mots m'ont d&#233;pass&#233;e, ont pris leur place, se sont impos&#233;s. Le texte m'&#233;chappe. J'ai l'impression qu'il ne veut rien dire. Les mots s'enchainent, rompent avec le sens, organisent leur propre finalit&#233;.
&lt;p&gt;J'ai voulu poursuivre le projet que j'explore actuellement autour de l'&#233;criture d'une m&#233;moire de famille et la fiction et j'ai choisi d'emmener Auguste, mon arri&#232;re-grand-p&#232;re, dans cet espace du corps alors qu'il &#233;tait &#224; H&#244;pital temporaire n&#176;1 Zeitenlik o&#249; il est d&#233;c&#233;d&#233; en juillet 1916 des suites du paludisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, ce n'&#233;tait pas directement d'Auguste dont il &#233;tait question, mais d'imaginer son corps, ses ressentis. J'ai essay&#233; de ne pas perdre de vue la consigne et d'envisager l'&#233;criture avec ce qu'elle avait &#224; me transmettre de cette &#233;preuve que je ne pouvais qu'imaginer. Je crois que cette exp&#233;rience m'a demand&#233; de doser, faire des choix, de rentrer dans l'&#233;criture, mais aussi de la mettre parfois &#224; distance, comme si je portais un regard ext&#233;rieur au-dedans de la mati&#232;re. C'est encore bien confus comme sensation.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;11. &#199;a dit quoi des mains ?&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Des heures sans attente et le corps d&#233;fait de l'int&#233;rieur, comme en marge de lui-m&#234;me, inerte. Ne reste que l'habitude des mains. C'est dans cette usure pr&#233;matur&#233;e des souvenirs qu'il devient n&#233;cessaire de dire les mains, convoquer cette partie du corps qui exprime tout, se livre au c&#339;ur de la nuit ou peut-&#234;tre &#224; la lumi&#232;re tamis&#233;e du jour, dire les mains comme une histoire racont&#233;e dans la douleur d'un monde pourtant &#224; port&#233;e de main, dire les mains dans un froissement de tissu, un crois&#233; et d&#233;crois&#233; esth&#233;tique des doigts dans les replis d'une &#233;toffe soyeuse. Les mains, &#231;a dit tout ce que le reste ne dit pas, &#231;a dit ce qui se cache dans les silences, ce qui s'essouffle dans l'obscurit&#233; du soir et ne revient jamais. &#199;a dit l'inconsistance des mots un jour de pluie, &#231;a dit l'&#233;puisement du corps &#224; travers le reflet impitoyable du miroir, &#231;a effleure la beaut&#233; d'un soir d'&#233;t&#233; sous la tonnelle rouill&#233;e, &#231;a crie les silences &#224; peine dissous entre la peau distendue et les doigts d&#233;form&#233;s. Les mains, dans cet acharnement &#224; apprendre, &#224; sentir, &#224; explorer, &#231;a se souvient de chaque corps caress&#233;, quitt&#233;, de chaque larme essuy&#233;e, de chaque mensonge &#233;cart&#233;. Les mains comme un plaisir de r&#233;p&#233;tition, comme une prise au corps, une inscription peut-&#234;tre encore possible dans le dessin d'une voix. Le temps tourne, appelle des flux de vie, t&#233;moigne de son passage tandis qu'il inscrit sur la peau fl&#233;trie, sur le dos d'une main tachet&#233;e, la cartographie du delta d'un fleuve exotique. Les mains, &#231;a dit ce que ne dit pas les mots des jours pass&#233;s, pr&#233;sents et futurs, &#231;a raconte en silence une histoire inscrite dans le rythme du temps, &#231;a devient la m&#233;moire de tous, de chacun. Le corps s'en souvient et en fr&#233;mit encore.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Une entr&#233;e en mati&#232;re qui m'a demand&#233; un peu de r&#233;flexion. Comment aborder ce texte ? Et puis les mots sont venus, un peu dans le d&#233;sordre, se sont install&#233;s &#224; leur place. Les mains ont parl&#233; d'elles-m&#234;mes.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;9. fermer la porte&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4925&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il r&#232;gne dans cette pi&#232;ce un souffle d'abandon, comme un glissement d'attention sur les objets pr&#233;sents, une perte, un d&#233;sir profond de regarder ailleurs, de s'&#233;vader. Ici le temps est pass&#233;. Plus rien ne le retient, plus rien n'existe. Le regard se pose sur les murs, les meubles, les tapis, tout est devenu poussi&#232;re, transparent, muet, sans r&#233;sonance. L'absence s'inscrit comme une marque ind&#233;l&#233;bile sur les surfaces recouvertes de draps us&#233;s. C'est pour toujours, pour l'&#233;ternit&#233;, diraient certaines &#226;mes averties. M&#234;me les parfums se sont &#233;teints, volatilis&#233;s &#224; jamais. D'autres s'installeront plus tard, indiff&#233;rents, anonymes, plus capiteux ou plus fleuris, impalpables, d&#233;bordant le temps. Alors, il y aura peut-&#234;tre un autre lieu, un autre d&#233;cor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors le vent s'&#233;puise, l'horizon reste noir. &#192; l'int&#233;rieur, ce n'est que silence, un silence qui p&#232;se, qui prend &#224; la gorge, qui se tait. Ici, la temp&#234;te a &#233;clat&#233; bien avant l'annonce de cette perturbation estivale. Les murs s'en souviennent encore, c'&#233;tait comme hier. Vitres du salon bris&#233;es, vaisselle cass&#233;e, &#233;parpill&#233;e sur le sol de la cuisine, v&#234;tements diss&#233;min&#233;s un peu partout dans tout l'espace vital, m&#234;me dans la douche, valise &#233;ventr&#233;e, tapisserie d&#233;coll&#233;e, d&#233;chir&#233;e, livres &#233;ject&#233;s des rayons de la biblioth&#232;que et sur la table basse du salon, une feuille, le d&#233;but d'une lettre, quelques lignes assassines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'extr&#234;me bord de la vie, c'est comme une d&#233;chirure qu'il faut &#233;viter d'agrandir. Un &#339;il jet&#233; sur les derniers cartons soigneusement ferm&#233;s, &#233;tiquet&#233;s, une main qui s'&#233;gare sur les draps d&#233;pos&#233;s sur les meubles assoupis, retir&#233;s d&#232;s les premi&#232;res heures du jour demain. D'autres arriveront bient&#244;t. Des inconnus. Un moineau se cogne &#224; la fen&#234;tre, repart d'un coup d'aile maladroit, &#233;tourdi. Et c'est toute cette vue sur la plage, la promenade, la mer aux couleurs changeantes, cette douce beaut&#233; les soirs de temp&#234;te, l'habitude des senteurs iod&#233;es qui ne seront plus qu'un cadre lointain, inerte, &#233;puis&#233;. La vie attend ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Je suis partie de ce lieu qui me semblait d&#233;j&#224; &#233;voquer du myst&#232;re. C'est dr&#244;le, d&#233;j&#224; en l'&#233;crivant, il induisait quelque chose d'ind&#233;fini, de fluide, de curieux et je me posais des questions, formulais quelques hypoth&#232;ses. Voici le texte sur lequel je me suis attard&#233;e :
