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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>les exercices de Dani&#232;le Godard-Livet</title>
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		<dc:date>2020-11-02T16:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Dani&#232;le Godard-Livet</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton543.jpg?1592749960' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ing&#233;nieure agronome et philosophe (&#233;pist&#233;mologie des sciences)... il y a longtemps !
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; fr&#233;quente des ateliers d'&#233;criture depuis 30 ans (Aleph, TiersLivre en particulier), en anime parfois ;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; lectrice, &#233;crivaine, photographe, biographe, g&#233;n&#233;alogiste...
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; aime accompagner b&#233;n&#233;volement les artistes et les scientifiques qui ont du mal &#224; &#233;crire pour leurs portraits, demandes de r&#233;sidences, r&#233;ponses &#224; appel d'offre...
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; essaie de finaliser ses projets personnels jusqu'&#224; l'exposition ou l'auto&#233;dition confidentielle, mais publi&#233;e sans remords sur amazon.fr
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; tient un blog &lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/http:/www.lesmotsjustes.org'&gt;lesmotsjustes.org&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; tra&#238;ne souvent et cause parfois sur Facebook, instagram et twitter
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; pratique le Qi Qong et l'a&#239;kido (3e dan) et l'enseigne aux enfants
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; ne cuisine pas, ne repasse pas, ne fait pas de vid&#233;os ni de v&#233;lo, mais &#233;l&#232;ve des poules et aime manger simple et bon, et boire (avec mod&#233;ration)
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;20. Premi&#232;re fois&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Elle ferme les yeux. Elle s'imagine p&#233;dalant au bord d'un canal sur le chemin de halage. Une odeur douce&#226;tre l'envahit. Les feuilles jaunes des peupliers tapissent le chemin. Elles ont une odeur bien particuli&#232;re, odeur d'osier, odeur de manouches tressant leurs paniers et les vendant au march&#233;. C'est le souvenir d'une tr&#232;s ancienne promenade en v&#233;lo avec son p&#232;re avant le divorce de ses parents. Un v&#233;lo qui avait encore des roulettes comme ceux des tout petits enfants ? Non, ce n'est pas possible, elle confond avec le souvenir d'une photo sur son premier v&#233;lo. Jamais son p&#232;re ne l'aurait emmen&#233;e si loin sur son v&#233;lo d'enfant ! Qu'importe, elle sent encore le vent sur ses jambes nues, l'&#233;nergie qu'elle met &#224; pousser sur les p&#233;dales pour d&#233;passer son p&#232;re, la joie de savoir faire du v&#233;lo. C'&#233;tait s&#251;rement bien plus tard, elle devait avoir une dizaine d'ann&#233;es ; en fait juste avant la s&#233;paration de ses parents. C'est peut-&#234;tre pour &#231;a que le souvenir est rest&#233; si fort. Il avait plu peu de temps avant, il restait des flaques qu'il fallait &#233;viter et des branches cass&#233;es par le vent. Ils &#233;taient rentr&#233;s au soir tomb&#233;, il commen&#231;ait &#224; faire froid. Elle sent l'odeur de la soupe dans le chaud de la maison, cette soupe de l&#233;gumes qu'elle d&#233;testait. Sa m&#232;re n'avait pas appr&#233;ci&#233; ce retour tardif, surtout qu'il n'y avait pas de lumi&#232;re sur son v&#233;lo de petite fille. &#199;a n'allait d&#233;j&#224; pas tr&#232;s bien entre ses parents, mais elle ne se doutait de rien &#224; l'&#233;poque ou alors elle a oubli&#233;. O&#249; &#233;tait-ce ? Elle pourrait demander &#224; sa m&#232;re. Elle n'en a pas envie. Elle pr&#233;f&#232;re garder le souvenir ainsi, un peu flou, enchant&#233;. Peut-&#234;tre l'unique promenade &#224; v&#233;lo qu'elle ait faite avec son p&#232;re ! C'est dr&#244;le que &#231;a lui revienne alors qu'elle imagine la promenade &#224; v&#233;lo avec Thomas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aura-t-on le droit de faire du v&#233;lo avec le nouveau confinement qui d&#233;marre ? Elle y pense tout &#224; coup. Ce serait un d&#233;sastre s'il fallait abandonner cette ballade avec Thomas. Trop triste, trop injuste. Elle en a mal au ventre, ouvre les yeux et voit tous ces groupes qui marchent avec ou sans chien, avec poussette ou sans poussette, seuls aussi. Jamais elle n'avait vu tant de gens sur ce chemin. Les vacances sont pourtant termin&#233;es, mais ce n'est pas un lundi comme les autres. Le confinement vient de commencer sans d&#233;rogation possible. Elle a oubli&#233; de remplir son autorisation. Elle croise Filo et son p&#232;re qui prom&#232;nent S&#233;n&#232;que en laisse. Le chat a bien grossi et semble appr&#233;cier la sortie. Filo est rayonnant. C'est la premi&#232;re fois qu'elle voit son p&#232;re sortir de chez lui autrement qu'en voiture. Ils lui font un petit signe amical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant pis si le v&#233;lo est interdit, ils iront &#224; pied. Tant pis, si &#231;a ne dure qu'une heure dans la limite d'un kilom&#232;tre.Ce sera leur premi&#232;re fois. Elle sait que ce sera bien. Elle en est s&#251;re.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;19. Pourquoi tant d'insouciance ?&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4940&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je marche et cela me fait du bien. La marche dissout mes angoisses, mes doutes, mes peurs. Peu importe le paysage ou le temps qu'il fait, les jambes marchent et cela d&#233;noue quelque chose. Est-ce la respiration qui se fait plus profonde ? Est-ce le mouvement qui emp&#234;che la stagnation ? Les ruminations cessent. Ne plus pouvoir marcher, ne serait-il pas pire que de ne plus voir et de ne plus entendre ? La marche, c'est un &#233;tat qui ressemble &#224; l'&#233;veil ; ce qu'on a ressass&#233; toute la nuit dispara&#238;t au r&#233;veil ou du moins se fait plus l&#233;ger, plus fluide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je marche et cela me fait du bien. Lila a l'air heureux. Je ne devrais pas m'inqui&#233;ter et pourtant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce matin, Jacques marche &#224; mes c&#244;t&#233;s. Nous ne parlons pas ou si peu. Il sait que je suis pr&#233;occup&#233;e et que dans ces cas-l&#224; la marche me fait du bien. Ma fille trouvera-t-elle un compagnon aussi attentif et discret qui saura la deviner et la pousser sans la contraindre vers ce qui lui fait du bien. Deviner les moments et les rem&#232;des qui conviennent. Ecouter le silence sans poser de question. Respecter les &#233;tats d'&#226;me maussades sans s'en alarmer. C'est une chose si hasardeuse que la rencontre de la bonne personne. Il n'y a pas de recette. Celle qui inventera ce que vous ne savez pas vous-m&#234;me, comme on invente un tr&#233;sor enfoui, celle qui vous fera d&#233;couvrir ce que vous ne saviez pas ou n'osiez pas savoir de vous-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les asters d'Am&#233;rique ont fleuri de ce mauve si doux, ils tiennent compagnie au linaires jaune p&#226;le. J'h&#233;site toujours &#224; les arracher du jardin, ce sont des plantes tr&#232;s envahissantes qui ne sont belles qu'en octobre et pour si peu de temps. J'aime les voir sur les bords des foss&#233;s. Peu d'arbres ont d&#233;j&#224; des couleurs d'automne comme on les imagine, ces jaunes lumineux ou ces rouges claquants. Les vergers de poiriers en portent un peu sur quelques feuilles qui cachent encore les poires oubli&#233;es, bien petites et dures. Jacques veut toujours en ramasser et s'en remplir les poches. Il n'aime pas les poires, mais sait que je m'en r&#233;gale. Pas de celles-l&#224;, qui ont si peu de chair qu'il ne reste que des p&#233;pins dans un coeur pierreux quand on les ouvre. Il en croque une et la recrache. Je sais qu'il recommencera demain et apr&#232;s-demain. Il aime l'id&#233;e de la cueillette. Il me fait penser &#224; mon p&#232;re qui aimait aussi cueillir les pommes oubli&#233;s, les fruits gratuits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r que l'avenir financier de Lila m'inqui&#232;te. Je trouve les jeunes d'aujourd'hui si insouciants quant aux ressources dont ils disposeront pour vivre. Il me semble que l'on peut &#234;tre ainsi &#224; 20 ans, mais pas quand on approche de la quarantaine. Abandonner ce travail de fonctionnaire pour devenir artiste, est-ce bien raisonnable ? Et si cela ne marchait pas ? Comment faire pour &#233;lever des enfants, payer son loyer, vivre tout simplement ? Je sais que ce sont des r&#233;flexions de vieille &#224; qui la banque vient de refuser un pr&#234;t au motif que le questionnaire de sant&#233; n'&#233;tait pas vierge. Il y a un moment o&#249; tout le monde commence &#224; pr&#233;voir votre fin, votre incapacit&#233; &#224; honorer des &#233;ch&#233;ances lointaines. On y pense soi-m&#234;me, mais cela sonne comme une terrible restriction des possibles. C'est tellement angoissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pigeon s'envole &#224; grand bruit d'ailes pr&#232;s de nous. Je regarde et j'aper&#231;ois deux pigeonneaux serr&#233;s l'un contre l'autre sur une branche. Ils sont gras et dodus comme ceux que l'on &#233;touffe au nid pour les manger. L'un des deux est d&#233;j&#224; bless&#233; &#224; la t&#234;te ; il ne survivra pas longtemps. Quelle impr&#233;voyance de se reproduire si tard dans la saison ! L'impr&#233;voyance de la nature. J'ai l'impression que Lila est ainsi, &#224; ne penser qu'&#224; vivre d'amour et d'eau fra&#238;che. Et pour le moment, elle n'a m&#234;me pas l'amour. Juste l'eau fra&#238;che de sa vocation d'artiste. Ce gar&#231;on qu'elle a rencontr&#233; sur le chantier, ce conducteur de pelle hydraulique, je sais qu'elle a accept&#233; son invitation &#224; aller faire du v&#233;lo avec lui. Que peut-on en attendre ? Elle l'a invit&#233; &#224; boire l'ap&#233;ritif &#224; la maison &#224; la fin du chantier. Il s'appelle Thomas. Il est sympathique et adroit, mais il a un peu de ventre d&#233;j&#224; et j'imagine si peu la concordance d'une artiste et d'un manuel. Comme le monde est diff&#233;rent de ce que nous avons connu. J'imagine que cette pand&#233;mie me porte &#224; la t&#234;te. Suis-je victime des d&#233;g&#226;ts psychologiques &#224; pr&#233;voir dont tout le monde parlait et contre lesquels je me sentais si bien arm&#233;e ? Je vois tout en noir. Comme si l'avenir devenait obscur. L'annonce du couvre-feu m'a fait peur. Nous ne sommes pas concern&#233;s directement, mais ces mots &#171; couvre-feu &#187; sont si dramatiques. Mes parents avaient-ils pour mon avenir les m&#234;mes inqui&#233;tudes que celles que j'ai pour Lila ? Sans doute l'&#233;poque &#233;tait-elle plus riante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques me parle de l'article qu'il vient de lire sur le ministre de la justice. J'ai oubli&#233; son nom, il me le rappelle : Dupont-Moretti. J'oublie de plus en plus les noms. Et puis, il y a eu la d&#233;capitation de ce professeur pour avoir montr&#233; &#224; ses &#233;l&#232;ves les caricatures de Mahomet. Jacques pense encore en politique, moi je me sens juste terrifi&#233;e et j'avoue que je n'aurais pas le courage de montrer ces caricatures aux &#233;l&#232;ves si j'&#233;tais professeur. Nous commentons la derni&#232;re s&#233;rie visionn&#233;e en replay. Je me suis endormie avant la fin et je sais qu'il n'aime pas me raconter les fins, mais aujourd'hui il le fait gentiment. Il sait que j'ai besoin de penser &#224; autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous rentrons toujours par le m&#234;me chemin, passons devant les m&#234;mes cl&#244;tures en faisant aboyer les m&#234;mes chiens. Dans la boite aux lettres, il y a la premi&#232;re lettre de la nouvelle maire. C'est long, verbeux et vide. Elle a choisi pour en-t&#234;te une phrase de S&#233;n&#232;que : &#171; Pendant que nous sommes parmi les hommes, pratiquons l'humanit&#233; &#187;. Je l'entends comme un glas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;18. tout est vrai&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4939&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On me demande souvent si tout est vrai dans mes romans. Je r&#233;ponds oui, tout est vrai et m&#234;me v&#233;cu. Sinon, je ne pourrais pas &#233;crire. Il me faut pour &#233;crire ce rapport poignant &#224; une r&#233;alit&#233; qui non seulement me touche de l'ext&#233;rieur, mais m'empoigne de l'int&#233;rieur. Mes projets arr&#234;t&#233;s qui ont pour th&#232;me la maladie d'Alzheimer et l'enfermement des otages se sont heurt&#233;s &#224; une incapacit&#233; &#224; vivre totalement de l'int&#233;rieur le sujet. J'ai rechign&#233; devant le gouffre o&#249; m'entra&#238;nait le r&#233;cit, mais je les reprendrai car je commence &#224; comprendre que vivre de l'int&#233;rieur n'implique pas d'&#234;tre otage ou de vivre la maladie d'Alzheimer. C'est autre chose. Il faut que j'aie moins peur et que mon entourage ne s'affole pas de ce qui me trotte dans la t&#234;te. Je suis rest&#233;e une paysanne dans l'&#226;me, &#231;a m'aide pour le vrai. Proche de la nature, des sensations physiques, tout de suite alert&#233;e quand les citadins d&#233;roulent leurs roueries et leurs poses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne suffit pas de partir d'une histoire vraie, un peu fictionn&#233;e dont on dirait &#224; la fin comme dans certains films : &#171; Ma Lila-Camille, ma fille adoptive va bien. Elle m'a envoy&#233; hier ses premiers collages r&#233;alis&#233;s en formation d'art-th&#233;rapie et sa premi&#232;re story &#224; partir d'une visite au mus&#233;e. Je crois qu'elle a compris qu'un peu de culture va d&#233;multiplier sa sensibilit&#233;. Et elle s'est introduite dans mon projet d'ouvrage collectif de photo avec ses comp&#233;tences de graphiste qui sont bien sup&#233;rieures aux miennes. &#187; J'&#233;cris pour quelqu'un et j'aime que ce que j'&#233;cris fasse bouger le r&#233;el, le mien ou celui des lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai essay&#233; de me faire biographe pour les autres, mais cela ne marchait pas. C'&#233;tait du vrai (enfin pas toujours), mais je n'arrivais pas &#224; le vivre, cela ne m'int&#233;ressait pas ou alors je transformais ce qu'ils me racontaient en enqu&#234;te sur leurs petites menteries, oublis, arrangements avec l'histoire. Ce que j'aime lorsque je n'&#233;cris pas pour moi, c'est traduire ce que les gens ont dans la t&#234;te et qu'ils n'arrivent pas &#224; exprimer. J'aime que mon texte puisse faire pleurer celle ou celui pour qui je l'ai &#233;crit, ou alors qu'il ou elle le compl&#232;te en m'apportant encore un peu de mati&#232;re ignor&#233;e. C'est un test de v&#233;rit&#233;. N'importe qui d'autre pourra le lire avec indiff&#233;rence, mais je saurai que c'est vrai, que j'ai touch&#233; juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui vivent avec moi savent que je me sers de tout pour &#233;crire, des situations, des &#233;v&#233;nements, des phrases dites. M&#234;me si mon entourage est transform&#233; en personnages de fiction, j'ai des interdits par prudence ou superstition. Le champ du r&#233;el est assez vaste pour ne pas toucher &#224; ce qu'il peut y avoir de douloureux dans l'intime ; c'est parfois d&#233;j&#224; assez de le vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Observer, enqu&#234;ter, utiliser ses souvenirs pour retrouver des sensations, pas de plan, pas de fin de l'histoire connue au d&#233;part, mais un fil conducteur, une continuit&#233; dans le projet. Pour moi, le fil conducteur cette ann&#233;e aura &#233;t&#233; Balzac ; l'an dernier, c'&#233;tait la ligne 21 des TCL. Une unique pr&#233;occupation pour enrichir l'histoire au fil du temps et des contraintes techniques pour donner une forme aux moments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vrai ne donne pourtant ni le d&#233;but, ni le milieu, ni la fin de l'histoire, puisque mon projet c'est de raconter une histoire, d'aller au-del&#224; d'une suite de fragments. Je me suis servie d'un guide de sc&#233;nario qui m'a fourni une sorte de plan (genre gestion du deuil par exemple : d&#233;ni, col&#232;re, r&#233;sistance, d&#233;pression, acceptation) pour encha&#238;ner mes fragments. Il me reste la phase de r&#233;&#233;criture et de rester dans le vrai.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;17. Ce qui me fait fuir, fermer le livre au bout de quelques pages&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article49379&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand l'auteur ne me laisse pas entrer, en ne nommant ni le personnage, ni le lieu. En faisant le myst&#233;rieux, le sachant, le dominateur. Quand il me raconte ce qu'il a dans la t&#234;te, ses doutes, ses angoisses sans me donner aucun rep&#232;re concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'auteur se dispense de me raconter quelque chose, quand il veut juste me faire partager ses &#233;tats int&#233;rieurs sans montrer, sans situer. J'ai besoin d'une histoire et de personnages. J'ai besoin de concret et de comprendre, voire d'apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aime pas les st&#233;r&#233;otypes, les arch&#233;types, les personnages convenus. J'ai besoin que l'observation vraie nourrisse le texte, que l'enqu&#234;te vraie me communique l'impression de r&#233;el, m&#234;me s'il s'agit d'un r&#233;el imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aime pas les mots compliqu&#233;s, les proses po&#233;tiques, les proses intellectuelles, j'ai besoin de sensations pas de poses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aime pas l'exc&#232;s de r&#233;f&#233;rences incompr&#233;hensibles &#224; d'autres cr&#233;ations artistiques. J'ai besoin de d&#233;monstration, que l'auteur me montre pourquoi telle r&#233;f&#233;rence produit sur lui un effet. Pareil pour les opinions politiques. Je n'aime pas l'allusif, ni la p&#233;danterie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aime pas les formes graphiquement trop compliqu&#233;es (sans paragraphe, sans ponctuation...) ou bien les textes qui ne prennent forme qu'une fois d&#233;clam&#233;s. J'aime les formes simples. Perec et Duras, c'est bon pour moi ; Sarraute, d&#233;j&#224; un peu trop ; Claude Simon ou James Joyce, impossible. J'aime les histoires, qu'on me raconte des histoires et en plus des histoires vraies.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;16. Notes du traducteur&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4938&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Notes du traducteur en lien avec la biographie de l'auteur et la pand&#233;mie mondiale de 2020.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte ne pr&#233;sentant aucune difficult&#233; lexicale, il a sembl&#233; int&#233;ressant de donner au lecteur quelques informations sur la p&#233;riode pendant laquelle ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit et sur la vie de l'auteur pendant cette p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.	La grande pand&#233;mie mondiale de 2020 (covid19) a donn&#233; lieu dans tous les pays &#224; des p&#233;riodes de confinement strict, des interdictions de d&#233;placement et &#224; des mesures sanitaires appel&#233;es mesures barri&#232;res (port du masque, distanciation sociale, utilisation du gel hydroalcoolique....etc. auxquelles le texte fait amplement r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.	L'explosion : On sait par les brouillons de l'auteur que ce texte fut &#233;crit au mois de juin 2020, bien avant l'explosion du 4 ao&#251;t qui ravagea Beyrouth et toucha beaucoup l'auteur car elle connaissait bien la ville et y avait une partie de sa belle famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.	Le texte par ailleurs fait explicitement r&#233;f&#233;rence aux conditions qui r&#233;gnaient en France et dans le monde pour la reprise des classes apr&#232;s la longue p&#233;riode de confinement qu'avait connu la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.	On peut penser que l'auteur avait besoin d'une situation dramatique mais totalement fictionnelle pour mettre en sc&#232;ne l'explosion de son h&#233;ro&#239;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.	Le texte est par ailleurs au pass&#233;, alors qu'on aurait attendu un pr&#233;sent pour rendre le drame plus actuel. C'est aussi un texte qui aurait sa place dans un avant-propos et non dans un premier chapitre. Il n'y est plus jamais fait r&#233;f&#233;rence par la suite, sauf au travers du d&#233;sarroi psychologique de l'h&#233;ro&#239;ne. D&#233;sarroi qui sera &#224; nouveau montr&#233; au chapitre 4 dans l'accident.&lt;br class='autobr' /&gt;
