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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>le roman d'Elisabeth Saint-Michel</title>
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		<dc:date>2020-09-14T03:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>elisabethsm</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/revue/IMG/logo/arton571.jpg?1594198857' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
J'anime des ateliers d'&#233;criture dans la banlieue de Lille (association Filigrane &#224; Villeneuve d'Ascq)
&lt;p&gt;J'ai particip&#233; &#224; deux ateliers de Fran&#231;ois Bon (autour de la nouvelle et pousser la langue que j'ai particuli&#232;rement appr&#233;ci&#233;). Je trouve les propositions stimulantes ainsi que leur rythme qui me fait me sentir en perp&#233;tuelle alerte.	&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai publi&#233; un roman (Captifs) chez l'HARMATTAN ainsi qu'un recueil de nouvelles (Putain de dimanche) et un roman (l'h&#244;tel des possibles) aux &#233;ditions du RIFFLE.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/babsaintmichel&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;facebook.com/babsaintmichel&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;
&lt;a href=&#034;http://babimagine.over-blog.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;babimagine.over-blog.com/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;14. La vie moche&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3575&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tout serait de ma faute. Leur sourire trop timide et trop p&#226;le, trop rare, leur teint, leur difficult&#233; &#224; voler de leurs propres ailes, leur difficult&#233; &#224; seulement avoir des ailes, leur manque d'assurance, la coquille dans laquelle ils se terrent. Le proc&#232;s qu'ils ont intent&#233; contre moi est toujours ouvert. Le fait d'avoir disparu, d'&#234;tre morte, partie en fum&#233;e sans un lieu de s&#233;pulture qui pourrait me rappeler &#224; eux (ils n'ont m&#234;me pas souhait&#233; r&#233;cup&#233;rer le petit tas de cendres que je suis devenue) n'y change rien. Ils se lancent encore aujourd'hui dans des &#233;vocations de leurs souvenirs, une vision de leur enfance qui remue les charges sans aucune circonstance att&#233;nuante. Ils n'ont rien effac&#233; sur l'ardoise des accusations et pour chacune d'elles, ils m'ont estim&#233;e coupable. C'est moi qui ai tout g&#226;ch&#233;, qui leur ai maintenu la t&#234;te sous l'eau, les regardant se d&#233;battre pour remonter, incapable de faire autre chose que de freiner leur croissance. Ce qui est fait est fait, on ne peut pas revenir sur le pass&#233; et rien ne sert de le ressasser et si c'est le mal qui est fait, contre lui, on ne peut rien, il faut faire avec. Moi aussi j'ai souffert, qu'est-ce qu'ils croient ? Voir sa propre fille d&#233;laisser ses enfants et ne pas se retourner sur eux qui qu&#233;mandaient leur m&#232;re ? Ils l'aga&#231;aient plut&#244;t qu'autre chose &#224; piailler, &#224; tenter de se faire remarquer d'elle et &#224; se disputer l'espoir de ses genoux. Ils finissaient dans leur chambre, ils &#233;taient path&#233;tiques et n'ont jamais chang&#233; d'attitude. Ils ont leurs torts. Ont-ils pens&#233; un instant que c'&#233;tait douloureux aussi pour moi, ont-ils song&#233; au jeu de miroirs auquel ils me renvoyaient ? La tendresse, on ne peut pas dire que j'en ai eu beaucoup quand j'&#233;tais m&#244;me. Pas de cuisses sur lesquelles s'installer en imitant le galop du cheval, pas de douceur superflue. C'&#233;tait moins &#224; la mode et l'&#233;cole ne se m&#234;lait pas de faire des signalements. Jamais je n'ai g&#233;mi sur mon sort, j'ai int&#233;rioris&#233; et j'ai laiss&#233; les souvenirs pourrir et s'&#233;liminer d'eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand ils m'ont &#233;t&#233; confi&#233;s, j'&#233;tais fatigu&#233;e et je ne sentais pas l'&#226;me d'une maman de substitution. Mais on a estim&#233; qu'ils seraient mieux chez moi que dans un foyer. On : un imbroglio de personnes avis&#233;es qui savaient mieux que moi. J'ai tout sacrifi&#233; pour ces enfants, mes derni&#232;res belles ann&#233;es. Et ma responsabilit&#233;, ils y ont pens&#233; ? Ce n'&#233;taient pas mes gosses et je ne pouvais pas me permettre qu'il leur arrive la moindre chose. Ils me le reprochent encore aujourd'hui. D&#232;s qu'ils se retrouvent, ils &#233;num&#232;rent les m&#234;mes faits, encore et encore, les restrictions, les interdits que je posais. Ils n'ont que cela &#224; la bouche, alors qu'ils parlent de moi &#224; leurs propres enfants et que par r&#233;action, ils leur ouvrent tout grands les robinets de la libert&#233; comme si elle coulait &#224; flot. J'aurais pu m'en fiche et les laisser devenir des petites frappes au contact des morveux de la ZUP, j'aurais pu la laisser, elle, comme sa m&#232;re, fr&#233;quenter n'importe qui et se retrouver enceinte. Oui, j'aurais pu aussi, oui j'aurais d&#251;, pourquoi ne l'ai-je pas fait, sortir avec eux, leur apprendre la vie, les inscrire &#224; droite &#224; gauche pour qu'ils d&#233;couvrent le monde et s'&#233;panouissent. S'&#233;panouir, le mot f&#233;tiche d'une psychologue qu'on m'a oblig&#233;e &#224; voir et qui m'a dit que les 40m&#178; de mon appartement ne leur suffisaient pas et qu'il fallait qu'ils sortent, ces enfants ! Les &#233;ducateurs et les assistantes sociales ne nous ont jamais l&#226;ch&#233;s et m'ont forc&#233;e &#224; ouvrir des portes. Les savoir dehors, aux mains d'&#233;trangers, soi-disant professionnels, sur des terrains de sport ou dans des centres a&#233;r&#233;s, les imaginer dans un bus pour filer &#224; la mer ou je ne sais o&#249;, &#231;a me rendait folle. Cela a contribu&#233; &#224; les &#233;loigner de moi. L'ext&#233;rieur les a attir&#233;s comme un aimant et ils ont fini par partir. Ont-ils r&#233;ellement, d'eux-m&#234;mes, demand&#233; &#224; vivre dans un foyer d'accueil ? Ce qu'on voulait leur &#233;viter &#233;tant petits, ils l'auraient r&#233;clam&#233; &#224; quatorze et seize ans ? J'ai toujours pens&#233; qu'on leur bourrait le cr&#226;ne. Mais je n'&#233;tais pas de taille &#224; lutter. J'ai fini de vieillir seule. Ma fille, leur m&#232;re biologique, a chang&#233; de r&#233;gion et n'a plus donn&#233; signe de vie et eux, mes petits-enfants, n'ont jamais eu la moindre reconnaissance. Ils ont construit leur propre famille avec leurs certitudes et leurs enfants ne leur ont pas moins fil&#233; entre les pattes. L'existence que j'ai quitt&#233;e, c'est ce que j'appelais la vie moche. Je ne pensais pas plus que &#231;a &#224; la mort mais quand j'ai senti le moment arriver, tout &#231;a a d&#233;fil&#233; en un &#233;clair. Ma vie, la leur. Tout a &#233;t&#233; tr&#232;s vite et je n'ai pas eu le temps d'avoir des regrets ni de me demander s'ils auraient du chagrin.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;13. De longs bains a&#233;riens &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4936&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le fait que tu cherches toujours plus profond&#233;ment, que tu creuses, que tu grattes, le fait que, sous la barre du z&#233;ro, tu penses d&#233;couvrir des fragments de toi, des bribes &#233;gar&#233;es, que pour les exhumer tu attaques &#224; mains nues une terre lourde, collante, le fait que la confiance et l'estime te soient &#224; ce point &#233;trang&#232;res, le fait que tu s&#233;lectionnes, dans le r&#233;seau de galeries que tu con&#231;ois, les cases punition, privation, que tu les fasses communiquer avec les grands halls des compensations et des addictions, le fait que tu picoles, que tu joues, que tu avales comme on engloutit, que de peur de ne pas faire le poids, tu t'&#233;largisses et te garnisses de graisse, le fait que le cercle soit vicieux, que la m&#234;me toupie te catapulte inlassablement dans la m&#234;me spirale, le fait que tu en aies la t&#234;te qui tourne, des malaises, des naus&#233;es, du d&#233;go&#251;t de toi, le fait qu'entre victime et bourreau la fronti&#232;re soit si mince et que les inconscients ne d&#233;m&#234;lent pas facilement les &#233;cheveaux, le fait que ta raison se laisse dominer, berner, que la culpabilit&#233; s'y infiltre et s'y tentacule &#224; ton insu, le fait que tu t'aimes si mal me donne des envies, pour toi, de grands bains insolents, hors de la glaise, au vent, hors de l'argile visqueuse, au chaud, de longs bains a&#233;riens, vaporeux et, pourquoi pas, frivoles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que toi, des envies, tu n'en as pas.