&lt;p&gt;Alors, il y aura un autre lieu, un autre d&#233;cor. L'&#233;t&#233; n'est pas arriv&#233;, pas encore. Au-del&#224; de la fen&#234;tre ferm&#233;e, la mer est enfouie dans les embruns. Dans l'appartement, les meubles ont &#233;t&#233; recouverts de draps. Les cartons soigneusement ferm&#233;s, &#233;tiquet&#233;s s'entassent dans l'entr&#233;e, sans laisser toutefois entrevoir un espoir d'avenir. Le vide prend &#224; la gorge. Bien s&#251;r, l'espace se redimensionne, se r&#233;organise, se restructure avec du rien, de l'attente. Un moineau se cogne &#224; la fen&#234;tre, repart d'un coup d'aile maladroit, &#233;tourdi. &#192; l'int&#233;rieur, le n&#233;ant, rien ne bouge, l'air stagne. Les miroirs ne refl&#232;tent plus la douce surprise des jours pass&#233;s, la joie inscrite en lettres de sable sur les vitres aux &#233;clats bleu p&#226;le, mais diffusent l'&#233;trange sensation que les murs se posent en fronti&#232;re. Dehors, le vent s'&#233;puise, l'horizon reste noir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier fragment essayait de convoquer une &#226;me absente des lieux, une personne d&#233;c&#233;d&#233;e, partie &#224; jamais. Tout s'efface.&lt;br/&gt;
Le deuxi&#232;me fragment tente de retracer les d&#233;g&#226;ts provoqu&#233;s par la col&#232;re d'un &#234;tre meurtri par le message contenu dans une lettre&lt;br/&gt;
Le troisi&#232;me fragment pourrait &#233;voquer un d&#233;m&#233;nagement, les derni&#232;res minutes pass&#233;es sur ce lieu juste avant de fermer d&#233;finitivement la porte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;8. Dedans, dehors&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;int&#233;rieur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La solitude des murs un matin. Une fen&#234;tre ouverte. Les rayons du soleil filtr&#233;s par un voile de tissus en lin clair. Un carr&#233; de lumi&#232;re point&#233; sur le parquet cir&#233;. C'est long le d&#233;placement de la lumi&#232;re naturelle sur la courbe invisible du temps quand on peine &#224; l'observer. Sans doute sa dissipation se fera-t-elle dans la p&#233;nombre du soir, clair-obscur en perdition &#233;tendu sur une ligne fuyante. Ne restera que le souvenir d'une douce caresse persistante aux confins d'une journ&#233;e d&#233;clinante. Seule, la chambre lov&#233;e dans l'opacit&#233; velout&#233;e du soir atteindra l'autre versant. L'attente. Celle qui plombe l'atmosph&#232;re d&#233;j&#224; rendue moite par le dernier orage de l'&#233;t&#233;. Celle qui se pose sur le crucifix au-dessus du lit recouvert d'un &#233;pais &#233;dredon en plume. Et au rez-de-chauss&#233;e une porte claque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;tage, une pi&#232;ce spacieuse, carr&#233;e, haute de plafond. Lumi&#232;re tamis&#233;e, une seule ouverture sur l'ext&#233;rieur. Aux murs, de la tapisserie aux motifs anciens, sombres, assortiment de rayures et de m&#233;daillons. La porte d'entr&#233;e s'ouvre sur un c&#244;t&#233; comme pour pr&#233;server une forme d'intimit&#233;. Deux miroirs se font face, l'un est pos&#233; au-dessus de la chemin&#233;e, l'autre, immense, occupe une grande partie du mur (3m de large x 4,20m de haut). &#192; c&#244;t&#233; d'un fauteuil, un cendrier sur pied. Sur un gu&#233;ridon, un vase avec des fleurs de saison, un paquet de cigarettes &#224; moiti&#233; ouvert. Sur une table recouverte d'une &#233;toffe effiloch&#233;e, un t&#233;l&#233;phone, un agenda et un tampon buvard en bois. Accroch&#233; au mur, un almanach de l'ann&#233;e 1947.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un hall d'h&#244;tel. C'est le soir. Il est tard. Le hall de l'h&#244;tel est vide et la nuit mange le silence. La nuit et ses &#233;nigmes hantent tout ce qui l'habite. Ce hall d'h&#244;tel, ce serait le souvenir d'une sonnette de comptoir, d'un bouquet de fleur sur un gu&#233;ridon &#224; l'entr&#233;e, d'un porte parapluie amphore cisel&#233; en cuivre ou celui d'un ascenseur capricieux. Qu'importe le lieu, l'&#233;poque, la saison, le hall d'un h&#244;tel le soir, tard, est toujours vide dans l'imaginaire collectif. Les marbres froids et silencieux veillent. Les tapis moelleux somnolent. L'escalier central se languit. C'est comme une bonne surprise cette r&#233;ception qui reprend vie au petit matin, les pas qui r&#233;sonnent, les valises qui s'entassent, les cl&#233;s qui tintent et la voix ferme du jeune crieur de journaux dans la rue, dehors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, il y aura un autre lieu, un autre d&#233;cor. L'&#233;t&#233; n'est pas arriv&#233;, pas encore. Au-del&#224; de la fen&#234;tre ferm&#233;e, la mer est enfouie dans les embruns. Dans l'appartement, les meubles ont &#233;t&#233; recouverts de draps. Les cartons soigneusement ferm&#233;s, &#233;tiquet&#233;s s'entassent dans l'entr&#233;e, sans laisser toutefois entrevoir un espoir d'avenir. Le vide prend &#224; la gorge. Bien s&#251;r, l'espace se redimensionne, se r&#233;organise, se restructure avec du rien, de l'attente. Un moineau se cogne &#224; la fen&#234;tre, repart d'un coup d'aile maladroit, &#233;tourdi. &#192; l'int&#233;rieur, le n&#233;ant, rien ne bouge, l'air stagne. Les miroirs ne refl&#232;tent plus la douce surprise des jours pass&#233;s, la joie inscrite en lettres de sable sur les vitres aux &#233;clats bleu p&#226;le, mais diffusent l'&#233;trange sensation que les murs se posent en fronti&#232;re. Dehors, le vent s'&#233;puise, l'horizon reste noir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;ext&#233;rieur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La mer. La mer et sa solitude. La mer et sa r&#233;alit&#233;. La mer derri&#232;re la dune de sable. L&#224;, pas l&#224;, ailleurs, jamais retrouv&#233;e. D'ici, la mer n'existe pas. Seule une br&#232;che sans fond au milieu du paysage. Absente &#224; elle-m&#234;me, elle ne r&#233;v&#232;le sa pr&#233;sence qu'au-del&#224; du mur de roseaux. De ce c&#244;t&#233;-l&#224;, seul le bruit des vagues est perceptible. Pass&#233; la v&#233;g&#233;tation, la mer se confond avec le ciel gris d&#233;lav&#233;, uniforme, inesth&#233;tique, et s'y refl&#232;te jusqu'&#224; s'y perdre. Au loin, la ligne d'horizon d&#233;mat&#233;rialis&#233;e, d&#233;sorganise la vue, d&#233;place les convictions, interroge l'ind&#233;finissable. Puis la mer regard&#233;e, la mer pench&#233;e dans un cadre, la mer abandonn&#233;e et oubli&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette maison, elle appara&#238;t plusieurs fois sur des photographies