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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>le roman d'Isabelle Dartiguelongue</title>
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		<dc:date>2020-08-16T17:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Dartiguelongue</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;cycle &#233;t&#233; 2020 | outils du roman&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;&#233;t&#233; 2019 | outils du roman&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; bio &amp; liens
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;7. Hakim&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4923&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il prit la route. Le long de la sente ocre s'enfonce son corps long, &#233;tir&#233; comme une ombre &#224; son point de rupture. Homme &#233;lastique silencieux dans la nuit le sable. Des tongues roses &#224; ses pieds, orn&#233;es d'un petit c&#339;ur brillant de plastique neuf. Celles de sa m&#232;re, les seules chaussures qu'il ait trouv&#233;es pour entamer ce voyage qui n'en est pas un. Son dos est courb&#233;, &#233;paules rentr&#233;es, tass&#233;es vers le sol indistinct &#8211; pour mieux chercher la route, disparue la nuit pr&#233;c&#233;dente sous le sable amass&#233; par le vent de nord-ouest. Pas de topographie fiable dans le Registan. Hakim se mord la langue. L&#232;vres d&#233;j&#224; crevass&#233;es, cuites par le souffle sec qui remonte du sol, s'infiltre dans ses narines, le prive d'odorat et de salive. Il avance en aveugle, engonc&#233; dans le sable rouge encore chaud, masse mouvante et inerte &#224; la fois. &#192; peine pos&#233;es ses traces s'effacent, noy&#233;es dans l'obscurit&#233; qui monte vers lui en vague &#224; peine ondulante, vibration t&#233;nue du jour qui se gomme, se noie dans ce grand tumulte de son d&#233;part. Oreilles tendues. &#201;coute le crissement du sable sous la semelle plastique des tongues. Il est &#224; l'aff&#251;t sans se l'avouer. Se redresse, scrute la nuit, la masse noire du ciel, les masses noires des dunes, et ce chemin, qui n'existe pas, noy&#233; sous le sable, qu'il trace &#224; mesure. Homme compas, d&#233;risoire dans le sable du d&#233;sert. S'arr&#234;te. Repart. Aspire expire l'air sec. Cherche &#224; assourdir sa respiration. Attend que l'on crie son nom. Voudrait qu'on le retienne. Qu'on lui demande de ne pas partir. S'arr&#234;te. Repart. Sous ses pieds, tant&#244;t le sable tant&#244;t la route.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;6. Patxi, patchwork&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4922&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Lise. &#201;vacu&#233;e Lise en quatre lettres lapidaires. L. I. S. E. qui se trouvent dans mon pr&#233;nom. Lise, pr&#233;nom bonde d'&#233;vacuation. J'y suis dans le r&#233;cit quelque part, mais nulle part &#233;galement. Lise, c'est l'envie de s'abstraire du texte. Je suis de l'autre c&#244;t&#233;, sur le flanc non &#233;crit de la page.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enrique existe. Mais il s'appelle en r&#233;alit&#233; Fernando. Bient&#244;t septuag&#233;naire, silhouette d'hidalgo, longiligne, une grande fiert&#233; dans des yeux sombres. J'ai habit&#233; chez lui pendant une semaine de grand vent. Sa voix m'accueillait lorsque je revenais pouss&#233;e par les bourrasques et la pluie. San Sebastian. Une fin d'hiver. Fernando incarnait l'Espagne de Don Quichotte et le comte Almaviva.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hakim. Accroche gutturale lorsque prononc&#233; &#224; l'arabe. &#199;a se veut r&#226;peux, et qui &#233;corche un peu la bouche et les oreilles. Parce que Hakim est sur la route, que l'errance n'est pas le voyage, mais une succession d'obstacles et d'&#233;corchures, de la peau et du c&#339;ur. Hakim &#233;corche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fernando existe. Mais il s'appelle Enrique dans le r&#233;cit. Le Fernando personnage est chauffeur routier, et il aime Emma, Bovary bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emma. Les personnages aim&#233;s s'appellent tr&#232;s souvent Emma pour moi. R&#233;f&#233;rence limpide &#224; la Bovary, personnage monument. L'euphonie aussi, douceur du M et paronomase, emma aimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan. Pr&#233;nom avant tout espagnol. Pr&#233;nom symbole sans doute. Je l'ignore en fait. Juan me donne envie de le construire parce que je devrais le chercher, creuser derri&#232;re ce pr&#233;nom, l'exhumer d'une gangue qui sonne myst&#232;re. Juan est