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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>Ariane Gravier | Permutations</title>
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		<dc:date>2020-08-06T05:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ariane GRAVIER</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton526.jpg?1592748746' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ariane Gravier est un pseudonyme, du coup, pas de bio en dehors de deux publications de po&#233;sie : &lt;i&gt;Bri en Polder&lt;/i&gt; de la revue D&#233;charge en 2007, et &lt;i&gt;Math&#233;matiques des poissons&lt;/i&gt; &#224; l'atelier de l'Agneau en 2008.
&lt;p&gt;Je vais les r&#233;&#233;diter tr&#232;s prochainement, quand j'aurais cr&#233;&#233; mon site, et fini la mise en page de mes couvertures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un roman en relecture, corrections, r&#233;&#233;criture. Un autre en projet qui toque &#224; la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux lieux : le premier en Ile de France du c&#244;t&#233; de Cergy, et le second un petit hameau de Charente, rattach&#233; &#224; un village de 300 habitants (de l&#224; vient la photo).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;9. &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4925&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Non. Non sur le seuil. Non les fauteuils. Non la t&#233;l&#233; les journaux sur la table basse. Pas comme avant. Le gilet et la canne, le cendrier : non. La vaisselle qui attend sur le bord de l'&#233;vier. Ne m'appelle pas. Je n'irai pas. Je n'y penserai pas. Je m'en fiche. C'est trop lourd ce corps qui la trahit. Ce corps qui n'est pas elle.et tout le monde croit que c'est elle. Elle laisse tout cela s'enfoncer dans la p&#233;nombre : la pi&#232;ce, ses meubles, la laideur et l'habitude. Je ne pourrai peut-&#234;tre plus jamais rentrer dans ma maison. Je vais rester paralys&#233;e &#224; la porte du s&#233;jour ? Cela la fait rire, elle rit. Sans bruit, sans grand changement sur son visage. Juste une &#233;tincelle dans le regard. Le catholicisme de Rome a canonis&#233; des saintes pour avoir pass&#233; dix-huit ans sous un escalier. Mais elle ne demeurera pas dans l'entr&#233;e jusqu'&#224; la saintet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle oublie que ses jambes lui font mal. Les jambes serr&#233;es dans les bas de contention, les vilains bas marrons. Une lueur est apparue en haut de l'escalier sous la porte du grenier. C'est la lumi&#232;re de la lune qui entre par le velux. Elle suit la lumi&#232;re de la lune, va au grenier, se place sous la fen&#234;tre, monte sur un tabouret. Le tabouret vacille sous ses efforts. Je pourrais me retrouver par terre, l&#224;, qu'est-ce que je fais ! Elle ouvre le velux et sort tout le buste, ouh l&#224;, les gros seins passent en frottant le cadre. Elle rit de ce rire silencieux, ce rire nouveau, tout jeune, qui vient de na&#238;tre en elle. Elle pourrait m&#234;me rire de son gros ventre dont elle a honte, de ces gestes lents et gauches, de sa posture ridicule, une grosse vieille bonne femme qui sort par le velux, qui s'en va sur le toit. Qu'est-ce qui lui prend ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se d&#233;place d'abord &#224; quatre pattes sur le toit rouge. Ce n'est pas qu'elle a peur de tomber : c'est qu'elle ne voudrait pas tomber tout de suite. Elle finit par s'asseoir. Son c&#339;ur bat, tellement fort qu'elle ne peut rien voir. Puis le c&#339;ur ralentit. Il se fait oublier. Elle regarde. Je n'avais jamais vu &#231;a comme &#231;a. De l&#224;-haut sous la lumi&#232;re blanche les toits de chez les Godard, la voiture des Fournier gar&#233;e le long de la haie, le jardin de Markus Norman, la rue des Pruniers et la d&#233;partementale, la for&#234;t, et au loin le clocher de Montbron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De sa chambre, alors qu'elle ferme les volets, Gis&#232;le Fournier aper&#231;oit quelque chose de bizarre. Elle appelle son mari. Dis donc, je crois que Mado est en train de faire une grosse b&#234;tise. Andr&#233; Fournier regarde par la fen&#234;tre. La voisine est assise sur le toit de sa maison. Oh bon dieu de bon dieu, il enfile sa veste et il sort pr&#233;cipitamment, il crie : Mado, Mado !. Mais Mado ne r&#233;pond pas. Elle se penche sur le c&#244;t&#233;, elle s'appuie sur ses mains, ses jambes tremblent, elle essaie de se lever, elle s'y reprend &#224; deux fois. On va appeler les pompiers, Mado, Mado. Elle est debout, elle ouvre les bras. Son visage est blanc et brillant comme la lune. C'est la proue d'un vaisseau. Elle vole.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il sort son couteau de sa poche, essaie plusieurs lames. Dr&#244;le comme les doigts savent. Ses doigts qu'il ne sent plus. La serrure c&#232;de, le volet de la trappe s'ouvre. La trappe donne directement sur le toit et le vent qu'il y a l&#224;-haut le saisit. Il se hisse dehors, referme derri&#232;re lui, &#233;coute. La circulation s'est rar&#233;fi&#233;e. On entend quelques voitures. Une moto. La lune s'est lev&#233;e et sa lumi&#232;re blanche prend le relais du jour. Tout est d&#233;color&#233;, les ombres, les volumes sont accentu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit les derniers &#233;tages des immeubles. Quelques fen&#234;tres &#233;clair&#233;es. &#192; l'int&#233;rieur des appartements, les &#233;crans bleus des t&#233;l&#233;viseurs, les tables dress&#233;es pour le d&#238;ner, les canap&#233;s, le papa la maman, les filles les fils, le chien. D'abord il reste adoss&#233; &#224; la porte. Nulle part o&#249; se cacher. Pas d'issue. Il a froid et il n'a pas froid. Il regarde ses mains et ne les voit pas. Ses mains devenues &#233;normes, floues, lourdes. Ses mains fines d'enfant. Si fragile. Il serre son sweat autour de ses &#233;paules, mais cela ne le r&#233;chauffe pas. Enfin il s'avance, il d&#233;colle ses pieds de plomb du sol de b&#233;ton, il part explorer son dernier territoire, une surface de trois cents m&#232;tres carr&#233;s, dernier &#233;tage avant le ciel, avant la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bord, au centre et &#224; la fin de la ville, on tombe de trente m&#232;tres, la rue devient un jouet, un circuit pour automobiles, les petites voitures sont gar&#233;es sur le parking, deux &#233;paves br&#251;l&#233;es y sont abandonn&#233;es, des figurines traversent la cit&#233;, aucune ne l&#232;ve les yeux, les cinq immeubles se dressent comme des paquebots, ils voguent sur une mer de lumi&#232;res &#233;lectriques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une sir&#232;ne hurlante s'engage sur le boulevard. Il s'aplatit. Ventre coll&#233; au b&#233;ton froid c'est froid. La sir&#232;ne s'&#233;loigne. On n'entend pas de cris de col&#232;re, de d&#233;tresse, d'appels &#224; la vengeance. Rien. Comme si rien ne s'&#233;tait pass&#233;. Un cri persiste dans sa t&#234;te, cri distordu comme il n'en avait jamais entendu, un cri g&#233;mi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il met les mains &#224; ses oreilles. Ses mains &#233;normes fines. Ses mains glac&#233;es br&#251;lantes. Il appuie, il se bouche les oreilles de toutes ses forces. Le cri est l&#224;-dedans grav&#233; pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'horreur de ce toujours.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'abord eu ce coup de t&#233;l&#233;phone, au milieu de l'apr&#232;s-midi. Il s'&#233;tait endormi dans le fauteuil. Le temps qu'il se r&#233;veille, retrouve ses pantoufles, se sorte du fauteuil, arrive dans l'entr&#233;e, la sonnerie s'&#233;tait arr&#234;t&#233;e. Elle avait recommenc&#233; au bout de dix minutes. Au bout du fil, une jeune femme qui s'exprimait tr&#232;s bien. Il &#233;tait rest&#233; debout &#224; regarder le combin&#233; de longues minutes apr&#232;s avoir raccroch&#233;. Deux jours plus tard, il avait re&#231;u la lettre dans une enveloppe &#224; en-t&#234;te officiel apport&#233;e par Cathy, la factrice. Il avait pris l'enveloppe sans l'ouvrir, h&#233;b&#233;t&#233; sur le seuil, au point que Cathy avait h&#233;sit&#233; &#224; repartir tout de suite. Quelque chose ne va pas ? Il avait marmonn&#233; et &#233;tait rentr&#233; pr&#233;cipitamment.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est dans la chambre. Au mur, le drapeau &#224; c&#244;t&#233; d'un poster de Michael Jordan et d'une affiche de Star Wars. Le drapeau tient avec six punaises. Il le d&#233;croche d&#233;licatement et y enfouit son visage. Mais la sensation est d&#233;sagr&#233;able : le tissu est fait pour que les couleurs brillent et ne ternissent pas s'il est expos&#233; au soleil ou &#224; la pluie. Il n'est pas fait pour envelopper la peau. Encore moins pour recueillir des larmes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au grenier : un vieux coffre &#224; jouets, un cheval de bois. Une fois, il avait plac&#233; l'escabeau sous la fen&#234;tre de toit, et ils avaient grimp&#233; tous les deux. Tu ne le diras pas &#224; maman, ce sera notre secret. Dorothy l'avait su par une voisine qui les avait vus. Elle le lui avait reproch&#233; pendant des ann&#233;es. Il &#233;tait sorti le premier, puis il lui avait tendu la main et l'avait fait monter. Ils &#233;taient rest&#233;s assis c&#244;te &#224; c&#244;te une bonne demi-heure, d'abord bavards, &#224; commenter ce qu'ils voyaient, le petit chien des Johnson aboyant dans son jardin, les enfants Bernstein qui se disputaient sur leur terrasse, le vieux Peter en train d'arroser sa pelouse. Et puis ils s'&#233;taient tus. Ils avaient mesur&#233; la ville et le ciel. Un des meilleurs moments qu'ils avaient partag&#233;s tous les deux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait seul maintenant sur son toit, les &#233;paules envelopp&#233;es dans le drapeau. Les filles Marshall sont dans leur jardin sur des chaises longues en mini maillot de bain, Paul lave sa voiture devant son garage, Betty rentre de l'&#233;cole avec ses deux enfants, un avion passe au-dessus du quartier. Je suis fier de toi, petit, murmure-il, les yeux mouill&#233;s de larmes, fier de toi.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons : J'ai respect&#233; la consigne, je crois. J'ai choisi parmi les huit lieux celui qui me touchait le plus. Ce choix m'a paru &#233;vident, et bien s&#251;r impossible : comment vais-je donc faire monter sur le toit une vieille femme donc l'&#233;pouvantable et affreux mari vient de mourir, un jeune homme qui vient de commettre un meurtre, un p&#232;re dont le fils vient de mourir &#224; la guerre ?