en noir et blanc entre 1940 et 1941. Toujours plus ou moins le m&#234;me clich&#233;, plus ou moins le m&#234;me angle de prise de vue. &#192; croire qu'elle h&#233;sitait &#224; se livrer autrement que de trois quarts. Pour indice, un lieu, une adresse inscrite au crayon derri&#232;re une photo : 32, rue des fen&#234;tres vertes &#224; Lisbonne. C'&#233;tait une pension de famille. Le monde basculait et c'est un large escalier en pierre comptabilisant cinq marches toutes lisses, &#233;vas&#233;es &#224; la base, r&#233;tr&#233;cies sur le perron devant la double porte principale, qui attire l'&#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc ici que repose une partie des vestiges du pass&#233;, dans cette immense demeure de deux &#233;tages aux volets aujourd'hui clos. Et s'il ne reste plus d'espoir pour la reconqu&#233;rir, si cela para&#238;t inadapt&#233;, d&#233;risoire, artificiel, pourquoi y revenir ? Ne pourrait-on pas la laisser s'&#233;teindre dans l'amn&#233;sie familiale, d&#233;truire les preuves de son existence que sont les photographies, les souvenirs, &#233;garer sans appr&#234;t le chemin qui m&#232;ne vers elle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gare, un b&#226;timent rectangulaire &#233;tendu sur un &#233;tage &#224; quelques m&#232;tres des rails de chemin de fer. Entre, le quai. Pins-et-Justaret peut-on lire sur le mur en lettres capitales de part et d'autre de la b&#226;tisse. En fa&#231;ade, deux immenses portes vitr&#233;es, un banc en bois et, accroch&#233;e perpendiculairement au mur, une horloge ronde. Autour, la campagne. Sur le c&#244;t&#233;, un potager d&#233;limit&#233; par une palissade de fortune, de l'ombre sous les arbres, une table dress&#233;e o&#249; il faisait bon d&#233;jeuner l'&#233;t&#233;. Pas loin, &#224; moins d'un kilom&#232;tre, coule l'Ari&#232;ge. C'&#233;tait apr&#232;s la guerre, la deuxi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Un environnement construit petit-&#224;-petit, picor&#233; au fil d'une m&#233;moire fragile, instable, rapport&#233;e, invent&#233;e, puis&#233;e un peu plus loin. Des images, des sensations, des bribes de dedans de dehors me sont revenues et c'&#233;tait bien.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;7. Les possibles de demain&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; soupira en silence. Il ne sait pas encore qu'il lui faut &#234;tre fort pour affronter les m&#233;andres de son existence. Il a deux ans et ressent de la tristesse, celle de sa m&#232;re. Il voit sans voir la silhouette de son p&#232;re s'&#233;loigner sur le quai de la gare. Il ne sait pas encore que cet instant ressemble &#224; une derni&#232;re fois. Il a quatre ans et entend un cri de douleur comme un d&#233;chirement &#224; peine amorc&#233;, artificiel, appara&#238;t un vide dans l'image, plus rien ne sera comme avant. Il per&#231;oit cependant une zone impr&#233;cise o&#249; se dessine les possibles de demain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; d&#233;versa son d&#233;sarroi par fragments. Il perd la r&#233;alit&#233; paternelle au travers d'une attente interminable. Il oublie les contours de son visage qui s'effacent peu &#224; peu, le son de sa voix, son odeur famili&#232;re dispara&#238;t dans une pri&#232;re &#224; l'au-del&#224;. Il perd sa trace. Il vit d&#233;sormais &#224; Toulouse. Il pense pouvoir survivre &#224; cette absence. Il d&#233;sapprend l'autorit&#233; du p&#232;re. Il accepte l'id&#233;e que son g&#233;niteur ne reviendra plus. Il apprend &#224; aimer son successeur et peut-&#234;tre &#224; le consid&#233;rer comme un p&#232;re. Il est heureux d'avoir c&#233;d&#233; &#224; cette option.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; serra les dents. Il est pupille de la nation. Il quitte sa m&#232;re et ses deux s&#339;urs et poursuit son &#233;ducation en Auvergne, certainement &#224; Billom, dans un ancien &#233;tablissement j&#233;suite. Il devient enfant de troupe. Il apprend la discipline, &#224; vivre en communaut&#233;, &#224; se laver &#224; l'eau froide dehors en plein hiver, &#224; bien &#233;crire et bien s'exprimer, la courtoisie et la m&#233;canique. Il teste le courage, l'insouciance, la responsabilit&#233;, la comp&#233;tition sans jamais accorder plus d'attention qu'il n'en faut aux obstacles de l'existence. Il r&#234;ve qu'un vent de sable chaud lui fouette les joues. Il collecte les gestes de sa vie. Il esp&#232;re sans doute &#233;loigner les instants de doute. Il arpente les chemins du savoir. Il tente de devenir un jeune homme bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; prit son envol. Il s'engage pour cinq ans dans l'arm&#233;e. Il est sous-officier au camp d'instruction de Cazaux. Il devient ouvrier a&#233;ronautique puis m&#233;canicien d'avion. Il se glisse et s'installe un peu plus chaque jour dans sa vie. Il joue au rugby les dimanches. Il essaie de ne pas oublier d'o&#249; il vient. Il fr&#233;quente les bals de la r&#233;gion. Il flirte avec des filles, partage des boissons alcoolis&#233;es avec ses camarades, rit, s'&#233;panouit. Il &#233;crit &#224; sa m&#232;re. Il envoie des souvenirs &#224; ses s&#339;urs. Il se fait lui-m&#234;me un tatouage au-dessus du poignet gauche, dans l'int&#233;rieur de l'avant-bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; se tourna vers Marguerite. Il tombe amoureux d'un visage, d'une silhouette, d'une voix, d'un sourire rieur, d'un parfum de peau et se dit qu'il est pr&#234;t pour faire de son avenir ramass&#233; tout entier dans une unique projection une complicit&#233; durable. Peut-&#234;tre marche-t-il &#224; c&#244;t&#233; d'elle sur le bord de la route, savourant sa pr&#233;sence, l'esquisse d&#233;licate d'un premier rapprochement, l'&#233;bauche des premiers troubles, du premier baiser, lui vers elle, elle vers lui, pas trop loin, pas trop pr&#232;s, dans la fusion de l'instant et l'alchimie miraculeuse des sens. Peut-&#234;tre parlent-ils d'&#233;vasion, quitter cette terre familiale pour elle, affronter les courants a&#233;riens pour lui, saisir le vaste monde et dessiner leur trajectoire aussi loin que possible. Il lui murmure &#224; l'oreille son amour avec cette &#233;l&#233;gance &#224; la foi inn&#233;e et discr&#232;te d'un homme aux sentiments pudiques et aux gestes pr&#233;venants.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
J'ai rumin&#233; la consigne une journ&#233;e enti&#232;re sans rien &#233;crire. J'ai pass&#233; en revue certains personnages et je me suis arr&#234;t&#233;e sur celui d'Andr&#233;, le fils d'Auguste, c'&#233;tait le moment.
