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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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<item xml:lang="fr">
		<title>le roman de Catherine Serre</title>
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		<dc:date>2020-11-10T07:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine SERRE</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton529.jpg?1592739569' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='133' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; bios, liens etc
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; image haut de page &#169; Dr-Ayman El Gandhour.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;20. Int&#233;rieur Jane&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;...un jeu d'enfance, ou plut&#244;t un des derniers jeux de l'enfance qui sait que le temps est compt&#233;. Le nez contre l'&#233;corce d'un tronc d'arbre, son odeur forte et sa rugosit&#233; sous la main qui frappe en rythme, devant un mur gris ou m&#234;me devant rien, la main devant le visage, &#224; d&#233;compter le temps qu'il faut &#224; d'autres enfants pour dispara&#238;tre, comme cette enfance mortelle. Je compte, et dans mon dos la petite bande en profite, se cache, et se faufile, s'&#233;gaye en troupeau effarouch&#233;. Je frappe l'arbre, et lentement, j'articule les nombres, j'annonce la fin du compte &#224; voix plus forte, je me tourne vers eux qui ne sont plus l&#224;, le temps de voir le monde reprendre une forme, un monde vid&#233; de vos corps agiles, chenapans partis vous cacher aux quatre coins de la cour, paradis de l'enfance que nous quitterons ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si je ne vous cherchais pas, si je gardais les yeux ferm&#233;s fort sous mes paupi&#232;res... mais je me trompe : ce sont mes yeux ferm&#233;s fort qui vous ram&#232;nent &#224; moi, interminables parties de cache-cache jou&#233;es des heures &#224; la tomb&#233;e du soir, tout comme le noir dedans convoque la pluie battante sur un auvent o&#249; les tables du repas se sont vid&#233;es &#224; l'arriv&#233;e de l'orage qui mena&#231;ait depuis une bonne heure. La pluie envahit l'espace, elle emplit le volume invisible du monde, elle y fait un abri liquide, un &#238;lot de protection pour deux femmes assises l&#224;, alors que tonne le tonnerre de juillet. L'orage d&#233;cha&#238;n&#233; fut leur complice. Face &#224; face, elles sont immobiles, leurs corps ignorent la folie du ciel, il faudra que les gouttes grossissent pour, comme &#224; regret, les voir reculer &#224; l'int&#233;rieur du pr&#233;au, les gouttes giclent sur leurs jambes nues, et une vapeur de pluie pose autour d'elles un voile qui au lieu de les effacer, surligne leurs &#233;paules et leurs t&#234;tes qui se rapprochent. Elles sont seules avec le bruit de l'eau, les &#233;clats sonores sur la t&#244;le, les toits environnant transform&#233;s en cascades et les goutti&#232;res jouant des airs de fl&#251;tes. Les flaques, remplies en quelques minutes, d&#233;bordent, coulent sous leurs pieds, ruissellent d'eau grise charg&#233;e des poussi&#232;res des derni&#232;res semaines sans pluie. Rien ne distrait les deux femmes, yeux dans les yeux, totalement prises par duo qu'elles forment, autour d'elles les couleurs se m&#233;langent et s'effacent, le sol tangue et fond sous leurs pieds chauss&#233;s de sandales. Elles sont l&#224;, l'une pour l'autre. La pluie est l'encre d'un pacte qui les r&#233;unit, je ne sais pas encore qu'il s'inscrit solidement entre Jane et moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si la pluie toujours tombait sur le pr&#233;au de l'&#233;cole, &#224; cet instant o&#249; j'ai rencontr&#233; et perdu Jane, si la pluie tombait &#224; tout jamais, un midi de fin juillet, sur la ville mill&#233;naire qui nous a r&#233;unies et s&#233;par&#233;es, une pluie m&#234;l&#233;e de craquements tumultueux dans la lumi&#232;re diabolique de l'orage, je me tiendrais dans cet instant, infiniment, &#224; frissonner de joie. Le tonnerre s'&#233;broue dans le fragile des rencontres et des adieux. Recomposer le cadre et le dilater, un pr&#233;au &#233;troit, le ciel bas, les b&#226;timents d'&#233;cole o&#249; sont install&#233;es les cuisines, et les tables-tr&#233;teaux dress&#233;es pour quatre-vingts convives depuis le d&#233;but de la semaine, l'ambiance festive ce midi, d&#233;gouline deux fois, dernier repas et col&#232;re de nuages, un th&#233;&#226;tre en tension &#224; deux personnages, l&#224; o&#249; nos mains se touch&#232;rent, ses mains &#224; elle, petites, aux ongles rouges et biens taill&#233;s, des mains rapides &#224; attraper, &#224; voleter d'une chose &#224; l'autre, &#224; soudain fouiller le sac profond, ses mains enfantines et sensuelles tendues vers les miennes, tr&#232;s ordinaires, et l'&#233;change d'un &#233;crin de velours bleu. Il cache un collier de cuivre, un ensemble en m&#233;tal bross&#233;, cartouches de hi&#233;roglyphes finement mont&#233;es, d&#233;cor&#233; de perles bleues, offert dans l'imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; de dater l'instant, d'y apposer une signature ind&#233;l&#233;bile, un sceau tangible. Ce collier remarquable est la solidification de l'&#233;clair dont il est n&#233;. Le chaud de la journ&#233;e parfois peut &#233;clater dans la brutalit&#233; d'un orage, et le tissu des robes coller &#224; la peau, la foudre violente peut relier le ciel &#224; la terre dans une explosion d'&#233;nergie, mais il est rare que l'instant et le lieu cristallisent dans une simultan&#233;it&#233; inoubliable. Avec dans la bouche un go&#251;t &#233;lectrique, une sensation de peau froide alors qu'elle br&#251;le dedans, avec au creux du cou, &#224; l'articulation de la clavicule, une palpitation visible, nous sommes deux &#224; entendre les harmoniques de la symphonie g&#233;n&#233;rale. Le collier dans ma paume, lourd et doux sous mes doigts, convoque l'instant du midi de juillet o&#249; j'ai ouvert l'&#233;crin, o&#249; l'orage a jou&#233; sa partie, sans oublier la chance qu'il me porte depuis et qui garde vivant le souvenir de Jane, le poids de ce qui nous lie. &lt;br class='autobr' /&gt;
En tendant l'oreille &#224; travers la pluie, on entend les derniers mots &#224; la table de midi, devant les tasses de caf&#233;, le m&#233;lange d'inqui&#233;tude de la situation politique et les regrets de se dire au revoir si vite, de se conna&#238;tre &#224; peine et de manquer ce qui d&#233;j&#224; nous manque, on entend aussi un espoir de retrouvailles et des promesses de fid&#233;lit&#233;. Il reste, s&#233;ch&#233; sur nos joues, le sel de la petite pluie chaude des larmes, et &#224; nos pieds, nos sandales tremp&#233;es. M&#234;me si la pluie se calme, que les gens reviennent, m&#234;me si les nuages se disloquent, comment accepter que l'espace de nos corps se distende &#224; l'heure o&#249; elle doit marcher vers ce qui l'attend. Je me l&#232;ve, ce geste suffit &#224; freiner la sauvagerie qui me pousse &#224; ne pas la laisser partir. Un rayon de soleil et l'annonce d'un taxi d&#233;cident pour nous. La s&#233;paration n'est plus qu'un &#233;pisode, ce qui est unique entre elle et moi est grav&#233; sur un nuage qui s'&#233;loigne vers l'Est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne te cache pas trop loin Jane, je ferme fort les yeux, je compte &#224; vingt et j'arrive.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : fil &#224; retordre en #20, j'&#233;cris toujours et avant tout les yeux ferm&#233;s, alors les fermer autrement, plus fort, et terminer avec la rencontre, entre la narratrice qui prend sa place dans le texte et Jane. Un d&#233;but ? &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;19. Journal de peu &#8211; fragments&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Un matin de rire -&#8211; pour si peu &#8211;- et j'aime &#231;a, rire d'un rien, avec celle que je croise &#224; l'impromptu, le rire propre de la femme ! Objectivement y-a-t-il plus grande joie que de faire rire une inconnue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Acheter un paquet de caf&#233;, autre joie, la promesse de dizaines de tasses cr&#233;meuses, fleuries, sur fond d'amertume, bues trop chaudes. &#192; l'image de la vie m&#234;me.&lt;br/&gt;
Les premiers caf&#233;s, ceux qui arrachent la bouche, et le sucre &#233;coeurant auquel on renonce vite, le bouillant sur les l&#232;vres, autour d'une table d&#233;j&#224; couverte de tasses accompagn&#233;es d'alcool fort. Silence sur les cigarettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jane n'est pas arriv&#233;e. Elle n'&#233;tait pas loin, mais elle n'a pu me rejoindre, dit-elle. Je ne la crois qu'&#224; moiti&#233;. Je suis rest&#233;e &#224; l'attendre &#8211; m&#234;me apr&#232;s qu'il &#233;tait s&#251;r qu'elle ne viendrait pas &#8211; Donner au manque un peu de magie et forcer le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de ces maigres chats des rues m'a coup&#233; la route sur le boulevard, impulsif comme une jeune b&#234;te, &#233;cervel&#233;, destin&#233; &#224; mourir vite sans doute. Couleur noire de suie, chat de sorci&#232;re &#224; n'en pas douter. Je lui jette un sort de longue vie usant d'une de ces formules qui viennent sans r&#233;fl&#233;chir, forte et dense, riches d'impr&#233;cations et de superstitions. B&#234;te ordinaire aux yeux verts, elle m'a fix&#233;e avant de dispara&#238;tre dans une cassure du mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a chaque jour de l'inattendu dans le pr&#233;visible : pr&#233;visible = aller &#224; l'op&#233;ra, inattendu = croiser Jane&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Caf&#233; chez Jane -&#8211; P&#226;tisserie de chez El Abd &#8211;- Rire de mes angoisses, c'est facile et j'y consens. Je suis f&#233;brile et je veux le meilleur pour elle. Mais pas seulement.&lt;br/&gt;
En partant, je descends un th&#233; pour Hassen &#233;puis&#233; de vendre ses oranges. En &#233;change un grand sac. Pour le remercier, je chante un peu pour lui. Des passants applaudissent, et finissent de lui acheter les derni&#232;res oranges du jour. Il retrouve le sourire, on se souhaite &#224; bient&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le taxi &#233;tait en retard, j'ai manqu&#233; le d&#233;but et entrer dans la salle a &#233;t&#233; toute une histoire. &lt;i&gt;Le festin de Babette&lt;/i&gt; &#224; l'Alliance Fran&#231;aise suivie d'un &#233;change gastronomique. Mes feuillet&#233;s aux agrumes et pommes m'ont servi de monnaie d'&#233;change. Ce pays est corrompu jusque dans les plus petits d&#233;tails.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans force hier. Je n'ai r&#233;pondu &#224; aucun appel, pas m&#234;me celui de Jane. &#192; pr&#233;sent que l'insomnie me taraude, je le regrette. Je laisse sonner juste une fois, pas de r&#233;ponse, ma curiosit&#233; attendra. &#192; la fen&#234;tre les rumeurs de la ville sont un peu plus lointaines que dans la journ&#233;e, le va-et-vient des voitures est &#224; peine moins fort, les klaxons se relaient dans un rythme de sourdine,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard : Revu Jane &#8211; brunch au LatinoCafe, des heures &#224; parler, et &#224; r&#234;ver devant le Nil. Elle avait son cahier et moi aussi, nous avons &#233;crit l'une en face de l'autre, jusqu'&#224; ce que le bruit des convives, plus nombreux au milieu de l'apr&#232;s-midi, nous chasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;couverte, avec le film de l'Alliance de cette semaine : &lt;i&gt;Le Grand Balcon&lt;/i&gt;, l'histoire de l'a&#233;ropostale. Des hommes uniquement, et pourtant l'aventure est fascinante. Je me demande ce qu'elle aurait &#233;t&#233; si un nombre &#233;gal de femme et d'homme avait pilot&#233; les avions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est notable que la vie des hommes soit consid&#233;r&#233;e comme importante, mais sujette &#224; sacrifice. La vie d'une femme semble ne pouvoir &#234;tre offerte aux dangers de la m&#233;t&#233;o et des pannes, car de deux choses l'une : si elle est incapable de faire face, c'est un crime de l'avoir laiss&#233; partir, si elle r&#233;ussit, ne va-t-elle pas vouloir y retourner ? Avoir sa place dans ce monde o&#249; la joyeuse amiti&#233; des hommes soude les &#233;quipes sans qu'interferrent les sentiments, amour ou jalousie : inimaginable. Pas de femme est une bonne r&#232;gle. J'enrage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Obstacle suppl&#233;mentaire pour d&#233;placer les repr&#233;sentations : obligation de d&#233;sapprendre &#224; se consid&#233;rer comme pr&#233;cieuse et irrempla&#231;able, aller de l'avant, agir sans entraves. J'appelle le club d'aviation et je m'inscris. Je commence mercredi. D'ci un an j'aurai mon brevet. Je tremble en raccrochant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jane a besoin d'un livre fran&#231;ais qu'elle ne parvient pas &#224; se procurer. En quelques messages, je lui indique qu'elle sera livr&#233;e d'ici huit jours. C'est le livre d'une amie photographe. On pourrait peut-&#234;tre inventer quelque chose ICI, avec elle. La nuit, elle vient me visiter en r&#234;ve et son enthousiame me soul&#232;ve de terre, nous volons ensemble au dessus de la ville, comme deux tourterelles de Jane, la voix de Jane m'&#233;veille dans le r&#234;ve, je la regarde nourrir les petites b&#234;tes affame&#233;s, berc&#233;e par les voyelles liquides de sa langue maternelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Journ&#233;e morne, rien &#224; signaler jusqu'&#224; 18 heures. Je me rends ensuite &#224; la Galerie M., on y expose une jeune peintre d'Alexandrie. Elle n'a peur de rien : j'aime cette audace qui la pousse &#224; choisir la peinture en 2020. Une peinture qui m&#234;le les formes, les contraintes et le figuratif, elle explore et va plus loin, stup&#233;fiant pour son &#226;ge. Elle parle vite et articule mal.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;Codicille : comme un contre-journal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jane doit occuper son juste volume dans l'histoire, &#234;tre celle qu'elle est et celle qu'elle doit devenir. Il lui manque des contours clairs. Sa langueur ne peut pas tout justifier. Elle aime rire aussi. Sa douceur l'&#233;loigne de moi, ses silences il faudra les peupler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le caf&#233;, sa texture, son odeur, l'importance de son go&#251;t, de ces go&#251;ts, on boira beaucoup de caf&#233;, Jane et moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis celle qui m'inqui&#232;te de Jane. Depuis un orage de juillet qui nous a rapproch&#233; dans une pluie battante, prot&#233;g&#233;es sous un pr&#233;au, assises c&#244;te &#224; c&#244;te au bord de la m&#234;me table, les coul&#233;es d'eau passaient entre nos pieds chauss&#233;s l&#233;ger, tout le monde avait fuit la cour. Il ne restait au monde que Jane et moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chats, oiseaux d'air et oiseaux d'eau, poissons de mer et de rivi&#232;re, &#233;crevisses et coquillages : leurs mouvements, les lignes qu'ils dessinent changent les focales et les point de vue. Par exemple le p&#232;re, il met les mains dans l'eau froide des ruisseaux et p&#234;che &#224; la main, sa souplesse, sa rapidit&#233;, les truites qui se cachent et qu'il attrape, rien ne va avec ce que je sais de lui, la lourdeur dont je me souviens, les soupirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le flot, se laisser porter, bouger bras et jambes pour ne pas &#234;tre trimball&#233;e, &#234;tre suffisament active pour garder la direction choisie et d'un coup de talon s'&#233;carter d'un obstacle, il s'agit de passer la prochaine turbulence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La consommation locale, le vendeur d'orange en sait quelque chose, il survit &#224; coup de pi&#232;ces de quelques centimes, il vit d'&#233;changes et de gestes qu'il sait faire, des gestes simples et r&#233;p&#233;t&#233;s. Je regarde mes doigts sur des touches des lettres, ce qui compte ce sont les encha&#238;nements, pas les gestes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Feuillet&#233;s aux agrumes et aux pommes :&lt;br/&gt;
Pr&#233;parer une compote fa&#231;on M&#232;re Brazier, on ajoute aux pommes de cuisson un pamplemousse, deux oranges et deux citrons, des girofles et un baton de canelle, on sucrera avec un bon sucre biologique fort en go&#251;t, on assaisonnera de poivre si on en aime le go&#251;t m&#234;l&#233; au sucre.&lt;br/&gt;
La p&#226;te feuillet&#233;e sera celle d'un boulanger, la plupart vous en vendront un kilo &#224; condition de les pr&#233;venir &#224; l'avance&lt;br/&gt;
On &#233;talera la p&#226;te pour y d&#233;couper des cercles de 8 centim&#232;tres de diam&#232;tre &#224; remettre au froid.&lt;br/&gt;
Pendant que la p&#226;te refroidira, le four sera chauff&#233; &#224; 220&#176;, c'est le choc thermique qui fera lever la p&#226;te, le feuillet&#233; se fera l&#233;ger.&lt;br/&gt;
Sur les cercles bien froid, rapidement on d&#233;posera une cuill&#232;re de compote froide et un morceau de pomme qu'on aura cuit &#224; part et caram&#233;lis&#233;, les bords seront humect&#233;s et pli&#233;s, avec un peu de jaune d'oeuf dilu&#233; &#224; l'eau on enduira les chaussons. On pourra dessiner des rayons comme sur une coquille.v&lt;br class='autobr' /&gt;
La cuisson durera environ 20 minutes, sans oublier de baisser un peu la temp&#233;rature du four apr&#232;s que la p&#226;te aura gonfl&#233; et avant qu'elle ne dore.trop.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fragments ici &#233;crits en plusieurs jours, comme si le temps &#8211; pour cette forme particuli&#232;re &#8211; avait besoin d'une vraie place : pour changer d'humeur et de registre il faut &lt;i&gt;vraiment changer de jour d'&#233;criture&lt;/i&gt;. Je ne sais plus qui tient ce journal, ou plut&#244;t je ne sais plus rien de la distance qui me s&#233;pare de Jane. Tenir journal. La narratrice conna&#238;t Jane comme je connais l'amie qui l'inspire, et son inqui&#233;tude pour elle, je la partage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenir journal. Un carnet ou une suite de notes sur un t&#233;l&#233;phone, aucune importance, seule compte la proximit&#233; des informations primordiales et les bribes de d&#233;tails, de bruits, de fr&#244;lements de vie qui emmenent toujours mieux jusqu'&#224; Jane, son environnement, son &#238;le et son fleuve. Le pivot ? la faire vivre sans qu'elle n'agisse ni ne parle. On tient la barre par ici, convergence pour le texte #20. Boucler le cycle .&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;18. Voil&#224; la v&#233;rit&#233;&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; toute nue &#8211; une expression souvent reprise d&#232;s que le mot v&#233;rit&#233; est &#233;mis par quelque bavard pr&#234;t &#224; en d&#233;coudre avec le mensonge. On rit dans l'assistance : la v&#233;rit&#233; toute nue permet, d&#232;s l'&#233;vocation de cette v&#233;rit&#233;-l&#224;, de visualiser une femme nue sortant d'un puits. Dans les yeux brillants des hommes se remarque sans peine l'excitation du fantasme, les rire fusent et on tape dans le dos du plus jeune m&#234;me si tous s'imaginent prendre dans leur bras la jeune na&#239;ade, belle comme une Botticelli nue &#224; c&#244;t&#233; d'eux. Et puis ils se bercent de l'id&#233;e d'une v&#233;rit&#233; premi&#232;re facile &#224; berner, car ils le savent : quoi de plus mensonger que la v&#233;rit&#233;. Ma v&#233;rit&#233;, est-elle la tienne ? D&#232;s qu'on aborde le sujet, la question se pose, ma v&#233;rit&#233;, ta v&#233;rit&#233;, la tienne, la leur... Les v&#233;rit&#233;s variables, voil&#224; bien le c&#339;ur du probl&#232;me. Le r&#244;le du temps dans la transmutation d'&#233;v&#233;nements affirm&#233;s v&#233;ridiques et r&#233;els, adjuvant qui transforme en plomb, l'or des m&#233;moires. Au fur et &#224; mesure que s'&#233;loignent les faits, ils se transforment par glissements successifs du vrai. La v&#233;rit&#233; originelle est noy&#233;e dans le brouillard d'un r&#233;el estomp&#233;, dans les vapeurs fragiles on entend des &#233;clats de voix anciennes. Par un effet d'effacement et de cumul, le vrai compose une m&#233;lodie qui &#233;volue au rythme des r&#233;miniscences. Le souvenir dessine, mod&#232;le une forme neuve : peu &#224; peu les larmes sont moins chaudes &#224; la pens&#233;e des malheurs, les mains moins habiles &#224; refaire les gestes, la course se ralentie &#224; l'approche de Marathon et, au bout du compte, il ne reste que la distance. Les d&#233;couvertes des neurosciences sont formelles, elles affirment que les souvenirs &#8212; ce que nous pensons &#234;tre le r&#233;el &#224; l'abri des m&#233;moires &#8212; remontent depuis la zone de stockage du cerveau o&#249; s'active leur code, les neurotransmetteurs r&#233;organisent l'enchev&#234;trement du long terme. Bribe par bribe, le souvenir masque le r&#233;el, il occupe sa place. C'est ainsi qu'il se modifie l&#233;g&#232;rement, se d&#233;place, prend une teinte sensiblement plus fonc&#233;e ou plus claire. Les chercheurs prouvent que le temps garde la forme g&#233;n&#233;rale de l'&#233;v&#233;nement : le vrai est un morceau de notre r&#233;el, mais ils pr&#233;cisent qu'un souvenir &#8211; comme un r&#234;ve &#8211; inexorablement se recompose d'&#234;tre racont&#233;. Les faits, leurs &#233;chos mis en attente fluctuent lors de leur rappel, et ainsi en quelques ann&#233;es une morte devient un ange, un &#233;chec passager une vie manqu&#233;e, la t&#244;le tordue d'une voiture une magie noire. Les souvenirs sont des leviers, ils inversent la marche du monde, partition r&#233;&#233;crite, parodie du pr&#233;sent, ils nous retiennent corps et &#226;me dans une faille de pass&#233;. Ce param&#232;tre influe dans l'histoire du p&#232;re, le vrai transform&#233; et dig&#233;r&#233;, modifi&#233; par le filtre du temps de celle qui raconte et, pourtant tout est r&#233;el. Ce vrai est indispensable pour comprendre la cong&#233;lation qui en a r&#233;sult&#233;. Et le temps infini pass&#233; &#224; se heurter &#224; la capacit&#233; des mots &#224; d&#233;construire la r&#233;p&#233;tition, &#224; faire varier la m&#233;lodie du r&#233;el, jusqu'&#224; changer son timbre et son rythme, lui ajouter des ornementations et des codas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudra tenir fermement les r&#234;nes de l'histoire, ne pas &#234;tre trimbal&#233;e &#224; contre-pied. En confidence voil&#224; comment tout a commenc&#233;. Ne prenez pas de risque, fermez les yeux, ne bougez plus, la v&#233;rit&#233; peut faire mal sur l'instant, mais &#233;coutez bien et tentez l'exp&#233;rience sans prendre aucune note de ce qui sera dit ici. Vous conna&#238;trez le fait, sa r&#233;alit&#233;, sa profondeur, sa fondation &#8211; mais il n'en restera qu'un petit &#233;tourdissement, une sensation de naus&#233;e et, vous oublierez toute l'affaire. Vous oublierez les tenant et aboutissant dont vous tentiez de cerner le d&#233;roulement, malgr&#233; un lent expos&#233; des chronologies, le temps de bien comprendre toute l'importance du r&#233;el et de laisser agir l'oubli. Durant ces journ&#233;es, les corps des gar&#231;ons sont si jeunes, leur force de vie intacte est pr&#234;te &#224; exploser apr&#232;s une enfance de privations, et d'attentes. Leur vie sera diff&#233;rente &#224; jamais, leur silence scellera cette transformation dans un bloc de rage envers ceux qui les auront envoy&#233;s au loin, ils l'exerceront contre eux-m&#234;mes et leurs proches. Ils ne recevront aucune excuse pour leur vie confisqu&#233;e, r&#233;compens&#233;s m&#234;me parfois pour leur courage. La minutie &#224; d&#233;crire le contexte de l'&#233;poque, la description sensible de photos prises sur place donnant des corps jeunes une image concr&#232;te : leurs chaussures, les lacets autours des chevilles, leurs chemises, leurs cheveux courts et leurs pantalons de toile aux ceintures haut sur leur taille de grands adolescents, les cartes-lettres retrouv&#233;es toutes ensembles, soigneusement gard&#233;es, formeront une narration vivante qu'on dirait vraie. Le grand soleil donnera go&#251;t &#224; la faim, &#224; la soif, aux trajets en camion, aux autres gar&#231;ons, aux bateaux, aux jours, aux nuits froides, &#224; l'&#233;loignement, aux villages et, &#224; toutes les menaces. Le grand soleil sera le complice de la peur, du danger objectif, le danger des ennemis cach&#233;s, le danger du manque d'exp&#233;rience, de la fougue, le danger des fusils entre leurs mains, et le danger de l'alcool d&#233;vers&#233; par hectolitre, de mauvaise extraction et m&#233;lang&#233; de calmant, le danger des corps d&#233;prav&#233;s, obs&#233;d&#233;s de leur manque d'exp&#233;rience. &#199;a commence en 1954. Pour l'enfant malmen&#233; par la guerre, s&#233;par&#233; sans explication, confi&#233; et d&#233;racin&#233;, la paix voudra dire l'internat, l'&#233;cole gratuite des cur&#233;s du Cantal, l'espoir pour eux d'une nouvelle recrue, le cadeau &#224; l'enfant d'une promotion sociale. Nouvelles s&#233;parations, nouvelles attentes, communaut&#233;s de gar&#231;ons et de brouillards, l'enfant ne reviendra qu'en visite et peu &#224; peu sera de moins en moins un enfant. Les &#233;loignements succ&#233;dant aux &#233;loignements, le dipl&#244;me en poche, la vocation abandonn&#233;e depuis longtemps, il &#233;vitera avec une ann&#233;e de plus &#224; &#233;tudier, le risque d'un d&#233;part vers l'Indochine, quelques mois plus tard il prendra de plein fouet le d&#233;part vers l'Afrique du Nord. Ce sera en 1954.