une falaise, un peu comme &#201;tretat, l'Aiguille creuse, Ars&#232;ne Lupin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ama. Pr&#233;nom tamoul choisi pour la paronomase, ama aimer, ama maman m&#232;re mer. Mater dolorosa et vierge &#224; l'enfant. Ama se charge de connotations bibliques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rishath existe. Il a quinze ans, parcours de deux ann&#233;es avec lui pour lui enseigner le fran&#231;ais langue &#233;trang&#232;re. C'est un hommage, p&#233;tillement de ses yeux et souvenirs de jeux invent&#233;s ensemble, de son &#233;criture ronde sur son cahier dans des encres toujours diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sitpan. Pr&#233;nom tamoul cherch&#233; dans un dictionnaire de pr&#233;noms tamouls, pour ne pas donner au jumeau de Rishath personnage, le pr&#233;nom du jumeau du vrai Rishath. Deux syllabes qui claquent &#224; mon oreille comme on claque une porte. Et Sitpan choisit de quitter le Sri Lanka. C'est le son de l'&#233;lastique tir&#233; pr&#232;s du c&#339;ur, Ma Boh&#232;me, Rimbaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lucia existe. C'est l'&#233;pouse de Fernando, le vieil hidalgo. Un visage de lune brune cisel&#233;e par son sourire. Le rire dans sa voix et le caf&#233; au lait du matin, tous les matins, pr&#232;s du micro onde. Lucia, lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Patxi. Pr&#233;nom arch&#233;type. Patxi ne peut &#234;tre que basque. Il est douanier. Sur la Bidassoa, fleuve fronti&#232;re en plein milieu du pays, basque. Patxi, ce sont les venta, le bar du march&#233; et le Petit Bayonne, le patxaran, l'Artzamendi, le Mondarrain, le Baigurra, Zazpi Anaiak, l'ikasbi o&#249; mon fils a d&#233;but&#233; sa scolarit&#233;. Et douze ans de ma vie. Patxi, patchwork des images d'une autre vie. Avant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;5. clic&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4920&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&#8212; Hey ! Toi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hakim sursaute, surpris. Pas familiaris&#233; encore avec les sons du fran&#231;ais. &lt;i&gt;Toi&lt;/i&gt;. C'est quoi &lt;i&gt;toi&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas le temps de r&#233;fl&#233;chir, le barbu au teeshirt bleu &#233;lectrique lui a gliss&#233; son t&#233;l&#233;phone dans la main. &lt;br /&gt;&#8212; Hey, toi ! Tu peux nous prendre en photo, s'il te pla&#238;t ? En photo &#8211;- foto &#8211;- fo &#8211;- to &#8212; tu comprends ? You understand ? Yes &#8212; oui &#8211;&#8212; ton doigt l&#224;, c'est l&#224; que tu appuies. T'as compris ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'esprit ailleurs, Hakim la fait cette photo, de ce mec pas beau, avec cette fille maigrichonne. Pas laid. Qui veut s'immortaliser sur la Bidassoa, sur le Pont international, avec cette fille dont il presse si fort la taille. Son bras gauche est l&#233;g&#232;rement hors cadre, mais Hakim s'en fout. Il a le soleil dans les yeux, n'y voit rien sur l'&#233;cran sale du Huawei. C'est presque au hasard que son doigt se pose au bon endroit. CLIC.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le bloc noir de la batterie g&#238;t &#224; ses pieds. Sitpan l'a r&#233;cup&#233;r&#233;e in extremis, juste avant que la cloison m&#233;tallique ne s'abatte dans un grincement de t&#244;les et de ferrures d&#233;chir&#233;es. Un sacr&#233; coup de chance ! Au moins 2 000 roupies &#224; la revente sur le quai ! Il ram&#232;nera un grand sac de riz &#224; Ama. Verra son visage s'illuminer. Sa bouche qui s'ouvre comme la lune pleine sous l'&#233;clair de ses yeux. C'est le sourire qu'elle a sur la seule photo qu'il a r&#233;ussi &#224; prendre d'elle, sur le petit &#233;cran de son portable. CLIC. Elle s'&#233;tait fig&#233;e un instant lorsqu'elle avait compris que c'&#233;tait elle qu'il avait prise en photo, pas le coucher du soleil.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Son doigt tremble sur l'&#233;cran. Putain de smartphone qu'elle d&#233;verrouille toujours avec un temps de retard ! Aurait bien aim&#233; la prendre, la photo de ce grand type aux traits fatigu&#233;s. Sur son visage, son voyage. Profils et pertes. Sur son visage, une cartographie de l'errance. Elle les renifle, ces choses-l&#224;. Voudrait les capter, en une topographie intime, journal de bord, roman photo de ses journ&#233;es &#224; patrouiller sur la Bidassoa. CLIC. Trop tard. C'est un gros plan du balai d'essuie-glace qu'elle vient de faire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Enrique renifle bruyamment, racle sa gorge. CLIC. Il vient de prendre une photo avec son vieux smartphone, n'a pas pu l'enregistrer car la m&#233;moire est pleine. CLIC dans le vide. Il voulait la ramener &#224; Lucia cette photo de la Bidassoa, sous le Pont International. Il est inquiet pour Elle. Ses yeux se brouillent, comme le ciel au-dessus du Pont International. Ne sait plus si c'est le rhume ou les larmes. Son c&#339;ur est fatigu&#233;. Fatigu&#233; de battre et de l'aimer encore si fort Lucia, d'avoir ce besoin lancinant de continuer &#224; entendre sa voix rauque de fumeuse, les scories lumineuses de son rire, le claquement de ses talons dans le patio de leur immeuble.