&lt;p&gt;Encore plein de choses &#224; &#233;crire, mais j'ai pr&#233;f&#233;r&#233; en rester l&#224; pour le moment. Juste amorcer le texte, le laisser reposer, puis y retourner plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. Ceux d'avant&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Auguste est n&#233; le 30 octobre 1885 &#224; Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne). Il se situe au milieu d'une fratrie de cinq enfants, Anne, Jeanne Marie, Marguerite Anne et G&#233;raud. Sa m&#232;re, Jeanne, &#233;tait m&#233;nag&#232;re et son p&#232;re, Guillaume, cultivateur. Le 10 juillet 1909 lors de son mariage avec Marie Antoinette Pauline &#224; Lafox (Lot-et-Garonne), il &#233;tait employ&#233; &#224; la Compagnie des chemins de fer du Midi &#224; Valence d'Agen. Marie lui a donn&#233; trois enfants, Jeanne Odette (1910-1975), Andr&#233; Georges (1912-1989) et Marguerite Laure (1914-1987). Il a &#233;t&#233; rappel&#233; &#224; l'activit&#233; &#224; la 7&#232;me section des chemins de fer de campagne le 10 ao&#251;t 1914. Il est mort &#224; l'h&#244;pital temporaire n&#176;1 de Zeitenlik (Gr&#232;ce) des suites de paludisme le 27 juillet 1916 et inhum&#233; dans le cimeti&#232;re fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marie Antoinette Pauline est n&#233;e le 24 janvier 1892 &#224; Auch (Gers). Elle est d'origine espagnole. Son p&#232;re, Paul, &#233;tait n&#233; &#224; Monzon. Il &#233;tait terrassier. Sa m&#232;re Th&#233;r&#232;se Jeanne &#233;tait n&#233;e &#224; Villefranche d'un p&#232;re lui aussi espagnol d&#233;c&#233;d&#233; &#224; Unarre six mois apr&#232;s sa naissance. Marie est la quatri&#232;me d'une fratrie de six enfants. Son fr&#232;re a&#238;n&#233;, Paul Joseph, enfant ill&#233;gitime, a &#233;t&#233; reconnu par Paul lors de son mariage avec Th&#233;r&#232;se en 1886 &#224; Auch. Marius &#201;tienne a &#233;t&#233; port&#233; disparu le 22 ao&#251;t 1914 sur le front belge &#224; Anloy. Marie Antoinette a v&#233;cu quatre mois et a laiss&#233; son nom &#224; la suivante (lourd h&#233;ritage), &#171; notre &#187; Marie. Henri, gri&#232;vement bless&#233; en juillet 1916, est d&#233;c&#233;d&#233; &#224; l'&#226;ge de 39 ans et &#201;mile s'est &#233;teint &#224; l'&#226;ge de 90 ans &#224; Agen. Marie avait 17 ans lorsqu'elle s'est mari&#233;e avec Auguste. Elle a eu son premier enfant &#224; l'&#226;ge de 18 ans, le deuxi&#232;me &#224; 20 ans et le dernier &#224; 22 ans, deux mois avant le d&#233;part d'Auguste &#224; la guerre. Deux ans plus tard, elle &#233;tait veuve de guerre et ses trois enfants pupilles de la Nation.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;crire ces derniers textes, je n'ai pas eu besoin de trouver des noms, ils &#233;taient l&#224;, bien r&#233;els, regroup&#233;s dans l'arbre g&#233;n&#233;alogique. Me suis aussi beaucoup, beaucoup rapproch&#233; du livre de Mich&#232;le Audin, &lt;strong&gt;Oublier Cl&#233;mence&lt;/strong&gt; pour la pr&#233;sentation ci-dessus. Inventaire : pas d'autres Auguste dans la g&#233;n&#233;alogie familiale. En revanche, Anne est le pr&#233;nom de la m&#232;re de Jeanne et Jeanne Marie est aussi le pr&#233;nom de la m&#232;re de Guillaume qui, lui, porte le pr&#233;nom de son oncle c&#244;t&#233; paternel. Des Marie, il y en eu plein, mais la plus proche est une tante de Jeanne. Pas de Marguerite, ou pas trouv&#233;, mais elle a donn&#233; son pr&#233;nom &#224; Marguerite Laure. Puis un G&#233;raud, le grand-p&#232;re paternel de Guillaume. Il y a aussi Thomas, p&#232;re de Guillaume, n&#233; au d&#233;but du XIX&#232;me si&#232;cle qui tient son pr&#233;nom de son grand-p&#232;re maternel, p&#232;re de Catherine ; Pierre mari&#233; en premi&#232;res noces &#224; Marie en 1785 ; &#201;tienne d&#233;c&#233;d&#233; avant 1792 tout comme sa femme, Jeanne ; tous des cultivateurs. Cette liste n'est qu'un d&#233;but et ne repr&#233;sente qu'une branche de la lign&#233;e paternelle&#8230; de quoi faire tourner la t&#234;te !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les &#233;crits de fiction pure, utilisation le plus souvent des pronoms &#171; il &#187; et &#171; elle &#187;, avec une pr&#233;dilection pour ce dernier, pourquoi ? Une astuce pour mettre le personnage &#224; distance ou une ruse pour glisser dans sa peau sans laisser de traces. J'ai aussi des &#233;crits o&#249; les personnages sont nomm&#233;s, comme ce micro roman qui se situe en Lettonie : Stepan, Ada, Igor, Marina, F&#233;dor, V&#233;ra, Anna, Alexandre et Moukine. Que dire de ces noms ? Je me souviens les avoir trouv&#233;s dans une liste de pr&#233;noms et dans l'optique de faire un bon choix, je m'&#233;tais document&#233;e sur leur signification. J'ai aussi retrouv&#233; le nom de Dacha Tchebarov, personnage d'une vie br&#232;ve &#233;crite en 2008. Il y a aussi Samora, jeune africain, dont j'ai &#233;crit l'histoire sous la forme d'un r&#233;cit jeunesse ; puis Maria Elena Ruiz, une danseuse de tango &#224; Buenos Aires ; Violette, une photographe de passage &#224; Johannesburg ; Louison, dit Mamichou, mari&#233;e &#224; Albert dont la fille, Marie Lou (celle de Polnareff ?), avait une enfant du nom de Lili Rose (Depp ?) ; Marie Des Moines (nom d'une ville aux USA), Jaya Bhavana&#8230; beaucoup de pr&#233;noms f&#233;minins et une ouverture sur le monde. &#192; creuser en effet !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. Printemps 1916&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Loin des regards, Marie guette le passage du facteur. Et &#224; ce stade de leur histoire, on peut supposer que Marie &#233;crit &#224; Auguste depuis sa mobilisation en ao&#251;t 14, qu'elle lui d&#233;crit les longues journ&#233;es empreintes de son absence et qu'Auguste, en retour, lui r&#233;pond, lui &#233;crit &#224; l'encre violette sur des cartes postales aux images fig&#233;es qui trainent dans leur sillage le go&#251;t amer d'un autre monde. Bien s&#251;r, Auguste sait trouver les mots pour apaiser Marie, pour la rassurer sur son quotidien, suffisamment pour la laisser libre d'imaginer sans trop se laisser submerger par la rude r&#233;alit&#233;. Il trouve les mots. Ceux qui lui manqueront dans quelques mois, quelques semaines, ceux qui lui &#233;chapperont. Mais pour le moment, elle attend, elle esp&#232;re. Elle est gorg&#233;e d'espoir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tout le jour, Auguste attend ce moment avec impatience, respire au rythme de ses esp&#233;rances, cherche quelque chose &#224; quoi se raccrocher. Il attend avec une pointe d'angoisse la distribution du courrier, comme s'il avait besoin de se m&#233;nager des silences, comme s'il pouvait r&#233;duire la distance juste avec des mots. Le temps est orageux, il fait lourd. Il est &#224; l'affut d'un signe qu'il pourrait interpr&#233;ter comme une promesse. Celle de lire les paroles r&#233;sonnantes de Marie.