Je me suis pos&#233; la question du monologue int&#233;rieur. Je n'ai pas su y avoir recours. Si je marche sur une plage, je ne me d&#233;cris pas pour moi-m&#234;me la plage, le ciel, etc., comme si je commentais la vid&#233;o de ma journ&#233;e. C'est mon corps qui vit la travers&#233;e du paysage, visuellement, mais aussi par le toucher (vent soleil sable sel fra&#238;cheur de l'eau sueur inconfort de la foule), l'odorat (algues se d&#233;composant huile solaire frites chouchous), l'ou&#239;e (mouettes vagues conversation musique), et mes pens&#233;es conscientes, celles qui se formulent en mots, peuvent &#234;tre ailleurs (assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de copropri&#233;t&#233; propos d'une coll&#232;gue qui m'a vex&#233;e d&#233;sir de m'acheter une nouvelle robe auquel je r&#233;siste, etc.). Lorsque ma pens&#233;e consciente co&#239;ncide enfin avec ce que vit et &#233;prouve mon corps, il se fait plut&#244;t un silence : le discours int&#233;rieur parasite cesse. Je nage.
&lt;p&gt;D&#232;s lors, ce que je voudrais &#233;crire, ce serait ou bien cette co&#239;ncidence, ou bien cette discordance de la pens&#233;e du corps et de la pens&#233;e consciente. Pens&#233;e du corps qui n'est pas discours. Quelle &#233;criture pour cela ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;8. huit lieux, huit romans&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4924&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est apr&#232;s l'&#233;changeur, apr&#232;s les parkings &#224; perte de vue. On arrive au centre commercial, on passe des portes de verre qui s'ouvrent et se ferment sans bruit, on passe devant un vigile. Le vigile nous arr&#234;te, il fait mine de regarder dans les sacs. Il ne voit rien : ni bombe, ni couteau, ni kalach. On fait mine de lui montrer alors qu'on montre rien. Il se m&#233;fie, &#231;a se sent, toute la journ&#233;e au milieu de l'ennui. Ensuite on entre, on tourne. On se met par groupes de deux ou trois. Filles, gar&#231;ons, sans m&#233;lange. On tourne l'apr&#232;s-midi surtout. On tourne le samedi dans le grand hall sans bords. On ralentit devant les vitrines : chaussures, v&#234;tements, lunettes, t&#233;l&#233;phones. Des mannequins en plastique blanc brillant pr&#233;sentent des tenues assorties, des &#233;tiquettes de prix. Dans les escalators, des immobiles avancent, s'&#233;l&#232;vent, traversent le plafond de lumi&#232;re, redescendent. Les m&#233;caniques sont souples, se font oublier. La lumi&#232;re vient de partout : tr&#232;s peu d'ombres, &#224; peine au pied des corps. &lt;br class='autobr' /&gt;
Zo&#233; Duval, &lt; Plus vite que la lune. &gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224;-haut sur les toits rouges, pr&#232;s de la br&#251;lure du ciel, une sagesse brusque vous &#233;treint. Ne pas confondre la vitesse et l'ivresse, ne pas confondre le cri et le silence, le sentiment de la puissance, la joie de la contemplation. Car on voudrait courir au vent et ouvrir les bras et chanter &#224; tue-t&#234;te. Mais on &#233;coute. &#192; peine si l'on bouge un cil. On franchit des kilom&#232;tres rien qu'en respirant. On passe par-dessus les for&#234;ts et les automobiles, les humains et les chiens sous les nuages, sous les oiseaux, par-dessus la rivi&#232;re, toute la ville. Et cette grandeur dans le bleu, et l'&#233;lan lui-m&#234;me viennent de sentir son propre pied fragile sur les appuis &#233;troits, et de se concentrer sur un geste d'artisan : couper du lierre, d&#233;placer des tuiles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Marguerite Valberg,&lt; Rue de la louve blanche.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'ombre de la pi&#232;ce, contre la biblioth&#232;que charg&#233;e de livres rang&#233;s soigneusement par cat&#233;gories et par noms d'auteurs, avec vue sur la porte-fen&#234;tre et sur le jardin o&#249; les derni&#232;res roses ach&#232;vent de faner, sur l'armoire qui abrite le t&#233;l&#233;viseur, vue sur le po&#234;le aussi, qui est &#233;teint bien &#233;videmment en cette fin du mois de juillet, et qui sert de desserte pour accueillir un bouquet d'orchid&#233;es, il y a un divan noir. Dessus, une courtepointe froiss&#233;e, deux livres, une revue, des lunettes et un stylo, abandonn&#233;s dans un fouillis de coussins color&#233;s. &#192; c&#244;t&#233;, sur un tabouret, un smartphone, un petit ordinateur portable, une tasse, un verre &#224; pied, et sur le carrelage, un paquet de cigarettes et un cendrier. Son ch&#226;le rejet&#233; au bout du si&#232;ge. Le divan est occup&#233; par un chat majestueux, au pelage gris bleut&#233;, et aux yeux jaunes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Paul Rayman,&lt; Hortense et Camille.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arriva sur la plage. La lune &#233;tait double, un disque parfait suspendu quelques m&#232;tres au-dessus de l'horizon et son reflet flottant &#224; la surface de l'eau, les contours d&#233;form&#233;s et reform&#233;s infiniment par les vagues. Son ombre diagonale le suivait sur le sable noir. &#192; cinquante m&#232;tres, au pied des cocotiers, une autre ombre &#233;tait pos&#233;e, plus ramass&#233;e. Il s'immobilisa. Le chant du ressac rythmait l'attente. Un bruit de moteur apparut au loin derri&#232;re lui, sur la droite. Le vrombissement grossit, se rapprocha. Il reconnut sans la voir que c'&#233;tait une moto. Elle passait sur la route du bas. Il l'&#233;couta s'&#233;loigner sur la gauche jusqu'&#224; ce que le son s'&#233;teigne. Il siffla bri&#232;vement. L'ombre compacte se d&#233;plia et s'&#233;tendit entre l'ombre des arbres. Elle glissa lentement vers l'estran. Elle s'arr&#234;ta un instant, les pieds mouill&#233;s d'&#233;cume, puis elle prit la direction des barques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Florent Tacite,&lt; Rivi&#232;re-Sal&#233;e.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le rade, il n'y avait que le taulier et une d&#233;color&#233;e en perfecto, santiags et mini cuir, accoud&#233;e au comptoir. La fausse blonde avait le regard dans le vide, perdu dans la contemplation des bouteilles de tord-boyaux expos&#233;es &#224; la convoitise des assoiff&#233;s. Elle avait l'air singuli&#232;rement fatigu&#233;e. Le patron, un quinquag&#233;naire &#224; demi-chauve, frottait passionn&#233;ment son piano. Le zinc brillait. Il devait &#234;tre sacr&#233;ment myope, car il n&#233;gligeait de d&#233;poussi&#233;rer les lustres et les angles du plafond. Les araign&#233;es appr&#233;ciaient. Il devait &#234;tre un peu sourd aussi, car il ne leva pas les yeux &#224; mon entr&#233;e. Je me posai &#224; c&#244;t&#233; de la pin-up d&#233;class&#233;e. Elle sirotait son troisi&#232;me Martini. La m&#234;me chose pour la demoiselle, commandai-je, et pour moi un caf&#233; calva. Marylin accepta le verre sans broncher. La salle &#233;tait petite, elle ne contenait que huit tables carr&#233;es en formica marron, accol&#233;es deux &#224; deux, seize places assises en tout, plus cinq au bar, neuf si l'on aimait la promiscuit&#233;. Sur la carte des prix, il &#233;tait indiqu&#233; qu'on pouvait d&#233;guster des sandwichs. Ce n'&#233;tait pas avec de la cuisine familiale que le bistrotier faisait son beurre. Ni m&#234;me avec les boissons, quoique la cliente du jour semblait volontaire pour l'enrichir. Sur l'une des tables il restait trois verres : un demi, un jaune, un ballon de rouge. Le demi et le rouge n'&#233;taient pas termin&#233;s et les chaises &#233;taient en d&#233;sordre, recul&#233;es comme si les proprios des post&#233;rieurs qui venaient de les occuper &#233;taient partis pr&#233;cipitamment. M'est avis qu'ils n'avaient pas r&#233;gl&#233; l'addition. &#199;a expliquait sans doute pourquoi le bougnat &#233;tait morose.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jean Patrick Fournier,&lt; Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrivait au bout de la rue Moli&#232;re, au niveau de la boulangerie, quand il s'aper&#231;ut qu'il flottait : ses chaussures ne touchaient plus l'asphalte, il &#171; marchait &#187; &#224; une trentaine de centim&#232;tres au-dessus du sol. Les pans de son imperm&#233;able se soulevaient l&#233;g&#232;rement au vent, et il n'avait plus besoin d'avancer une jambe devant l'autre pour progresser, il pouvait se contenter d'un mouvement de la pointe des pieds, comme le battement d'un nageur de crawl. Par prudence, il garda les mains dans ses poches. Mademoiselle B. sortait justement de la boulangerie o&#249; elle venait d'acheter une brioche et un pain. Il la salua d'un hochement de t&#234;te, elle r&#233;pondit de m&#234;me, sans marquer d'&#233;tonnement. Il &#233;tait t&#244;t, le jour ne l'avait pas encore d&#233;finitivement emport&#233; sur la nuit et les r&#233;verb&#232;res &#233;taient toujours allum&#233;s. Il mit sur le compte de cet entre-deux le fait que B. n'ait rien vu d'anormal. Il n'eut qu'&#224; incliner le buste pour tourner &#224; gauche et s'engager dans l'avenue Galli&#233;ni. Il pouvait se mouvoir par simple impulsion de l'esprit. N&#233;anmoins, il ne parvenait pas &#224; s'&#233;lever plus haut dans les airs, ce qui fait qu'il n'avait pas le sentiment de voler v&#233;ritablement. Il se sentait m&#234;me un peu lourd, alors qu'il d&#233;passait ses concitoyens de deux t&#234;tes. C'&#233;tait l'heure des livraisons. Plusieurs camions stationnaient le long des trottoirs, on d&#233;chargeait des f&#251;ts de bi&#232;re devant le Maryland, devant la boucherie deux hommes en blouses blanches macul&#233;es de rouge clair portaient d'&#233;normes carcasses de viande sur leur dos. Des piles de cartons s'entassaient aux devantures et les containeurs des poubelles d&#233;bordaient de sacs noirs. Apr&#232;s les livreurs, les &#233;boueurs prendraient la rel&#232;ve, puis la rue serait rendue aux pi&#233;tons pour la journ&#233;e. Les rares passants de l'aube se h&#226;taient vers la gare routi&#232;re et la station de m&#233;tro, et personne ne regardait vraiment autour de soi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Janet Michel,&lt; Monsieur Loiseau.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je faisais une cabane avec un drap. La plus simple : il suffisait de remonter le drap au-dessus de la t&#234;te et puis de le soulever avec une main ou un pied, on avait une tente &#233;clair&#233;e par la lumi&#232;re de la chambre qui, filtr&#233;e par la toile de coton, prenait une teinte rouge&#226;tre. M&#234;me si le lit n'&#233;tait cabane que quelques instants, j'en revenais transform&#233;e : le lit-cabane &#233;tait voyage, oubli, d&#233;couverte de l'ind&#233;pendance. Une autre de mes cabanes primitives c'&#233;tait sous une table. Elle pouvait avoir pour toit et pour murs la nappe, les jambes des convives, et la pesanteur des d&#238;ners de famille. Au sol, un parquet disjoint o&#249; roulaient des miettes de pain. Il fallait prendre garde &#224; ne pas recevoir un coup de pied, quand l'une des femmes croisait ou d&#233;croisait ses jambes nues jusqu'aux genoux, ou quand l'un des hommes se mettait &#224; l'aise, et &#233;tendait largement les siennes sous le plateau. Mes fen&#234;tres &#233;taient au ras du plancher, entre les chevilles et l'ourlet de la nappe, il me fallait m'aplatir pour contempler des paysages de plinthes, de sacs &#224; main, de bas de meubles. Je pouvais y &#234;tre seule ou en compagnie d'un petit chien, qui me t&#233;moignait sa gratitude de ses yeux de feu noir. Je fabriquais aussi des cabanes avec des chaises, des draps tendus, des coussins. Je prenais un livre, un verre de grenadine, et je m'y installais pour l'apr&#232;s-midi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elyna Donnadieu,&lt; L'enfant qui regardait par-dessus ton &#233;paule.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des cordons de CRS barraient l'acc&#232;s de toutes les rues qui donnaient sur le Boulevard Voltaire. Au loin s'&#233;levaient des fum&#233;es et l'on entendait des sifflements, des claquements et des explosions. On avait vu des trottinettes calcin&#233;es, des poubelles fondues, des panneaux publicitaires et des devantures de banques orn&#233;s de graffitis sur le parcours. Nous approchions de la Nation. Des sir&#232;nes retentirent et l'on s'&#233;carta pour faire une haie d'honneur au cort&#232;ge des pompiers en costumes qui traversait la manifestation sous les applaudissements. Sur la place, la foule &#233;tait moins dense. Nous ne savions pas s'il valait mieux nous diriger &#224; gauche o&#249; &#224; droite pour rejoindre le Cours de Vincennes de l'autre c&#244;t&#233;, et les cars. Une compagnie de CRS commen&#231;a d'avancer lentement en formation sur la droite. Je pris la main de Mireille. C'&#233;tait le moment o&#249; le cort&#232;ge des pompiers d&#233;boucha sur la place.&lt;br class='autobr' /&gt;
Fred Mulot,&lt; Exils.&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons : mon probl&#232;me c'&#233;tait comment &#233;crire des formes de fragments &#171; en route vers le roman &#187;, sans que ces morceaux ne soient port&#233;s par le tout du roman ? Je me suis donc propos&#233; d'associer chacun de mes lieux &#224; un titre et &#224; un nom d'autrice ou d'auteur. J'ai constitu&#233; d'abord ind&#233;pendamment trois listes : les lieux, les noms, les titres. L'association s'est faite au cours de la r&#233;daction, tout d'abord arbitraire, elle a entrain&#233; des modifications, soit dans l'&#233;criture du fragment, soit dans le titre, soit dans le nom.