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Influenc&#233;e peut-&#234;tre par le film d'animation vice versa o&#249; l'on descend dans les profondeurs de l'inconscient, comme dans une mine de charbon. L'enfance s'y perd et les &#233;motions rest&#233;es en surface peinent &#224; guider l'esprit &#233;gar&#233; dans le noir. Influenc&#233;e peut-&#234;tre car &#8230; le fait est que ce texte est sorti tout seul ! &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;12. Le phare&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4934&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans notre paysage int&#233;rieur, impossible de penser l'horizon sans cet arbre. Il est la s&#232;ve et l'ombre, solide, profond&#233;ment enracin&#233;, infatigablement l&#224;, &#233;puis&#233; pourtant. Il est un refuge, pour rire, panser ses plaies, reconstruire le monde, se livrer, observer &#224; la loupe les bizarreries humaines. Il est l'&#233;corce et la lumi&#232;re, sur le tronc, on grave des images intenses qui resteront, quoi qu'il arrive &#224; l'arbre, m&#234;me s'il est clair qu'il ne peut rien lui arriver, cet arbre-l&#224; n'est pas de ceux qui se laissent abattre ou foudroyer. Sur ses feuilles nervur&#233;es, on d&#233;calque nos parcours, on d&#233;plie nos vies. On ne peut imaginer sa disparition, Il est ind&#233;fectiblement pr&#233;sent. On ne cherche pas &#224; le r&#233;pertorier, il n'appartient pas aux essences communes et ne ressemble &#224; aucun autre. C'est un pilier, un phare charpent&#233; dont, de loin, on aper&#231;oit les signaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous dit qu'il n'est plus l&#224;, que dans la clairi&#232;re, seule une souche occupe l'espace. On nous dit que les parasites qui le rongeaient ont fini par gagner, qu'ils se sont empar&#233;s de lui, des racines &#224; la cime et se sont infiltr&#233;s dans les moindres de ses pores jusqu'&#224; l'&#233;touffer. On nous dit qu'il est mort, que les botanistes qui en prenaient soin le pleurent, que cet arbre-l&#224; les a &#233;mus par sa singularit&#233;. On le savait, l'arbre lui-m&#234;me le savait, que ses forces s'envolaient. N'emp&#234;che, nulle trace de la souche qui resterait comme t&#233;moignage de son passage. Dans notre paysage int&#233;rieur, ind&#233;pendamment du corps qui a rendu les armes, c'est lui qui est l&#224;, grav&#233; dans notre &#233;corce, &#224; nous.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Tant de m&#233;taphores, un phare, un pilier, un rep&#232;re, un ancrage, un rempart&#8230; &lt;p&gt;Un arbre pour mettre un peu de distance avec le corps, la maladie, le grand effilochage. Tellement d'adjectifs, solide, in&#233;branlable, indestructible&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la difficile &#233;vidence qu'il faut se quitter.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;11. De la main gauche&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4931&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ton sommeil n'est pas naturel, il a les accents du d&#233;part, il est profond, continu, brasse l'air par vagues &#233;puis&#233;es, je le sais bien. Tu n'ouvres pas les yeux et pourtant, j'attends un signe. L'infirmier passe, te signale ma visite, ses doigts effleurent ton bras, il te parle doucement, te prend la main, me sugg&#232;re de m'approcher, se retire. Je n'ose, moi, te toucher. Mon regard te cherche et ne sait o&#249; se poser. La solitude flambe entre nous. Tes mains reposent le long de ton corps, paumes ouvertes, d&#233;j&#224; amarr&#233;es ailleurs, d&#233;j&#224; pr&#234;tes. Elles ont fait leurs bagages et emportent avec elles ta m&#233;moire tactile, toi qui ne l'es pas, toi qui fuis le toucher et les d&#233;monstrations c&#226;lines. Ton empathie, ton &#233;coute sont extraordinaires, intuitives, ton oreille est toujours attentive sans que ton corps s'en m&#234;le. Pas de main sur l'&#233;paule ou dans les cheveux, pas de geste, pas de tendresse manifest&#233;e. On en rit, on te taquine, on cherche &#224; te toucher et tu te sauves, on cherche &#224; t'embrasser et tu t'&#233;cartes, tu t'agaces, presque. Sauf avec l'&#234;tre aim&#233;, cette femme que tu &#233;voques souvent, que tu as connue avant, vos mains qui ne se s&#233;paraient que difficilement et les caresses qui, pour elle, abondaient. Tes mains emportent l'intime, le doux, la force amoureuse de vos rencontres qui s'y est imprim&#233;e &#224; jamais. Est-ce ind&#233;cent de penser &#224; cela alors que tu es en train de nous quitter et que tu es si pudique ? Je regarde encore tes doigts, soign&#233;s, jamais d&#233;natur&#233;s par un quelconque artifice. C'est ta main gauche qui repose devant moi, et comme une fulgurance, cette chanson magnifique qui te touchait et nous touchait toutes, indissociable de toi, s'impose. Danielle Messia, partie trop t&#244;t comme tu dis. Je t'&#233;cris de la main gauche, c'est elle qui faisait les fautes, du moins on l'a racont&#233;. La m&#233;lodie trotte dans ma t&#234;te, comme un lien invisible entre nous, elle se d&#233;plie toute seule, cette histoire de main marginale, non violente. Tout ce dont j'aurais voulu te parler se replie dans mes pens&#233;es en une petite bulle qui n'&#233;clatera pas. Ta main tressaille, c'est imperceptible. Est-ce la gauche aussi que tu tendais, le poing ferm&#233;, quand tu entonnais l'Internationale, quand tu &#233;tais de toutes les luttes, de tous les mouvements sociaux, de toutes les manifs ? Elle se repose &#224; pr&#233;sent de tout cela. Tes doigts sont l&#233;g&#232;rement &#233;cart&#233;s, d&#233;tendus. Si tu &#233;tais consciente, je ne te toucherais pas. Ce serait une g&#234;ne plus qu'un r&#233;confort. Le seul canal pour te joindre semble pourtant &#234;tre celui-l&#224;. Ne pas partir comme &#231;a, sans rien dire, sans me retourner. Tu sais tout ou presque me dis-tu &#224; chaque fois que l'on se dit au revoir. Que sais-je de toi aujourd'hui ? Qu'y aurait-il &#224; ajouter qu'on aurait oubli&#233; ou pas eu le temps de dire ? Mes doigts finissent par rejoindre les tiens. Tu ne m'en voudras pas, je crois. Ils sont doux, ti&#232;des de la vie qui ne t'a pas encore quitt&#233;e et qui circule, une chaleur qui passe dispense de penser, d'essayer de parler. C'est juste un instant. Nos mains se s&#233;parent. Tout est dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; deux fois que les ateliers du Tiers Livre me surprennent au c&#339;ur d'un moment de deuil. Evoquer le corps, les mains en particulier m'a conduite &#224; &#233;crire cette sc&#232;ne, cet au revoir. J'ai r&#233;alis&#233; en &#233;crivant, et donc gr&#226;ce &#224; la proposition, &#224; quel point les mains contiennent tout. Elles sont le prolongement de notre &#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;La main gauche&lt;/i&gt; est la bande originale du film &lt;i&gt;Anne Trister&lt;/i&gt; de L&#233;a Pool.	