6.	On peut raisonnablement penser d&#232;s ce premier chapitre que l'h&#233;ro&#239;ne a pour mod&#232;le une personne proche de l'auteur qu'elle d&#233;signe souvent dans ses posts sur Facebook comme sa fille adoptive. Celle-ci venait de vivre une ann&#233;e de burn-out et reprenait tout juste le cours normal de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7.	Bornage amiable :Une exploration des archives de l'auteur et la lecture de son blog montrent qu'elle est &#224; l'&#233;poque tr&#232;s affect&#233;e par un projet de construction, pr&#233;c&#233;d&#233; d'une d&#233;molition de la maison mitoyenne &#224; la sienne. Le r&#233;cit qui en est fait est sans doute directement tir&#233; de ce qu'elle a v&#233;cu transpos&#233; dans le centre-ville de Ventabren o&#249; l'habitat ancien est tr&#232;s enchev&#234;tr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8.	Quitter la ville fait r&#233;f&#233;rence aux interrogations tr&#232;s en vogue pendant la p&#233;riode de confinement. On sait par ailleurs que l'auteur n'est jamais all&#233;e &#224; Ventabren, mais qu'elle y avait une amie photographe qui construisait &#224; l'&#233;poque une s&#233;rie photographique autour de l'&#233;tang de Berre. L'auteure avait par ailleurs du renoncer &#224; un voyage &#224; Venise pour cause de confinement et &#233;tait bien renseign&#233;e sur les probl&#232;mes de la lagune par les amis &#224; qui elle devait rendre visite. Elle fait une association libre avec les probl&#232;mes de l'&#233;tang de Berre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9.	L'auteur a visiblement fait d'importantes recherches sur l'&#233;volution du village proven&#231;al de Ventabren gr&#226;ce &#224; plusieurs sites (IGN, google maps). On trouve l&#224;, comme dans la description de la maison des parents, une veine sociologique ch&#232;re &#224; l'auteure dans ses photos comme dans ses &#233;crits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10.	Les &#233;lections municipales fran&#231;aises venaient d'avoir lieu et l'auteur s'inspire sans doute d'une r&#233;union qui a v&#233;ritablement eu lieu dans son village de Lissieu autour de la mise sur pied d'un comit&#233; des f&#234;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11.	L'accident, on l'a d&#233;j&#224; signal&#233;, redouble la sc&#232;ne initiale de l'explosion. Elle est situ&#233;e dans les marais salants, lieux qui exercent une fascination durable sur l'auteur. Elle s'est d'ailleurs servi d'une des photos de son amie pour situer le lieu de l'accident. Les parents tels qu'ils sont pr&#233;sent&#233;s dans ce chapitre font sans doute r&#233;f&#233;rence aux probl&#232;mes familiaux aigus auxquels l'auteur faisait face dans sa famille recompos&#233;e (divorce douloureux d'un des enfants qui avait divis&#233; durablement la fratrie).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12.	Avec Eleonora Bureau l'auteur introduit un th&#232;me qui l'occupe personnellement &#224; travers l'inflation des conseils en tous genres concernant le d&#233;veloppement personnel. Ce th&#232;me irriguera tout le roman. Faux proph&#232;tes et vrais th&#233;rapeutes. Chamanes et autres formes d'accompagnement. L&#224; encore l'auteur s'est abondamment renseign&#233; sur toute la mouvance des youtubeurs, conspirationnistes, anti-masques et autres d&#233;viances qui ont fleuri pendant la pand&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13.	L'auteur s'est pos&#233;e beaucoup de question sur le pr&#233;nom de son h&#233;ro&#239;ne et a beaucoup consult&#233; les sites de romanciers expliquant la mani&#232;re de choisir les noms et pr&#233;noms. Le premier nom de l'h&#233;ro&#239;ne retrouv&#233; dans les brouillons &#233;tait Lila, pr&#233;nom qui a ensuite paru trop faible et a &#233;t&#233; remplac&#233; par Camille. Autre r&#233;f&#233;rence &#224; la vie de l'auteur, r&#233;f&#233;rence plurielle et &#224; explorer plus en profondeur. A l'&#233;poque l'auteur lisait Mc Ewan, mais n'a pas os&#233; appeler son h&#233;ro&#239;ne Miranda, pr&#233;nom qui manque de r&#233;sonance en fran&#231;ais et lui semblait trop fort pour son h&#233;ro&#239;ne perturb&#233;e. La r&#233;f&#233;rence &#224; Balzac commence &#224; appara&#238;tre en lien direct avec les lectures de l'auteur qui a entrepris la lecture int&#233;grale de Balzac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14.	On sait que l'auteur fait deux rencontres &#224; l'&#233;poque de l'&#233;criture de ces chapitres, Laurent guide en Laponie et Vale uruguayenne f&#233;ministe (qu'elle nomme Vera) avec qui elle se lie d'amiti&#233;. Ils sont librement utilis&#233;s dans le texte qui se r&#233;f&#232;re aussi &#224; l'organisation des festivit&#233;s du 14 juillet en p&#233;riode de crise sanitaire. Les municipalit&#233;s ont pris des d&#233;cisions tr&#232;s variables, de l'annulation au maintien am&#233;nag&#233;. L'auteur utilise les dispositions exactes retenues par chaque ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15.	L'auteur fait en juillet un voyage en camping car dans le massif du Sancy en Auvergne. Les chapitres qu'elle &#233;crit alors sont directement inspir&#233;s de ce voyage. Il en est de m&#234;me pour tout ce qui se passe &#224; Olliergues et dans la vall&#233;e de la Dore que l'auteur avait visit&#233;e l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente. Elle &#233;maille son r&#233;cit de phrases types de d&#233;veloppement personnel qui devient avec la dimension sociologique le deuxi&#232;me th&#232;me fort de son projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16.	L'histoire de la s&#233;paration des parents de Filo est directement issue de la crise v&#233;cue dans la famille de l'auteure o&#249; deux parents se battent pas avocats interpos&#233;s pour la garde de leur enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17.	La critique d'un montage vid&#233;o de la m&#234;me artiste lui donne l'occasion d'exprimer ce qu'elle aime en termes de montage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18.	L'autoportrait est une longue r&#233;flexion &#224; partir d'une image de &#171; la fille adoptive &#187; de l'auteur. Elle fait aussi &#224; cette occasion de longues recherches sur les ex-voto. On sait par sa biblioth&#232;que qu'elle a acquis le livre consacr&#233; par le mus&#233;e Ziem aux ex-voto qu'il conserve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19.	L'enfant prisonnier de l'&#233;boulis est directement inspir&#233; d'un des ex-voto du mus&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20. Le long chapitre C&#233;lib' s'attache &#224; d&#233;crire les d&#233;boires des abonn&#233;es &#224; Tinder avec les hommes. Tout semble inspir&#233;e de conversations avec des trentenaires en qu&#232;te d'amour. Elle y reviendra dans des hommes d&#233;concertants. C&#233;lib' deviendra le titre du roman qui s'appelait auparavant Finding Lila, sur le mod&#232;le de Finding Vivian Maier que l'auteur lit au m&#234;me moment. Les l&#226;chet&#233;s des hommes deviennent le troisi&#232;me th&#232;me du roman. Il faudrait plut&#244;t dire les difficiles rapports hommes-femmes et Balzac que l'auteur lit toujours passionn&#233;ment lui sert de tremplin de d'assurance quant &#224; l'universalit&#233; du th&#232;me, peu tra&#238;t&#233; cependant en tant que probl&#232;me de soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : Pour la premi&#232;re fois, j'arrive &#224; me d&#233;tacher de mon histoire personnelle, tout en puisant largement dans les &#233;v&#233;nements de mon quotidien. Les personnages, en particulier l'h&#233;ro&#239;ne qui se cherche et cherche son devenir artiste, ne ressemble pas &#224; l'auteure. Les personnages secondaires ne sont plus les relents des anc&#234;tres qui ont peupl&#233; ses &#233;crits pr&#233;c&#233;dents. L'histoire d&#233;marr&#233;e sans projet d'ensemble va trouver une conclusion encore inconnue.
Bizarrement, les incitations des consignes de l'atelier d'&#233;criture sont chaque fois arriv&#233;es au bon moment pour d&#233;bloquer gr&#226;ce &#224; un travail technique un tournant de l'histoire. Aucune angoisse limitante n'est venue troubler l'auteur pendant l'&#233;criture. Le sujet trait&#233; lui tient &#224; c&#339;ur (sociologique, &#233;conomique, g&#233;ographique, devenir artiste, les jeunes de 30 ans, les relations homme-femme, le d&#233;veloppement personnel). Enfin un atelier qui permet d'aller au-del&#224; du fragment !
&lt;/div&lt;&lt;h2&gt;15. Des hommes d&#233;concertants&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4937&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La lecture de la lettre produit sur Lila un &#233;trange effet de d&#233;tachement, comme si elle retournait sur Mathieu ce regard ext&#233;rieur et sans empathie qu'il porte sur elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle serait &#171; trop attach&#233;e au statut social de ses amoureux &#187;, mais &#224; quoi se rattacher &#224; Olliergues, ce trou du cul du monde, ce fond de vall&#233;e qui sent le moyen-&#226;ge et n'a attir&#233; la modernit&#233; qu'&#224; raison de son &#233;loignement de tout. Une position de repli, voila ce qu'&#233;tait Mathieu dans le douillet cocon tiss&#233; par ses beaux-parents. Il avait cette immobilit&#233; calme qui lui permettait de rester des heures &#224; contempler l'autre c&#244;t&#233; de la vall&#233;e. &#192; mi-pente on ne voyait rien que des arbres et un peu de ciel. Il en &#233;tait satisfait. Le pon&#231;age m&#233;ticuleux, qu'il s'agisse de pl&#226;tre ou de bois, &#233;tait une autre de ses activit&#233;s favorites avec le choix pr&#233;cis de la granulom&#233;trie du papier de verre. Ils avaient refait une pi&#232;ce chez elle et retap&#233; quelques chaises. Elle ne voyait jamais arriver le moment o&#249; tout serait assez parfait pour appliquer la peinture. Sa main bien &#224; plat, il parcourait la surface et d&#233;tectait toujours l'asp&#233;rit&#233;, le creux, l'irr&#233;gularit&#233;. Certes, elle avait beaucoup appris sur la granulom&#233;trie des papiers de verre du P40 au P600. Il aurait voulu qu'ils appliquent de la laque. Il r&#234;vait de P2500, l'ultra-fin pour la finition de la peinture. Il aimait travailler la laque, pour ce pon&#231;age entre chaque couche, le pon&#231;age &#224; l'eau. Elle n'avait pas voulu. Il avait accept&#233; &#224; regret. C'&#233;tait au d&#233;but de leur relation. Multiplier les couches participait aussi de ce bonheur placide qui formait son milieu de culture pr&#233;f&#233;r&#233;. Comme un tissu que l'on d&#233;veloppe sur l'agar-agar, il prolif&#233;rait benoitement, assidument, continument.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle relit les mots qu'il a &#233;crits et sent partout le reproche. Elle n'arrive plus &#224; retrouver les bons moments. Elle &#233;touffe. Pas &#233;tonnant que ses beaux-parents aient per&#231;u &#171; son besoin d'espace et de libert&#233; &#187; eux qui ont v&#233;cu depuis leur naissance dans cette vall&#233;e de la Dore, qui peuvent encore citer le nom de tous les hameaux dont sont descendus les anc&#234;tres pour s'employer dans la vall&#233;e. Bien s&#251;r qu'elle le revendique ce besoin d'immensit&#233; et d'ind&#233;pendance et ce n'est pas avec la pogne aux pommes ou la truffade de pomme de terre qu'on la retiendra. Tous ces petits soins dont il l'entourait comme l'entomologiste qui a pi&#233;g&#233; un papillon, le bact&#233;riologiste qui cherche le meilleur substrat pour faire se reproduire le joli micro-organisme qu'il vient de d&#233;couvrir. Elle a l'impression d'avoir &#233;chapp&#233; &#224; un grave danger. Ce n'&#233;tait pas de la reconnaissance qu'il lui donnait, c'&#233;tait juste les fils tendus d'une nasse. Il avait la patience de l'araign&#233;e, la pers&#233;v&#233;rance de la termite, l'ent&#234;tement born&#233;, d&#233;concertant. Comment aurait-il pu sans cela venir la rechercher jusqu'&#224; Ventabren et l'attendre chez ses parents, alors que personne ne l'avait invit&#233; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle s'&#233;tonne de cette lucidit&#233; soudaine, h&#233;site, doute, mais le charme est rompu. La lettre a bris&#233; le verre opaque qui lui cachait la r&#233;alit&#233;. Elle pense &#224; Julien et se demande si elle n'est pas victime d'une autre esp&#232;ce d'aveuglement. Cette fa&#231;on qu'il a de se regarder longuement dans la glace apr&#232;s la douche en pin&#231;ant entre deux doigts la peau de son ventre pour v&#233;rifier qu'il n'a pas grossi. Ces v&#233;rifications qu'il fait sur elle, sur le ventre et les cuisses en concluant qu'elle n'a presque pas de cellulite contrairement aux autres filles qu'il a connues. &#199;a la flattait au commencement, &#231;a lui devient insupportable. Cette attention qu'il porte au n&#233;glig&#233; d&#233;contract&#233; de ses v&#234;tements, un calcul millim&#233;tr&#233; de son apparence et cette moue dubitative qui ne le quitte pas devant certaines de ses robes ou pire quelques chaussures dont il affirme qu'elles iraient parfaitement &#224; sa m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mathieu peut se r&#233;jouir des effets de sa lettre de rupture. Elle va rompre aussi avec Julien. Avec lui &#231;a ne sera pas difficile. Elle a d&#233;j&#224; suffisamment exp&#233;riment&#233; combien de fois il s'est dit indisponible, pris par son travail ou elle ne sait quoi de plus important qu'elle. Apr&#232;s tout, un moment sans homme, juste avec Filo et les vieilles gens du Yoga, cela ne lui fera pas de mal.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : suis-je pi&#233;g&#233;e par le roman en cours ? Peut-&#234;tre, on le saura &#224; la fin. Je voulais que Lila rompe avec ses deux amoureux et je ne savais pas comment faire. La proposition de Fran&#231;ois est venue &#224; point nomm&#233; pour d&#233;velopper un peu ces deux personnages secondaires et expliciter la rupture par manque de convenances d'humeur, de sympathie physique, de concordance de caract&#232;re... comme dirait Balzac.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;14. Ch&#232;re Lila&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3575&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ch&#232;re Lila,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais bien que je suis mort pour toi et je respecte ton choix, mais peut-&#234;tre liras-tu quand m&#234;me cette lettre. Nous nous sommes rencontr&#233;s alors que nous &#233;tions encore trop pleins de nos histoires d'avant. Je r&#234;ve encore souvent de ma femme comme toi sans doute de ton amoureux si extraordinaire. Ce n'est pas pour autant que notre histoire &#233;tait condamn&#233;e &#224; mourir. Je sais que je r&#234;verais encore pendant des ann&#233;es de ma femme dans des situations cocasses. L'autre jour elle avait &#233;pous&#233; Nicolas Sarkozy et il lui interdisait de porter des chaussures &#224; talons ; elle venait vers moi pour m'expliquer que je devais dire &#224; Sarkozy qu'elle avait bien le droit. Elle &#233;tait v&#233;h&#233;mente, elle me tirait par la manche, elle me tapait et je restais muet. Cela ne me fait pas peur. Je pense que c'est la fa&#231;on dont mon esprit a trouv&#233; le moyen de se lib&#233;rer d'elle, c'est du nettoyage. Je ne sais pas si Lui revient aussi dans tes r&#234;ves, c'est vrai que nous n'en avons jamais parl&#233;. On aurait d&#251; le faire. C'est long de se d&#233;faire d'une histoire qui a compt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu me reproches de t'avoir menti en me faisant passer pour un v&#233;t&#233;rinaire. Tu as raison, j'ai eu tort. Mais ne m'as-tu jamais menti toi aussi par omission. Il faut du temps pour conna&#238;tre la v&#233;rit&#233; de l'autre et peut-on jamais y arriver. Je me dis maintenant que tu accordais trop d'importance au statut social de tes amoureux. Lui, c'&#233;tait ton patron, un architecte connu. Que crois-tu qu'il se serait pass&#233; &#224; la longue ? Il t'aurait &#233;cras&#233;e, mise &#224; son moule. Ne m'as-tu pas dit que parfois sa mani&#232;re de regarder tes photos te faisait te sentir minable ? J'ai vu les images qui sont mises en avant sur le site de son entreprise. Ce ne sont pas les tiennes ! Ce sont des photos monstrueuses de corps malmen&#233;s, des photos qui rabaissent les femmes. Rien &#224; voir avec la d&#233;licatesse et la po&#233;sie de tes &#339;uvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes beaux-parents ont bien senti ton besoin de libert&#233; et d'espace. Ils ont &#233;t&#233; tr&#232;s choqu&#233;s que vous ayez oubli&#233; le petit chat chez eux. Je sais que ce n'&#233;tait pas m&#233;chancet&#233;, juste ton besoin de poursuivre une id&#233;e lorsqu'elle te saisit. Ils m'ont dit que tu n'&#233;tais pas une fille pour moi. Je pense tout le contraire. J'aurais &#233;t&#233; l&#224; pour toi, m&#234;me quand tu disparaissais. Je t'aurais nourrie, j'aurais tenu ta maison, je t'aurais attendue, je t'aurais aid&#233;e quand tu passes des heures &#224; mettre en place tes images au quart de millim&#232;tre. Je ne suis pas un artiste, mais un bon bricoleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tes id&#233;es fixes, ton perfectionnisme, ton travail acharn&#233; autour d'id&#233;es que je ne comprenais pas, tout cela ne me faisait pas peur. Je ne me sentais pas abandonn&#233;. Je savais que tu avais besoin de ce temps &#224; toi, de cette solitude habit&#233;e, de cette intensit&#233; dont j'&#233;tais absent. J'&#233;tais &#224; tes c&#244;t&#233;s. J'aurais &#233;t&#233; un bon mari, j'aurais aim&#233; notre conjugalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je savais aussi ton besoin de reconnaissance et mon admiration pour ce que tu &#233;tais, ce que tu faisais devait te sembler bien na&#239;ve. Elle ne comptait pas pour toi. Elle ne te suffisait pas. Tu voulais plus, venant de quelqu'un qui aurait su de quoi il parlait, ce que je n'&#233;tais pas. Je suis trop simple, trop peu inform&#233; des choses de l'art. Pourtant lorsque parfois j'exprimais un doute, je te blessais, mais souvent cela te permettait d'aller plus loin, ce que bien s&#251;r tu ne reconnaissais jamais. Ce n'&#233;tait pas important pour moi de rester transparent. Je n'ai pas besoin que l'on me voie, juste besoin d'&#234;tre l&#224;. Je suis un nourrisseur, un conjugal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous aurions fait un beau couple, un peu &#171; ver de terre amoureux d'une &#233;toile &#187;, cela ne me faisait pas peur. Tu aurais mis de l'absolu dans ma vie et moi je t'aurais emp&#234;ch&#233; de perdre pied et de finir en &#233;toile filante ou en com&#232;te promise au n&#233;ant. Il me suffisait d'&#234;tre ton point d'appui, ton ancrage et j'aurais su le laisser la corde tr&#232;s longue, ma petite ch&#232;vre boudeuse et ent&#234;t&#233;e. Je t'aurais prot&#233;g&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lila, je te souhaite de tout c&#339;ur de rencontrer enfin celui qui saura t'accompagner patiemment sur ton chemin d'artiste.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