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voyage est la premi&#232;re aventure, autre chose que la p&#234;che &#224; la main au fond des ruisseaux et les cuites dans les foss&#233;s, train et bateau, la mer pour la premi&#232;re fois, et le pied presque marin compar&#233; &#224; ceux qui ont le mal de mer de seulement regarder le Ville d'Alger tanguer, ils ont vingt ans, vingt-et-un an, lui avec son double-sursis en a vingt-deux, il est &#233;l&#232;ve-officier, il conna&#238;t le commerce, il est dr&#244;le et sait dessiner. Sur le bateau on s'attroupe autour de lui, avec ses crayons il est &#224; la t&#226;che, il offre un portrait, permet d'ajouter un croquis au courrier qui partira vers une fianc&#233;e ou une m&#232;re, il est populaire. L'exotisme d'Alger leur fait tourner la t&#234;te, tout va vite et la ville blanche, ses odeurs, ses habitants pittoresques, sa paix encore, les quelques journ&#233;es avant de repartir, en voil&#224; de dr&#244;les de vacances. Les fusils sont partout, mais on ne s'en sert pas, ils font partie de l'&#233;quipement, on les trimbale et on regarde les filles. Celles d'ici sont farouches et on n'h&#233;site pas &#224; les embarrasser par des sifflets ou des interpellations, on trouve dr&#244;le de les voir se sauver en se prenant les pieds dans les tissus qui les couvrent. On rigole, on boit des bi&#232;res, et on passe son temps &#224; se souhaiter la revoyure. Chaque matin des camions d&#233;marrent, se suivent un moment puis partent dans des directions oppos&#233;es, notre homme part vers l'ouest, la troupe ira jusqu'&#224; la ferme citadelle de Revel, au-dessus de la fronti&#232;re du Maroc. C'est une grosse b&#226;tisse, des dortoirs, un mess, deux ou trois garages, un auvent qui fait une ombre stri&#233;e de bambous sur quelques m&#232;tres-carr&#233;s devant la porte, il ne s'y passe rien, les gars s'ennuient. Des photos les montrent chemises ouvertes ou en maillot de corps, loin des protocoles, sans distinction, leurs visages lisses, leurs figures jeunes et s&#233;rieuses, le plus &#224; gauche pose le pied haut sur un muret, leurs bras par-dessus les &#233;paules de leurs voisins, leurs pantalons semblent poussi&#233;reux mais, le clich&#233; surexpos&#233; exag&#232;re cet effet de voile. Rien ne laisse imaginer le mouvement qui suivra, quand les bras tomberont des &#233;paules, quand les bourrades et les grossi&#232;ret&#233;s reprendront pendant leurs bousculades pour regagner l'ombre &#224; l'int&#233;rieur br&#251;lant du b&#226;timent, les bouteilles vid&#233;es, et les allusions salaces qui fusent. Rien ne laisse penser qu'ils joueront au ballon &#224; la tomb&#233;e du soir qui vient vite, histoire de &lt;i&gt;se d&#233;gourdir les pattes&lt;/i&gt; comme on lit dans une de ses lettres, et que l'on voit sur le dessin qui va avec &#8211; le croquis est tr&#232;s expressif et sans doute qu'il d&#233;crit mieux que mille mots ce petit moment de tranquillit&#233; presque normale o&#249; des gar&#231;ons joyeux essaient de marquer un but entre deux cailloux rapport&#233;s du desert qui commence &#224; la sortie de la ferme. Les gars sont maigrichons, avec des sourires larges, il a donn&#233; &#224; chacun un trait de caract&#232;re qui fait penser que celui-ci louchait un peu, que celui-l&#224; avait des bras trop longs ou qu'un autre avait un bec-de-li&#232;vre, le dessin a d'autant plus d'&#233;nergie que les traits de crayons sont trop appuy&#233;s comme si le papier avait &#233;t&#233; pos&#233; sur une surface molle, des couleurs pastel le rendent tendre. Il a tourn&#233; leur figure vers nous, fa&#231;on na&#239;ve de nous inclure dans la partie. Pour les photos, le plus vraisemblable est que le temps d'une permission en ville a suffi &#224; r&#233;cup&#233;rer les clich&#233;s, il en glisse une ou deux dans la lettre pour pr&#233;senter G&#233;rard, le gars qui a fait une &#233;cole de commerce comme lui ou Albert, qui vient de chez nous. Albert. L&#224;, s'arr&#234;te la v&#233;rit&#233;. Il lui faut un pr&#233;nom, ce sera Albert, mais ce pourrait &#234;tre Raymond ou Jean. On peut se dire qu'il est sur la photo, sans doute dans le groupe de ce jour de soleil, au centre de la bande, la m&#234;me t&#234;te maigre que les autres. Albert. Sauf son nom, le reste est vrai. C'est un pays, il vient de Clermont, il a vingt ans et l'autre l'a pris sous son aile, &#224; c&#244;t&#233; l'un de l'autre dans la chambr&#233;e, complices dans les anecdotes auvergnates, les espoirs et les fianc&#233;es qui les attendent ou les attendront, les rigolades et les rasades de vin fort. Et les d&#233;fis, les chantages &#224; la virilit&#233; qui ponctuent les journ&#233;es. Entre eux, pendant des mois, les hommes doivent oublier qu'ils pourraient au-del&#224; des amiti&#233;s, exp&#233;rimenter une autre sexualit&#233;, celle qui attire certains plus que d'autres. Il faut sans cesse v&#233;rifier, se lancer des gages et montrer ses qualit&#233;s d'homme, son m&#233;pris des tapettes, sa haine de soi. &#202;tre fort, audacieux, d&#233;passer les limites, ne pas se laisser aller, vaincre et avoir la meilleure id&#233;e, la plus audacieuse. Entre Albert et le dessinateur il y a ce jeu d'attirance et de r&#233;pulsion et, plusieurs fois par jour, ils se d&#233;fient. Ce jour-l&#224; un fusil tra&#238;ne dans la chambr&#233;e, il n'a pas &#233;t&#233; rang&#233; au r&#226;telier, on aurait d&#251; le boucler en rentrant de la patrouille mais le camion apportant l'eau et le vin en barrique est arriv&#233; : enfin ; on allait se raser et boire &#224; la sant&#233; des g&#233;n&#233;raux, le fusil &#233;tait rest&#233; l&#224; et personne n'y avait pris garde. &#192; l'heure des d&#233;fis, celui qui se battra pour sa carte d'ancien combattant, celui qui a vingt-deux ans gr&#226;ce au sursis, celui qui a &#233;vit&#233; l'Indochine, prend le fusil en main. Il conna&#238;t mal les armes &#224; feu, et rien de leur histoire, de leurs p&#233;riples. Parmi celles qu'on leur a distribu&#233;es, combien sont venues d'autres guerres et, ont d&#233;j&#224; tu&#233; avant d'arriver. Personne ne leur dit qu'un magasin peut &#234;tre vide alors que la cinqui&#232;me balle, celle qui est engag&#233;e quand on d&#233;sarme, reste dans la chambre. Il est simple aujourd'hui de trouver ces renseignements sur le d&#233;faut de fabrique de ce fusil, mais tout advient en 1954 et personne n'a pris le temps de le leur montrer et puis dans les r&#233;giments, tout le monde le sait, tout le monde se plaint de ce fusil qui continue &#224; &#234;tre en service, et les ennemis sont bien plus dangereux et un soldat doit &#234;tre arm&#233;&#8230; Ce jour de grand soleil, &#224; l'ombre dans la chambre, apr&#232;s que la livraison d'eau ait permis &#224; chacun de se raser, que le vin mis en perce ait &#233;gaill&#233; le repas de haricot fade, &#224; l'heure chaude il a pris le fusil, v&#233;rifi&#233; le magasin sans s'occuper de la chambre, et mis en joue son voisin de lit, Albert. Il a lui anc&#233; un ultime d&#233;fi, une phrase du style A la vie, compagnon ou plus platement Avoue, t'as les chocottes, et il a tir&#233; &#8211; sur Albert. Le recul lui a &#233;cras&#233; l'&#233;paule, il a d&#233;vi&#233; le tir et la balle n'a pas atteint le c&#339;ur vis&#233; avec soin, &#224; bout quasi-portant. La balle a d&#233;vi&#233;. Elle aurait pu se coller dans le plancher, ou se ficher dans le pl&#226;tre du mur : elle a d&#233;vi&#233;. Elle n'a pas atteint le c&#339;ur : elle a d&#233;vi&#233;, elle a atteint la cuisse. Elle aurait pu toucher le muscle, Albert aurait peut-&#234;tre boit&#233; un peu, ou ressenti des douleurs les jours de pluie. La balle a d&#233;vi&#233;, elle n'a pas touch&#233; le c&#339;ur, ,i travers&#233; le muscle, elle atteint la cuisse, elle a arrach&#233; l'art&#232;re f&#233;morale. Une art&#232;re &#224; la pression forte, au d&#233;bit renforc&#233; par le faible diam&#232;tre du vaisseau et la d&#233;formation &#224; peine mesurable sa paroi &#224; la fibre solide, cr&#233;ant le flux important de sang oxyg&#233;n&#233; qui parcourt tout le long de la jambe. Si elle s'ouvre, le sang coule, violent, rouge, par &#224;-coup. Albert pousse un cri, il tombe sur le dos, les gars dans la chambre se pr&#233;cipitent, certains sortent en courant croyant &#224; une embuscade, les gicl&#233;es rouges envoient des jets puissants de sang vers le haut, l'infirmier arrive et tente d'arr&#234;ter l'h&#233;morragie, il appuie son poing dans le muscle d&#233;chiquet&#233;, il tente ce qu'il peut, mais le visage d'Albert est livide. Le doc a fait sortir tout le monde d'un geste s&#233;v&#232;re, le temps n'est plus qu'un silence d'insectes bourdonnants, de moutons appelant dieu sait quoi, les gars sont agglutin&#233;s &#224; la porte, une voiture d&#233;marre. Le sang a cess&#233; de se r&#233;pandre, certains croient au miracle et murmurent une pri&#232;re inaudible. Le doc s'acharne sur le corps sans vie puis il note l'heure sur un carnet qu'il a toujours au fond de sa poche, apr&#232;s avoir v&#233;rifi&#233; le matricule du jeune soldat. En passant la porte, il regarde dans les yeux le tireur qui lui rend un regard bris&#233;, comme sera sa vie, lui qui n'&#233;voquera cette sc&#232;ne, du plus loin de ses souvenirs enfouis, qu'une seule fois pour qu'elle passe d'une m&#233;moire &#224; l'autre, il manquera le pr&#233;nom de la victime, il dira de lui : Je suis l'assassin. Pour l'instant l'infirmier se tient devant lui, sans un mot, il lui attrape le bras et le fait suivre &#224; travers la cour, on dirait un enfant puni d'avoir cass&#233; un carreau, il baisse la t&#234;te et ses pieds soul&#232;vent la poussi&#232;re. Ce soir, il dormira avec des s&#233;datifs.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : une histoire vraie, &#233;crite des dizaines de fois &#8211; peut-&#234;tre mieux cette fois-ci &#8211; &#233;criture interrompue par des recherches cent fois men&#233;es sur les lieux, les dates et les noms. En vain. L'ami reste la victime et l'autre &#224; tout jamais sera l'assassin. J'ajouterai qu'il ne dessinera plus.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;17. Pr&#233;f&#233;rer ne pas&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4939&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une suite de fioriture.v&lt;br class='autobr' /&gt;
User peu d'adjectifs, une ligne de conduite assez stricte qui n&#233;cessitera sans doute quelques ajustements&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bottin ou un atlas.&lt;br/&gt;
Limiter les personnages et les lieux, la question des d&#233;placements finira par &#234;tre r&#233;gl&#233;e, mais on pensera longtemps ne pas y parvenir, les lointains sont ailleurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;ternit&#233;.&lt;br/&gt;
Construire dans un temps contraint. On pourra garder en t&#234;te que le tout ne dure pas au-del&#224; des quelques instants qu'il faut aux colombes du Caire pour traverser d'un c&#244;t&#233; &#224; l'autre du boulevard, par-dessus les toits, en peu de paragraphes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arythmie.&lt;br/&gt;
Quant aux points ? Le moins possible&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans sucre ni lait. &lt;br/&gt;
Rien de direct, pas de but pr&#233;cis, &#231;a pourra divaguer, sembler flou avec parfois un arr&#234;t, une pause avant de repartir, sans raisons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soundwalk.&lt;br/&gt;
Une place restreinte au silence, mais n'oublier ni les odeurs ni les go&#251;ts&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces.&lt;br/&gt;
Loin des revanches, mais aussi des combats qui les d&#233;clenchent. Il n'en reste pas moins que le sujet principal demeure les souvenirs de la narratrice confi&#233;s aux bons soins de Jane&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouffre.&lt;br/&gt;
Nullement la biographie de la femme qui inspire Jane&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence. &lt;br/&gt;
Un sujet important qui ne sera pas trait&#233; par le manque ou l'absence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distance.&lt;br/&gt;
Loin des solutions ferm&#233;es, des issues condamn&#233;es, des hypoth&#232;ses abandonn&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Musique. &lt;br/&gt;
Pas les musiques du temps, sans doute trop peu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Convexion.&lt;br/&gt;
Les &#233;clats de voix &#233;vit&#233;es, les prises &#224; partie supprim&#233;s, les sous-entendus ray&#233;s, les mises en cause abolies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#234;ve.&lt;br/&gt;
Pas de personnages sans r&#234;ves&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : la consigne me trouble, j'aurais aim&#233; r&#233;ussir une liste sans n&#233;gations, mais le d&#233;fi est grand. &#192; refaire avec cette id&#233;e-l&#224; : ce qu'on veut &#233;viter, sans n&#233;gation. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;16. Notes dissonantes &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4938&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Le temps fou que cela prend puis la pause n&#233;cessaire : toute une histoire et le soutien &#224; une traduction &lt;i&gt;ajust&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; &lt;i&gt;Le Voyage immobile&lt;/i&gt; est rest&#233; le titre jusqu'&#224; la fin. Les sc&#232;nes comme des paysages dans des boules &#224; neige, un volume d&#233;fini et organis&#233; selon des axes forts, &#224; retourner et &#224; &#233;clairer de diff&#233;rentes fa&#231;ons, posent des univers &lt;i&gt;avec bord&lt;/i&gt;. Le choix du titre final induit, au contraire, le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; L'&#238;le, l'insularit&#233;, l'isolement, les remous sous la surface des eaux, les jeux de miroirs entre les reflets liquides et le ciel, organisent un syst&#232;me qui &#233;largit l'espace des villes surpeupl&#233;es et bruyantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Les pages &#224; propos du trouble que g&#233;n&#232;re l'inaction ont &#233;t&#233; supprim&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; La pr&#233;sence de l'eau impr&#232;gne les villes, leur donne un air commun, ainsi Lyon (L), Le Caire (LC), Marseille (Ma) et Millau (Mi) : les berges et les rives, les mouvements et les lumi&#232;res brodent un &lt;i&gt;pays o&#249; l'on n'arrive jamais&lt;/i&gt;. Pour aider le lecteur, les villes seront r&#233;f&#233;r&#233;es &#224; leurs initiales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Retrouver la justesse des lieux, notamment &lt;a href=&#034;https://www.google.com/maps/@45.751668,4.8217791,3a,75y,180.84h,104.83t/data=!3m6!1e1!3m4!1s7fuNMT42z_q36EDb0UIYYQ!2e0!7i16384!8i8192&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'organisation des ponts&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; &lt;i&gt;sound-line&lt;/i&gt; : anglicisme sur le mod&#232;le de &lt;i&gt;sky-line&lt;/i&gt; : horizon de la ville sur le ciel, ici, il s'agit du paysage sonore d'une ville, toujours diff&#233;rent d'une ville &#224; l'autre. Par exemple, un peu avant midi dans les villes d'Europe du Sud, on peut entendre un bruissement augment&#233; par la sortie des bureaux puis dans une m&#234;l&#233;e du proche et du lointain, les vol&#233;es des cloches sonnant les douze coups, et parfois m&#234;me quelques minutes apr&#232;s, un ang&#233;lus.&lt;br class='autobr' /&gt;
4 minutes 39 &#224; Lisbonne -&#8211; les cloches sont &#224; entendre &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=nLdLAORRKog&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;entre les minutes 1 et 2&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Une langue de voyelles et de consonnes, de heurts et de fluidit&#233;s, de focales variables, dessine un espace formel. Comme dans &lt;i&gt;Alice au Pays des merveilles&lt;/i&gt;, on s'y d&#233;place selon les coups du jeu d'&#233;checs. Cette hypoth&#232;se est soutenue par des sch&#233;mas. Voir annexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; TV5 Monde : &lt;i&gt;Quelle est pour vous la consonne la plus belle ? Quelle est pour vous la consonne la plus affreuse ? Avez-vous d&#233;j&#224; observ&#233; le mouvement des l&#232;vres d'un francophone ? Le [&#658;] est une consonne qui se prononce avec les l&#232;vres projet&#233;es en avant, comme si on soufflait les bougies de son g&#226;teau d'anniversaire. Beaucoup de sons du fran&#231;ais se prononcent avec l'avant de la bouche, les l&#232;vres arrondies, projet&#233;es. Le son [&#658;] s'&#233;crit : &#171; j &#187; ou &#171; g &#187; (+ e, i, y).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Rien n'indique s'il faut souffler le &#8223; j &#8221;, allonger la voyelle et laisser affleurer en pronon&#231;ant le pr&#233;nom, une note de romantisme ou au contraire affaiblir sa prononciation et faire claquer le pr&#233;nom-syllabe, syncope dans le m&#233;lancolique du texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Les d&#233;corporations, les distorsions, les &#233;clatements organiques n'ont pas toujours la clart&#233; n&#233;cessaire pour &#234;tre partag&#233;s correctement. Faut-il les d&#233;broussailler ? les simplifier ? les rendre plus homog&#232;nes ? les solidifier ? les raccourcir ? ou m&#234;me les supprimer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; L'utilisation de certains signes typographiques semblent parfois une erreur et d'autres fois, une volont&#233; po&#233;tique. Les n&#233;ologismes, sont-ils instrument d'une ma&#238;trise primaire de la langue ou d'une &lt;i&gt;mue, parole de langue&lt;/i&gt;, comme le titre d'un travail de la m&#234;me p&#233;riode ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; Les brouillons, les repentirs, les ratures, les papiers froiss&#233;s, les carnets, les pages en vrac : y plonger, s'impr&#233;gner du contexte, en parcourir les &#233;paisseurs et trouver l'expression qui jusque-l&#224; manquait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; On aimera savoir que &lt;i&gt;&#8223; la plomberie est un m&#233;tier tr&#232;s ancien, dont l'origine remonte &#224; la construction des pyramides en &#201;gypte antique ; attest&#233; par des tuyaux en cuivre vieux de 4 500 ans, comme l'indique Ludwig Borchardt arch&#233;ologue allemand, sp&#233;cialiste des fouilles de l'&#201;gypte ancienne. Son livre &#171; Das Grabdenkmal des K&#246;nigs S'a&#7717;u-Re &#187; &#8212; Le monument fun&#233;raire du roi Sahour&#234; &#8212; Volume I, paru en 1910 &#224; Leipzig est actuellement &#224; la Universit&#228;tsbibliothek d'Heidelberg en Allemagne. Voir aussi dans &#171; Histoire du m&#233;tier de plombier &#187; le paragraphe 2.1.1.1 sur les &#171; D&#233;couvertes d'Abousir &#8221;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9679; La sc&#232;ne coup&#233;e, cit&#233;e en annexe, compl&#232;te le portrait en creux du personnage, sans r&#233;v&#233;ler pour autant son identit&#233; r&#233;elle. Entre Sphinge et Joconde, le regard surplombe la ville et s'y plonge. Reste &#224; traduire les langues-h&#233;sitations.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Codicille : parcourir les textes &#233;crits depuis juin, y d&#233;celer les n&#339;uds qui pourraient contenir le livre invisible, pourquoi pas ? Ecrire &#224; propos d'une s&#233;rie de coups de gomme, ce qu'ils cachent-montrent aucune habitude des notes, seulement le souvenir de comment l'int&#233;gration des notes de bas de pages dans le texte &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=tCHEzm2_-2c&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;45 fois la ville&lt;/a&gt; avait ouvert l'&#233;criture et sugg&#233;r&#233; des reprises, des bifurcations possible. Ici au contraire les notes entre les langues brodent un motif sur un texte absent, une fa&#231;on d'explorer sans fin les marges, les lisi&#232;res.