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	<title>DIRE, la revue de Tiers Livre</title>
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		<title>Nathalie Fragn&#233; | Elle</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article351</link>
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		<dc:date>2019-07-24T10:20:16Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La suivre sur Facebook sous le nom de &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/GabrielleOstoya?hc_ref=ARRVBkZp8XojmrNIlIjO9FVmRH1c7YEVfPBj3DvmDKyRSD6O6FHAwmfeMNg5wDif6gk&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gabrielle Ostoya&lt;/a&gt;. &lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avance. Dans la lumi&#232;re blanche d'&#233;t&#233;. Dans la lumi&#232;re de partout et de chaque &#233;t&#233; appara&#238;t La rue, cette rue-l&#224;. Continue &#224; avancer. Dans cette rue qui &#233;tait dedans. Rien n'a chang&#233;. &#199;a se met &#224; trembler dans le corps. Avance o&#249; ? Dans cette rue ou dans celle qui est dedans ? Rien n'a chang&#233;, deux trois d&#233;tails, non elle est l&#224;, revenue. Avance longue droite d&#233;serte blanche, tremble fort, la rue ou le corps ? Au bout la maison, ab-so-lu-ment pareille, la m&#234;me, Elle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Deux baies vitr&#233;es, grands yeux carr&#233;s ouverts sur le jardin. Reflets d'arbres. Pierres blanches et pierres orange p&#226;le par morceaux irr&#233;guliers ou par rectangles se chevauchant. Terrasses arrondies, table et chaises en bois repli&#233;es pos&#233;es contre mur entre les baies. Parterre de roses fan&#233;es. Dedans, derri&#232;re les vitres, deux larges espaces. Gauche : canap&#233;, fauteuils, vagues, inconsistants. Droite : longue, lourde, table de ferme qui mange le carrelage, bois dur, entaill&#233;, coutur&#233;, sombre, derri&#232;re elle vaisselier ancien. Puis du vide qui comme se cogne &#224; deux portes ferm&#233;es sur la gauche et s'enfonce dans un couloir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La voie ferr&#233;e s'il se tourne, herbes entre les traverses, talus et buissons au-del&#224;, odeur du ballast dans la chaleur, poteaux en bois &#233;corch&#233;, lignes vibrantes dans le vide, un peu plus loin la gare, un pauvre b&#226;timent au milieu de nulle part, une large rue o&#249; personne ne va, silence lourd de la d&#233;saffection, au loin il distingue quelques lignes noires suspendues dans du blanc &#233;blouissant, un toit en zinc, un entrep&#244;t stagnent dans la lumi&#232;re, il est mal &#224; l'aise avec son regard perdu dans cette zone de fin du monde o&#249; il n'allait jamais.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;S'&#233;loignant, elle voit pour la premi&#232;re fois le grand J que forme le trajet entre la premi&#232;re maison, en haut de la rue de la gare, et la deuxi&#232;me au d&#233;but de la route de Tranzault, la premi&#232;re petit pav&#233; gris, vilain domino bancal, qui cache &#224; la rue le jardin de toutes les merveilles, la deuxi&#232;me qui tr&#244;ne en haut de son all&#233;e, allong&#233;e comme un fauve, &#233;tendue comme un bateau. S'&#233;loignant encore, il lui semble voir pour la premi&#232;re fois la ligne bleue de la rivi&#232;re derri&#232;re l'&#233;glise romane, entre les deux rives l'&#238;lot , noir de feuilles, de branches, d'&#233;corces, dont la sauvagerie transformait en Robinson, faisait r&#234;ver de pirates, ramenait au d&#233;but du monde, la pierre aust&#232;re de l'&#233;cole des filles plus imprenable qu'un bunker, les peupliers du champ de foire que seul le ciel domine et qui surplombent le cimeti&#232;re de leurs silhouettes s&#233;v&#232;res, les petites maisons serr&#233;es comme des dents, &#233;troites comme des horloges, et qui tr&#233;buchent sur le pont, le gros cube de la mairie escalad&#233; par un perron o&#249; s'assoient ceux de vingt ans, qui ne partiront pas, pour voir sortir les mari&#233;s de l'&#233;glise en face. S'&#233;loignant encore plus, elle distingue trois rues montantes bord&#233;es de maisons plus r&#233;centes avec de grands jardins, une nationale &#8212; barri&#232;re qui prot&#232;ge le village du pr&#233;sent, ou fl&#232;che &#224; suivre pour le retrouver ? &#8212; et d&#233;j&#224; des champs apparaissent. Puis c'est la folie des for&#234;ts, les prairies qui font des taches vert anis dans leurs obscurit&#233;s, les &#233;tangs comme des yeux &#233;clos &#224; la surface de la Terre, qui sont les yeux de la Terre, et, couch&#233; dedans, avec les oiseaux les nuages les &#233;toiles p&#234;le-m&#234;le, le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8230; mais &#231;a on s'en fichait &#233;perdument, du nom de la piscine, m&#234;me pas que &#231;a ne comptait pas, &#231;a n'existait pas, c'&#233;tait la piscine, alors que la route de Tranzault c'&#233;tait important, on aimait que ce soit route et pas rue, et ces deux syllabes tenues ensemble par ce &lt;i&gt;z&lt;/i&gt; exotique, &#231;a commen&#231;ait dans le r&#234;che et le dur, &#231;a finissait dans le myst&#232;re, la beaut&#233; de ce &lt;i&gt;ault&lt;/i&gt;, de ce &lt;i&gt;l&lt;/i&gt; qu'il fallait laisser au silence, on ignorait alors que trans-ault c'&#233;tait le lieu au-del&#224; des bois, dommage pour le r&#234;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La place Saint-Martin et la place Saint-Vincent, le champ de foire Saint-Martin et le champ de foire Saint-Vincent, on ne connaissait pas les deux rives de la capitale mais on savait bien qu'il y avait clivage, partition silencieuse, on avait choisi Saint-Martin le plus vieux le plus ensauvag&#233; le plus humble du village, et puis c'est l&#224; qu'on habitait, apr&#232;s tout, on connaissait &#224; peine les place et champ de foire du haut, on avait ici tout ce qu'on d&#233;sirait, la rue la rivi&#232;re les arbres et les fruits la piscine et la route qui emmenait vers les prairies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gustave Sauvaget : Inoubliable ce nom, ce tr&#232;s vieil homme qui habitait &#224; la Forge Haute, cour des Miracles du village, ce petit vieillard bossu en sabots, pantalon &#224; rayures bretelles et b&#233;ret, Gustave Sauvaget seul avec son &#226;nesse depuis la mort de la m&#232;re mais, dans la pi&#232;ce unique de la masure, apr&#232;s les d&#233;bris de clapiers le bois les vieux journaux les outils &#233;pars, deux petits lits : le sien et celui pour celle qui viendrait, un jour il l'avait confi&#233; &#224; l'infirmi&#232;re il attendait sa fianc&#233;e il &#233;tait pr&#234;t tout &#233;tait pr&#234;t ici puisqu'il y avait ce lit pr&#232;s du sien, propret presque coquet, ce lit comme un bibelot au milieu du d&#233;sastre, son oreiller blanc au-dessus de l'&#233;dredon fleuri, un jour elle viendrait se coucherait dans ce lit &#224; c&#244;t&#233; du sien rien de plus ou peut-&#234;tre, certains jours, de fatigue ou de joie, se prendraient-ils la main avant de s'endormir. Gustave Sauvaget, sans doute d&#233;positaire ultime de plusieurs si&#232;cles de sauvagerie depuis le premier, l'anc&#234;tre dont la sauvagerie devint l'identit&#233;, Gustave dernier maillon d'une cha&#238;ne de silence, d''&#233;motions raval&#233;es, de terre noire au lieu de mots, c&#339;urs battant contre le flanc des b&#234;tes, chagrins noy&#233;s dans les brouillards, Gustave peut-&#234;tre tout ce silence amass&#233; tout cet effort devenu duret&#233; rassembl&#233;s dans sa bosse, toute cette sauvagerie qu'on lui a mis dedans pouss&#233;e sur son dos le dominant l'inclinant vers le sol, et pourtant ce petit lit pour elle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est-ce ? Comment pourrais-je trouver ce que je cherche, moi qui, syst&#233;matiquement, essaie de sortir d'un cabinet m&#233;dical par la porte des toilettes ? Je suis peut-&#234;tre au bon endroit mais il y a un trou, c'est comme une bouche sans langue, ah oui, tiens, sans langue ! Un trou, et j'ignore si je suis dedans ou &#224; l'ext&#233;rieur, &#224; quel endroit je suis tomb&#233;e dedans ou dehors, mais dans quoi hors de quoi, &#224; quel moment est-on dedans, et faut-il en sortir si on y est ou y entrer si on n'y est pas, il y a un trou, mais ce n'est pas parce que c'est troublant que c'est forc&#233;ment l&#224; qu'il faut aller pour trouver, la juste place le lieu o&#249; dire la bouche la mienne celle o&#249; se trouve ma langue elle est o&#249;, tourner, cette fois, la langue dans ma bouche, &#231;a me hante, mon grand-p&#232;re me disait tourne sept fois la langue dans ta bouche mais &#224; force je l'ai aval&#233;e c'est pour &#231;a que je la cherche, ce que je veux c'est tourner, cette fois, LA langue dans MA bouche, plus dans la bouche de l'&#201;ducation nationale du Gr&#233;visse du Robert, et m&#234;me plus dans celle de Flaubert Proust Faulkner Beckett, &#224; chaque fois, d'ailleurs, &#231;a m'en bouche tellement un coin que la feuille se vide l'&#233;cran se vitrifie les mots les mots, les mots pour dire le monde pour dire la beaut&#233; sortent de ma bouche de la chaleur de mon haleine me tombent dans les mains pantelants d&#233;sarticul&#233;s fig&#233;s c'est peut-&#234;tre &#231;a qu'il y a dans le trou tous les mots que j'ai trahis en voulant me hisser leur monter dessus, faire la belle, les mots &#231;a ne rigole pas &#231;a ne joue pas et c'est fragile faut pas les faire chanter ils ne c&#232;dent jamais pas leur mentir ils sentent tout pas essayer de les enj&#244;ler ils sont inflexibles, alors c'est o&#249; peut-&#234;tre pas dans la bouche finalement peut-&#234;tre dans le ventre, ou dans les yeux, dans le regard oui dans le regard si je me d&#233;fais de la tentation si j'arr&#234;te d'&#234;tre une cracheuse de virgules si j'abdique toute pr&#233;tention &#224;, peut-&#234;tre alors que je trouverai, enfin, que je dirai quelque chose de la beaut&#233; du monde quelque chose qui ne sera pas que des mots.