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si le temps reste au beau, une lettre arrivera. Voil&#224; ce que pense Marie. Les lettres traversant les paysages lointains aiment voyager sous le soleil. C'est &#231;a ! Elle veut y croire, ne pas &#234;tre d&#233;&#231;ue, car elle sent que l'absence d'Auguste la ronge petit &#224; petit et dans ces moments o&#249; l'intime la submerge, elle devine le vide qui s'installe &#224; l'int&#233;rieur. Au d&#233;but, elle s'est &#233;tonn&#233;e de son endurance, si nouvelle si inattendue. Au d&#233;but, elle a m&#234;me souhait&#233; mettre &#224; distance les jours d'impatience pour trouver un apaisement en marge de ce monde d&#233;fait, chaotique. Au d&#233;but, elle a gard&#233; au fond d'elle-m&#234;me le souvenir pr&#233;cieux des jours d'avant, et &#231;a la faisait rire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est seulement en croisant le regard inexpressif du vaguemestre qu'Auguste comprend qu'aujourd'hui sera un jour sans courrier, pour tous. Une chape de plomb tombe sur le camp de Zeitenlik, le silence s'installe pour un temps et plonge les &#226;mes bless&#233;es dans un monde de sauvegarde. C'est le moment o&#249; chacun ressort ses vieilles lettres, les relit encore et encore pour se convaincre que tout va bien, pour imaginer les nouvelles qui auraient pu arriver, pour ne pas tomber dans l'oubli des proches si loin d'ici, si pr&#233;sent dans le c&#339;ur. Assis &#224; m&#234;me la terre, c'est la premi&#232;re lettre de Marie qu'Auguste tient dans sa main.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; quoi ressembleraient les premiers mots &#233;crits par Marie ? Dans l'ombre de la feuille, se dessine une autre part d'elle-m&#234;me, se d&#233;plie un espace vierge de toutes blessures dans lequel elle pourrait imaginer un ailleurs diff&#233;rent que celui d&#233;crit par Auguste, un monde dans lequel ils pourraient s'&#233;vader, se retrouver. Et sans doute, sa vie pourrait ressembler &#224; un r&#234;ve &#233;veill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand il regarde la trace de l'encre laiss&#233;e sur le papier, Auguste n'en peut plus d'attendre. Les lettres se croisent parfois dans l'ordre, souvent dans le d&#233;sordre laissant des interrogations se perdre dans le n&#233;ant et des r&#233;ponses isol&#233;es se d&#233;tacher de la r&#233;alit&#233;. Il trace soigneusement ses lettres comme pour laisser &#224; marie l'opportunit&#233; de lire entre chaque mot et d'en faire une conversation o&#249; tout ne peut &#234;tre racont&#233;. Aussi, il sait le courage de Marie, il sait ce qu'elle tait. De son c&#244;t&#233;, les moments de d&#233;sarrois, de d&#233;b&#226;cle int&#233;rieure, il les garde pour lui. Il tient &#224; l'&#233;pargner.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;7&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il reste le souvenir d'Auguste et son odeur sur sa veste toujours suspendue au crochet derri&#232;re la porte. Marie pense qu'il la remettra plus tard quand il rentrera &#224; la maison. Pour l'heure, elle relit sa derni&#232;re lettre et &#224; travers les mots, c'est la voix d'Auguste qu'elle entend. Encore. Car apr&#232;s tous ces mois de s&#233;paration, elle s'oblige &#224; se souvenir, &#224; forcer sa m&#233;moire pour accumuler des images, des sons, des odeurs, assembler ce qui lui apparait des d&#233;tails et recommencer tous les jours pour ne pas perdre ce qui lui reste de lui.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;8&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que le visage ferm&#233; d'Auguste fait croire &#224; un jour sans nouvelles, sans colis. Peut-&#234;tre entame-t-il une conversation imaginaire avec Marie, un exercice qui lui demande de la concentration, qui exige qu'il formule lui-m&#234;me ses r&#233;ponses &#224; elle avec ses mots &#224; lui. Peut-&#234;tre a-t-il pens&#233;, ce soir-l&#224; ou un autre, ou peut-&#234;tre pas, couch&#233; sur son lit de camp, esp&#233;rant pendant un laps de temps la fin de cette absurdit&#233;, &#224; lui &#233;crire une lettre o&#249; l'attente d'un retour encore hypoth&#233;tique ne soul&#232;ve pas encore tout &#224; fait l'inqui&#233;tude ni trop d'espoir, mais laisse subsister, sur un fond d'exotisme, un d&#233;sir bien r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;9&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pendant plusieurs mois, Marie se demande si un jour elle reverra Auguste, si sa vie reprendra &#224; l'endroit m&#234;me o&#249; elle a &#233;t&#233; suspendue, si ses enfants grandiront avec leur p&#232;re. Elle doute. Encore aujourd'hui, ces questions hantent ses soir&#233;es o&#249; lentement elle laisse le sommeil l'envahir et quand elle s'endort enfin, les mots d'Auguste viennent la cueillir, comme s'ils &#233;taient pr&#233;sents, observateurs immobiles, dans le coin sombre de sa m&#233;moire. Quand le poids du ciel deviendra plus l&#233;ger et qu'elle se l&#232;vera les cheveux tout &#233;bouriff&#233;s, le sourire au coin des l&#232;vres, elle saura peut-&#234;tre ce qui l'attend.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;10&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ils savent qu'il leur faudra &#234;tre patients, affronter la distance, accepter l'&#233;puisement des mots, des phrases, accepter les silences bavards, l'encre qui s'efface. Alors, dans l'attente de demain, ils patientent, ils s'offrent ce temps-l&#224;, ces moments choisis dans l'intime de soi. Les lettres se croisent, se d&#233;croisent, se perdent et s'usent, mais au fond d'eux-m&#234;mes, au seuil de leur m&#233;moire chaotique, les beaux souvenirs les bercent, sans compter que les nuits o&#249; Auguste pense &#224; Marie, Marie tend l'oreille et on peut l'imaginer heureuse.