&lt;p&gt;Dans cette d&#233;marche, j'ai pens&#233; &#224; Ivar Ch'Vavar, auteur d'une &lt;a href=&#034;http://nouvellerevuemoderne.free.fr/chvavar.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; anthologie de la po&#233;sie des fous et des cr&#233;tins dans le Nord de la France &#187;&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://www.sitaudis.fr/Parutions/ivar-ch-vavar-de-charles-mezence-briseul.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;Cadavre grand m'a racont&#233; &gt;&lt;/a&gt;, o&#249; il cr&#233;e l'&#339;uvre de dizaines d'h&#233;t&#233;ronymes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;7. il apparut...&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Elle s'installa pr&#232;s de la vitre.&lt;/strong&gt; Sur l'avenue, la circulation est dense. Depuis une demie heure, il tombe une pluie fine, un des premiers crachins d'automne, et, s'il fait jour encore, quelques phares sont d&#233;j&#224; allum&#233;s. J'ai d&#233;pos&#233; mon imperm&#233;able sur le dossier d'une chaise, il n'est mouill&#233; qu'en surface, d'une mince pellicule de ros&#233;e. Le gar&#231;on s'approche, en chemise, manches repli&#233;es aux coudes, gilet noir, il apporte la carte. Je sais d&#233;j&#224; ce que je veux, je commande un verre de vin blanc. Un vin d'Alsace. J'aime sa couleur d'or p&#226;le. J'ai dix minutes d'avance et j'ai h&#233;sit&#233; &#224; entrer, &#224; m'installer, &#224; poser mon attente et &#224; la supporter &#224; cette table, plut&#244;t qu'&#224; la chasser en marchant plus loin sur l'avenue. &lt;strong&gt;Elle croisa les jambes&lt;/strong&gt;. Elle a choisi une robe de soie verte. La robe remonte l&#233;g&#232;rement sur sa cuisse au moment o&#249; se l&#232;ve son genou. Elle contemple son reflet dans la vitrine. La robe me va bien. Avec cette coiffure, les cheveux relev&#233;s, avec ces chaussures, chaussures neuves en cuir brun, bas satin&#233;s, le d&#233;collet&#233; de la robe d&#233;licatement mesur&#233;, la taille soulign&#233;e par la ceinture. Je ne suis pas si mal, si je fais un effort, un v&#234;tement bien choisi, un peu de rouge aux l&#232;vres. Elle a d&#233;pens&#233; un peu d'agent, un peu plus que d'habitude. Une petite folie, trois v&#234;tements neufs d'un coup. Elle d&#233;croise les jambes, elle regrette de n'avoir pas mis la robe bleue, celle qui s'accorde avec la couleur de ses yeux. Le gar&#231;on revient vite avec le verre au milieu d'un plateau circulaire, qu'il tient sur ses doigts tendus &#224; la hauteur de son &#233;paule. D'un mouvement souple du coude et du poignet, il le descend au niveau de la table, pose le verre et, &#224; c&#244;t&#233;, une petite assiette de cacahu&#232;tes. &lt;strong&gt;Elle sourit &#224; son reflet et porta le verre &#224; ses l&#232;vres&lt;/strong&gt;. De l&#224; o&#249; je suis assise, je peux voir la bouche du m&#233;tro et l'avenue dans ses deux directions. On se presse &#224; l'entr&#233;e du m&#233;tro, comme on se presse &#224; la boulangerie voisine et au kiosque &#224; journaux. C'est l'heure des sorties de bureau ou de garderie scolaire. Il y a des hommes en costume, des femmes en tailleur, des enfants qui baillent ou qui crient ou qui sont abrutis de fatigue. Certains ouvrent des parapluies, d'autres ne pr&#234;tent pas attention &#224; la bruine qui fait briller les trottoirs mais ne transperce pas les v&#234;tements. Quand il arrivera, elle le verra. Elle le verra quand il viendra vers elle. Quand il sera encore seul dans ses pens&#233;es, elle, elle ne sera plus seule, elle sera d&#233;j&#224; avec lui. II ne saura pas qu'elle est l&#224;, assise, tout contre la vitrine, il ne saura pas qu'elle le regarde, qu'elle reconna&#238;t son geste bien &#224; lui de pencher la t&#234;te sur le c&#244;t&#233; droit, son imperm&#233;able un peu us&#233;, l'allure de son pas. Il ne saura pas qu'il est vu et reconnu, il sera encore dans son ignorance, comme un dormeur que l'on contemple. &lt;strong&gt;Elle sortit &#224; la h&#226;te un livre de son sac &#224; main, et un petit carnet de notes&lt;/strong&gt;. &#201;videmment, il n'est pas possible de lire, encore moins d'&#233;crire. Je ne pense qu'au moment o&#249; il sera l&#224;, au premier instant, aux premiers mots. Quel sera son sourire. Son regard &#224; la robe, &#224; la nouvelle coiffure. Comme je ne peux lire ni &#233;crire, je me relis. Les notes de mon petit carnet sont confuses. J'essaie de deviner le titre qu'il a choisi pour son roman. Cela pourrait s'appeler &#171; Passion &#187;, ou bien &#171; Passions &#187;. Le singulier ou le pluriel ? Je devine, ou j'invente ? Il est en retard. &lt;strong&gt;Elle jeta un coup d'&#339;il &#224; l'horloge, il &#233;tait 18 h 12&lt;/strong&gt;. Je commence d'attendre et de vouloir masquer l'attente. Chaque minute s'&#233;tire et devient p&#233;nible &#224; endurer. Je ne peux emp&#234;cher mes yeux de revenir &#224; la bouche de m&#233;tro, et je les contrains dans le m&#234;me temps &#224; se porter ailleurs, &#224; d&#233;tailler des graffitis ou des publicit&#233;s aux abribus &#224; m'en faire venir les larmes. Je mets en sc&#232;ne l'indiff&#233;rence. Je grignote les cacahu&#232;tes. Je fixe du regard les phrases &#233;crites au stylo plume et &#224; l'encre bleue dans le petit carnet. Je termine le verre de vin blanc. Pourrai-je &#233;crire mon autobiographie en personnage de roman ? Je veux dire, oui, bien s&#251;r, avec l'autofiction, l'&#233;crivain se raconte, s'invente, devient son propre personnage. Mais c'est &#224; la fois inconscient et fabriqu&#233; d&#233;lib&#233;r&#233;ment. L'id&#233;e serait de faire l'inverse : &#233;crire la conscience aig&#252;e d'&#234;tre le personnage d'un autre et de n'avoir aucune prise sur son destin. Aucune prise sur l'intrigue de ce roman. &lt;strong&gt;Il apparut en haut des marches&lt;/strong&gt;. Elle ne peut retenir le geste de se pencher en avant, de se hausser un peu, les sourcils suivent, et ses l&#232;vres se forment d&#233;j&#224; pour lui sourire, le saluer, alors qu'il ne la voit pas encore, et qu'il serait trop loin pour l'entendre. Elle se force donc &#224; rester bien assise, adh&#233;rant &#224; la chaise, et elle repose ses pieds &#224; plat sur le sol. Elle agrippe les feuilles du carnet qu'elle refermera quand il sera entr&#233; dans le caf&#233;, quand il l'aura vue et qu'il viendra vers elle. Elle refermera le carnet, glissant le stylo entre les pages, et elle le rangera avec le livre dans son sac, lui laissant juste le temps d'apercevoir la couverture et de deviner titre. Elle ferait ce geste tr&#232;s lentement, de fa&#231;on tout &#224; fait d&#233;tach&#233;e, lui souriant et commen&#231;ant &#224; parler d'autre chose, de cette petite pluie, des jours qui raccourcissent, du vin &#224; la transparence dor&#233;e. &lt;strong&gt;Il s'arr&#234;ta devant le kiosque &#224; journaux&lt;/strong&gt;. Il balaie du regard les titres des quotidiens rang&#233;s sur le pr&#233;sentoir, examine les magazines et les cartes postales. Les titres et les images se t&#233;lescopent : les unes des journaux d'information s'imitent entre elles, les revues aux sp&#233;cialit&#233;s diff&#233;rentes offrent des bifurcations. Enfin, il se d&#233;cide, il prend un exemplaire dans la pile qui est juste sous le guichet, fouille dans sa poche, y trouve des pi&#232;ces, les tend au kiosquier et &#233;change quelques mots avec lui. Il r&#233;cup&#232;re sa monnaie, et, avant de repartir, d&#233;plie les pages du journal, les feuillette, les replie grossi&#232;rement. Et puis, comme s'il en avait envie au dernier moment et par hasard, il se dirige vers le caf&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons : Comme souvent, c'est quand j'ai &#233;crit une page enti&#232;re que je repense &#224; la consigne de d&#233;part, et que je prends conscience de ne pas l'avoir bien respect&#233;e. Je me suis servie de la combinaison des temps pour introduire un d&#233;crochage sur un autre plan.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. l'amour pour un &#234;tre dont on ne conna&#238;trait pas le nom serait impossible&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'origine de la jouissance de nommer revient &#224; l'enfance. L'enfant donne des noms. La petite fille &#224; ses poup&#233;es, aux petits chats, aux petits chiens qu'elle trouve, &#224; ses peluches, &#224; un poisson rouge, &#224; une poule, plus tard &#224; ses personnages dessin&#233;s. Puissance adamique, premier pr&#233;sent de Dieu &#224; l'humanit&#233;, par-l&#224; l'enfant &#171; jouit du spectacle de sa propre activit&#233; [&#8230;] se manifeste lui-m&#234;me dans les choses ext&#233;rieures &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hegel, Esth&#233;tique.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais le nom est aussi position de l'alt&#233;rit&#233; : l'&#234;tre qui est nomm&#233; sort de l'indiff&#233;renci&#233;, acquiert son individualit&#233; et son caract&#232;re, son identit&#233; que l'on ne peut plus lui retirer. On n'imagine pas de poup&#233;e ou de chat qui s'appellerait un jour Sophie, Lulu, un autre jour Jade ou Orange.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plaisir de nommer se retrouve &#224; l'&#226;ge adulte, dans celui de nommer les enfants. C'est une f&#234;te, avec rivalit&#233;, que la recherche du pr&#233;nom du petit &#224; na&#238;tre. Que devaient &#234;tre tristes les temps o&#249; des pr&#233;noms &#233;taient donn&#233;s automatiquement, suivant la tradition, l'a&#238;n&#233; portant le pr&#233;nom du grand-p&#232;re, toute la famille form&#233;e pour &#233;touffer l'expression de l'imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai essay&#233; de me rem&#233;morer les pr&#233;noms de mes poup&#233;es et de mes chats, mais c'est trop loin de moi d&#233;sormais. Je me souviens toutefois qu'il y avait une poup&#233;e &#224; laquelle je n'avais pas donn&#233; de pr&#233;nom, et c'&#233;tait Barbie. Petites filles, nous disions &#171; ma Barbie &#187; et &#171; ta Barbie &#187; pour distinguer les n&#244;tres, quand nous jouions &#224; plusieurs, mais aucune ne s'appelait Elsa, ou madame Berthier, ou Marylin. On pourrait d&#233;fendre ici que Barbie, c'est d&#233;j&#224; un pr&#233;nom, un diminutif de Barbara, et qu'en vertu de la loi &#233;nonc&#233;e ci-dessus, on ne pouvait plus lui changer. Dans ma perception, Barbie n'&#233;tait pas un simple pr&#233;nom. C'&#233;tait de l'ordre &#224; la fois de la marque (cela je ne l'analysais pas, &#224; l'&#233;poque), et de la star.