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;15. Marchand ambulant&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4937&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si l'on consid&#232;re Hassen du point de vue de ses os, c'est un homme costaud, aux poignets forts, aux mains comme des pales. Ses pieds mal chauss&#233;s s'&#233;talent sur le sol, sa plante vo&#251;t&#233;e soutient ses jambes jusqu'au surgissement de son dos articul&#233; de vert&#232;bres aux pointes saillantes, visibles malgr&#233; sa stature, surtout aux jours chauds lorsqu'il ne rev&#234;t qu'un maillot de corps &#224; bretelles. Les pointes de ses &#233;paules aussi se remarquent, ses omoplates montent et descendent sous le tissu impr&#233;gn&#233; d'une sueur forte. Il utilise l'ensemble de ses &#233;paules et de ses bras comme un outil articul&#233; et fiable au-dessus de son torse, une cage large et cylindrique. Ses articulations coulissent facilement, il a des gestes s&#251;rs et habiles. En &#233;quilibre sur ses pieds il m&#233;nage ses forces &#224; sa fa&#231;on, dans une &#233;conomie de silence et de pr&#233;cision. Son corps supporte, sur un cou un peu court, sa t&#234;te carr&#233;e et largement couverte de cheveux, au cr&#226;ne bossel&#233;. Ses pommettes hautes sont des pierres dures, s'y cogner c'est se cogner &#224; une mati&#232;re serr&#233;e et r&#233;sistante. Ses quelques cicatrices semblent faire des grimaces. Les 205 os de Hassen forment un &#233;difice impressionnant, la chair y est comme pos&#233;e par-dessus, v&#234;tement de viande sur un squelette de pr&#233;histoire, voil&#224; un homme qui se remarque sans qu'il le veuille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il travaille dehors depuis le petit matin. Il cueille, selon les saisons, des haricots, des choux-fleurs, des oranges ou des mangues, il ramasse des &#339;ufs aussi au moment o&#249; les poules se remettent &#224; pondre en f&#233;vrier et que les &#339;ufs sont rares, puis il laisse ce ramassage de faible rapport aux enfants et aux pauvres. Il arrache des &#233;pis de ma&#239;s et s'y fendille les paumes des mains. Ses doigts, muscl&#233;s des mille gestes qu'il accomplit d'un bout &#224; l'autre de l'ann&#233;e, d&#233;terrent les tubercules, tirent sur les feuilles s&#232;ches et coupantes, taillent les tiges &#233;paisses, atteignent les fruits les plus hauts, tournent les p&#233;doncules, puis d&#233;posent les r&#233;coltes sur le bois de sa charrette. Au toucher, il empile les formes irr&#233;guli&#232;res et les formes rondes, jauge les &#233;quilibres, organise l'&#233;difice pour qu'il ne s'&#233;croule pas. Il a pris l'habitude de masser ses phalanges avec un peu d'huile pour leur redonner de la souplesse, pour retarder les engelures. Il attrape ses doigts avec ses autres doigts, serre d'une main et tourne de l'autre, le corps gras forme une fine pellicule, il se frotte jusqu'&#224; avoir de nouveau les mains r&#234;ches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec sa peau parchemin&#233;e, sans &#226;ge, sa force de taureau, son corps d'un bloc, voil&#224; Hassen au carrefour, des oranges en pyramide sur le plateau de sa carriole. Sur ses joues, sa barbe noire pousse trop vite quand se raser d'un matin &#224; l'autre signifie voler quelques minutes &#224; une journ&#233;e sans pause. Il commence avant que ne se l&#232;ve le soleil. Le plus t&#244;t on arrive &#224; l'entr&#233;e des potagers, des vergers, des jardins, les meilleurs fruits et l&#233;gumes on cueille. Il est souvent le premier, derri&#232;re lui on s'invective et on s'interpelle, il ne bouge pas, au signal il passe devant et entre. Le tombereau est rempli du meilleur de la production, de ce qu'il cueille en passant un peu avant les autres, il p&#232;se la cargaison en passant sur une balance au sol, fausse &#224; son d&#233;savantage mais que peut-il y faire, et en avant pour une bonne heure au trot de la mule, une heure &#224; longer le bord de la voie rapide, dans les cailloux et les obstacles des bas-c&#244;t&#233;s. Rouler sur l'asphalte serait l'assurance d'un accident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la fortune est dans la charrette et dans la b&#234;te t&#234;tue. Il faut la nourrir suffisamment, prendre le soin de faucher de l'herbe l&#224; o&#249; elle pousse, en dehors des champs et des plantations, elle est rare et ligneuse mais permet de faire durer le sac d'avoine et le ballot de foin qui compl&#232;tent la pitance de chaque jour. Pendant que la mule est mise &#224; brouter, la nuit, au retour, Hassen se repose un &#339;il ouvert, car il faut se m&#233;fier m&#234;me de l'eau, et ne pas laisser l'animal plonger son museau dans n'importe quelle flaque : le marais peut &#234;tre contamin&#233;, chacun le sait et retient les museaux avides, toujours assoiff&#233;s. Dans la pollution du carrefour ou la fum&#233;e des feux d'ordure, les bouches se dess&#232;chent, de la gorge sort un g&#233;missement audible seulement des ma&#238;tres, vient le temps de boire. Attendre que la b&#234;te tire une langue d&#233;mesur&#233;e sur ses babines, et il est d&#233;j&#224; trop tard, l'organisme rustique est mis &#224; mal. Quand la b&#234;te avale enfin une gorg&#233;e, l'homme se d&#233;salt&#232;re &#224; sa suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Install&#233; dans son carrefour, Hassen se fait regard, un regard de rapace quand, au bord de l'avenue, il rep&#232;re l'automobiliste qui d&#233;vie et vient vers lui. Par la vitre ouverte sa main se glisse dans la voiture, quelques pi&#232;ces sont &#233;chang&#233;es et un sac d'oranges pr&#233;par&#233; en deux ou trois gestes atterrit sur le si&#232;ge du passager. Hassen conna&#238;t le bruit des klaxons et &lt;i&gt;entend&lt;/i&gt; les embrouilles avant qu'elles ne se d&#233;clenchent. Il recule et sait offrir une ou deux oranges au taxi qui le menace, au livreur qui a failli tomber. Chaque matin sa place est libre, il arrive et fait tourner la charrette en direction du d&#233;part, pour l'heure o&#249; le plateau de marchandise sera vide, il attache un sac de granul&#233;es au chanfrein de sa mule, lui coiffe les yeux d'un bandeau opaque - elle n'aura peur d'aucun des mouvements brusques des v&#233;hicules, des &#233;carts, des acc&#233;l&#233;rations qui rasent la charrette pour gagner une place dans un embouteillage permanent - puis il lance &#224; droite et &#224; gauche ses coups d'&#339;il rapides qui font de lui un des meilleurs vendeurs &#224; la sauvette de cette entr&#233;e du Caire. Une &#224; deux fois par semaine, vers midi, Jane le rejoint de l'autre c&#244;t&#233; du boulevard, elle le salue d'un mot aimable, le temps qu'il la reconnaisse c'est un sac bien rempli qu'elle emporte, &#224; un bon prix, celui du voisinage et de la fid&#233;lit&#233;. Il a d&#233;j&#224; tourn&#233; le dos et s'est remis &#224; surveiller l'arriv&#233;e du prochain client.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : il est donc toujours utile de se confronter &#224; une commande, car ici il y avait un double enjeu pour l'&#233;criture : convoquer un personnage, secondaire en l'occurrence mais qu'importe, cela reste un blocage (haha ha) et le fait qu'il pourrait y avoir un roman, une fiction longue, qui se ne se contenterai pas seulement d'humeur et de langueur mais qui vraiment aurait un territoire, irait &#233;clairer les zones grises (autre blocage haha ah), et puis&#8230; &#224; cause des oranges, et de Annick B. qui &#224; la lecture du premier texte de juin, disait avoir &lt;i&gt;envie d'en savoir davantage sur Hassen&lt;/i&gt;, je me souviens de m'&#234;tre demander ce que pourrait bien &#234;tre ce davantage, ce que cela pourrait signifier ou apporter, la question restait et, &#8230;voil&#224; Hassen avec sa page. Il a acquis des traits physiques, de la pr&#233;sence, il ramasse, parcourt ses kilom&#232;tres et vend ses fruits sans qu'on s'attache &#224; lui mais sans en faire un m&#233;chant, c'&#233;tait la seule chose que je savais en commen&#231;ant : le narrateur omniscient n'a pas d'empathie pour Hassen, ne veut pas en produire chez le lecteur, on le regarde, on le d&#233;crit, on le dispose, on le compare, il est quasiment un &#171; objet &#187; mais, pas question de se venger sur lui pour autant en poussant les traits n&#233;gatifs. Je crois entrevoir comment cela rend le personnage &lt;i&gt;disponible&lt;/i&gt; pour une autre sc&#232;ne.&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;14. Le mort de Jane&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3575&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un mort se balade, je me balade, je me d&#233;place, je te regarde aussi souvent que tu penses &#224; moi, je suis dans ta douche, dans ta cuisine, dans ton regard chaque fois que ton regard sort de la photographie pos&#233;e sur le bureau, douceur en noir et blanc, tu me compliques la mort, tu me convoques, tu m'encha&#238;nes, tu me caresses de tes cils, je ne suis pas loin quand tu tournes la cuill&#232;re dans ton th&#233; au lait, je suis &#224; tes c&#244;t&#233;s quand tu regardes monter &#224; &#233;bullition l'eau du caf&#233;, la poudre fine gonfle avant de couler au fond, sombre et lourde, et de diffuser sa substance parfum&#233;e, celle du caf&#233; subtil que tu ach&#232;tes chaque semaine &#224; la br&#251;lerie du boulevard, le breuvage que nous buvions si souvent sans y penser, ponctuation du jour, je visiterai le monde sans aucune peine, je suis un mort qui sait se rendre l&#233;ger et je peux me joindre &#224; une foule, je sais me faire discret, mais toujours tu m'appelles, le caf&#233; fumant attend que tu le boives, j'en ai perdu le go&#251;t, aucune odeur ne p&#233;n&#232;tre mes narines s&#232;ches depuis longtemps inutiles, je suis le mort, un mort solide dans la fleur de l'&#226;ge, un mort au corps d&#233;fait par la mort, de ceux qui vous manquent &#224; jamais, un manque qui va de la chevauch&#233;e fantastique &#224; une gymnop&#233;die, parfois un manque qui se fait chant de vielleux, je suis de ces morts-l&#224;, dont les d&#233;parts creusent des trous dans la toile, des maelstr&#246;ms dans la continuit&#233;, de ceux qui sont des &#233;toiles jamais &#233;teintes, nous formons la confr&#233;rie des jeunes morts, nos m&#232;res nous pleurent et oublient les vivants, nos s&#339;urs nous cherchent dans les gar&#231;ons qu'elles croisent, nos fr&#232;res regrettent cette bagarre qui nous a jet&#233; &#224; terre, nos p&#232;res se taisent et l&#224; rien ne change, nous emportons avec nous une part de qui nous aime, une part de vivant dont nous avons manqu&#233; pour certains de nous, tu me ralentis la mort, tu me la rends languide, nos &#233;nergies, nos r&#234;ves, nos gestes de chaque jour je les fais encore avec toi, se lever du bon pied, raser mon visages, coiffer mes cheveux, nous sommes les morts, les morts qui p&#232;sent de leur absence, que la mort dig&#232;re, liqu&#233;fie, rend informe, mais qu'elle emp&#234;che de quitter la sc&#232;ne, je ne suis plus l&#224;, mon corps absent &#224; l'appel, mon nom dans la liste est ray&#233;, la poussi&#232;re s'amonc&#232;le sur ce qu'il reste de moi, un coup de plumeau ne suffit plus car l'oubli s'installe dans les rangs, mon nom r&#233;sonne encore un peu ici et l&#224; mais tant de choses ont chang&#233;, ton visage pench&#233; sur la boisson brulante me fait un miroir o&#249; je me perds dans tes yeux, tes &#233;paules enroul&#233;es par mes bras solides, ma main large se pose sur ton cou, tu sembles y trouver un repos, tu penches la t&#234;te et tu t'appuies sur mes doigts, ils ne ressentent rien, doigts sans plus de synapses, ni de capteurs de texture, doigts de rien, de chair morte et d'articulation raides, tu humes mon odeur absente et celle des larmes s&#233;ch&#233;es mille fois, ce n'est pas se faire mal, dis-tu &#224; qui essaie de te distraire de tes voyages vers moi, c'est ma vie, celle que nous voulions vivre ensemble, par tes appels tu me retiens, sans effort je suis l&#224;, je suis le mort &#224; t&#233;s c&#244;t&#233;s, tu visites le lieu de mon corps quand l'envie te prend, sans r&#233;gularit&#233;, un matin o&#249; l'air est plus chaud, au d&#233;but de la saison des fruits d'&#233;t&#233;, au milieu de l'hiver, plusieurs heures tu me parles, tu me d&#233;cris ce que tu fais mais, je le vois, je le sais, je suis l&#224;, j'occupe mon fauteuil, je me glisse dans le lit, je peste apr&#232;s ce pommeau de douche qui se d&#233;manche, je suis l&#224;, j'allume une cigarette fade, je t'&#233;coute appeler les tourterelles et je me tiens derri&#232;re toi quand elles traversent le ciel, l'air frais de leurs ailes me chatouille au passage, ces petites rides au coin je les embrasse, je murmure &lt;i&gt;Jane&lt;/i&gt; quand tu ouvres les yeux, sans r&#234;ver jamais &#224; une autre.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : Jane vit avec le mort, le fait parler, on peut croire que l'entendre est facile mais, le mort ne dit rien de lui et ne peut rien dire, elle non plus ne dit rien, alors qui parle ?&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;13. Castel en sa cuisine&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4936&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;le fait que dans le village, je vis &#224; part, le fait que pour les prunes confites, je les ramasse, les paniers, les claies, les odeurs, le fait que la moiti&#233; des gens du coin sont d&#233;j&#224; venus jusque chez moi, [la maison de la sorci&#232;re], dans mon dos, le fait qu'ils n'en parlent jamais mais visitent ma cuisine, le fait que toutes ces causes, tous ces effets, &#231;a d&#233;passe, le fait que derri&#232;re la barri&#232;re, les pr&#233;s et puis le pont, les garde-p&#234;che, le fait qu'ils se postent dans l'ombre du saule, branches tombantes, p&#234;cheurs sans permis, toujours un ou deux et hop, les amendes, &#231;a boume, &#231;a tombe, le fait que la rivi&#232;re, suffisamment loin de la maison, pas un danger, en terme de d&#233;bordements je veux dire, le fait que les prunes mises &#224; s&#233;cher dans la cour de l'oncle, fruits dodus, violets profonds, quetsches &#224; ne pas d&#233;noyauter, le fait de les exc&#232;s d'eau au printemps, le flot gonfl&#233; par la fonte des neiges, berges couvertes, plages inond&#233;s, chocs aux roches et aux racines, le fait que chaque enfant qui traverse le pr&#233;, s'il passe la limite du fond, il est vers l'eau, le fait que l'enfance adore l'eau, miroir et monde, rencontre avec des ondines, l&#233;g&#232;res patineuses, araign&#233;es d'eau, le fait que leur pattes creusent l'eau, sans percer la membrane des mol&#233;cules en tension, le fait que &lt;i&gt;Gerris lacustris&lt;/i&gt; est un insecte de la famille des Gerridae et de la famille des H&#233;mipt&#232;res, une punaise donc, le fait que les enfants ne le savent pas et on se garde de leur dire, le fait que des prunes, dispos&#233;es par taille et par couleur sur les fins tamis de bambou, t&#226;ches impressionnistes, monochrome variable, comme on dit buse, le fait qu'il est temps de s'inqui&#233;ter d'eux, mais rien &#224; faire de concret sauf rab&#226;cher le danger, le fait que je hurle &lt;i&gt;Eloignez vous&lt;/i&gt;, le fait que les enfants s'&#233;gaillent en riant comme des fous, mais tout enfant est fou et folle, ignorant des p&#233;rils, va-t-en-vie sans courage, juste plein de s&#232;ve et de d&#233;sir, le fait que les herbes des cueillettes mises &#224; s&#233;cher, effeuill&#233;es, &#233;queut&#233;es, emball&#233;es, voil&#224; le temps des &#233;tiquettes, le fait que je note la semaine du ramassage et le lieu, sans oublier le nom commun, le fait que j'ajoute aussi le nom botanique le fait que le &lt;i&gt;Guide Delachaux des fleurs de France et d'Europe&lt;/i&gt; Ed. Delachaux et Niestl&#233;, con&#231;u comme un guide de terrain pour l'identification des plantes poussant &#224; l'&#233;tat sauvage en France et dans toute l'Europe, le fait que ce guide publi&#233; en un seul volume, unique, complet, mille neuf cents esp&#232;ces d&#233;crites, le fait qu'il couvre toutes les plantes &#224; fleurs, class&#233;es par famille, identification rapide, le fait que c&#244;t&#233; prune, les tourner d'un quart de tour, pas les &#233;craser, r&#233;sister &#224; l'envie d'en manger une, t&#226;ter du pouce l'avanc&#233;e du s&#233;chage, le fait que &lt;i&gt;Gaffe aux prunes !&lt;/i&gt;, bien ferment&#233;es elles sont sans prix, le fait que dans le &lt;i&gt;Guide Delachaux des plantes de France et d'Europe&lt;/i&gt;, les textes et les illustrations, ensemble sur une page, renseignent simultan&#233;ment, le fait que des artistes sp&#233;cialis&#233;s en botanique, pour les descriptions, d&#233;tails et exactitude, et une identification facile, sans erreur, le fait qu'Ad&#233;la&#239;de apprend les noms chaque jour, carnet de notes, le fait que je n'ai pas la garde de tous ces enfants insoucieux de l'eau, ils n'ont pas de parents les petits orphelins, le fait que hors de question les regards et les rumeurs si un des petits vient &#224; tomber dans la rivi&#232;re, le fait que non pour un malheur juste en bas de la &lt;i&gt;maison de la sorci&#232;re, chez la Castel&lt;/i&gt;, pas ma pratique, noyer les gosses, le fait que la noyade est une cause si b&#234;te de mourir, et si rapide, paradoxe, le fait qu'il y a, lu dans &lt;i&gt;Femina&lt;/i&gt;, suppl&#233;ment dimanche, des noyades s&#232;ches, le fait que &#231;a revient, la voix de l'oncle du fond de sa cuisine, ses r&#226;lages sur mon manque de d&#233;licatesse, la brutalit&#233; de mes doigts, la ruine des prunes, mac&#233;r&#233;es un mois, s&#233;ch&#233;es au soleil, le fait qu'Ad&#233;la&#239;de Ghemma-Gumy a obtenu un permis de p&#234;che, le fait que les poissons, ces derniers temps les truites, sont du genre minuscule, juste &#224; la jauge, leurs petites &#226;mes gluantes de r&#234;veries, le fait que l'on dit plut&#244;t la maille, le fait que p&#234;cher, contrairement &#224; chasser, ce n'est pas tuer [tout de suite], le fait qu'on v&#233;rifie d'abord [la maille], le poisson a sa chance, mais quand il meurt, il &#233;touffe : ne pas l'oublier, le fait qu'en p&#234;che, c'est agr&#233;able de ne pas avoir &#224; chercher la feuille avec les mailles, le fait que mesurer les poissons, fastidieuse perte de temps, le fait que des marques sur la boite, avec un feutre ind&#233;l&#233;bile, c'est un bon truc, le fait que la b&#234;te suffisamment grande sera mang&#233;e, trop petite ? retour &#224; la libert&#233;, le fait que le no-killing est une forme de p&#234;che, le fait qu'on remet &#224; l'eau le poisson, une philosophie, un art de l'affut et de la ruse, [une &#233;cole de la patience], le fait que le nombre de chat fait diminuer le nombre d'oiseaux de fa&#231;on dramatique, le fait qu'il n'ait rien dit, Femina, des chats et du nombre de poissons, le fait que peu de chats vivent au bord des rivi&#232;res et des lacs, tout le monde le constate, le fait que, depuis le 29 ao&#251;t, se chassent la caille des bl&#233;s, et la tourterelle des bois, le fait que sur la fa&#231;ade atlantique, la date anticip&#233;e de la chasse aux oies bernaches, cendr&#233;es, rieuses ou des moissons, donne aux chasseurs un mois de tir suppl&#233;mentaire, le fait que les oies bernaches tir&#233;es n'ont pas &#224; &#234;tre d&#233;clar&#233;es, le fait que la f&#233;d&#233;ration d&#233;partementale conseille une d&#233;claration [volontaire], dans un formulaire particulier &#224; adresser &#224; la f&#233;d&#233;ration nationale, le fait qu'au parc de la grande ville, les oies bernaches se posent sur les pelouses, se m&#234;lant aux canards du cru, le fait que les enfants les nourrissent de pain &#8211;- malgr&#233; les interdictions, le fait que la couleur caca d'oie a une r&#233;alit&#233; tangible, avec une odeur aussi, et la consistance d'une mati&#232;re qui colle aux chaussures, le fait que sur l'anse de la rivi&#232;re, les larges b&#234;tes puissantes, inconscientes des tirs qu'elles pourraient essuyer, nagent par deux, mais on est loin de la fa&#231;ade atlantique, un r&#233;pit avant de continuer la migration, le fait qu'essuyer la vaisselle est une t&#226;che r&#233;p&#233;titive, comme laver le linge ou &#233;plucher les tomates, le fait que les tomates &#233;pluch&#233;es sont de bien meilleures denr&#233;es que les tomates non-&#233;pluch&#233;es, le fait qu'au c&#339;ur des tomates en pyramide dans les jattes, et celles d&#233;j&#224; en morceaux dans la bassine de cuivre, une gu&#234;pe ne cesse de tourner et virer, vraiment d&#233;rangeante dans sa sottise de b&#234;te obstin&#233;e, le fait qu'elle a un but, manger, r&#233;colter, rep&#233;rer, le fait qu'elle vole, un coup &#224; droite, un coup en haut, le fait qu'elle se pose et s'envole aussit&#244;t, le fait qu'elle s'excite d'une odeur infime, d'un appel de ph&#233;romone, ou simplement d'une couleur, le fait que dans les pr&#233;s tout l'&#233;t&#233;, les gu&#234;pes envahissantes volent &#224; ras le sol, cach&#233;es dans les corolles, le fait que les enfants aiment &#224; courir jusqu'au pont sans chaussures, plaisir des pieds nus dans l'herbe rase, le fait que la pr&#233;sence des gu&#234;pes les en a emp&#234;ch&#233;s, le fait que les enfants ont &#233;vit&#233; les pr&#233;s -&#8211; tant mieux, moins d'enfants c'est moins de risques de tomber &#224; l'eau, le fait que chaque &#233;t&#233; des enfants tombent &#224; l'eau, l'eau voulue des piscines mais aussi l'eau sauvage des rivi&#232;res, le fait que s'ils tombent de v&#233;lo depuis la berge, ou s'ils sautent d'un pont, d'un tablier trop haut, choc soudain et puissant sur leurs cervicales, le fait qu'ils ne se r&#233;veillent pas, le fait que le coma instantan&#233; est mortel, le fait que la hauteur l&#233;tale se situe aux environs de huit m&#232;tres, deux &#233;tages, Femina, le fait que &#231;a fait rire les gar&#231;ons, le fait que l'hypocrisie au plus haut niveau de l'&#201;tat, en mati&#232;re de protection de la biodiversit&#233;, d&#232;s lors qu'il s'agit de favoriser les abus de la chasse, par exemple la chasse &#224; la glu, est une r&#233;alit&#233; nuisible, surtout aux oiseaux, le fait que les chasseurs vont jusqu'&#224; dire que les oiseaux ne meurt pas, qu'ils les d&#233;collent, le fait qu'ils disent D&#201;COLLE avec ce geste d'arracher un oiseau &#224; une branche, le fait que la b&#234;te &#233;reint&#233;e, une patte douloureuse, le c&#339;ur en feu dans sa poitrine d'oiseau, eux qui disent D&#201;COLLENT, mensonge, le fait que les oiseaux, pas seulement les chats, le fait qu'il devient de plus en plus difficile, pour la France &#8211; dernier pays europ&#233;en &#224; chasser un oiseau en danger comme le courlis cendr&#233; et &#224; pi&#233;ger les oiseaux avec de la colle -&#8211; de donner des le&#231;ons de pr&#233;servation de la nature au reste du monde, le fait que les sept mille kilom&#232;tres de rivi&#232;res class&#233;es en 1&#232;re et 2&#232;me cat&#233;gories et les quarante lacs dans les alentours imm&#233;diats et plus lointains du village, [un vrai paradis pour les p&#234;cheurs], le fait qu'Ad&#233;la&#239;de part seule au petit matin, avant que les ombres &#224; la surface de l'eau ne donnent aux truites, aux ablettes et aux chevennes, des raisons d'&#233;viter ses mouches et ses hame&#231;ons, le fait que &lt;i&gt;le paradis des p&#234;cheurs&lt;/i&gt;, Ad&#233;la&#239;de en a saoul&#233; son monde, et obtenu d'acheter le permis, le fait que pareillement, avec son obstination calme, elle vient tous les jours apprendre les plantes jusque dans ma cuisine, chez moi, &lt;i&gt;la Castel&lt;/i&gt;, le fait que je l'attends, le fait que je l'admets : je l'attends, le fait qu'Ad&#233;la&#239;de a appris &#224; p&#234;cher seule, avec des vid&#233;os, les gestes et les techniques, le fait qu'elle se passe de compagnons de p&#234;che, personne ne lui prend des mains sa canne pour lui montrer, pour la redresser, pour la brider et en toute fin, lui voler le geste final : ferrer et sortir de l'eau la b&#234;te