Ton amoureux d'Olliergues&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : j'&#233;tais en stage de photo lorsque la proposition 14 est parue. Je n'en ai lu que le titre &#171; Faire parler le mort &#187;... qui bien s&#251;r a chemin&#233;. J'ai r&#234;v&#233; la nuit de mon premier compagnon... et j'ai fait parler l'amant &#233;conduit de Lila. J'ai ensuite regard&#233; toutes les vid&#233;os et vu que mon id&#233;e tenait (au moins pour moi).&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;13. C&#233;lib'&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4936&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le fait que des milliers de gens cherchent leur moiti&#233; , le fait que les sites de rencontres prolif&#232;rent, prosp&#232;rent, se multiplient Adopte un mec, Badoo, Tinder, Bumble, Happn, Lovoo, Once, Meetic, Pof, Gleeden, Attractiv world, Be2... le fait que tous proposent des strat&#233;gies diff&#233;rentes mais qu'aucun ne donne la recette de la bonne rencontre, le fait que tout le monde en parle sans que jamais personne explore la question de comment trouver celui qu'il faut, le fait qu'elle retourne &#224; Balzac pour comprendre ce qui est illusion, ce qui est raison, et surtout ce qu'il advient au fil du temps, le fait qu'elle a perdu beaucoup de temps, couru derri&#232;re des mirages, essuy&#233; des d&#233;ceptions, risque encore de se tromper, le fait qu'elle ne se fait plus confiance, qu'elle se m&#233;fie des beaux parleurs, qu'elle est encore attir&#233; par les physiques les plus avantageux, le fait qu'elle aime encore les bad boys, le fait que les moches ne sont pas plus fiables que les autres et souvent plus tordus, le fait qu'il y a trop de concurrence, qu'ils trainent tous derri&#232;re eux des histoires trop lourdes, le fait que c'est une vraie gal&#232;re de douter, de se m&#233;fier, d'&#234;tre seule, le fait qu'elle ne profite plus de rien, ni des petits matins, ni des fleurs qui passent, ni des soleils qui se couchent, le fait qu'elle cherche en vain, le fait que son corps souffre et que sa t&#234;te ne pense qu'&#224; &#231;a, le fait qu'elle ne veut plus se r&#233;veiller seule, qu'elle ne veut plus attendre un rendez-vous qui ne vient pas, qu'elle ne veut plus manger seule, qu'elle d&#233;teste les lapins, les mauvaises surprises, ceux qui se d&#233;commandent au dernier moment, ceux qui deviennent collants, le fait qu'elle a besoin de penser &#224; autre chose, qu'elle d&#233;teste perdre son temps &#224; consulter les profils, qu'elle se m&#233;prise d'attendre les contacts, qu'elle s'y perd, y perd sa vie et sa jeunesse et que le temps passe, le fait qu'elle ne sait pas ce qu'elle attend, le fait que c'est une charge mentale de plus en plus lourde, le fait qu'elle s'y adonne &#224; corps perdu, le fait que &#231;a la d&#233;truit de voir d'autres se trouver et elle-m&#234;me de rester seule, le fait que cela ne l'aide pas de voir des couples qui se s&#233;parent, qui s'engueulent, le fait qu'elle ne pense &#224; rien d'autre, le fait qu'elle ne sait pas ce qu'elle cherche et que personne n'est l&#224; pour l'aider, le fait qu'elle doute d'elle-m&#234;me, qu'elle cherche ce qu'il faudrait changer dans son physique dans son habillement dans sa mani&#232;re d'&#234;tre, le fait qu'elle a d&#233;j&#224; beaucoup chang&#233; dans son physique dans son habillement dans sa mani&#232;re d'&#234;tre et que cela ne change rien, le fait qu'elle est trop en demande et que cela fait fuir, le fait qu'elle est trop grande, trop maigre, trop grosse, trop maquill&#233;e, le fait qu'elle ne parle pas litt&#233;rature ou cin&#233;ma ou musique, le fait qu'elle couche trop vite, le fait qu'ils ne veulent que coucher ou pas du tout, le fait qu'elle compare trop, le fait qu'aucun ne lui pla&#238;t ou qu'elle ne plait &#224; aucun, le fait qu'elle ne sait plus que faire, par quel bout prendre la chose, le fait qu'elle en rit avec ses amis quand elle raconte ses fiascos, le fait que c'est souvent &#224; se tordre de rire ces rendez-vous d'approche, ces dates rat&#233;es, le fait que ce sont d&#233;sormais ses seules histoires dr&#244;les, le fait qu'on la dit trop abrupte, trop rentre dedans, le fait qu'on la trouve trop na&#239;ve, le fait qu'on la trouve trop intellectuelle, le fait qu'elle parle toujours de photo, le fait qu'elle ne parle pas de son m&#233;tier, le fait qu'elle reste trop silencieuse, le fait qu'elle parle trop, qu'elle rit trop fort,le fait qu'ils s'appellent Nicolas, S&#233;bastien, Julien, David, Christophe, C&#233;dric, Fr&#233;d&#233;ric, J&#233;r&#244;me, Guillaume, Olivier... et se ressemblent tous, le fait que le temps passe, le fait que cela tourne &#224; l'obsession, le fait que le mantra de Balzac ne sert &#224; rien, le fait qu'elle ne cherche pas le mariage mais &#034;des convenances d'humeur, des sympathies physiques, des concordances de caract&#232;re &#187;, le fait qu'elle en demande trop, que cela n'existe plus, que c'est introuvable, que les bons sont d&#233;j&#224; pris et les autres gays ou pervers, le fait qu&#224; son &#226;ge elle cherche plut&#244;t des divorc&#233;s de retour sur le march&#233;, que ceux-l&#224; ont tous les histoires compliqu&#233;es inachev&#233;es et des enfants en garde altern&#233;e, qu'elle n'aime pas les enfants des autres, qu'il sentent trop la m&#232;re qui les a mis au monde et que le divorce de leurs parents fait qu'ils se croient tout permis, y compris la d&#233;tester, la provoquer, le fait que leurs p&#232;res se sentent tellement coupables qu'ils deviennent des marionnettes dont ces mini-pousses tirent les fils, qu'ils ont mal au ventre, qu'ils vomissent, qu'ils pleurent , font des col&#232;res, pourrissent sa vie, le fait que les c&#233;libataires de cet &#226;ge ont des m&#232;res, ou des fr&#232;res ou des secrets inavouables, le fait que les veufs (la solution de Balzac) ne sont pas toujours des cadeaux, le fait qu'elle ne veut pas s'incliner chaque jour devant l'autel dress&#233; &#224; l'absente, le fait que certains portent une telle haine &#224; leur ex accus&#233;e de manipulation, de violence ou de perversit&#233; qu'elle a cru un moment &#234;tre la bonne f&#233;e qui les consolera, le fait est qu'il faut se m&#233;fier d'eux aussi, le fait que plus le temps passe moins elle pense qu'elle trouvera, le fait que les relations humaines sont un d&#233;dale dans lequel cela ne l'amuse plus de se perdre, le fait qu'ils aient vu psy, conseiller conjugal, chamane ou autre psychopraticien n'est pas une garantie de leur sant&#233; mentale, le fait qu'ils sont des milliers et pas un seul pour la sauver de sa solitude, le fait que la vie continue et qu'elle n'en profite pas, le fait qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut, ce qui comblera sa solitude, celui qui fera un bon compagnon, le fait que les sportifs l'&#233;puisent, les intellectuels l'ennuient, les manuels ont de trop grosses mains et une trop petite t&#234;te, le fait qu'elle pense toujours &#224; celui avec qui tout allait si bien, qui devait quitter sa femme, qui lui disait qu'elle &#233;tait la plus belle chose qui lui soit arriv&#233;, qui est parti un jour sans un mot, le fait qu'ils sont trop compliqu&#233;s ou trop simples, le fait qu'elle d&#233;teste se lever tard, se coucher tard, le fait qu'elle n'aime pas manger vegan, le fait qu'ils fument ou boivent trop, le fait qu'il n'y a que la politique pour les int&#233;resser, le fait qu'ils ne travaillent pas ou sont radins, qu'il faut les supporter toute la journ&#233;e ou les voir passer des heures &#224; faire leurs comptes, le fait qu'ils se croient grands cuisiniers et ne veulent manger que les recettes qu'ils mettent au point et servent toujours quand on n'a d&#233;j&#224; plus faim, le fait qu'ils n'aiment pas ses amies, le fait qu'ils r&#234;vent de vivre &#224; la campagne dans une yourte et d'&#233;lever des poules en s'essayant &#224; la permaculture, le fait que leur but est d'&#233;crire un roman et que pour cela ils ont besoin de temps et de libert&#233;, qu'ils racontent dans leurs &#233;crits tous leurs moments les plus intimes, les disputes avec sa m&#232;re et l'amour qu'elle porte &#224; son fr&#232;re qu'il trouve disproportionn&#233;, ce fait qu'il la trouve souvent inappropri&#233;e dans son comportement, sa fa&#231;on de manger, sa mani&#232;re de marcher dans la rue, le fait qu'il surveille ses achats, le fait qu'elle n'a m&#234;me pas envie de faire un projet, une s&#233;rie de leurs portraits, le fait qu'elle n'est pas Sophie Calle et qu'elle n'&#233;crira pas &lt;i&gt;No sex last night&lt;/i&gt; car ils sont trop insignifiants, le fait qu'ils la renvoie &#224; ses &#233;checs, &#224; ses difficult&#233;s, &#224; sa solitude, le fait qu'elle n'aime pas leur odeur, leur parfum, leur after-shave, le fait qu'ils laissent tout en d&#233;sordre, qu'avec eux tout doit rester &#224; la place o&#249; ils l'ont pos&#233; car cela pourrait servir, le fait qu'ils trouvent normal qu'elle fasse la lessive et les courses, qu'ils choisissent le film, le fait qu'elle les oublie les uns apr&#232;s les autres, le fait qu'elle ne trouve pas, ne trouvera pas, le fait qu'il faudrait faire plus de concessions, parler plus de ce qui va ou ne va pas, le fait que les accommodements c'est toujours elle qui les fait pour se les voir ensuite reproch&#233;s, le fait que sa psy lui dit toujours qu'elle est trop exigeante et qu'il ne faut pas cesser de pratiquer, le fait que la cartomancienne sorte toujours le pendu et qu'elle continue &#224; croire au prince charmant qui changera sa vie, le fait que sa m&#232;re lui r&#233;p&#232;te toujours qu'elle le rencontrera un jour o&#249; elle n'y pensera pas et qu'alors tout sera &#233;vident, le fait qu'elle y pense tout le temps, qu'elle ne peut pas s'emp&#234;cher d'y penser et que c'est peut-&#234;tre cela qui emp&#234;che la rencontre.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;12 bis. t&#234;te et corps dans le jouir&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4934&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;i&gt;&#192; Valentina&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Apprendre &#224; jouir long chemin ou d&#233;couverte imm&#233;diate du plaisir de la d&#233;tente absolue int&#233;rieur ext&#233;rieur paix profonde gage de s&#233;r&#233;nit&#233; oser le d&#233;sir accepter sa manifestation emprunter les fausses routes s'illusionner sur des presque plaisirs et croire que ce n'est que cela s'en contenter d&#233;couvrir le d&#233;clencheur le bouton le retardateur, apprendre les &#233;checs lorsque le plaisir n'est pas au rendez-vous ou incomplet ou fugace apprendre les d&#233;go&#251;ts la honte le creux &#224; l'&#226;me du plaisir imm&#233;rit&#233; croire que c'est un combat politique et s'apercevoir que ce n'est une lutte que contre soi-m&#234;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si elle m'avait appris &#224; jouir plus t&#244;t sans attendre des d&#233;cennies serais-je devenu plus beau ou aurais-je sombr&#233; dans la recherche effr&#233;n&#233;e du plaisir ne pensant plus qu'&#224; cette jouissance promise serais-je devenu addict j'ai connu les petits plaisirs du vent sur la peau de la nourriture abondante de la di&#232;te de l'effort la sati&#233;t&#233; la faim la soif aurais-je connu le d&#233;go&#251;t mes peines auraient-elles &#233;t&#233; moins lourdes ma pers&#233;v&#233;rance moins forte aurais-je su me restreindre attendre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de choses &#224; me reprocher moi corps immobile ne pas lui avoir fait conna&#238;tre plus t&#244;t la jouissance l'avoir tortur&#233;e par mes besoins mes faims mes soifs mes addictions n'avoir jamais &#233;t&#233; tel qu'elle me d&#233;sirait souvent sans force sans habilet&#233; sans don particulier sans r&#233;sistance et toujours affam&#233; de facilit&#233; de soleil de douceur de soyeux pas &#224; la hauteur de ce qu'elle attendait chance qu'elle m'ait gard&#233; en maugr&#233;ant en luttant en essayant de m'imposer une discipline je me laissais vivre je m'en veux elle va partir et me quitter me trouve trop vieux trop moche trop souffreteux je la lib&#232;re c'est bon moi j'&#233;tais bien avec elle m&#234;me si je n'&#233;tais qu'un bon &#224; rien&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dure avec moi elle l'a &#233;t&#233; bien souvent des reproches elle m'en a fait je souriais car elle ne pouvait rien sans moi c'&#233;tait ma revanche j'&#233;tais fort un peu pervers bien dans la place j'aimais ses petits plaisirs qu'elle trouvait communs des b&#234;tises disait-elle elle voulait vivre sur un grand pied prendre la vie &#224; pleine main jouir &#224; corps perdu moi j'&#233;tais prudent soucieux de mon &#233;quilibre pour ma d&#233;fense j'affirme que bien souvent je lui ai &#233;vit&#233; le danger j'avais peur et elle s'en moquait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur moi il saute d'un bond avance prudemment chacune de ses pattes p&#232;se sur moi s'installe sur mon torse quand elle fait sa sieste ou au creux de son lit si elle dort j'aime le soyeux de sa fourrure contre ma peau elle le chasse parfois ou bien il part f&#226;ch&#233; et moi je m'ennuie la nuit sans lui immobile&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;cueillir les noisettes une &#224; une en pensant &#224; la joie des petites mains recevant le modeste cadeau infime cadeau minuscules fruits amass&#233;s par la main qui n'&#233;chappe pas &#224; la joie de l'accumulation de fragments de plaisir gratuit pur travail du corps vers le don patience et longueur de temps alliance de la main et de l'&#339;il infimes mouvements pendant que la t&#234;te anticipe cavale &#233;chafaude bonheur de la d&#233;couverte et de ce qui se met &#224; peser au bout du bras poign&#233;e de m&#251;res brass&#233;es de champignons panier de bleuets th&#233;saurisation des dons de la nature pour se donner soi-m&#234;me tout entier&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
codicille : petite brass&#233;e de corps comme exercices, essayer de parler du plaisir, de l'apprentissage du jouir, essayer de saisir le rapport du physique et du mental, faire parler le corps. M&#233;rite une d&#233;dicace &#224; &lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article597' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Valentina Viettro&lt;/a&gt; qui par ses ateliers de l'intime m'a guid&#233;e vers cette expression&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;12. ex-voto l'enfant prisonnier d'un &#233;boulis&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il ne faudra pas bouger, tu crois que tu pourras, tu es enseveli sous un &#233;boulis, allong&#233; sur le dos si tu veux, les bras en croix, c'est pas mal, apr&#232;s on met le sable, pas sur la t&#234;te, promis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a glisse, &#231;a chatouille, &#231;a rentre partout, &#231;a coule, &#231;a s'insinue, c'est long, c'est lourd, &#231;a donne envie de bouger, &#231;a gratte sous l'&#233;lastique, il en manque sur les jambes, les orteils, les doigts, il y a des b&#234;tes, des puces de sable maintenant qu'elle puise dans le mouill&#233;, c'est froid, c'est lourd lourd, pas bouger, une autre position aurait &#233;t&#233; meilleure, plus facile &#224; tenir, en chien de fusil ou couch&#233; sur le ventre, c'est lourd, &#231;a fait peur, sous des pierres ce serait effroyable, avec une jambe cass&#233;e, un bras qui ne r&#233;pond plus, des serpents dans les pierres, il y a souvent des serpents dans les pierres s&#232;ches, &#231;a donne envie de bouger pour savoir si rien n'est cass&#233;, &#231;a donne envie de pleurer, de hurler. Je hurle je bouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pas grave, on va recommencer, en chien de fusil, d'accord, l'&#233;boulement pourrait avoir eu lieu pendant ton sommeil, on recommence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est moins facile que de faire le malade dans son lit, ou le noy&#233; qu'on sort de l'eau, ou m&#234;me l'accident de carriole. J'en ai dans les yeux, dans le nez, la bouche, les oreilles, pas beaucoup, &#231;a grince sous mes dents, c'est bient&#244;t fini, c'est moins lourd que sur ma poitrine et sur mon ventre, &#231;a sert &#224; &#231;a les os, &#224; solidifier le mou, c'est presque fini,couch&#233; sur le ventre, j'en aurais pas eu dans les oreilles, si &#231;a rentre profond dans mon oreille, pas de larme, pas de salive pour enlever les grains, une b&#234;te dans l'oreille, je l'ai d&#233;j&#224; eu, il a fallu aller chez le m&#233;decin, je vais bouger, je bouge, je suis debout, je secoue la t&#234;te pour faire sortir le sable de l'oreille, il faut recommencer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tu es d'accord on recommence, pas trop fatigu&#233;, on va te mettre un ch&#226;le sur le visage, on l'enl&#232;vera au dernier moment pr&#233;cautionneusement pour prendre la photo, &#231;a va aller vite, on a d&#233;j&#224; un gros tas de sable tout pr&#234;t, et on va se servir du trou aussi, on y va&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Couch&#233; dans le trou avec le ch&#226;le sur la t&#234;te, c'est plus facile, le sable humide p&#232;se en paquets rassurants rafraichissants, c'est un jeu que j'aime bien, je respire pas trop bien et si le ch&#226;le &#233;tait aussi sous ma t&#234;te ce serait mieux, mais je vais tenir cette fois, je suis champion &#224; ce jeu. Elle enl&#232;ve le ch&#226;le. &#199;a glisse un peu dans le cou, c'est pas grave, c'est tout doux, je vais gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On en fait plusieurs, ne bouge pas, on prendra la meilleure. Tu as &#233;t&#233; super.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : dans le roman en cours, l'h&#233;ro&#239;ne et son petit voisin pr&#233;parent une exposition avec des montages photographiques reproduisant des ex-voto du mus&#233;e Ziem. &#171; L'enfant pi&#233;g&#233; sous un &#233;boulis &#187; est un des ex-voto apr&#232;s l'accident de carriole, la noyade, plusieurs situations de maladie qu'a d&#233;j&#224; jou&#233;s l'enfant. C'est la situation de corps immobile qui m'est tout de suite venue &#224; l'esprit. En revanche pourrai-je me servir de l'exercice dans le roman, c'est une autre question ?