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la suite des poup&#233;es Barbie, d'autres poup&#233;es mannequins ont &#233;t&#233; con&#231;ues et mises sur le march&#233;. Les mod&#232;les r&#233;pondaient &#224; diff&#233;rents concepts : certaines &#233;taient bien plus &#233;conomiques que Barbie, qui &#233;tait une poup&#233;e assez ch&#232;re. Mais elles &#233;taient tr&#232;s souvent d&#233;cevantes : elles n'avaient pas les jambes articul&#233;es, elles perdaient leur t&#234;te, leurs bras, leurs cheveux feutraient vite, on leur coupait, elles finissaient chauves et manchotes. D'autres d&#233;clinaient une petite vari&#233;t&#233; de types f&#233;minins, des brunes, des peaux plus mates, des seins moins pointus. Aucune ne pouvait &#233;galer et remplacer Barbie. Toutes avaient un air de contrefa&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les poup&#233;es Barbie &#233;taient tr&#232;s d&#233;cri&#233;es par les f&#233;ministes, pour la raison qu'elle aurait pr&#233;sent&#233; aux petites filles un mod&#232;le de femme-objet, vou&#233;e &#224; &#234;tre sexuellement d&#233;sirable de fa&#231;on ultra conformiste, et &#224; &#234;tre, sinon, muette et inutile. Mais au moins, elle n'&#233;tait pas m&#233;nag&#232;re. Elle n'&#233;tait pas vou&#233;e &#224; la maternit&#233;. Oui, c'&#233;tait une star comme de cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait un trait de bleu sur les paupi&#232;res : maquillage permanent qui compensait peut-&#234;tre l'absence de pigmentation de son pubis et des pointes de ses seins. J'ai entendu une f&#233;ministe il y a quelques jours d&#233;fendre ainsi Barbie, c'est une poup&#233;e qui &#233;tait femme, qui vivait des aventures, disait-elle. Quand les petites filles avaient plusieurs Barbie, en g&#233;n&#233;ral, elles n'avaient qu'un seul Ken. La question, c'&#233;tait alors : quoi faire avec lui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ken avait un pubis glabre, l&#233;g&#232;rement plus volumineux que celui de Barbie, lequel &#233;tait parfaitement plat. Quel casse-t&#234;te cela a d&#251; &#234;tre pour les cr&#233;ateurs, de lui donner un caract&#232;re viril, sans que cela soit un caract&#232;re sexuel.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
J'avais voulu nommer l'un de mes personnages monsieur Wu, en hommage aux premiers textes de Vincent Tholom&#233;, et pour jouer (monsieur Wu, et non pas simplement Wu). Puis je me suis dit que je n'avais pas envie de jouer &#224; r&#233;pondre &#224; un autre texte. Je ne l'ai donc pas nomm&#233;. Il lui reste simplement le geste de sortir, et des cheveux de jais. Toutefois, ce personnage ne peut pas recevoir d'autre nom. Il s'agit bien de monsieur Wu, m&#234;me si je ne l'appellerai pas ainsi au grand jour.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. elle passe la main dans ses cheveux bruns&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Juste avant de descendre, elle jette un dernier coup d'&#339;il dans le miroir du pare-soleil. Elle y voit une m&#232;che rebelle et ses propres yeux noirs, graves. Elle y voit au loin derri&#232;re elle quelque chose qu'elle n'identifie pas. Quelque chose qui cloche, c'est infinit&#233;simal. Elle passe la main dans ses cheveux bruns. Un &#233;clair d&#233;chire les t&#233;n&#232;bres. Boris saisit son bras, il ouvre d&#233;mesur&#233;ment grand la bouche, il serre. Main dans ses cheveux qu'elle vient de couper tr&#232;s court elle voit l'&#233;clair qui vient de tr&#232;s loin, qui vient de tr&#232;s pr&#232;s, qui perce la nuit et le miroir, efface le reflet, remet la m&#232;che en place, l'&#233;clair venu du fond des t&#233;n&#232;bres, elle le voit, elle comprend, Boris ouvre la bouche, lui serre le bras, mais il est comme paralys&#233;, il reste muet, elle sent ses cheveux tr&#232;s courts et piquants sous les doigts, c'&#233;tait dr&#244;le cette d&#233;cision de tout couper, voit l'&#233;clair et n'entend pas la d&#233;tonation, Boris n'entend pas la d&#233;tonation, elle ne l'entend pas. Ses yeux noirs. L'&#233;clair. La bouche. La d&#233;tonation.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Enfin, quand il n'y a plus d'&#233;pingles, elle passe la main dans ses cheveux bruns, y plonge les dix doigts en forme de fourche, et elle secoue, elle lib&#232;re toute la chevelure qui se d&#233;roule en une d&#233;tente animale sur ses &#233;paules. Il aurait pu crier. Il ne sait pas s'il a cri&#233;. Le silence de cet instant est comme le silence d'apr&#232;s un cri. Elle semble n'avoir rien entendu. Elle a pris une brosse, elle la passe &#233;nergiquement, tire les m&#232;ches des racines jusqu'aux pointes, dessous et puis dessus, lissant du plat de la main, gonflant et travaillant du bout des doigts la chevelure odorante dans laquelle il a tant de fois enfoui son visage et piqu&#233; des baisers, qu'il a saisie et tir&#233;e d&#233;licatement, qu'il a hum&#233;e et laiss&#233; filer entre ses doigts, contre laquelle il a tant de fois dormi, qu'il a vue tremp&#233;e au sortir de la douche, amaigrie, durcie en serpents et continu&#233;e en filets d'eau, parfum&#233;e de shampoing, de Chanel, de sueur, mouill&#233;e de ses larmes une fois en secret.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une main parfaite d'une blancheur extr&#234;me surnage dans le chaos. L'autre est prise sous le cr&#226;ne. Une brosse pr&#232;s de son front, on dirait qu'elle passe la main dans ses cheveux bruns.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle passe la main dans ses cheveux bruns, commen&#231;ant d'abord au-dessus de la tempe, &#224; la droite du front, caressant un peu de peau au passage, avant que ses doigts ne forment des sillons creusant sa chevelure. Elle cherche des yeux les yeux de Fanny. Fanny soutient le regard. Le papier roul&#233; est tremp&#233; de sueur La femme remet une m&#232;che en place derri&#232;re son oreille, d&#233;voilant au passage une boucle orn&#233;e d'une perle de nacre, et sa main termine sa course en se posant un instant sur sa nuque. Elle fait lentement demi-tour.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle passe la main dans ses cheveux bruns. Elle ne pense &#224; ce moment-l&#224; ni &#224; sa coiffure, ni aux activit&#233;s de la journ&#233;e qui commence. Elle pense au rendez-vous d'hier, &#224; leurs deux mains qui se sont fr&#244;l&#233;es au sortir du restaurant, au baiser qu'elle a pos&#233; au vol, sur ses l&#232;vres, juste avant qu'il ne monte dans le RER. Elle passe la main dans ses cheveux. Ses propres pens&#233;es sont-elles devenues lisibles, se demande-t-elle tout d'un coup. Lisibles pour l'&#233;crivain qui saura tout d'elle, peut-&#234;tre mieux qu'elle-m&#234;me, son d&#233;sir d'amour, d'&#234;tre aim&#233;e, son d&#233;sir de sexe aussi. Lisibles pour les lectrices et les lecteurs du roman, sans qu'elle puisse savoir &#224; l'avance ce qui leur sera donn&#233; &#224; lire ? Il lui pla&#238;t. Elle ne le d&#233;sire pas encore. C'est sa solitude qu'elle aimerait rompre. Elle a peur de perdre son propre corps, son temps. Il lui pla&#238;t, mais elle ne l'aime pas. Elle aimerait que cela soit un &#171; n'aime pas encore &#187;. Qu'il y ait un &#171; &#224; venir &#187;. Elle est brune, n'est pas tr&#232;s jolie (c'est &#233;crit ainsi dans le roman), elle passe la main dans ses cheveux, replace une m&#232;che sur son front.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;II. 1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;[Nuit. Un parking d&#233;sert. Une BMW noire approche, silencieuse, et se gare sous un lampadaire. La lumi&#232;re permet de voir qu'il y a deux personnes &#224; l'int&#233;rieur. Un homme est au volant, une jeune femme est assise &#224; c&#244;t&#233; de lui. Le conducteur sort de la voiture, il en fait le tour, il ouvre la porti&#232;re &#224; sa passag&#232;re. Il se penche vers elle, il lui dit probablement quelque chose que l'on n'entend pas. Elle pose un pied dans une fine chaussure &#224; talon haut hors de l'habitacle, mais,] juste avant de descendre, elle jette un dernier coup d'&#339;il dans le miroir du pare-soleil. Elle y voit une m&#232;che rebelle et ses propres yeux noirs, graves. Elle y voit au loin derri&#232;re elle quelque chose qu'elle n'identifie pas. Quelque chose qui cloche, c'est infinit&#233;simal. Elle passe la main dans ses cheveux bruns. Un &#233;clair d&#233;chire les t&#233;n&#232;bres. Boris saisit son bras, il ouvre d&#233;mesur&#233;ment grand la bouche, il serre. Main dans ses cheveux qu'elle vient de couper tr&#232;s court elle voit l'&#233;clair qui vient de tr&#232;s loin, qui vient de tr&#232;s pr&#232;s, qui perce la nuit et le miroir, efface le reflet, remet la m&#232;che en place, l'&#233;clair venu du fond des t&#233;n&#232;bres, elle le voit, elle comprend, Boris ouvre la bouche, lui serre le bras, mais il est comme paralys&#233;, il reste muet, elle sent ses cheveux tr&#232;s courts et piquants sous les doigts, c'&#233;tait dr&#244;le cette d&#233;cision de tout couper, voit l'&#233;clair et n'entend pas la d&#233;tonation, Boris n'entend pas la d&#233;tonation, elle ne l'entend pas. Ses yeux noirs. L'&#233;clair. La bouche. La d&#233;tonation.