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il pleut. La pluie d'ici est sans dialogue, sans complice, sans ennemi. Ni vent du Nord ni vent du Sud, ni mer ni soleil ni temp&#234;te. Elle n'a &#224; voir qu'avec les nuages. Entre eux et la terre plate il n'y a qu'elle, cette pluie qui d&#233;goutte d'eux sans cesse, impalpable comme un voile, cette eau &#224; peine. Au-dessus des champs et de la ville, des bosquets perdus des arbres maigres des chiens attach&#233;s &#224; de lourdes cha&#238;nes dans des cours de ferme du colza jaune &#224; perte de vue des rues vides &#224; se pendre des cimeti&#232;res des &#233;glises des caf&#233;s sales des filles perdues des rideaux crochet&#233;s pour &#233;pier de la terre grasse de la pierre grise des jeunes aussi vieux que les vieux. Les nuages si gros, si gonfl&#233;s qu'ils suintent en permanence, qu'ils s'&#233;coulent goutte &#224; goutte, incontinents comme des vieillards mais avec une pudeur de jeune fille, sans faire de bruit, en gouttes l&#233;g&#232;res, presque une vapeur. Dans le jardin, sur un brin d'herbe pench&#233; vers la terre, un minuscule globe d'eau a captur&#233; le ciel le toit rouge de la maison une fleur de magnolia dont l'ivoire &#233;tincelle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tant de silence dans les rues que l'&#233;clat parfois, d'une voix, d'un rire, le bruit feutr&#233;, r&#233;gulier, monotone des roues d'un v&#233;lo dans l'espace vide, le claquement soudain d'une porte, la vol&#233;e d'une cloche, la cogn&#233;e d'une hache au loin, le chant d'un coq, chacun &#224; son tour se d&#233;ploie dans sa v&#233;ritable splendeur, dans sa lumi&#232;re d'aurore, ouvre et d&#233;veloppe un monde, le monde entier, dans sa note unique, remplit l'espace parfaitement vide de sa vibration, se fait conna&#238;tre alors, se r&#233;v&#232;le, et &#231;a tord le ventre d'empoigner &#224; ce point l'&#234;tre entier qui n'est plus qu'oreille, mati&#232;re &#233;vid&#233;e, fruit d&#233;noyaut&#233;, coupe profonde et vaste qu'un seul son remplit &#224; ras bords, qu'un &#233;cho submerge &#8212; le monde per&#231;u en une seule note, la vie re&#231;ue dans un &#233;clat, chant d'un coq cogn&#233;e de hache vol&#233;e de cloche claquement de porte roues de v&#233;lo une voix un rire peu importe mais il n'en faut qu'un pas de m&#233;lange rien qui g&#226;che la saveur, un et c'est le monde re&#231;u comme un coup de couteau dans le ventre indicible inoubliable mais sans souvenirs, grav&#233; dans le corps, entr&#233; dans la chair, fabuleuse cicatrice.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les odeurs, le toucher, le go&#251;t... premi&#232;res sensations... les plus &#233;troitement li&#233;es au monde... les plus primaires... les plus violentes... la pr&#233;histoire de soi.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'herbe, son odeur d&#233;licate, douce, tr&#232;s douce, humide, la mousse dans les for&#234;ts, molle, gorg&#233;e, le parfum du sous-bois entre fleur et cadavre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le poids de la terre au creux de la main, son odeur sa fra&#238;cheur de cave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le poli de l'&#233;vier en pierre, la douceur de glace l&#224; o&#249; il s'arrondit, se love s'embo&#238;te dans la paume,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'odeur d'une maison, un jour, odeur grisante de son po&#234;le &#224; bois dans la p&#233;nombre de la cuisine,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;disparition de la vie qui bouge, vibre, fait du bruit, &#233;tincelle, s'ouvre et d&#233;roule sa fra&#238;cheur, disparition de toutes les merveilleuses merveilles du monde, quand la porte se referme, de la maison du vieil homme. Dans le tic-tac qui r&#232;gne sur le silence et qui &#233;treint le c&#339;ur, une odeur inconnue, on s'en irait en courant si on pouvait, si on &#233;tait libre, si on &#233;tait seule, si on n'&#233;tait pas bien &#233;lev&#233;e. Cette odeur nous parle &#224; l'oreille, nous murmure ce que nous ignorions, nous annonce que notre vie nous &#233;chappera bient&#244;t, que notre jeune corps ne va se d&#233;velopper que pour s'affaisser, et d'abord exhaler ce relent d'air vici&#233; un peu aigre. Le monde, alors, perdra-t-il lui aussi son &#233;clat ? Y a-t-il un temps o&#249; cessent, un temps o&#249; l'on ne voit plus, ne per&#231;oit plus the &lt;i&gt;splendour in the grass, glory in the flower&lt;/i&gt; ? Vieillir d'accord, de toute fa&#231;on on n'a pas le choix, mais pas &#231;a. De l'autre c&#244;t&#233; de la porte, tout recommence !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la tranche &#233;paisse, en carton, des pages du premier livre, apr&#232;s &#234;tre tomb&#233;e sur la route par la porti&#232;re mal ferm&#233;e, la pi&#232;ce de cinq francs pos&#233;e sur la bosse,&lt;br class='autobr' /&gt;
la ti&#233;deur des p&#233;tales de roses sur les joues, les l&#232;vres,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la poudre blond orang&#233; de la scierie, les piles de planches fra&#238;chement coup&#233;es presque une odeur de viande fra&#238;che, comme une chair de jeunes animaux, qui sature les narines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les impatientes qui &#233;clataient entre le pouce et l'index, cette vibration comme une mouche coinc&#233;e entre les doigts, envie de retirer sa main mais toujours recommencer,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la magie d'un jour de punition dos tourn&#233; &#224; la classe assise &#224; la longue table du fond couverte de feuilles mortes, marrons, bogues de ch&#226;taignes, brindilles, cailloux, tous ces petits &#233;clats de nature, lisses, ronds, piquants, secs, craquel&#233;s, grenus, pris dans l'odeur de craie, de salp&#234;tre, de vieux papier, de la salle,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; la fin du voyage l'odeur &#226;cre de l'oc&#233;an entr&#233;e soudain avec le vent dans la voiture,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la br&#251;lure des coups de soleil entre les draps frais et tendus, le go&#251;t de la mer sur la peau, le sable rest&#233; coll&#233; sur le corps, doux comme un voile,&lt;br class='autobr' /&gt;
l&#224; o&#249; la mer se termine sur la plage, dans cet ourlet de mousse blanche s'allonger, sentir le flux et reflux sous son corps du sable et des d&#233;bris de coquillages, se laisser rouler, enrouler, entra&#238;ner, ramener par les vagues, tourner, retourner, contourner par les vagues, ballotter, gifler, br&#251;ler, &#233;gratigner par les vagues,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les mouches ce jour d'&#233;t&#233; pendant la somnolence d'une sieste, qu'elle avait laiss&#233;es se poser sur son corps en maillot de bain, se faisant violence pour ne pas les chasser les sentant parcourir ses bras ses jambes son ventre, leur laissant toute sa peau d'enfant, s'abandonnant &#224; ce premier trouble &#233;rotique,&lt;br class='autobr' /&gt;
dans un petit h&#244;tel o&#249; logeait la famille attendant de passer de la rue de la gare &#224; la route de Tranzault, dans cette oscillation la d&#233;couverte de la soupe au tapioca, les billes minuscules sur la langue, furtives, glissantes,&lt;br class='autobr' /&gt;
le d&#233;go&#251;tant premier baiser, qu'on s'&#233;tait crue, emmen&#233;e &#224; mobylette &#224; 3 kilom&#232;tres de chez soi, contrainte d'accepter, de subir sous la menace tragique d'&#234;tre laiss&#233;e l&#224; &#171; Ariane, ma s&#339;ur, vous mour&#251;tes aux bords o&#249; vous f&#251;tes laiss&#233;e &#187;, la salive, ti&#232;de, douce&#226;tre, gluante, d'un autre que soi dans sa bouche, quelle horreur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la r&#233;pugnante mollesse, inconsistance de la cervelle sur la langue, comme on s'enfoncerait dans un mar&#233;cage. Plus jamais depuis,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;mais la d&#233;licieuse, l'onctueuse mollesse de la mousse au chocolat qui se d&#233;chire, s'ouvre, se d&#233;fait sous la cuill&#232;re, et qu'on laisse dans la bouche craquer, s'amoindrir et fondre dans un imperceptible cr&#233;pitement de toute sa chair,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; la feuille d'ortie pli&#233;e r&#234;che et m&#226;ch&#233;e,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; le morceau de pain de chez Massereau avec une barre de chocolat noir, l'odeur de la banane m&#251;re m&#234;l&#233;e au pain et au chocolat quand, en exceptionnel &#233;loignement de la maison, on ouvrait la boite pour le go&#251;ter,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;les hu&#238;tres sauvages comme on prendrait tout un oc&#233;an dans sa bouche, le l&#233;ger craquement de leur chair sous les dents.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La grotte est terriblement sombre. Chaque torche accroch&#233;e &#224; ses parois semble augmenter son obscurit&#233;. Semble, non, elle l'augmente r&#233;ellement en annulant ses nuances, en noyant la douceur qu'on pourrait y trouver dans du noir d'encre, elle la transforme en caricature d'elle-m&#234;me en lui opposant sa clart&#233; brutale, les yeux la fuient alors qu'ils auraient pu s'y habituer, les &#238;lots de lumi&#232;re attirent &#224; eux tous les regards. On rate quelque chose, on le sent obscur&#233;ment, mais on ne sait pas lutter contre son instinct de papillon. Et puis on ne fait que passer, on veut juste traverser, aller de l'autre c&#244;t&#233;. On nous avait dit &#171; Tu verras, c'est plus court par en-dessous &#187;, mais c'est long, quand m&#234;me. &#171; Ce n'est pas vraiment une grotte, c'est un tunnel &#187;, on nous avait dit, &#171; T'en fais pas, tu en verras le bout &#187;. Pour le moment on ne voit rien, juste les torches et, dans leur lumi&#232;re, de temps &#224; autre, &#224; leur entour, d'inexplicables protub&#233;rances rondes, comme des verrues de pierre, ou plut&#244;t des sangsues, on dirait que c'est mou, le doigt s'y enfoncerait, peut-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-dessus, on entend toute la ville nous marcher sur la t&#234;te, des milliers de pieds marteler le sol, des mouvements de groupe, des entassements brusques. &#199;a p&#232;se sur le cr&#226;ne, &#231;a enfonce les yeux jusque dans la gorge. De temps en temps, parce qu'il fait froid, parce qu'on &#233;touffe un peu, parce que, par moments, on croit sentir une peau glac&#233;e s'enrouler autour d'une cheville, on demande &#224; ceux devant nous &#171; Alors, la sortie ? Vous la voyez ? &#187;, et toujours c'est non. Derri&#232;re nous aussi, &#231;a pose des questions &#171; Alors, la sortie ? &#187;. &#171; Plus court &#187;, on nous a dit, mais pas &#171; Plus agr&#233;able, plus int&#233;ressant, plus distrayant &#187;, on aurait d&#251; demander des pr&#233;cisions, parce qu'apr&#232;s tout, en y r&#233;fl&#233;chissant, la distance, et le temps qu'on met &#224; la parcourir, ce n'est pas forc&#233;ment le plus important. Un raccourci, c'est pas un truc &#224; prendre &#224; la l&#233;g&#232;re, finalement, il faudrait savoir exactement contre quoi on troque la longueur. Le temps gagn&#233;, qu'on choisit de vivre ailleurs, autrement, est-ce qu'on est s&#251;r de le r&#233;cup&#233;rer ? On r&#233;fl&#233;chit, comme &#231;a, en avan&#231;ant, on remue des mots dans sa t&#234;te comme des morceaux de sucre dans une tasse et &#231;a fond pareil. On se sent un peu seul parce que, devant, il y en a qui s'&#233;loignent, qui, en plus d'avoir pris un raccourci, le raccourcissent en sautant d'une torche &#224; l'autre, par bonds de crapaud. On a de plus en plus froid et on commence &#224; douter qu'il y ait une sortie. Peut-&#234;tre qu'on tourne en rond, depuis le d&#233;but... Un raccourci enroul&#233; sur lui-m&#234;me... Infini... Soudain, vraiment d'une seconde &#224; l'autre, c'est un grondement terrible qui remplit le tunnel, un tumulte d'Apocalypse, comme des milliers de pierres s'abattant sur la terre au-dessus. On finit par reconna&#238;tre, par comprendre que c'est la pluie, une de ces pluies torrentielles qui semblent vouloir en finir avec la Terre, tomber une bonne fois pour toutes, tomber pour la derni&#232;re fois et tout emporter. Pourtant aucune cavalcade, aucun bruit de pas pr&#233;cipit&#233;s. Aucun