&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;9. Les toilettes du caf&#233;&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4925&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Peu importe les relents, peu importe que &#231;a soit sale, que la fa&#239;ence se fissure, que les sous-verres qui jalonnent le couloir soient poisseux, que l'ocre du rev&#234;tement mural pleure des larmes de pl&#226;tre. Cela n'a aucune importance. Au bout du tunnel, les toilettes pour femmes lui offrent la d&#233;livrance. Suspendue au-dessus de la cuvette douteuse, elle laisse filer tout ce qui mac&#232;re, tout ce qui lui retourne le c&#339;ur. Dans le miroir piquet&#233;, elle croise son reflet. Avec de l'eau glac&#233;e, elle se frotte les mains, les savonne, les rince bri&#232;vement, jette le carr&#233; de papier dans la poubelle et quitte les lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'odeur qui plane ici, ne le d&#233;range pas. Elle est si famili&#232;re. Tout au long du couloir, les affiches p&#233;rim&#233;es, d&#233;fraichies, annon&#231;ant des expos termin&#233;es pour certaines depuis plus de dix ans, il les conna&#238;t par c&#339;ur ainsi que l'ordre dans lequel elles arrivent sur le parcours, les paysages qu'elles sugg&#232;rent, les p&#234;cheurs qui replient leurs filets, les enfants qui courent sur la dune, les rectangles rouges et noirs de l'expo la plus abstraite. Il s'attarde toujours un peu devant celle-l&#224;&#8230; Au bout, le petit box qui abrite l'urinoir des regards. L'eau fra&#238;che, le savon d&#233;suet comme il y en avait &#224; l'&#233;cole du quartier. Il s'essuie les mains sur son jean.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle claque la porte derri&#232;re elle, t&#226;tonne impatiemment pour trouver l'interrupteur qui lui offrira un semblant d'&#233;clairage. Lex lieux, elle s'en contrefout ! Au milieu du couloir, elle s'arr&#234;te, donne un coup de pied rageur aux lambris qui encaissent, indiff&#233;rents. Elle parle seule, elle parle fort, elle r&#233;volte, elle engueule. Au fond, un minuscule lavabo, un robinet sur lequel elle appuie fortement. Elle s'inonde le visage d'eau puis crache sur le miroir, trop haut pour qu'elle y voit son menton et sa bouche. Sa salive coule &#224; pic sur le verre piqu&#233; d'humidit&#233;. Elle fait encore les cent pas dans le corridor, h&#233;site &#224; partir, gueule une derni&#232;re fois et sort comme elle est entr&#233;e, sans piti&#233; pour la porte qui tremble sur ses gonds.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ce n'est pas le lieu auquel j'avais pens&#233; au d&#233;part qui est rest&#233;. J'ai donc abandonn&#233; la terrasse pour me tourner vers les toilettes, t&#233;moins de tant de confidences solitaires, de tant de chagrins et d'espoirs. C'est un lieu &#224; la fois impersonnel et intime qui ouvre des portes et offre protection et asile. C'est aussi un lieu facilement transposable car tellement universel ! Toilettes d'avion, de grand h&#244;tel, toilettes publiques&#8230; Il peut s'y tramer, des choses de la vie ! Pourquoi pas y imaginer un huis-clos ?&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;8. Jeux d'ombres et de lumi&#232;res&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4924&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;int&#233;rieurs / casino&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ambiance bruyante, et pourtant, feutr&#233;e, moquette au sol ; chromes et parois vitr&#233;es prot&#232;gent, dans des d&#233;cors de pacotille, des figurines issues de la faune sauvage, des contes traditionnels, des s&#233;ries-cultes ou du show-biz. Les gains se d&#233;clenchent, les pertes s'accumulent. Les machines forment une cha&#238;ne de montagnes russes. Elles absorbent des billets de banque comme un ogre n'ayant pas vu de chair fra&#238;che depuis des semaines et se gondolent au nez de ceux qui guettent les combinaisons miraculeuses, jouent avec le feu et repartent, un tantinet vout&#233;s. Omnipr&#233;sente, l'enfance est musel&#233;e et moribonde.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;int&#233;rieurs / cin&#233;ma&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si&#232;ges rouges &#233;lim&#233;s. Pas de place ici pour les grands. Position de repli obligatoire. Au mur, entre les appliques d&#233;fraichies, des portraits se c&#244;toient : Gabin, Ventura et Blier align&#233;s sur un pan, Morgan, Schneider et Fossey leur faisant face. Parit&#233; et s&#233;paratisme. Le cadre abritant Brigitte Fossey est fendu sur la moiti&#233; de sa diagonale. Il est comme &#231;a depuis des ann&#233;es. La brisure fait partie du d&#233;cor. Sur l'&#233;cran, de l'Art et Essai, du noir et blanc, des hommages, des saluts, des images qui chatouillent les consciences et les &#226;mes.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;int&#233;rieurs / toilettes du caf&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les toilettes du bistrot sont &#224; son image, pas irr&#233;prochables. On y acc&#232;de par un corridor &#233;troit, lambriss&#233; sur sa partie basse et recouvert, plus haut, d'une toile de verre fatigu&#233;e. Sur l'ocre, &#233;corch&#233; par endroits, quelques &#233;clats de pl&#226;tre. Des affiches, g&#233;n&#233;reusement scotch&#233;es, annoncent des expositions termin&#233;es depuis cinq ans. Au bout du couloir, un petit lavabo, savon oblongue fix&#233; sur une tige rotative, distributeur de carr&#233;s de papiers, poubelle en plastique noir, &#224; pic. &#192; droite les femmes, &#224; gauche, les hommes. On aper&#231;oit un urinoir enkyst&#233; de taches jaun&#226;tres.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;int&#233;rieurs / labyrinthe&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Echapp&#233;e possible. Vitre. Virage &#224; angle droit &#224; gauche. Vitre. On jurerait que. Mais la sortie n'est qu'un mirage. Voies sans issue, trompe-l'&#339;il. Des parois transparentes faites pour claquer son bec et ses ailes. Inutiles, les miettes et gravillon du Petit Poucet. Demi-tour, &#224; droite peut-&#234;tre. Pri&#232;re de marcher les mains en avant pour ne pas se cogner. L'air libre est &#224; port&#233;e de cris, ceux qui sont dehors s'esclaffent alors qu'&#224; l'int&#233;rieur l'&#233;tau se resserre, on a chaud, on transpire, on voudrait rentrer, on regrette l'attraction. Au pied d'une paroi, un hochet, tomb&#233; d'un sac.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;ext&#233;rieurs / jardin&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au bout du jardin, se dresse un mur, perpendiculaire &#224; une petite dalle, l&#233;zard&#233;e et mang&#233;e par le temps. Le ciment &#233;caill&#233; est un archipel, dans lequel on peut facilement s'absorber et se perdre. Peut-&#234;tre y avait-il ici une pompe, peut-&#234;tre &#233;tait-ce un lieu de lessive ou de toilette, un baquet fumant pos&#233; sur le sol. Au mur, une jante de voiture sert de d&#233;vidoir pour un tuyau d'arrosage. Sur la dalle, la v&#233;g&#233;tation tente sa chance. C'est la mousse qui gagne la partie.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;ext&#233;rieurs / braderie&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les avenues, les boulevard sont m&#233;connaissables, qu'ils portent le nom de Victor Hugo ou de Jean Baptiste Lebas. Des existences s'entassent sur les trottoirs et dans les caniveaux. Des jouets, des cahiers, des v&#234;tements, des outils, du neuf, du rouill&#233;, du patin&#233;, du pr&#233;cieux, du cher, du donn&#233;. Les odeurs se croisent, merguez, huiles essentielles, moules, sueur, burgers, urine. Tongs, baskets, sandales, arpentent, font des pauses, se couvrent de poussi&#232;re. Les objets changent de main. Les vies se vident et se vendent au son d'air de musette sortie d'un 78 tours qu'on ne pensait plus capable de rien.