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;II. 2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;[Madeleine tourne le dos &#224; la pi&#232;ce, &#224; la porte, &#224; toute la maisonn&#233;e, pour n'&#234;tre occup&#233;e que d'elle-m&#234;me devant son miroir. Elle a fini de passer sur ses paupi&#232;res le coton impr&#233;gn&#233; de lotion d&#233;maquillante. Elle se penche vers son reflet, regarde ses propres yeux d&#233;nud&#233;s et humides et bat des cils pour les inspecter, en ayant oubli&#233; tout du monde. Puis elle se redresse, elle l&#232;ve en m&#234;me temps ses deux coudes et porte les mains &#224; son chignon. Ce geste, chaque fois, le bouleverse. C'est presque le m&#234;me geste par lequel elle enl&#232;ve sa robe, elle enl&#232;ve son tee-shirt, elle attache un collier &#224; son cou ou des boucles &#224; ses oreilles. Il r&#233;v&#232;le la gr&#226;ce de sa nuque, la ligne sculpturale du dos, la douce courbure de ses bras. D'une main elle retient le chignon, rep&#232;re au toucher l'emplacement des &#233;pingles, de l'autre elle les retire une &#224; une et les range dans un petit pot de fa&#239;ence, inclinant la t&#234;te &#224; gauche puis &#224; droite, comme en un modeste salut d'actrice.] Enfin, quand il n'y a plus d'&#233;pingles, elle passe la main dans ses cheveux bruns, y plonge les dix doigts en forme de fourche, et elle secoue, elle lib&#232;re toute la chevelure qui se d&#233;roule en une d&#233;tente animale sur ses &#233;paules. Il aurait pu crier. Il ne sait pas s'il a cri&#233;. Le silence de cet instant est comme le silence d'apr&#232;s un cri. Elle semble n'avoir rien entendu. Elle a pris une brosse, elle la passe &#233;nergiquement, tire les m&#232;ches des racines jusqu'aux pointes, dessous et puis dessus, lissant du plat de la main, gonflant et travaillant du bout des doigts la chevelure odorante dans laquelle il a tant de fois enfoui son visage et piqu&#233; des baisers, qu'il a saisie et tir&#233;e d&#233;licatement, qu'il a hum&#233;e et laiss&#233; filer entre ses doigts, contre laquelle il a tant de fois dormi, qu'il a vue tremp&#233;e au sortir de la douche, amaigrie, durcie en serpents et continu&#233;e en filets d'eau, parfum&#233;e de shampoing, de Chanel, de sueur, mouill&#233;e de ses larmes une fois en secret. [Il a recul&#233; d'un pas dans l'ombre du couloir, ses chaussures &#224; la main.]&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;II. 3&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;[Sur le lit qui n'a pas &#233;t&#233; d&#233;fait, deux robes, une rouge et une noire. Des robes pour sortir, pour aller d&#238;ner ou danser. Le corps est au sol, couch&#233; sur le c&#244;t&#233;, dans une position qui &#233;voque une chute &#224; partir d'une position assise. Les jambes sont repli&#233;es, prises dans une chaise renvers&#233;e. Un miroir, des flacons de parfum et de poudre ont &#233;t&#233; emport&#233;s avec elle et se sont bris&#233;s, r&#233;pandant sur le parquet des &#233;clats de verre, des tra&#238;n&#233;es de fond de teint, et dans la chambre des effluves de parfums qui se m&#234;lent &#224; l'odeur de la mort. C'est une femme d'une quarantaine d'ann&#233;es, mince, d'allure soign&#233;e. Elle est v&#234;tue d'une simple nuisette ou d'un fond de robe de satin blanc, avec une bordure de dentelle au d&#233;collet&#233;. Une bretelle de la nuisette a gliss&#233; et laisse appara&#238;tre un sein. C'est presque obsc&#232;ne, grotesque. Ses ongles sont vernis de rouge. Le vernis est impeccable. Il venait d'&#234;tre pos&#233;.] Une main parfaite d'une blancheur extr&#234;me surnage dans le chaos. L'autre est prise sous le cr&#226;ne. Une brosse pr&#232;s de son front, on dirait qu'elle passe la main dans ses cheveux bruns.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;II. 4&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;[Les corps se sont raidis, la grande brune s'est retourn&#233;e et elle scrute maintenant le fond de la salle. Fanny serre entre ses doigts le petit morceau de papier roul&#233;. Elle sent la sueur arriver &#224; ses paumes. Mathias, dont les &#233;paules se sont hauss&#233;es d'une fa&#231;on &#224; peine perceptible tente de faire diversion, en ne parlant de rien, pas trop fort, pas trop bas. Toi, l&#224;-bas, que dis-tu ? interpelle la femme. Elle s'approche vivement, son regard est s&#233;v&#232;re. Il est trop tard pour mieux cacher le papier, le glisser dans une chaussette par exemple, le geste serait d'une trop grande amplitude, il serait trop visible parmi tous les corps fig&#233;s. Mathias a p&#226;li. Je ne disais rien, r&#233;pond-il. Mais aussit&#244;t il sent que la femme s'agace, elle donne un petit coup sec du talon sur le sol, et il bredouille : je demandais juste un mouchoir, je demandais &#224; Gauthier s'il n'avait pas un mouchoir. Gauthier pique du nez, il ne s'attendait pas &#224; &#234;tre impliqu&#233;, il arrondit le dos, comme s'il se pr&#233;parait &#224; recevoir des coups. La grande brune s'est arr&#234;t&#233;e pr&#232;s de Mathias, pr&#232;s de Fanny. Fanny le maudit int&#233;rieurement pour l'avoir attir&#233;e au fond de la salle. Elle observe attentivement l'un puis l'autre, elle analyse. Son regard se pose sur la main de la jeune fille, sur sa main droite dont les doigts sont coll&#233;s entre eux bizarrement. Elle r&#233;pond &#224; Mathias d'un ton monocorde, tout en regardant les doigts de Fanny, alors mouche-toi dans ta manche, si tu n'as pas de mouchoir.] Elle passe la main dans ses cheveux bruns, commen&#231;ant au-dessus de la tempe, &#224; la droite du front, caressant un peu de peau au passage, avant que ses doigts ne forment des sillons creusant sa chevelure. Elle cherche des yeux les yeux de Fanny. Fanny soutient le regard. Le papier roul&#233; est tremp&#233; de sueur. La femme remet une m&#232;che en place derri&#232;re son oreille, d&#233;voilant au passage une boucle orn&#233;e d'une perle de nacre, et sa main termine sa course en se posant un instant sur sa nuque. Elle fait lentement demi-tour.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;II. 5&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;[Je me demande si je n'ai pas toujours r&#234;v&#233; d'&#234;tre un personnage de roman. Au moins, j'ai r&#234;v&#233; de vivre dans les romans, cela j'en suis certaine. Ou bien dans un roman ? C'est qui a en partie motiv&#233; mon d&#233;sir d'&#233;crire. Pas seulement et peut-&#234;tre pas d'abord, mais cela y &#233;tait. Je m'imaginais alors que, davantage que comme lectrice captive des personnages et de mes sentiments pour eux, au point d'&#234;tre triste &#224; pleurer quand j'arrivais &#224; la fin, j'habiterais les romans et cela deviendrait continu. C'&#233;tait le temps de mon enfance et de ma na&#239;vet&#233;. Je ne sais quand cette enfance s'est termin&#233;e. Mais d'&#234;tre un personnage m&#234;me, c'est autre chose que d'&#233;crire. C'est peut-&#234;tre le cin&#233;ma, avec ses actrices continuant de vivre, d'&#234;tre belles, d'avoir des existences palpitantes m&#234;me apr&#232;s le mot &#171; fin &#187;, qui ont entra&#238;n&#233; ce d&#233;sir, davantage que la litt&#233;rature. Plut&#244;t actrice, ou plut&#244;t personnage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque je suis devant mon miroir, pourrais-je me voir comme de l'ext&#233;rieur, avec le regard d'un autre sur moi, sur elle ? Si le miroir &#233;tait une cam&#233;ra, un &#233;cran de cin&#233;ma.] Elle passe la main dans ses cheveux bruns. Elle ne pense &#224; ce moment-l&#224; ni &#224; sa coiffure ni aux activit&#233;s de la journ&#233;e qui commence. Elle pense au rendez-vous d'hier, &#224; leurs deux mains qui se sont fr&#244;l&#233;es au sortir du restaurant, au baiser qu'elle a pos&#233; au vol, sur ses l&#232;vres, juste avant qu'il ne monte dans le RER. Elle passe la main dans ses cheveux. Ses propres pens&#233;es sont-elles devenues lisibles, se demande-t-elle tout d'un coup. Lisibles pour l'&#233;crivain qui saura tout d'elle, peut-&#234;tre mieux qu'elle-m&#234;me, son d&#233;sir d'amour, d'&#234;tre aim&#233;e, son d&#233;sir de sexe aussi. Lisibles pour les lectrices et les lecteurs du roman, sans qu'elle puisse savoir &#224; l'avance ce qui leur sera donn&#233; &#224; lire ? Il lui pla&#238;t. Elle ne le d&#233;sire pas encore. C'est sa solitude qu'elle aimerait rompre. Elle a peur de perdre son propre corps, son temps. Il lui pla&#238;t, mais elle ne l'aime pas. Elle aimerait que cela soit un &#171; n'aime pas encore &#187;. Qu'il y ait un &#171; &#224; venir &#187;. Elle est brune, n'est pas tr&#232;s jolie (c'est &#233;crit ainsi dans le roman), elle passe la main dans ses cheveux, replace une m&#232;che sur son front.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons :
&lt;p&gt;1.	L'exercice m'a paru d'abord facile et excitant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.	J'ai &#233;t&#233; bluff&#233;e par la d&#233;finition que Fran&#231;ois Bon donne de l'&#233;criture du roman, comme le fait d'entrer dans une dur&#233;e et y faire entrer la lectrice ou le lecteur (j'ai depuis longtemps identifi&#233; cela comme MA difficult&#233;, et donc mon d&#233;fi)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.	Je me promets de revisionner la vid&#233;o plus tard, transcrire le passage en question, &#233;crire un texte l&#224;-dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.	J'ai quelques id&#233;es pour commencer, mais je n'ai pas encore &#233;crit la #4. Je me colle &#224; la #4, j'annonce &#224; toute la famille que j'&#233;cris ce matin, je repousse &#224; plus tard les courses, le m&#233;nage, le courrier en retard, je mets des boules quies, et je les montre &#224; tous ceux qui viennent me solliciter. Je les entends de fa&#231;on lointaine qui s'excusent. En deux heures, c'est fait, je poste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.	Tout de m&#234;me, la dur&#233;e, comment &#231;a ? Il n'y en a pas plusieurs ? Et la phrase ? La dur&#233;e n'est-elle port&#233;e que par la phrase ? La phrase isol&#233;e ? Et le paragraphe, et la page, et la structure de l'intrigue, et la coupure ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6.	Je s&#232;che. Tous mes essais se terminent lamentablement par un effacement. Toujours ce probl&#232;me, &#233;videmment, comment &#233;crire un morceau de roman quand on n'a pas de roman ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;cris quelques notes dans un cahier.&lt;br/&gt;
[&#192; sa coiffeuse.&lt;br/&gt;
Rapidit&#233; pr&#233;cision rel&#226;ch&#233;.&lt;br/&gt;