bruit de pas, quels qu'ils soient. On n'avait pas fait attention mais c'&#233;tait devenu silencieux, au-dessus, pas fait attention parce que, peut-&#234;tre, &#231;a avait d&#233;cru progressivement, tous les coups sur le sol, les mouvements. La nuit... c'&#233;tait &#224; cause de la nuit, les &#234;tres humains s'&#233;taient endormis, ils dormaient dans leurs maisons, couch&#233;s dans leurs lits, rang&#233;s dans leurs boites comme des jouets. On a cette impression parce qu'on marche sous la terre, parce que le sol nous s&#233;pare, nous &#233;carte, nous rend dissemblables de la masse humaine. Il a suffi de peu, &#231;a y est, on est autre. En perdant le ciel, on ne s'est pas rendu compte, on n'y a m&#234;me pas pens&#233;, mais en perdant le ciel, de vue... pendant... on ne sait pas... quelque temps... en voyant, lorsqu'on l&#232;ve la t&#234;te, pas grand chose, presque rien, en tous cas pas le ciel... on a cess&#233; d'&#234;tre humain. On continue &#224; avancer mais on ne demande plus &#171; Alors, la sortie ? Vous la voyez ? &#187;. On ne saurait dire pourquoi, on n'a plus envie de savoir, on n'est plus press&#233;s, on ne pense plus &#224; dehors, il n'y a plus de dehors. On se contente de marcher d'une torche &#224; l'autre, de s'interroger &#224; propos des verrues sur la pierre. Sans y toucher, surtout, on n'aurait plus de doute, sinon, plus de myst&#232;re pour supporter l'obscurit&#233;. Brusquement, tout au bout &#8212; d'un seul coup il y a un bout &#8212; la sortie, petit point clair parfaitement cern&#233; par les t&#233;n&#232;bres, d'abord bien rond, puis ovale, et, finalement, de plus en plus &#233;troit au fur et &#224; mesure qu'il grandit, en forme de chas d'aiguille. Sa lumi&#232;re nous r&#233;veille, nous ram&#232;ne, on avance plus vite, de plus en plus vite, on dirait qu'on a des ailes. De papillon. Mais quand m&#234;me des ailes.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La b&#233;quille plus grosse qu'elle et qui marche devant &#8212; le mois dernier c'&#233;tait un bras en &#233;charpe, le mois d'avant un &#233;norme pansement sur le front &#8212; elle traverse la place en claudiquant &#233;norm&#233;ment, corps maigre et long plus b&#233;quille que la b&#233;quille, elle dit, rien d'autre, pas qu'elle souffre, pas au secours (la souffrance est accessoires) : Vivement ce soir que j'me couche ! / La belle fille que sa guitare ses bottes son jean dans ses bottes ses longues cuisses dans son jean ses cheveux noirs son rire emportent d&#233;j&#224; loin d'ici, chacun de ses pas est un d&#233;part, enjambe les rues, les caf&#233;s, transforme la ville en quai de gare / Celle-l&#224; dont on pourrait reconna&#238;tre le p&#232;re sans l'avoir jamais vu, croit-on, car son profil bourru, carr&#233;, efficace, bout du nez cass&#233;, l&#232;vres plates, m&#226;choire rentr&#233;e mais forte, ramass&#233;e plut&#244;t que rentr&#233;e, celle-l&#224; dont on croit tout savoir par la bri&#232;vet&#233; du geste et la rudesse de la d&#233;marche, celle-l&#224; dont les r&#234;ves nous laisseraient peut-&#234;tre imb&#233;cile, stup&#233;fait / &#192; la caisse du supermarch&#233;, une femme avec un visage doux, son petit chignon de ceux qu'on fait en trois gestes faute de temps, des bras graciles mais elle en a dix, courses enfouies dans les sacs, attrape un gosse, portefeuille, le petit dernier remis dans la poussette, carte bleue, appelle le plus grand qui court loin, fait un pauvre sourire &#224; la caissi&#232;re &#171; Vous avez des gar&#231;ons ? Qu'est-ce qu'ils mangent ! Ils mangent tout le temps ! Tout le temps ! &#187;/ Dans le m&#234;me supermarch&#233;, cette femme enceinte, quatre enfants, ils sont petits, elle est jeune, tenue moderne, d&#233;contract&#233;e, ses yeux se posent sur les articles des rayons ou sur ses enfants, jamais ailleurs, jamais sur les autres, toujours ils vous effacent, glissent sur vous sans s'arr&#234;ter, ou c'est une fraction de seconde, sans vous voir, comme s'ils regardaient &#224; travers vous / Elle &#233;tait assise &#224; une terrasse devant un grand cr&#232;me, regardait avec ennui un jeune homme qui traversait l'avenue, avec ennui jusqu'&#224; ce qu'elle remarque ses pieds, leur libert&#233; de mouvement tr&#232;s singuli&#232;re, comme une part d'autonomie qui semblait le contrarier parfois, le g&#234;ner dans sa marche, des pieds fascinants, souples, plus libres que tout le reste du corps, comme dou&#233;s d'une vie et d'une volont&#233; propres.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, dit-elle, mais tu y arrives pas, tu y es toujours dans le couloir, t'en es jamais sortie, t'en sors pas, qu'est-ce que tu fous encore l&#224;-dedans depuis le temps, &#224; ramper ramper ramper, &#233;videmment que tu te sens &#224; l'&#233;troit dans tes phrases t'es dans ton putain de couloir comment tu veux t'envoler l&#224;-dedans tu te cognes aux murs alors toujours polies toujours bien coiff&#233;es tes phrases trop envie de plaire hein, pas vrai, trop peur de te mettre debout au cas o&#249; &#231;a d&#233;passerait, quelque chose, au cas o&#249; &#231;a serait pas homologu&#233; pas recevable un truc qu'on fait pas le couloir tu crois quoi si tu te l&#232;ves pas si tu cognes pas dans les murs, qu'il va s'ouvrir tout seul que le toit va dispara&#238;tre que la pluie va te tomber dessus le vent te cueillir comme une jolie fleur, fais gaffe le vent c'est les feuilles mortes qu'il emporte feuilles mortes tu entends t'en as pas marre de les accumuler les feuilles mortes rang&#233;es dans tes tiroirs, feuilles mortes &#231;a fait mal hein, t'as mal hein avec tes tiroirs pleins dans ton couloir vide, tes jolies petites phrases bien astiqu&#233;es &#224; la salive de la ma&#238;tresse qui faisait si peur et qui voulait pas que tu sois premi&#232;re toujours deuxi&#232;me t'avais beau faire t'en devenais folle t'avais beau faire des soir&#233;es enti&#232;res &#224; refaire les m&#234;mes taches sur le papier avec ta main gauche avant d'aller ramper dans le couloir ton putain de couloir avec au bout &#224; atteindre la chambre des parents avec au bout &#224; atteindre le bureau de l'&#233;diteur qui t'astiquerait tes phrases avec la salive des rotatives tes pauvres phrases avec sujet verbe compl&#233;ment accord si cod plac&#233; avant auxiliaire avoir majuscules accentu&#233;es comme il faut ob&#233;issance servile aux r&#232;gles orthographiques et syntaxiques parce que c'est bien parce que pour plaire parce que devenir la premi&#232;re pour oublier le couloir au lieu de sortir du couloir de devenir qui tu es t'as pas compris qu'&#234;tre deuxi&#232;me c'&#233;tait une chance peut-&#234;tre m&#234;me un honneur parce que &#231;a d&#233;bordait toujours quelque part parce que &#171; Trop d'imagination &#187; &#233;crit en rouge sur une de tes r&#233;dactions parce que tu ressemblais pas &#224; une premi&#232;re de la classe et que c'&#233;tait bien alors l&#232;ve-toi bordel et sors de ce putain de couloir qui sent le moisi ou apprends &#224; voler entre les murs avant que le d&#233;sespoir te bouffe en entier et &#233;cris et tu les emmerdes les r&#232;gles grammaticales ceux qui savent le code de la route litt&#233;raire et les grands auteurs ce qui se fait ne se fait pas les censeurs les lecteurs les mod&#232;les les conseils les pr&#233;ceptes les opinions qu'est-ce qu'&#233;crire lettres &#224; un jeune po&#232;te marguerite duras les certitudes de flaubert les adoubements les rejets tous les yeux dans ton dos pendant que tu &#233;cris, &#233;crire c'est pas ob&#233;ir &#233;crire c'est devenir&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#16' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;&#8212; Qu'est-ce que &#231;a te fait d'&#234;tre ici, dans ces rues d&#233;sertes ?
&lt;br /&gt;&#8212; Elles ne sont pas d&#233;sertes, tu ne vois pas ces enfants qui courent, se poursuivent, ces petites filles qui vont &#224; l'&#233;cole ? L&#224;, au bord de l'eau, ces deux gosses qui se coupent au poignet pour &#233;changer leur sang, parce que leurs mots ne savent pas dire &#224; quel point c'est grave, l'amiti&#233;, l'amour. Et cette gamine qui sort de la bijouterie, regarde-la, avec ses 8,20 francs dans la main, la t&#234;te baiss&#233;e, qui voulait acheter l'horloge comtoise pour sa m&#232;re, tu ne la vois pas ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non, je n'ai pas de m&#233;moire. Qu'est-ce que &#231;a te fait d'&#234;tre ici ?
&lt;br /&gt;&#8212; Rien n'a chang&#233;, c'est pour &#231;a que je tremble, je ne m'attendais pas...
&lt;br /&gt;&#8212; Tu ne t'attendais pas, tu attendais quoi ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je cherche quelque chose &#224; quoi me raccrocher, un nouveau b&#226;timent, une maison disparue.
&lt;br /&gt;&#8212; Il n'y a personne dans ce village...
&lt;br /&gt;&#8212; D&#233;cid&#233;ment, tu es aveugle, moi je vois la vieille derri&#232;re son rideau de crochet, Sourire d'avril sur le seuil de sa boutique, qui se tord les mains comme des torchons &#224; essorer, l'amant de toutes les Bovary du village qui se repent &#224; genoux en plein champ, le maire qui d&#233;ambule grave et gras et c'est le m&#234;me mais il a oubli&#233;, Gustave et sa bosse et surtout son magnifique sourire quand quelqu'un lui dit bonjour, mais qui arrive si lentement, son sourire &#8212; un vrai sourire, c'est pour &#231;a &#8212; si lentement que, lorsqu'il est l&#224;, magnifique au milieu des rides, il n'y a plus personne pour le voir...
&lt;br /&gt;&#8212; Non, arr&#234;te, je vais te raconter, moi.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu ne te souviens pas, tu as dit...
&lt;br /&gt;&#8212; Justement ! &#192; la place je flaire, je sens ce qui tra&#238;ne ici, j'en ai plein les narines, plein la gorge, &#231;a me descend m&#234;me jusqu'aux poumons, tout est l&#224;, en suspension, des d&#233;cennies, des si&#232;cles, tu ne sens pas ?
&lt;br /&gt;&#8212; Non.
&lt;br /&gt;&#8212; Pourtant c'est puissant, si tu arr&#234;tais de te souvenir tu sentirais, si tu arr&#234;tais de les voir tu serais saisie &#224; la gorge par tous ces r&#234;ves, ces d&#233;sirs empoiss&#233;s, rancis, ces morceaux d'id&#233;al recrach&#233;s comme des glaires, ces monceaux d'espoir, ces tournoiements de fantasmes, ces r&#233;sidus de r&#233;volte qui sentent le fond de bouteille, le fond de tiroir-caisse, le fond de culotte de vieux gar&#231;on, et de l'attente &#224; n'en plus finir, de quoi aller jusqu'&#224; la lune et en revenir, avec, au bout, de la belle grosse r&#233;signation, planqu&#233;e sous les voiles de mari&#233;es, tremp&#233;e dans le b&#233;nitier, enfouie dans le linge sale des gosses et le plaisir sale des m&#233;disances, tout &#231;a fig&#233; dans un ennui &#224; crever, crev&#233; seulement, comme par les bulles &#224; la surface de la soupe, par les adult&#232;res, les rumeurs d'adult&#232;re, les suicides croustillants ; le malheur et la mort &#231;a excite, ici encore plus, moins on vit, plus &#231;a excite.
&lt;br /&gt;&#8212; Tu es contente de toi ?
&lt;br /&gt;&#8212; Contente, non.
&lt;br /&gt;&#8212; Et la tendresse ?