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ama s'est calm&#233;e. Ses yeux ne pleurent plus, ses joues ont s&#233;ch&#233;, son pouls a ralenti. Silhouette fr&#234;le post&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de la bassine &#224; friture sous laquelle le feu s'est &#233;teint. Elle contemple leur maison. De ses deux pouces et de ses deux index, elle forme un carr&#233; dans lequel elle emprisonne &#8211; geste du cadreur &#8211; l'abri de briquettes et de t&#244;les dans lequel elle a pass&#233; toutes ces ann&#233;es avec Sitpan. CLIC. Photo imaginaire dans son regard d&#233;vast&#233;. Comme une ancre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il est bleu dur. Chromes &#233;tincelants. Rishath ne laisse pas la rouille s'installer, et dieu sait combien le combat est rude, particuli&#232;rement pendant la mousson. C'est comme une histoire au long cours d&#233;sormais, entre son camion et lui, entre Nanuoya et Colombo. Il fait &#224; peine jour, lumi&#232;re naissante qui remonte lentement du cours de la nuit, s'&#233;tale sur la partie b&#233;tonn&#233;e du parking derri&#232;re l'entrep&#244;t des pneus, comme une nappe d'eau calme, et enveloppe le vieux Berliet de rayons doux. Rishath sort son smartphone neuf de la poche de son jean et cadre son camion &#8211;- cadrage horizontal qui &#233;tire la masse lourde du v&#233;hicule. Reflets ros&#233;s sur le parebrise. CLIC. CLIC. Deux photos. Pour assurer le coup. &#202;tre certain de capturer ce qui lui saute aux yeux &#224; cet instant-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;7&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pench&#233;e sur l'album photo brun sombre, celui de ses parents, Lucia scrute les images de son enfance. Elle a laiss&#233; les lunettes sur la table de nuit, n'a pas la force de retourner dans la chambre. Elle colle presque ses yeux aux images affaiblies par le temps, nuances estomp&#233;es, halo l&#233;ger de d&#233;but d'&#233;vanescence. Ne se redresse que pour tousser, interminablement, secou&#233;e de bas en haut par des hoquets douloureux. Devant une platebande de roses blanches, une petite fille en robe courte sourire plaqu&#233; sur visage triste. Elle. Quelqu'un se tient dans l'embrasure de la fen&#234;tre derri&#232;re elle, qu'elle n'arrive pas &#224; distinguer, silhouette brouill&#233;e sur la laquelle elle zoome d&#233;sesp&#233;r&#233;ment avec la cam&#233;ra de son t&#233;l&#233;phone portable. Entre loupe et appareil photo, &#233;cran oblongue et sombre qui permet pourtant de creuser dans le myst&#232;re de l'image. CLIC. Son doigt a press&#233; la touche d&#233;clencheur, sans le vouloir. Photo d'une photo. Mise en abyme involontaire. Elle ne l'effacera pas.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;8&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Patxi s'&#233;loigne du v&#233;hicule, les doigts gourds. Envie de pisser. Pas eu le temps avant de quitter la maison, et maintenant &#231;a urge. Lise est rest&#233;e dans la voiture, avec son air d'hu&#238;tre en peine. Il faudrait qu'elle cause, &#231;a lui ferait du bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il revient en direction du Pont International, la lumi&#232;re du matin le frappe en plein visage, uppercut solaire et ce flottement dans l'air qui annonce que la journ&#233;e sera chaude. Il ira &#224; la plage cet apr&#232;s-midi, avec Emma. C'est machinalement, presque sans y penser qu'il sort son portable de la poche de son jean. Pour faire un selfie. Sur le Pont International. Dans l'air de l'aube entam&#233;e. Pour l'envoyer &#224; Emma. CLIC. Il s'est souri sur la photo.