&lt;p&gt;En &#233;crivant, je me suis aper&#231;ue que c'est le mental qui d&#233;clenche la terreur (ou apporte la s&#233;r&#233;nit&#233;) plus que les d&#233;sagr&#233;ments objectifs et c'est ce que j'ai voulu rendre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;11. L'autoportrait&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On voit sa main tenant la t&#233;l&#233;commande et le fil. Il lui faudrait une t&#233;l&#233;commande sans fil. Elle n'en a pas. Elle aime bien qu'on voie &#224; travers ce fil que c'est elle qui d&#233;clenche et prend la photo. Ce n'est pas un banal portrait, c'est un autoportrait, c'est important. Elle s'est allong&#233;e dans l'eau et elle a d&#233;clench&#233;. Un peu Oph&#233;lie, m&#234;me si ce qu'elle veut transmettre n'est pas une image de mort. Au contraire, une image de s&#233;r&#233;nit&#233;, de purification par l'eau, de limpidit&#233;. La main qui tient le d&#233;clencheur hors de l'eau saute aux yeux. Elle pourrait la corriger avec Photoshop. Elle ne le fera pas. C'est justement cette main qui donne du sens, qui affirme le statut d'autoportrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toutes ses s&#233;ries, elle ins&#232;re, depuis toujours, des autoportraits en pied &#224; c&#244;t&#233; d'images sans personnage. Elle s'enhardit de plus en plus aujourd'hui &#224; montrer son visage, &#224; payer de sa personne. Elle a eu froid dans l'eau, tr&#232;s froid malgr&#233; le mois de juillet. Le d&#233;voilement a commenc&#233; avec son visage portant un masque covid. Avant, elle se prenait de dos ou le visage cach&#233; par le mouvement de ses cheveux. Elle serait bien incapable d'expliquer le pourquoi de ces autoportraits qui lui prennent un temps fou en r&#233;glages, en prises de vue rat&#233;es, en recommencements, en accessoires, en mises en sc&#232;ne. Dans une s&#233;rie, on ne voit qu'une partie d'elle. Une jambe, deux pieds, un corps sans t&#234;te, mais c'est elle tout enti&#232;re, en partie sortie du cadre parce qu'elle &#233;tait en mouvement. Le plus souvent, elle est immobile et tout enti&#232;re. C'est compliqu&#233; l'autoportrait, elle ne se l'explique pas, mais le pratique avec passion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se met en sc&#232;ne, elle met son corps en sc&#232;ne et c'est important. Elle met son corps en sc&#232;ne dans les lieux qui l'inspirent. Pas des morceaux de son corps, son corps tout entier. Son corps, objet d'art. Elle toute enti&#232;re, mati&#232;re de son art. Jamais elle ne s'&#233;tait mise aussi consciemment en danger : ce n'est pas facile de s'autoportraiturer &#224; la surface d'une eau m&#234;me peu profonde. Elle s'est mise une autre fois en danger, mais c'&#233;tait inconsciemment sur cette plage d'une &#238;le atlantique o&#249; elle a trac&#233; des cercles de feu. C'est au moment de l'exposition des clich&#233;s qu'elle a appris que des vacanciers avaient saut&#233; sur une bombe oubli&#233;e en allumant un feu de bois sur cette plage. Elle ne le savait pas. Un visiteur de l'exposition lui a m&#234;me apport&#233; l'article de journal relatant le fait divers. Pour elle, &#231;a a donn&#233; du sens &#224; ses photos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si elle est pr&#233;sente &#224; l'exposition, on la reconnait. Si elle est absente, personne ne peut savoir que l'artiste s'est photographi&#233;e elle-m&#234;me, sauf &#224; travers le fil et la t&#233;l&#233;commande. Ces mises en sc&#232;ne ont du succ&#232;s et pour elle c'est important, une reconnaissance. Jamais elle n'aurait l'id&#233;e de prendre un mod&#232;le et de le faire poser. C'est elle qui doit &#234;tre l&#224; pour attester de son art. Un mod&#232;le n'aurait pas la m&#234;me signification. Depuis ses premi&#232;res photos. Elle a accept&#233; d'&#234;tre mod&#232;le pour d'autres. Elle se souvient tr&#232;s bien de cette fois o&#249; elle a pos&#233; avec une pieuvre sur la t&#234;te pour une amie photographe. Les tentacules lui cachaient le visage. Elle est rest&#233;e des heures avec cette puanteur dans le nez et dans les cheveux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que cherche-t-elle &#224; savoir sur elle-m&#234;me en se photographiant, que cherche-t-elle &#224; approcher, &#224; extraire, &#224; s'approprier ? Que cherche-t-elle &#224; dissimuler ? Quelle reconnaissance cherche-t-elle ? Parmi tous les artistes autoportraitistes, c'est de Sophie Calle dont elle se sent la plus proche. Mettre sa vie en sc&#232;ne, mettre son corps en sc&#232;ne, se mettre en sc&#232;ne pour vivre d'autres vies que la sienne. Elle ne sait pas l'expliquer. Elle n'a jamais explor&#233; le monde de l'autoportrait. Ce sont parfois des spectateurs ou des galeristes qui lui demandent si elle conna&#238;t Cindy Shermann, Nan Golding, Elina Brotherus, Frida Kahlo. Elle va voir, cela ne lui parle pas. Elle ne fait pas des photos intellectuelles. Elle privil&#233;gie son instinct. Il lui semble que tout le reste la d&#233;tournerait de ce qu'elle veut dire de la perte, de l'abandon, des traces, des ruines, de la mort qui r&#244;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est important que son corps tout entier soit visible, sans d&#233;formation, sans flou, sans morcellement, sans d&#233;guisement (elle porte le plus souvent ses v&#234;tements habituels, juste choisis pour s'adapter au contexte), sans pose extraordinaire, sans fard, sans truquage, sans humour, sans &#233;clairage de studio, sans miroir. Son corps tout entier, parfois juste cach&#233; derri&#232;re la lumi&#232;re d'un flash qu'elle a dirig&#233; sur l'objectif et non sur elle. Elle veut se montrer telle qu'elle est, &#234;tre reconnue pour ce qu'elle est. Simplement. Totalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autoportrait n'est pas une chose qu'elle met en avant quand elle pr&#233;sente sa d&#233;marche. Elle n'en parle m&#234;me jamais. Elle parle de tout autre chose, de sa qu&#234;te, de son chemin, de l'obscurit&#233; et de la lumi&#232;re, des &#233;l&#233;ments. Les autoportraits s'imposent comme une n&#233;cessit&#233;. Ce qui donne le sens sans &#234;tre au centre. Ou peut-&#234;tre est-ce le centre sans qu'elle ose l'afficher ? Elle ne sait pas. C'est incontournable, c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : J'&#233;cris souvent les textes qui accompagnent les photos d'une amie artiste. La main d&#233;rangeante dans son autoportrait en Oph&#233;lie dans sa derni&#232;re s&#233;rie a &#233;t&#233; mon point de d&#233;part. Elle m'a d'abord dit qu'elle la retoucherait, puis qu'elle n'y toucherait pas. Cela m'a conduite &#224; r&#233;fl&#233;chir aux autoportraits qu'elle ins&#232;re dans toutes ses s&#233;ries. Jamais centraux, mais toujours pr&#233;sents. C'est une jolie fille, jeune, grande et mince, mais qu'on ne remarque pas. Ses autoportraits statiques magnifient l'insignifiance de son apparence, la grandissent, la statufient. Le myst&#232;re reste entier de ce geste artistique qu'elle n'explique pas et ce myst&#232;re me passionne, car tout en elle est &#224; l'oppos&#233; de ce que je suis.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;9. Olliergues&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4925&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elles arriv&#232;rent &#224; Olliergues par le car SNCF qui les d&#233;posa sur la place. La longue halte &#224; Courpi&#232;re avait presque doubl&#233; le temps de trajet depuis Clermont-Ferrand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Olliergues, si vous venez par la route, vous n'allez pas bien en profiter, vous allez voir un alignement de petites boutiques dont beaucoup sont ferm&#233;es dans une rue principale qui n'est autre que la D 906 &#224; qui l'on a donn&#233; dans la travers&#233;e du bourg le nom de rue du Mar&#233;chal Delattre de Tassigny. Vous allez vous dire qu'il n'y a rien &#224; voir. Comme la route tourne beaucoup et que vous &#234;tes dans la vall&#233;e de la Dore, vous penserez peut-&#234;tre qu'il y avait des remparts ou un m&#233;andre si vous &#234;tes sensible &#224; la lecture du paysage. Pour voir, il faut descendre vers la Dore ou bien monter vers le ch&#226;teau d'un c&#244;t&#233; de la rivi&#232;re ou des maisons m&#233;di&#233;vales de l'autre c&#244;t&#233; par la rue pav&#233;e. Vous d&#233;couvrirez alors un bourg industrieux qui s'est renouvel&#233; du Moyen-&#226;ge au 20e si&#232;cle, utilisant la rivi&#232;re pour sa force motrice : moulins, tanneries, tissages, petite m&#233;canique, chirurgie dentaire, papeterie. Vous aimerez ces hautes maisons m&#233;di&#233;vales et leurs terrasses qui servaient de jardins et ces ateliers d'usines &#224; pans coup&#233;s et &#224; verri&#232;re encore &#224; l'abandon attendant que la DRAC en fasse peut-&#234;tre des ateliers d'artistes. Vous vous demanderez si ce Provench&#232;re qui signe les arr&#234;t&#233;s municipaux est bien le descendant de cette famille qui fit fortune au moment de la r&#233;volution dans le commerce des bois achemin&#233;s par la rivi&#232;re jusqu'&#224; Paris lors des crues hivernales. Vous sentirez tout ce travail humain et la peine s&#233;culaire des familles ouvri&#232;res pour enrichir quelques notables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vera s'&#233;merveillait une fois de plus de la diversit&#233; des paysages fran&#231;ais. Elle le savait, on le lui avait dit, mais c'&#233;tait une sensation si nouvelle. Si les plan&#232;zes du Sancy lui avaient vaguement rappel&#233; l'espace des grandes plaines uruguayennes, elle avait l'impression, depuis le d&#233;part de Super-Besse, de se d&#233;placer dans une maquette pour poup&#233;es o&#249; on aurait cherch&#233; &#224; accumuler les ambiances les plus vari&#233;es. Le massif d&#233;chiquet&#233; du Sancy, les rondeurs autour de Clermont-Ferrand, la plaine de la Limagne si plate et maintenant cette vall&#233;e de la Dore qui se transformait progressivement en gorge. Et ce village si mignon avec ses bacs &#224; fleurs, ses vieilles maisons, ses petits commerces au bord de la rue principale et ses vitrines de bois color&#233; tellement plus charmantes que les vitrines toute de verre Securit. Un vrai village avec le petit pont en dos d'&#226;ne sur la rivi&#232;re, ses trois arches in&#233;gales, l'&#233;glise et son petit clocher et les murs de pierre blondes serr&#233;s les uns contre les&lt;br class='autobr' /&gt;
s autres. M&#234;me la couleur des pierres changeait en quelques kilom&#232;tres. Trop beau, parfaitement pittoresque ; le chat S&#233;n&#232;que miaula dans sa caisse &#224; chaussures et elle le sortit pour lui montrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lila retrouvait tant de souvenirs &#224; Olliergues qu'elle restait muette, perdue dans ses pens&#233;es. Elle se pencha sur le parapet du pont et regarda la Dore couler. Il y avait maintenant des fleurs partout, des balsamines dans la rivi&#232;re, des val&#233;rianes accroch&#233;es aux pentes. Le tabac-presse, la boulangerie, la boucherie et le Casino &#233;taient toujours l&#224; de l'autre c&#244;t&#233; de la route. Et plus loin le caf&#233; de la Poste et sa belle arcade qui surmontait une terrasse, en dessous de la maison des tanneurs, une maison &#224; colombages bien restaur&#233;e. Le monument aux morts n'avait rien perdu de sa banalit&#233; ; des plaques de lave noire sans aucune statue, portant juste l'inscription en blanc des cinquante et un morts de la Premi&#232;re Guerre mondiale et des onze morts de la Seconde. La droguerie Quincaillerie &#233;tait ferm&#233;e d&#233;sormais. Malgr&#233; le tourisme, un bourg qui se mourrait et ne cessait de perdre des habitants. M&#234;me la rivi&#232;re semblait perdre de son d&#233;bit et n'&#233;tait plus qu'un mince filet d'eau en cet &#233;t&#233; caniculaire. Le port du masque obligatoire dans les magasins et plut&#244;t bien respect&#233; ajoutait &#224; ce tableau d'une grande tristesse malgr&#233; le soleil &#233;clatant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles se mirent en qu&#234;te du cabinet v&#233;t&#233;rinaire et de la maison de Mathieu.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Contrairement aux apparences, &#231;a prolonge la 8, mais mes personnages ont fait de la route depuis. C'est mon huiti&#232;me atelier d'&#233;criture Tiers livre depuis celui de l'&#233;t&#233; 2016, 24 mois, le temps d'un mast&#232;re en &#233;criture. Aujourd'hui, j'ai des questions &#224; r&#233;soudre pour faire avancer ma narration, des questions de temps, de lieu, de narrateur. Chaque exercice vient &#224; point nomm&#233; pour leur donner une r&#233;ponse. Les consignes qui ne m'ont jamais beaucoup arr&#234;t&#233;e servent maintenant mon projet. Elles prennent sens dans ce projet, alors que lues dans le livre creative writing elles restaient tr&#232;s abstraites. La seule question qui demeure : arriverai-je au bout de mon roman et int&#233;ressera-t-il quelqu'un d'autre que moi ?&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;8. ce que le d&#233;cor dit de nous&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4924&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;la maison des parents de Lila&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La maison des parents de Lila n'avait rien d'exceptionnel. Une maison de lotissement de plain-pied banale, quelconque, assez grande. Deux baies vitr&#233;es ouvraient sur une terrasse, surmont&#233;es de deux fen&#234;tres de toit laissaient &#224; penser que les habitants aimaient la lumi&#232;re et s'&#233;taient install&#233;s depuis peu. On devait cuire l&#224;-dedans ! Deux autres baies vitr&#233;es dont les volets roulants &#233;taient baiss&#233;s correspondaient aux chambres. Le cypr&#232;s encore jeune paraissait bien isol&#233;. En revanche, la haie de lauriers roses &#233;tait exub&#233;rante, sans doute &#224; force d'arrosages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le potager &#233;tait plein de charme et de ressources. Des tomates, des courgettes, des haricots, de la rhubarbe, des zinnias, des dahlias dans un fouillis explosif de verdure et de couleur qui tranchait avec une pelouse plus sah&#233;lienne que normande. Cela sentait les retrait&#233;s qui ont du temps et la main verte. Des arbres fruitiers vieillissants, on aurait dit des pruniers, avaient &#233;t&#233; conserv&#233;s, sans doute d'un reste de verger transform&#233; en lotissement. C'&#233;tait l'unique endroit o&#249; l'on respirait autre chose que le chaud et la poussi&#232;re en ce mois de juillet, quand on fr&#244;lait le basilic, la verveine ou la menthe&lt;br class='autobr' /&gt;
.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas de SUV ou d'autre gros v&#233;hicule cossu et climatis&#233; dans l'all&#233;e, mais deux v&#233;los et une m&#233;gane hors d'&#226;ge bien que semblant en &#233;tat de marche. Pas de palmiers non plus ou d'autres oliviers pluricentenaires transplant&#233;s de la lointaine Espagne comme les affectionnaient les maisons voisines. Pas de piscine, il y aurait eu largement la place pourtant. La cl&#244;ture, car il faut une cl&#244;ture &#224; un terrain en France, &#233;tait simple et dans le ton du pays. Un mur surmont&#233; d'une couvertine en tuiles rondes. Le portail en revanche aurait m&#233;rit&#233; plus d'attention. Sans doute un premier prix chez Castorama &#224; ouverture manuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on entrait, une cuisine &#224; l'ancienne sans ilot central ni tabourets indiquait des traditionalistes peu enclins aux modes nouvelles. Contre toute attente, il faisait frais sans climatisation et Jacques vantait l'&#233;paisse isolation de son toit et de ses murs ainsi que sa gestion minut&#233;e des ouvertures et fermetures de fen&#234;tres en fonction des heures de la journ&#233;e. Il faudra pourtant qu'on pense &#224; la climatisation pour nos vieux jours si le r&#233;chauffement climatique continue, avouait-il &#224; regret. L'ameublement &#233;tait minimal sign&#233; IKEA et faisait plus penser &#224; un logement d'&#233;tudiants qu'&#224; celui de retrait&#233;s. En revanche les murs &#233;taient couverts de grands tirages photographiques sur papier sans encadrement, suspendus par des cimaises tr&#232;s professionnelles. C'&#233;taient des &#339;uvres achet&#233;es &#224; de jeunes artistes amis. Une jeune fille de dos mont&#233;e sur un escabeau face &#224; un paysage de collines verdoyantes attirait particuli&#232;rement le regard par son attitude et ses v&#234;tements rouge et noir. Un p&#234;cheur &#224; pied, grandeur nature, &#233;puisette &#224; la main rougeot et bizarrement accoutr&#233; d'un bermuda &#224; fleurs hawa&#239;ennes lui faisait face avec pendant &#224; son cou et descendant sur son gros ventre un bidon transform&#233; en panier &#224; crabes. Et puis des livres, un peu partout, en plusieurs &#233;paisseurs, sur les &#233;tag&#232;res, la table basse, pr&#232;s du rocking-chair.