apeur&#233;e, le fait qu'on a mesur&#233; le temps qui s'&#233;coule avant qu'un homme regardant bricoler une femme, lui propose de l'aide et &#8211;- qu'au lieu d'aide -&#8211; lui prenne des mains les outils pour desserrer, d&#233;monter, r&#233;gler, viser, marteler&#8230; &#224; sa place, le fait que ce ph&#233;nom&#232;ne a un nom, en anglais, le fait que, Femina, des ateliers participatifs de r&#233;parations de v&#233;los r&#233;servent des horaires aux seules femmes, le fait que cet effet de substitution emp&#234;che d'apprendre, de savoir-faire, changer un pignon, un c&#226;ble de frein, une chambre &#224; air, le fait que venant &#224; l'atelier participatif, Femina, un homme, d&#233;butant dans l'entretien de son v&#233;lo, maitrise plus vite qu'une femme d&#233;butante, l'ensemble des gestes r&#233;parateurs, le fait que non, les femmes ne sont pas moins dou&#233;es, mais ceux qui les initient &#224; ce bricolage contemporain, agissent &#224; leur place, le fait que cet &#233;cart, ce retard, on l'a mesur&#233;, le fait que &#231;a se compte, en dizaines d'heures, le fait qu'Ad&#233;la&#239;de, sa p&#234;che en solitaire, sa r&#233;putation, le fait que l'&#233;t&#233;, elle p&#234;che la carpe la nuit, le fait que normalement la p&#234;che peut d&#233;buter au plus t&#244;t, trente minutes avant le lever du soleil pour se terminer au plus tard, trente minutes apr&#232;s son coucher, le fait qu'une d&#233;rogation d&#233;livr&#233;e par arr&#234;t&#233; pr&#233;fectoral donne le droit de pratiquer la p&#234;che de nuit, et ici sur ce lac le fait qu'une pancarte le sp&#233;cifie, avec les dates de d&#233;but -&#8211; en juin et de fin -&#8211; en octobre, le fait qu'Ad&#233;la&#239;de p&#234;che la nuit, le fait qu'au lac, elle monte un abri de p&#234;che fait de branches, couvert d'une b&#226;che verte, le fait que suivant la r&#233;glementation, elle pr&#233;pare des amorces naturelles, m&#233;lange de trente pour-cent de tourteau de ma&#239;s fin, vingt pour-cent de ch&#232;nevis grill&#233; moulu, dix pour cent de p&#233;tales de ma&#239;s souffl&#233;s et sucr&#233;s -&#8211; des corn-flakes qu'elle &#233;miette, vingt pour-cent de biscuit broy&#233; et vingt-pour cent de farine de ma&#239;s, app&#226;t de p&#226;te sucr&#233;e, d&#233;lice des carpes tapies dans le fond, le fait qu'elle est prudente, silencieuse, agile aux gestes doux, le fait que rester des heures sans bouger ne d&#233;range aucun animal &#224; l'approche de l'eau, le fait que p&#234;cher la carpe en toutes circonstances, y compris la nuit, pour une fille, pas banal, le fait que plus d'un trouve &#231;a quasi-scandaleux, le fait qu'elle remette &#224; l'eau les carpes, apr&#232;s les avoir photographi&#233;es &#233;videmment, ou m&#234;me film&#233;es si elles sont assez grosses, le fait qu'elle poste la prise sur sa cha&#238;ne personnelle &lt;i&gt;Adela&#239;de as a fishergirl&lt;/i&gt;, le fait qu'elle a des milliers de vues chaque semaine, le fait que c'est un dilemme non ? que son nom devienne connu, elle est mon &#233;l&#232;ve unique, ma rel&#232;ve, mon initi&#233;e, un manque de discernement, le fait qu'Ad&#233;la&#239;de s'en sort d'une pirouette avec un sonore [Les temps changent, Castel, les temps changent], le fait que sans vent, la porte claque, le fait qu'&#234;tre sorci&#233;reuse dans le village vire au folklore, le fait qu'on a cit&#233; mon nom et &lt;i&gt;mes talents&lt;/i&gt; dans Femina, et aussi le journal TV de la 3, le fait que, si j'ai eu raison de les laisser filmer ma cuisine, le choix a &#233;t&#233; rapide, et d&#233;j&#224; l'&#233;quipe est l&#224;, on m'assoit, on me l&#232;ve, on me demande de poser devant la chemin&#233;e, le fait qu'ils apportent un chaudron, le fait que &lt;i&gt;Non&lt;/i&gt;, &#224; la limite de me f&#226;cher, le fait qu'ils filment le chaudron sans moi, pour les imb&#233;ciles qui croiront les images et pour une fois le maire est content, le fait que le facteur l'a dit, le fait qu'ils parlent d'une f&#234;te &lt;i&gt;Sorci&#232;res et compagnie&lt;/i&gt;, le fait que hors de question que je sois leur &lt;i&gt;conseill&#232;re&lt;/i&gt;, le fait que voir l'avenir est une plaie, le fait qu'on a tort de l'appeler un don, le fait que pas facile de s'entendre sur la notion d'avenir : ni pr&#233;dictions d'amour ni de richesse, le fait que pour les femmes, dur de repartir sans rien savoir sur l'amour, le fait que la quantit&#233; de choses d'en dessous, de choses qui r&#233;sistent, de choses fleuries ou naus&#233;abondes, je n'en dis pas le nom, le fait que je ne parle que de &#231;a, le fait que je ne dis pas le mot, le fait qu'il s'agit d'avoir plus de mots qu'il n'en faut, plus de mots que mes visiteurs discrets, plus de mots que la liste de mots dont ils acceptent l'existence, le fait que le village est un r&#233;seau de secrets, oublis, abus, incestes, mariages arrang&#233;s, d&#233;tournements, vols, dissimulations, regrets, d&#233;parts, hontes, spoliations, us et coutumes sans espoir d'&#233;volution, le fait qu'au vingt et uni&#232;me si&#232;cle, l'image des familles, la r&#233;putation le fait que &#231;a hi&#233;rarchise, classe, organise, structure, r&#232;gle, remplace, surpasse, prend le pas sur les titres, statuts ou nominations, le fait que les jeunes du village &#8211;- gar&#231;ons et filles -&#8211; ne pensent qu'&#224; en partir, mis &#224; part Ghemma-Gumy, le fait qu'ils parlent du village en utilisant le mot [r&#233;serve], mis &#224; part Ghemma-Gumy, le fait que les gar&#231;ons veulent d'autres filles, le fait que les filles veulent d'autres choses, pour Ad&#233;la&#239;de le fait que ce n'est pas tout vrai, le fait que &#231;a craque, la fa&#231;on, la mani&#232;re, le fait que &#231;a trinque, les id&#233;es, les doutes, le fait que &#231;a attaque dans la t&#234;te, en une vague brusque d'avant en arri&#232;re, le fait que &#231;a sacque, les bruits qui sifflent aux oreilles chaque fois qu'elle pense &lt;i&gt;Je reste au village, j'y suis la chipie&lt;/i&gt;, le fait qu'elle brouille les pistes, il s'agit d'[initi&#233;e], le fait qu'elle en rit et l&#232;ve le menton &lt;i&gt;Les temps changent, Castel, les temps changent&lt;/i&gt;, le fait que sans vent, la porte claque, le fait que mes mains se parfument &#224; l'odeur des prunes &#224; confire,&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Merci &#224; : &lt;br/&gt;
La p&#234;che en Aveyron&lt;br/&gt;
Trouve ton parcours de carpe la nuit&lt;br/&gt;
Umami la boutique &lt;br/&gt;
La f&#233;d&#233;ration d&#233;partementale des chasseurs de Gironde&lt;br/&gt;
Aquaportrait&lt;br/&gt;
Atelier V&#233;lorution Bastille
&lt;p&gt;Codicille : [le fait que], un petit tac-tac trop heurt&#233; et d&#233;sagr&#233;geant pour Jane, qui aurait impliqu&#233; d'aller plus loin dans son intime, espace que je continue &#224; &#233;viter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors retour au village de la proposition # 6 [le nom du Chat], et...premier texte [je]. Dans [Les Lionnes], nous sommes plong&#233;s dans un flux de pens&#233;es personnelles, comme un grommelot, un je me parle &#224; moi-m&#234;me extr&#234;mement efficace, laisser parler le je m'a paru plus net, l'incarnation accompagne mieux le battement distanci&#233; du texte, [j'esp&#232;re]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;12. &#231;a ventre&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4934&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;un truc dedans quand le corps marche boit se d&#233;place se tourne se l&#232;ve et se rassoit un truc qui confond le mouvement et l'arr&#234;t un emp&#234;chement dans une apparence de normalit&#233; &#231;a stoppe direct &#231;a stoppe direct&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc qui bloque se ferme se fige jusqu'au bord de la peau dans le mou du dedans un dur condens&#233; sur une &#226;me granite foie parpaing intestin monstre rate capsule rein feu de brume ut&#233;rus t&#234;te en bas ovaire en double-aveugle carnage&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc de r&#233;tractation une interruption des flux un emp&#234;chement des amortis une irritation des enveloppes et des syst&#232;mes plus rien pour emp&#234;cher les n&#339;uds &#233;viter la contamination la bulle molle maison de chair torture tournante spasme coup de poing dans la surchauffe rupture corps d&#233;coup&#233; en morceaux et volant en &#233;clats&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc de gravit&#233; de poids qui ne tient &#224; rien qui se g&#233;n&#232;re qui s'entretient qui se d&#233;clenche s'emballe et ne sait pas sortir de sc&#232;ne sans dommage sans claquement de porte ni bris de verre une fa&#231;on de tornade et d'ouragan de passage d&#233;vastateur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc &#224; dissimuler &#224; terrer dans le noir du g&#233;nital de l'&#233;monctoire du digestif du liqu&#233;fi&#233; du transform&#233; un truc de m&#233;canique g&#233;n&#233;rale de permanence chimique et de r&#232;gle physique coups contre des but&#233;es d&#233;multiplication d'ondes acides br&#251;lures en cercles concentriques et la fatigue renversante comme vague comme lame de fond recouvrant tout avalant ce qui restait encore debout labourant le cerveau et d&#233;valant le long des membres cognant chaque petite articulation vrillant les genoux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc de contraintes un saisissement qui se repend et aussit&#244;t durcit emplit tout ce qui s'emplit dans le d&#233;dale les replis les courbures qui g&#232;le de sable et de graviers les interstices qui substitue au moelleux lubrifi&#233; de la caillasse dure des scories de pierraille des sources de souffre juste avant que ne d&#233;borde la vague opaque du nerf vague&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc d'arrachage &#224; de l'espace creux dans l'abdomen un truc racontar universel et unique qui boule le corps brulant un truc de r&#233;gression &#224; devenir folle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc que &#231;a hurle hors la respiration quand le vital comprime le vital et que &#231;a r&#233;gresse contraction contrari&#233;e flamb&#233;e du monstre non musculaire question toute organique diaphragme au minimum tentative de geste simple et renoncement quand un doigt remue une paupi&#232;re se soul&#232;ve quand la glotte va et vient &#224; avaler &#224; recracher le vide que dedans se tord et d&#233;vore&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc qui pierre le corps d&#233;chire la t&#234;te un truc poussi&#232;re enroul&#233; d&#233;pli&#233; &#224; la vitesse de la lumi&#232;re qui se ratatine sec diamant pour mieux se d&#233;ployer irradier pieuvre big-bang et expansion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un truc de mal au ventre&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : bloquer le corps avec un truc : je tourne en rond et je bloque, &#231;a bloque jusqu'&#224; ventre &#8211;- trop bien connu &#8211;- je commence par ventre &#231;a m&#233;lange du vrai et du probable puis je pique un peu des mots &#224; droite et &#224; gauche &#231;a les remixe et les rem&#226;che, un flux &#224; la grammaire douloureuse -&#8211; une langue charg&#233;e -&#8211; texte au montage et &#231;a ventre.
&lt;p&gt;Mais, o&#249; est Jane, invisible et tellement l&#224;, immobile dans son lit, me confiant sa paralysie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;11. l&#233;g&#232;re douleur&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Faim de baiser, de caresse, faim d'une main dans la sienne, d'une main minuscule, faim d'une main confiante, spongieuse et douce, d'une main abandonn&#233;e dans sa paume, faim d'une main enfantine, une main potel&#233;e, une main de peau soyeuse aux jeunes doigts encore mous, aux cartilages aqueux, aux petits os &#224; peine form&#233;s dans une dentelle de tendons, de nerfs, de ligaments, de muscles agenc&#233;s dans des passages plus fins que des cheveux, &#224; peine visible, faim de main malhabile qui se laisse guider &#224; tenir les ciseaux, qui enserre une cuill&#232;re dans un saladier de p&#226;te &#224; g&#226;teau, faim d'une main que l'on tient comme un oiseau captif &#224; l'heure de couper des ongles coquille d'&#339;uf, une main qui se glisse dans sa main &#224; elle, petit b&#234;te chaude qui se faufile et s'installe, accord&#233;e, t&#233;nue entre ses doigts, qu&#234;tant de l'aide pour la mont&#233;e d'un escalier ou &#224; la travers&#233;e d'une rue, ou simplement pour se donner une instant de repos, de s&#233;curit&#233;. Elle a faim de mains petites, amies et famili&#232;res, qu'elle reconna&#238;trait sans les voir, qui seraient l&#224; aux bons moments de la vie, petits morceaux de corps qu'&#224; la naissance on s'extasie d'&#234;tre si tendres et qu'on palpe pour en v&#233;rifier la conformit&#233;, petites perfections transform&#233;es d'une palme apparue d'une &#233;paule, o&#249; les doigts bourgeons ont pouss&#233; comme des sommit&#233;s florales, par le bout, d&#233;sireux d'atteindre plus loin et rattach&#233;s aux bras &#224; partir de germes dans des int&#233;rieurs presque liquides. Elle a faim d'une main miniature &#8211;- un miracle de cartilages, de l'eau dans des douces &#233;ponges, une promesse de croissance d'os solides, un avenir de mouvements plus complexes : rotations externes, but&#233;es, spirales &#8211; lov&#233;e dans sa main aux vingt-cinq petits os et &#224; la chair moelleuse. Ses mains adultes et leur faim &#233;norme de tenir au c&#339;ur de leur c&#339;ur, dans leur paume de main qui vieillit, une main qui m&#251;rit, une main qui volte-face sur un peu de sable et l'appelle ch&#226;teau, une main qui h&#233;site sur comment tracer une majuscule &#233;l&#233;gante, une main qui arrache des feuilles aux branches et s'en fait des coiffures, qui se rue pour un b&#226;ton et l'appelle une &#233;p&#233;e, une main coupelle qui sait boire aux fontaines, une main alli&#233;e pour des jeux qui ne s'arr&#234;tent jamais. Elle a faim de ce trac&#233; au crayon rouge, main face &#224; la page, pointe du crayon &#224; l'int&#233;rieur du poignet puis autour du pouce et des trois doigts, jusqu'&#224; l'auriculaire si petit que parfois le trait se touche quand la main bouge &#224; peine, elle a faim du d&#233;tour de la petite main de papier d&#233;coup&#233;, plaqu&#233;e sur la main de chair comme l'ombre d'un gant, et faim de la main qui envoie le papier en l'air comme dans une comptine de volette et d'oiseau, faim de l'innocente main potel&#233;e, du regard sur les doigts comme sur des petits animaux ind&#233;pendants, unique chacun, capables de se lib&#233;rer de leurs attaches, de faire un tour et de revenir au port doux de la paume qu'elle creuse pour leur faire un lit, un abri, un nid dans le poing serr&#233;. Aux premi&#232;res heures de la vie, le r&#233;flexe d'agripper fut une question de survie, quand du d&#233;sir de lait, le petit corps ne sait rien que ses mains qui le cherchent dans la bulle d'ext&#233;rieur, dans le monde &#224; d&#233;ployer comme cette main o&#249; bourgeonnent des pousses d'os, solides et fragiles &#224; la fois, &#224; l'aube de quinze ans de transformation permanente. Elle a faim de raconter des histoires de mains, la fille aux mains coup&#233;es, l'abus des hommes sur les filles, p&#232;re et diable &#339;uvrant aux malheurs ; plus amusant de prime abord elle s'imagine contant le miracle de Saint Joseph qui fit pousser des mains &#224; Brigitte, elle en sera sanctifi&#233;e, car n&#233;e sans mains elle ne peut pas aider Marie &#224; accoucher, quand dans une autre version Salom&#233; aide Marie : la jeune fille veut avoir le c&#339;ur net &#224; propos de la virginit&#233; de cette &#233;trange m&#232;re, avec pr&#233;caution elle lui &#233;carte les l&#232;vres d'en bas, aussit&#244;t ses mains disparaissent. Il faudra, cette fois encore, l'entremise de Joseph, pour des mains rendues &#224; une condition : que jamais Salom&#233; ne dise ce qu'elle a vu. Elle a faim de jeux de doigts, de chatouilles au creux des poignets, de petits soucis d'ours, de saucisse et de soupe, de pigeons assoiff&#233;s, de quinquins maltrait&#233;s, de poules et de chats, de jardin et de lait caill&#233;, de mur &#224; b&#226;tir et d'yeux &#224; cacher. Dans l'univers des cinq doigts de la main, un folklore enfantin riche de toucher, de caresse, de pliures, d'agilit&#233;, qu'elle voudrait s'entendre chanter, et rechanter et chanter encore, et entendre le rire &#224; grand rire de ces absurdes chatouillis si minuscules qu'on rit de rire, les claquettes et les barbichettes, les marionnettes et les pommes d'api, les pouces trop suc&#233;s et les doigts rapporteurs, un univers de petitesse qui, en Jane, creuse une grande faim, lui remplit le ventre de vide, alors qu'attentive &#224; ses mains aux veines &#224; peine plus visibles, elle masse &#224; l'huile d'olive, son pouce l&#233;g&#232;rement douloureux.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : Les mains et comme un sentiment de banalit&#233; et puis&#8230; essayer de confronter dans une tension avec un minimum de lyrisme et d'&#233;motion, et le plus possible dans la sensation, la main d'un enfant &#224; la main d'un adulte : cette sc&#232;ne cent fois convoqu&#233;e et qui a tendance &#224; m'agacer. Je me concentre sur une seule situation et la tire au maximum. Jane est une aide pr&#233;cieuse, avec ses souvenirs de vie qu'elle n'a pas v&#233;cue. Il y a une boucle entre le titre et la fin du texte : Jane n'a pas d'enfant &#8211; on le comprend &#8211; mais la douleur est ailleurs. A chaque &#233;tape, ce que devient le personnage et comment elle se meut dans l'artifice que je lui cr&#233;e sans pr&#233;m&#233;ditation, est un sacr&#233; (en)jeu. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;9. Faire le tour du propri&#233;taire en guise de d&#233;cor&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4925&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;coudre les rives en guise de d&#233;cor&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Se jeter, traverser le fleuve, plusieurs fois, une fois la rive atteinte se retourner et &#224; nouveau traverser, la passerelle &#224; l'amble, dans un balancement r&#233;gulier, aucune lassitude dans le pas, l'effet de balancement &#224; nouveau et des pieds &#224; la t&#234;te &#231;a vibre, voir l'eau encore et encore, ne plus penser &lt;i&gt;voir l'eau&lt;/i&gt;, se sentir &#234;tre l'eau, l&#233;g&#232;re, autre chose que se jeter, se lancer en avant, encha&#238;ner les pas, un pied, un pied et traverser, joindre une rive &#224; l'autre, rive gauche, rive droite, amont, aval, l'eau comme seule perspective, serpent presque endormi, sous les pieds le fleuve lourd et beau, la masse d'eau sous le corps, verte et solide, verte et lourde, verte et infiniment pr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La passerelle, un d&#233;fi d'&#233;quilibre, pos&#233;e l&#233;g&#232;re et massive pourtant, avec devant lui, le pyl&#244;ne unique qui semble un Y renvers&#233; sous lequel il passe, qui lui fait une arche protectrice, mais pour l'heure il se concentre &#224; sentir vibrer le tablier, les filins larges tenant en place l'ouvrage dans un d&#233;ploiement de fibres torsad&#233;es, arrim&#233;es avec solidit&#233;, il imagine le corps jeune d'un acrobate qui ferait &#8211;- ironie de l'image &#8211;- un pont arri&#232;re avec dans les mains une poign&#233;e de cordes ouvertes en bouquet qui le stabiliserait dans l'&#233;quilibre et dans la position, le retenant de tomber. L'id&#233;e de la cambrure du jeune acrobate est de celle qu'il oublie sans tarder, le regard dans le vide il se concentre &#224; nouveau seulement sur les c&#226;bles, en face de lui deux jeunes hommes rieurs donnent une tape aux filins d'acier, une de ces bourrades qu'on donne aux vieux amis, ils se penchent et regardent les &#233;crous, les syst&#232;mes de blocages, ils rient de plus belle devant la taille de ces accessoires, sont-ils ouvriers bijoutiers ? habitu&#233;s aux miniatures ? L&#224; il y aurait de quoi rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une seule vis&#233;e suffit et d'un coup d'aile l'obstacle est franchi, parfois il s'y arr&#234;te mais ce matin le vent frais et les vaguelettes qui se dessinent sur l'eau lui offrent l'&#233;lan d'une glissade, sur une aile planer et rejoindre les autres un peu en aval, et aussi surveiller la surface, un signe infime de la chose qui se mange : le goujon t&#233;m&#233;raire, la libellule insouciante, le d&#233;chet &#224; la d&#233;rive, alors plonger en avant et tenter la p&#234;che, voir trop tard l'ombre sur la passerelle, le sillage d'une robe, le vent soulevant l'&#233;toffe, trop tard mesurer le danger de collision, l'&#339;il aux aguets pas &#233;t&#233; assez rapide, le corps l&#233;ger lanc&#233; dans la trajectoire, l'ombre simple sur la passerelle, toute &#224; une marche cadenc&#233;e, rapide, volontaire qui ne s'&#233;carte pas, il est trop tard quand s'av&#232;re vivante la ligne blanche devant l'ombre, apparue, et &#224; l'instant du contact, bref et violent, impossible &#224; d&#233;crire, l'ombre obstin&#233;e dans ses travers&#233;es, dira &lt;i&gt;c'est la premi&#232;re fois&lt;/i&gt;, la b&#234;te sonn&#233;e se contente d'un cri de gorge, un appel &#224; ses cong&#233;n&#232;res sans doute, qu'il a perdus de vue &#224; se lancer ainsi dans une p&#234;che instinctive et leste, pas assez cependant pour &#233;viter ce d&#233;boire, ce brusque choc d'un corps contre un autre sans qu'aucun ne le souhaite, n'y consente.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;faire le tour du propri&#233;taire en guise de d&#233;cor&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La cuisine, la couleur des murs, le cellier et l'&#233;tag&#232;re qui bascule d'arri&#232;re en avant, le buffet aux portes vitr&#233;es, f&#234;l&#233;es pour certaines, &lt;i&gt;comme moi !