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;9&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Fernando vient de franchir le Pont International au volant de son 26 tonnes. Il n'a pas encore &#233;teint la guirlande lumineuse qui fait le tour de la cabine avec les lettres qui composent son pr&#233;nom. C'est No&#235;l qui se serait prolong&#233; jusqu'en juillet. &#201;tirement calendaire qui confirmerait ce go&#251;t &#233;trange de la route, dont les kilom&#232;tres parfois permettent de remonter le temps. Apn&#233;e r&#233;gressive et indolore dans la jouissance de cette temporalit&#233; toujours suspendue. Mais l&#233;ger vertige parfois, des jours qui s'enfuient gratuitement, sans avoir au passage creus&#233; la l&#233;g&#232;re orni&#232;re qui fait que l'on s'en souvient. C'est pour cela qu'il s'est achet&#233; un appareil photo, un hybride dernier cri, dont la notice d'utilisation fait quatre cents pages. Il est certain qu'un outil aussi perfectionn&#233; lui permettra de capturer l'instant, d'&#233;corner la surface lisse du r&#233;el d'un coup de diaphragme bien plac&#233;. Ses gros doigts brunis arrachent d'un coup sec l'appareil &#224; la petite sacoche qui le prot&#232;ge. La lumi&#232;re est si belle sur la Bidassoa. L'eau lisse avec seuls liser&#233;s les remous des barques au repos, bleues ou brunes. Nonchalantes dans la l'aube feutr&#233;e. CLIC. Il &#233;tait en mode automatique.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;10&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Lise n'a pas envie de sortir du v&#233;hicule de la douane, stationn&#233;e au milieu du Pont International. C&#244;t&#233; Irun, ses homologues de l'Ertzaintza sont accoud&#233;s au garde corps. Sans doute l'&#233;quipe de nuit qui attend la rel&#232;ve. Leurs silhouettes se d&#233;tachent noires sur le ciel qui se charge de lumi&#232;re, palette de douce incandescence. Ses doigts caressent son portable, qui a gliss&#233; entre ses genoux sur le si&#232;ge marine de la M&#233;gane de service, suivent le dessin sinueux des ailes de papillons grav&#233;es sur la coque, hi&#233;roglyphe par elle seule d&#233;crypt&#233;. Qu'est-ce que &#231;a donnerait ces silhouettes sur une photo ? On se croirait o&#249; ? Malgr&#233; elle &#8211; elle est en mode automatique &#8211; sa main se saisit du t&#233;l&#233;phone, le met &#224; l'horizontale. Son pouce s'&#233;crase sur le petit cercle &#224; sa droite. CLIC.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;4. Nanuoya, Nati Road&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4919&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;version douce&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans la bassine m&#233;tallique l'huile chauffe doucement, avec cette lenteur calcul&#233;e du matin, quand la journ&#233;e n'est pas encore jou&#233;e, et qu'il suffit de baisser un peu la nuque, d'arrondir les &#233;paules sous les lueurs roses de l'aube pour sentir l'air couler sa moiteur le long des joues humides de sueur. Accroupie devant la bassine, Ama retire une &#224; une les galettes de lentilles qui cr&#233;pitent &#224; petit bruit, de ce gr&#233;sillement modul&#233; qui indique qu'elles sont frites &#224; point, suaves parfum&#233;es, croquantes sur le dessus, fondantes dedans, inondent la bouche de fenouil et de menthe. Mais son regard est ailleurs, ou nulle part, tir&#233; vers l'int&#233;rieur, vers cette absence qui commence &#224; l'habiter, vaguement, comme un h&#244;te d&#233;licat et scrupuleux qui souhaiterait s'installer sans bruit ni d&#233;rangement, presque incognito, voulant se faire oublier, sans pouvoir y parvenir cependant, grignotant par touches imperceptibles l'espace clos qui lui a &#233;t&#233; d&#233;volu, l'occupant m&#233;ticuleusement, millim&#232;tre par millim&#232;tre, poli mais inexorable dans sa fa&#231;on de proc&#233;der, s'insinuant dans tous les plis et m&#233;plats de la chair d'Ama, qui a froid malgr&#233; la chaleur &#233;touffante et humide du petit matin au pied de la rizi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sitpan &#233;tait silencieux la veille au soir, absorb&#233; dans l'aff&#251;tage d'un long ciseau &#224; d&#233;couper le m&#233;tal. Ramen&#233; du chantier des bateaux morts, tel un troph&#233;e, une prise de guerre. Celle qu'il livre tous les jours aux carcasses qu'il d&#233;mant&#232;le, lui et les autres, lui et les comme lui, &#224; marteler sans cesse les t&#244;les amass&#233;es, &#224; fa&#231;onner des plaques m&#233;talliques lisses et brillantes &#224; partir de conduits rong&#233;s de rouille, de parois bossel&#233;es, de trappes d&#233;mantibul&#233;es, de blocs huileux de moteurs silencieux, d'engrenages m&#233;talliques momifi&#233;s dans le vide de l'oubli circulaire de leur mouvement initial. Quelques kilos de m&#233;tal revendus pour son propre compte. Il est d&#233;j&#224; largement plus de 6 heures, pense Ama, la lumi&#232;re commence &#224; dorer le tronc du jacquier, et la souche sur laquelle Sitpan fume sa premi&#232;re cigarette est couverte de fourmis. Sa main est roide sur l'&#233;cumoire, les derni&#232;res galettes noircissent. Elle semble ne plus les voir, aspir&#233;e par le bouillonnement paisible de l'huile ignorante et liss&#233;e &#224; sa surface par le ciel cru qui s'y refl&#232;te, noyant la bassine de lumi&#232;re, puits muet sous ses yeux qui guettent Sitpan.