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;la vall&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans la h&#234;traie on commen&#231;ait la visite en regardant un tableau de la vall&#233;e d'un certain Constantine Staviski peint en 1872 et conserv&#233; au mus&#233;e de Saint-P&#233;tersbourg qui avait pour titre &#171; Voyage en Auvergne &#187;. Sur un large chemin de terre, un cur&#233; mont&#233; sur un &#226;ne guid&#233; par un gamin lisait son br&#233;viaire en tenant de l'autre main son ombrelle. Une dame &#224; grand ch&#226;le rouge se faisait porter en chaise par deux gaillards, deux cavali&#232;res en robes longues mont&#233;es en amazone s'occupaient plus de leur compagnon et de leur ombrelle que du paysage. Un groupe de trois hommes, dont un muni de jumelles scrutait les hauteurs. Une cascade descendait des sommets et la pelouse rase avait remplac&#233; les arbres. Le groupe en &#233;tait encore au d&#233;but du parcours sous la h&#234;traie. Les casquettes, polos et pantalons quetchua avaient pris la place des ombrelles et des robes longues. Le guide faisait son petit effet avec cette introduction historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#234;traies sont, parmi tous les couverts v&#233;g&#233;taux, les bois sans doute les plus propices &#224; la r&#234;verie et au romantisme. Les troncs sont clairs et lisses, le feuillage est couvrant mais l&#233;ger, les feuilles mortes forment au sol des matelas confortables et ces bois procurent une ombre qui reste toujours lumineuse. Pour l'&#233;tude, les faines qui sont comestibles, mais ne d&#233;voilent leurs amandes que dans une atmosph&#232;re tr&#232;s s&#232;che donnent toujours l'occasion d'occuper les enfants et les grands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;s en contrebas du chemin &#233;taient exploit&#233;s. Un panneau p&#233;dagogique expliquait que sans agriculteurs et sans entretien, la nature reprenait ses droits, d'abord le gen&#234;t, puis le saule, puis les arbres de haute futaie. Le plus grand des pr&#233;s &#233;tait parsem&#233; de ces balles rondes que produisent d&#233;sormais les machines qui ramassent les foins &#224; la place des hommes ; dans un plus petit, arros&#233; par un ruisselet, quelques vaches rousses paissaient avec un taureau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; du ruisseau, un peu cach&#233;s par sa bordure de saules deux tentes rondes laissaient s'&#233;chapper une jolie petite famille qui avait camp&#233; l&#224; malgr&#233; les interdictions. Grand-m&#232;re, parents et enfants cherchaient visiblement tous &#224; se dissimuler pour soulager leurs vessies avant de d&#233;jeuner et de plier le campement. Peut-&#234;tre avaient-ils une autorisation sp&#233;ciale ou connaissaient-ils le directeur de la zone prot&#233;g&#233;e ? Plusieurs firent la remarque, mais personne ne les d&#233;noncerait. &#171; Tant qu'ils ne font pas de feu &#187; dit Laurent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On montait ensuite dans une sapini&#232;re d'&#233;pic&#233;as. Ces arbres de rapport plant&#233;s en lignes serr&#233;es cr&#233;ent des for&#234;ts sombres et inhospitali&#232;res. On se poisse les mains de r&#233;sine en ramassant leurs pommes. Ils ne sont beaux que sous la neige qu'ils retiennent sur leurs branches courbes. Rien ne pousse dans leurs sous-bois et malheur &#224; qui se couche sur leurs tapis d'&#233;pines. Ils sont si peu propices aux oiseaux qu'on les croirait inhabit&#233;s, sans chants, sans gaiet&#233;. Et parfois le bruit sinistre du vent dans leurs cimes, mais ce n'&#233;tait pas le cas dans ce jour de juillet ensoleill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On arrivait alors &#224; la source ferrugineuse, d&#233;cevante comme beaucoup des curiosit&#233;s naturelles longtemps attendues. Un filet d'eau s'&#233;coulait d'un petit &#233;dicule couvrant tout l'alentour d'une vraie couleur rouille. Il fallait ensuite traverser le ruisseau, dont la source n'&#233;tait qu'un tr&#232;s modeste affluent, par une barri&#232;re canadienne de barres m&#233;talliques horizontales scell&#233;es au-dessus de l'eau. Derri&#232;re, les vaches &#233;taient en libert&#233; ce qui causa quelques frayeurs dans le groupe. Elles &#233;taient tellement placides et dociles que bient&#244;t m&#234;me les plus inquiets se trouv&#232;rent rassur&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille :Le d&#233;cor, exactement ce qui me manquait pour faire vivre mes personnages dans des lieux,et faire dire par les lieux ce qu'ils sont, ce qu'ils ont dans la t&#234;te, ce que les lieux disent d'eux. Balzac &#233;videmment que je continue &#224; lire avec ferveur.&lt;/div&gt;
&lt;h2&gt;7. une histoire d'ours&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans cette ambiance de f&#234;te et malgr&#233; le bruit de l'orchestre, Laurent le guide taiseux &#233;tait en veine de confidences. Il raconta.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le soir. Le froid tombe sur la banquise. le groupe doit rentrer au bateau. Tout s'est bien pass&#233;, le fusil n'a pas servi. &#171; Il manque Benoit &#187; dit Anne-Lise. Je recompte, il manque Benoit. Ce mec m'emmerde depuis le d&#233;but. &#171; Montez, j'y vais &#187;. Ils montent et je repars chercher ce type et son mat&#233;riel photo de fou, deux pieds, deux boitiers avec des objectifs diff&#233;rents, des boites &#224; filtre plein le sac. Un malade ! Au moins 20 kg de matos ! Et toujours emp&#234;tr&#233; dans ses protections contre le froid, ses moufles, ses dessiccateurs et ses sacs. Une plaie dans un groupe. Je ne vois rien, le terrain est accident&#233; et il peut &#234;tre cach&#233; par un repli. Rien, rien et rien. Je suis loin du bateau. Enfin, je le vois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement il porte un v&#234;tement rouge. Je vois l'ours aussi. Il l'attend. C'est pas possible d'&#234;tre aussi con. Loin encore, si je tire, je le manque. J'appelle &#171; Benoit, Beno&#238;t &#187;. Il n'entend rien. &#192; genou pr&#232;s de son pied, il attend l'&#339;il dans le viseur. Il attend pour ne pas d&#233;charger sa batterie. S&#251;r qu'il ne d&#233;clenche qu'au dernier moment ! Et encore, il vient juste de la mettre en place cette fichue batterie qu'il garde avec les autres au fond de son sac bien au chaud. Depuis le d&#233;but il r&#234;ve d'un clich&#233; d'ours pris de pr&#232;s. Il en a vu, il en a montr&#233;, il veut faire le m&#234;me. Si l'ours charge, il sera trop tard. Il faut que je tire. Quand je l'ai dans le viseur, Benoit se l&#232;ve ; c'est lui que j'ai dans le viseur. J'y crois pas, je tremble. Impossible de m'arr&#234;ter de trembler. J'appelle encore. Il se retourne et me fait un signe avec ses bras en V. Si je tire et le manque, il charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fit une pause, une gorg&#233;e de bi&#232;re, puis reprit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cours vers Benoit. Tuer un ours polaire c'est grave, perdre un estivant plus grave encore. D'un seul coup, je ne tremble plus. Je m'arr&#234;te, je vise et je tire. Atteint en pleine t&#234;te, il tombe. Benoit hurle. Il essaie de me d&#233;sarmer puis tombe en pleurs. J'ai peur. Il faut le ramener, trainer son mat&#233;riel, surveiller s'il n'y a pas d'autre ours. Peu probable, mais... Je le gifle, je le tire, je le pousse, je prends son sac. Je crie, on laisse le pied et l'appareil. Tant pis, trop encombrant, trop dangereux. Je ne sais comment on est arriv&#233; au bateau. &#201;puis&#233;s, &#224; bout de souffle et de nerfs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il alluma une cigarette et poursuivit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bateau personne n'a rien vu. Ils prennent le th&#233;. Ils bavardent. Il n'y a qu'Anne-Lise qui me demande pourquoi j'ai mis si longtemps &#224; retrouver Benoit et pourquoi Benoit est furieux. C'est lui qui raconte, ce d&#233;bile de Benoit. Il lui faut un moment, mais quand il est requinqu&#233;, c'est lui le h&#233;ros du jour. Son aventure du Grand Nord, il la tient. Elle va lui faire des ann&#233;es. Ses petits enfants s'en souviendront de la chasse &#224; l'ours de Papy. Il n'a pas sa photo, c'est ma faute. Pas la peine d'argumenter, le client est roi. &#192; ce moment-l&#224;, je pense bien m'en sortir. Erreur. Dix ans apr&#232;s, je suis toujours en proc&#232;s avec ce tordu &#224; qui j'ai sauv&#233; la vie. Il vient de gagner en appel. &#199;a me d&#233;goute. Je vais y laisser toutes mes &#233;conomies. Tu me crois... et je suis toujours guide, je ne sais rien faire d'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni Vera (l'Uruguayenne s'appelait Vera), ni Lila ne dirent rien. C'&#233;tait peut-&#234;tre vrai. Apr&#232;s tout, elles ne connaissaient rien &#224; la Laponie.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Toute au plaisir de retrouver le pr&#233;sent en racontant une histoire dans le pass&#233; et s'apercevoir que &#231;a marche. Deux rencontres dans le groupe qui m'ont fait r&#234;ver &#224; d'autres cieux.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. comment Z&#233;phyrine Chr&#233;tien est devenue Miranda&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour le nom de mon personnage, j'avais utilis&#233; un g&#233;n&#233;rateur de noms (serendipity). C'&#233;tait un conseil de l'animatrice d'atelier d'&#233;criture que je suivais. Elle nous avait fait trois s&#233;ances de mises en garde et de conseils sur le choix du nom du personnage pour en arriver &#224; nous recommander le g&#233;n&#233;rateur. Apr&#232;s cinq ou six essais, Z&#233;phiryne Chr&#233;tien m'avait paru convenir. Original, mais pas trop ; facile &#224; prononcer et laissant une jolie empreinte sonore ; l&#233;ger et terrien ; plein de spiritualit&#233; et concret. Les ennuis ont commenc&#233; avec la graphie : j'&#233;crivais parfois Z&#233;phyrine et d'autres fois Z&#233;phiryne, autant de corrections qu'il faudrait faire et dont je me serais bien pass&#233;. Apr&#232;s, c'est l'histoire qui m'a pos&#233; question, ma Z&#233;phyrine ne cessait de me rappeler qu'elle venait de Rivi&#232;re des Monts, alors que pas du tout, elle &#233;tait n&#233;e &#224; Latilli&#233; pr&#232;s de Poitiers. J'ai fait na&#238;tre son anc&#234;tre &#224; Rivi&#232;re des Monts croyant que cela suffirait. &#199;a l'a calm&#233;e un moment, mais pas compl&#232;tement ; il a fallu aussi que je lui fasse passer des vacances au Qu&#233;bec (avant le confinement). Elle &#233;tait tr&#232;s prude et ne voulait rien savoir de la romance que j'avais fait d&#233;buter un 14 juillet au bal des pompiers. Elle soutenait avoir &#233;t&#233; viol&#233;e. Malgr&#233; sa haute teneur en bi&#232;re, elle n'avait pas pu donner son consentement &#224; &#201;douard Cousin le chef des pompiers. &#199;a n'allait pas du tout : Henri Bernard, le gendarme qui avait pris sa d&#233;position ne la croyait pas. Apr&#232;s bien des h&#233;sitations, j'ai accept&#233; de la soutenir, c'&#233;tait dans l'air du temps et un ressort dramatique comme un autre. &#199;a me faisait rentrer dans des consid&#233;rations techniques sur le fonctionnement de la gendarmerie et de la justice et il fallait que je me renseigne. J'ai trouv&#233; sur [Slate] le r&#233;cit d&#233;taill&#233; d'une fille viol&#233;e qui racontait son calvaire et ses d&#233;marches dans une sorte de long journal anonyme de 100 pages (&#231;a avait dur&#233; deux ans entre les faits et la condamnation du violeur), manque de pot &#231;a se passait en Australie et la fille (fran&#231;aise) racontait qu'elle n'aurait jamais eu gain de cause de la m&#234;me fa&#231;on en France. &#171; J'en sais quelque chose m'a dit Z&#233;phiryne, tu connais l'histoire du 36 quai des orf&#232;vres, de cette Canadienne viol&#233;e par deux agents de police. &#187; &#171; Vaguement, je lui ai dit. &#187; J'ai tout lu sur l'histoire du 36 quai des orf&#232;vres. &#199;a m'a bien secou&#233;, mais pendant ce temps mon roman restait en plan. La documentation c'est bien, mais il faut &#233;crire aussi. J'avais d&#233;j&#224; cinquante pages avec Z&#233;phiryne Chr&#233;tien et j'&#233;tais bloqu&#233;. On m'a conseill&#233; de changer le nom de mon personnage. &#171; Rechercher tout &#187; et &#171; remplacer tout &#187;, et plus de Z&#233;phiryne Chr&#233;tien qui pourrait devenir Roselyne Pineau. &#199;a sentait encore bien son qu&#233;b&#233;cois, je me suis m&#233;fi&#233;, je devais &#234;tre tomb&#233; sur un g&#233;n&#233;rateur de noms qu&#233;b&#233;cois. Je faisais quoi maintenant ? J'abandonnais mon roman et l'id&#233;e d'&#233;crire pour me consacrer aux vacances et aux barbecues familiaux ? Je subissais le syndrome de la page blanche et je me bourrais d'antid&#233;presseurs ? Je n'&#233;tais pas Balzac, plus cr&#233;atif que l'&#233;tat civil pour nommer ces quelques 3000 personnages, ni Zola et ses Rougon-Macquart, ni m&#234;me Roger Martin du Gard et ses Thibault (jamais lu) et de toute fa&#231;on, ce n'&#233;tait plus &#224; la mode ce genre de grande fresque. Peut-&#234;tre serais-je plus &#224; l'aise avec un personnage sans nom ? Je dirais &#171; Elle &#187; ou &#171; Madame &#187; et jusqu'au bout le lecteur pourrait s'imaginer ce qu'il voulait, cela donnerait de la profondeur &#224; mon propos. Ou alors, j'imaginerais une h&#233;ro&#239;ne qui aurait plusieurs noms, plusieurs personnalit&#233;s ? Je n'allais quand m&#234;me pas rester bloqu&#233; sur le nom du personnage, j'avais d&#233;j&#224; eu bien du mal &#224; choisir de parler &#224; la premi&#232;re personne et non &#224; la troisi&#232;me personne et &#224; employer le pass&#233; au lieu du pr&#233;sent. Il fallait que j'en sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution s'est impos&#233;e un petit matin apr&#232;s une nuit d'insomnie. Elle s'appellerait Miranda, elle aurait un p&#232;re hypocondriaque amoureux de Shakespeare et se vengerait du viol qui avait conduit sa meilleure amie au suicide. J'ai repris mon texte au bal des pompiers et j'ai bien avanc&#233; pendant les vacances. En souvenir de Z&#233;phiryne (ou pour me venger), j'ai donn&#233; &#224; Miranda une m&#232;re canadienne anglophone originaire de Vancouver, morte alors que Miranda &#233;tait tr&#232;s jeune. Quand la biblioth&#232;que a rouvert &#224; la rentr&#233;e, je n'ai pu m'emp&#234;cher d'en parler un peu &#224; Florence, mon amie biblioth&#233;caire. &#171; &#199;a me rappelle une histoire que j'ai lue, m'a-t-elle dit. Mais continue, vas-y, vas-y, go, go, Philippe ! Toutes les histoires ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; &#233;crites, je suis s&#251;re que la tienne sera tout &#224; fait originale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : cette proposition a failli me bloquer. Il y a tant &#224; dire sur le choix du nom du personnage. Apr&#232;s d'intenses recherches sur internet et autres divagations ressemblant au d&#233;but d'un essai sur le choix du nom du personnage (en trois volumes), j'ai &#233;crit ce petit texte qui r&#233;sume mes interrogations sur le sujet.
&lt;p&gt;Pour ne pas priver le lecteur du choix du nom du chat, en voici la petite histoire personnelle et v&#233;ridique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les enfants ont appel&#233; le premier chien Bulma du nom d'un h&#233;ro&#239;ne de BD, je crois. Le second n'avait pour nom que &#8220;petit&#8221; ; son ma&#238;tre avait d&#233;cid&#233; de le faire piquer &#8220;pas bon pour les vaches&#8221; lorsqu'un v&#233;t&#233;rinaire nous le donna en nous conseillant de trouver un nom qui se rapprocherait en termes de sonorit&#233;. &#8220;Wiki&#8221; nous parut convenir. Lorsque la chatte arriva, &#8220;Pedia&#8221; s'imposa. Pedia se r&#233;v&#233;la &#234;tre un m&#226;le et devint naturellement &#8220;Pedro&#8221;. La chatte d'avant s'appelait &#8220;Zazie&#8221; (dans le m&#233;tro) nous &#233;tions Parisiens &#224; l'&#233;poque ; avant P&#233;dia-Pedro nous avions eu peu de temps &#8220;Betty&#8221; (nous lisions Arnaldur &#224; ce moment-l&#224; sans doute) qu'une voiture &#233;crasa apr&#232;s bien d'autres accidents graves, mais non mortels. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. Eleonora Bureau&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;18 rue nationale, c'est dans le vieux village, sa m&#232;re lui a dit qu'il valait mieux y aller &#224; pied, car c'est impossible de se garer. Elle sonne. C'est long et pourtant c'est l&#224;. Eleonora bureau (comme un bureau) arrive et lui ouvre. Elle est en fauteuil roulant. Leila ne s'attendait pas &#224; &#231;a. Votre maman ne vous avait rien dit, elle a bien fait, ce n'est pas important. On fait du yoga ensemble et heureusement beaucoup de gens oublient mon handicap.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;18 rue nationale, elle est venue &#224; pied. Impossible de se garer dans le vieux village. Ces portes en verre, on dirait un pressing, elle s'est tromp&#233;e ! Elle v&#233;rifie et sonne quand m&#234;me. Un bruit d'ouverture automatique lui r&#233;pond, elle tire, non il fallait pousser. Il y a une odeur d'encens comme dans une &#233;glise.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#8211; C'est bien l&#224;, entrez, je m'appelle Eleonora Bureau comme un bureau. Entrez, entrez !&lt;br class='autobr' /&gt;
Eleonora est toute ronde, les cheveux blancs en bataille et son antre est encombr&#233;e de crucifix, de statures de la vierge, de rameaux, de bocaux. Lila s'assied face &#224; elle sur une chaise de bureau comme dans un commissariat.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Heureusement qu'elle n'est pas venue en voiture, c'est une rue pi&#233;tonne en pente avec des marches ; le vieux village, elle ne connaissait pas. C'est pittoresque, parfait pour les touristes et si diff&#233;rent des lotissements de Ventabren. Au 18 rue nationale, une petite maison de village toute en hauteur deux poteries d'Anduze plant&#233;es de capucines encadrent la porte qui s'ouvre avant m&#234;me qu'elle sonne. Un grand escogriffe en sort. Il court presque.
&lt;br /&gt;&#8212; N'y allez pas, c'est une sorci&#232;re. Je ne veux plus la voir. Elle vous fera du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eleonora Bureau accueille Lila, h&#233;sitante sur le pas de la porte.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#8211; Entrez, ne vous formalisez pas ! Tous les mardis, c'est la m&#234;me chose, il part tr&#232;s f&#226;ch&#233;, car il n'aime pas entendre ce que j'ai &#224; lui dire. Il reviendra et je lui dirai encore la m&#234;me chose : je ne peux rien pour lui, il doit se faire soigner.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La porte est entrouverte. Lila entre sans sonner.
&lt;br /&gt;&#8212; Je suis bien chez Madame Eleonora Bureau ? Je viens de la part de Fran&#231;oise Fournier.