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;ext&#233;rieurs / terrasse du caf&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La table rectangulaire est humide de d&#233;sinfectant prodigu&#233;e par une lavette &#233;nergique. Autour d'elle, quatre chaises ont &#233;t&#233; remises en place et attendent le client. Ce sont des chaises en osier au tressage serr&#233; noir ponctu&#233; de rouge. Sur la table ronde, tout juste d&#233;sert&#233;e, un gu&#234;pe se noie au fond d'un demi de bi&#232;re. Des emballages de skis au chocolat, chiffonn&#233;s, ont &#233;t&#233; entass&#233;s dans le cendrier. Les b&#226;tonnets sont dispos&#233;s en triangle, des &#233;clats de biscuits ap&#233;ritif sont devenus bouche, nez et regard sal&#233;. &#192; l'&#233;cart de la terrasse, deux chaises ont &#233;t&#233; plac&#233;es en vis-&#224;-vis et semblent &#233;changer des confidences.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;ext&#233;rieurs / parvis de l'&#233;glise&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La pierre est fatigu&#233;e des si&#232;cles qu'elle a travers&#233;s. La b&#226;tisse pourtant est solide et charpent&#233;e. Une forteresse de la pi&#233;t&#233; qui impressionne encore par les marches qu'il faut gravir pour acc&#233;der au porche. Tach&#233;es de quelques fientes de pigeons, elles sont luisantes et glissantes quand il pleut. Sur le parvis, des bancs, des parterres de roses, un tilleul, des maisons basses qui tiennent conseil, en demi-cercle. Les jeux d'ombre et de lumi&#232;re sont fac&#233;tieux. Le soir venu, des projecteurs se relaient pour mettre en valeur les anges et les diables qui surgissent.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Un exercice int&#233;ressant, ces lieux. Les vagabondages estivaux donnent quelques id&#233;es, on imagine des sc&#232;nes, on ajuste des endroits o&#249; un drame pourrait se jouer, une action se mettre en branle, un personnage se trouver sous les feux de la rampe. Tout est encore calme&#8230;
&lt;p&gt;J'ai &#171; trich&#233; &#187; un tout petit peu en &#233;coutant la proposition 9 alors qu'il me restait deux lieux &#224; construire. J'ai essay&#233; de ne pas en tenir compte. &#192; l'instant o&#249; j'&#233;cris ce codicille, je n'ai pas encore d&#233;cid&#233; dans quel paragraphe sera embringu&#233; mon personnage.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;7. Trou noir&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sur le moment, il ne s'en souvint pas. Trou noir. Peut-on oublier le pr&#233;nom d'une femme avec qui vous avez v&#233;cu (ou qui a v&#233;cu avec vous). Dans le hall de la mairie, les cartes sont brouill&#233;es et deviennent un jeu d'une rare abstraction, sans atout ni pioche. Qui est cette femme dont je viens d&#233;clarer le d&#233;c&#232;s ? Je romps tant de ponts, tant et tant, je la distancie tellement de moi que nous sommes devenus intrins&#232;quement &#233;trangers l'un &#224; l'autre, vous comprenez, &#233;trangers par nature. Je suis un personnage tomb&#233; dans son escarcelle sans que, ni elle ni moi, n'ayons dit mot pour y consentir. L'employ&#233; le regarde, suspendu &#224; lui, incr&#233;dule sur le fait qu'il ignore l'identit&#233; &#224; consigner dans le registre des morts. Conscient du malaise, Julien sort de son blouson la carte d'identit&#233; de la d&#233;funte, la tend au jeune homme qui s'absorbe dedans pour en recopier les d&#233;tails. Lucienne Th&#233;r&#232;se Jeanne, oui, bien s&#251;r&#8230; Seize ans de leur vie, les seize premi&#232;res, pour lui. Julien resta sans voix aussi quand, il y a deux ans, le m&#233;decin l'appelle, lui demande de passer &#224; son cabinet. Le verdict tombe, perte d'autonomie, pathologies accumul&#233;es, trop de sucre, trop de gras, les bouchons des art&#232;res qui menacent de sauter, la m&#233;moire qui s'effiloche. Elle n'a que vous. Le regard du Docteur Tong est limpide. Il sait. Il conna&#238;t la vie qu'ils ont eue, asphyxi&#233;e et captive. Il se renseigne. En p&#233;riph&#233;rie, il y a une maison o&#249; elle serait bien. Julien la conduit l&#224;-bas, lui explique qu'elle y sera bien. Petit, il voulut voir sa m&#232;re, plusieurs fois, souvent. Il demande, il insiste. Qui est cette femme ? Lui a-t-elle accord&#233; un seul jour de sa vie, a-t-elle fait une tentative avant de le confier &#224; sa propre m&#232;re ? Lucienne ne r&#233;pond que par une exasp&#233;ration marqu&#233;e pour le dissuader de l'interroger encore. Il interroge encore. Pourquoi ? Cette maman n'en est-elle pas une ? Lui a-t-on enlev&#233; son enfant ? Est-ce une sorci&#232;re ? Est-elle morte ? Un soir, il aper&#231;ut une femme dans la cuisine. Pench&#233;e vers Lucienne, elle parle bas. Est-ce que c'est elle ? Pourquoi ne demande-t-elle pas &#224; le voir ? Julien l'observe, ne dit rien, se recouche avec ses fantasmes. Pendant des jours, il &#233;pie. Reviendra-t-elle ? La vie reprend. La jeune femme, sans s'effacer vraiment, se perd. Avec Lucienne, il se brida et apprit &#224; se prot&#233;ger de tout. L'ext&#233;rieur est un danger et une farce. Sortir, c'est s'exposer aux malfaisants, aux maladies, au vol, au d&#233;tournement, aux ennuis. Reste ici. N'apprends pas trop vite &#224; marcher car ensuite tu courras. N'a-t-il pas, docteur, un petit retard &#224; la marche ? Lucienne, tant qu'elle le peut, dit non aux sorties de classe, non &#224; tout. Il raisonna sa vie, lui intima de faire taire ses appels pressants. Shooter, p&#233;daler, ce n'est pas pour lui. Lucienne est responsable de lui, il ne doit pas l'oublier. Il renonce ainsi aux ch&#226;teaux de sable, aux parties de billes. Les ch&#226;teaux de sable finissent par s'effondrer de toute fa&#231;on et patouiller l&#224;-dedans, c'est sale. Quant aux billes, on ne sait pas o&#249; elles ont tra&#238;n&#233;. &#192; quatorze ans, il s'enfuit, partit en bus. Il se sauve, il d&#233;tale. Tout inconnu est bon &#224; prendre. Direction le Sud. Mille kilom&#232;tres entre eux, c'est le minimum. Il a quatre-cents euros sur lui, d&#233;rob&#233;s un peu &#224; la fois &#224; sa grand-m&#232;re. Quelle importance. Il est hors de port&#233;e. Il vient d'entrer dans l'orbite d'une vie neuve et sans entrave. Dans le bus, il se laisse aller &#224; pleurer. &#192; Marne-la-Vall&#233;e, on le fait descendre, il faut rentrer. Le docteur Tong intervient. Julien sera mieux dans un foyer. On monte un dossier. Il quitta l'appartement peu apr&#232;s. Lucienne temp&#234;te et maudit le m&#233;decin, le syst&#232;me et l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Pass&#233; simple, pas si simple, pas un pass&#233; si simple. Quel personnage choisir ? Quelle tranche de vie ? Une biographie ? Un an ou un jour ?
&lt;p&gt;Ces phrases au pass&#233; simple sont des intitul&#233;s qui rythment et nourrissent le texte. Elles contribuent aussi &#224; le structurer. Les temps s'entrela&#231;ant, les &#233;poques se conjuguent plus facilement et la lin&#233;arit&#233; du r&#233;cit est plus facile &#224; rompre. Beaucoup de plaisir sur cette proposition.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;6. Lucienne&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;tendants sont innombrables, arborant leur aur&#233;ole sur le calendrier, nich&#233;s entre les termes techniques des encyclop&#233;dies, dans les livres de poche, sur les &#233;crans g&#233;ants, dans les faits divers. Ils appartiennent &#224; des rebelles, &#224; des gar&#231;ons et des filles de mauvaise vie, de petite vertu, &#224; des artistes qui nous &#233;meuvent ou nous h&#233;rissent. Ils contribuent au sel de nos familles, sont lourds de sens, ressuscitent les morts, ils sont longs, courts, compos&#233;s, sophistiqu&#233;s, &#233;voquent un milieu, suscitent un pr&#233;jug&#233;. Ils sont sans fronti&#232;re et traversent le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart cependant s'&#233;liminent d'eux-m&#234;mes et ne se pr&#233;sentent pas au casting. Un seul sera &#233;lu, apparaissant comme une &#233;vidence ou, au contraire, sera soupes&#233;, longuement compar&#233; &#224; ses concurrents. Ainsi Lucienne, qui a coup&#233; les ponts depuis longtemps avec l'ici et le maintenant et est arrim&#233;e &#224; un hier tenace, aurait-elle pu s'appeler Germaine ou Th&#233;r&#232;se mais certes pas Kimberley ou Nolwenn. Jeanne ne lui serait pas all&#233; non plus, trop a&#233;rien. Lucienne est une terre &#224; terre. Peut-&#234;tre cependant Jeanne appara&#238;t-elle sur sa carte d'identit&#233; &#224; la suite du pr&#233;nom de sa m&#232;re, Jeanne, une marraine peut-&#234;tre, qu'elle aurait peu connue. Lucienne Th&#233;r&#232;se Jeanne. Le pr&#233;nom retenu pourra se voir d&#233;clin&#233; en surnom, pseudo ou en&#8230; pour les intimes. C'est &#224; r&#233;fl&#233;chir car une Lucienne pourrait se voir appeler Lucie, Lulu, voire Lu&#8230; Comment prendrait-elle cela, la Lucienne, de voir son pr&#233;nom ainsi d&#233;form&#233; ? Je la connais &#224; peine. Mais les premi&#232;res lignes qui la d&#233;peignent augurent peu de souplesse. L'avenir du texte, l'avenir de Lucienne elle-m&#234;me dira comment on la nomme au quotidien, dans son intimit&#233;, si des mots reviennent du creux de son enfance ou de ses amours.