&lt;br /&gt;&#8212; Tant pis... Une autre fois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle s'arr&#234;te comme &#231;a, elle trouve &#231;a bien de finir sur cette phrase, on pourrait lui tordre le cou, elle n'ajouterait pas un mot ; je le sais, j'ai essay&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#21' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du blanc, du jaune, de l'orange. Sur le blanc, rien, sur le jaune des mots noirs, &lt;i&gt;moment pr&#233;sent&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;ce qui est l&#224;&lt;/i&gt;, des lignes rouges, sur l'orange d'autres mots noirs, &lt;i&gt;terrible beaut&#233;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;mots entre eux&lt;/i&gt;, des rouges,&lt;i&gt;l'auteur en l'&#233;crivant&lt;/i&gt;, des verts, &lt;i&gt;L'Homme devient&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#224; partir du ventre&lt;/i&gt;, des lignes noires. Objet cylindrique, transparent, vertical, &#224; moiti&#233; plein d'un liquide incolore. &#192; travers son plastique bleut&#233;, on voit des sourcils et des yeux tr&#232;s noirs. Un des yeux semble reposer au creux de l'esp&#232;ce de vague qui entoure l'objet, la vague remonte &#224; la naissance d'un nez et s'abaisse, fr&#244;lant un autre &#339;il, en travers d'une pommette. Plus haut, dans le prolongement d'une rondelle fix&#233;e &#224; l'horizontale au sommet du cylindre, les lettres URNAL. Autre objet cylindrique, plus petit, gradu&#233;, au fond duquel repose un liquide mordor&#233;. Bloc de pierre de forme ronde, dont la face est recouverte, en intaille, d'une douzaine de cercles. Surface plane en bois blond roux, sillonn&#233;e de veines plus sombres ; un n&#339;ud qui, avec ses deux cernes, un large, un tr&#232;s petit, fait un &#339;il &#233;tonn&#233;. Enchev&#234;trement en cascade : perles plates et brillantes d'un rouge tr&#232;s doux, petites pierres bleu-vert, billes violettes, triangles argent d&#233;cor&#233;s. Rectangle en carton enti&#232;rement turquoise accroch&#233; &#224; une surface blanche ray&#233;e d'ombres. C&#244;ne bleu qui coiffe un objet rond tr&#232;s brillant. En hauteur, masse jaune de flocons en grappes tombantes. Surgissant au-dessus au bout de longues tiges, trois t&#234;tes mauves h&#233;riss&#233;es. Accroch&#233;es &#224; d'autres tiges, minces rondelles beige clair infl&#233;chies comme des chips, piqu&#233;es de taches sombres. Bloc rectangulaire et plat, dos marron glac&#233; stri&#233; de lignes dor&#233;es, un rectangle d'un vert solennel couvert de lettres pareillement dor&#233;es ; deux fines bandes de tissu dont le jaune acide jure avec l'ensemble, d&#233;passent d'un c&#244;t&#233;, courtes, raidelettes. Chiffre 27 en dessous du mot Temp&#233;rature. Minuscule objet rond, rouge autour d'une face blanche barr&#233;e par trois aiguilles immobiles. Blancs sur un vert flou piqu&#233; de points rouges, les signes 09:27 et, en-dessous, 01/09/2018. Bras pli&#233; en bois, au creux du coude un peu de poussi&#232;re et une toute petite figurine dor&#233;e. Zone blanche en papier, de forme rectangulaire, dont la partie centrale est couverte de mots. Bague &#233;tincelante en forme de fleur, un p&#233;tale bleu, un rose, un mauve, le c&#339;ur vert, seul l'adjectif &#171; ravissante &#187; peut v&#233;ritablement lui convenir. Drap&#233; en pierre vert p&#226;le, us&#233;, craquel&#233;, devant lequel une antenne oblique.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;2013 : Aucune des ann&#233;es de ma vie n'a &#233;t&#233; coup&#233;e en deux comme celle-ci. La plus belle et la plus tragique de mon existence. On &#233;tait en mai et j'arrivais, sans le savoir, &#224; la fin de la partie lumineuse, &#233;clatante, pleine d'exaltations, qui &#233;tait en train d'op&#233;rer en moi une sorte de r&#233;surrection. Je venais de passer plusieurs jours &#224; Montpellier pour suivre les cours d'une formation en animation d'ateliers d'&#233;criture. Comme &#224; chaque fin de session, j'allais prendre le car qui retournait &#224; Millau. La t&#234;te pleine de phrases magnifiques, l'esprit effervescent et repartant &#224; regret, je savourais pourtant d&#233;j&#224;, en allant &#224; la gare, les joies du voyage, la beaut&#233; du ciel sur le Larzac que nous traverserions encore une fois au cr&#233;puscule. Quand le car, rouge, vieux, arrivait sur le causse, vert, neuf, &#224; chaque fois c'&#233;tait la m&#234;me folie, le ciel d&#233;cha&#238;n&#233; dans son immense immensit&#233;, le soleil &#233;clat&#233; dans les nuages vibrants r&#233;pandus en &#233;tages flamboyants, puis dor&#233;s, puis oranges, puis roses jusqu'&#224; l'horizon. &#201;perdue, je passais d'un c&#244;t&#233; &#224; l'autre, d'une vitre &#224; l'autre, prenais un cahier, essayais, dans un m&#233;lange de joie, d'admiration et de d&#233;sespoir, de prendre dans les mots cette beaut&#233; insens&#233;e, pensant, murmurant m&#234;me &#171; Comment le dire ? Comment dire cela ? &#187;, r&#234;vant d'&#234;tre peintre, musicienne, chanteuse, oiseau, nuage. Sous ce ciel terrifiant de beaut&#233;, la terre que je traversais me paraissait humble et pourtant sublime, si nue, si pauvre, quelques arbres, quelques pierres, des cabanes aussi us&#233;es que les pierres, devenues nature autant qu'elles, et les gen&#234;ts &#233;clatants, leurs taches d'or comme tomb&#233;es du ciel. Bient&#244;t, il ferait nuit.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#31' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 31&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Processionnaires en colonnes, gardiens des morts, porteurs de morts rev&#234;ches et muets, colombes noires jet&#233;es &#224; terre, &#224; la queue leu leu d&#233;filant le long des rues, processions noires entre les trottoirs, fils d'Ariane mais noirs pour revenir de chez les morts, sortir du labyrinthe de la m&#233;moire. Les porteurs se rassemblent au centre de la ville, noircissent la place de leurs voiles noirs, voilettes obscures, costumes de grand deuil, robes sombres qui finissent d&#233;ploy&#233;es sur le sol. Puis, s'&#233;branlant par groupes, laissant ceux qui sont encore intacts sur la place, ils s'en vont vers tous les points cardinaux et chaque rue devient noire, la ville une &#233;norme araign&#233;e au milieu de la campagne d&#233;coup&#233;e en parcelles. Par groupes, chacun se dirigeant vers son cimeti&#232;re, les porteurs s'acheminent &#224; la queue leu leu, porteurs de morts enlevant ou ajoutant de la mort aux morts. Ainsi ils se souviennent, de lui et d'elle, et ils aiment se souvenir, un instant saisir, ressaisir, la pr&#233;sence, la densit&#233;, la singularit&#233; des disparus. Parfois ils combattent, parfois c'est la guerre, parfois ils y vont, sur les tombes, pour jeter une pellet&#233;e de terre en plus, pour, &#224; force, laver leur m&#233;moire. Parfois encore, entre gardiens et morts, se tissent des liens &#233;tranges de soumission et de domination, qui est le ma&#238;tre, qui l'esclave ? On dit que les morts ne peuvent plus se d&#233;fendre, qu'ils n'ont plus ni arme ni parole, mais ils ont la somme de leur vie ; de toute leur vie referm&#233;e comme une porte, parfois claqu&#233;e au visage, ils se d&#233;fendent, avec chaque souvenir qu'ils ont sem&#233; &#231;&#224; et l&#224; dans les m&#233;moires, avec les sourires qu'ils faisaient, avec leur dr&#244;lerie, leur d&#233;marche, leur voix, leurs pr&#233;f&#233;rences, leurs indignations. C'est ainsi que les choses se passent dans cette ville. Et on trouve souvent des vivants tu&#233;s par leurs morts, parfois des morts ressuscit&#233;s par les vivants ; quelquefois, ceux-l&#224; se croisent. On voit quelqu'un appara&#238;tre sur la place, une silhouette suppl&#233;mentaire se lever tandis qu'une autre s'effondre. Ou on ne voit rien mais quelque chose se passe, c'est lui mais ce n'est plus lui, elle mais plus elle, un vrai tour de passe-passe. &#171; Elle a fini par le manger &#187; dit-on alors, ou bien &#171; Il lui a c&#233;d&#233; la place &#187;. Les habitants de cette ville naissent avec un coefficient de l&#233;g&#232;ret&#233; nettement inf&#233;rieur &#224; la moyenne mondiale. On ignore pourquoi. La courbe de l'oubli y est donc bien plus longue. La rancune et la reconnaissance y prennent des allures d'&#233;ternit&#233;. Alors, quand meurt un &#234;tre qu'on aime, on meurt aussi. Souvent, compl&#232;tement. Ou on n'est plus qu'une ombre, un fant&#244;me. Mais les plus solides r&#233;sistent. Certains combats durent des ann&#233;es. Le vivant appelle au secours, supplie le mort de revenir, se livre &#224; toutes sortes de repentances, hurle sa col&#232;re contre lui, contre ce qui l'a tu&#233;, exige qu'on le lui ram&#232;ne, qu'on lui rende son amant, son fr&#232;re, sa fille, qu'on lui rende son amour. Puis, un jour, il regarde la terre, il sent le printemps, se cabre dans la lumi&#232;re, retombe au sol, se brise, se rel&#232;ve en mille morceaux, comme un g&#233;ant disloqu&#233; se rassemble contre le ciel, crache du feu dans sa m&#233;moire, se brise &#224; nouveau. Il arrive fr&#233;quemment qu'on voie ces personnes d&#233;ambuler dans les rues avec les marques du combat, la poitrine ouverte, les yeux crev&#233;s ou tenant leurs entrailles. On ne peut rien pour eux. Il faut attendre, s'ils survivent, de les voir rejoindre la procession. Un jour, v&#234;tus de noir, ils viennent sur la place &#224; l'heure dite, m&#234;lent leur noir au noir des autres, et proc&#232;dent &#224; la queue leu leu jusqu'&#224; la tombe. M&#234;me si le combat n'est pas termin&#233;, ils sont sauv&#233;s, toujours amput&#233;s, mais sauv&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tombes, oui, finalement on va tous sur les tombes, m&#234;me si on sait qu'elles sont vides, que les morts, ici, marchent en-dessous de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 32&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait dans les tout derniers instants du jour, un quart d'heure environ avant la nuit. Le croissant de lune, limpide et clair, &#233;tait d'une finesse extr&#234;me. Un bleu tr&#232;s p&#226;le, tr&#232;s tendre l'entourait. Plus loin, &#224; gauche, &#224; droite, c'&#233;tait un rose de porcelaine qu'une nu&#233;e d'oiseaux, puis une autre, une autre encore, caract&#232;res d'une langue ind&#233;chiffrable, ont travers&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a, c'est du rose tyrien, &#231;a s'&#233;lance et &#231;a s'&#233;tire au milieu de l'immense gris solennel charg&#233; d'aube. &#199;a strie et &#231;a d&#233;coupe au couteau de boucher ce gros morceau m&#233;lancolique de ciel. C'est tellement rose et fin et ac&#233;r&#233; que &#231;a &#233;chappe &#224; l'horizon, que &#231;a ligote le ciel, que &#231;a le mettrait bien &#224; mort pour &#234;tre aussi &#171; bas et lourd &#187;. &#199;a, c'est br&#251;lant et vif, &#231;a griffe l'immense humidit&#233; de notre ciel &#224; nous pauvres p&#233;cheurs, &#231;a voudrait le marquer au fer rouge, l'arracher &#224; son humilit&#233;. Mais les humains ont trop de chagrin, ce ciel p&#232;se juste assez pour eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces ciels noirs, terribles, qui parfois nous plaquent au sol, nous dominent et nous &#233;crasent comme les cath&#233;drales surplombant vertigineusement les parvis, &#233;troits autrefois afin qu'on ressente, levant la t&#234;te, sa petitesse face &#224; Dieu. Sous ces ciels-l&#224;, sublimes, tragiques, &#233;ventr&#233;s par des nuages &#233;normes, avec ou sans Dieu, lever les yeux semble d&#233;j&#224; un sacril&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, le ciel comme une cath&#233;drale, et ses nuages, quand le soleil s'y baigne, de larges vitraux mouvants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; gauche ciel gris terre noire, quelques t&#234;tes d'arbres la pente d'un toit sous des bandes de nuages plats. &#192; droite la montagne sous une pellicule de brouillard. Glissement du car en direction du soleil &#233;croul&#233; dans du rose incandescent et du jaune orange. &#192; nouveau, c'est la montagne qui mange le ciel, la masse se molletonne, se capitonne. T&#234;tes rondes des arbres comme des choux-fleurs. Au sommet d'une colline un peu de pierre, comme prise et tir&#233;e entre deux doigts. Et puis de la lande, tr&#232;s s&#232;che. Plant&#233; au milieu, un arbuste s'amaigrichonne. Le car s'arr&#234;te contre la paume ocre d'un champ labour&#233;. Plus bas, c'est l'horizon exhal&#233; par le sol, le brouillard, sa masse fra&#238;che comme une chair, sa douceur d'ombre. S'allonger, tomber dedans, respirer en dessous, oublier tout, s'&#233;vaporer.