&lt;br /&gt;&#8212; Entre, entre, je t'attendais. Je t'ai vue monter les marches depuis le d&#233;but de la rue. Tu as h&#233;sit&#233;, tu es retourn&#233;e sur tes pas, tu as v&#233;rifi&#233; sur ton t&#233;l&#233;phone et te voil&#224;. Sois la Bienvenue, veux-tu boire quelque chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lila en reste bouche b&#233;e. Elle n'aurait jamais imagin&#233; que sa m&#232;re fr&#233;quentait des gens comme &#231;a, m&#234;me au yoga.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au 18 rue nationale, Lila a beau chercher, il n'y a pas de sonnette, juste un carillon en bambou qu'elle fait tinter. La porte s'ouvre automatiquement comme dans une banque ou une pharmacie. C'est &#233;tonnant pour une vieille maison. &#192; l'int&#233;rieur, il fait frais, presque froid et sombre. Une fontaine, de celles qu'on voit dans les jardineries gazouille au-dessus d'un bac profond dans lequel s'&#233;battent des poissons rouges. Il y a partout des niches dans les murs dans lesquels flambent des lumignons de toutes les couleurs. Eleonora Bureau l'accueille. Il est tr&#232;s grand, blond avec des yeux bleus, v&#234;tu d'un sarouel blanc et d'une ample chemise blanche aussi.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#8211; Entrez, je suis le professeur de yoga et votre maman m'avait annonc&#233; votre visite. Vous imaginiez une femme ? Je sais, tout le monde se trompe avec mon pr&#233;nom.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au 18 rue nationale, il n'y a pas de porte, juste une ruelle dans laquelle il faut s'engager pour acc&#233;der aux maisons derri&#232;re. Une plaque indique Eleonora Bureau psycho th&#233;rapeute, chamanisme, rebirth, chanelling et puis d'autres choses que Lila n'a pas le temps de lire, car Eleonora Bureau soul&#232;ve les lani&#232;res en plastique qui font office de porte. Elle explique qu'elle r&#233;cup&#232;re ainsi toute la fraicheur de la ruelle sombre sans avoir les mouches. Elle doit avoir tr&#232;s peur des mouches, car dans la pi&#232;ce o&#249; elle accueille lilas des rubans collants pendent du plafond en grand nombre.
&lt;br /&gt;&#8212; Vous vous attendiez &#224; un espace plus moderne, mais ces vieilles maisons de Ventabren sont tellement agr&#233;ables en &#233;t&#233; que je ne quitterais mon antre pour rien au monde. Vous sentez cette fra&#238;cheur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lila acquiesce, car c'est effectivement tr&#232;s agr&#233;able apr&#232;s avoir march&#233; en plein soleil.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;7&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est bien pour faire plaisir &#224; sa m&#232;re que Lila se rend au 18 rue nationale pour rencontrer Eleonora Bureau. Entrez sans frapper dit le panonceau sur la porte. Elle entre et son entr&#233;e d&#233;clenche d'&#233;tranges chants gr&#233;goriens m&#234;l&#233;s de cris d'animaux. D'immenses photos en noir et blanc couvrent les murs. Est-ce une exposition ou un lieu de culte ? Au sol et au plafond, de petits &#233;crans diffusent des vid&#233;os d'&#233;v&#233;nements. Un mariage, une robe blanche descend un escalier pharaonique. Une victoire, des mains et des poings tendus vers le ciel. Un bapt&#234;me, un accouchement (en couleurs celle-l&#224;), un enterrement. Lila avance dans cette grande chapelle vide. On dirait l'abbaye de Montmajour pendant les rencontres d'Arles. R&#234;ve-t-elle ? Elle ne s'attendait pas &#224; un espace si grand dans les ruelles &#233;troites du vieux village. Une silhouette vient &#224; sa rencontre, toute menue dans ce d&#233;cor de cin&#233;ma.
&lt;br /&gt;&#8212; Je m'appelle Eleonora Bureau. Ne vous formalisez pas de cette installation pompeuse. C'est une r&#233;alisation de mon petit fils pour son dipl&#244;me en &#233;cole d'art. Il appelle &#231;a &#171; la vie humaine &#187; et il a &#233;t&#233; s&#233;lectionn&#233; pour une r&#233;sidence &#224; Rome.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;8&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'entr&#233;e, un flacon de gel hydroalcoolique dont on est pri&#233; de se servir et un distributeur de masques. Lila se conforme aux instructions avant de sonner. Le voyant rouge passe au vert et la porte s'ouvre. Le cours de yoga a d&#233;j&#224; commenc&#233;. Le professeur lui fait signe de prendre place. Le silence est complet. Elle pense qu'elle s'est tromp&#233;e d'adresse et cherche une issue pour s'&#233;chapper discr&#232;tement.
&lt;br /&gt;&#8212; L'agitation et l'inqui&#233;tude nous font perdre le vrai sens de la vie. Apaisez votre esprit. Laissez passer les pens&#233;es comme des nuages dans le ciel, ne les retenez pas. Concentrez-vous sur votre respiration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le professeur s'exprime avec un fort accent m&#233;ridional et Lila s'en trouve bizarrement rassur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;9&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'elle sonne au 18 de la rue nationale, c'est comme si elle d&#233;clenchait le carillon de l'&#233;glise voisine. La petite femme qui accourt en pantoufles pourrait &#234;tre la sacristaine avec son gilet tricot&#233; en laine boutonn&#233; sur son tablier &#224; fleurs. Ses cheveux poivre et sel sont coup&#233;s au carr&#233; et retenus par une barrette de chaque c&#244;t&#233; du front. Elle porte aussi des lunettes toutes rondes. Lila revoit exactement la physionomie de son professeur d'histoire-g&#233;o de 5e. Un choc, une apparition, un retour dans le temps.
&lt;br /&gt;&#8212; Je m'appelle Eleonora Bureau, comme un Bureau, Je suis un peu sourde. Entrez, je vous attendais.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;10&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avant de se rendre au 18 rue nationale, Lila googlise cette Eleonora Bureau que sa m&#232;re lui a conseill&#233;e. Ce qu'elle a trouv&#233; l'inqui&#232;te un peu : &lt;i&gt;Praticien en psychoth&#233;rapie. Psychopathologie. Charg&#233; d'enseignement sup&#233;rieur et universitaire. Conf&#233;rencier et formateur en psychopathologie. Psychoth&#233;rapie individuelle pour adolescent et adulte dans le cadre d'une approche globale : th&#233;rapies d'inspiration analytique freudienne, analyse transg&#233;n&#233;rationnelle, analyse syst&#233;mique, th&#233;rapies cognitivocomportementales, th&#233;rapies d'&#233;veil avec initiation &#224; la m&#233;ditation en pleine conscience.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il consulte par Whatsapp. Elle a envie de commencer par l&#224;, m&#234;me si elle habite Ventabren. Elle n'a pas envie de tomber entre les mains d'un gourou qui lui dira l'avenir avec un jeu de tarots. Sur les pages jaunes, cette Eleonora est bien organis&#233;e : le calendrier de ses disponibilit&#233;s jour par jour et demi-heure par demi-heure est affich&#233;. Elle clique sur le mercredi 8 juillet &#224; 10 h 30. C'est dans deux jours. Il faut se connecter via Facebook, Linkedin ou Google. &#171; Rassure-vous, rien ne sera publi&#233; sans votre accord &#187;. Elle h&#233;site. Elle ira d'abord rep&#233;rer les lieux au 18 rue nationale.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : excellent exercice pour pr&#233;ciser un personnage. J'ai laiss&#233; mes doigts courir sur le clavier samedi soir en rentrant d'une f&#234;te et ce dimanche matin pour trouver les derni&#232;res. Beaucoup apr&#233;ci&#233; de d&#233;couvrir Rapha&#235;le Bezin et son travail.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;4. l'accident&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4919&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'accident (version dure)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les pompiers appel&#232;rent &#224; 23 h 10. Jacques partit imm&#233;diatement chercher sa belle-fille dont la voiture avait bascul&#233; de la digue dans un marais salant. Lila n'avait rien, juste une grosse frayeur ! Fran&#231;oise se retrouva seule.&lt;br class='autobr' /&gt;
Encore Lila, toujours Lila ! Allait-elle un jour trouver son chemin, cesser de faire les mauvais choix et de se mettre dans des situations impossibles. Qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez sa fille ? Depuis quand ? Pourquoi cherchait-elle toujours le risque comme une adolescente ? Cette exigence d'absolu qu'elle poursuivait sans rel&#226;che, d'o&#249; lui venait-elle ? Cet id&#233;al d'artiste qu'elle s'&#233;tait mis en t&#234;te, quelle folie ! Il y en a tant des artistes photographes, des artistes visuels, des artistes plasticiens, comment esp&#233;rer percer un jour ? Et rien, jamais, pour faire ce qu'il fallait !Quel malheur, quelle piti&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit &#233;tait noire, sans lune, Fran&#231;oise sortit quand m&#234;me et marcha jusqu'au bosquet de pins. Elle les verrait arriver et son t&#233;l&#233;phone ne la quittait pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
23 h 30 Jacques devait &#234;tre sur les lieux. Fran&#231;oise poursuivait son monologue tout haut. Bien s&#251;r, qu'elle avait sans doute eu des torts ! Ce petit ami du lyc&#233;e, elle s'en voulait encore ; mais que pouvait-elle faire d'autre ? Elle venait de divorcer. Elle &#233;tait seule avec deux adolescents. Rien n'avait &#233;t&#233; facile.&lt;br class='autobr' /&gt;
23 h 40 il avait d&#251; la retrouver. Elle aurait d&#251; &#234;tre plus attentive lorsque Lila &#233;tait arriv&#233;e sans pr&#233;venir, lui poser des questions. Elle avait pr&#233;f&#233;r&#233; rester discr&#232;te et parler de ce qui la pr&#233;occupait, elle. Raconter cette histoire de bornage amiable, plut&#244;t amusante. Qu'y pouvait-elle si Lila n'avait rien dit de sa visite chez le m&#233;decin et &#233;tait ensuite partie pour faire encore ses satan&#233;es photos ? Elle respectait son silence et sa vie priv&#233;e. D'ailleurs ce confinement &#233;tait en train de leur faire perdre la t&#234;te &#224; tous. Lila n'avait pas &#233;t&#233; assez prudente en conduisant sur ces digues. Esp&#233;rons qu'elle n'&#233;tait pas en zone interdite &#224; la circulation en plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 h 55 c'&#233;tait bizarre qu'ils n'aient pas pens&#233; &#224; l'appeler pour la rassurer. N'&#233;tait-il pas encore arriv&#233; sur le lieu de l'accident ou bien les pompiers les retenaient-ils pour des formalit&#233;s ? Ils auraient d&#251; l'appeler.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au bosquet de pins au croisement du chemin des m&#233;jeans et de la d&#233;partementale, Fran&#231;oise s'arr&#234;ta. C'&#233;tait fou comme de ce minuscule point de vue, le halo lumineux d'Aix d'un c&#244;t&#233; et de Marseille de l'autre &#233;tait fort. Comment Lila avait-elle pu perdre la route, m&#234;me si les salins &#233;taient particuli&#232;rement bas et sombres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A minuit, Lila et Jacques n'&#233;taient toujours pas rentr&#233;s. C'&#233;tait aga&#231;ant cette attente. Elle aurait pr&#233;f&#233;r&#233; &#234;tre dans son lit ou commencer &#224; &#233;crire la lettre qu'elle projetait d'envoyer en recommand&#233; au promoteur et au g&#233;om&#232;tre sur cette stupide histoire de bornage. Une voiture la croisa l'&#233;blouissant de ses phares. Elle crut que c'&#233;tait eux, mais non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils arriv&#232;rent &#224; une heure du matin. Lila monta directement dans sa chambre. Jacques promit qu'il lui raconterait, qu'il &#233;tait fatigu&#233; lui aussi et que demain il faudrait faire remorquer la voiture. Ce n'&#233;tait pas grave, Lila avait oubli&#233; le frein &#224; main alors qu'elle &#233;tait sortie pour prendre des photos. Elle avait appel&#233; les pompiers en pensant qu'ils pourraient la d&#233;panner tout de suite. Ce qui avait pris du temps, c'&#233;taient les papiers.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'accident (version douce)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les pompiers appel&#232;rent &#224; 23 h 10. Jacques partit imm&#233;diatement chercher sa belle-fille dont la voiture avait bascul&#233; de la digue dans un marais salant. Lila n'avait rien, juste une grosse frayeur ! Fran&#231;oise se retrouva seule.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle descendit dans le jardin et pensa que l'heure &#233;tait id&#233;ale pour arroser les zinnias qu'elle venait de transplanter, les dahlias qui commen&#231;aient &#224; fleurir et toutes les autres fleurs dont elle ignorait le nom. Il faisait nuit noire sans lune, mais la clart&#233; des villes avoisinantes d'Aix et de Marseille formait un halo lumineux bien visible que traversaient parfois des chauves-souris en chasse. Les lavandes embaumaient et la senteur de l'eau fraiche et de la terre mouill&#233;e &#233;tait tr&#232;s agr&#233;able. Pourquoi ne sortait-elle pas plus souvent le soir &#171; &#224; la fraiche &#187; ? Les journ&#233;es &#233;taient vite si chaudes alors qu'on n'&#233;tait qu'en juin. L'obscurit&#233; &#233;tait reposante apr&#232;s la lumi&#232;re aveuglante du calcaire blanc r&#233;verb&#233;rant l'&#233;clat du soleil. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas connu un tel bonheur de tous ses sens, depuis qu'ils avaient quitt&#233; les r&#233;gions arros&#233;es et verdoyantes. L'inqui&#233;tude qu'elle ressentait pour Lila lui g&#226;chait son plaisir. Pauvre Lila qui ne parvenait pas &#224; suivre la bonne route et se retrouvait une fois de plus dans le foss&#233;, sur le bas c&#244;t&#233;. Fran&#231;oise n'arrivait plus &#224; comprendre sa fille. Elle ne se souvenait plus du temps o&#249; tout &#233;tait simple entre elles. Jusqu'&#224; l'adolescence ? Peut-&#234;tre m&#234;me pas ! Lila lui avait confi&#233;, un jour o&#249; elle &#233;tait gaie et en pleine forme, ses terreurs de petite fille quand sa m&#232;re lui apparaissait comme quelqu'un de pr&#233;occup&#233; et d'inaccessible. Elle s'&#233;tait plainte aussi de la fa&#231;on dont elle l'habillait sans jamais lui mettre de jolies robes et combien son p&#232;re l'angoissait avec ses exigences scolaires. Sa meilleure amie la d&#233;crivait comme la fillette qui pleurait tout le temps. Fran&#231;oise n'avait rien vu, rien su de cette d&#233;tresse d'enfant rieuse et curieuse. Cela lui faisait atrocement mal de se rem&#233;morer ses confidences &#233;chapp&#233;es un jour d'insouciance. Il y avait eu aussi des jours tr&#232;s sombres, lors de la rupture avec ce petit ami du lyc&#233;e. Fran&#231;oise croyait avoir &#233;t&#233; l&#224;, mais l'avait-elle vraiment &#233;t&#233; ? C'&#233;tait tellement dur &#224; entendre les reproches des enfants devenus adultes lorsqu'ils vous rendent coupables des &#233;checs qu'ils essuient dans la vie. Elle n'avait pas l'impression d'avoir fait subir cela &#224; ses parents. Elle s'en &#233;tait &#233;loign&#233;e tout simplement. Elle s'&#233;tait assum&#233;e seule et construite seule, son p&#232;re et sa m&#232;re lui offrant des conditions mat&#233;rielles suffisantes, parfois bonnes, parfois mauvaises. Jamais elle n'avait pens&#233; qu'ils &#233;taient pour quoi que ce soit dans les &#233;cueils qu'elle avait rencontr&#233;s ; son travail d'institutrice qui ne l'avait que partiellement satisfaite, elle le devait &#224; son manque d'envie de poursuivre plus longtemps ses &#233;tudes ; son divorce, &#224; son choix d'un homme qui ne lui convenait pas. Question d'&#233;poque sans doute ! Elle se demanda si Lila voyait un psy. Elle aurait tellement aim&#233; qu'elle soit heureuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque Jacques et Lila arriv&#232;rent &#224; une heure du matin, ils la trouv&#232;rent perdue dans ses r&#233;flexions un livre sur les genoux. Lila monta directement se coucher et Jacques promit qu'il lui expliquerait, qu'il &#233;tait fatigu&#233; lui aussi et que demain il faudrait faire remorquer la voiture. Ce n'&#233;tait pas grave, Lila avait oubli&#233; le frein &#224; main alors qu'elle &#233;tait sortie pour prendre des photos. Elle avait appel&#233; les pompiers en pensant qu'ils pourraient tout de suite la d&#233;panner. Ce qui avait pris du temps, c'&#233;taient les papiers.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : j'ai d'abord &#233;crit la version dure, puis la version douce.