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Choisir un nom parce qu'il sonne, qu'il r&#233;sonne, qu'il &#233;voque, parce qu'il s'ancre dans une &#233;poque, dans un imaginaire ? Restent entre mes lignes beaucoup de personnages non nomm&#233;s, pas anonymes pour autant et pas de si second plan. Ce sont ceux qui peuplent nos vies, qui forcent nos rencontres. Dans les textes, ils plantent le d&#233;cor, le portent dans leur allure, leur gestuelle. On ne veut pas trop vite les enfermer dans une identit&#233; alors qu'ils volent encore de leurs propres ailes. &lt;/div&gt;&lt;h2&gt;5. peler une pomme&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Louis n'a pas le bon couteau, il n'a jamais le bon outil. Couper la pomme en quatre est une &#233;ventration et produit des quartiers difformes et in&#233;gaux qui se d&#233;filent comme des anguilles et glissent jusqu'au sol. Le jus sucr&#233; se colle &#224; ses doigts et &#224; la lame &#233;paisse et lisse qui ne vaut que pour les tartinades. La peau se retire en lambeaux grossiers et irr&#233;guliers. Louis a perdu la moiti&#233; du fruit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peler sa pomme est le rituel de Genevi&#232;ve entre le petit d&#233;jeuner et le repas de midi, une pause qu'elle s'accorde. Toujours la m&#234;me lame, fine et aiguis&#233;e, sortie d'un canif patin&#233; qui a travers&#233; les g&#233;n&#233;rations. Un geste s&#251;r et lent, tant de fois observ&#233; et tant de fois r&#233;p&#233;t&#233;. Un ruban r&#233;gulier qu'elle ne quitte pas des yeux, qui se d&#233;plie, se d&#233;ploie et se d&#233;pose sur la planche en une dentelle translucide qui reproduit la forme du fruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'&#233;plucher sa pomme, Julien la t&#226;te, la caresse, la soup&#232;se, la fait passer d'une main &#224; l'autre, telle une balle de jonglage orpheline avant de la s&#233;parer en quartiers r&#233;guliers, les p&#232;le ensuite soigneusement et guette sur la chair la moindre tache brune qui trahirait un d&#233;faut. Quand il en d&#233;couvre une, d'une chiquenaude, il l'&#233;limine avec la pointe de la lame. La pulpe est alors d'un jaune immacul&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant tout, Sylvie tourne la queue en r&#233;citant l'alphabet jusqu'&#224; ce qu'elle se d&#233;tache. Qui l'aime ? F. F comme Fr&#233;d&#233;ric ? Col&#232;re noire, elle tranche la pomme &#224; la serpe et l'&#233;pluche sans anesth&#233;sie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La reinette clochard vient de son verger. Pas question de l'&#233;plucher. Encore chaude de soleil, elle se love dans sa main. Paulo caresse avec tendresse ses petites taches de rousseurs avant de la faire dispara&#238;tre dans sa bouche gourmande. Elle en ressort avec la marque de sa m&#226;choire d'ogre. Il la croque ainsi jusqu'au trognon qu'il jette dans les fourr&#233;s, faisant le bonheur d'une colonie de fourmis qui se r&#233;partit imm&#233;diatement la charge. &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;a n'aime pas les pommes. Le fruit lui tombe des mains. Participer &#224; la sempiternelle compote alors qu'il ne r&#234;ve que de fruits d'&#233;t&#233;. Peler pour ajouter sa contribution parce qu'allez, tout le monde s'y met ! Elle coupe les cheveux en quatre, ses &#233;pluchures sont des confettis, ses mains se crispent sur un fruit devenu martyr.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui a mis cette lame entre les mains du petit ? Les doigts potel&#233;s s'essaient &#224; la mise &#224; nu d'une des Golden promises &#224; la tarte du go&#251;ter. Le canif &#233;tinc&#232;le, transmis par l'anc&#234;tre dont l'enfant balbutie parfois le nom en regardant une photo pass&#233;e, pos&#233;e sur la commode. Jack attaque la peau par une large entaille. La pomme, qu'il a d&#233;guis&#233;e tout &#224; l'heure avec du caramel, laisse couler une larme. Il entaille un peu plus, puis encore, par petits &#224;-coups. Jusqu'&#224; cette touche de rouge qui se m&#234;le au sucre de la pomme. C'est l'enfant &#224; pr&#233;sent, qui pleure. Qui lui a mis ce canif entre les mains ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J&#233;r&#233;my pr&#233;pare la pomme comme une condamn&#233;e. Il lave, l'essuie, la fait luire, insensible aux suppliques du fruit et aux railleries du public. Il installe ensuite la pomme sur l'&#233;chafaud et l&#226;che le couperet, sans sommation, une lame digne d'un sabre qui la coupe instantan&#233;ment en deux. Il scalpe ensuite les deux parties, leur &#244;tant leur d&#233;risoire protection. L'ex&#233;cution termin&#233;e, il reste &#224; consommer la chair, gorg&#233;e de sucre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fin de march&#233;. Au centre, r&#233;unis dans des cageots entass&#233;s, les fruits &#233;clat&#233;s, pas vendus, pas vendables, les foutus, la nourriture aux cochons. Ne pas se pr&#233;cipiter mais ne pas non plus laisser le meilleur aux autres, avancer jusque-l&#224;, mettre de c&#244;t&#233; sa fiert&#233; et plonger &#224; pleines mains dans la r&#233;serve. En remonter une pomme moche, un peu molle, la regarder en face comme on regarde sa vie. Sortir de sa poche int&#233;rieure un opinel qui a d&#233;j&#224; bien baroud&#233;, peler la pomme. Assis sur la bordure du trottoir, y go&#251;ter pendant que la voiture de nettoyage brosse &#224; grande eau la place pour la rendre &#224; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;4. arabica/robusta&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4919&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;arabica&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les derni&#232;res gouttes de caf&#233; bruissent &#224; la surface de la verseuse sur un tempo familier. Le parfum moelleux de l'Arabica est rassurant. Lucienne laisse la chaleur de la tasse se transmettre &#224; la peau fine de ses doigts. Elle la tient d'une main et, de l'autre, &#233;carte un peu le store orang&#233; de sa chambre de la boiserie. &#192; pas feutr&#233;s, la nuit va laisser la place et la lumi&#232;re changer de draps. Il est &#224; peine cinq heures, la cit&#233; dort encore. Par s&#233;curit&#233;, cependant, Lucienne ne se montre pas. Elle a toujours pr&#233;f&#233;r&#233; le confort des int&#233;rieurs, les tissus enveloppants, les meubles gardiens de secrets, les vapeurs aromatiques des repas qui mitonnent, aux appels du dehors. Et lorsqu'elle sort, elle est insaisissable, dans les contrejours qui abritent des regards et dans les ruelles dans lesquelles elle se presse aux heures o&#249; personne n'y est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune couverture nuageuse ce matin, d'ici 10 minutes, le soleil arrivera en s'&#233;tirant. Depuis dix jours que la m&#233;t&#233;o est au grand beau temps, c'est un festival. Un cadeau pour Lucienne, dont elle ne dit mot. Se lever juste avant l'aube pour assister &#224; son accomplissement, au creux de quelle oreille la confidence se murmurerait-elle ? Dans quels chuchotements feutr&#233;s pourrait-elle &#233;voquer son rendez-vous fid&#232;le avec l'immuable passation ? Aupr&#232;s de qui pourrait-elle s'&#233;pancher, elle qui laisse si bien filer le sensible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re gorg&#233;e de caf&#233; est une caresse, le temps est suspendu. La cit&#233; ne manque pas de charme &#224; cette heure-ci, alors que la nuit baisse la garde. Personne encore ne prom&#232;ne son chien ou ne se regroupe en petits noyaux bavards. La petite all&#233;e qui fait le tour des quatre immeubles est un couloir de velours grisonnant qui deviendra ros&#233; tout &#224; l'heure. Les oiseaux ont not&#233; l'imminence de la symphonie et s'offrent un tour de chant. Lucienne prend un autre caf&#233; et revient &#224; la fen&#234;tre. Elle l'entrouvre cette fois, juste assez pour laisser entrer un peu d'air.