&lt;/i&gt; dira Jane. Les murs, leur couleur, le pastel loin de son &#233;clat d'origine, il faudrait un pinceau et vite, il y en avait autrefois, mais o&#249; ? et les pinceaux remis &#224; neuf ne valent rien, ils laisseraient des traces et c'est la derni&#232;re chose dont les murs ont besoin, la derni&#232;re, il y a tant &#224; faire pour garder en &#233;tat l'appartement, la cuisine : plusieurs amis lui ont propos&#233; de la refaire, mais elle ne veut rien devoir &#224; quiconque et de toute fa&#231;on la cuisine ne sera pas touch&#233;e, elle est comme elle est, comme elle doit &#234;tre, comme choisie et en harmonie avec tous les choix du lieu, la couleur des murs a tourn&#233; ? mais c'est &lt;i&gt;la&lt;/i&gt; couleur, une mani&#232;re de paradis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit sera chaude, de celle qui n'en finisse pas d'&#234;tre si chaude, il entendra l'appel &#224; la pri&#232;re du matin levant comme une d&#233;livrance, la nuit sera calme et sans personne &#224; qui ouvrir ou alors ce sera une nuit de somnolence, interrompue pour le salut au locataire revenu de sa vir&#233;e nocturne sur l'&#238;le &#224; la mode, ou par le d&#233;part matinal d'un invit&#233;, hier soir il lui a ouvert l'ascenseur esp&#233;rant un pourboire, l'autre remerciant dieux et saints de cette aide n'a pas fait mine de seulement sortir un billet mais il a l'habitude. Son lit est tir&#233; en travers de la porte comme toutes les nuits et le rassure. Il surveille en chien de garde, enroul&#233; dans une couverture r&#234;che et piquante, il garde l'immeuble dont son p&#232;re racontait la construction, ou son grand-p&#232;re, deux hommes pieux qui avaient fait quelques p&#232;lerinages pour s'ouvrir les voies du paradis, une place l&#224;-haut, un privil&#232;ge que lui construit avec patience et efforts, tout comme cet immeuble l'a &#233;t&#233;, qui peut sembler d&#233;labr&#233; et porte &#224; pr&#233;sent le signe des ans &#8211; mais il y a mille fa&#231;ons de traverser le temps &#8211;, et les erreurs commises envers quiconque peuvent &#234;tre sinon effac&#233;es, au moins oubli&#233;es. Quant aux mauvaises langues qui continuent de salir sa r&#233;putation, de compromettre son paradis y compris parmi les habitants de l'immeuble, celui que son grand-p&#232;re a vu construire, mais s'il r&#233;fl&#233;chissait il saurait que c'est la rue enti&#232;re que l'homme a vu construire &lt;i&gt;&#224; la fa&#231;on des Champs -&#201;lys&#233;es&lt;/i&gt; un long boulevard long&#233; de b&#226;tisses &#224; la parisienne, hautes et orn&#233;es de corniches &#8211;-. Il d&#233;l&#232;gue &#224; l'eau froide sur son visage et ses mains, la responsabilit&#233; de lui offrir une enveloppe transparente et imperm&#233;able aux insinuations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'odeur si puissante du millet, du mouron et du bl&#233;, le pousse, le tire, l'attire, la circulation de la rue est g&#234;nante, elle perturbe le plan de vol initial, les d&#233;cibels des klaxons interf&#233;rant avec la boussole int&#233;rieure, la fa&#231;ade est &#224; pr&#233;sent derri&#232;re lui, agile il remet le gyroscope en bonne marche et reprend la direction vers la fen&#234;tre &#8211; ce n'est pas ainsi qu'il la d&#233;signe, il ne s'agit pas de mots mais d'une image mentale m&#234;lant d&#233;sir de manger et certitude de manger &#224; sati&#233;t&#233; &#8211;-. &#192; la fa&#231;on dont les peuples anciens ne sachant des choses que leur usage et les cons&#233;quences de cet usage, cr&#233;ent l'articul&#233; et en transmettent le sens &#224; le prononcer souvent. Il n'y a pas d'articul&#233; dans l'instant, l'image est puissante mais en de&#231;&#224; du langage, cris de gorge, roucoulades : c'est tout. A la conjonction des odeurs et du d&#233;sir/certitude de manger au nom de fen&#234;tre, cinq ou six oiseaux sont d&#233;j&#224; pos&#233;s, &#224; la t&#226;che, actifs et d&#233;sireux de remplir leur jabot, d'en tirer un peu de tranquillit&#233;, de calme musculaire et nerveux, puis de repartir planer sans effort, de reprendre la surveillance naturelle du territoire, l'&#339;il ajust&#233; pr&#233;cis&#233;ment, mus par ce besoin inextinguible de nourriture. L&#224;, en hauteur, au sommet de l'immeuble, le nourrissage est parfait, un paradis. Mais l'endroit reste parfois lourdement vide plusieurs jours, une sorte de disparition, un manque et un vide combin&#233;s, la fen&#234;tre dans son &#233;trange transparence o&#249; plusieurs se sont cogn&#233;s lourdement, sans rien &#224; offrir, alors ne plus y voler, l'oublier un peu, et quand deux ou trois jours plus tard l'entrem&#234;lement des odeurs et l'attirance pour elles dans un sentiment de s&#233;curit&#233; provoquent le vol, y retourner, retrouver la cong&#233;n&#232;re &#233;trange et douce qui jamais ne les suit pas dans les airs, joie du lieu o&#249; elle roucoule avec eux, et leur offre le meilleur : des graines fines et faciles &#224; ouvrir, un d&#233;lice pour qui n'a qu'un bec.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : &#201;criture en heure tardive et d'une traite : nuit blanche donc. Les lieux et les intentions de celles et ceux qui les longent, traversent, parcourent, y logent, me semblent r&#233;clamer leur chance&#8230; un peu malgr&#233; moi. Ce ne sont pas des inconnus, on retrouve Jane, le gardien et l'oiseau d&#233;j&#224; maintes fois pr&#233;sents &#8211;- qui &#224; la fin de leur pr&#233;sence au fleuve me r&#233;clament autre chose, je tente de les remettre &#224; l'int&#233;rieur de chez Jane, en gardant leurs particularit&#233;s cach&#233;es. Il me semble que poser ainsi un personnage aux motivations non r&#233;v&#233;l&#233;es, cr&#233;e un effet d'instantan&#233; et d'&#233;nergie interne, leur probl&#232;me est sous-jacent mais structurant, quant &#224; l'oiseau, visiter son petit cerveau au service de sa relation avec Jane, lui a donn&#233; de l'&#233;toffe. Tr&#232;s instructif et presque dr&#244;le d'inventer une pens&#233;e pour qui est principalement r&#233;flexe et instinct. Avant envoi, derni&#232;re relecture : il y a dans chaque paragraphe la reprise d'un mot entre deux et six fois, idem dans chacun des ensembles, comme un (r)appel suppl&#233;mentaire : &lt;i&gt;rive, &#233;quilibre et ombre&lt;/i&gt; dans la travers&#233;e de la &lt;i&gt;passerelle&lt;/i&gt; (paragraphe 1 &#224; 3), puis &lt;i&gt;couleur, nuit, fen&#234;tre et immeuble&lt;/i&gt; dans la visite du &lt;i&gt;paradis&lt;/i&gt; (paragraphe 4 &#224; 6). Effet du protocole ou de nouvelles libert&#233;s &#224; se laisser &#233;crire ?&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;8. appartement de Jane&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4924&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le pays de Jane ne monte ni de descend, le fleuve le dessine, le traverse et le borde, elle le parcourt et le longe. Chaque matin, elle s'assied au ras de l'eau, le regarde couler lentement, emplir l'espace, glisser le long de l'&#238;le domin&#233;e par la tour en fleur de Lotus. Le fleuve, sa surface, sa profondeur, un pays, un pays o&#249; l'eau, son flot, l'emprise de son flot, les &#233;lans, la longue histoire de ses crues, de la vitalit&#233; de ses crues, raconte infiniment une g&#233;ographie de terre fertile, d'hommes et de femmes mythiques, une g&#233;ographie marqu&#233;e par les rites et l'invention de cultes inou&#239;s. Elle marche sur le quai, un vol de pigeons au-dessus d'elle dessine des courbes grises et bleues qui relient les rives, les rapproche, installe le calme dans le pays souple et frais, Jane y respire sans peine, loin du bruit des circulations, l'eau &#233;claircit l'atmosph&#232;re comme elle &#233;claircit son esprit, les id&#233;es &#224; leur tour coulent, se languissent, s'&#233;vasent. Une ris&#233;e renvoie aux nuages le reflet de vaguelettes r&#233;guli&#232;rement rythm&#233;es, cartographie d'un pays-oasis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite cuisine est parfaitement agenc&#233;e, pas de place perdue et un rangement pratique dans le cellier, la fen&#234;tre est trop haute pour offrir une vue mais donne &#224; la pi&#232;ce un peu de lumi&#232;re et &#233;vite trop d'&#233;lectricit&#233; pourvu qu'on appr&#233;cie la p&#233;nombre tamis&#233;e. Elle s'ouvre au-dessus de l'&#233;vier et &#233;claire le coin vaisselle. Rien n'a chang&#233;, tout est pareil, les meubles commencent un peu &#224; dater, et les couleurs auraient besoin d'un bon coup mais la cuisine qui avait &#233;t&#233; choisie et am&#233;nag&#233;e est telle qu'elle &#233;tait. Le dessus du buffet abrite une boite de g&#226;teaux, et le paquet de caf&#233;, le th&#233; est juste au-dessus, sur une &#233;tag&#232;re, car Jane infuse un th&#233; ou cuit caf&#233; &#224; toute heure : un peu de fatigue, une soif soudaine, et voil&#224; le besoin d'une pause, l'eau du th&#233; sera aussit&#244;t mise &#224; chauffer ; aux &#233;tapes de la journ&#233;e, fin de matin&#233;e ou retour d'une course, le caf&#233; est lanc&#233; dans la casserole de cuivre, eau et poudre ensemble jusqu'&#224; &#233;bullition, quelques instant de repos et la boisson bien chaude fume dans la tasse. La cuisine n'est pas grande mais elle est commode, la lumi&#232;re du jour et celle de l'&#233;clairage se m&#234;lent dans une douceur reposante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jardin est le plus grand de la ville, il est de ces jardins mille fois beaux, une all&#233;e majestueuse, un coin bucolique, un petit &#233;tang sur lequel donne le caf&#233;-restaurant, avec juste avant un bassin pour les tortues, les tables vont au plus pr&#232;s de l'eau, quelques larges carpes y tournoient dans le vert de l'&#233;tang, et un jet de fontaine envoie ses gouttelettes sur les promeneurs. Plus haut, les terrasses de deux guignettes se font face, on y sert des plats diff&#233;rents, mais toutes deux partagent une sc&#232;ne o&#249; se donnent des concerts de musique traditionnelle. Dans ce d&#233;cor de paysagiste, un plateau de t&#233;l&#233;vision est parfois install&#233; pour quelques heures : deux grands fauteuils &#224; haut dossier, une table portant un bouquet de fleurs blanches et roses, un tapis, des poufs, des cand&#233;labres. La sc&#232;ne est pittoresque, son c&#244;t&#233; artificiel est encore renforc&#233; par le vrai d&#233;cor du parc tout autour, mais aussi par le fait que ce parc, construit sur les restes d'une fav&#233;la et d'un &#233;norme d&#233;p&#244;t d'ordure, malgr&#233; son harmonie et sa beaut&#233;, convoque des images contradictoires. Le plateau t&#233;l&#233; pr&#233;vu pour une &#233;mission d'interview qui sera diffus&#233;e plusieurs fois, renforce la sensation ressentie pendant la d&#233;ambulation dans le parc : la question &#233;tant de savoir o&#249; l'on se trouve vraiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas toujours simple d'entretenir des pi&#232;ces de plomberie qui datent un peu &#8211; un tuyau, un robinet, cela peut prendre des semaines avant de trouver le joint &#224; la bonne dimension pour arr&#234;ter une fuite, adoucir un point d'arr&#234;t durci, cependant la salle de bain reste la pi&#232;ce accueillante o&#249; Jane se d&#233;tend et oublie les bruits de la ville. Comme la cuisine, la fen&#234;tre donne sur la cour et la lumi&#232;re blanche &#224; travers le verre d&#233;poli, y peint des sc&#232;nes vari&#233;es de lumi&#232;re et d'ombre depuis la p&#226;leur de l'aube jusqu'aux lueurs orang&#233;es du lampadaire qui s'allume en d&#233;but de nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Attendre un autobus est une chose que Jane &#233;vite, disons m&#234;me qu'elle ne le fait jamais, elle pr&#233;f&#232;re attendre un taxi, quitte &#224; faire un d&#233;tour pour r&#233;cup&#233;rer &lt;i&gt;la bonne voiture&lt;/i&gt;, attendre un bus est une chose qu'elle ne fait sous aucun pr&#233;texte, les chauffeurs UBER sont l&#224; pour &#231;a non ? L'id&#233;e m&#234;me de d'attendre pour monter dans un ces petits bus, pourtant astucieux dans la circulation, ne lui vient pas, il y a dans les rues une telle quantit&#233; de voitures qui sans cesse proposent leurs services, pourquoi monterait-elle dans un de ces engins qui toute la journ&#233;e sillonnent le boulevard, elle a beau tourner la question de plusieurs fa&#231;ons, elle se dit en d&#233;passant la petite file de femmes charg&#233;es de sacs et d'hommes qui se donnent l'air affair&#233;, le nez dans leur t&#233;l&#233;phone attendant le prochain passage, qu'elle n'a pas l'utilit&#233; d'un service de transport en commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le couloir qui va de la cuisine &#224; la salle de s&#233;jour n'y va pas en ligne droite, il chasse un peu en sortant de la cuisine pour contourner le cellier, puis s'&#233;largit au niveau de la porte d'entr&#233;e, l&#224; o&#249; la troisi&#232;me fen&#234;tre sur la cour propose sa lumi&#232;re de verre bross&#233;, il retrouve son &#233;troitesse pour rapidement se perdre dans l'espace repas, sans d&#233;marcation il devient pi&#232;ce &#224; proprement parler, la chambre et la salle de bains y ouvrent en angle droit, puis la salle de s&#233;jour offre un espace confortable, un vrai lieu de repos limit&#233; par une voute dans une cloison sans porte, les canap&#233;s se font face, la table basse o&#249; un livre d'architecture est pos&#233;e, re&#231;oit le plateau de caf&#233; avec les trois tasses de breuvage sombre et opaque, &#224; l'odeur de fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le boulevard s'ouvre sur les deux charrettes d'oranges, deux &#233;normes pyramides de fruits de part et d'autre de la circulation &#224; sens unique dans laquelle entrent mille et mille voitures, elles peuvent d'un coup de klaxon attirer l'attention de Youssef ou de sa femme et se faire passer moyennant quelques sous, un bon kilo d'oranges dans un &#233;pais sac en plastique, c'est le d&#233;but de la saison, elles sont encore teint&#233;es de vert mais elles atteindront d'ici quelques jours leur maturit&#233; sucr&#233;e. La circulation est intense, le boulevard ne dort quasiment pas, les klaxons y jouent une fantaisie folle et permanente, les files de voitures se meuvent telles des serpents, elles se d&#233;portent selon l'opportunit&#233; d'un espace libre devant elles, ou se d&#233;portent sur le c&#244;t&#233;, elles glissent d'une voie &#224; l'autre sans se soucier d'autre chose que d'en informer celles qui les suivent, d'un coup de klaxon expressif : la base des d&#233;placements est la confiance en soi et dans les autres, il faut du temps pour acqu&#233;rir la connaissance de la langue bruyante d'avertissements que tous ici semblent pratiquer sans peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La terrasse est accessible depuis la chambre aux rideaux tir&#233;s et la salle de s&#233;jour dans le prolongement de la fen&#234;tre qui domine le carrefour entre le boulevard et la voie rapide, &#224; angle droit. Le b&#226;timent &#224; ce niveau est si &#233;troit qu'il se termine par un fronton quasiment en pointe, de la largeur de la fen&#234;tre, les murs du salon se rapprochent depuis la cloison ouverte en demi-lune, les deux canap&#233;s sont pos&#233;s sur les c&#244;t&#233;s d'un angle l&#233;g&#232;rement ferm&#233;, le dernier des canap&#233;s, sous la fen&#234;tre, est le plus grand des trois, recouvert d'une grande tenture rouge et de coussins or et grenat, ce n'est pas le plus confortable mais depuis l'assise il offre l'ouverture sur l'ensemble de l'appartement, jusqu'au coude du couloir.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : &#233;crire et se d&#233;placer d'un lieu de vacances &#224; l'autre n'est pas si simple, mais cela aide &#224; regarder les d&#233;cors. M&#234;me si ce ne sont pas ces d&#233;placements ou ces lieux qui m'ont inspir&#233; les textes, mais &#224; nouveau les alentours de la grande ville o&#249; vit Jane, et o&#249; se situe son appartement. Dans ce contexte biographique, tenter d'explorer une consigne suppl&#233;mentaire : se laisser aller aux inspirations avec une &#233;criture impressionniste qui efface quand on s'approche trop de ce qui est racont&#233;. Bonne et longue maturation sur le pays-oasis, puis &#233;criture assez rapide. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;7. parures de soie&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;part, celui qui annonce le voyage, devint une mati&#232;re d'oubli, oubli brumeux comme la brume cache l'horizon, y pose une opacit&#233; palpable, comme la for&#234;t ou le creux de la vall&#233;e sont masqu&#233;s d'&#233;charpes grises d'eau nuageuse, seules &#233;chapp&#233;es de r&#233;el, et semblent n'avoir jamais exist&#233; -&#8211; n'ont jamais exist&#233; pour celle qui arriverait &#224; cet instant et s'avancerait au bord du promontoire. Sans le d&#233;cider, elle roula le souvenir des d&#233;parts dans un coton fragile de vapeur grise, toujours pr&#234;t &#224; se d&#233;chirer, elle les maintint emmaillot&#233;s puis par diffusion, propagation, absorption de l'eau ambiante, la brume se leva et emplit tout ce qui avait trait &#224; un possible d&#233;part. La premi&#232;re valise, on l'oublie, on ne sait plus qui la descend du placard et l'ouvre en disant &lt;i&gt;Tiens&lt;/i&gt;. On a toujours vu ses affaires bien pli&#233;es, dispos&#233;es dans un coin de la valise des enfants, puis un matin vous voil&#224; &#224; remplir votre propre valise. Jane y d&#233;pose les trois parures qu'elle a re&#231;ues il y a quelques mois, peu apr&#232;s avoir d&#233;couvert sur son linge, une petite p&#226;te ocre rouge, &#233;paisse, s&#232;che d&#233;j&#224; et que l'ayant montr&#233; &#224; sa m&#232;re qui l'aida &#224; se changer, elle comprit que le premier temps de sa vie prenait fin. Sans un mot, juste un baiser sur le front, sa m&#232;re l'envoie se laver et annule sa s&#233;ance de piscine au Sporting Club, elle chuchote des mots courts qui ne disent rien &#8211;- Jane ne viendra pas&#8211; puis sa m&#232;re l'enjoint &#224; s'allonger, elle lui pr&#233;pare un th&#233; l&#233;ger, &#224; peine laiteux. Jane n'a mal nulle part, elle sonde son ventre, essaie de savoir ce qui y fermente d&#233;sormais, mis &#224; part une suite d'id&#233;es fausses. Elle se projette avec ses amies du Sporting dans les vestiaires, entend leurs rires, la bousculade des fillettes lui manque. Elle est celle qui manque &#224; l'appel. Les plus petites s'en inqui&#232;tent, on leur r&#233;pond &lt;i&gt;qu'avoir ses jours n'est pas une partie de plaisir&lt;/i&gt;, elles ne comprennent pas, demandent comment se d&#233;cident les jours et les grandes se donnent des coups de coudes, incapables de la plus simple des explications, elles se perdent en raisons fumeuses, et se contentent, comme on a fait avec elle, de mettre en garde les petites contre des dangers qu'elles ne connaissent pas, avec des phrases comme &lt;i&gt;s'ils ne viennent pas, inqui&#232;te-toi, mais s'ils viennent, manque l'entra&#238;nement et ne pose pas de question.&lt;/i&gt;. Depuis le matin rouge, Jane est &#233;trang&#232;re &#224; elle-m&#234;me. Elle ne mange plus gu&#232;re, ne rit pas, refuse de danser, on la console, mais rien n'y fait, ni les sorbets de fleurs ni le th&#233; fort, elle pleure chaque nuit, et chaque matin, elle n'a de cesse que de rester couch&#233;e. Quand enfin l'inqui&#233;tude gagne, on d&#233;cide qu'un voyage lui fera du bien et on descend la valise du placard. En automate, elle y range les parures, assortiment de pi&#232;ces l&#233;g&#232;res, lingerie de demoiselle aux motifs d'oiseaux et de fleurs, avec des n&#339;uds de percale, faites de soie bord&#233;e de dentelles ajour&#233;es. Sa main caresse le tissu, la soie crisse et le dos de sa main remplit les formes en creux, la douceur du geste et la finesse du tissu sont une sensation p&#233;n&#233;trante qui la comble, la caresse va du linge vers la main, les dentelles sont vivantes, leurs motifs anim&#233;s dans les doigts de Jane. Le voyage commen&#231;a le lendemain. Ce matin, elle pr&#233;pare la m&#234;me valise pour le m&#234;me voyage et les choses lui reviennent quand, &#224; nouveau, elle glisse son linge de corps dans la valise d'enfance. Elle va descendre le fleuve jusqu'au chantier de fouilles, comme quand elle eut cette grave crise, dont elle pense encore qu'on avait exag&#233;r&#233; la gravit&#233; m&#234;me si le voyage l'avait sorti de sa torpeur. Les billets en poche, la valise remplie de ses plus belles affaires, et le c&#339;ur &#224; l'envers, elle marche d'un pas rapide vers le quai, le taxi l'a pos&#233; &#224; l'entr&#233;e du port, elle est en retard, ses chaussures claquent sur le goudron, les roulettes de son bagage font un bruit d'averse &#8211;- celui de la pluie de d&#233;cembre &#8211; la lumi&#232;re de ce matin est la promesse des plus belles couleurs quand le bateau glissera sur la surface des eaux du fleuve encore gonfl&#233;es, &#224; cette p&#233;riode, des torrents venus des montagnes, elles se noieront de bleus iris&#233;s, de turquoise laiteux. Le bateau avance sans heurts, avec un rythme r&#233;gulier, laissant comme un pinceau entre les rives, tra&#231;ant une peinture mouvante, et l'eau offre les variations jasp&#233;es et damass&#233;es, palette de brillance et de s&#233;r&#233;nit&#233;. Quand sept ans auparavant, elle avait embarqu&#233; seule, on ne savait pas si elle reviendrait, son poids avait tellement baiss&#233; que son corps avait repris son gabarit d'enfant. Chaque repas &#233;tait un combat entre la ma&#238;trise de cette faim absurde qui la torturait et le d&#233;sir de ne jamais plus manquer une s&#233;ance de piscine avec ses amies du Sporting, d'&#234;tre pour toujours celle qui saute all&#232;grement dans l'eau bleu-carrelage, les cheveux roul&#233;s dans un bonnet de caoutchouc, l&#233;g&#232;re et parfaite. D&#232;s qu'elle put stimuler le peu de force qui lui restait, elle y retourna. Elle nagea des kilom&#232;tres, pour ne plus s'arr&#234;ter, mais vite l'entra&#238;neur mit fin &#224; la chose, il pronon&#231;a &#224; son tour, les mots courts. Ce fut un grand blanc jusqu'&#224; la valise, jusqu'au bateau, jusqu'au fleuve bleu-vert de l'hiver, aux froids matins devant le miroir parfait de l'eau, la beaut&#233; de pierre de l'eau, l'injonction &#224; vivre que cette eau mill&#233;naire, par son obstination &#224; la beaut&#233; turquoise, lui sugg&#233;rait. Le chantier, elle y resta plusieurs semaines, chaque matin sans qu'elle ait son mot &#224; dire, on lui indiquait le carr&#233; o&#249; elle passerait la journ&#233;e accroupie &#224; trier le sable, la terre et les quelques d&#233;bris qu'elle verrait &#224; peine, vite retir&#233;s de son tamis par les fouilleurs exp&#233;riment&#233;s, ne disant mot &#224; cette gamine maigre, mais ne la traitant ni plus mal ni mieux que n'importe lequel des travailleurs de son rang. La besogne du jour doit &#234;tre faite, le temps de fouille est court, chaque minute compte, les erreurs ne sont pas permises, ses outils en main, elle se baisse, elle gratte le terrain, on d&#233;blaie les d&#233;tritus, on r&#233;cup&#232;re ce qui pourrait &#234;tre un vestige. Ses bras, ses mains agissent, son cerveau ne pense pas &#224; autre chose qu'&#224; adapter le geste &#224; la densit&#233; de la but&#233;e sur un obstacle, reconna&#238;tre la nature de ce qui achoppe : pierre, m&#233;tal, forme reconnaissable ou fragment brut. Elle regarde ses mains travailler, elle ne donne pas d'ordre &#224; ses bras, ils savent faire ce qu'on leur demande : gratter et pr&#233;parer le tri, elle mange un peu chaque jour, comme elle fouille, sans autre intention que de d&#233;placer sa main jusqu'&#224; sa bouche, de d&#233;glutir, juste avant d'y enfourner la prochaine bouch&#233;e. Le travail lent de d&#233;placer une montagne, dans la r&#233;gularit&#233; du choc des pioches sur les pierres, le crissement des truelles contre le gravier, le roul&#233; de la terre dans le tamis -&#8211; dans le silence des mots -&#8211; lentement, au fil de trois longues semaines, creusa en elle la possibilit&#233; de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : exploration par &#233;tape de ce que pourrait ouvrir comme possibilit&#233;, le frottement de vrais pass&#233;s avec de vrais pr&#233;sents, et puis j'entends le mot &lt;i&gt;parure&lt;/i&gt;, venu seul, assez vite, et sa sonorit&#233; de pass&#233;-simple cach&#233; dans un nom, je souris, termine le texte et lui donne son titre, en forme de double je(u).