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;version moins douce&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans la bassine m&#233;tallique bossel&#233;e, l'huile chauffe rapidement, r&#233;pand fortement son odeur poivr&#233;e de curry et de curcuma devant la maison de brique et de t&#244;le. La lumi&#232;re du petit matin est crue, a d&#233;j&#224; &#233;limin&#233; toute trace de la nuit, recommence son cycle brutal et aveuglant dans la chaleur humide qui rend le corps &#233;ponge et las. Accroupie devant la bassine, Ama retire une &#224; une les galettes de lentilles qui cr&#233;pitent grassement, de ce gr&#233;sillement sec qui indique qui indiquent qu'elles sont croquantes. &#192; point. Mais son regard est ailleurs, tir&#233; vers l'int&#233;rieur en une crispation qui tend sa bouche vers son menton. Elle semble p&#233;trifi&#233;e, faite d'argile de lames s&#233;ch&#233;es, souffl&#233;es sur son visage maigre par l'absence qui a commenc&#233; &#224; habiter son corps, locataire ind&#233;licate, h&#244;te peu scrupuleuse qui s'enroule autour de ses muscles, paralysant le bras qui tient l'&#233;cumoire, la main qui chasse les moustiques, ses l&#232;vres fig&#233;es sur ses dents, se refusant &#224; prononcer le mot, &#224; m&#234;me le penser -&#8211; parti &#8211;- enfui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sitpan s'est barr&#233;. Elle a reconnu tous les signes, et surtout se rappelle la soir&#233;e de la veille. Son silence &#233;crasant. Tass&#233; dans un coin de la pi&#232;ce il s'est absorb&#233; longuement dans l'affutage d'un long ciseau oxyd&#233;. Ramen&#233; du chantier des bateaux morts. Prise de guerre rong&#233;e de rouille et d'usure. Troph&#233;e corrod&#233; plong&#233; entre ses mains noires et meurtries qui s'y crispent sans un mot comme pour se prot&#233;ger de la noyade dans les eaux rougies du cimeti&#232;re de navires. Guerre sans merci dans les boues toxiques du port, au fond des cales empoisonn&#233;es par toute la chimie accumul&#233;e, peintures ignifuges, antirouille, huiles et graisses de toutes sortes, antifongiques, gasoil, soufre, amiante, pesticides capables d'&#233;radiquer une bonne partie des vivants de la plan&#232;te, essences diverses. Ses pieds nus rong&#233;s, ses mains crevass&#233;es. Puis l'accident, trois doigts emport&#233;s de la main gauche, l'abc&#232;s sournois. Qui suinte. Ama r&#233;alise qu'il est d&#233;j&#224; largement plus de 6 heures. Le tronc des jacquiers para&#238;t s'embraser sous les rayons du soleil qui ont perc&#233; la brume dense de la vall&#233;e. La place habituelle de Sitpan, sur la souche devant la maison, est vide, d&#233;sert&#233;e, recouverte de l&#233;zards immobiles. Sa main s'est encore raidie sur l'&#233;cumoire. Les derni&#232;res galettes crament au fond du r&#233;cipient, mais elle semble de pas les voir, aspir&#233;e par les gros bouillons de la friture, par l'odeur de charbon qui commence &#224; s'en d&#233;gager.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;3. Nanuoya, Railway Station&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4918&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;version br&#232;ve&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sitpan s'assoit un instant sur un parpaing. Pour r&#233;fl&#233;chir. M&#234;me s'il est bien trop tard pour r&#233;fl&#233;chir, trop tard dans la nuit, trop tard &#224; ce stade de sa d&#233;cision. Pas d'&#233;moi. Aucune turbulence. Juste le tempo de la petite veine qui se soul&#232;ve sur la face interne de son poignet, et qu'il contemple, vid&#233; de lui-m&#234;me, d&#233;sert&#233; d&#233;j&#224; par les visages familiers et aim&#233;s, comme entr&#233; dans une for&#234;t de l'oubli, en dehors de laquelle plus personne, jamais, ne prononcera son nom. Il est quatre heures du matin derri&#232;re la petite gare de Nanuoya. Dans quelques minutes il se glissera dans la benne du camion de Rishath, qui part vers l'ouest, vers le port de Colombo. Rishath, c'est son jumeau. Il n'a pas envie de le quitter &#8211;- quelque chose se soul&#232;ve en lui au creux de son abdomen contre cette s&#233;paration cet abandon ? Il se l&#232;ve. Tourne autour du parpaing, bloc &#233;nigmatique, dont il attendrait une sorte d'oracle, un viatique, une raison de ne pas s'en aller ainsi ombre parmi les ombres dans la nuit profonde sillonn&#233;e de chauve-souris.