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#34' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au Nord, c'est tout au nord, plus au nord que &#231;a, &#231;a n'existe pas, y a pas mieux qu'ici comme Nord, on peut pas plus, m&#234;me en poussant ou en tirant ou en soulevant, ou en appuyant de toutes ses forces. On risque m&#234;me, si on appuie trop, de glisser doucement, sans s'en rendre compte &#8212; le glissement est toujours sournois &#8212; vers l'Ouest ou vers l'Est. Non, n'essayez pas d'aller plus loin, n'en demandez pas plus, ici, c'est Le Nord, le Nord du Nord, le Nord extr&#234;me, le Nord parfait. Et pas la peine de s'&#233;lever, de prendre de la hauteur, n'y pensez m&#234;me pas, qui veut faire l'ange fait la b&#234;te, vous vous retrouveriez illico au Sud. De toutes fa&#231;ons, on n'est pas bien, ici ? Perdus pour perdus... Aller o&#249;, sinon ? L'Est, non merci, l'Ouest, surtout pas, le Sud, aucune id&#233;e mais je pr&#233;f&#232;re ne pas savoir. Ici, l'air et le ciel sont sans tendresse, le sol est glac&#233;, la mati&#232;re coupante, mais on peut se tenir debout, se tenir droit sur la Terre, quelques instants voir et respirer, sentir et dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Sud. Cette rue monte &#224; partir du ventre de la ville, ses grosses racines dans les entrailles mais le tronc qui s'envole, au bout c'est l'explosion, la montagne vient s'encastrer comme une grosse b&#234;te entre les derni&#232;res maisons avec du ciel au-dessus. La montagne d'une verdeur &#233;tincelante, tellement verte, un vert tellement satur&#233; qu'on s'attend &#224; ce qu'il vire au violet, ou, plus encore, &#224; une couleur nouvelle. Sous les nuages dodus, mais d'une blancheur qui n'est pas d'&#233;cole, pas enfantine, qui n'est pas non plus immacul&#233;e, froide et pure. Une blancheur d'hu&#238;tre, cette petite masse de lait presque palpitante entre les franges noires, et le m&#234;me moelleux, et son bomb&#233; d&#233;licat. Un peu plus loin, en contrebas, c'est la rivi&#232;re parsem&#233;e de canards et de cygnes, sur l'autre rive on voit quelques ombres qui, doucement, mollement, comme n'y croyant plus, comme fatigu&#233;es d'&#234;tre, bougent sous les arbres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'Ouest les choses s'effacent. Et, s'il fait nuit, c'est quelquefois, par hasard, &#224; moiti&#233;. Dans le ciel, quelques &#233;toiles pendent. Le ciel c'est beaucoup dire, un cyclorama de fortune qui a trop servi &#8212; la toile est d&#233;chir&#233;e &#8212; barbouill&#233; &#224; de multiples endroits, chiffonn&#233;, les angles cass&#233;s. Vague mais r&#233;ussissant &#224; surgir de la brume, sous l'angle inf&#233;rieur gauche du ciel un cimeti&#232;re, cercueils creux empil&#233;s les uns sur les autres comme des cartons &#224; pizza vides. On d&#233;c&#232;le de temps &#224; autre des signes de vie, on sent parfois, tout pr&#232;s de soi, des haleines froides, dans le brouillard qui est poussi&#232;re de choses disparues on devine, mieux que les silhouettes, les gestes les plus vifs. Il semble que des gens se battent, luttent pour ne pas s'effacer, donnent des coups de poing, des coups de pied &#224; la poussi&#232;re, mais qu'&#224; peine le coup envoy&#233; la main, le pied s'effritent, disparaissent, rejoignent la poussi&#232;re. Des pans de maison parfois apparaissent, affaiss&#233;s &#224; demi sur leurs ruines, un clocher d'&#233;glise, suspendu dans le vide, soudain se dissout dans un nuage noir. Ici et l&#224;, des morceaux de rues semblent vouloir encore vous emmener quelque part, dans le brouillard on se heurte &#224; une vitrine qui s'effondre sous le choc, on traverse un supermarch&#233; rempli d'emballages vides &#8212; &#224; l'Ouest aussi, le plastique est coriace &#8212;, on passe par un couloir dont la maison a disparu, quelques murs branlants, raccourcis, noircis, l'encadrent de ci de l&#224;, grotesquement plant&#233;s comme un reste de dents dans une bouche vide. Sur des lani&#232;res encore visibles de papier peint, des bonshommes en chapeaux bruns et manteaux orange dansent en rond. Au sol une poup&#233;e nue, jambes en l'air ; son &#339;il unique, fixe et bleu, transperce le ciel, y d&#233;coupe une petite lune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste l'Est. Le ciel illumine cette terre plate comme une main. Partout des prairies, des rivi&#232;res. Les &#233;toiles volent, les oiseaux brillent. Ici, on est si petit qu'on sourit &#224; tout le monde, si petit qu'on croit au P&#232;re No&#235;l pour la vie, qu'on n'a peur ni de donner ni de prendre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 37&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une autre particularit&#233; de cette ville, c'est que ses rues sont enroul&#233;es dans une unique spirale qui part de la place &#8212; il serait d'ailleurs plus juste de parler d'une seule rue &#8212; et que tous ses b&#226;timents, maisons, immeubles, magasins, locaux de toutes sortes, sont reli&#233;s entre eux par les couloirs qui les traversent. Un seul couloir reliant tous les rez-de-chauss&#233;e, un seul reliant chaque &#233;tage. Quand les b&#226;timents ne sont pas mitoyens, le couloir se fait passerelle. Personne ne sait avec certitude pourquoi et d'o&#249; vient cette bizarrerie. Il para&#238;t que c'est pour le vent, pour que le vent traverse tout l'int&#233;rieur de la ville en une seule rafale. Et, en effet, il le traverse, avec des sons &#233;tranges de p&#233;piements d'oiseaux, de froissements, de battements d'ailes. Au d&#233;but, les habitants ne savaient pas comment appeler ce passage qui trouait et tenait toute la ville comme le cordon d'un collier, curieusement ils n'utilisaient jamais le mot couloir, ils disaient &#171; Passe par le vent &#187;, ou &#171; Vas-y par le goulot &#187;. Et puis, avec le temps, peut-&#234;tre &#224; cause des sons qui parcourent ce passage, peut-&#234;tre par contraction des deux mots qu'ils utilisaient pour le nommer, le couloir est devenu et est rest&#233; l'Engoulevent. Ici, la rue n'est pas un endroit qu'on peut utiliser sans une bonne raison ; il y a des motifs valables &#8212; tr&#232;s peu et presque toujours collectifs &#8212; d'autres pas. D'o&#249; l'importance de l'Engoulevent. Plusieurs fois par jour, on traverse des maisons, des ateliers, on passe par les &#233;glises et les th&#233;&#226;tres, la mairie et le tribunal. Selon les lieux, et de mani&#232;re, semble-t-il, al&#233;atoire, ces allers et venues sont plus ou moins g&#234;nantes, dans certains b&#226;timents l'Engoulevent semble respecter l'intimit&#233; en contournant chaque pi&#232;ce, dans d'autres, sans d&#233;tours, il &#233;ventre salons, salles de r&#233;union, cuisines et chambres. On s'est habitu&#233;. &#192; &#234;tre travers&#233;, &#224; traverser. On se dit bonjour, on prend des nouvelles, on s'inqui&#232;te de voir que Mamie Mam' est encore au lit, en passant on jette un coup d'&#339;il aux devoirs du petit Lor', on s'esquive en s'excusant lorsqu'on arrive au mauvais moment, quand, au milieu d'un repas, Minar' met le feu au journal que lit son mari au lieu de l'&#233;couter, ou que Fan' et Kohal' de toutes leurs forces se donnent et se prennent sur le divan. &#192; force, on conna&#238;t tout l'int&#233;rieur de la ville : la sc&#232;ne du th&#233;&#226;tre o&#249; parfois on lance une r&#233;plique en passant, desserre une corde autour d'un cou, embrasse une duchesse avant de dispara&#238;tre en courant, les vieilles cuisines avec tic-tac retentissant de la pendule et odeur de soupe aux poireaux, les aust&#232;res salles-&#224;-manger qui dressent en plein milieu quatre chaises &#224; haut dossier de chaque c&#244;t&#233; d'une table au froid verni, les salons voluptueux avec sofas et lourds rideaux de velours, les chambres d'enfants o&#249; les petits lits et les jouets s'entrem&#234;lent et celles o&#249; tr&#244;ne, large et orn&#233;e, la couche conjugale, les biblioth&#232;ques surcharg&#233;es de mondes et de si&#232;cles et les maigres &#233;tag&#232;res o&#249; trois ouvrages techniques ennuient cinq romans &#224; l'eau de rose et vice-versa, les salles de bains aux murs l&#233;preux et celles o&#249; brillent le marbre et la fa&#239;ence. S'il reste, ici aussi, de grands &#233;carts dans les conditions de vie, il y a pourtant ce fait mille fois r&#233;p&#233;t&#233; : les riches voient leurs maisons travers&#233;es par les plus pauvres, leurs secrets d&#233;couverts, leur intimit&#233; devenir famili&#232;re &#224; chacun, et doivent circuler chaque jour &#224; travers des logements &#233;troits et mis&#233;rables o&#249; ils d&#233;couvrent des &#234;tres humains qui, comme eux, connaissent la peine et l'amour. Aucune d&#233;rogation n'a jamais &#233;t&#233; accord&#233;e, sauf pour les trajets que la spirale rendrait vraiment trop longs, partant des abords de la place pour finir &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville. Pour ces cas-l&#224;, et seulement &#224; certaines heures, des passerelles adventices permettent de couper court &#224; travers quelques spires. Mais l'Engoulevent reste incontournable, la travers&#233;e des logements obligatoire. Chacun, pour arriver &#224; son but, doit passer par, chez les autres. Il y a eu, gr&#226;ce &#224; ce syst&#232;me qui abolit les cloisonnements, de grandes amiti&#233;s, des prises de conscience, des interventions g&#233;n&#233;reuses, pas de changement radical. Le quotient de l&#233;g&#232;ret&#233; a baiss&#233;, il est moins insoutenable qu'ailleurs, c'est vrai, mais l'&#234;tre humain supporte bien les remords et la honte. D'ailleurs, pour tous ici, la question essentielle, passionnante, n'a pas &#224; voir avec les in&#233;galit&#233;s, mais avec ce qui les rend tous &#233;gaux : ce vent qui les traverse sans qu'ils sachent ce qu'il est, d'o&#249; il vient, o&#249; il va.