Un regard dans le r&#233;tro et elle replace une m&#232;che de cheveux de trois doigts.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dos &#224; la pi&#232;ce (barr&#233;). Passe la brosse lentement dans la longue chevelure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Inscrire le geste dans diff&#233;rentes dur&#233;es &#8212; temps bref, temps long.&lt;br/&gt;
&#8226;	l'instant fatal&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226; les strates de la m&#233;moire&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226; temps fig&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226; suspension du temps/attente/attention (lettre cach&#233;e sur les genoux sous la table)&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226; ralenti infini (elle le regarde partir)]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7.	Je lis quelques-uns des textes des autres, puis je pr&#233;f&#232;re ne pas les lire, pour ne pas &#234;tre tent&#233;e de les suivre au risque de ne pas trouver ma voix. J'&#233;cris quelques sc&#232;nes. Arriver &#224; dix, ce sera trop difficile, enfin trop long, il me faudra des jours et des jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8.	Comment parvenir &#224; avoir des fragments de prose, si ce n'est en retirant tout ce que j'ai &#233;crit, qui pr&#233;pare la venue du geste. Est-ce que cela va marcher, est-ce que les dur&#233;es vont tenir, dans leurs caract&#232;res et leurs diff&#233;rences ? Il me semble que cela tient. Je n'ai pas assez de courage pour assumer la coupe franche. Je d&#233;cide de proposer deux versions : version coup&#233;e, version avant la coupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. J'&#233;cris mon codicille. Je ne me suis pas faite &#224; ce mot. Il y a toujours un petit art de triche : un codicille en dix points, sur le geste d'&#233;crire, cela correspond &#224; la consigne, non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10.	Je me dis que j'aurais aussi bien pu faire tout l'exercice avec la phrase &#171; la marquise sortit &#224; cinq heures &#187; !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;4. le roman de l'autre (hard/soft)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4919&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je suis assise sur une banquette dans un petit restaurant. C'est un restaurant tib&#233;tain. C'est moi qui ai propos&#233; : allons dans ce petit restaurant tib&#233;tain que je connais. Il est situ&#233; pr&#232;s du Panth&#233;on rue Saint Jacques. J'y ai mang&#233; d&#233;j&#224; deux fois. La banquette est orange. Banquette de ska&#239; orange, comme dans les anciens bistrots parisiens. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis assise sur une banquette orange. Au mur des tentures brod&#233;es d'or, de bleu profond et de rouge. Une nappe blanche sur la table. J'ai command&#233; un th&#233; au beurre, le th&#233; est sal&#233;. Il dit j'&#233;cris, je suis &#233;crivain, en ce moment j'&#233;cris ma vie. Je pense alors, si il &#233;crit, &#233;crit sa vie, je suis dedans, je suis dans le roman, pour un paragraphe, quelques lignes, un personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de choses arrivent dans ma vie : de grandes choses qui la bouleversent. Une s&#233;paration, une rencontre. Une transformation radicale de tout mon &#234;tre. Il penche l&#233;g&#232;rement la t&#234;te sur le c&#244;t&#233; droit. J'ai d&#233;j&#224; &#233;crit un livre qui a &#233;t&#233; publi&#233;, je te le montrerai, dit-il, je te l'offrirai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la quatri&#232;me de couverture, sa photo dans une chemise blanche, le col l&#233;g&#232;rement ouvert, un sourire et la t&#234;te l&#233;g&#232;rement pench&#233;e sur le c&#244;t&#233;. Ce sont toutes ces choses qui arrivent dans ta vie qui inspirent le livre que tu &#233;cris ? Une s&#233;paration, une rencontre ? Quelques miettes de pain sur la table. Elle les collecte en les pressant de la pulpe du doigt, son doigt fait une dr&#244;le de danse sur la table, un parcours &#224; la poursuite des miettes, elle l&#232;che d&#233;licatement les miettes coll&#233;es au bout de son doigt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est lui qui a demand&#233; : o&#249; est-ce que l'on pourrait aller, est-ce que tu connais un restaurant ? Le tib&#233;tain pr&#233;sente l'avantage de ne pas &#234;tre trop cher et de proposer des plats qui sortent de l'ordinaire. Elle boit du th&#233; au beurre sal&#233;. C'est &#233;trange, dit-il. Il a pr&#233;f&#233;r&#233; commander un th&#233; aux fleurs. Elle ne sait pas si c'est son genou qui la cherche sous la table, ou si elle a rencontr&#233; le pied de la table. La salle est petite, il y a vingt couverts. Sa main se prom&#232;ne sur la nappe. Elle cherche des miettes. Il roule un pli sous ses doigts. Les doigts sont proches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne la trouve pas tr&#232;s jolie. Il ne le dit pas. Cela n'a pas d'importance. Ce sont les sentiments qui comptent. C'est le v&#233;cu, ce que l'on va vivre avec cette personne. Toutefois elle a les yeux bleus vert. Je dis que j'&#233;cris de la po&#233;sie. Est-ce que le livre qui raconte la s&#233;paration la rencontre, les moments de ta vie, sera appel&#233; un &#171; roman &#187; ? Mais oui, dit-il, ce sera un roman. Il est &#233;tonn&#233; de la question. As-tu choisi le titre. Non, pas encore, r&#233;pond-il, avec un sourire myst&#233;rieux. Elle n'ose pas demander : alors, je suis le personnage de ton roman ?&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ils sont dans un petit restaurant bon march&#233; du quartier latin. Il lui a demand&#233; de choisir. Elle a propos&#233; un restaurant tib&#233;tain. Elle y a d&#233;j&#224; mang&#233; deux fois. Elle ne sait pas si il l'invite. Ils ont march&#233; longtemps dans les rues sans rien voir, bouscul&#233;s par les passants, s'arr&#234;tant aux feux, oubliant de traverser. C'est leur premier restaurant, c'est leur premier soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle boit du th&#233; au beurre sal&#233;. C'est &#233;trange, a-t-il dit. Il a pr&#233;f&#233;r&#233; commander un th&#233; aux fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit j'&#233;cris, je suis &#233;crivain, en ce moment j'&#233;cris ma vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de choses arrivent dans ma vie : de grandes choses qui la bouleversent. Une s&#233;paration, une rencontre. Une transformation radicale de tout mon &#234;tre. Il penche l&#233;g&#232;rement la t&#234;te sur le c&#244;t&#233; droit. J'ai d&#233;j&#224; &#233;crit un livre qui a &#233;t&#233; publi&#233;, je te le montrerai, je te l'offrirai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la quatri&#232;me de couverture, sa photo dans une chemise blanche, le col l&#233;g&#232;rement ouvert, un sourire et la t&#234;te l&#233;g&#232;rement pench&#233;e sur le c&#244;t&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a des silences entre eux. Chacun aimerait que ce soit l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques miettes de pain sur la table. Elle les collecte en les pressant de la pulpe du doigt, son doigt fait une dr&#244;le de danse sur la table, un parcours &#224; la poursuite des miettes, elle l&#232;che d&#233;licatement les miettes coll&#233;es au bout de son doigt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ne sait pas si c'est son genou qui la cherche, ou si elle a rencontr&#233; le pied de la table. La salle est petite, il y a vingt couverts. Les corps sont proches. Sa main se prom&#232;ne sur la nappe. Elle cherche des miettes. Il roule sous ses doigts un pli de la nappe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne la trouve pas tr&#232;s jolie. Il ne le dit pas. Ses yeux sont bleu vert. Elle le trouve beau, elle n'ose pas encore lui dire. J'&#233;cris de la po&#233;sie, dit-elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Est-ce que le livre qui raconte la s&#233;paration la rencontre, les moments de ta vie, sera appel&#233; un &#171; roman &#187; ? Mais oui, dit-il, ce sera un roman. Il est &#233;tonn&#233; de la question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle pense alors, si il &#233;crit, &#233;crit sa vie, je suis dedans, je suis dans le roman, pour un paragraphe, quelques lignes, un personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle n'ose pas demander : alors, je suis le personnage de ton roman ?&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons :
&lt;p&gt;L'exercice est pour moi d'une difficult&#233; extr&#234;me, bien que j'en comprenne la n&#233;cessit&#233;, les d&#233;finitions du &#171; soft &#187; et du &#171; hard &#187; me sont tr&#232;s obscures. J'ai tendance, en premi&#232;re approche, &#224; associer &#171; hard &#187; au masculin, &#171; soft &#187; au f&#233;minin, mais je me refuse &#224; adopter cette forme de cat&#233;gorisation. Je choisis de consid&#233;rer que je dois penser &#224; &#171; mon &#187; soft et &#224; &#171; mon &#187; hard. Mon hard irait vers une tenue rythmique plus accentu&#233;e, mon soft vers plus de sensualit&#233; ou pr&#233;sence sensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;crivant, je suis incapable de distinguer nettement les deux. Le texte 1 est le premier jet. J'ai choisi de le consid&#233;rer comme la version &#171; hard &#187; et de tendre vers davantage de &#171; soft &#187; dans la version deux.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;3. quitter la ville, version br&#232;ve&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4918&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; un instant plus t&#244;t il n'y avait que des pigeons, il y avait maintenant une femme, adoss&#233;e au mur de pierres, les cheveux rel&#226;ch&#233;s, un genou dans la lumi&#232;re, portant une cigarette &#224; ses l&#232;vres. Il s'est approch&#233;, a trouv&#233; un pr&#233;texte pour lui parler, lui a emprunt&#233; son briquet et est rest&#233; &#224; c&#244;t&#233; d'elle le temps de rouler son tabac dans une fine feuille de papier. La courbe de sa joue, celle de sa gorge, celle de son &#233;paule &#233;taient adorables. Il aurait pu lui dire. Il aurait aim&#233;. Elle est rest&#233;e dans ses pens&#233;es, soufflant des volutes de fum&#233;e vers le ciel, les regardant s'&#233;lever et se d&#233;composer. Il n'avait jamais eu une femme comme elle, il le savait. Un regard a suffi. Elle a dit je ne sais pas ce qu'il va advenir de ma vie, puis elle s'est &#233;loign&#233;e. Il ne l'a pas quitt&#233;e des yeux avant qu'elle n'ait disparu, aval&#233;e dans l'ombre de la gare, derri&#232;re les rideaux de la foule.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons&lt;br/&gt;