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;strong&gt;version longue&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'attente est longue, silencieuse, dans la nuit &#233;paisse de Nanuoya. Le dernier train est pass&#233; depuis longtemps. Sitpan fixe le n&#233;on de la petite gare, seule lumi&#232;re &#224; des centaines de m&#232;tres &#224; la ronde. Le b&#226;timent est d&#233;sert &#224; cette heure de la nuit, et il en fait le tour en silence pour d&#233;gourdir ses jambes lourdes, puis revient s'asseoir sur le parpaing qui se trouve dans la petite cour des marchandises &#224; l'arri&#232;re. Il voudrait r&#233;fl&#233;chir, mais il est bien trop tard dans la nuit, trop tard &#224; ce stade de sa d&#233;cision, qu'il n'a pas m&#251;rie, mais qui s'est impos&#233;e &#224; lui avec une &#233;vidence aveuglante, de la m&#234;me lumi&#232;re blafarde et crue que celle du n&#233;on. Aucune turbulence. Juste le tempo de la petite veine qui se soul&#232;ve sur la face interne de son poignet, et qu'il contemple, vid&#233; de lui-m&#234;me, d&#233;sert&#233; d&#233;j&#224; par les visages familiers et aim&#233;s, comme entr&#233; dans une for&#234;t de l'oubli, en dehors de laquelle plus personne, jamais, de prononcera son nom avec la bonne inflexion. Il est quatre heures du matin derri&#232;re la petite gare de Nanuoya, le long de la voie unique qui relie Nanuoya &#224; Colombo. Pas un bruit &#224; la ronde, &#224; l'exception du sifflement des ailes des chauve-souris lorsqu'elles fr&#244;lent le b&#226;timent cr&#233;pi. Sitpan s'essuie les mains sur son pantalon de toile bleue. Il a chaud. Soif. Esp&#232;re qu'il y aura encore du th&#233; dans la thermos de Rishath. Dans quelques minutes, il se l&#232;vera lorsqu'il entendra grogner le moteur du vieux Berliet, pour se glisser dans la benne du camion de son jumeau. Malgr&#233; sa d&#233;sapprobation, Rishath a accept&#233; de le conduire vers l'ouest jusqu'au port de Colombo. Rishath ne partira pas avec lui. Il continuera &#224; conduire son camion, allers retours poussifs entre Nanuoya et Colombo pour convoyer th&#233;, parpaings, bidons d'essence, de glyphosate, de ciment, rouleaux de toile, tuyaux, sacs de riz, enfants malades, poulets maigres, hommes bless&#233;s des chantiers des h&#244;tels &#224; touristes &#233;trangers de Nuwara Eliya. Le camion de Rishath est un petit village ambulant qui tra&#238;ne sur les routes escarp&#233;es des rizi&#232;res le grondement rassurant de son moteur. Sitpan n'a pas envie de le quitter &#8212; de l'abandonner ? Quelque chose se soul&#232;ve en lui au creux de son abdomen contre cette s&#233;paration, cet arrachement non pr&#233;m&#233;dit&#233; mais inscrit en lui en une profondeur qu'il n'aurait jamais soup&#231;onn&#233;e auparavant. Une force insensible mais puissante, l'aliz&#233;e de la saison s&#232;che, le courant des eaux boueuses de la mousson, la mousse rongeant les arbres de la for&#234;t de Sinharaja, les lianes s'enroulant autour des troncs centenaires en les agrippant si &#233;troitement qu'elles se fondent peu &#224; peu dans les &#233;corces fauves, tentative de lent &#233;touffement -&#8211; ou &#233;troite symbiose ? Sitpan s'y perd. Dans sa t&#234;te, derri&#232;re ses yeux ferm&#233;s &#233;clatent les quais noirs de l'arri&#232;re port de Colombo, cram&#233;s de soleil et de la rouille install&#233;e dans les carcasses immobiles des bateaux &#224; d&#233;membrer, qui attendent leur tour, gisant comme seuls gisent les morts apais&#233;s. Ama avait ce visage-l&#224;, de navire enfin au port, sous le voile orange qu'elle ne soulevait que pour lui. Il se redresse. Tourne autour du parpaing, bloc &#233;nigmatique, dont il attendrait une sorte d'oracle, un viatique, une raison de ne pas s'en aller ainsi ombre parmi les ombres dans la nuit profonde parcourue des effluves moites de la mousson, odeurs m&#234;l&#233;es de terre et de t&#244;les, de fritures et de jasmin. Puis il d&#233;plie sa main gauche et contemple les deux doigts qui lui restent. Fini pour lui le d&#233;pieutage des bateaux. Termin&#233;es les heures &#224; marteler chaque bout de t&#244;le arrach&#233;e dans le silence de l'arri&#232;re port, face &#224; l'eau rougie par les reflets des coques rouill&#233;es, &#224; soulever les ancres mortes, &#224; se glisser &#224; quatre pattes dans des coursives envahies par la vase et les boues molles du port. Il part.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2. Sur la Bidassoa&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4917&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Quatre euros.