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Il m'a fallu du temps pour me glisser dans cette proposition, trouver son rythme, j'ai maintes fois &#233;t&#233; coup&#233;e dans mon &#233;lan, mais Marie et Auguste m'ont beaucoup aid&#233;e.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;4. Auguste&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4919&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;variation ton doux&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Camp retranch&#233; de Salonique, le 23 avril 1916&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici, le temps semble tourner sur lui-m&#234;me, puis s'&#233;tirer jusqu'&#224; l'ennui. J'imagine Auguste, en retrait de ses compagnons, envelopp&#233; par une profonde solitude, profitant d'un moment d'apaisement entre deux corv&#233;es. Ici, l'avenir se refl&#232;te dans un ciel aux contours trompeurs o&#249; seule la gifle du soleil brulant en plein visage le renvoie au moment pr&#233;sent. Ici, il faut &#234;tre fort pour subir la monotonie de son existence, accepter sa d&#233;risoire condition, surmonter l'attente. Auguste se languit de chez lui et pour ne pas devenir fou il roule dans sa bouche les mots qui ne veulent plus sortir. &#171; Quand donc nous dira-t-on de nous en retourner chez nous ? &#187; Il sait qu'il a d'autres moments &#224; vivre, loin d'ici, ailleurs, en suivant la ligne du couchant. Alors, combien de temps avant d'obtenir une permission, combien de temps avant de monter sur un bateau, de revivre l'insupportable travers&#233;e entre tangage et roulis o&#249; la mer, aux teintes changeantes, rec&#232;le dans son antre les mines meurtri&#232;res de l'ennemi, combien de temps avant de se blottir dans les bras de Marie, s'enivrer de son doux parfum aux senteurs fruit&#233;es et de sa voix encore teint&#233;e d'intonations color&#233;es &#233;manant de l'autre versant des Pyr&#233;n&#233;es ? Combien de semaines pour r&#233;aliser que la vie qu'il avait r&#234;v&#233;e avant ne sera plus envisageable apr&#232;s, mais peut-&#234;tre se trompe-t-il. Combien de jours pour oublier la lettre qui n'est toujours pas arriv&#233;e peut-&#234;tre jamais partie, elle aurait pourtant d&#251; arriver, m&#234;me si les communications sont lentes, m&#234;me si certaines lettres se perdent dans les eaux profondes de la m&#233;diterran&#233;e, m&#234;me si le temps n'y fait rien. Durant les premiers mois de l'ann&#233;e 1916, il se peut qu'avec Marie ils se soient &#233;crit. Un peu, beaucoup, tous les jours. Qui pourrait encore en t&#233;moigner ? &#192; travers la moustiquaire, le vent s'engouffre sous la toile de tente, un vent chaud, beaucoup trop chaud. Une fois ce temps pass&#233; que restera-t-il de ce moment suspendu, vol&#233; &#224; la vie ? Ici, la monotonie des heures creuses rythme les journ&#233;es de ces combattants devenus des travailleurs temporaires dont l'occupation principale consiste &#224; ass&#233;cher les marais alentours et cr&#233;er des potagers dont les l&#233;gumes viendront agr&#233;menter leur maigre pitance quotidienne. Auguste a-t-il &#233;t&#233; un de ces &#171; jardiniers de Salonique &#187; ? A-t-il compar&#233; cette terre &#224; celle cultiv&#233;e par sa famille dans le Tarn-et-Garonne entre Castelsarrasin et Montauban ? La nuit, a-t-il ressenti la peur lorsque les Zeppelins larguaient des bombes sur Salonique endormie. Pour le moment, il attend, chasse d'une main d&#233;sabus&#233;e une nu&#233;e de moustiques qui sifflent &#224; ses oreilles. Il attend patiemment le passage du vaguemestre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;variation ton dur&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;R&#233;siste.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Le ton dur me r&#233;siste, je gal&#232;re. Je le laisse de c&#244;t&#233; pour le moment, mais j'esp&#232;re y revenir plus tard. Quant au ton doux, je dirais que le texte s'est d&#233;pli&#233; de mani&#232;re plus g&#233;n&#233;reuse&#8230; &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;3. un train pour Lisbonne&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;rythme roman&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;11 janvier 1940. C'est &#224; ce moment-l&#224; qu'elle a r&#233;alis&#233; qu'elle partait, l&#224;, &#224; cet endroit m&#234;me, sur le quai de la gare Saint-Jean. Dans ce petit matin glacial, ils n'&#233;taient pas nombreux &#224; attendre. Bien s&#251;r, son fr&#232;re avait d&#251; l'accompagner et la soulager en portant ses deux valises d&#233;bordant du peu qu'elle pouvait emporter. Ses deux jeunes enfants, les yeux encore remplis de sommeil, lui donnaient la main comme s'il ne fallait surtout pas rompre ce lien, rester ensemble &#224; tout prix et si proche les uns des autres. Avec le temps, combien de fois revivra-t-elle cet instant d'abandon, ce moment de solitude qui pr&#233;c&#232;de celui des grandes d&#233;cisions. Et les regards, ceux qui s'accrochent, mais se taisent &#224; force d'avoir trop sugg&#233;r&#233;. Les mouchoirs. Et au fond de soi la panique qu'on se doit d'&#233;touffer, car ce n'est ni le lieu ni le moment. La refouler. Quand le train de nuit de Paris entre en gare, c'est tout l'espace baignant sous l'immense verri&#232;re, qui fr&#233;mit. Sans doute scrute-t-elle le ciel &#224; l'affut d'un signe r&#233;confortant avant de s'embarquer sur un trajet qu'elle appr&#233;hende d&#233;j&#224;. Ne pas partir maintenant, apr&#232;s la longue attente du passeport, de l'autorisation de sortie du territoire, des visas, des permis de transiter, ce serait se r&#233;signer, renoncer, c&#233;der. Longtemps apr&#232;s ce voyage, dans les instants de solitude d'o&#249; resurgissent les souvenirs, les images de cette travers&#233;e persisteront. Pour le moment, ils montent dans le train, s'installent du mieux qu'ils le peuvent dans cet inconfort qu'elle avait sous-estim&#233;. Pendant quatre jours, ils vont voyager &#224; travers l'Espagne et le Portugal, avant de rejoindre Casablanca en avion. Si Marguerite devait d&#233;j&#224; ressentir une profonde fatigue l'envahir qu'en &#233;tait-il de ses gar&#231;ons, S. quatre ans et demi et le petit dernier, J.