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cette phrase : &#171; On ne se souvient de rien &#187;, je m'en souviens, moi. De sa m&#233;lancolie, de cette m&#233;lancolie partie d'elle qui envahissait tout le texte, s'ajoutait &#224; la grisaille, par brefs segments de phrase, de virgule en virgule, dans un rythme parfois envo&#251;tant. Cette phrase aussi : &#171; tout est parti il y a longtemps et tr&#232;s vite... &#187;, j'ai oubli&#233; la suite... ces phrases comme des gouttes d'eau, tomb&#233;es comme des gouttes d'eau, au milieu du texte. Je me souviens aussi des ballons de basket dans un gymnase, ils m'importunaient, je les voyais revenir sans plaisir, je voulais qu'il, lui l'auteur, fasse tomber d'autres gouttes d'eau, pas des ballons, mais c'est &#171; pour faire revenir une derni&#232;re fois, &#224; l'int&#233;rieur, un match, un dribble, un panier &#224; trois points, quelque chose d'un bonheur adolescent. &#187; qu'il y revenait sans cesse. Il y avait aussi des champs, beaucoup, du bl&#233;, des &#233;tangs, des bois, si peu d&#233;crits et pourtant ils apparaissaient avec force, toute la d&#233;solation du lieu et la m&#233;lancolie de l'auteur s'&#233;crivaient par cette sobri&#233;t&#233;, presque ce silence. Du silence encore, poignant : &#171; Je ne peux d&#233;sormais que tourner en rond entre deux villages et quatre champs boueux... &#187;, et c'est l'adieu, c'est fini, la m&#233;lancolie jusqu'au bout et le bout trop vite arriv&#233;, ce go&#251;t en moi de trop court, trop peu, de dommage, j'en aurais voulu plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230; et elle refusant d'avancer davantage, s'immobilisant soudain en pleine rue au milieu du trafic, sans un regard pour l'homme &#224; c&#244;t&#233; d'elle qui crie, la prend par le bras, la secoue, et, la t&#234;te pench&#233;e vers le sol, tendant la main vers ce qu'elle regarde sans cesse, dans le vacarme des klaxons, des bruits de moteurs, des voix exasp&#233;r&#233;es qui l'insultent, tandis que l'homme, furieux, embarrass&#233;, stup&#233;fait, a finalement l&#226;ch&#233; son bras et a rejoint le trottoir, pour ne pas &#234;tre, surtout pas, assimil&#233;, englob&#233; par la col&#232;re de la rue, regardant autour de lui les visages, disant &#171; je ne sais pas, je ne comprends pas... &#187; &#224; ceux qui l'interrogent du regard, et pensant &#171; Comment peut-elle me faire &#231;a ? &#187;, furieux, stup&#233;fait, alors qu'elle, tendant la main vers ce qu'elle a vu alors qu'elle marchait paisiblement avec son compagnon le long des boutiques, fondue dans la foule des touristes, invisible et paisible, vers ce qu'elle a vu qui l'a &#233;merveill&#233;e, happ&#233;e compl&#232;tement, attir&#233;e jusqu'au milieu de la rue et arr&#234;t&#233;e l&#224;, au milieu des voitures, dans l'&#233;bahissement et l'indignation des conducteurs, des pi&#233;tons, des patrons de bars et des g&#233;rants de magasins, se penche davantage, fl&#233;chit les genoux, alors que l'homme qui l'accompagnait, craignant qu'on l'observe, se tourne vers une vitrine pour ne pas &#234;tre, surtout pas, englob&#233; par la col&#232;re de la rue, &#171; une sale histoire &#187;, pense-t-il, &#171; J'avais vraiment pas besoin de &#231;a ! &#187;, pense-t-il encore, contemplant les cafeti&#232;res ultra-modernes et les tasses design (venant peut-&#234;tre de Chine) dans la vitrine, et l'apercevant dedans, elle, au milieu des reflets, voyant qu'elle s'accroupit entre les tasses, qu'elle s'accroupit sur les cafeti&#232;res ultra-modernes, alors cette fois il n'en peut plus, il s'&#233;loigne presque en courant, alors qu'elle ramasse une feuille morte dont les couleurs, c'est vrai, sont exceptionnellement belles, qui allait, c'est vrai, &#234;tre &#233;cras&#233;e, salie, an&#233;antie, &#224; peine arriv&#233;e sur le sol, qui allait dispara&#238;tre sous les pneus, et ses couleurs perdues, &#224; jamais, tandis que, sur elle, les insultes s'abattent, les coups de klaxon, les regards courrouc&#233;s, elle sourit, &#171; Qu'est-ce que tu es belle ! &#187; murmure-t-elle, et maintenant s'&#233;cartant, laissant enfin la rue aux voitures qui repartent dans des hoquets de fureur, cherchant du regard l'homme qui a disparu dans la foule, elle s'&#233;loigne avec la feuille, pensant, peut-&#234;tre, &#171; Je n'aurais pas d&#251;... &#187;, mais ne parvenant pas &#224; regretter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait entre le tr&#232;s sombre et une sorte d'exaltation, du noir d'encre, qui pouvait mettre mal &#224; l'aise, et de l'&#233;merveillement pourtant. Par moments des cris, de col&#232;re ou de douleur, parfois de la douceur.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Lorette Andersen | Villa Marie-Rose</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article285</link>
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		<dc:date>2018-10-02T17:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Lorette Andersen, conteuse franco-suisse d'origine m&#233;diterrane&#233;enne, a exerc&#233; diff&#233;rents m&#233;tiers : ethnologue, ouvrie&#232;re, come&#233;dienne, professeur de fran&#231;ais aux &#233;trangers, institutrice... Anime parfois des ateliers d'&#233;criture aupr&#232;s d'enfants, ou de conteurs/conteuses. &#201;crit et interpr&#232;te ses spectacles de contes. Son site : &lt;a href=&#034;http://www.lorette-andersen.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;lorette-andersen.com&lt;/a&gt;.&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle y est peut-&#234;tre retourn&#233;e trois fois. Certains petits bouts de choses demeurent. La passerelle ? &#199;a, elle ne sait pas ! Il faudra qu'elle v&#233;rifie la prochaine fois. Celle du souvenir est si pr&#233;sente qu'elle oblit&#232;re l'actuelle sans doute ? Mais non, elle ne doit plus y &#234;tre puisque le Jardin d'En Haut a disparu derri&#232;re les barri&#232;res &#233;lectriques du nouveau domaine. Englouti le Jardin d'En-Haut avec ses sentiers de poussi&#232;re rouge si douce aux pieds, ses arbustes odorants, ses deux poulaillers aux poules g&#233;n&#233;reuses, ses cages &#224; lapins blancs, sa bassine &#224; lessive, ses coucous acides et ses doux c&#339;urs de bourrache, son divan de jardin en ciment marquet&#233;s de fossiles vrais, sa treille fra&#238;che, sa sombre maisonnette au fond du bois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste l'ab&#238;me sous la passerelle. Un tout petit ab&#238;me &#224; pr&#233;sent et pourtant il &#233;tait grand, l'ab&#238;me qui s&#233;parait le Jardin d'En-Bas du Comte De M. du Jardin d'En-Haut de N. le charbonnier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Jardin d'En-Bas, a perdu sa for&#234;t de mimosas et de mandariniers. Quid du palmier dont les branches les balan&#231;aient ? Tu&#233; par la maladie du palmier ? La maison a rapetiss&#233;. On dirait bien, il faudra qu'elle v&#233;rifie, qu'on lui a rogn&#233; un &#233;tage. Non ! Ce n'est pas l'&#233;tage, c'est le balcon ! Ils ont supprim&#233; le balcon ! Sa poupe de bateau !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait l&#224; que tous les jours, elles entraient dans le soir, c&#244;te &#224; c&#244;te : sa grand-m&#232;re dans son fauteuil et elle sur sa petite chaise de fer. Elles parlaient peu, elles se remplissaient les yeux de la mer &#233;tal&#233;e et les oreilles des hordes exultantes de martinets. Elles regardaient rentrer les bateaux. Quand le temps &#233;tait mauvais, elles s'inqui&#233;taient pour eux, elles surveillaient leur avance au port. Elles se faisaient souci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle voudrait bien une fois entrer dans la maison, remonter l'escalier de marbre. Elle le monterait quatre &#224; quatre comme elle faisait en ce temps-l&#224;. Elle n'a jamais pu passer le seuil, elle ne conna&#238;t pas le code d'entr&#233;e. &#192; chaque visite, elle attend un moment devant la porte en esp&#233;rant que quelqu'un l'ouvre. Alors, elle montera l'escalier. Il n'y aura pas le divan rouge &#224; droite dans le hall d'entr&#233;e derri&#232;re lequel elle se cachait avec sa ch&#232;re N. la fille du charbonnier pour confidences et jeux de vilaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il para&#238;t qu'on vole les boules en cuivre des rampes d'escalier. Elle n'y sera sans doute plus, cette grosse boule qui s&#233;curisait les descentes &#224; califourchon sur la rampe de bois. Cette cage d'escalier elle y vole souvent en r&#234;ve comme une chauve-souris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y sera plus non plus le cordon ! Avec le gros pompon de la sonnette, &#224; l'&#233;tage du Comte de M. Puis ce sera la mont&#233;e au deuxi&#232;me, l'arr&#234;t entre les deux &#233;tages avec la porte de la passerelle du Jardin d'En-Haut et sa ronde poign&#233;e de porcelaine. Dans un &#233;clair, sa toute petite main brune, avec fossettes, qui tourne la poign&#233;e comme chaque matin de ce temps-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est presque douloureux d'imaginer la porte de gauche du deuxi&#232;me. Porte plus jamais vue, immuable, infranchissable. Derri&#232;re, tous ces tendres fant&#244;mes !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une brusque et vaste mont&#233;e qui s'arrache au boulevard Carnot, grimpe et bifurque devant le portail de la villa pour gravir le Mont-Boron. Le haut portail blanc est entrouvert. &#192; l'entr&#233;e, la maisonnette de pierre de la gardienne, sur ses deux marches, une poule vagabonde et une fillette qui lit le journal &#171; Bernadette Soubirou &#187;. Une all&#233;e de cailloux blancs m&#232;ne &#224; la villa. L'all&#233;e est bord&#233;e sur sa droite des courtes colonnades de la terrasse qui surplombent le boulevard Carnot. Plus loin, la mer. Le ciel est rouge.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au dessous le boulevard, o&#249; passent encore peu de voitures &#224; l'&#233;poque, des v&#233;los, des motos, le chiffonnier dont la voix grimpe jusqu'aux fen&#234;tres. &#171; Chiiifon ! chiiifonnier ! Le Garage Umbrosiano du p&#232;re de Charlie, le joueur de banjo. La boulangerie o&#249; s'ach&#232;te la cr&#232;me Chantilly emball&#233;e &#224; cru dans du papier glac&#233;. Un feu rouge qu'un chien traversait au vert chaque jour en regardant &#224; gauche et &#224; droite. On peut prendre, pass&#233; le feu, le chemin de tortillons qui m&#232;ne &#224; la plage, en longeant les villas aux murs h&#233;riss&#233;s de tessons de bouteilles multicolores. Ou bien descendre le boulevard, l'&#233;glise, le pensionnat Blanche de Castille, le Port, la p&#226;tisserie et les palmiers vernis de sucre, le bistro, la Socca &#224; 1,50 F l'assiette, les petits verres pointus, le juke-box, &#201;dith Piaf qui hurle L'homme &#224; la moto avec un aigle sur le dos ! Le Napol&#233;on qui s'en va de nuit avec ses lumi&#232;res et ses fanions en tra&#238;nant derri&#232;re lui la nostalgie.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La villa est (&#233;tait ) la premi&#232;re b&#226;tisse sur la rampe de l'avenue Urbain Bosio. Celle-ci descendue, on tombe sur le boulevard qui quitte rapidement la ville en direction de Villefranche. On pr&#233;f&#232;re descendre vers la mer, traverser ce fouillis de venelles ombrag&#233;es ; profiter de leurs fra&#238;cheurs malgr&#233; l'aspect r&#233;barbatif, quasiment guerrier des hauts murs aveugles des villas. Au milieu de ses entrelacs sombres, une clairi&#232;re &#8212; une halte quand on remontera ces chemins abrupts &#8212; avec un gigantesque palmier dattier. Arriv&#233;e &#224; la plage de la Tour Rouge. La baraque de la plage, qui est en contrebas, est sur deux &#233;tages de planches disjointes, d'un gris poli par le vent et le sel. Descendre le premier escalier de bois, arriver au premier &#233;tage avec un bar &#224; pans-bagnats et cacahu&#232;tes dans leur gros pot distributeur en verre. Un autre distributeur semblable : lui, de bonbons chewing-gums, ronds, rouges, jaunes et verts. On ne peut pas choisir sa couleur. Tourn&#233;e la manivelle, ils sont individuellement &#233;ject&#233;s par un mini-toboggan et tombent dans la main. Un lot de cabines d&#233;j&#224; &#224; cet &#233;tage et un tr&#232;s grand miroir o&#249; se pavaner, se pomponner. Un baby-foot ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Descendre le deuxi&#232;me escalier, aborder sur la plage de galets br&#251;lants, ne poser les pieds que sur le tapis de coco qui m&#232;ne &#224; l'eau ou &#224; la deuxi&#232;me s&#233;rie de cabines de bois qui bordent la plage tout du long. On peut s'y changer, y laisser ses affaires de ville, fermer sa porte avec une de ces clefs &#8212; qu'on dirait grosses &#224; pr&#233;sent &#8212; et qu'on cachera ensuite sous la planche de bois individuelle sans matelas encore, o&#249; on &#233;tendra sa serviette et qui seule permet de s'allonger sur le sol rude. On peut plus tard entrer dans l'eau, nager jusqu'au radeau, ne pas y monter, se glisser dessous, respirer la fra&#238;cheur, l'odeur, se laisser bercer rudement, &#233;couter les gifles des vagues sous le plafond bas, entendre sa respiration amplifi&#233;e par la vo&#251;te, avaler une tasse. Sortie de la cage, plonger, nager sous l'eau longtemps, jusqu'&#224; l'urgence. &#201;merger avec le r&#226;le douloureux du manque, recommencer. Pass&#233; le cap de la Tour Rouge, comme qui dirait en haute mer, s'&#233;tendre, se d&#233;tendre. Face au ciel, gentiment balanc&#233;e par les vagues, contempler le Mont Boron dans son manteau de for&#234;ts vertes et cette unique trou&#233;e blanche : la Villa Marie-Rose.