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voil&#224;. Elle dit, le voil&#224;, comme elle le dirait d'un ami, d'un amant dont elle conna&#238;trait les habitudes, le voil&#224; et dans sa voix &#233;merge le beau. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le soleil se d&#233;ploie en baillant, il arrive, timide d'abord, h&#233;sitant. Elle ne le devine qu'entre les blocs des Platanes et des Ch&#234;nes, puis il embrase les Oliviers. Frivole, il continue son ascension, alors que d&#233;j&#224; le paysage se transforme. Lucienne, unique t&#233;moin de la m&#233;tamorphose, se laisse charmer. Puis, majestueux et franc, il rayonne, &#233;claire les bancs, il enrobe le carr&#233; de pelouse, il enlace tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir, le cr&#233;puscule, c&#244;t&#233; s&#233;jour, sera grandiose, couleur de lave, mais refermera le jour sur une ruche. Sur les balcons, sur le terrain, sur les perrons des immeubles, &#231;a ne sera que babillages. L'attention se portera ailleurs, aux affaires humaines. Lucienne n'y assistera pas. Elle sera &#224; l'int&#233;rieur, devant un &#233;cran peut-&#234;tre, &#224; l'abri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'instant, l'alliance du caf&#233; et de l'aube la portent. Le miracle est &#233;ph&#233;m&#232;re, elle le sait, elle le d&#233;guste &#224; petites gorg&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;robusta&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le caf&#233; est pass&#233;, son odeur est &#226;cre et il est noir comme une encre ind&#233;l&#233;bile. Lucienne l'aime tr&#232;s cors&#233;, celui du matin, de l'aube pourrait-on dire, il est &#224; peine cinq heures. Encore une nuit, trimball&#233;e par des r&#234;ves et des heures d'insomnie. Heureusement, Lucienne n'a pas besoin de beaucoup dormir et elle est r&#233;guli&#232;rement sur pied avant le lever du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le liquide transmet sa chaleur &#224; une tasse qui lui br&#251;le instantan&#233;ment les doigts. Sa peau est tellement us&#233;e qu'on a l'impression de voir, &#224; travers elle, ses phalanges. Lucienne n'est pourtant pas maigre, mais ses mains sont impact&#233;es par les d&#233;tergents qu'elle a utilis&#233;s toute sa vie et dont elle se sert, encore aujourd'hui, pour garder l'appartement impeccable. De sa main libre, elle &#233;carte le store, d&#233;fra&#238;chi et r&#234;che comme de la toile &#233;meri, de la boiserie de sa chambre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bas, il n'y a personne, pas de gosse qui piaille, pas de grappes d'habitants qui comm&#232;rent, pas de chiens qui d&#233;posent leurs crottes dans l'herbe, sous les yeux de leur propri&#233;taire, qui justement regarde ailleurs. Dans quelques heures, ce ne seront que cris qui remonteront jusqu'aux &#233;tages, &#233;clats de rire et couinements des animaux surexcit&#233;s auxquels on intimera le silence en criant plus fort qu'eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lucienne le sait bien, dans une cit&#233;, on ne peut vivre tranquillement que si on vit reclus. Se planquer, en sortant le moins possible. Rester &#224; l'int&#233;rieur, dans ses meubles, ses souvenirs, ses murs de b&#233;ton, sa forteresse, sa citadelle dans laquelle personne n'est admis, ou presque. Pour ce qui est de ses sorties, elles se limitent au strict n&#233;cessaire et Lucienne s'arrange pour ne mettre le nez dehors que quand les rues sont d&#233;sertes. Le supermarch&#233; est tout pr&#232;s et elle y est avant l'ouverture. Elle n'y croise que des personnes qu'elle ne reconna&#238;t pas et ne cherche pas de contacts particuliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re gorg&#233;e de caf&#233; &#233;chaude sa langue. Voil&#224; le soleil. Fid&#232;le au poste. Il arrive entre les Platanes et les Ch&#234;nes puis il s'emparera des Oliviers. Le spectacle n'est pas d&#233;sagr&#233;able. Le seul que s'offre Lucienne, quasiment tous les matins. Elle ne se montre pas. Voir sans &#234;tre vue. Ce soir, par contre, elle ne regardera pas le cr&#233;puscule. Trop de monde en bas, du bruit, des palabres interminables. Que peuvent bien se raconter les gens ? Rien qui l'int&#233;resse, elle. Chacun sa vie, rien &#224; ajouter. &#192; cette heure-l&#224;, Lucienne pr&#233;f&#232;re nettement &#234;tre &#224; l'abri des autres.	&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour l'instant, elle remet le store en place. La lumi&#232;re cassante du soleil l'&#233;blouit d&#233;j&#224;. Elle retourne &#224; la semi p&#233;nombre de la cuisine et se sert un deuxi&#232;me caf&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Indocile codicille &#8230; jouer avec les sonorit&#233;s, jouer avec les mots. Parler soie ou papier de verre, r&#226;per, poncer, lisser&#8230; Parler doux, parler dur, que fait-on du doucereux et de ce cachent les gants de velours ?&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;3. laisser derri&#232;re soi&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4918&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Laisser derri&#232;re soi, rythme roman&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Parle-t-on d'un coup de t&#234;te lorsqu'une id&#233;e m&#251;rit depuis des ann&#233;es, &#224; tel point qu'elle semble inn&#233;e ? Pour Julien, c'est une certitude, il est n&#233; avec le germe du d&#233;part, comme un attribut physique, un reflet roux du cheveu, une rondeur de fesse, un reflet noisette dans les yeux. Le d&#233;sir palpite dans les plus &#233;loign&#233;s de ses souvenirs, fen&#234;tres ouvertes aux quatre vents, rails sans aiguillages, juste les infinies parall&#232;les, des sensations nettes. Rien &#224; voir avec les r&#233;cits qui ont travers&#233; la famille et les bribes qu'il s'est appropri&#233; &#224; force de s'entendre dire qu'elles lui revenaient. Quand on lui oppose qu'on ne peut rien piocher du tout dans une m&#233;moire si ancienne &#8211;&#8211; est-il d'ailleurs question de m&#233;moire ou d'&#233;lucubrations &#8211;&#8211; il se tait. C'est ce qu'il a toujours fait, se mettre &#224; couvert et observer. Petit, on le d&#233;crivait comme mutique et la psychologue scolaire guettait l'&#233;mergence de la parole comme un signe qui lui permettrait de sauter dans le grand bain, image que du haut des cinq ans qu'il avait &#224; l'&#233;poque, il avait parfaitement saisie et qui l'avait aussit&#244;t hant&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julien parlait. Dans un &#233;crin discret, il r&#233;unissait des interlocuteurs dont il n'avait ni &#224; se m&#233;fier ni &#224; r&#233;&#233;valuer, chaque jour, la qualit&#233; de leurs sentiments. Il leur attribuait des noms, des caract&#233;ristiques. De chaque membre du groupe, il conna&#238;t encore aujourd'hui les identifiants et les valeurs. Les &#233;lus n'avaient pas de sexe et &#233;taient d&#233;sincarn&#233;s, &#233;trangers &#224; toute apparence humaine fantasm&#233;e. L'un deux, baptis&#233; Cl&#233;o avait un fort accent