-C. &#224; peine 21 mois ? Pour l'instant, berc&#233;s par le bruit r&#233;gulier du train, ses fils s'&#233;taient assoupis sur la banquette. Voyageurs anonymes parmi d'autres voyageurs anonymes. &#192; pr&#233;sent, ce qu'elle pourrait &#233;voquer de ce qui ressemblait de loin &#224; une escapade, une fuite en avant, ce qu'elle pourrait &#233;voquer, c'est cette impression passag&#232;re d'un long enfoncement dans l'&#233;paisseur du temps, que chaque &#233;tape viendrait ponctuer jusqu'&#224; la fronti&#232;re espagnole. Les gares d&#233;filent : Dax, Saint-Vincent-de-Tyrosse, Le Boucau, Bayonne, Les Deux-Jumeaux, Hendaye. Encore quelques m&#232;tres et de l'autre c&#244;t&#233; de La Bidassoa ce sera Ir&#250;n. La gare est sombre, mal &#233;clair&#233;e. D'un coup, elle s'est lev&#233;e, &#233;cartant le voile du doute, le d&#233;sir fugace de rebrousser chemin. Les gar&#231;ons ont lev&#233; sur son visage tendu leurs petits yeux interrogateurs. Elle a regroup&#233; leurs affaires. Un dernier regard en arri&#232;re avant de quitter le wagon et de se pr&#233;senter &#224; la police des fronti&#232;res. Puis l'attente, celle qui ronge, celle o&#249; les silences se m&#233;langent, celle des regards perdus, fuyants, qui se lient aux regards inquisiteurs des autres voyageurs. Ces regards qui troublent sont intimit&#233; et lui rappellent qu'ici, elle est d&#233;sormais une &#233;trang&#232;re m&#233;pris&#233;e. Ici, le regard est provoquant, l'insulte facile. Qu'importe, il y a un temps pour la fiert&#233; et un autre pour se glisser dans l'ombre de soi-m&#234;me. Il va falloir patienter, le train de nuit en partance pour Lisbonne ne part pas tout de suite. &#192; l'int&#233;rieur, le froid d'hiver est p&#233;n&#233;trant. On peut imaginer que les enfants se blottissent contre elle en se d&#233;lectant de son odeur famili&#232;re, r&#233;clament leur gouter, un peu d'attention. Et soudain, un coup de sifflet et le train s'&#233;branle enfin.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;rythme nouvelle&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;11 janvier 1940. Quand, au petit matin le train est parti, a quitt&#233; le quai de la gare Saint-Jean, sans doute as-tu ferm&#233; les yeux et exauc&#233; une pri&#232;re. Tu sais que tu en auras besoin. Ext&#233;nu&#233;e par l'agitation de ces deux derniers jours o&#249; tu as d&#251; arpenter la ville pour r&#233;cup&#233;rer ton passeport et obtenir l'autorisation de sortie du territoire, les visas, le permis de transiter, et l'achat des billets de train, tu es maintenant seule avec tes deux jeunes enfants insouciants, berc&#233;s par le bruit r&#233;gulier du train. Le paysage d&#233;file, les gares aussi. Tu tentes d'&#233;chapper pour quelques minutes aux heures sombres qui t'attendent, de te fondre dans le gris du ciel. Le train entre en gare d'Irun, il est temps de regrouper les affaires pour te pr&#233;senter &#224; la police des fronti&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Pour cette proposition #3, j'avoue que je me suis mieux install&#233;e dans le texte long. Pourquoi ? Difficile &#224; cerner. Peut-&#234;tre que j'y ai trouv&#233; un rythme, un sens, l'&#233;cho du pass&#233;. Peut-&#234;tre que ce texte se devait d'&#234;tre ainsi, avec ses maladresses et ses failles, avec sa propre musique, celle d'un d&#233;part, d'une ville que l'on quitte ou plut&#244;t d'une vie qui part se d&#233;plier ailleurs, qui suis son destin.
&lt;p&gt;La mati&#232;re ? Je n'ai pas eu besoin de chercher bien loin. Ce d&#233;but d'histoire, cette parenth&#232;se de vie, est celle de ma grand-m&#232;re. Elle s'est impos&#233;e d'elle-m&#234;me, je l'ai juste aid&#233;e &#224; ressortir de l'oubli, un peu, si peu&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au texte court, il ne m'a pas vraiment parl&#233;. J'ai bien tent&#233; de le sauver, mais je n'ai pas su lui donner l'&#233;toffe qu'il aurait d&#251; avoir. Tout &#233;tait peut-&#234;tre dit ailleurs, &#233;puis&#233;. Je n'ai pas su lui offrir la chance d'exister, m&#234;me en utilisant le &#171; tu &#187;. &#192; repenser.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;2. le ciel est-il devenu gris ?&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes dans les ann&#233;es 1910. Marie attend. Elle attend comme on attend un enfant, le troisi&#232;me, certainement dans un moment suspendu, hors temps, dissout dans la fra&#238;cheur des douces soir&#233;es de mai. Elle attend, son enfant et celui d'Auguste, mais ne sais pas que sa vie va tr&#232;s vite basculer vers un &#233;pisode bien sombre, elle ne sait pas encore, elle ne sait rien, elle va savoir tr&#232;s vite. En attendant, il y a quelque chose d'&#233;mouvant &#224; entendre le premier cri d'un nourrisson. Et puis quelques semaines s'&#233;coulent et la grande Histoire se r&#233;veille, secoue la population, arrache les hommes &#224; leur foyer. Auguste monte dans un train, rejoint sa garnison. Peut-&#234;tre le ciel est-il devenu gris, d'un gris sans &#226;me, insipide, d'un jour qui n'en finit pas d'emporter les &#234;tres aim&#233;s vers des matins incertains. Du dehors, il y a ce moment d'une intensit&#233; extr&#234;me o&#249; le jeune soldat envoy&#233; sur le front d'Orient y trouve en juillet 1916 sa s&#233;pulture &#224; jamais d&#233;sign&#233;e par un num&#233;ro, 960. &#171; Mort pour la France &#187; peut-on lire dans son livret militaire, aujourd'hui archiv&#233; sur le site M&#233;moires des hommes du Minist&#232;re des arm&#233;es. Si Marie s'est arr&#234;t&#233;e de vivre sur ce quai de gare, j'aimerai savoir jusqu'&#224; quand. A quelle &#233;poque a-t-elle, tel le ph&#233;nix renaissant de ses cendres, &#224; quelle &#233;poque a-t-elle port&#233; son regard bleu acier vers un avenir plus prometteur, essayant de remplacer un absent qui jamais ne pourrait vieillir &#224; ses c&#244;t&#233;s. Je n'ai retrouv&#233; dans les souvenirs de famille qu'une photographie d'Auguste, unique vestige &#224; jamais inscrit dans la m&#233;moire volage des vivants. Une photo carte postale sur laquelle il avait rev&#234;tu sa tenue militaire et qui &#233;tait rest&#233;e cach&#233;e au fond d'un tiroir puis avait migr&#233;, par je ne sais quel