&lt;br /&gt;&#8212; Merci... le premier mot fran&#231;ais qu'il a su prononcer, en peinant sur le son sifflant, sssssi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hakim empoche le paquet de Craven A et quitte lentement le Tabacos. Il a la journ&#233;e &#8211; vide &#8211; devant lui. De la petite place, &#224; l'ombre du Ficoba, il a une vue directe sur le Pont International, chauff&#233; doucement par en dessous par la brume matinale qui monte de la Bidassoa, et par les roues noires des camions dont le bruit ne cesse jamais. Ils s'alimentent les uns les autres en grondements sourds de moteurs gras, en crissements crasseux de remorques r&#233;tives, en passant sur le fleuve fronti&#232;re. Depuis deux jours, Hakim y stationne, sur la fronti&#232;re. Depuis qu'il a perdu la trace de Sitpan le Tamoul. Ensemble ils ont travers&#233; l'Espagne depuis Ceuta. Dans ses narines s'accroche encore l'odeur lourde de la glu de poisson qui impr&#233;gnait les filets laiss&#233;s au fond de la barque bleue d&#233;lav&#233;e, qui leur avait paru presque irr&#233;elle au clair de lune sur la plage, celle qu'il avait pu atteindre, avec Sitpan. &#201;puis&#233;s tous deux, mais incroyablement confiants, comme si les rondes de la Guardia Civil n'&#233;taient qu'un jeu, une sorte de cache-cache niveau expert o&#249; ne se jou	ait qu'une partie de plus de leur survie, ni plus ni moins, en une sorte d'&#233;vidence non morcelable, bloc noir d'avenir &#224; d&#233;tourer de leur fuite si hasardeuse, pas apr&#232;s pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se sent seul sans les yeux sages de Sitpan, sans son silence, sans sa d&#233;marche pesante et agile. Il se sent seul &#224; cette fronti&#232;re inconnue face au Pont, &#224; la fois invite et barri&#232;re. Pour la premi&#232;re fois depuis des mois, il se sent lourd, incapable de prendre une d&#233;cision. Son regard est accroch&#233; au Pont, &#224; la voiture bleu m&#233;tallique des forces de l'ordre, immobilis&#233;e au milieu du pont comme un grossier pi&#232;ge &#224; oiseaux, assur&#233; de se refermer sur des proies faciles. Du dehors, le v&#233;hicule para&#238;t vide. Mais derri&#232;re les vitres sales, Hakim distingue un mouvement, reflet fugitif d'une chevelure f&#233;minine qui s'agite de droite &#224; gauche, puis la blancheur de la main crisp&#233;e sur le volant du v&#233;hicule immobile, comme pour emp&#234;cher une sortie de route, le redresser apr&#232;s une embard&#233;e, le remettre dans le droit chemin&#8230; c'est cette discordance qui attire l'attention d'Hakim. L'immobilit&#233; du v&#233;hicule plant&#233; au milieu du Pont et l'esp&#232;ce de bouillonnement qui semble en agiter l'habitacle. La femme &#224; l'int&#233;rieur parle dans son uniforme de la police fran&#231;aise, et de l&#224; o&#249; il se trouve, Hakim comprend qu'elle parle tr&#232;s fort, qu'elle pourrait emplir la voiture de sa voix. Mais elle para&#238;t seule. Peut-&#234;tre est-elle au t&#233;l&#233;phone branch&#233;e sur haut-parleur. Puis il se dit qu'il y a peut-&#234;tre quelqu'un &#224; l'arri&#232;re, allong&#233; sur la banquette, ou par terre, quelqu'un qui a peur et qu'elle effraie par les paroles qui sortent de sa bouche, ouverte sur un fleuve de mots noirs. Quelqu'un qu'elle menace. Ou qu'elle injurie. Contre qui elle est en col&#232;re. Qu'elle veut humilier. R&#233;duire au silence. R&#233;duire en poussi&#232;re&#8230; &#231;a ne peut pas &#234;tre autre chose -&#8211; elle porte un uniforme, elle est la loi -&#8211; celle que Hakim a appris &#224; conna&#238;tre, qui n'est jamais de son c&#244;t&#233;, autre fleuve &#224; rive inaccessible pour les hommes comme lui, condamn&#233;s &#224; l'inexistence de l'errance dans ce monde o&#249; l'on c&#233;l&#232;bre pourtant si fort la mobilit&#233;. La femme ne cesse de parler, de plus en plus fort dirait-on. Hakim per&#231;oit nettement les mouvements de ses l&#232;vres, alternativement comprim&#233;es puis ouvertes comme en balafre bl&#234;me. Ses paroles s'accompagnent de mouvements de t&#234;te -&#8211; en avant, puis en arri&#232;re &#8211;- balancement improbable, d&#233;rangeant, comme si elle voulait projeter sa t&#234;te contre le pare-brise, en plein milieu du Pont International. Alors il se dit qu'il y a peut-&#234;tre quelqu'un &#224; l'arri&#232;re, tapi sur la banquette, et qui la menace, l'insulte, la pourrit de mots blessants, la rend inutile et