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Trottinement matinal, pieds nus dans la poussi&#232;re rouge du sentier. Pour commencer la journ&#233;e, volupt&#233; sous les pieds. Une pleine poign&#233;e de cloportes en boule, cheminer en compagnie Des &#339;ufs de l&#233;zard en &#233;cartant les pierres. Une br&#251;lure d'iule dans la paume, qui s'y frotte s'y pique. Les pointes mena&#231;antes des feuilles d'agave. Le violet si sombre des iris. Le nez immerg&#233; dans une fleur de l'oranger. Les fausses branches en ciment de l'escalier en colima&#231;on qui m&#232;ne au Jardin d'En-Bas. Le grand n&#233;flier s&#233;culaire et n&#233;anmoins sacrifi&#233; qui donnait des fruits &#224; jamais in&#233;gal&#233;s ! Un panier de pierres pour faire la guerre au quartier voisin. Des feuilles de journaux emplies de poussi&#232;re pour les bombes. Un trou dans la t&#234;te. Du sang et du mercurochrome. Le court fouet avec ses lani&#232;res, cach&#233; au grenier. Les draps mouill&#233;s pour donner une racl&#233;e sans laisser de traces. Les longs blocs de glace, enrob&#233;s dans des sacs &#224; patates, livr&#233;s en camion, par le charbonnier ! Le triage des lentilles et du riz, les enfants au boulot ! Les petits cailloux d&#233;busqu&#233;s ! Noirs ou blancs ; l'&#233;clatement de la puce entre les ongles des deux pouces dans la fourrure des chats. La langue r&#226;peuse des chatons. Le cri du lapin pendu par les pattes, son &#339;il fixe et saignant. L'&#339;uf quotidien dans la paille du poulailler, ti&#232;de, perc&#233; des deux bouts, aspir&#233; aval&#233; ! Une barboteuse rouge sur un corps brun. Une barre de fer pour faire &#171; cochon pendu &#187; avec la voisine. Papoter la t&#234;te en bas. La colonne de fourmis sur la fa&#231;ade de la maison, deux files c&#244;te &#224; c&#244;te, l'une qui grimpe du sol au sucrier du buffet, dans la salle &#224; manger du deuxi&#232;me &#233;tage, l'autre qui s'en retourne avec un grain de sucre dans les pattes. Les premiers flocons de neige aper&#231;us un jour sur la passerelle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ang&#232;le ! Vestale des deux jardins, le rythme automnal de ses r&#226;teaux, le gigantesque b&#251;cher de branches coup&#233;es, spectacle premier, dix bambins fascin&#233;s : Le Feu !&lt;br class='autobr' /&gt;
M&#233;m&#233;, m&#232;re en deuxi&#232;me, toujours premi&#232;re, No&#235;lle faite chair, Jacqueline, Sonia, Nelly, grandes s&#339;urs sans l&#8216;&#234;tre, initiatrices des premiers jeux, Jacqueline-aux-fesses-&#224;-fossettes les quatre filles du Comte de M. &#201;ric, l'ultime ange arrivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dolly comtesse de M. le ciel est noir, au piano dans son salon, sous la temp&#234;te, face &#224; la mer. &#201;clairs tonnants qui frappent l'eau, bateaux en d&#233;tresse, les enfants chantent &#171; Il &#233;tait un petit navire &#187;, ils pleurent, c'est beau !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Famille de M. un gros sac de bonbons en papier cellophane rouge, pos&#233; sur leur palier. Cadeau envi&#233; ! La premi&#232;re voiture, Traction Avant noire avec ses marchepieds et dessus, huit enfants agglutin&#233;s. Le Comte de M. leur faisait faire le tour de l'esplanade du jardin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les N. Palier d'en face, la grand-m&#232;re faisait les raviolis avec ses mains et sa petite roulette, les gnocchis aussi, contait dans les bois : cons&#233;cration du bois ! Le p&#232;re, fouettard, Manu fils a&#238;n&#233; tortureur de chats, gr&#233;sillements des coussinets sur les innombrables feux allum&#233;s par les petits pyromanes du jardin, les &#233;pingles de sa sarbacane plant&#233;es dans un citron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges-dont-elle-ne-dira-rien, Charly, &#233;quilibriste, musicien aux spectacles enfantins, faisait tr&#232;s bien l'Allemand aux jeux guerriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plage de la Tour Rouge, le go&#251;t de ses eaux matricielles &#224; nulles autres pareilles. Place Garibaldi, premi&#232;re p&#234;che miraculeuse, canards en plastique jaunes au menu, gros anneau, man&#232;ge pompon &#224; attraper, t'as gagn&#233; ! Taverne Alsacienne , on grignotait des chips, leurs m&#232;res buvaient des bi&#232;res dans des fl&#251;tes et elles des limonades. On jouait aux cartes avec les sous-verres pour se d&#233;sennuyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand march&#233; o&#249; on crie, o&#249; on rit, fort, o&#249; on met des souliers pour y aller. M&#233;m&#233; y inspectait les l&#233;gumes avec son face-&#224;-main. L&#8216;&#201;glise Du Christ Roi o&#249; le diable l'a surprise, arpentant la trav&#233;e, avec casque et hallebarde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean, commissaire de Police, faiseur des faux papiers pendant la guerre, &#233;crivain du bien vouloir, s&#233;ducteur &#224; sourire en coin, Yvonne, tant aim&#233;e, Annie qui ne savait pas souffrir en silence, Yzy, son parrain, sa fiert&#233;, au carnaval ses saillies savaient faire rigoler la foule, Nounoune et sa poup&#233;e en chiffon du m&#234;me nom, toute plate, yeux en boutons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;cole Blanche-de-Castille, premier exil. Madame Benetton, institutrice, ses mains autour de son cou pour l'&#233;trangler parce qu'elle n'arrivait pas &#224; se mettre le chiffre trois dans la t&#234;te. Il fallait aller au Port pour des cours particuliers, des pages de b&#226;tons &#224; se coltiner. &#171; M&#233;dor &#187; premier mot lu ! Elle avait cinq ans en ce temps.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il va pleuvoir, c'est si rare, un miracle, une &#233;piphanie m&#233;t&#233;orologique. Le ciel s'&#233;teint d'un coup, &#224; l'immuable bleu succ&#232;de un gris rafra&#238;chissant puis le noir. Le ciel s'ouvre et la pluie tombe. Aussi simple que &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a ne sait pas pleuvoir doucement, pleuviner encore moins. &#199;a s'abat d'un coup, une cataracte assourdissante, une gigantesque rouste &#224; la terre et aux plantes. On craint qu'elles ne s'en rel&#232;vent pas. C'est un op&#233;ra tragique cette pluie. Elle ravit et sid&#232;re mais elle ne dure pas. Quand elle a chant&#233; son grand air, elle s'&#233;vanouit d'un coup en emportant son manteau gris. C'est fini. Il a plu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les enfants appellent sous les fen&#234;tres : &lt;br /&gt;&#8212; Maaaaman ! Nooooooelle !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les adultes aussi, tous les visiteurs, personne ne monte les deux &#233;tages avant de s'&#234;tre annonc&#233; de fa&#231;on tonitruante. Elle a encore dans l'oreille le cri de ce cousin arriv&#233; de Rome en Vespa, elle &#233;tait bleu roi la vespa, qui &#233;merveilla les habitants pour l'exploit : M&#233;&#233;&#233;&#233;m&#233;&#233;&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se campe sous la fen&#234;tre, on prend une grande inspiration pour faire enfler la voix et pouvoir allonger une syllabe au maximum comme un fl&#232;che qui p&#233;n&#233;trera au fond de l'appartement qu'on vise. Puis on pousse sa clameur. Comme un coq ! C'est souvent un son vibrant d'impatience joyeuse qui r&#233;jouit tous ceux qui l'entendent m&#234;me si ce n'est pas &#224; eux qu'on rend visite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233;, on abandonne tout, on se h&#226;te, on se pr&#233;cipite &#224; la fen&#234;tre, on salue le visiteur par son nom, parfois on lui hurle sa surprise et sa joie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le chiffonnier fait de m&#234;me en passant dans le boulevard et son chant matinal la sort du lit : &lt;br /&gt;&#8212; Chiiiiiifon ! Chiiiiiifonnier !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la voix des Italiens ! Le son monte d'au moins quatre crans apr&#232;s leur arriv&#233;e. De son lit elle en savoure le volume. Il y a aussi l'appel t&#233;l&#233;phonique. Une seule famille a le t&#233;l&#233;phone, il est sur le palier de leur appartement &#224; l'ext&#233;rieur ; quand le t&#233;l&#233;phone sonne tout le monde dresse l'oreille. Le propri&#233;taire du t&#233;l&#233;phone r&#233;pond et ensuite il crie le nom de l'habitant qu'on r&#233;clame. Elle pense que le syst&#232;me s'est mis tout seul en place, que le collectif est encore naturel. Ensuite on braye dans le combin&#233;, tout le monde en profite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi un peu de musique : dans la radio, l'orchestre joyeux de Ray Ventura &#171; La vie en rose &#187; dans sa bo&#238;te &#224; musique, un petit chalet suisse qu'elle d&#233;monta pour s'apercevoir que les musiciens n'y &#233;taient pas cach&#233;s. Le &#171; Grenier de Montmartre &#187; tous les dimanches matin, &#171; L'homme &#224; la moto &#187; dans le jukebox sur le port contre un sou dans l'appareil, les cris &#233;tourdissants du march&#233;, le brinquebalement du tramway, la sir&#232;ne du bateau qui part pour la Corse avec sa musique et ses fanions. Les motos qui foncent dans le boulevard Carnot, le tendre roucoulement des poules, le chant du coq qu'on mangea un soir en repr&#233;sailles d'une &#8212; dira M&#233;m&#233; qui allait droit au but &#8212; &#171; inqualifiable &#171; agression &#224; coups de bec et d'ergots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout l'all&#233;gresse des martinets et chaque nuit d'&#233;t&#233;, le chant mouill&#233; des grenouilles ! Il vient des for&#234;ts inconnues, dans les myst&#233;rieuses propri&#233;t&#233;s en de&#231;&#224; du jardin.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tous les quinze jours, la lessiveuse tr&#244;nait non loin du poulailler dans le Jardin d'en Haut. Ang&#232;le y faisait les lessives. Elle, ces jours-l&#224;, aidait &#224; tordre les draps et plus tard les plier. Pendant quelques jours quand on passait &#224; c&#244;t&#233; de l'endroit &#231;a sentait le feu, l'eau de lessive, la cendre mouill&#233;e, dans laquelle subtilement s'immis&#231;aient les senteurs du poulailler. Le jour du repassage, la cuisine avait l'odeur des fers bouillants qu'on avait pr&#233;par&#233;s sur le feu et celui du tissu humide et chaud. La grand-m&#232;re soulevait ces fers tr&#232;s lourds et les posait sur le linge. C'&#233;tait une c&#233;r&#233;monie inqui&#233;tante et belle, que seules les deux vieilles dames pouvaient c&#233;l&#233;brer avec des gestes pr&#233;cautionneux et lents. On devait s'en tenir loin &#224; cause des br&#251;lures. La poule grise s'accroupissait quand elle venait la saluer chaque matin, la serrer dans ses bras et fourrer son nez dans ses plumes. C'&#233;tait chaud et parfum&#233;, &#231;a sentait sa peau de poule et la plume. Comme elle &#233;tait n&#233;e en mars, chaque ann&#233;e elle venait sautiller autour des mimosas pour c&#233;l&#233;brer sous leur parfum leur anniversaire commun. Avant l'&#339;uf du matin et l'odeur du poulailler, elle reniflait la fleur de l&#8216;oranger. La poussi&#232;re rouge du chemin &#233;tait terriblement douce sous les pieds. Aussi &#233;tait douce mais l&#233;g&#232;rement urticante la peau de la p&#234;che qu'elle d&#233;gusta un matin en montant l'escalier de marbre. L'&#339;uf est un peu bossel&#233;, les l&#232;vres s'y collent, elle aspire par le petit trou le blanc qui jaillit en premier. Elle a la bouche pleine du liquide ti&#232;de et visqueux, elle crache. Vient ensuite, si elle persiste, le velout&#233; du jaune avec son parfum de foin. On fabriquait des petits bonshommes de p&#226;te qu'on faisait cuire dans la sauce tomate. Quant &#224; la premi&#232;re cr&#232;me au chocolat, elle fut une r&#233;v&#233;lation quasi mystique. L'agave et le cactus &#233;taient des ennemis sournois dont elle gardait longtemps sous sa peau les br&#251;lantes blessures. La premi&#232;re caresse au premier chien dura tr&#232;s longtemps. Chacun y trouva son plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La Taverne Alsacienne il faut aller remonter loin dans son pass&#233; car il n'en reste nulle trace, elle l'a cherch&#233;e. Quand on y entrait, la Taverne &#233;tait sombre, elle sentait le cuir de ses si&#232;ges et la bi&#232;re. Il y avait de petites fen&#234;tres avec des carreaux color&#233;s coup&#233;s en biseaux, des bois sombres, des tissus rouges. On y &#233;tait tra&#238;n&#233; par les m&#232;res qui aimaient y bavarder devant leur fl&#251;te de bi&#232;re. L'amie avait la peau tr&#232;s blanche, une grande bouche rouge, un rire rauque qu'on aimait entendre. On &#233;tait condamn&#233; &#224; la limonade, on grignotait des chips, le bon c&#244;t&#233; des choses, on se tortillait sur les chaises. Plus tard on aurait droit &#224; une gicl&#233;e de bi&#232;re dans la limonade et encore plus tard, elle, y rentrerait &#233;tudiante pour d&#233;guster sa bi&#232;re &#224; elle. Elle a toujours pr&#233;f&#233;r&#233; la bi&#232;re dans des fl&#251;tes &#224; cause de ces interminables attentes &#224; fixer les verres de ces dames &#224; soup&#231;onner le contenu et le contenant de vertus particuli&#232;res, comme ces jardins enchant&#233;s dans les contes de Madame Leprince de Beaumont qui vous tiennent d&#233;licieusement prisonni&#232;res. Il y avait un rez-de-chauss&#233;e avec des tables de bois align&#233;s et un &#233;tage en balcon de quelques marches avec des sortes d'alc&#244;ves d'o&#249; l'on surplombait les consommateurs. L&#224;, on pouvait plus facilement observer pour se d&#233;sennuyer. On collectionnait les ronds des sous-verre de bi&#232;re en carton. On jouait au portrait chinois.