miracle, jusqu'&#224; moi. C'est &#224; ce moment-l&#224; peut-&#234;tre, au milieu de l'oubli simul&#233;, que le regard de Marie a rencontr&#233; la suite de son histoire. Peut-&#234;tre lui arrive-t-il parfois de visualiser ce que sa vie aurait pu &#234;tre si son soldat lui &#233;tait revenu, peut-&#234;tre que c'est cela que Marie aura tant de mal &#224; accepter, cette absence de corps qui questionne, qui creuse un espace innommable. Peut-&#234;tre n'ont-ils pas su se dire au revoir sur ce quai de gare o&#249; tout s'est jou&#233; sans qu'ils n'en sachent jamais rien. Peut-&#234;tre qu'ils n'ont pas su, un geste avort&#233;, un regard fuyant &#233;vitant le trop plein d'&#233;motion, un manque d'intimit&#233;, trop de pression autour d'eux. Peut-&#234;tre que ce baiser vol&#233; comme un pr&#233;sage du manque &#224; venir a mal &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233; laissant derri&#232;re lui un go&#251;t de trop peu. Peut-&#234;tre que la vie devait se poursuivre dans le souvenir. Peut-&#234;tre ne l'a-t-elle pas souhait&#233;. C'est le soir et Marie se demande peut-&#234;tre si le jour d'apr&#232;s a d&#233;j&#224; commenc&#233;. C'est une bien sombre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
J'ai laiss&#233; les choses s'agiter dans ma t&#234;te, j'ai relu la consigne. Suis partie sur une fausse piste, puis quelque chose est venu de loin, c'est impos&#233;, j'ai suivi le fil. Cette histoire me parlait, peut-&#234;tre parce qu'elle fut tue dans la famille. Alors, je ne sais pas si j'ai bien appliqu&#233; la consigne de d&#233;part&#8230; le bloc, oui, il est l&#224; ! la distance certainement, je n'ai &#233;crit que ce que je savais, c'est-&#224;-dire presque rien. Quant &#224; la tension, elle n'est peut-&#234;tre pas perceptible, si peu, dans le non-dit&#8230; ?
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;1. &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a celle qui monte quatre &#224; quatre les marches du m&#233;tro de la station Shibuya, atteint la sortie, essouffl&#233;e, jette un regard en biais vers la statue du chien, Hachik&#244;, et ne sait pas encore qu'elle va devenir le t&#233;moin principal d'une sc&#232;ne de crime. L&#224;, le d&#233;cor est plant&#233;. Alors c'est l&#224; que pr&#233;cis&#233;ment, juste devant elle, c'est l&#224; que cette sc&#232;ne &#224; peine pensable par la foule press&#233;e, cette sc&#232;ne si inconcevable si incroyable quelques secondes en arri&#232;re, va devenir l'objet d'une violence insoutenable et s'inscrire &#224; jamais dans l'&#233;paisseur du noir de ses pupilles. Ainsi, dans un mouvement rappelant le geste fatal d'une trag&#233;die antique, un homme va sortir une arme blanche et poignarder de sang-froid, exactement au niveau du troisi&#232;me bouton de son long manteau, une jeune femme aux cheveux rouges. Oui, une jeune femme aux cheveux rouges. L'empreinte instantan&#233;e de cet acte impensable va stopper net dans son &#233;lan celle qui monte en ce moment quatre &#224; quatre les marches du m&#233;tro, cet acte impensable va la stopper net en haut des marches, &#224; quelques pas de la sortie de la station Shibuya, juste devant la statue du chien Hachik&#244;, lieu embl&#233;matique o&#249; elle doit retrouver une amie. Stopp&#233;e net, elle ressentira une forte naus&#233;e, mais au moment o&#249; elle aura la sensation de se sentir d&#233;faillir, elle endossera le r&#244;le du bon Samaritain et deviendra sous peu celle qui va recueilli dans ses bras la victime. Il y a maintenant celui qui fend la foule d'un pas assur&#233; et qui, en traversant cette foule d'un pas assur&#233;, se pr&#233;pare &#224; commettre un acte assassin, impensable ici m&#234;me, &#224; cet endroit pr&#233;cis, pratiquement en haut des marches de la station Shibuya &#224; quelques pas d'Hachik&#244;, sous son regard bienveillant, alors que celle qui monte quatre &#224; quatre les marches du m&#233;tro va bient&#244;t atteindre la sortie, essouffl&#233;e. Mais celui qui marche d'un pas assur&#233;, du moins c'est ce qu'il veut bien montrer, se d&#233;place dans la foule au hasard. Il est &#224; l'affut. Il ne sait pas encore qu'il va croiser une jeune femme aux cheveux rouges v&#234;tue d'un long manteau, il ne sait pas qu'elle sera recueillie par celle qui monte en ce moment les marches de la station Shibuya et atteint la sortie. La foule autour de lui ne sait pas qu'il tient dans sa main gauche enfoui dans la poche de sa veste un couteau. A ce moment-l&#224; de la sc&#232;ne, la foule n'est pas concern&#233;e. La foule ne sait pas. La jeune femme aux cheveux rouges non plus et celle qui monte quatre &#224; quatre les marches de la station et atteint la sortie, essouffl&#233;e, non plus. Personne n'est concern&#233;. L'homme au couteau n'a pas encore choisi sa victime, il pensera l'avoir choisi, mais en r&#233;alit&#233; ce ne sera pas le cas, ou si peu, ou peut-&#234;tre. Et plus tard, vraiment plus tard, il restera tr&#232;s confus &#224; ce sujet. Plus tard, il donnera diff&#233;rentes versions et s'embrouillera dans ses explications ou du moins dans les explications qu'il essayera de fournir aux autorit&#233;s quand il sera interpel&#233;, mais c'est une autre histoire. Pour le moment, l'homme au couteau fend la foule toujours aussi dense &#224; la sortie du m&#233;tro, &#224; l'heure de pointe. La jeune femme aux cheveux rouge aussi. Et celle qui monte quatre &#224; quatre les marches du m&#233;tro de la station Shibuya, atteint la sortie, essouffl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Rien de vraiment pr&#233;m&#233;dit&#233; pour ce premier texte. Beaucoup attendu avant de me mettre devant mon ordi. Un temps d'h&#233;sitation puis de panique, puis un flash, le souvenir d'un autre texte &#233;crit il y a quelques ann&#233;es maintenant. Retourn&#233;e sur ce lieu en f&#233;vrier dernier, des images plein la t&#234;te. Alors, envie de construire &#224; c&#244;t&#233;, pourquoi pas, faire &#233;merger une vie parall&#232;le, un autre possible pour l'un des personnages d&#233;j&#224; existant, ailleurs. Aller voir, comme on justifierait une visite impr&#233;vue. On ne sait jamais&#8230; &lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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