nue sous l'uniforme qui ne la prot&#232;ge de rien. Sombre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1. en mouvement &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4916&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;proposition de d&#233;part&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Passer sur le Pont International, c'est comme marcher en tra&#238;nant des valises trop lourdes, trop grandes, trop &#233;paisses et mal ferm&#233;es dont s'&#233;chappent des manches de tricots ray&#233;s. Dans son blouson bleu &#233;lectrique, Juan se demande encore de quel c&#244;t&#233; de la Bidassoa il veut exister. Il y a le bruit dans sa t&#234;te du percolateur poussif du Caf&#233; de la Gare, et la voix rauque de la femme aux &#233;paules nues malgr&#233; la fra&#238;cheur du matin. La femme dans le caf&#233; qui cherchait des hommes, les cherchait du regard, les cherchait de sa voix cass&#233;e &#224; se parler seule, &#224; se briser au fond des verres encha&#238;n&#233;s sous l'&#339;il morne du patron, en face de l'horloge de la gare, de l'autre c&#244;t&#233; de la place en travaux, d&#233;dale de barri&#232;res et de planches boueuses casse-gueule. Passer sur le Pont International avec son sac Venta Peyo, c'est revenir lentement le dos rond vers la maison fade aux volets rouges, puis passer le jardinet &#233;teint comme un quinquet de d&#233;cor de th&#233;&#226;tre, rentrer apr&#232;s avoir pris l'air sur le pont o&#249; &#231;a ne s'arr&#234;te jamais &#8211;- les pi&#233;tons les camions puants les voitures excit&#233;es mais peu de v&#233;los &#8211; o&#249; &#231;a ne s'arr&#234;te jamais, mouvement de trame et de cha&#238;ne humaine, dans lequel s'enroulent les passants qui voudraient bien trouver une raison pour s'y arr&#234;ter, sur le Pont International, une raison pour cesser les navettes, se suspendre un instant &#224; ce non-lieu, &#224; ce sur-lieu, empilement de tous les autres en strates compactes et m&#233;morielles. Sur le Pont International, l'espace se dilate, s'hypertrophie comme une glande temporelle charg&#233;e de l'humus du temps. Premier pied pos&#233; vers l'autre c&#244;t&#233;. Vers l'autre rive. Vers l'autre lieu. Vers l'autre pays. Enrique tortille sa moustache jaunie, s'est accoud&#233; au parapet. Il pense &#224; Lucia qui tousse beaucoup depuis quelques semaines. Il est inquiet, comme un signal sourd &#224; l'estomac. Il aimerait qu'elle ne tousse plus. Il aimerait ne plus l'entendre le matin, entre les couinements du caniche press&#233; de sortir et les hoquets de la cafeti&#232;re &#224; court d'eau. Il aimerait rester sur le Pont International, &#224; &#233;couter les camions, &#224; regarder la Bidassoa, &#224; sentir parfois sur sa joue rid&#233;e quelques gouttes de pluie &#233;chapp&#233;es de nuages insipides qui ne se refl&#232;tent m&#234;me pas dans le fleuve. Lise a stopp&#233; la voiture de la douane au milieu du pont, au milieu de l&#224;, comme &#231;a, ilot m&#233;tallique bleu qui rappelle aux passants la force du droit, l'omnipotence de la loi, sur le Pont International, o&#249; chacun est susceptible d'&#234;tre contr&#244;l&#233;. Elle a mal dormi, voudrait &#234;tre ailleurs, dans la montagne, dans un chemin qui sent la rocaille chaude de l'&#233;t&#233; et qu'elle conna&#238;t bien, et qu'elle d&#233;valerait en courant souffle court, un air rock dans la t&#234;te en tr&#233;buchant sur les cailloux coupants sans jamais tomber cependant, car la montagne elle la conna&#238;t. Le pont lui sort par les yeux. Trop de bruit, trop de camions, trop de trafics, ceux qu'elle conna&#238;t, ceux qu'elle devine, ceux qu'elle initie. Elle est fatigu&#233;e du mouvement, voudrait que l'on pose des barri&#232;res des deux c&#244;t&#233;s du pont, que plus personne ne passe et que le silence se fasse sur la Bidassoa, &#224; la fa&#231;on dont on remonte une couverture sur le corps fr&#234;le d'un enfant qui s'endort. Elle reste dans la voiture, alors que Patxi est descendu pour dire bonjour &#224; un chauffeur dont le pr&#233;nom s'inscrit scintillant sur la guirlande lumineuse qui fait le tour de sa cabine. Elle a oubli&#233; son thermos. Sa bouche est inond&#233;e de la saveur &#226;cre du manque, de l'odeur absente du caf&#233; qu'elle aime fort et sans sucre, noir &#233;pais et qu'elle ne trouve jamais aussi bon que bu au milieu du pont, alors que lui revient toujours la m&#234;me image, celle d'une balan&#231;oire de son enfance &#8211; bois brut et corde &#8211;- et cette vision du ciel en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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