Comme mes deux premiers &#233;taient d&#233;j&#224; des formes de quitter la ville, je n'envoie qu'une seule version br&#232;ve.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;2. orpheline&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4917&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il sort apr&#232;s avoir fait un brin de toilette. Il avance dans la rue d'un pas rapide, semblant ne pas regarder autour de lui, mais ne heurtant personne. Il traverse, pousse la porte vitr&#233;e, entre dans le caf&#233;. L'homme est tr&#232;s p&#226;le, des cernes sous les yeux, une ride entre les deux sourcils. Il se tient au comptoir, tr&#232;s droit, tr&#232;s calme en apparence, commande un expresso, un &#339;uf dur. Il a arr&#234;t&#233; sa valise &#224; roulettes tout contre sa jambe, porte sa sacoche &#224; l'&#233;paule. Il tapote l'&#339;uf contre le comptoir puis l'&#233;cale avec soin, le sale, tend le bras, saisit le journal qui est pos&#233; sur le comptoir, le feuillette machinalement. Il alterne les gestes : de la main droite porter l'&#339;uf &#224; sa bouche, en croquer une bouch&#233;e en prenant garde de ne pas en faire tomber de miette, et de la main gauche porter la tasse de caf&#233; tr&#232;s sucr&#233; &#224; ses l&#232;vres, en boire une toute petite gorg&#233;e. Il repose l'&#339;uf dans l'assiette, il repose la tasse de caf&#233;, il essuie ses doigts &#224; la serviette en papier, il tourne une page du journal. Quelques lignes retiennent son attention, il se fige. Il p&#226;lit encore dans sa p&#226;leur, il maigrit, ses l&#232;vres remuent, un peu de brise fait trembler le pan de sa veste de lin et une m&#232;che de ses cheveux de jais. L'aiguille de l'horloge murale fait un petit saut et se place sur la demie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle v&#233;rifie. Son sac est bien contre sa hanche, le portefeuille est bien dans le sac, la carte bancaire dans le portefeuille. Un peu de sueur perle &#224; son front. Elle regarde tout autour d'elle, une fois, deux fois. La valise est bien &#224; ses pieds. Elle se l&#232;ve, elle bo&#238;te un peu. Se rassied, regarde l'heure, consulte le panneau des d&#233;parts. Gardez la valise, dit-elle aux deux filles, je reviens, et elle s'&#233;lance, elle traverse la salle des pas perdus, descends les escalators, arrive sur la place, &#233;blouie un instant par la lumi&#232;re naturelle. Elle regarde tout autour d'elle. Elle hausse les &#233;paules, et commence le geste de faire demi-tour. Un homme, &#224; dix pas, prend des photos avec son t&#233;l&#233;phone. Il cadre la fa&#231;ade de la gare, et puis il d&#233;place l&#233;g&#232;rement son &#233;cran. C'est elle qui est maintenant dans le viseur. Elle sort ses lunettes noires, reforme sa queue de cheval, et marche d'un pas d&#233;cid&#233; -elle bo&#238;te toujours- vers le boulevard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu bouges pas, ok, dit Fanny. Jean, assise sur le banc, les deux mains coinc&#233;es sous les cuisses, d&#233;tourne le regard et balance ses pieds dans le vide. La jeune fille s'&#233;loigne. Des voyageurs marchent dans toutes les directions, &#224; diff&#233;rentes vitesses. D'autres se tiennent debout, immobiles au milieu des courants, impassibles. Le hall est si grand et le plafond si haut que des pigeons volent &#224; l'int&#233;rieur. Ils fondent en piqu&#233; sur des miettes de sandwichs, et se font chasser &#224; coups de pieds. Des voix suaves annoncent des noms de villes, des num&#233;ros de trains, des horaires d'arriv&#233;es et de d&#233;parts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fanny sort sur le trottoir, tire un paquet de cigarettes de la poche de son blouson, paquet noir portant des images ensanglant&#233;es, une jeune femme blonde les yeux hagards, un mouchoir tach&#233; de rouge sous la bouche, une bouche tach&#233;e de rouge, elle allume la cigarette, aspire profond&#233;ment une bouff&#233;e de fum&#233;e qui lui br&#251;le les poumons, la r&#233;veille, l'assomme, lui tourne la t&#234;te. Elle s'appuie au mur de pierre. Un jeune homme v&#234;tu d'une combinaison verte s'approche, il lui demande si il pourra lui emprunter son briquet. Il coince sous son bras la pince qui lui sert &#224; ramasser les d&#233;tritus au sol, et sort un paquet de tabac, une feuille de papier. Tu travailles dans le quartier ? demande-t-il. Il roule une cigarette entre ses doigts. Fanny l&#232;ve le menton, ourle ses l&#232;vres, et souffle lentement un nuage de fum&#233;e vers le ciel. Elle en contemple l'ascension, la d&#233;composition, tend du bout des doigts son briquet au jeune homme v&#234;tu d'une combinaison verte. Il fait appara&#238;tre la flamme. A ses yeux perle une larme. Le soleil &#233;blouit, le tabac pique sous la paupi&#232;re. &lt;i&gt;Les temp&#233;ratures sont encore fra&#238;ches, mais les pluies d'hier sont pass&#233;es, et des conditions anticycloniques s'installent peu &#224; peu sur le pays. Les temp&#233;ratures vont monter progressivement dans le cours de la semaine. Les nuages au ciel s'&#233;tioleront, laissant la place au bleu intense de l'&#233;t&#233; commen&#231;ant. Fanny porte un blouson de jean noir et un short.&lt;/i&gt; Non, r&#233;pond-elle, non. Je suis Touareg, dit-il. Elle se tourne vers lui et le regarde enfin, ses yeux noirs, ses cils noirs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Est-ce que je peux prendre le journal, demande l'homme. C'est l'&#233;dition d'hier. &#199;a n'a pas d'importance. Il pose deux pi&#232;ces sur le comptoir. Je vous l'offre, lui dit le patron. Il plie soigneusement le journal qu'il range dans sa pochette. Le client part sans prendre sa monnaie, sort du caf&#233;. Il tire apr&#232;s lui sa valise &#224; roulettes, impeccable, comme neuve, fait face &#224; la gare, s'arr&#234;te un instant pour contempler le b&#226;timent. Anne prend une bo&#238;te de pansements, demande de l'aspirine. L'homme qui prenait des photos sur la place avec son t&#233;l&#233;phone a disparu. Le jeune homme Touareg en combinaison verte demande &#224; Fanny : tu viens d'arriver ? Tu n'es pas d'ici ? Elle jette son m&#233;got sur le sol, l'&#233;crase de la pointe de sa chaussure, se d&#233;tache du mur de pierre. Je ne sais pas, dit-elle. Je ne sais pas encore ce qu'il va advenir de ma vie. &lt;i&gt;Studio meubl&#233; 20 m&#232;tres carr&#233;s, troisi&#232;me &#233;tage, ascenseur, vue sur parc, gare &#224; cinq minutes. 550&#8364;. T&#233;l&#233;phonez apr&#232;s vingt heures&lt;/i&gt;. Je m'appelle Kamel. Je suis l&#224; tous les jours &#224; la m&#234;me heure. Il lui rend son briquet, le glisse lui-m&#234;me dans la poche du blouson, sur sa poitrine. Fanny s'en va. Kamel ramasse le m&#233;got avec sa pince, et reprend sa d&#233;ambulation autour de la place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeune fille rentre dans le hall de la gare. Elle s'aper&#231;oit que Kamel a gliss&#233; dans sa poche, avec le briquet, un morceau de carton roul&#233;. Elle le touche du bout des doigts. Elle le sortira tout &#224; l'heure. Elle cherche sa s&#339;ur. Elle ne la voit plus. Jean n'est plus sous l'horloge, sous le panneau qui affiche les arriv&#233;es. Sur le banc o&#249; elles &#233;taient assises tout &#224; l'heure il y a deux femmes aux cheveux blancs et deux petits gar&#231;ons. Fanny court. Anne qui vient d'entrer dans le hall voit sa fille courir. Sa fille dans son blouson et son short en jean noir qui bouscule les voyageurs. Fanny qui vient du dehors, qui traverse tout le hall les mains sur les tempes, les yeux &#233;carquill&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle vient de mettre un pansement sur son ampoule. Elle marche mieux, elle ne boite plus, elle marche plus vite, mais ses chaussures &#224; talons l'entravent encore. Elle presse le pas, elle tr&#233;buche, elle se met &#224; courir elle aussi. Elle se met &#224; crier. Elle appelle d'abord Fanny, FAAANNY, et puis Jean, JEAN, JEAN ! Tout le monde court autour de l'homme du caf&#233;, mais il avance d'un pas pos&#233;. Sa valise comme neuve roule de fa&#231;on fluide sur le rev&#234;tement de sol carrel&#233;. Une femme s'est install&#233;e au piano, elle joue quelques mesures des variations Goldberg. Il reste quinze minutes avant le d&#233;part. Le train est d&#233;j&#224; &#224; quai, et les voyageurs ont commenc&#233; de monter dans les voitures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fanny et Anne se font face. Sans un mot, poings serr&#233;s, fronts pliss&#233;s. Le c&#339;ur acc&#233;l&#232;re et puis ralentit, la sueur coule, la sueur froide. Le plafond est tellement haut que les pigeons ne font pas la diff&#233;rence entre l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur. Ce ciel ne se traverse pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette valise est bien trop lourde pour toi dit l'homme. Est-ce que tu voyages seule ? Oui, r&#233;pond l'enfant. Il veut prendre la poign&#233;e, elle refuse. O&#249; sont tes parents, demande-t-il. Ils sont morts, r&#233;pond-elle. J'ai &#233;t&#233; adopt&#233;e, pr&#233;cise-t-elle encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#232;re et la fille se prennent par la main. Elles courent.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Raisons et d&#233;raisons :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Comment cr&#233;er, donc, une sorte de tension, l'annonce d'un possible &#233;v&#233;nement dramatique, en point de vue objectif ? Semer des indices, des d&#233;tails, sans les interpr&#233;ter.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; J'ai voulu conserver mes premiers personnages, et une continuit&#233; dans le lieu.