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. jeu des sept familles&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ghemma, Nora, Castel, Novare, Gumy, Mason et Bafon, les sept familles ont fait souche dans le village. Le facteur pose du courrier chez la m&#232;re Ghemma-Gumy, apporte un paquet au fils Bafon-Mason, encaisse un ch&#232;que aupr&#232;s du p&#232;re Nora-Castel, dit quelques mots &#224; la fille Bafon, avant de lui tendre un magazine politique hebdomadaire, il laisse un avis de passage dans la boite de la grand-m&#232;re Novare-Ghemma, et salue le grand-p&#232;re Nora-Nora qui ne re&#231;oit jamais rien. Le fils Bafon-Mason et la fille Bafon ont pris un abonnement &lt;i&gt;Rendre visite &#224; mes parents&lt;/i&gt; et le facteur se rend une fois par semaine jusqu'&#224; chez eux, la derni&#232;re maison avant le Roc du Pic, un bon quart d'heure &#224; la sortie du village. Il remonte la route &#233;troite dans la vall&#233;e, se gare et entre chez les parents Bafon. Ils ont quelqu'un : le rebouteux, le Novare du Haut, venu &#224; leur demande exercer ses talents, sinon quoi ? Impossible de remettre la visite hebdomadaire d'un quart d'heure factur&#233; 19,90 euros par mois aux enfants Bafon. Il suffirait qu'ils envoient &#224; leurs parents, une lettre timbr&#233;e, cinq fois par semaine et ce seraient 19 visites par mois &#8211; ici, on ne passe plus le samedi. Le facteur est tent&#233; de le leur dire, mais &#224; l'id&#233;e de monter dans la vall&#233;e tous les jours pour &#233;viter aux enfants Bafon de le faire, il s'agace. Alors pour 19,90 euros factur&#233;s, il ne passe qu'une fois par semaine. Les vieux Bafon ne re&#231;oivent presque plus de courrier : les imp&#244;ts et une facture de temps en temps, le receveur a ordonn&#233; &#224; son facteur de tout monter seulement le jour pr&#233;vu par &lt;i&gt;Rendre visite &#224; mes parents&lt;/i&gt;, il y gagne du temps et La Poste y gagne de l'argent, quant au receveur, il gagne &lt;i&gt;des points d'optimisation des tourn&#233;es&lt;/i&gt;, pour le facteur la diff&#233;rence est insensible, mais il ne dit rien, car le Roc du Pic, le voir tous les jours, non merci. Le p&#232;re Novare du Haut va attendre dans l'ancienne chambre du fils. Le facteur s'interroge, est-il l&#224; pour faire passer sa douleur de dos &#224; la Ginette Bafon ou pour d&#233;senvo&#251;ter la grange. On y a retrouv&#233; Fido raide, mort dans la nuit, sans un cri, sans un aboiement, sans une plainte, de quoi se dire que &lt;i&gt;c'est un sale coup de cette sorci&#232;re de Castel&lt;/i&gt;. Du haut de la falaise, au-dessus de chez Bafon, elle a pu lancer une de ces impr&#233;cations dont elle a le secret, qui &lt;i&gt;partiront avec elle&lt;/i&gt; : elle n'a ni fille, ni bru, et depuis quelques semaines, plus de petite prot&#233;g&#233;e. Les parents Ghemma-Gumy ont interdit &#224; leur fille, Ad&#233;la&#239;de Ghemma-Gumy, de se rendre chez la Castel, d'y &#233;couter la vieille m&#234;ler recettes et conseils &#224; propos de tout, et surtout des sorts, de la magie et des formules. Castel a tout perdu en perdant Ad&#233;la&#239;de, perdu une aide pour ses vieux jours, perdu sa succession, perdu un temps pr&#233;cieux qu'elle n'a plus. La petite &#233;tait une bonne recrue, elle retenait et apprenait vite. Castel est furieuse et une sorci&#232;re furieuse, ce n'est pas bon pour un village. Depuis, les chiens meurent de crises myst&#233;rieuses, la venue de Novare du Haut, toujours trop tard, rassure mais ne sert &#224; rien. Ceux qui l'ont appel&#233; par pr&#233;caution, l'ont regrett&#233; : tous les chiens de ces maisons y sont pass&#233;s, parfois d&#232;s le lendemain. &#202;tre propri&#233;taires de chien : un point commun &#224; toutes les familles, aucun chez Castel et ni chez le fils Gumy dans la maison apr&#232;s le grand tournant, qui a, dit-on, 15 chats qu'il diff&#233;rencie, parait-il, &#224; leur couleur, &#224; la forme de leur queue, &#224; l'intensit&#233; de leur regard : une attraction quand il les appelle : Sac, Fine, Poussi&#232;re, Vert d'eau, Recharge, Chope, Capsule, Olive, Rayon, Plume, Pile, Marquise, Lardon, Mariage, Rayure, on y offre la promenade aux cousins, quand ils viennent manger. La saison de chasse est perdue, les b&#234;tes sont abandonn&#233;es aux loups et aux renards, les cours sont r&#233;duites au silence. Malgr&#233; leurs tentatives d'&#233;chapper au sort et les efforts de Novare &#224; tracer autour de chez eux, autour des niches, sur la t&#234;te des chiens, des cercles de protections avec des feuilles incandescentes et des jets d'eau b&#233;nite ou d'alcool fort : rien n'y fait. Les chiens, les uns apr&#232;s les autres, se couchent hors de la vue de leurs ma&#238;tres, loin des maisons, ils ne se rel&#232;vent pas. On les trouve quand on leur apporte la soupe de riz, on accuse la Castel de la Falaise, et on fait pression sur les parents Ghemma-Gumy : ils doivent renvoyer &#224; la Castel, leur Ad&#233;la&#239;de Ghemma-Gumy. De toute fa&#231;on, elle prendra la suite, quoiqu'ils fassent, alors autant qu'elle apprenne avec la Femme, sorci&#232;re par transmission. On raconte que Castel a succ&#233;d&#233; &#224; sa m&#232;re, Castel la Petite, qui avait remplac&#233; sa m&#232;re, Castel la Grande, elles descendaient toutes les trois de Castel la folle dont on n'a pas oubli&#233; comment elle &#233;tait venue &#224; bout du chol&#233;ra en criant si fort dans les rues que personne n'avait boug&#233; et que m&#234;me aux b&#233;b&#233;s, on avait donn&#233; &#224; boire du cidre et du vin en attendant de retourner aux fontaines. Plus en arri&#232;re dans la g&#233;n&#233;alogie, ce n'&#233;tait pas aussi simple, mais une chose &#233;tait s&#251;re : des Femmes, il y en avait depuis des si&#232;cles, et mieux valait les avoir avec vous que contre vous. Alors plut&#244;t que de voir Ad&#233;la&#239;de Ghemma-Gumy se volatiliser d&#233;finitivement, hypnotis&#233;e par un appel des gens du B&#252;chel, au risque qu'elle exerce contre eux &#8211; les imb&#233;ciles qui l'avaient s&#233;questr&#233;e et emp&#234;ch&#233;e d'apprendre alors que Castel, la Castel de la Falaise, l'avait d&#233;sign&#233;e &lt;i&gt;marqu&#233;e de naissance&lt;/i&gt; : la m&#232;re l'avait dit au facteur &#8211; des sorts que ceux de l&#224;-bas ne manqueraient pas de lui faire prononcer : elle devait remonter l&#224;-haut au plus vite. Les parents ne voulaient toujours pas ouvrir la porte de sa chambre, encore moins la laisser courir &#224; la falaise, jusqu'&#224; chez Castel. Le plus triste est qu'Ad&#233;la&#239;de Ghemma-Gumy est un nom parfait et il n'est pas toujours possible de donner un nom parfait au sein des sept familles. Son pr&#233;nom d'Ad&#233;la&#239;de &#8211; comme toutes les troisi&#232;mes filles, et son nom de Ghemma-Gumy, alliance des Ghemma du Grand Champ Plat et des Gumy de la Rivi&#232;re &#8211; se verraient remplac&#233;s par le sobriquet de Castel la Rousse. Aucun des parents des sept familles ne souhaitait cela &#224; aucune fille, seulement si les parents d'Ad&#233;la&#239;de continuaient &#224; ne rien entendre, &#224; laisser les chiens mourir, Dieu seul (et Satan) savent ce que la terrible Castel de La Falaise allait inventer pour leur nuire. Les Ghemma-Gumy ne pouvaient pas accepter de renoncer &#224; leur fille, la troisi&#232;me, ils avaient perdu Radegonde, la premi&#232;re, tomb&#233;e dans un puits, et Sylvestre, la deuxi&#232;me, &#224; l'esprit l&#233;ger, avait suivi le cirque Migalou, venu se perdre au village. Sans l'oublier tout &#224; fait, les parents l'avaient consid&#233;r&#233;e comme morte elle aussi. Ad&#233;la&#239;de, la plus jeune, facile de caract&#232;re jusqu'&#224; pr&#233;sent, avait une perfection qu'elle ne cherchait pas et le chagrin d'avoir perdu deux filles la rendait unique. Sa rousseur, dont tr&#232;s vite les voisins avaient dit qu'elle &#233;tait &lt;i&gt;un sort jet&#233; par Castel&lt;/i&gt;, et sa vivacit&#233; que le facteur lui-m&#234;me avait remarqu&#233;e quand elle lui r&#233;citait la liste des adresses &#8211; il avait mis plus d'un an &#224; la conna&#238;tre &#8211; par exemple diff&#233;rencier le 3 Impasse des Bourgeons, o&#249; vivait une branche Novare-Castel et le 4 Passage du Bourgeon, o&#249; un descendant Castel-Novare avait encore une maison, &#233;taient des signes de sa naissance marqu&#233;e &#8211; on y pouvait rien &#8211; . Elle &#233;tait marqu&#233;e d'un ultime signe, elle avait vu le jour &#224; la fin du mois d'ao&#251;t, m&#234;me si sa m&#232;re avait tout fait pour la mettre au monde plus vite : randonn&#233;es, tour &#224; cheval, descente en barque, p&#234;che et cueillette. Le village avait toujours d&#233;sign&#233; Ad&#233;la&#239;de comme &#233;tant celle qui un jour serait la Femme, elle vivrait seule sur la falaise, l&#224;-haut, au-dessus de la vall&#233;e, juste au bord, et serait la prochaine de la lign&#233;e des Castel de Bellevent. Juste une question de temps.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : Attendre trop, se dire que les noms, les pr&#233;noms &#8211;- toute cette affaire &#8211;- je ne l'ai jamais r&#233;solue, pas m&#234;me un peu. Attendre encore. Le lundi 13 juillet, &#224; la mani&#232;re de S&#233;bastien Bailly, je laisse Wikip&#233;dia d&#233;cider, me moquant de moi-m&#234;me. Et je retrouve avec avidit&#233; les noms d'ici qui sont un monde &#224; eux seuls (ceux des gens de Millau &#8211;- Aveyron). Je tente une fiction fictive qui serait une &#233;lucubration de Jane, sans nom de famille &#224; ce jour -&#8211; cette fille du Caire au pr&#233;nom francis&#233; comment pourrait-elle s'appeler ? Jane aurait &#233;crit, assise dans le bateau restaurant amarr&#233; sur la Corniche, on aurait su &#224; la fin du texte qu'elle &#233;tait &#224; la t&#226;che. Les personnages, une petite bande d'amis en croisi&#232;re vers Louxor, auraient eu pr&#233;noms : Vladimir, Jean, Olivia, Toni, Reiner, Najwa, Lou, Malcom, Herman et Florence, une sc&#232;ne avec seulement Olivia, Najwa, Toni, Lou et Florence, puis une sc&#232;ne avec seulement Vladimir, Jean, Reiner, Malcom et Herman, et un malentendu entre eux. Jane m&#233;contente aurait ray&#233; son texte et d&#233;cid&#233; de le r&#233;&#233;crire en changeant les pr&#233;noms par les noms de famille, ceux attribu&#233;s &#224; Olivia, Najwa, Toni, Lou et Florence &#233;taient : Wang, Mora, Melvik, M&#252;ller et Castello. Le texte ne cessait de ralentir et ne pr&#233;sentait plus d'autre int&#233;r&#234;t que les listes crois&#233;es. Jane, dans son texte, en ab&#238;me du mien, se serait appel&#233; Jane Marsch. En fin de texte, on aurait appris que tout &#233;tait sorti de la t&#234;te de Jane, que rien n'&#233;tait vrai, elle aurait ferm&#233; son cahier apr&#232;s avoir donn&#233;, en les passant par la fen&#234;tre, les restes de sa collation, aux mendiants l&#233;preux vivant reclus sur le fleuve.
&lt;p&gt;Ce matin de 14 juillet sans fanfare ni trompettes, je reprends une autre liste d'hier, r&#233;v&#233;l&#233;e par le hasard, je constate que les mots se sont lib&#233;r&#233;s de leur origine, je l'ai quasiment oubli&#233;e et j'attribue sans peine les sept mots &#224; peine modifi&#233;s aux &lt;i&gt;sept familles qui dans le village ont fait souche&lt;/i&gt;. La situation ensuite s'&#233;crit d'elle-m&#234;me, les noms affluent et organisent les tiraillements entre celles et ceux qui les portent. &#192; la fin de ce court passage, ne lirait-on pas plus avant l'histoire des trois s&#339;urs : Radegonde la noy&#233;e, Ad&#233;la&#239;de la sorci&#232;re et Sylvestre, partie avec le cirque ? Et pourquoi le facteur n'a-t-il pas de nom ? J'aime aussi l'id&#233;e que par les noms pourraient se dessiner peu &#224; peu la g&#233;ographie du village, sa topographie entre un grand tournant, une vall&#233;e &#233;troite et une falaise qui la surplombe, le grand champ plat et la rivi&#232;re, l'impasse et le passage des Bourgeons et bien s&#251;r la Poste&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. Jane ouvre la porte... &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jane ouvre la porte, &#224; un livreur, &#224; un livreur, &#224; un livreur, &#224; un livreur, &#224; un livreur, &#224; un livreur, &#224; un livreur, &#224; elle-m&#234;me, &#224; elle-m&#234;me, &#224; dix amis.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un coup de fil, la voix du gardien, un vieil homme ralenti, mais solide encore, sur qui on bute apr&#232;s minuit, dormant sur le lit qu'il tire contre le porte coch&#232;re, quelques mots &#233;chang&#233;s avec Jane, il laisse un jeune livreur monter, coup de sonnette, elle lui montre o&#249; poser le gros sac, l&#224; dans le coin, elle lui donne un petit billet. Il est parti. Elle va nourrir les oiseaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La porte en bois verni, solide, cossue, plusieurs verrous et une chaine de s&#233;curit&#233; : m&#234;me au huiti&#232;me &#233;tage de l'immeuble gard&#233;, elle ne fait pas n'importe quoi. Le gardien, dans le hall filtre les entr&#233;es et l'appartement en hauteur est un lieu s&#251;r, mais rien n'emp&#234;che &#8211; si l'id&#233;e leur venait &#8211; un des tailleurs travaillant dans les &#233;tages du bas, un des clients venus pour l'essayage, de tenter de forcer son entr&#233;e : il faudrait des heures avant quelqu'un s'en inqui&#232;te. Elle pose la main sur la poign&#233;e et attend le signal de la sonnette, ouvre, le corps cach&#233; derri&#232;re le battant, la t&#234;te pass&#233;e au-dehors, r&#233;cup&#232;re le sac de vrac, tend un billet d'une livre &#233;gyptienne, sourit et repousse la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livreur est annonc&#233;, elle &#233;coute &#224; travers la porte le lourd m&#233;canisme de l'ascenseur, d'ici une ou deux minutes elle aura sa livraison, elle pourra ouvrir le sac, le transvaser dans des boites avant de verser sur le plateau une bonne ration de graines, elle s'est laiss&#233; surprendre par la fin du stock, les oiseaux ne s'approchent plus de la fen&#234;tre. Elle tourne la clef d&#232;s l'arr&#234;t de l'ascenseur, d'un geste de t&#234;te et de main, elle indique o&#249; poser le sac, donne une petite r&#233;tribution et souhaite la bonne journ&#233;e. Le gar&#231;on tourne d&#233;j&#224; les talons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bouteilles d'eau, un des hommes de l'entourage du gardien qui profitent de l'ombre du porche, du r&#233;chaud, pour un th&#233; dont ils gardent des feuilles roul&#233;es emball&#233;es au fond de leur poche et qu' ils infusent dans des tasses sirot&#233;es avec lenteur, cigarette allum&#233;e, debout en travers de la porte coch&#232;re dont ils s'&#233;cartent pour vous laisser passer, les lui apportent, elle les attendait. Elle remercie, mais c'est &#224; un autre livreur qu'elle souhaite ouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au huiti&#232;me &#233;tage, parmi les quatre portes, la sienne en face, un peu &#224; gauche de l'ascenseur. La cabine arrive dans les hauteurs en hoquet et &#224; des allures variables au fil des &#233;tages nettoy&#233;s sommairement, des paliers ouverts sur les ateliers o&#249; l'on coud des vestes et des chemises. Sur son seuil, un homme jeune encore, un enfant, tient dans ses bras un gros sac de graines, il le pose &#224; gauche de l'entr&#233;e contre le radiateur, jette un &#339;il au couloir bien tenu. Jane se d&#233;p&#234;che de le faire partir en lui proposant une livre sortie d'un porte-monnaie bourr&#233; de petits billets. Et d&#233;j&#224; le tour de clef.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se l&#232;ve comme chaque matin, ablutions, mains, poignets, coudes, plusieurs fois, puis le visage plusieurs fois, le petit tapis vers l'Est &#224; l'instant o&#249; le chant de l'homme traverse la rue et entre par la fen&#234;tre entrouverte, un moment uniquement pour elle, elle y prend la force du jour qui arrive, et salue ses chers fant&#244;mes. Tout &#224; l'heure, ils tourneront dans le ciel blanc, palpitants dans les corps l&#233;gers des oiseaux &#224; l'esprit batailleur et pugnace. Il n'y a plus de graines depuis avant-hier, mais le livreur va passer, elle lui ouvrira la porte, et ses chers oiseaux la rejoindront d'un coup d'aile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sac a un tout petit trou, attention de ne pas en r&#233;pandre le contenu partout, une bonne poign&#233;e s'est &#233;chapp&#233;e quand le gar&#231;on lui a mis dans les mains, le sac malcommode, la porte ouverte sur lui vite ferm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pincement au moment de tourner la clef, le geste doit &#234;tre &#224; la fois ferme et direct, sans trop de force, &#224; l'endroit juste de l'enfoncement et le m&#233;canisme joue jusqu'au bout. Elle remonte, un sac dans les bras &#8211; le livreur a refus&#233; de prendre l'ascenseur. Il l'attendait dans l'entr&#233;e o&#249; vit le gardien, un lit qu'il installe, un r&#233;chaud dans le cagibi, un robinet o&#249; coule un filet d'eau, des bonjours et des souhaits de longue vie. La clef se laisse faire et Jane s'enferme d'un tour de verrou, vite elle ouvre le sac, press&#233;e de nourrir les oiseaux qui en vol circulaire ne tarderont pas &#224; venir jusqu'&#224; elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dedans, du bois blond s'accommode avec la couleur du couloir, tableau abstrait parmi les peintures accroch&#233;es aux murs, surface reposante entre les repr&#233;sentations plus ou moins figuratives, toutes sign&#233;es des amis peintres, une collection que Jane d&#233;poussi&#232;re avec soin, un visage, une &#233;chapp&#233;e sur le d&#233;sert ou une calligraphie. &#192; l'ext&#233;rieur, le panneau de bois est brut, sombre. Le gardien, &#224; sa demande, y passe un linge mouill&#233; pour en enlever les traces incrust&#233;es, mais rien n'y fait, la surface reste brun&#226;tre, &#224; peine plus propre que celles des voisins. Elle franchit trois fois par jour la fronti&#232;re &#233;tanche entre son int&#233;rieur suspendu et la ville bruyante.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ouvrir &#224; 10 amis &#8212; variation supprim&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jane ouvre la porte &#224; un oiseau, &#224; un livreur, &#224; sa meilleure amie, au journaliste, &#224; l'homme du Delta, &#224; sa femme, au professeur, &#224; l'amie de la banlieue sud, &#224; l'assistant, aux amis fran&#231;ais. Le gardien lui tient la porte.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une oiselle sans exp&#233;rience franchit la fen&#234;tre, entre chez Jane, fait le tour au-dessus des commodes, du canap&#233; et de la table, dans le couloir elle va et vient en poussant des cris brefs, donne des coups d'ailes contre les murs. En face de la porte, la fen&#234;tre donne dans la cour, l'oiseau rep&#232;re cette issue, bouscule un personnage en terre cuite &#8211;- un berger debout appuy&#233; sur un b&#226;ton &#8211;- puis elle tire fort ses ailes jusqu'au ciel qu'on voit par-dessus les toits. Encore un pack d'eau &#224; monter, il le fait volontiers, elle est bien gentille l&#224;-haut et donne toujours une petite aum&#244;ne, pas grand-chose, de quoi rouler une cigarette. L'ascenseur se tra&#238;ne jusqu'au huiti&#232;me &#233;tage, elle se d&#233;cide &#224; lui ouvrir, tout va vite, le pack d'eau, un deuxi&#232;me, le billet et c'est d&#233;j&#224; fini. Najwa arrive en d&#233;but d'apr&#232;s-midi, elle entre en disant &lt;i&gt;C'est moi&lt;/i&gt;, comme une s&#339;ur plus jeune, elle sera au fond de la cuisine &#224; terminer les petites tomates farcies au fromage doux quand les autres arriveront. L'ami de toujours, un journaliste notoire, sonne tr&#232;s fort, tr&#232;s tard, la bouteille entre en-avant de lui, il doit dire quelque chose comme &lt;i&gt;Tiens, petite ch&#233;rie, j'apporte de quoi rendre plus gaie ta soir&#233;e&lt;/i&gt;, un grand rire dans la bouche puis pendant qu'elle pousse la porte derri&#232;re lui : &lt;i&gt;Alors les amis fran&#231;ais, ils sont l&#224; ?