italien. D'o&#249; provenait-il, de quelles profondeurs du grand bain ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le bus qui va lui faire traverser la France, il revoit le visage de Madame Bochel. Il avait pass&#233; avec elle des tests, pour mesurer son intelligence et ses capacit&#233;s de communication. Il avait pris garde &#224; laisser son visage ferm&#233;. Il avait pour cela deux cl&#233;s essentielles : trouver un point d'appui pour son regard et caresser lentement la pulpe de son pouce droit avec son index. Il se souvient parfaitement de la sc&#232;ne, des d&#233;tails du bureau, de la photo de Madame Bochel avec deux jeunes enfants, du bruit de son stylo alors qu'elle faisait machinalement entrer et sortir la bille en le regardant. Une reproduction de Klimt &#233;tait accroch&#233;e sur le mur c&#244;t&#233; couloir. Julien avait fix&#233; l'image, obstin&#233;ment, refusant de jeter un &#339;il aux &#233;valuations et encore moins d'y prendre part. Il avait appr&#233;ci&#233; que Madame Bochel le prenne au s&#233;rieux, il en avait pleinement conscience. Elle n'avait pas inutilement multipli&#233; les encouragements et elle lui avait livr&#233;, en adaptant son discours, ses conclusions. Tu comprends parfaitement ce qu'on te dit, tu sais parler mais tu n'as peut-&#234;tre pas envie qu'on t'entende. Il est m&#234;me bien possible que tu saches lire avait-elle ajout&#233; apr&#232;s une courte h&#233;sitation. Il ne l'avait pas d&#233;tromp&#233;e mais &#233;tait rest&#233; ind&#233;chiffrable. Elle lui avait alors bri&#232;vement parl&#233; de Klimt, l'invitant &#224; s'approcher et &#224; observer l'homme et la femme enlac&#233;s. Julien &#233;tait reparti avec l'image du Baiser et de ses dorures. Klimt &#233;tait devenu un ami privil&#233;gi&#233;, entr&#233; dans le cercle sans avoir montr&#233; patte blanche, mais il n'y avait fait qu'une incursion minime, ne parvenant pas &#224; y trouver sa place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage appuy&#233; sur le carreau &#8211;&#8211; il a d&#251; renoncer &#224; la banquette du fond pour lui seul dont il r&#234;vait et qui faisait partie int&#233;grante du voyage &#8211;&#8211; Julien laisse affluer ce qu'il laisse derri&#232;re lui. Il ne craint pas de regretter quoi que ce soit, l'asphyxie, la vie referm&#233;e sur elle-m&#234;me qu'on tentait de lui faire avaler comme une couleuvre, l'appartement, les visages, les odeurs, l'encaustique qui grignote le vivant. Au fil des kilom&#232;tres et du sommeil l&#233;ger qui l'envahit, des visages et des lieux se superposent, de mini r&#234;ves font tressaillir ses paupi&#232;res. Sa vie se rembobine. Elle tire, de mani&#232;re al&#233;atoire, des cartes qu'il a eues en main ou qu'on a pos&#233;es pour lui sur le plateau de jeu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;Laisser derri&#232;re soi, rythme nouvelle&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Julien est n&#233; avec, certains viennent au monde comme &#231;a, avec un Adieu aux l&#232;vres. Partir aujourd'hui, cesser de lanterner, de remettre, de trouver des pr&#233;textes. Tourner le dos &#224; tout, &#224; tous, &#224; la cit&#233; livide et &#224; la petite vie. &#192; la gare routi&#232;re, prendre le premier bus de la journ&#233;e, peu importe o&#249; il va. Sa carcasse est d&#233;j&#224; une enveloppe, elle ronronne, semblant l'attendre. Julien se sent en s&#233;curit&#233;, la banquette du fond est libre, il enl&#232;ve ses chaussures et s'allonge. Les grands espaces affluent d&#233;j&#224;. &#192; ses pieds, un petit sac de toile. Tout ce qu'il a est l&#224;-dedans. Ce &#224; quoi il tient vraiment est un tr&#233;sor immat&#233;riel et fait l'objet de trop de chaos. On ne transporte pas sur son dos un kal&#233;idoscope de son existence, des blocs qui se d&#233;placent et tracent des voies impr&#233;visibles, on le garde dans d'autres profondeurs. Ce soir, il sera loin. &#192; l'ext&#233;rieur, l'autoroute d&#233;file &#224; un rythme r&#233;gulier. Les pointill&#233;s blancs qui s'&#233;gr&#232;nent sont un m&#233;tronome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;part s'est pass&#233; facilement. Sortir de l'appartement d'abord, longer le long couloir jusqu'&#224; la porte d'entr&#233;e, la refermer sans bruit, pr&#233;f&#233;rer l'escalier &#224; l'ascenseur ; comme un chat, s'&#233;loigner du quartier rejoindre le centre, atteindre la gare routi&#232;re, prendre le bus de cinq heures, celui qui traverse la France. Le soir-m&#234;me, d&#233;barquer &#224; Marseille. Aviser ensuite. Avec l'argent qu'il a en poche, il a de quoi voir venir. Dans trois jours, Julien aura quatorze ans.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2. 124/C&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4917&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les stores sont continuellement baiss&#233;s. Quand il fait gris, la luminosit&#233; dans l'appartement doit &#234;tre quasiment nulle. La fen&#234;tre principale, celle du s&#233;jour, abusivement mais commun&#233;ment appel&#233;e baie vitr&#233;e, est un hublot occult&#233;. Tous les appartements sont identiques, empil&#233;s comme les planchettes d'un jeu de construction, les balcons formant des &#233;chelles de fer et de ciment et les lucarnes r&#233;serv&#233;es aux salles-de-bains avec toilettes dans la pi&#232;ce, une mosa&#239;que fade. Certaines familles habitent ici depuis des ann&#233;es, parfois depuis la sortie de terre de l'immeuble. On ne se sent pas en ins&#233;curit&#233; ici et tout le monde veille &#224; ce que les petites crapules qui tentent de dealer sur le terrain de jeu soient remises en place et aillent vendre leur poison ailleurs. Le quartier n'est pas en zone rouge ni dans le viseur de la BAC ou des services sociaux. Sur chaque balcon, des v&#233;los, du linge &#233;tal&#233; sur un tancarville, quelqu'un qui fume ou qui t&#233;l&#233;phone. Quand on se conna&#238;t, on se retrouve en bas ou les uns chez les autres. On partage des paquets de biscuits, on fait du caf&#233; ou du th&#233;, on ouvre des cannettes. Les jeunes discutent dehors, dans les escaliers ou dans les locaux &#224; poubelles. Mais ceux qui sont fra&#238;chement parachut&#233;es, on les laisse venir, on respecte leur intimit&#233; et on ne leur force pas la main pour nouer des relations. Le balcon de l'appartement 124, entr&#233;e C, premier &#233;tage, n'est pas encombr&#233; et sur les deux m&#232;tres carr&#233;s &#224; l'air libre et il n'y a pas d'all&#233;es et venues. Le T3 est occup&#233; par une vieille avec deux gamins qu'on ne voit que rarement, sans doute ses petits-enfants. Ils ne font partie d'aucun clan et ne slaloment pas autour des blocs avec une trottinette ou des rollers. Personne ne conna&#238;t m&#234;me leur pr&#233;nom. Ils ne vont pas &#224; l'&#233;cole du quartier mais &#224; Chateaubriand, trois cents m&#232;tres plus loin, l&#224; o&#249; ils habitaient avant. Il para&#238;t qu'ils rasent les murs et qu'ils avancent, t&#234;te baiss&#233;e. Le petit doit avoir dix ans, il n'est pas bien &#233;pais. Ce qui se trame derri&#232;re la porte, cela ne regarde personne. Vu de l'ext&#233;rieur, il semble simplement que la vie n'y travaille dans le sens du poil. Aucun occupant de l'entr&#233;e C n'envie, sans les conna&#238;tre ni vraiment s'en pr&#233;occuper, les existences des occupants ce logement-l&#224;. S'il y avait de la violence, ce serait plus facile, il y aurait des observations tangibles, de quoi alerter les flics ou l'assistante sociale. Tandis que l&#224;&#8230; rien ne filtre. Des brimades ? Une vie en goulot d'&#233;tranglement ? Des suppositions, comment savoir ? Les enfants ne tra&#238;nent pas et on n'entend jamais de bruit. Ce sont presque les voisins id&#233;aux. Qu'est-ce qu'on dirait si on nous posait des questions ? Il n'y a rien &#224; signaler. On ne peut porter sur ses &#233;paules tous les petits malheurs du quartier ni s'immiscer dans les territoires priv&#233;s de tous les locataires sans leur consentement. N'emp&#234;che, quand on fixe la porte du 124 ou le balcon d&#233;sesp&#233;r&#233;ment vide avec son store d&#233;fra&#238;chi qui fait &#233;cran, c'est la vie moche qui transpire.