&lt;p&gt;La personnalit&#233; de la m&#232;re change : de m&#232;re dure exc&#233;d&#233;e par les errances de sa fille, on passe &#224; une m&#232;re plus culpabilis&#233;e. Mais les deux peuvent parfaitement coexister &#224; des moments diff&#233;rents du r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;3. quitter la ville&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4918&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;version format roman&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Jacques et Fran&#231;oise s'&#233;taient toujours dit qu'ils quitteraient la ville &#224; la retraite. Ils pensaient tous les deux qu'il &#233;tait tr&#232;s important d'anticiper ce tournant de leur vie pour en faire une sorte de nouveau d&#233;part. Leur appartement lyonnais n'&#233;tait pas petit et des hauteurs de la Croix-Rousse ils avaient une belle vue sur la ville, ses toits et le fleuve, mais le stationnement des voitures devenait un souci permanent avec des rues encombr&#233;es et un acc&#232;s au parking souterrain assez acrobatique. Jacques ne l'aurait jamais reconnu, mais Fran&#231;oise avait de plus en plus de mal &#224; garer sa voiture. Elle &#233;tait moins souple, estimait moins bien les distances et pour tout dire cette pente &#224; l'entr&#233;e l'effrayait comme toute la circulation pour descendre des pentes de la Croix-Rousse d'ailleurs. Les plaisirs de la ville comme on les appelait ne leur semblaient plus si &#233;vidents : le soir bien souvent, ils se contentaient d'une s&#233;rie sur Netflix. Ils n'allaient plus vraiment au cin&#233;ma ou au th&#233;&#226;tre, car ils rechignaient d&#233;sormais &#224; sortir le soir, surtout en hiver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques, en ing&#233;nieur qu'il &#233;tait, avait voulu aborder la question scientifiquement en choisissant de ne pas s'isoler dans une campagne par trop profonde. Il avait construit une petite application qui donnait instantan&#233;ment pour chaque lieu sa distance &#224; leur r&#233;sidence actuelle en fonction des temps et des moyens de transport et avait consult&#233; famille et amis sur le lieu le plus d&#233;sirable. Cela avait beaucoup amus&#233; autour d'eux pour un r&#233;sultat d&#233;cevant : le choix commun &#224; tous les consult&#233;s &#233;tait qu'il &#233;tait pr&#233;f&#233;rable de rester &#224; Lyon ou dans ses environs. C'&#233;tait central, bien desservi, une halte pour ceux qui descendaient vers le sud ou montaient vers le nord et la campagne environnante rec&#233;lait beaucoup d'endroits charmants dans les monts du Lyonnais, le Pilat ou le Beaujolais. Oui, pourquoi pas la campagne, disaient les amis, mais vous n'avez plus l'&#226;ge de retaper une grange pour l'am&#233;nager. Jacques qui &#233;tait bricoleur pensait que cela ne lui d&#233;plairait pas de retrouver des activit&#233;s manuelles et de s'attaquer &#224; un projet concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils s'&#233;taient mis &#224; visiter des lieux qui leur apparaissaient comme des paradis sur internet. Le premier avait &#233;t&#233; la Godivelle, un tout petit village du Massif central en pleine nature dans le C&#233;zallier. Il avait suffi &#224; Fran&#231;oise de lire [Pays perdu] de Jourde pour percevoir le danger inh&#233;rent &#224; l'implantation de purs citadins dans des lieux recul&#233;s. Si Fran&#231;oise trouvait largement son inspiration dans la litt&#233;rature, Jacques la cherchait dans sa collection de la vie du rail et des lignes SNCF historiques. C'est ainsi qu'ils avaient d&#233;couvert La Clayette (prononcer la Clette) sur la ligne historique ouverte en 1900 Givors-Paray -le-Monial. Le po&#232;te du Chemin de fer Henri Vincenot fit le voyage avec eux et Fran&#231;oise avait trouv&#233; beaucoup de beaut&#233; au haut Beaujolais comme &#224; ce confins de Bourgogne o&#249; les champs sont ponctu&#233;s de vaches blanches.Ils firent bien d'autres escapades, dans l'ouest et le marais poitevin, la vall&#233;e de la V&#233;z&#232;re, l'Aubrac, le lac du Bourget, celui de Vassivi&#232;re. Ils avaient le temps et leur recherche &#233;tait devenue une occupation agr&#233;able et prenante. Ils y consacraient toutes leurs vacances et r&#233;sidaient souvent une semaine ou deux dans les lieux qui pourraient avoir leurs laveurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques avait toujours &#233;t&#233; citadin du plus loin qu'il remont&#226;t dans ses racines, Fran&#231;oise au contraire &#233;tait de lointaine souche paysanne et avait pass&#233; son enfance dans une petite ville du Puy-de-D&#244;me. Ils essay&#232;rent aussi ce retour aux racines, comme un exode rural &#224; l'envers &#224; un si&#232;cle et demi de distance. Leur envie de se retirer &#224; la campagne avait peut-&#234;tre sa source dans leur histoire. Fran&#231;oise d&#233;testait lorsque Jacques parlait de &#034;se retirer&#034;. L'expression ne lui convenait pas, elle aimait dire et penser qu' Internet avait r&#233;alis&#233; le village mondial. Il suffisait d'avoir une bonne connexion. Jacques rajouta ce param&#232;tre &#224; son application. Cetessai de retour aux sources fut une double d&#233;ception : tout avait chang&#233;, rien n'&#233;tait plus comme dans leurs souvenirs et c'&#233;tait comme d'avoir devant les yeux l'in&#233;luctable destruction du monde. Jacques ne reconnaissait pas le S&#232;te de son enfance o&#249; les friches industrielles avaient remplac&#233; les activit&#233;s du port. Fran&#231;oise pleura presque en cherchant la pension de famille de son enfance au Grau-du-roi et en d&#233;couvrant qu'il fallait d&#233;sormais traverser Port Camargue pour acc&#233;der &#224; la plage de l'Espiguette. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le projet de s'installer dans le hameau de ses anc&#234;tres au milieu des Monts du Forez qu'elle caressa un moment fut vite abandonn&#233;. Elle s'&#233;pouvanta vite de ce qui pour elle &#233;tait devenu un d&#233;sert, vid&#233; de ses habitants et de ses activit&#233;s. Des amis leur conseill&#232;rent la r&#233;gion de Bourges ou celle de Vierzon o&#249; ils avaient eu une r&#233;sidence secondaire tr&#232;s plaisante. Vierzon leur d&#233;plut et se dirent qu'&#224; Bourges &#224; part la cath&#233;drale et le Printemps...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni l'un ni l'autre n'avait de fantasme de chien, de jardinage ou d'&#233;levage quelconque, pas plus que de march&#233;s paysans, d'AMAP ou de produits locaux. La mer ou le soleil n'&#233;taient pas non plus pour eux des arguments suffisants, m&#234;me si Fran&#231;oise s'imaginait bien vivre au bord de l'eau. Ils r&#234;vaient simplement d'espace, d'absence d'escalier ou d'ascenseur, de lumi&#232;re et de calme et &#233;taient persuad&#233;s d'avoir les m&#234;mes envies. Parfois pour rire, ils fantasmaient une installation dans le sud de l'Espagne, au Portugal ou encore en Martinique ou en Corse ou pourquoi pas au Maroc ou en Tunisie et se demandaient comment y vivaient tous ces gens du nord qui en faisaient le choix. Ils se sentaient Fran&#231;ais et attach&#233;s au sol de la patrie, m&#234;me s'ils s'&#233;tonnaient de cette incapacit&#233; &#224; concevoir de vivre &#224; l'&#233;tranger.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsque la date de leur d&#233;part en retraite approcha, il fallut se d&#233;cider. Pour Jacques, la fin de la vie de salari&#233; avait d&#233;j&#224; sonn&#233; depuis plusieurs mois en tant qu'agent de la SNCF quand Fran&#231;oise put enfin quitter le poste de directrice d'&#233;cole qu'elle occupait en fin de carri&#232;re. En dernier ressort se furent les prix de l'immobilier qui d&#233;cid&#232;rent de leur choix, ou plut&#244;t l'exacte ad&#233;quation entre le prix de vente de leur appartement &#224; Lyon et celui de la maison qu'il acquirent dans un lotissement en construction au milieu des vignes. Les plus grandes d&#233;cisions, les plus m&#251;rement r&#233;fl&#233;chies, tiennent parfois &#224; un tout petit d&#233;tail qui l'emporte. Une affaire leur dit l'agent immobilier, une vente pr&#233;cipit&#233;e pour cause de divorce, un potentiel de croissance consid&#233;rable pour votre capital. C'est ainsi qu'ils s'install&#232;rent &#224; Ventabren, petit village proven&#231;al id&#233;alement situ&#233; entre Aix-en-Provence et Marseille, proche de l'a&#233;roport de Marignane et de la mer et pourvu d'un superbe viaduc du TGV. En dix ans, mille personnes eurent la m&#234;me id&#233;e, portant la population du village de 4500 &#224; 5500 habitants. L'agent immobilier n'avait pas menti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re ann&#233;e fut toute consacr&#233;e &#224; la d&#233;couverte de leur nouveau royaume, &#224; quelques finitions aussi. Les amis vinrent beaucoup et s'&#233;merveill&#232;rent du potentiel de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;version format nouvelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pas facile de prendre sa place de conseill&#232;re d&#233;l&#233;gu&#233;e &#224; la vie associative et aux animations &#233;v&#233;nementielles ! Fran&#231;oise et Jacques avaient quitt&#233; la ville au moment de leur retraite pour emm&#233;nager dans le village proven&#231;al de Ventabren. Les derni&#232;res &#233;lections avaient permis &#224; Fran&#231;oise d'atteindre ce Graal qu'elle convoitait : avoir un vrai r&#244;le dans la vie communale. Impossible dans une grande ville. C'&#233;tait sans doute le pire non-dit de sa d&#233;cision de quitter la ville. Elle animait sa premi&#232;re r&#233;union avec tous les pr&#233;sidents d'association, quarante personnes quand m&#234;me, et elle avait tout faux : avait omis de r&#233;pondre &#224; certains, ne ma&#238;trisait pas le fonctionnement du mail de la mairie, avait m&#233;lang&#233; son adresse personnelle et son adresse d'&#233;lue. Ils se connaissaient tous depuis longtemps, elle ne savait rien de leur histoire. Le premier adjoint l'assistait, elle sentait bien qu'il &#233;tait d&#233;&#231;u par sa prestation ; la quatri&#232;me adjointe charg&#233;e de l'&#233;ducation et de la vie scolaire faisait de son mieux pour l'aider, mais sa pr&#233;sence signifiait aussi qu'on ne lui faisait pas confiance pour pr&#233;server la susceptibilit&#233; du pr&#233;sident de l'association des parents d'&#233;l&#232;ves et le vide grenier festif qu'il organisait chaque ann&#233;e qui se trouvait &#234;tre la manifestation la plus courue de la commune. Dans quelle gal&#232;re s'&#233;tait-elle mise ? Elle souriait beaucoup, essayait de conserver son entrain, oubliait de donner la parole &#224; certains, n'arrivait pas &#224; limiter le temps de parole du nouveau policier municipal (par ailleurs pr&#233;sident de deux associations dont elle avait oubli&#233; l'objet). Elle avait pourtant r&#233;vis&#233;, cr&#233;&#233; les chevalets, m&#233;moris&#233; les visages. Elle critiquait l'ancienne municipalit&#233; croyant bien faire, mais sentait &#224; l'accueil du public qu'on commen&#231;ait &#224; douter qu'elle puisse faire mieux. Des conflits sur les dates de disponibilit&#233; des salles apparaissaient d&#233;j&#224; et les pr&#233;sidents n&#233;gociaient directement entre eux un meilleur arrangement. Elle aurait voulu parler comit&#233; des f&#234;tes, nouvelles mani&#232;res de partager les informations, &#233;lan nouveau de la convivialit&#233; &#224; Ventabren. Ils se plaignaient de l'emplacement des panneaux lumineux et de la trop grande rapidit&#233; de succession des annonces. Elle r&#233;ussit &#224; modifier les horaires du forum des associations qui se tiendrait le 5 septembre, il se terminerait &#224; 18 h 30 au lieu de 18 h et commencerait &#224; 15 h au lieu de 16 h 30. Personne ne daigna m&#234;me voter cette importante r&#233;volution lorsqu'elle la proposa. Qu'avaient donc dans la t&#234;te ces banlieusards ? Pas si campagnards que &#231;a, ils travaillaient tous &#224; Aix ou &#224; Marseille, ils &#233;taient tous plus ou moins cadres. Il n'y avait que le nouveau policier municipal, venu des espaces verts de la commune, pour ma&#238;triser plus difficilement l'oral. Il compensait par une personnalit&#233; rugueuse et une vraie pr&#233;sence physique. Elle rentra d&#233;faite et retrouva Jacques qui regardait un documentaire sur la sauvegarde de Venise. Elle n'osa rien lui dire de son embarras. Il lui proposa de partir pour Venise lorsque la fronti&#232;re serait ouverte &#224; nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques sortait peu, fr&#233;quentait peu de gens. Son tr&#232;s ancien m&#233;tier de journaliste pour la vie du rail refaisait surface : il s'informait des transports, de la politique d'am&#233;nagement du territoire et publiait parfois un article dans son blog. Il faisait les courses et la cuisine du couple et semblait heureux comme &#231;a, m&#234;me si depuis longtemps ils avaient peu d'activit&#233;s communes hormis les soir&#233;es devant Netflix. De temps en temps, il avait envie de changer d'air et de voyager et c'&#233;taient de vrais moments de retrouvailles avec un rythme et des occupations partag&#233;es. Aller &#224; Venise en train de nuit &#233;tait une id&#233;e qu'il avait souvent &#233;mise, d'autant plus qu'un vieil ami &#224; lui s'y &#233;tait install&#233; et proposait de les accueillir dans son appartement &#224; la Guidecca.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;oise ressentait de plus en plus le besoin de plus vaste que leur vie de couple. La campagne des municipales et la victoire de la liste d'opposition sur laquelle elle figurait l'avait galvanis&#233;e. Il se passait vraiment quelque chose dans la petite ville de Ventabren pour arriver &#224; d&#233;faire d&#232;s le premier tour un maire de droite install&#233; depuis 20 ans. Le changement &#233;tait possible et elle voulait en &#234;tre. Certes cela commen&#231;ait mal, mais elle apprendrait.
&lt;br /&gt;&#8212; Ah non, Venise ce n'est pas le moment, la nouvelle municipalit&#233; prend tout juste ses marques. je ne peux pas partir maintenant. Vas-y tout seul, si tu veux. Tu expliqueras &#224; Philippe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques n'en parla plus. Il &#233;tait conjugal comme il aimait &#224; le dire et n'appr&#233;ciait pas la solitude. Les nombreuses r&#233;unions en soir&#233;e auxquelles participait Fran&#231;oise avaient encore plus modifi&#233; l'&#233;quilibre de leur couple. Imperceptiblement au d&#233;but, plus de s&#233;ries vues ensemble sur lesquelles ils &#233;changeaient, plus de commentaires de l'actualit&#233;, plus vraiment de promenades ensemble, car Fran&#231;oise &#233;tait souvent trop fatigu&#233;e ou avait un dossier &#224; pr&#233;parer. Ils se rendaient ensemble &#224; certains repas entre conseillers municipaux, mais Jacques se lassa vite de leur fr&#233;quentation et de la quantit&#233; de minuscules d&#233;tails dont ils d&#233;battaient pendant des heures. Il pr&#233;f&#233;ra la laisser y aller seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame le maire programma un s&#233;minaire de 5 jours en r&#233;sidentiel pour pr&#233;parer les orientations de la rentr&#233;e et la refonte du journal municipal. Jacques d&#233;cida d'en profiter pour faire seul le voyage &#224; Venise. Fran&#231;oise qui redoutait sa r&#233;action &#224; une absence d'une semaine fut enchant&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
La suite pourrait s'appeler comment se d&#233;font les couples, mais c'est plus compliqu&#233;, plus long, plus insidieux quand quarante ans de vie commune lient deux partenaires. Jacques et Fran&#231;oise n'avaient pas trente ans ni toute la vie devant eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques prolongea son s&#233;jour &#224; Venise. Son ami se lan&#231;ait dans un programme de d&#233;fense de l'environnement tr&#232;s s&#233;duisant qui avait besoin de bras et de comp&#233;tences en ing&#233;nierie. Il s'agissait de fixer les &#238;les les plus instables de la lagune avec des techniques traditionnelles, il accompagnerait les ouvriers. La dynamique des milieux aquatiques l'int&#233;ressait et il voyait des similitudes entre l'&#233;tang de Berre et la lagune de Venise. La vie de Fran&#231;oise en fut boulevers&#233;e, mat&#233;riellement d'abord, plus personne ne lui faisant les courses et les repas, elle mangea de plus en plus souvent au restaurant ; psychologiquement aussi, car elle se mit &#224; ressentir tr&#232;s durement la solitude. Jacques n'appelait ni n'&#233;crivait et c'est tout juste s'il r&#233;pondait aux longs mails qu'elle lui envoyait. Il &#233;tait heureux, parlait de mieux en mieux italien alors m&#234;me qu'elle d&#233;primait, grossissait et buvait trop. La pr&#233;paration de la f&#234;te du village, les querelles entre associations, les questions de pr&#233;s&#233;ance entre pr&#233;sidents l'ennuyait d&#233;sormais. Elle manquait d'&#233;nergie et lorsque sa coiffeuse tomba malade Fran&#231;oise laissa pousser chez cheveux ce qui ne lui allait pas du tout avant de se r&#233;soudre &#224; prendre rendez-vous dans un autre salon. Elle en parla au m&#233;decin qui lui conseilla quelques s&#233;ances de psychoth&#233;rapie. Elle prit un rendez-vous une fois, mais n'y retourna pas ; il n'&#233;tait plus temps de reconsid&#233;rer sa vie. Elle allait avoir soixante-dix ans et s'imaginait mal confier ses angoisses &#224; une gamine de trente ou quarante ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques rentra de Venise bronz&#233; et en pleine forme. Fran&#231;oise crut un moment que tout allait recommencer comme avant. Jacques reprit sa routine quotidienne, mais Fran&#231;oise s'enfon&#231;a un peu plus dans son marasme int&#233;rieur. Lorsque la 4e adjointe charg&#233;e de l'&#233;ducation et de la vie scolaire d&#233;missionna, Fran&#231;oise accepta de la remplacer en se disant qu'il y aurait plus de coh&#233;rence dans sa mission et moins de querelles avec le pr&#233;sident de l'association des parents d'&#233;l&#232;ves pour l'organisation d&#233;sormais coupl&#233;e de la f&#234;te du village et du vide-grenier de l'&#233;cole. On la saluait dans Ventabren, mais elle s'en souciait peu. D'autres auraient pu faire ce dont elle s'acquittait avec beaucoup plus de diplomatie et de cr&#233;ativit&#233;. Elle n'apportait rien de neuf et les honneurs de cette petite communaut&#233; villageoise &#233;taient une bien mince contrepartie. Elle ne trouvait plus le sens de sa fonction et de sa vie. Perdu ses amis et ses enfants en d&#233;m&#233;nageant &#224; Ventabren, perdu la ville et ses rencontres improbables et maintenant elle se sentait devenir vieille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque sa fille d&#233;barqua &#224; Ventabren en pleine nuit, elle n'arriva pas &#224; s'en r&#233;jouir. Cela ne pr&#233;sageait rien de bon. Il faudrait encore se pencher sur ses petits soucis de sant&#233; ou pire la consoler d'une nouvelle d&#233;ception amoureuse. Cette grande fille c&#233;libataire avait le don pour faire les mauvais choix et Fran&#231;oise n'y pouvait pas grand-chose.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : j'ai travaill&#233; les deux versions en parall&#232;le en passant de l'une &#224; l'autre.