&lt;/i&gt;. Depuis leur ville du Delta, &#224; 100 km, ils auraient d&#251; mettre une heure, mais c'est samedi et &#231;a a pris un temps fou, ils se sont gar&#233;s et on finit en m&#233;tro, ce n'est pas rien, mais ils vont rire, ils seront dans une ambiance amicale et libre, c&#244;toieront des personnes importantes de la capitale. Pour l'instant, ils se signalent au gardien qui appelle pour pr&#233;venir de leur ouvrir. Le vieux professeur accompagn&#233; de son assistant a du mal &#224; marcher, arriv&#233; le premier, il s'en va d&#233;j&#224; ! Les adieux sont pr&#233;cis, fait de multiples formules, de civilit&#233;s, il est honor&#233; de cette invitation qu'il a honor&#233; de sa pr&#233;sence. Quand les aurevoirs se terminent, il passe la porte, il est parti. Dounia ne peut pas les rejoindre : on lui t&#233;l&#233;phone. On se passe l'appareil, la barri&#232;re des langues et la distance oblige &#224; rester sur deux ou trois mots simples &lt;i&gt;amie, ch&#232;re amie, &#224; bient&#244;t, merci, encore merci&lt;/i&gt;. La porte claque derri&#232;re le professeur. Dans l'ascenseur, la fatigue du vieil homme se fait sentir. Le bras que lui offre l'assistant, est un appui pr&#233;cieux, un peu en arri&#232;re, il se tient pr&#234;t &#224; le rattraper. A chaque sortie il se dit &lt;i&gt;C'est la derni&#232;re&lt;/i&gt;, les r&#233;sultats sanguins sont mauvais. Mais ce soir, le professeur a donn&#233; le change, r&#233;cit&#233; par c&#339;ur des textes imm&#233;moriaux, l'attention adoucie au son de la voix de Najwa, il lui a envoy&#233; un de ces fameux clins d'&#339;il. Le professeur et lui ont pleinement profit&#233; du d&#238;ner, Jane est bonne cuisini&#232;re, ils aiment venir chez elle. Les deux Fran&#231;ais partent &#224; la fin de la nuit, au petit matin. Jane donnera, derri&#232;re eux, un tour de clef, le gardien sera encore allong&#233; en travers du porche, sur le sommier qui lui sert de lit, la porti&#232;re du taxi ne tardera pas &#224; claquer : il y aura d&#233;j&#224; trois portes pour les s&#233;parer. Avant qu'ils ne descendent, elle propose un caf&#233;. Elle sort vers midi, reviendra vers 15 h, puis ressortira &#224; 17 h pour aller travailler et ne pas rentrer avant 21 h : une belle femme seule et refusant les beaux gar&#231;ons qui viennent lui rendre visite, ils en rient parfois ensemble, quand le gardien le lui fait remarquer tout en ouvrant la porte de l'ascenseur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jane pose un gant sur son front, ouvre la porte, pr&#233;pare le caf&#233;, &#233;ventre un sac de graines, verse le caf&#233;, tire sur la corde des oiseaux, utilise la salle de bain, bascule la fen&#234;tre, commande et annule un taxi, &#233;crit.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les jours maudits, rien n'y fait, ni les cachets, ni le th&#233;. Apr&#232;s la pri&#232;re dans le noir, elle pose sur son front un gant de toilette imbib&#233; d'eau du frigo &#8211;- de l'eau de bouteille &#8211;- la fra&#238;cheur coule sur ses tempes. Le nez contre l'&#339;illeton, elle discute avec le gars dehors, elle reste m&#233;fiante &#8211;- elle a de l'argent et des bijoux &#8211;- la clef gripp&#233;e tourne apr&#232;s avoir but&#233; &#224; l'endroit habituel, le jeune livreur se d&#233;barrasse du sac qu'il a mont&#233; au huiti&#232;me &#233;tage, incr&#233;dule &#224; l'id&#233;e qu'on d&#233;pense pour des oiseaux, il cache au fond de sa poche un billet terne, salut et descend en courant. Le robinet de la cuisine, ne jamais y boire, constamment jongler entre cette eau de lavage, grossi&#232;re et peu fiable et l'eau de bouteille, pour le th&#233;, le caf&#233;, les cuissons. Elle manie le robinet et la bouteille, la bouteille et le robinet, ses mains dansent, ouvrant, fermant, posant, versant, une attention constante &#224; l'eau. Pourtant, la qualit&#233; de l'eau de bouteille ne cesse de baisser. Une cuill&#232;re de poudre par tasse, une pour rien, dans l'eau froide, petite montagne de poudre qui se d&#233;lite lentement et peu &#224; peu descend dans l'eau, alors seulement donner un coup de cuill&#232;re, dans les deux sens, sans faire d&#233;border, et le feu doux fait le reste. Quand le liquide bout, arr&#234;ter et attendre un peu, verser d'un geste de poignet, les doigts ferm&#233;s sur le manche, laisser poser le marc avant de boire. Avec une paire de ciseaux, elle &#233;ventre le sac au-dessus d'une boite large puis avec le reste, elle remplit aussi la boite &#224; bec verseur qu'elle utilise tous les jours, elle pousse la r&#233;serve sous le rideau d'un rangement, dans le coin de la cuisine, la boite verseuse dans une main, la tasse dans l'autre, elle va &#224; la fen&#234;tre, les petits anges l'attendent et lui en veulent quand elle manque une distribution. Les chambranles ench&#226;ss&#233;s dans des murs &#224; une date largement oubli&#233;e tiennent par miracle, ils auraient besoin d'&#234;tre chang&#233;s, pas seulement sur le pignon, mais dans tout l'appartement, tout l'&#233;tage, tout l'immeuble, les vitres cassent parfois, si un coup de vent les tape un peu fort. La planche du plateau se tire par une corde nou&#233;e, pass&#233;e dans une poulie, un ancien syst&#232;me qui a servi &#224; &#233;tendre le linge qu'elle pivote vers elle pour y verser les graines, avant de l'&#233;loigner d'un coup balanc&#233;, une main sur la corde, l'autre sur le plateau, elle effectue la man&#339;uvre. D&#233;j&#224;, le vol des oiseaux se rapproche. Jane tire les volets de fer une fois les oiseaux nourris, puis elle bascule la partie mobile de la fen&#234;tre mont&#233;e sur des rails doubles coulissant l'un dans l'autre, elle laisse entrer l'air gris et le bruit familier de la rue qu'elle n'entend plus. Passage &#224; la salle de bain, la douchette froide dirig&#233;e vers son intimit&#233;, une fa&#231;on un peu frustre, rafraichissante, mais peu pratique, un m&#233;lange de bonne id&#233;e et de p&#233;nurie, de d&#233;brouillardise et de stup&#233;faction. Taxi de compagnie, Uber, chauffeur ind&#233;pendant, peu importe, elle est press&#233;e, elle appelle, n&#233;gocie, retient, peste contre celui qui n'arrive pas assez vite, v&#233;rifie qu'il a compris, annule, et recommence. Dans l'incessant mouvement de la ville, elle ne veut pas entendre parler du m&#233;tro en construction depuis 3 ans avec arr&#234;t &#224; Zamalek. &#199;a serait comment Le Caire, sans la libert&#233; de sauter, seule, &#224; chaque instant, dans une voiture en maraude. Assise &#224; une place convoit&#233;e aupr&#232;s d'une fen&#234;tre du restaurant pos&#233; sur le bras du Nil, en dessous de la Corniche, les narines ouvertes, les yeux ferm&#233;s, l'air qui entre et sort, frais courant d'air &#224; cette heure d'avant-midi, un caff&#232; latte &#224; refroidir, la main sur le stylo, le poignet pos&#233; sur le carnet, les mots viennent du clapotis de la berge.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : une premi&#232;re exp&#233;rimentation, qui me fait une langue d&#233;cal&#233;e, un peu fofolle, les paroles qu'on entendrait en apercevant des gestes simples, c'est #5 Delirium tr&#232;s mince, pas loin, l&#224; en dessous. Mais il y a Rapha&#235;le Bezin et ses fausses vraies sc&#232;nes de film : une main qui bouge, une m&#232;che qu'on attache, un gros plan sur une bouche&#8230; Je pense &#224; Chantal Akerman, quand Delphine Seyrig est &lt;i&gt;Jeanne Dielman&lt;/i&gt;, femme appliqu&#233;e &#224; tout ce qu'elle fait, m&#234;me se prostituer, film&#233;e seulement dans son appartement ; il y a aussi le premier court-m&#233;trage que Chantal Akerman interpr&#232;te elle-m&#234;me : &lt;i&gt;Saute la Ville&lt;/i&gt;, tout y est, la folie et la raison, l'appartement et l'ascenseur (&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=OnOixcVRx24&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;on peut le regarder l&#224;&lt;/a&gt;). Et si Jane jouait &#224; &#231;a ? Trois s&#233;ries au brouillon, 30 fragments de quelques lignes : 10 fois le m&#234;me geste : ouvrir la porte, puis 10 gestes diff&#233;rents de Jane, et enfin 10 gestes faits par d'autres quand elle ouvre la porte. Puis ce matin, Vincent Francey, pendant la visio-rencontre, est interpell&#233; sur une &#233;criture de gestes encha&#238;n&#233;s, le texte long instaurant la fiction : il me vient l'envie d'essayer, les fragments &#233;crits sans id&#233;es de suite peuvent-ils devenir des blocs compacts. Et c'est ce que vous avez lu : les 10 fois de porte ouverte, qui ont gard&#233; la forme de fragments -&#8211; qui b&#233;gaient : un homme, une femme, un &#233;change rapide&#8230; Quand les 10 gestes autour de la porte sont devenus une sorte de folle journ&#233;e, dont l'assemblage donne chair aux personnages, avec plus d'&#233;paisseur, une envie de les revoir. Quant aux 10 gestes de Jane qui instaurent une continuit&#233; dans sa vie fragment&#233;e&#8230; leur lecture/&#233;criture me dit que des portes s'ouvrent parce que ce n'est pas grave qu'elles puissent aussi se fermer.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. d&#233;lirium tr&#232;s mince&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tu vois Ch&#233;rie, j'agis pour la plan&#232;te. Il nous faut cultiver nos l&#233;gumes. C'est un tube au fond duquel il se trouve un nectar, sa fleur est mono-p&#233;tale, un genre de capucine. Voil&#224; bien l'illusion, &#234;tre solitaire derri&#232;re un &#233;cran et se passer de ville. On aurait pu vous offrir n'importe quel jardin, tout d&#233;pend de ce qui vous fait r&#234;ver. Le manuel de Chasse et de P&#234;che &#224; l'usage des filles, c'est tout ce que tu as emmen&#233; ? Il faisait super beau, mais je n'avais pas les bonnes chaussures. Vous pensez que je divague, non et oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous avez loup&#233; son concert en direct, pas de panique. On a du bol et pour le moment, on en a foutrement besoin. Collecter les r&#234;ves de chacun, les archiver, les copier dans des livres, et &#231;a circule. Pendant 55 jours, mes voisines ont &#233;cout&#233; la musique en prenant le temps, le support id&#233;al pour la r&#234;verie, avec boucles &#233;th&#233;r&#233;es et m&#233;lodies qui s'&#233;tirent. On garde le stratag&#232;me, on joue tout, une fois, les instrus coll&#233;es au micro et s'il faut, on recommence. Ce disque s'&#233;coute comme on lirait des lettres venues de loin, la bande son d'une sombre nuit, d'un pays o&#249; on n'arrive jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Crame, crame une cigarette. Et toi, passe-moi une fumer-tue. C'est mon Zippo, il s'appelle revient, c'est mon Dad , j'ai plus que &#231;a. Faut acheter une recharge de liquide adapt&#233; dans un bureau de tabac. Les allumettes su&#233;doises, on l'a lu trois fois, et apr&#232;s, il est pass&#233; aux noisettes. Au singulier, c'est du Tchekhov, M&#244;sieur, une affaire criminelle qui vire au Vaudeville. Des allumettes ? Plus personne ne fume, alors des allumettes. Petites tiges de bois destin&#233;es &#224; cr&#233;er une flamme par friction, c'est tout moi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article n'a pas &#233;t&#233; &#233;crit sur un smartphone. Vise mon carnet, en pure peau de ch&#232;vre et le papier, de l'ortie brute. Comme &#231;a, il para&#238;t grand, mais au moins y'a de la place pour tout noter. Un dans chaque pi&#232;ce, et on note tout, &#231;a fait lourd non ? L&#224; je m'en sers d'agenda aussi, il suffit de noter la date en avance. J'en ai un et dedans je garde tout, tous les billets de tout, je les colle par la fin, quand les pages et les billets se rencontrent, il est fini. C'est bon pour la m&#233;ditation, surtout ceux lign&#233;s avec une couverture noire. On y perd un temps fou, mais deux ou trois ans apr&#232;s on s'&#233;tonne de ce qu'on retrouve et on en fait toute une histoire.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : pas un mot de moi, ou presque dans ce texte : la vid&#233;o puis le film de Rapha&#235;lle Bezin, les montages, les coupes, les reconditionnements, les &#233;tiquettes des meubles avec l'ann&#233;e et titre, g&#233;nial indeed, je prends le canard le plus proche, &lt;i&gt;Sin&#233; Hebdo&lt;/i&gt;, on ne se refait pas, et je vole, coupe, ajoute, ce sont les deux premiers paragraphes, puis envie d'essayer la cigarette qu'on allume, encore un ? incursion chez M&#233;diapart et vrai article qui commence par &lt;i&gt;Cet article n'a pas &#233;t&#233; &#233;crit&#8230;&lt;/i&gt;, on a fait le tour non ? &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;4. Uccelli, empreinte de rien &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jane roucoule, vocalise, roule sa langue humide dans sa bouche arrondie, langue l&#233;ch&#233;e dans le doux de ses joues arrondies de chair douce, la bouche ronde humide de salive liquide, humide de salive au fond de sa gorge humide, m&#234;l&#233;e de sons mouill&#233;s et de mouille de bouche, Jane chante du langage mouill&#233; allong&#233; dilu&#233; dans la bouche arrondie, les l&#232;vres mobiles roulent une mouillure liquide longue longue et roucoule une syllabe qui vibre allong&#233;e de long silence, syllabe longue vibr&#233;e au passage d'une lune clin d'&#339;il dans le ciel blanc, &#224; peine visible, cil de lune blanche laiteuse dans le ciel, l&#224;, o&#249; roule dedans, dans la bouche humide, le long de la chair lisse des joues &#224; la douceur d'&#233;ponge, la chair gorg&#233;e de liquide fertile du flux d'une salive fluide circulante, liquide sur la langue, sous la langue, dans les caches de la bouche, le &lt;i&gt;ou&lt;/i&gt; long et roul&#233; dans le mouill&#233; de la lettre adoucie, Jane roucoule appelle vocalise roule des &lt;i&gt;rr rr&lt;/i&gt; tr&#232;s doux, un appel aux oiseaux du ciel, &#224; leur vol loin d'elle, elle amplifie la longue langue la lib&#232;re de la bouche la vocalise, l'envoie au plus loin d'elle vers eux, emplum&#233;s, l&#233;gers de plumes aux ailes agiles, o&#249; longent-ils les corniches, o&#249; voient-ils les moulures en taille douce, o&#249; sont-ils &#224; voler de lieu en lieu, volant en vol arrondi, en variation circulaire, oiseaux au loin, Jane les appelle, elle veut pr&#232;s d'elle leurs plumes lisses, le rond de leurs cous, le doux de leur yeux, volant au-dessus de la ville, ils se posent &#224; la limite des corniches, sur les linteaux d&#233;labr&#233;s des immeubles, se faufilent sous les consoles, &#233;chappant au chaud de l'heure chaude, se roucoulent de l'un &#224; l'autre des messages doux de liens et d'ensemble, le vol se l&#232;ve, cercle en spirale de leurs ailes, ensemble vers le plus haut du ciel, s&#339;urs oiselles, petit animal proche d'un petit animal, faim animal au creux d'elles, avides, chair affam&#233;e de naissance, Jane offre &#224; la plus faible, une vie plus longue, nourrie d'aliments nourrissants, l'insu d'un peu de vie &#233;chang&#233; contre un froufrou de plumes et un reflet de lumi&#232;re, une t&#226;che de moire dans le creux du cou, l&#224; o&#249; le jabot se gonfle quand elles roucoulent et se bousculent dans le frou d'une aile contre une aile, la spirale descend du ciel, elles sont l&#224; &#224; descendre en longs virages, elles glissent vers elle, Jane, leur douce amie, elle dit &lt;i&gt;L&#224;&lt;/i&gt;, elle roule dans son palais un nouvel appel, dans la bouche une nouvelle barcarolle de &lt;i&gt;rrou rrou&lt;/i&gt;, et vole vole vole, les &#226;mes douces de plumes, l&#233;g&#232;res dans la turbulence, le long du courant d'air o&#249; elles appuient leurs ailes, dans l'alliance elles oscillent d'un bord du ciel &#224; un bord du ciel, semblent s'&#233;loigner, virent sur l'appui de l'air, soumises au r&#233;gal de l'offrande de Jane, offerte &#224; leur d&#233;sir, &#224; leur faim, toujours un peu de crainte, sauvages petites choses fragiles, Jane chante pour elles, pour les ailes et les plumes, un chant languide offert au reflet dor&#233; de leur cou, l'ombre l&#233;g&#232;re de leur yeux, une vocalise divine et les oiseaux de l'arche se posent, oubliant la paix de leur vol, les petits &#234;tre se bousculent sur la margelle, la faim profonde des corps sauvages n&#233;s affam&#233;s, mendiant l'aum&#244;ne d'un peu de vie, Jane chante pour eux, ses revenants, ses fant&#244;mes ch&#233;ris, ses passagers de l'air, les oiseaux libre du ciel d'Egypte&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jane veut les oiseaux, les r&#233;clame avec force, elle veut, devant elle, les oiseaux, qu'ils arr&#234;tent de dispara&#238;tre, et qu'ils arrivent vite, de loin, rapide vol en spirale de vie, rapide descente vers elle, qu'ils se chamaillent un peu, se g&#234;nent et se bousculent, qu'ils d&#233;vorent &#224; plein bec les nourritures d'oiseaux qu'elle leur jette, elle les attire avec sa langue, elle psalmodie, imite leur cri roul&#233;, leur concocte un pi&#232;ge sonore, &#224; tout prix qu'ils soient l&#224;, son ventre vibre de sons graves qui roulent, rocaillent, cascadent, chuintent et enfin s'&#233;chappent, elle pince sa langue, une langue dure qui butte sur ses dents et &#231;a claque, sec, claque des bruits d'oiseaux en attente, bruits d'amour pour oiseaux depuis le corps de Jane, de l'int&#233;rieur d'elle, un appel aux b&#234;tes, les attirer, les faire venir, leur faire savoir qu'ici la fen&#234;tre s'ouvre, accueillir la querelle des becs avide &#8211; les graines sont &#224; vous, plongez, mangez, mangez, b&#233;quetez, avalez, elles sont v&#244;tres, l&#224; pour vous, &#224; coup d'ailes rapides approchez, posez vos pattes, grattez, piquez la meilleure de toutes, et puis une autre et une autre, offrez &#224; l'air un carnaval de plumes, effarouchez les plus jeunes d'entre vous, que vos corps se bousculent &#8211; Jane trouve la force dans le vif de leur faim, elle y puise ce qui lui manque, la franche &#233;nergie, le d&#233;sir d'atteindre, de survivre, elle y puise l'exemple, le d&#233;sir de vivre, soudain ils viennent, heurtent la lune en croissant, repartent de l'autre c&#244;t&#233; du ciel, et reviennent &#224; l'assaut de la fen&#234;tre, de la grande plaque de fer o&#249; Jane &#233;tale, plus que de raison, pour mieux voir leurs corps press&#233;s de manger, des graines brunes aux odeurs fortes, ils en sont friands, ils se battent pour cette pitance, brusques, ils prennent appui, soul&#232;vent leur corps et le posent &#224; nouveau, rotation bruyante, mimique d'envol avec effets de plumes, Jane attrape la plaque, la plaque tient par des cordes, elle oscille, branle, chavire, Jane la retient, la cale, elle en a l'habitude, elle connait le syst&#232;me, elle adopte les oiseaux, elle le fait depuis toujours, elle les veut pour elle, cherche &#224; capturer l'ombre, la trace de leur corps, le peu en travers du ciel vide, obs&#233;d&#233;e par l'empreinte de rien &#8211; comme eux n'&#234;tre qu'un trait, une ligne sombre, une disparition &#8211; les apprivoiser, les attirer, et les faire venir, exiger le retour, et encore, et toujours, r&#233;pandre les nourritures, instaurer &#224; coup de graines et de cris, l'&#233;change in&#233;gal &#224; tenter d'en faire des b&#234;tes d&#233;pendantes, mais Jane se sait en manque de vie, en grave n&#233;cessit&#233; d'absorber les vivaces &#233;nergies des b&#234;tes l&#233;g&#232;res, de leur dire le secret, celui des disparus incarn&#233;s dans leurs corps d'oiseaux, leurs squelettes d'os creux, la masse de leur plume, ils sont les disparus, les revenants, ceux qui l'enragent de l'avoir laiss&#233;e derri&#232;re eux lors de d&#233;parts h&#226;tifs, injustes, obs&#233;dants, partis vivre ailleurs leurs amours, sans elle, laiss&#233;e seule en haut du building autrefois de haut rang, o&#249; chaque recoin porte leur trace, aux oiseaux, elle explique, envout&#233;e, qu'eux savent qu'elle n'est pas seule, seulement solitaire, avec eux, les gardiens, qui tournent, montent et descendent et la visitent, les oiseaux sauvage du Caire&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : parlant anglais couramment l'id&#233;e de Gardner me va, j'ai envie de l'exp&#233;rience adoucie endurcie, de la tentative d'une langue qui coule et d'une autre qui cogne, et arrive ce que je cherche depuis un moment : le roulement des r&#233;p&#233;titions &#8211;- elles sont l&#224;, c'est tout. Je ne censure pas, laisse faire la variation, si &#231;a coule ou si &#231;a cogne.