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1. le nouveau&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le nouveau n'est pas tranquille, &#231;a piaille dans sa t&#234;te comme dans un poulailler &#224; l'arriv&#233;e du fermier qui vient sacrifier des poulets pour le march&#233; du lendemain. Il voudrait tout, aborder tout le monde, s'approprier l'espace, entrer de plain-pied dans un des groupes qui jalonnent le terrain, sans s'excuser d'exister, ajouter dans un des cercles, sa silhouette et une fois l&#224;, s'&#233;brouer sous son meilleur jour. La temp&#234;te est lancinante cependant sous la touffe de cheveux bruns qu'il a enduite de gel. La cacophonie pousse le d&#233;sordre &#224; l'extr&#234;me, un bruit intense s'immisce entre ses oreilles, an&#233;antit son potentiel de raison, le fil conducteur soign&#233; qui devait l'aider &#224; entrer en mati&#232;re, &#224; &#233;tablir un contact. Il a une trouille bleue, il la ressent physiquement, la soif, la sueur, le coton qui s'effiloche dans ses membres. &#192; deux grandes enjamb&#233;es de lui, un gar&#231;on improvise un rythme sur des bo&#238;tes de conserve retourn&#233;es, des gueules m&#233;talliques, contenants de kilos de mac&#233;doine qui ont fini dans les plats en alu de la cantine des centres a&#233;r&#233;s, d'autres plus petites, des rations pour app&#233;tits ch&#233;tifs. Le tout est soigneusement solidaris&#233; par une cordelette torsad&#233;e et des n&#339;uds &#233;tudi&#233;s et constitue une batterie qui ne c&#233;dera rien avant la fin de l'&#233;t&#233;. Les mains du gar&#231;on se d&#233;placent avec agilit&#233; sur le m&#233;tal oxyd&#233;. Son esprit, d&#233;tach&#233; de ses doigts, voltige et vagabonde dans l'inventaire de ce qui pourrait compl&#233;ter son instrument : des couvercles de marmites et de petites casseroles pourraient &#234;tre des cymbales acceptables, il fera le tour des popotes d&#233;fraichies qu'on voudra bien lui donner, il les testera, les fixera sur des pieds, leur laissera de la souplesse, il faudra que &#231;a sonne, que &#231;a donne, pour les pieds, il r&#233;cup&#233;rera des tiges dans la benne &#224; ferraille, il r&#233;unira &#233;galement des verres, des coupes, des fl&#251;tes et des chopes ; partir &#224; la recherche de tout &#231;a, et des baguettes aussi. Le rythme s'acc&#233;l&#232;re, les doigts s'&#233;carquillent, le c&#339;ur du gar&#231;on, &#224; l'unisson des &#224;-coups, s'emballe. Derri&#232;re lui, ce jeune qu'il n'a jamais vu. On n'a pas id&#233;e d'&#234;tre vout&#233; &#224; ce point, c'est un vieux dans un corps de m&#244;me. Un groupe de filles quitte les lieux. Elles rigolent, complices d'on ne sait quel complot. Elles sont tout &#224; elles, leurs six cerveaux parlent d'une seule voix et, &#224; l'instant, n'en forment plus qu'un, hilare. Elles passent de l'herbe au bitume, cueillent une cannette de coca avec laquelle elles se font des passes et que la plus jeune du groupe lance vers le panier de basket. Elle la rattrape &#224; la sortie du filet et sautille sur place, fanfaronne. La fen&#234;tre de sa chambre au dixi&#232;me &#233;tage de la tour des Tilleuls cr&#233;e un point d'&#233;blouissement dans lequel elle laisse flotter son regard jusqu'&#224; cr&#233;er un phosph&#232;ne qui la suit alors qu'elle court pour rattraper les autres. Le nouveau, lui, n'est pas &#224; l'aise. La bo&#238;te de coca atterrit dans la poubelle qui est face &#224; lui. Celle qui l'a jet&#233;e lui a lanc&#233; un regard furtif et h&#233;sitant. Lui dire quoi ? Elle ne le conna&#238;t pas. Elle parle peu aux gar&#231;ons, ils n'ont pas les m&#234;mes codes. Celui-l&#224; charrie, il se d&#233;tourne, baisse les yeux, dans ses poches il agite ses doigts. Elle l'observe, le d&#233;taille, a vite fait, il est plus &#226;g&#233;, l'ignorer ou s'arr&#234;ter et s'encombrer d'un timide ? Les autres l'attendent, ses s&#339;urs, ses cousines, ses amies. &#199;a pourrait les faire rire, ou r&#226;ler, dans le doute, elle les rejoint et renonce aux paroles qu'elle aurait pu prononcer. Le soleil a encore quelques belles heures devant lui, des jeux d'ombre se projettent sur l'&#233;cran g&#233;ant du terrain rectangulaire encastr&#233; entre quatre immeubles bleut&#233;s, le bitume est br&#251;lant par endroit et l'herbe pel&#233;e. Sur un banc, une m&#232;re effeuille distraitement son portable tandis qu'une gamine escalade une cage &#224; poules, traverse un pont de singes aux lattes fendill&#233;es et rampe dans un tunnel de plastique. Quand sonne l'appel, il est l'heure, descends maintenant, la petite veut rester encore, monte un &#233;chelon de plus. Lorsque sa m&#232;re, sa grand-m&#232;re peut-&#234;tre, se l&#232;ve et fait mine de venir la chercher, elle pousse des cris stridents qui se m&#234;lent au frapp&#233; m&#233;tallique du batteur amateur. La main de l'adulte agrippe les v&#234;tements de l'enfant qui se refuse &#224; la docilit&#233; et &#224; l'ob&#233;issance, elle en veut encore de la vue imprenable qu'elle a depuis la plate-forme de la cabane suspendue et sa m&#232;re, sa grand-m&#232;re peut-&#234;tre, l'appelle-t-elle maman ou mamie, attend en bas, brandissant un go&#251;ter comme app&#226;t, un aveu de son impuissance qui renforce le refus de descendre de la fillette et cimente sa d&#233;termination. Le nouveau s'enferme dans sa propre tour. Sa fen&#234;tre, dans un autre immeuble, donnait sur un autre terrain auquel il n'avait pas acc&#232;s, trop dangereux, trop t&#244;t ou trop tard, trop chaud ou pas assez, bonnet de laine en &#233;t&#233;, socquettes en hiver, ridicules, fagot&#233;s comme des clowns, lui et sa s&#339;ur, son a&#238;n&#233;e, qui n'y pouvait rien. Sa grand-m&#232;re avait peur de tout, n'avait confiance en personne, ne descendait ses trois &#233;tages que pour aller &#224; la pharmacie ou au hard discount, aucun acc&#232;s &#224; leur m&#232;re qui se souvenait &#224; grand peine d'avoir enfant&#233;. Leur grand-m&#232;re les &#233;levait et les enfon&#231;ait, lui surtout, lui disant, sans conscience de le blesser, car elle n'&#233;tait pas m&#233;chante, qu'il aurait mieux valu, pour lui comme pour elle, qu'il ne naisse pas. Fermer, enfermer, enlever toutes les cl&#233;s de tous les champs de tous les possibles, &#233;touffer, recouvrir de fin de non-recevoir, le d&#233;sir. Jusqu'&#224; six ans l'obliger &#224; traverser en poussette le quartier pour ne pas avoir &#224; lui courir apr&#232;s, le consid&#233;rer comme handicap&#233;, s'&#233;tonner plus que se r&#233;jouir de ses progr&#232;s. Avait-il, lui, une latitude d'opposition comme cette petite rebelle sur son perchoir ? Dans ses narines, il a encore l'odeur de l'appartement, un m&#233;lange de javel et de cire. Elle ne le quittera jamais. Il en r&#234;ve la nuit, de cette odeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le nouveau rouvre les yeux, le terrain l'&#233;blouit. Le batteur, dans son coin, cherche une cadence neuve et l'enfant s'&#233;poumone. Il sort alors de sa poche un harmonica, survivant d'une parcelle d'enfance pr&#233;cieuse, un cadeau conc&#233;d&#233; par le hasard, un clin d'&#339;il de la vie qui a &#233;chapp&#233; &#224; la vigilance de l'a&#239;eule. Sur une but&#233;e de b&#233;ton, il s'assied. Le batteur comme l'enfant font silence. Le son se r&#233;pand comme un tag mis &#224; nu.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Codicille : un univers urbain, un soleil de plomb, un gamin comme j'en connais, une enfance sans terreau, sans engrais, les racines &#224; fleur de peau. &lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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