&lt;p&gt;Rapidement la version courte (8716 caract&#232;res) est devenue plus longue que la version longue (7173 caract&#232;res).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me sens plus &#224; l'aise avec le rythme d'une nouvelle o&#249; il peut se passer des choses que dans la version longue o&#249; je m'ennuie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois la version longue m'a permis d'approfondir la caract&#233;ristion et les motivations de mes personnages, l'id&#233;e de vie qui vont diverger &#224; la campagne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;2. bornage amiable&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4917&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Lila &#233;tait &#224; Ventabren depuis la veille. Elle avait fait de nuit les 300 km d'autoroute apr&#232;s l'explosion au coll&#232;ge. Sa m&#232;re et son beau-p&#232;re qu'elle n'avait pas vus depuis des mois l'accueillirent avec joie y voyant simplement le b&#233;n&#233;fice des r&#232;gles sanitaires assouplies. Elle dormit tout son saoul et raconterait plus tard. D&#232;s le repas de midi, sa m&#232;re se lan&#231;a dans le r&#233;cit de l'affaire qui l' agitait et que Lila n'arrivait pas &#224; consid&#233;rer autrement que du dehors. Il &#233;tait question de la visite d'un g&#233;om&#232;tre-expert qui avait eu lieu la veille avec tous les voisins pour un bornage amiable. Sa m&#232;re s'&#233;chauffait particuli&#232;rement quand elle racontait qu'on n'avait pas conclu, car le g&#233;om&#232;tre n'avait pas r&#233;ussi &#224; retrouver la borne dans leur potager. La borne qu'il l'accusait m&#234;me d'avoir peut-&#234;tre d&#233;plac&#233;e. De toute fa&#231;on, depuis le d&#233;but elle n'avait pas l'intention de signer le constat. Elle n'avait m&#234;me pas eu besoin de le dire. Il y avait les Rae, les Djidi et Ligout avec le promoteur et la vendeuse. La vendeuse c'&#233;tait la fille de Madame Michel, la voisine d&#233;sagr&#233;able qui faisait des histoires depuis 10 ans et qui &#233;tait morte l'an dernier, elle habitait en Bretagne, elle avait h&#233;rit&#233; de tout, elle &#233;tait fille unique ; le promoteur, un petit jeune de 30 ans qui &#233;tait venu la premi&#232;re fois avec son papa ! D'apr&#232;s le cadastre, le g&#233;om&#232;tre affirmait que c'&#233;tait en ligne droite depuis chez Ligout et que &#231;a aurait d&#251; tomber dans leur jardin 30 cm en retrait de la cl&#244;ture actuelle. Djidi racontait qu'il avait pos&#233; la cl&#244;ture avec le grand-p&#232;re de la vendeuse, qu'il avait fait le muret sur la limite pendant que le grand-p&#232;re y plantait ses piquets en bois mac&#233;r&#233;s dans le gazole (il faisait comme &#231;a le vieux) et que pour la nouvelle cl&#244;ture il y a deux ans, les ouvriers avaient remplac&#233; les piquets en bois par des piquets en fer. D'ailleurs n'&#233;tait-ce pas la vendeuse qui avait command&#233; l'implantation de cette nouvelle cl&#244;ture, un an avant la mort de sa m&#232;re ? Comme Ligout, Djidi &#233;tait l&#224; depuis la cr&#233;ation du lotissement et il s'entendait bien avec le grand-p&#232;re et aucun des deux n'avait jamais vu de bornes, pourtant le grand-p&#232;re y &#233;tait tr&#232;s attentif. La vendeuse au contraire rappelait qu'elle se souvenait tr&#232;s bien qu'ils avaient fait leur potager dans sa parcelle &#224; partir du moment o&#249; sa m&#232;re n'avait plus &#233;t&#233; en &#233;tat de s'y opposer, que les poules y venaient aussi et que l'an dernier il y avait plein de tomates et de potirons. D'ailleurs, le poseur de la cl&#244;ture serait l&#224; &#224; midi, on pourrait le questionner. Djidi avait bien ajout&#233; en apart&#233; qu'il &#233;tait difficile d'emp&#234;cher les potirons et les poules de courir o&#249; ils voulaient, mais le g&#233;om&#232;tre n'&#233;coutait pas, il &#233;tait all&#233; chercher sa pioche pour creuser en demandant si &#231;a ne g&#234;nait pas qu'il d&#233;racine le pied de lierre qui grimpait sur son mur. Le promoteur se taisait parce qu'il sentait que l'acharnement de la vendeuse et du g&#233;om&#232;tre n'&#233;tait pas bon pour lui. Ce qui l'aga&#231;ait le plus, reprenait sa m&#232;re, c'&#233;taient les r&#233;actions des voisins. On dirait que cela ne les concerne pas, qu'ils se moquent qu'un promoteur installe six maisons qui seront leur vis-&#224;-vis ; bien s&#251;r, pour eux, qui ne sont pas mitoyens des parties &#224; d&#233;molir l'enjeu est moindre. Et d'ailleurs, disait-elle, son mari n'&#233;tait pas loin de penser comme eux : il n'avait pas particip&#233; &#224; la r&#233;union, il voudrait qu'on ach&#232;te la grange qui sera d&#233;molie, qu'on ach&#232;te notre s&#233;curit&#233;, Madame le maire lui aurait dit que c'est parfois la meilleure solution si on en a les moyens ; il va m&#234;me jusqu'&#224; lui dire qu'il pense qu'elle fait fausse route. Sa m&#232;re r&#233;p&#233;tait que jamais elle ne s'y r&#233;soudrait. Qu'il y avait quand m&#234;me des lois dans ce pays, qu'on n'&#233;tait pas oblig&#233; de tout accepter ! Elle disait pour conclure que les 30 cm dans leur potager n'&#233;taient pas la question, que &#231;a l'avait m&#234;me bien amus&#233;e cette perplexit&#233; du g&#233;om&#232;tre-expert face &#224; une borne disparue, la question c'&#233;tait cette DP et ce projet de construction contre lequel elle allait faire un recours gracieux aupr&#232;s de la mairie. Elle se renseignerait, elle avait ador&#233; apprendre des choses sur la mani&#232;re dont on r&#233;alisait un bornage et ne se laisserait pas faire. Lila savait sa m&#232;re proc&#233;duri&#232;re et plut&#244;t habile &#224; d&#233;fendre ses int&#233;r&#234;ts, mais elle avait du mal &#224; s'int&#233;resser &#224; cette sombre histoire qui promettait des jours agit&#233;s. En entendant sa m&#232;re dire que c'&#233;tait un PA et non une DP que le promoteur devrait d&#233;poser, elle comprit &#224; l'emploi des acronymes techniques dont elle ignorait la signification que la bataille avait d&#233;j&#224; commenc&#233; et que l'attention de sa m&#232;re &#224; ses propres soucis en serait affect&#233;e. Son beau-p&#232;re se taisait, et cela n'&#233;tait jamais bon lorsqu'ils n'&#233;taient pas d'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lila sentit que ce n'&#233;tait pas le moment de parler de ses soucis. Elle raconta l'explosion au coll&#232;ge et dit qu'elle avait besoin d'un arr&#234;t maladie de quelques jours, ce qui sembla une &#233;vidence &#224; sa m&#232;re comme &#224; son beau p&#232;re ; Pas besoin d'en dire plus ! s'il pouvaient lui donner l'adresse de leur m&#233;decin ? Il fallait d'ailleurs qu'elle appelle le coll&#232;ge pour les pr&#233;venir. Elle aurait bien parl&#233; &#224; sa m&#232;re de Mathieu, mais il y avait des moments comme &#231;a o&#249; ce n'&#233;tait pas le moment, pas la bonne heure. Combien de malentendus naissaient ainsi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;decin lui donna sans probl&#232;me quinze jours d'arr&#234;t et quelques anxiolytiques en mettant tout naturellement sa d&#233;tresse sur les mois de confinement qui avaient &#233;t&#233; tr&#232;s durs pour beaucoup de patients. On en voyait maintenant les d&#233;g&#226;ts et cela ne faisait que commencer. Elle n'&#233;tait rest&#233;e dans son cabinet que 5mn prise de tension et pes&#233;e, carte vitale et carte bleue comprise. Une maman attendait dehors son b&#233;b&#233; dans les bras. Lila remercia et salua rapidement&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
codicille : le sujet vient d'une aventure r&#233;cente. Je me pose de plus en plus de questions sur la diff&#233;rence entre le narrateur omniscient et la 3eme personne objective. Et aussi la question du temps &#224; employer : pr&#233;sent ou pass&#233; ? Cette immersion dans la technique m'enchante car je ne lis plus de la m&#234;me mani&#232;re, mais comment progresser et choisir.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;1. l'explosion&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Nous rentrions en cours lorsque l'explosion retentit. &#201;norme, fracassante, assourdissante. Toute la classe hurla, de peur et de surprise. Lila notre professeure devint toute blanche, fit une dr&#244;le de grimace puis se mit &#224; pleurer, comme les gens &#224; bout de nerfs quand ils craquent. C'&#233;tait angoissant les larmes de cette grande et belle jeune femme d'habitude si gaie. Les filles aussi pleuraient et commen&#231;aient &#224; se prendre dans les bras avant de se souvenir qu'il fallait garder les distances. Les gar&#231;ons ne pleuraient pas, ils bougeaient en tous sens comme des ludions affol&#233;s ou restaient immobiles comme h&#233;b&#233;t&#233;s. Les plus courageux prirent leurs masques pour sortir et aller voir. D'autres au contraire s'abrit&#232;rent sous les tables, comme s'il s'agissait d'un tremblement de terre. Nous n'&#233;tions que dix dans la salle, mais en un instant c'&#233;tait devenu un fouillis indescriptible de tables renvers&#233;es, de sanglots et de hurlements. Notre professeure pleurait, indiff&#233;rente au chaos et cela accroissait le d&#233;sordre et la terreur. C'est alors que la proviseure arriva, d&#233;marche lourde et voix forte :
&lt;br /&gt;&#8212; Voyons, Mademoiselle Despras, reprenez vos esprits et appliquez les consignes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au m&#234;me moment, on entendit les sir&#232;nes, beaucoup de sir&#232;nes tonitruantes qui couvrirent un instant la voix de la proviseure. La chienne du concierge se mit de la partie avec ses hurlements &#224; la mort qui nous amusaient tant quand il s'agissait des exercices incendie. Mais l&#224; c'&#233;tait autre chose. La proviseure resta calme, mais nous sentions &#224; son air s&#233;v&#232;re que ce n'&#233;tait pas comme d'habitude. Apr&#232;s un long silence, elle nous demanda de nous mettre en rang, AVEC LES DISTANCES, de mettre les masques et de nous diriger vers la salle de repli. La salle de gymnastique en sous-sol &#233;tait couverte de gros tapis o&#249; Lila nous faisait parfois de la m&#233;ditation en pleine conscience avant son cours d'arts plastiques ; c'est l&#224; que nous faisions aussi les exercices d'antiterrorisme. Malgr&#233; l'effectif r&#233;duit, il n'y avait pas de place pour toutes les classes. La proviseure expliqua qu'EXCEPTIONNELLEMENT on ne pouvait pas garder les distances, mais qu'il ne fallait pas se toucher... autant que possible. Mademoiselle Despras rentra la derni&#232;re apr&#232;s s'&#234;tre entretenue &#224; mi-voix avec la proviseure.
&lt;br /&gt;&#8212; Vos &#233;l&#232;ves ont besoin de votre sang froid. Pensez &#224; tout ce qu'ils viennent de vivre depuis deux mois. C'est vous l'adulte, ne l'oubliez pas !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une fois, c'&#233;tait la professeure qui avait tort et pas nous. Depuis le d&#233;confinement et la reprise des cours, tout le monde faisait tr&#232;s attention &#224; ne pas nous brusquer et &#224; nous traiter avec beaucoup d'attention, sauf Lila. Tout avait chang&#233;, Mademoiselle Despras aussi. Depuis la rentr&#233;e, elle n'&#233;tait plus la m&#234;me. Triste, pr&#233;occup&#233;e, un peu absente ou alors &#233;nerv&#233;e et presque m&#233;chante avec nous. Un peu comme les parents quand ils se mettent en col&#232;re pour un rien parce qu'ils sont stress&#233;s. Son style d'habillement avait chang&#233;, maintenant elle s'habillait en fille soign&#233;e avec des robes et des bijoux, alors qu'avant elle tenait &#224; sa d&#233;gaine d'artiste un peu n&#233;glig&#233;e (jean, baskets et cheveux en bataille). Elle n'&#233;tait plus aussi cool depuis la rentr&#233;e. Lila sentait bien qu'elle n'assurait plus son service correctement, Madame la proviseure venait de le lui rappeler, elle perdait pied, n'arrivait plus &#224; se concentrer. M&#234;me en dehors des cours son travail d'artiste p&#226;tissait, elle n'avait plus d'inspiration et n'avait rien produit malgr&#233; tout le temps libre que lui avait laiss&#233; le confinement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lila Despras n'avait plus de nouvelles de son ami depuis le d&#233;but du confinement et ne savait que faire. Il ne r&#233;pondait plus aux SMS, son t&#233;l&#233;phone sonnait dans le vide et elle &#233;tait tr&#232;s inqui&#232;te. L'avait-il quitt&#233;e comme &#231;a sans pr&#233;venir, comme cela lui &#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; avec d'autres amoureux ou bien lui &#233;tait-il arriv&#233; quelque chose de grave ? Peut-&#234;tre &#233;tait-il tomb&#233; malade lui aussi sans que personne ne la pr&#233;vienne, et pour cause elle ne connaissait personne de son entourage. Ils en &#233;taient encore &#224; apprendre &#224; se d&#233;voiler, dans un t&#234;te &#224; t&#234;te exclusif qui les satisfaisaient. Les &#233;l&#232;ves l'aga&#231;aient, leur insouciance, leurs d&#233;sob&#233;issances lui devenaient insupportables. Elle &#233;tait irritable, elle s'en rendait compte mais n'y pouvait rien. Les fleurs de Bach que lui avait conseill&#233;es sa m&#232;re n'y changeaient rien. Dans la salle de repli, nous nous allonge&#226;mes sur les tapis et Mademoiselle Despras fit de m&#234;me. Elle prit enfin la parole pour nous demander de garder le silence et de nous concentrer sur notre respiration. Sa voix tremblait, mais elle ne pleurait plus. Mettez une main sur le ventre, une autre sur la poitrine. Seule la main du ventre doit bouger.
&lt;br /&gt;&#8212; Lila, on enl&#232;ve nos masques ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211;- Je, je ne sais pas... Oui, si vous voulez, comme vous voulez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'entendait presque plus le bruit des sir&#232;nes ; il n'y avait plus que l'odeur de la salle qui sentait tr&#232;s fort l'eau de javel, et celle si particuli&#232;re de la sueur de ceux qui ont eu tr&#232;s peur ; les relents des pieds lib&#233;r&#233;s des chaussures qu'on avait d&#251; quitter mais garder pr&#232;s de nous flottaient dans l'air.Cela sentait si mauvais qu'on garda les masques. C'&#233;tait presque le silence, mis &#224; part quelques sanglots hoquet&#233;s de temps en temps. Les filles qui n'arrivaient pas &#224; s'allonger restaient couch&#233;es en chien de fusil ; certaines bavardaient les mains devant leurs bouches, puis se rappelaient qu'il ne fallait pas se toucher le visage surtout la bouche et le nez. Un gar&#231;on chatouillait ses voisins du bout des orteils et gloussait que toucher avec les pieds n'&#233;tait pas toucher. A part ceux qui dormaient d&#233;j&#224; et ronflaient tranquillement, tout le monde avait peur surtout quand l'&#233;lectricit&#233; fut coup&#233;e. Dans le noir complet, c'&#233;tait vraiment effrayant. Lila Despras n'arrivait pas &#224; trouver une position confortable mais n'osait bouger de peur de d&#233;clencher l'agitation des &#233;l&#232;ves. Elle pensa &#224; Mathieu qui &#233;tait peut-&#234;tre hospitalis&#233;, sous respiration artificielle. Cela la calma un peu de s'imaginer partager quelque chose avec cet amant qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps, mais auquel elle s'&#233;tait attach&#233;e si fort, au point m&#234;me qu'elle pensait d&#233;m&#233;nager s'il le lui demandait. Tout &#233;tait-il fini maintenant ? Son amant si doux, si pr&#233;venant ; personne ne l'avait jamais trait&#233;e comme lui auparavant, avec autant d'attention et de d&#233;licatesse. La vie amoureuse de Lila n'avait jamais &#233;t&#233; vide. Elle avait connu un grand amour au lyc&#233;e avec lequel les choses s'&#233;taient mal termin&#233;es, puis des relations plus ou moins longues, mais elle n'avait plus jamais retrouv&#233; ce petit frisson du grand amour avant Mathieu. L'horloge biologique tournait et &#224; presque trente-sept ans il &#233;tait temps qu'elle d&#233;couvre enfin celui qui la rendrait vraiment heureuse. Mathieu n'&#233;tait-il pas celui-l&#224; ? Elle ne l'avait pas rencontr&#233; sur Tinder comme d'autres aventures, mais chez le v&#233;t&#233;rinaire un jour o&#249; son chat n'allait pas bien, il &#233;tait lui-m&#234;me v&#233;t&#233;rinaire de passage dans la r&#233;gion, venu rendre visite &#224; un confr&#232;re. C'&#233;tait une vraie rencontre, une rencontre dans la vraie vie comme on n'en faisait plus beaucoup ; cette id&#233;e la rassurait : une vraie rencontre ne pouvait pas mentir. Ils avaient sympathis&#233;, elle l'avait invit&#233; &#224; manger &#224; la maison, le chat s'entendait bien avec lui et Mathieu avait appr&#233;ci&#233; le travail photographique de Lila. D&#232;s ce premier soir, ils avaient pass&#233; la nuit ensemble. Et puis recommenc&#233;. Elle s'&#233;tait rendue plusieurs fois en week-end &#224; Olliergues o&#249; il exer&#231;ait, il &#233;tait venu plusieurs fois en week-end chez elle. Le confinement avait mis fin &#224; leurs rendez-vous, mais les &#233;changes avaient continu&#233; au d&#233;but, puis plus rien. Peut-&#234;tre avait-il eu un accident ? Le chat &#233;tait mort pendant ces mois de solitude. Cela la rendait encore tr&#232;s triste. Elle avait beau se dire qu'il &#233;tait tr&#232;s vieux, plus de seize ans, cela ne la rassurait qu'&#224; moiti&#233; : elle se demandait s'il ne fallait pas y voir un signe de mauvais augure. La mort l'avait rep&#233;r&#233;e et si elle ne tombait pas malade elle-m&#234;me, il y aurait s&#251;rement quelqu'un de ses proches qui allait &#234;tre frapp&#233;. Tout &#224; coup la lumi&#232;re revint et la sonnerie du coll&#232;ge retentit. La proviseure entra. L'alerte &#233;tait pass&#233;e. C'&#233;tait l'explosion d'une bouteille de gaz dans une baraque de chantier. Rien &#224; voir avec une attaque terroriste. Plusieurs constructions en cours dans le village avaient &#233;t&#233; stopp&#233;es par la pand&#233;mie et les baraquements laiss&#233;s vides. Peut-&#234;tre qu'un feu de broussailles allum&#233; par un voisin &#233;tait la cause l'explosion. On en saurait plus demain. Pendant le confinement beaucoup de gens s'&#233;taient furieusement mis &#224; bricoler, nettoyer, d&#233;broussailler sans pr&#233;caution.
&lt;br /&gt;&#8212; Remettez vos masques et vos chaussures, vous reprenez le cours. Tout le monde se passe les mains au gel hydroalcoolique et on garde ses distances.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lila rentra dans la salle de classe avec nous. C'&#233;tait la fin du cours et la derni&#232;re fois qu'on voyait notre professeur d'arts plastiques Lila Despras.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille :
&#8211; De plus en plus int&#233;ress&#233;e par les exercices techniques qui ouvrent des possibilit&#233;s d'expression. Celui-l&#224; me semble sup&#233;rieurement utile, jamais vraiment tent&#233; pour ma part. J'ai des probl&#232;mes avec le Je ou le Elle/Il : comment emmener le lecteur au c&#339;ur de l'action, pr&#233;senter les personnages, leur histoire et leur probl&#233;matique de mani&#232;re dynamique, comment sortir d'un regard ext&#233;rieur pour s'emparer de ce qui se passe dans leur t&#234;te tout en continuant &#224; montrer ce qui se passe au dehors. Besoin de comprendre o&#249; &#231;a d&#233;rape, o&#249; je change inconsciemment de perspective, de point de vue, de temps...
&#8211; l'id&#233;e de faire un roman policier, ou du moins une enqu&#234;te : faire surgir le drame du quotidien le plus banal
&#8211; je suis repartie du &#171; Nous &#187; de Flaubert dans le premier chapitre de Madame Bovary, tellement &#233;tonnant, mais si pratique. &#171; Nous &#233;tions &#224; l'&#233;tude lorsque le proviseur entra, suivi d'un nouveau habill&#233; en bourgeois et d'un gar&#231;on de classe qui portait un grand pupitre. &#187;
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