&lt;p&gt;Mais la sc&#232;ne se d&#233;roule-t-elle apr&#232;s ou avant le voyage en train de nuit [capsule] ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'efforce d'&#233;crire simplement, situations simples, phrases simples, pour brider ma tentation de compliquer. Impossible de me plier &#224; la consigne &#171; paragraphe-bloc &#187;. J'ai besoin des coupures.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;1. capsule&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le nez au raz du cadre de la fen&#234;tre, et &#224; peine au-dessus, les yeux qui courent en parall&#232;le, flottent dans le reflet, s'y noient et s'effacent quand surgit de l'autre c&#244;t&#233; un banc, une horloge, deux personnages au bras lev&#233; qui agitent la main, un chariot, trois chariots, un personnage courant, un personnage &#233;treignant un chiffon et qui s'&#233;loigne, et qui devient minuscule, aspir&#233; par le quai, aspir&#233; par la gare, aspir&#233; par la nuit, nuit qui s'arrache &#224; l'&#233;clairage artificiel, qui grandit jusqu'&#224; tout l'espace et replie le reflet sur les yeux, sur le couloir &#233;troit, sur les passagers adoss&#233;s, et sur ceux tirant valises, cherchant &#224; lire les num&#233;ros des compartiments, &#224; se glisser entre, &#224; presser, &#224; s'affiner, &#224; passer, quoi, dans ce d&#233;sordre, contre la vitre redevenue opaque, Jean se laisse porter, heurtant quelques bagages ou voyageurs, mais avance, bon dieu, avance, c'est maman qui progresse avec la grosse valise, ah, s'&#233;crie-t-elle, 27, nous y sommes, Fanny suit, saisissant sa s&#339;ur aux &#233;paules pour la guider et la forcer, prise qu'elle est dans la fascination du d&#233;part, ses bruits m&#233;talliques, ses trou&#233;es noires, ses trou&#233;es lumineuses, les phares arr&#234;t&#233;s des automobiles, un arbre &#224; toute vitesse, le rythme du train lanc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, soupire maman, soulag&#233;e, alors que, dans le compartiment, on n'est pas mieux que dans le couloir, serr&#233;es comme des sardines mais seulement entre nous, &#224; pas savoir o&#249; mettre les pieds ni comment bouger les bras. Je prends la couchette du haut d&#233;clare Jean, tr&#232;s vite. Maman et Fanny &#233;changent un regard. L'une des deux couchettes du haut est d&#233;j&#224; occup&#233;e par un homme qui lit un journal. Maman le salue : Bonsoir. Bonsoir, r&#233;pond-il, et il tourne la page. Il a d&#233;fait ses chaussures, et les a rang&#233;es sous la couchette du bas. Tu risques de tomber et de te faire mal, r&#233;torque maman. Au moins, cela ne sent pas les pieds. Mais non, n'importe quoi, je ne vais pas plus tomber de l&#224; que de n'importe quelle autre couchette. Fanny h&#233;site. Elle pr&#233;f&#233;rerait la couchette du haut, parce qu'il y a un peu plus d'espace entre le couchage et le plafond et qu'on a personne au-dessus de soi. Et puis elle n'aime pas c&#233;der devant sa s&#339;ur. Mais l'id&#233;e d'avoir un voisin inconnu au m&#234;me niveau qu'elle ne lui plait pas. Jean a d&#233;j&#224; escalad&#233;. Laisse-moi au moins ranger la valise, tiens, Fanny, aide-moi. Maman a tir&#233; l'&#233;chelle, on n'a vraiment plus de place pour tenir debout &#224; deux, Fanny soul&#232;ve la valise pendant que maman, &#224; mi-hauteur au troisi&#232;me barreau, la hisse pour la placer dans le logement situ&#233; sous le plafond. Je vais vous aider, d&#233;clare l'inconnu prestement, quoiqu'avec retard. Mais, de sa position, il ne peut pas faire grand-chose. Il se laisse glisser, pose les pieds sur la couchette du bas, saisit la poign&#233;e de la valise, et, en un mouvement d'&#233;paule, il la place sur l'&#233;tag&#232;re. Jean tient assise l&#224;-haut, elle s'est plac&#233;e dans un coin pour laisser les grands man&#339;uvrer et elle explore les interrupteurs qui permettent d'allumer deux veilleuses. Maman remercie. Pourvu qu'il ne ronfle pas, quand m&#234;me. Comment on va redescendre cette valise demain, se demande Fanny. J'esp&#232;re qu'il voudra bien nous aider encore. L'homme sort du compartiment pour leur laisser le loisir de s'installer. Il a pris avec lui une mini trousse de toilette et une mini serviette. D&#233;fais tes chaussures, ne monte pas sur ton lit avec tes chaussures, sermonne maman. Elle tire sur les pieds de Jean, arrache les chaussures qu'elle place au bout de la couchette de la fillette. Fanny d&#233;chire l'emballage plastique des draps, les d&#233;plie, choisit son sens : t&#234;te pr&#232;s du rideau, elle pourra &#233;carter un peu et regarder, si elle ne dort pas, les images nocturnes de la campagne, des routes et des gares vides. O&#249; est mon pyjama, est-ce que je vais mettre un pyjama ? demande Jean. Non, tu vas dormir en culotte. La petite rougit. Elle pense &#224; l'homme qui sera allong&#233; &#224; proximit&#233; d'elle, alors qu'elle sera en culotte, mais elle n'ose rien dire. Et ma poup&#233;e ? Cette nuit, tu vas t'en passer, coupe maman, qui d&#233;chire &#224; son tour un sachet de plastique. Non, non, je veux ma poup&#233;e, proteste Jean. Et tout d'un coup, c'est la panique, l'aventure grisante du voyage vire au cauchemar, devient blessure du d&#233;racinement, solitude des exil&#233;es. Maman, perch&#233;e sur l'&#233;chelle, ne s'en sort pas de tenter de former un lit &#224; peu pr&#232;s convenable avec les draps entortill&#233;s. T'inqui&#232;te, j'irai te la chercher tout &#224; l'heure ta poup&#233;e, ronchonne Fanny. Elle sort dans le couloir pour laisser &#224; maman un peu d'espace pour se d&#233;battre avec les draps, et pour respirer aussi. Il y a moins de monde que tout &#224; l'heure, tous les bagages ont &#233;t&#233; rentr&#233;s dans les compartiments. Quelques r&#234;veuses ou r&#234;veurs sont adoss&#233;s aux parois, face aux fen&#234;tres, contemplant leurs visages sur le fond du d&#233;fil&#233; des champs, des poteaux, des hangars, des trains inverses, du ciel bleu noir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fanny fiche les &#233;couteurs dans ses oreilles et se laisse envahir par la musique, les yeux flous, le nez flou, la bouche floue, dor&#233;s par la lumi&#232;re &#233;lectrique, ses cheveux libres autour du visage, elle se trouve jolie, et en m&#234;me temps, elle est toujours extr&#234;mement critique, nez trop long, trop rond, et front trop court. Les cheveux pourraient &#234;tre plus souples et plus &#233;pais, elle les soul&#232;ve doigts dedans, s'approche de la vitre, s'efface, perd un &#233;couteur, le remet en place et ferme les yeux, elle s'oublie dans la musique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur compagnon de voyage revient du lavabo d'un pas lent, l&#233;g&#232;rement d&#233;s&#233;quilibr&#233; par les cahots du train. Il h&#233;site avant d'entrer dans la cabine. Maman se juche vivement sur l'une des couchettes du milieu, elle ne peut y tenir assise, et elle replie ses jambes pour lui laisser le passage. Il s'excuse, d&#233;fait ses chaussures, les range sous la couchette du bas, grimpe, s'allonge, se recouvre du drap, reprend son journal qu'il plie et d&#233;plie avec beaucoup de m&#233;thode pour pouvoir le lire dans un tout petit espace. Maman ressort de sa couchette, pointe le nez au niveau de Jean qui a d&#233;j&#224; chiffonn&#233; son lit. Tu vas venir avec moi, tu vas aller faire pipi. J'ai pas envie. Tu ne discutes pas, je ne me l&#232;verai pas au milieu de la nuit pour t'accompagner aux toilettes. Non, r&#233;pond Jean. Maman l'attrape par la cuisse et la fait glisser jusqu'au bord de la couchette. Elle est un instant d&#233;stabilis&#233;e par le poids de l'enfant, et elles manquent tomber toutes les deux. &#192; peine au sol, Jean court vers le couloir : c'est un lieu fabuleusement excitant. Les immobiles contemplatifs qui se laissent emporter, &#224; la fois plong&#233;s dans le monde et hors de lui, dans leur capsule de lumi&#232;re jaune, la fascinent. Elle les d&#233;range pourtant, par son bruit et par son d&#233;placement maladroit. Les statues &#224; demi sourdes laissent tomber un instant leurs regards sur elle sans la voir vraiment, puis reprennent leurs languides postures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On est parties c'est trop styl&#233;.&lt;br/&gt;
Ta kel couchT ?&lt;br/&gt;
Milieu : nul.&lt;br/&gt;
Tkt &#231;a va aller..&lt;br/&gt;
Ma s&#339;ur a fait un caprice : voil&#224;.&lt;br/&gt;
Tu crois que tu vas dormir ?&lt;br/&gt;
JSP. Pas tout de suite.&lt;br/&gt;
Tu fais koi ?&lt;br/&gt;
Suis dans le couloir. Je regarde.&lt;br/&gt;
Tu vois koi ?&lt;br/&gt;
La nuit. Le vide. La vitesse.&lt;br/&gt;
Trop styl&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;Raisons et d&#233;raisons :&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Omnisciente : coup de panique. Elle sait tout, tout ? Y compris les ongles qui poussent et l'humeur du moustique ? Hop : j'arr&#234;te la sp&#233;culation, je me lance.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais envie d'une voix d'enfant : aggraver et d&#233;jouer l'omniscience en m&#234;me temps. Avoir un ancrage, une chair, alors que je n'ai pas d'histoire. Mon format d'&#233;criture/jour= une page. Je suis all&#233;e &#224; deux (consigne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Repentirs :&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques corrections et coupes (presque rien, les premiers mots, c'&#233;tait un peu rat&#233;, les derniers, c'&#233;tait en trop, le d&#233;fi deux pages est tenu). Un passage de l'imparfait au temps pr&#233;sent&#8230; c'est b&#234;te, cela donne davantage de pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hegel, &lt;i&gt;Esth&#233;tique&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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