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;3. temps blanc&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4918&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;version longue&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avec la force dont seule la fin de l'enfance est capable, aucun mouvement, du silence et de l'immobile, paupi&#232;res serr&#233;es sur un peu de noir, mains pos&#233;es sur le torse, doigts rel&#226;ch&#233;s, une joue renvers&#233;e vers l'oreiller : rien ne bouge. Un peu d'air, entre le nez et la bouche, le sang pulse &#224; peine, un battement dans la gorge, un imperceptible &#233;cho au creux du ventre, le dos bien &#224; plat, sans tension, les jambes entrelac&#233;es, un pied appuy&#233; sur l'autre, le corps clou&#233;, allong&#233;e comme absente, elle est plong&#233;e dans une catatonie qui ne laisse rien voir de l'instant o&#249; elle projette sa volont&#233; &#224; gauche du lit, vers la fen&#234;tre -&#8211; la porte-fen&#234;tre, pour &#234;tre pr&#233;cise &#8211;- au premier &#233;tage de la tour, avec vue sur le boulevard qui va finir de se perdre, en haut de la colline, &#224; l'or&#233;e de champs en jach&#232;re, de friches, de jardins abandonn&#233;s, des petits passages rendus &#224; la v&#233;g&#233;tation &#8211;- dans quelques ann&#233;es une autoroute sera construite un peu plus haut. Dans sa position de gisante, comment savoir que son esprit vagabonde parmi les figuiers, les ch&#234;nes et les pins parasols, ou qu'elle ramasse des bouquets de fleurs des champs en bordure de murs, seule en balade, ou comme maintenant avec une amie, &#224; partager un jeu simple : &#233;crire &#224; la craie, sur l'&#233;corce des arbres, l'initiale d'un amoureux &#8211;- elles n'en ont qu'un pour deux, et se le partagent en riant de bon c&#339;ur &#8211;- un &#233;clat sonore, l'espace d'un instant. Parfois, elles prennent &#224; l'oppos&#233; des anciennes fermes, longent une petite route, et rejoignent la for&#234;t, vers la chapelle, elles m&#233;langent les mots des cantiques et le nom des arbres, les initiales et le go&#251;ter, elles ramassent trois branches, une libert&#233; sauvage les pousse &#224; danser comme deux jeunes b&#234;tes. Chaque matin, elle suit le boulevard vers le bas du vallon, quitte le quartier en se faufilant sous le pont du chemin de fer o&#249; les voitures se croisent avec peine, elle attend, avec une petite troupe, le car de ramassage qui roule vers les pr&#233;fabriqu&#233;s du coll&#232;ge, install&#233;s dans un terrain vague, en face des larges grilles du lyc&#233;e. Elle y c&#244;toie les grands &#233;l&#232;ves, le temps de faire semblant de se perdre dans les cours entre les b&#226;timents, quand elle se rend, avec les autres filles -&#8211; une bande d&#233;lur&#233;es de bagarreuses qui chahutent et se font rappeler &#224; l'ordre &#8211;- excit&#233;es du privil&#232;ge de circuler, d'entrer et sortir pour rejoindre les baraquements transform&#233;s en salles de classes, au r&#233;fectoire qui leur est r&#233;serv&#233;. Elles ne savent rien de ce coin de la ville, mis &#224; part les va-et-vient sous faible surveillance, les feux de circulation et les passages pi&#233;tons qui changent sans cesse au gr&#233; de la transformation du carrefour, les grilles du lyc&#233;e et la large all&#233;e de platanes qui conduit, en pente marqu&#233;e, aux b&#226;timents de la cantine, &#224; l'amphi de la chorale, la salle du groupe de discussion. Le nom du quartier ? Saint-Loup, peut-&#234;tre. Si l'envie lui prend, apr&#232;s la voie ferr&#233;e, elle part de l'autre c&#244;t&#233;, quitte la Pomme pour la vraie ville, les maisons basses du vieux village remplac&#233;es par des bordures d'usine, quelques immeubles gris, puis le cimeti&#232;re pendant un bon kilom&#232;tre, la rang&#233;e d'arbres par-dessus le mur de pierre cachant, &#224; peine visible, les hauts tombeaux des familles c&#233;l&#232;bres. Elle passe devant l'entr&#233;e principale, le cimeti&#232;re finit de se fondre dans quelques hangars puis ce sont des maisons &#224; &#233;tages, petits immeubles, et sans pr&#233;venir, la rue &#233;troite d&#233;bouche sur un carrefour, noy&#233; de bruits et de circulation, &#233;cras&#233; par le chantier de l'immense h&#244;pital qui le domine. Elle parcourt les rues qui rejoignent Noailles, &#233;vite la biblioth&#232;que qu'elle ne fr&#233;quentera plus &#8211;- elle a rendu les derniers livres avant de partir &#8211; elle s'attarde &#224; l'enseigne Aux Dames de France, les rayons de No&#235;l plein de lumi&#232;res et de jouets, l'&#233;tage du pr&#234;t-&#224;-porter, le manteau &#233;cossais en laine poilue, dont elle se laisse dire &lt;i&gt;il vous va parfaitement&lt;/i&gt;, pendu &#224; pr&#233;sent dans le placard. &#192; la sortie du d&#233;dale des vieilles rues, les avenues plus larges, ouvrent sur le port, sa rade profonde, son anse bord&#233;e de falaises presque ferm&#233;e, qui tourne au loin. Sur l'eau noircie de traces d'huile, les bateaux de p&#234;cheurs se balancent, quand sur le quai, leurs femmes, les bras nus, proposent &#224; grands cris, des poissons de roche et des poulpes pos&#233;s sur de petits &#233;tals, le tablier nou&#233; dans le dos et sur le ventre, couvrant leur poitrine, long sur leurs jambes, jusqu'au ras de leurs bottes en caoutchouc. La glace fond plus vite que les femmes ne la remplacent, une eau s'en &#233;coule, &#224; la forte odeur du sang de b&#234;tes froides, grasse et poisseuse, dans laquelle elles pi&#233;tinent. Le regard de la revenante se perd parmi les rang&#233;es de bateaux de plaisance, de quelques vieux mats et de yachts brillants, la Tour du Roi Ren&#233; surveille l'entr&#233;e de la passe difficile &#224; franchir, obstacle naturel vers la haute mer et protection de la ville contre les temp&#234;tes. Dans le lit, son corps se r&#233;volte soudain et sursaute. Trop tard pour se reprendre, la fen&#234;tre redevient celle du 14&#232;me &#233;tage et la tour d'habitation a chang&#233; de pays, la ville perdue est loin &#224; nouveau. Un pr&#233;nom depuis le couloir l'incite &#224; se lever, &#224; se pr&#233;parer. Dans ses yeux, la mer s'efface, la ville s'effrite, le r&#234;ve se dissipe, il flotte dans l'air le souvenir d'une odeur iod&#233;e, sur sa joue un peu de sel finit de s&#233;cher. Ici, la neige est tomb&#233;e pendant la nuit, &#233;paisse et lourde, un brouillard laiteux flotte &#224; la hauteur du ciel, il ne fait pas froid, il fait blanc.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;version br&#232;ve&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avec la force dont seule la fin de l'enfance est capable, le corps se met en veille, au ralenti, jusqu'&#224; l'arr&#234;t du m&#233;tabolisme, il &lt;i&gt;s'&#233;vanouit tout doucement &#224; commencer par les pieds, et finissant par le sourire qui demeure quelque temps apr&#232;s que le reste a disparu&lt;/i&gt;. La ville lointaine s'offre &#224; l'&#233;trange visiteuse. Son esprit est parvenu, un peu avant sa chair, jusque dans les rues maintes fois arpent&#233;es et r&#233;agenc&#233;es dans le r&#234;ve &#233;veill&#233;. &#192; pr&#233;sent, la disparition de son corps confirme la transmigration de muscles, d'os, de sang, de ce qui coule et qui palpite, de ce qui pulse et vibre, elle a vers&#233; enti&#232;rement dans un autre plan du r&#233;el : elle y explore des chantiers, se plonge dans l'observation des ciels lav&#233;s de grands vents, traverse le passage sous des voies du train, trace les lettres de craies sur des arbres, s'abandonne &#224; l'&#233;tranget&#233; d'un boulevard sans destination. Devant le bord de mer &#224; la sortie d'une avenue elle stoppe brusquement et ne peut plus avancer. Elle est de retour dans l'emm&#234;lement de la ville, tout ce qu'elle a quitt&#233;, laiss&#233; derri&#232;re elle il y a quelques semaines, la tristesse sans rem&#232;de qui la pousse &#224; s'&#233;vader. Elle a pourtant r&#233;p&#233;t&#233; -&#8211; sans savoir le dire mieux &#8211; je ne veux pas partir, &lt;i&gt;une mani&#232;re de vivre si extraordinaire ?&lt;/i&gt;. Elle accepte son pouvoir unique et les retours vers les lointains qu'il lui procure. Avec des mots simples, elle d&#233;crit le don de translation de son corps, il s'est manifest&#233; pour la premi&#232;re fois, &#224; l'occasion d'une r&#234;verie, d'un moment d'ennui intense o&#249; tout a bascul&#233; dans la sensation de chute, comme &lt;i&gt;dans un puits d'une grande profondeur, tombe, tombe, tombe&lt;/i&gt;, vers les paysages de sa g&#233;ographie intime, lui donnant la possibilit&#233; infinie d'aller et venir d'un lieu &#224; l'autre, &#224; condition d'y avoir s&#233;journ&#233;, vraiment, au moins une fois, d'y avoir laiss&#233; la trace de son passage. Cependant assister &#224; la m&#233;tamorphose de son corps, le voir s'estomper, &#234;tre gomm&#233; et se fondre dans l'air, reste un spectacle difficile &#224; raconter encore plus &#224; admettre. Sur le vieux port, dans l'odeur un peu naus&#233;euse de l'iode, la revenante profite du moment, invisible ou presque aux yeux des passants. L&#224; o&#249; son corps s'est d&#233;fait, o&#249; elle reviendra d&#232;s qu'un certain bruit la rappellera, le silence est profond, il neige, les contours se font de plus en plus incertains, et avec la neige, il ne fait pas froid, il fait blanc.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : J'ai &#233;cout&#233; la consigne il y a trois jours, et j'ai cherch&#233;, comment refaire un voyage jusqu'&#224; la ville perdue, une ville perdue parmi d'autres mais la premi&#232;re &#224; &#234;tre tant regrett&#233;e &#8211; dans la vraie vie. Le d&#233;fi : ne pas patauger dans ce regret, y aller voir sans pathos et en revenir sans perdre les lecteurs. D'o&#249; le choix de s'approcher de la ville et de la perdre brutalement, dans la version longue et du fantastique par le voyage instantan&#233; dans la version courte. &lt;i&gt;depuis ce premier post-scriptum, j'ai repris les textes en faisant &#233;voluer la position du narrateur qui devient plus ext&#233;rieur, moins de psychologie, plus d'image pour entrer dans la sc&#232;ne &#224; d&#233;crire.&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but de cet &#233;t&#233; &lt;i&gt;Comme un roman&lt;/i&gt;, un petit croquis de la situation me permet de d&#233;finir le champ du r&#233;cit &#8211;- m&#233;thode pr&#233;cieuse &#8211;- qui m'aide &#224; me poser. Au tout d&#233;but des consignes, c'est la suggestion de Fran&#231;ois Bon, d'aller dans les textes comme dans une sc&#232;ne et non pas dans un univers sans bord, et ses gestes de mains qui, souvent, cadrent, d&#233;limitent, qui m'ont offert l'id&#233;e de dessiner l'espace des &#233;critures, cam&#233;ra fixe ou &#224; l'&#233;paule, zoom ou travelling, le texte y prend place. Il me faut y situer le narrateur de fa&#231;on claire pour rester dans la cadre de la proposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la forme courte, toutes les citations sont de Lewis Caroll dans &lt;i&gt;Alice au Pays des Merveilles&lt;/i&gt; avec quelques modifications li&#233;es au contexte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;2. ce creux dans l'eau&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Vu du quai, &#231;a n'a presque pas eu lieu. Une trace, un instant, une persistance r&#233;tinienne tout au plus &#8212; une impression de rien. Dans la perspective de la ville, une suite de ponts largement ouverts aux passages des p&#233;niches et des bateaux de croisi&#232;re s'emploie &#224; coudre les rives, all&#233;g&#233;es par les haubans de la passerelle, l&#224; o&#249; on ne sait pas dire s'il est arriv&#233; quelque chose, l&#224; o&#249; presque rien ne s'est pass&#233;, dans l'espace entre le tablier, 6 m&#232;tres au-dessus de l'eau, et la surface compacte gris-vert, presque solide, cachant les remous du fleuve. Une ligne noire &#224; peine trac&#233;e, effac&#233;e comme par un coup de gomme. S'il y a eu un son mat, dans l'air frais, la distance et les cloches qui sonnent 10 heures, ne permettent pas d'en &#234;tre s&#251;re. Une masse lourde a travers&#233; en moins d'une demi-seconde &#224; la vitesse de la chute des corps, depuis la rambarde jusqu'aux tourbillons sous la surface opaque telle une illusion, un r&#234;ve &#233;veill&#233;. Un &#233;clair, un instant vertical : l'eau, d&#233;j&#224;, est vide. La passerelle, on ne la regarde pas quand on marche le long du quai, on la voit dans le paysage, on avance et on pense &#224; l'heure, on est souvent seule ou presque &#224; cet extr&#234;me de la ville qui, un peu plus au sud, se termine en langue de terre, presqu'&#238;le conquise, l&#224; o&#249; la confluence laisse la part belle aux eaux qui se rejoignent. On longe les bords b&#226;tis sur les lieux du village n&#233;olithique et du port romain, si&#232;ge de l'expansion de la ville &#224; la conqu&#234;te des pentes, dans un esprit paisible : la rivi&#232;re est depuis longtemps dompt&#233;e et sage, la passerelle, comme une aile, y est pos&#233;e. Quelques pi&#233;tons la traversent, sortis des bureaux du quartier d'affaires ou des magasins de mode, femmes press&#233;es, marchant droits devant elles, touristes aux regards mobiles, s'assurant de ne rien manquer, parfois c'est un groupe d'&#233;tudiants en art, leurs cartons &#224; dessin sous le bras, venus croquer les fa&#231;ades Renaissance, qui s'y bousculent. On sait cet endroit de la ville, on s'y rep&#232;re mais on ne le regarde pas, on ne scrute rien, on n'observe rien, on avance sans se presser, on a le temps jusqu'&#224; 10 h 15 et le moment pr&#233;cis de poser le doigt sur la sonnette, au premier &#233;tage de l'immeuble &#233;troit, en haut d'un escalier qui tourne, b&#226;ti sur une cour minuscule &#224; peine &#233;clair&#233;e, faisant obligation de trouver la minuterie. On va, sans s'attarder, du coin de l'&#339;il on distingue &#224; peine un homme, silhouette forte, qui s'engage et dispara&#238;t entre les piles de la passerelle, r&#233;appara&#238;t, masse sombre, stoppe au milieu de la travers&#233;e, se tourne vers le sens du courant et l'enchev&#234;trement des trois ponts en aval, celui de la circulation ordinaire domin&#233; par celui, au flux incessant, de l'autoroute, cachant celui du train, un m&#233;cano de fer construit en biais, bas sur la rivi&#232;re, v&#233;ritable danger pour le trafic fluvial, &#224; cet endroit d&#233;licat o&#249; le cours d'eau s'incurve. On devine l'homme qui se penche et se baisse pour enlever, une apr&#232;s l'autre, ses chaussures, puis comme un enfant qui va se coucher, il retire ses chaussettes et les plie, avec soin. On per&#231;oit les gestes, les attitudes, ce que fait, l&#224;-bas, au milieu de la passerelle, six m&#232;tres au-dessus de l'eau, un inconnu en costume, aux pieds d&#233;chauss&#233;s, les mains pos&#233;es &#224; pr&#233;sent sur la rambarde peinte en rouge, qui se soul&#232;ve, mu par un &#233;lan des bras, arc de cercle du corps sautant plus qu'il n'enjambe, et la chute, en moins d'une demi-seconde, ombre noire &#233;vanouie, effac&#233;e sans trace, le bruit sourd couvert par un son de cloche. On a rendez-vous, il faut y aller, et laisser derri&#232;re soi ce vide, ce creux dans l'eau, &#224; peine entrevu, d&#233;j&#224; combl&#233; d'une eau nouvelle. Sur le quai, un promeneur flotte dans le nuage de vapeur de sa cigarette &#233;lectronique, un chien s'arr&#234;te et stoppe sa ma&#238;tresse. On s'&#233;tonne, une demi-heure plus tard, de discerner, venus des basses berges, les mots d'un sauveteur, adress&#233;s &#224; une forme brillante et dor&#233;e d'o&#249; &#233;merge &#224; peine un visage &lt;i&gt;Vous vouliez mourir, monsieur, l'eau est froide, vous auriez pu mourir&lt;/i&gt;, et dans la lumi&#232;re bleue tournante d'un gyrophare, de s'entendre penser &lt;i&gt;Sombre histoire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : la sc&#232;ne est complexe &#224; installer, le texte ralentit le temps, pour le fait d'une demi-seconde, selon le calcul de la vitesse de la chute des corps. Dans Pousser la langue, une chute, horizontale celle-l&#224;, d&#233;j&#224;, avait motiv&#233; l'&#233;criture du texte &#171; &#224; plusieurs points de vue &#187; et dans celui des &#171; Fen&#234;tres &#187;, le coup de gomme creusait la sc&#232;ne. On dirait &#8211;- sans pr&#233;m&#233;ditation -&#8211; que ces retours de motifs font lien. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;1. chez Jane&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'appartement de Jane est une &#238;le. Huit &#233;tages au-dessus du boulevard, Downtown. Il s'ouvre sur le ciel bleu terni, pollution de millions de voitures, chaque jour m&#234;l&#233;e &#224; celle des feux innombrables des ordures m&#233;nag&#232;res br&#251;lant n'importe o&#249; d&#232;s qu'on quitte le centre, et pourtant ciel infini et puissant par-dessus les immeubles du temps de la gloire qui tentent la survie. Jane a ouvert la fen&#234;tre, comme chaque matin, en longue robe d'int&#233;rieur, tendue sur ses pieds menus gliss&#233;s dans des mules &#224; pompons, elle roucoule, elle appelle d'une petite voix de gorge ronde et douce, les deux yeux grands ouverts, elle guette, et voil&#224; que de derri&#232;re les toits voisins, depuis l'autre c&#244;t&#233; du boulevard, &#231;a fr&#233;mit. Elle scrute, elle esp&#232;re la troupe rapide et agile, un groupe de ramiers, de fins oiseaux l&#233;gers, friands des graines livr&#233;es par sac de cinq kilos qu'elle leur destine. En rupture depuis trois jours, elle s'inqui&#232;te. Reviendront-ils, fid&#232;les comme chaque fois qu'elle appelle, n'auront-ils pas trouv&#233; une autre fen&#234;tre tout aussi g&#233;n&#233;reuse. Elle chantonne et s'excuse. Hier, ils sont pass&#233;s, mais d'un coup d'aile ont vir&#233; de bord devant le plateau vide, ils ont, dans un bruit de froissement, abandonn&#233; Jane &#224; sa tristesse. Ce matin elle a &#233;t&#233; livr&#233;e. Elle r&#233;pand les aliments sur le large plateau pos&#233; sur une planche reli&#233;e au bord de la fen&#234;tre et pousse des petits cris doux, patiente et pleine d'un espoir nouveau. En bas, la ville, encore groggy des heures creuses de la nuit, reprend ses marques, elle s'&#233;broue, les v&#233;hicules envahissent le boulevard, bloquent le carrefour et entonnent le concert que rien n'arr&#234;te - partition de klaxons d'une grande complexit&#233; - appels et r&#233;pons organis&#233;s dans un rythme al&#233;atoire de lignes improvis&#233;es, on les dirait &#224; l'&#233;coute les unes des autres, elles signent la ville. Selon l'heure, l'intensit&#233; varie, le rapport des graves et des aigus, la proportion de coups brefs et longs. On apprend &#224; les reconna&#238;tre, ces heures particuli&#232;res. Vers 19 heures, les chauffeurs de taxi nerveux de manquer une course, coinc&#233;s par les &#224;-coups de la circulation, intensifient la folle musique : rappels &#224; l'ordre des rues bond&#233;es, ils se pr&#233;viennent, s'envoient des signaux, se doublent &#224; droite, klaxonnent en modulant et se d&#233;portent aussit&#244;t, cr&#233;ant une file nouvelle sans entraver le flux, au contraire ; tout aussi bien, ils s'arr&#234;tent &#224; la sauvette pour poser ou prendre un client press&#233;, recevant par la fen&#234;tre une liasse de billets noircis qui valent si peu qu'il en faut une pleine main, &#224; moins que la transaction ne se soit conclue sur un t&#233;l&#233;phone, repartant illico se faufiler au c&#339;ur du monde de t&#244;le, de voitures d&#233;caties aux immatriculations viss&#233;es directement sur celles des pays d'Europe qui se d&#233;barrassent, ici, des vieux diesels, parfois retap&#233;s pour fonctionner au gaz, les bonbonnes viss&#233;es dans le coffre entrevues &#224; c&#244;t&#233; des valises quand le chauffeur peine &#224; leur trouver une place. Au milieu des taxis, roulent les petits bus. Ind&#233;pendants ou appartenant &#224; une compagnie : difficile de le savoir. Actifs dans le brouhaha, ils ensourdent g&#233;n&#233;reusement la ville de coups appuy&#233;s et sonores selon qu'un arr&#234;t s'annonce, ou au contraire que le bus s'en &#233;loigne, ou simplement que le chauffeur fasse signe &#224; une fille qui marche, parfois essayant de vous convaincre d'une modulation expressive et soutenue, de monter &#224; bord, et d'explorer une destination dont vous ne savez rien. Par les porti&#232;res qui restent ouvertes, des hommes jeunes, le torse en dehors, trois ou quatre corps enchev&#234;tr&#233;s, surveillent la rue, le trottoir, rient ou m&#234;me se bousculent pour attirer l'attention, celles des pi&#233;tons. Une attention sollicit&#233;e comme un jeu : si vous tournez la t&#234;te et croisez leurs regards, les &#233;clats de rires vous parviennent, et un frisson d'excitation semble les parcourir, une interjection que vous ne comprenez pas vous est adress&#233;e, et il est facile de deviner qu'elle n'est pas innocente. Le long des trottoirs, celles et ceux qui vont &#224; pied enjambent, contournent, montent des marches, des brisures, des variations de hauteur sans cause et inattendues, on se croise de pr&#232;s, les hommes d&#233;vient le moins possible de leur direction, les femmes s'adaptent, les enfants d&#232;s qu'ils savent marcher collent les jambes de leurs parents, les plus petits sont dans les bras - une poussette seraient une solution inutile, il faudrait sans cesse la porter, la soulever, forcer le passage : une exp&#233;rience dont personne ne pense &#224; la tenter. Attention aussi aux vendeurs de galettes, install&#233;s d&#232;s l'aube, l&#224;, avec des centaines de petits pains ronds et plats, en pile sur un support de plus d'un m&#232;tre de large pos&#233; &#224; quelques centim&#232;tres du sol - il ne faudrait pas faire tomber la fragile installation. Sans compter sur l'arriv&#233;e brusque d'un livreur avec une cuisson juste sortie d'un petit four de brique, une montagne de pains souffl&#233;s sur un plateau d&#233;mesur&#233;, pos&#233; sur la t&#234;te des gars aux m&#226;choires tendues par l'effort, ils cramponnent le plateau d'une main pendant que l'autre tient le guidon d'un vieux clou aux p&#233;dales bien huil&#233;es, roulant vaille que vaille pour rejoindre la vieille accroupie, attach&#233;e &#224; sa marchandise de quelques centimes : exercice d'&#233;quilibre digne d'un spectacle de cirque, exercice de force des petits m&#233;tiers qui finiront par dispara&#238;tre. Les pi&#233;tons souvent abandonnent les trottoirs, fatigu&#233;s de ces zig-zags inattendus mais constants, de ces dangers surgis d'un coin d'immeuble, ils les quittent pour marcher sur la chauss&#233;e, que ce soit un simple boulevard ou la large voie urbaine &#224; deux fois quatre ou cinq voies. Prudemment et en file, ils longent les voitures gar&#233;es, au plus pr&#232;s, ou la bordure de bric-&#224;-brac entre la rue et le trottoir, m&#233;fiants ils &#233;vitent les voitures qui les doublent ou leur font face, lestes, habitu&#233;s et sans peur. Ici le bruit est plus intense et la pollution plus perceptible, mais termin&#233; ces jeux d'&#233;paules pour ne pas se cogner &#224; qui arrive en face, assez de tr&#233;bucher d'un pied sur l'autre pour ne pas heurter un fer, d&#233;passant d'un bout de b&#233;ton pos&#233; l&#224;, fini l'&#233;cart devant ces jeunes hommes qui tout au long du boulevard, proposent un essayage de veste chic dans un des nombreux appartements-ateliers de couture o&#249; ils vous promettent la bonne affaire, vous remettant une carte avec un num&#233;ro &#224; composer pour qu'on vienne vous chercher - si un imp&#233;rieux besoin de veste vous prend, entre ici et l'offre suivante, devant la prochain porche d'immeuble. &#192; l'entr&#233;e du boulevard, au plus gros de la circulation, presque au niveau du carrefour avec la voie rapide, derri&#232;re une station-service proposant une essence peu ch&#232;re - p&#233;trole extrait quelque part dans le sud - Hassen se tient droit depuis six heures du matin, sans impatience, car il ne repartira qu'&#224; vingt-trois heures. Debout, &#224; c&#244;t&#233; de sa charrette dont il a rabattu les bords, d&#233;gageant ainsi la large planche, il a dress&#233;, avec sa femme, une pyramide d'orange et attend le client. La saison commence &#224; peine, les acheteurs se m&#233;fient de leur acidit&#233;, il n'en vend qu'une ou deux &#224; la fois, malgr&#233; ses tentatives d'en fourguer un kilo minimum. Pourtant ce soir la marchandise aura quasiment toute &#233;t&#233; distribu&#233;e et il aura juste le temps de repartir jusqu'aux vergers, de s'approvisionner d'un nouveau chargement, de dormir &#224; peine et d'&#234;tre de retour pour une nouvelle journ&#233;e. &#192; quelques m&#232;tres et pourtant loin, derri&#232;re le ballet de plusieurs files de voitures, il observe la mule attel&#233;e &#224; la deuxi&#232;me charrette, celle que surveille sa femme, la b&#234;te a le nez enfoui dans un sac de picotin. Jusqu'au gros de la nuit, le couple, de part et d'autre de l'avenue, est &#224; la t&#226;che. Hassen donne un peu d'eau &#224; sa propre mule et avale &#224; son tour une large lamp&#233;e puis il ouvre le sac plein d'herbe fraiche qu'il a coup&#233;e en route pour la b&#234;te endurante, il en pose une poign&#233;e par terre, devant elle et allume une cigarette. En haut de l'immeuble, au-dessus de sa t&#234;te, il per&#231;oit une ombre tournoyante sans y reconna&#238;tre le vol de ramiers qui, de derri&#232;re le toit d'en face, a d&#233;j&#224; disparu, pour se poser sur le bord du pignon de l'immeuble qui fait l'angle, au huiti&#232;me &#233;tage. Chez Jane.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : inspir&#233;e d'un vrai matin au Caire, j'ai creus&#233; les changements de focales, les parcours horizontaux, verticaux mais aussi temporels, tout en m&#234;lant des gens, des v&#233;hicules, des animaux, des nourritures, un sonore du texte pour cette v&#233;ritable &#171; sound line &#187; des rues de la ville, tout en gardant un espace restreint et clair pour le lecteur. &lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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