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On y va pour &#233;chapper &#224; la plage b&#234;te et toute plate avec ses troupeaux de matelas, ses arm&#233;es de parasols et ses hordes de serviettes. Sans parler des &#233;trons qui flottent gentiment sur ces flots-l&#224;, les serviettes hygi&#233;niques, les sacs en plastique, &#231;a vous g&#226;te la baignade. Pour y &#233;chapper, on dit : &#171; On va aux Rochers ! &#187; Il faut un peu grimper, suer pour atteindre le Passage qui m&#232;ne aux Rochers, quitter la ville et puis laisser la route, le trouver et s'y enfoncer. D'un coup passer du grand soleil &#224; l'obscurit&#233;, de la forte chaleur &#224; la fra&#238;cheur, de l'odeur &#224; celle de l'urine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut en passer par l&#224;, descendre quelques marches, en remonter d'autres, d&#233;ambuler un moment dans un couloir creus&#233; dans la pierre et au bout, la lumi&#232;re dans laquelle on &#233;merge, soulag&#233;e. Il n'a pas d'autre nom, on dit Le Passage. Il m&#232;ne aux Rochers, qui surplombent la plage sauvage qu'on a convoit&#233;e. On ne s'y installe pas tr&#232;s commod&#233;ment sur ou entre ces dits rochers, on regarde la mer qui est plus belle vue d'en haut, on peut m&#234;me y sauter de ce tr&#232;s haut, sa m&#232;re l'a fait mais pas elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se rappelle que bien plus tard, elle a repris ce passage, elle &#233;tait alors tr&#232;s jeune fille. C'&#233;tait l'un de ces p&#232;lerinages idiots qu'elle faisait de temps en temps &#224; cet &#226;ge pour retrouver, en vain, les empreintes encore fra&#238;ches d'avant l'exil. C'&#233;tait un jour de printemps bien trop t&#244;t pour les baigneurs. Elle commen&#231;ait sa marche dans le tunnel, quand dans le cadre solaire tout au bout, elle a vu un homme pench&#233; sur les rochers, c&#244;t&#233; du pr&#233;cipice. Elle a pens&#233; que c'&#233;tait un p&#234;cheur parce que quand il s'est tourn&#233; vers elle, elle a vu qu'il tenait un poisson dans sa main. Elle ne portait pas encore de lunettes et elle supposait que c'&#233;tait un poisson parce que &#231;a y ressemblait. Elle a continu&#233; &#224; remonter le tunnel en essayant de comprendre pourquoi l'homme secouait son poisson, &#231;a l'intriguait vraiment. Sans doute, plissait-elle un peu les yeux pour mieux voir. Ce n'est qu'au dernier moment quasi arriv&#233;e dans la lumi&#232;re &#8212; elle &#233;tait vraiment tr&#232;s myope &#8212; qu'elle a compris que c'&#233;tait son sexe que l'homme agitait violemment &#224; son profit. La sid&#233;ration n'a dur&#233; qu'une seconde, on ne peut imaginer que ce qu'on conna&#238;t, c'&#233;tait son premier, elle a repris au trot le chemin en sens inverse, couru dans le couloir, redescendu, remont&#233; les petits escaliers, le c&#339;ur battant dans la poitrine, prise entre peur et rire. N'a plus jamais repris le passage ni profit&#233; de la plage aux Rochers. Porte des lunettes depuis l'&#226;ge de quinze ans.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Trottoir. Un gros sac en tissu. Fillette assise dessus. Ses sandales claires en cuir trop dur avec d&#233;coupes ovales, pour faire respirer les orteils ? Le caniveau et l'eau qui coule emportant des feuilles, des m&#233;gots. Un pigeon, les pattes dans l'eau, le cou gonfl&#233;, secoue la t&#234;te d'avant en arri&#232;re. En col&#232;re ? Les pieds des passants, tant et tant, les gros clous du passage &#224; pi&#233;tons qu'il ne faut pas d&#233;passer quand on traverse sinon Gendarme ! Le feu rouge de l'autre c&#244;t&#233; l&#224; o&#249; attend souvent le chien-qui-regarde-&#224;-droite-et-&#224;-gauche pour traverser. Derri&#232;re le feu, la p&#226;tisserie aux palmiers vernis- sucr&#233;s, l'&#233;picerie qui livre &#224; domicile puis le salon de coiffure o&#249; se tapit la grosse araign&#233;e qui fait les permanentes et les ciseaux qui coupent les oreilles. Un choc ! Trois sous trou&#233;s jet&#233;s sur sa robe rouge. De la dame qui s'&#233;loigne, elle ne voit que la couture noire et droite de ses bas, ses hauts souliers &#224; semelles de bois. La petite se recroqueville, fait semblant qu'elle dispara&#238;t. Puis c'est un homme qui sort du bistro, sa serviette de serveur encore au bras, il tient &#224; la main une grosse tartine de confiture d'abricots, il l'offre &#224; la petite qui fait Non ! Non ! De la t&#234;te. L'homme pose brusquement la tartine &#224; c&#244;t&#233; d'elle sur le tas de chiffons et retourne dans le bar en haussant les &#233;paules. La petite examine la tartine &#224; la d&#233;rob&#233;e, elle a l'air effray&#233;, ne jamais rien accepter &#224; manger, elle regarde l&#224; o&#249; l'homme a disparu, elle pousse du doigt doucement la tartine en faisant attention de ne pas &#234;tre atteinte par la confiture empoisonn&#233;e. La tartine laisse une trace orange sur le sac, elle choit dans le caniveau, reste moiti&#233; immerg&#233;e dans l'eau. Le pigeon, puis deux autres, accourent et la picorent avec entrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle grimace, elle ne veut pas voir mourir des pigeons, tente de les chasser en tapant des pieds. Elle pleurerait bien mais Ang&#232;le arrive enfin avec de nouveaux chiffons qu'elle est all&#233;e chercher dans l'immeuble. La petite lui raconte les trois sous et surtout la tartine empoisonn&#233;e. Ang&#232;le remplit le sac avec les nouveaux chiffons, elle le hisse sur son dos, attrape la main de la petite et dit : &lt;br /&gt;&#8212; T'es b&#234;te !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;No&#235;lle. Un long nez, un visage pointu, des cheveux, des yeux et des dents : noires ! No&#235;lle est noire. Pas africaine mais noire comme pouvaient &#234;tre noirs les gens du Sud avant la cr&#232;me solaire. C'est une exploratrice enthousiaste de la vie, de son corps et du plaisir qu'il procure. Souple, elle grimpe comme un rat &#233;l&#233;gant, en barboteuse, rose &#233;tait la sienne, sur le palmier du jardin, mais peut aussi lors de longues s&#233;ances de cochon pendu, balan&#231;ant, la t&#234;te en bas, accroch&#233;e par les cuisses &#224; la barre de fer qui surplombe le grand vide du Jardin d'En-Bas, discourir des heures sur la difficile d&#233;finition du p&#233;ch&#233; mortel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Manu. Son imagination sadique nous effraie. Il va comme nous tous avec une sarbacane mais si nous, employons des c&#244;nes de papier comme mitraille, lui se prom&#232;ne avec un citron dans lequel il a plant&#233; des &#233;pingles. On frissonne &#224; &#233;voquer la br&#251;lure du citron quand l'&#233;pingle entrera dans nos chairs ! Il met les pattes des chatons sur les feux que nous allumons pour d'autres usages et les petits coussinets des pattes &#233;clatent ! Dessous la chair est blanche puis tourne au rose. Nous ne participons &#224; ses activit&#233;s que lors des combats de pierres avec ceux de la Rue. Alors nous trottons &#224; ses c&#244;t&#233;s avec nos petits paniers remplis de cailloux bien pointus qu'il lance avec pr&#233;cision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ang&#232;le. Elle porte, tress&#233;e sur la t&#234;te, une maigre couronne de cheveux gris. Elle sourit beaucoup de ses grandes dents d&#233;chauss&#233;es, certaines manquent sur le bas de sa m&#226;choire et l'une d'elles brille comme de l'or. Elle porte un sarrau sombre, n'y d&#233;passent que ses mains et ses pieds qu'elle a larges et bien plant&#233;s dans la poussi&#232;re rouge des jardins. C'est elle qui les entretient.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je crois qu'elle va sans chaussures, comme nous, ou alors porte-t-elle elle des sandales tr&#232;s &#233;chancr&#233;es ? Elle a les ongles des pieds noirs et la crasse des chemins entre leurs doigts. Elle ne porte jamais de culotte car elle pisse debout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dolly. Dolly a les yeux bleus. Cet exotisme nous enchante. Elle doit certainement avoir des activit&#233;s triviales comme laver par terre, faire &#224; manger&#8230; Mais nous ne la voyons que quand elle nous convie dans son salon. Elle nous re&#231;oit en talons hauts, robe &#224; fleurs et ses cheveux blonds d&#233;nou&#233;s. On s'assoit en rond autour du piano et elle nous joue et elle nous chante des vieilles chansons qui parfois nous font pleurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#233;m&#233;. Elle est grande et tr&#232;s droite, la poitrine toujours &#233;panouie dans une robe grise qu'elle porte jusqu'aux chevilles Quand j'ai connu M&#233;m&#233;, elle avait d&#233;j&#224; soixante-quinze ans, des cheveux tr&#232;s longs et blancs qu'elle coiffait de jour en chignon et qui tiraient sur le jaune quand elle les d&#233;nouait le soir pour les natter. Elle porte la journ&#233;e des lunettes &#224; gros verres &#233;pais qui lui font les yeux tout petits, elle qui les avait si beaux sur la grande photo accroch&#233;e au-dessus de son lit, encadr&#233;e comme un portrait. M&#233;m&#233; est n&#233;e en mille huit cent soixante-treize.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;T'es contente il est gros comme une pi&#232;ce de deux francs le trou &#224; deux centim&#232;tres de la tempe deux centim&#232;tres de plus t'&#233;tais morte pazza moi je lui dis quoi &#224; ta grand-m&#232;re je lui ai pr&#234;t&#233; mon panier pour aller chercher de l'herbe aux lapins et elle est rentr&#233;e morte avec un trou dans la t&#234;te tu vas arr&#234;ter de jouer avec les gar&#231;ons oui ils t'&#233;clateront la t&#234;te &#224; coups de cailloux tu seras jamais un gar&#231;on quand m&#234;me tu sais m&#234;me pas les tirer les cailloux un gar&#231;on &#231;a sait tirer un caillou &#231;a s'apprend pas un gar&#231;on &#231;a sait arr&#234;te de pleurer tout &#224; l'heure tu pleures quand je d&#233;sinfecte si avec la teinture d'iode tu vas la sentir passer non c'est fait expr&#232;s mercure au chrome jamais entendu parler &#231;a fait pas mal alors c'est pas efficace quoi la voisine tant mieux pour elle si elle a du mercure au chrome m&#234;me si j'en avais c'est la teinture d'iode pour te d&#233;go&#251;ter c'est moins pire que si t'&#233;tais morte &#224; deux centim&#232;tres de la tempe tu vas arr&#234;ter de jouer avec les gar&#231;ons bouge pas de l&#224; je vais aller la chercher la teinture d'iode&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'automne, la musique du r&#226;teau qui sonorisait les jardins, rappelait qu'Ang&#232;le &#233;tait seule &#224; entretenir les deux &#233;tages de terrasses et for&#234;ts. Elle faisait des immenses b&#251;chers coniques de tout le bois tomb&#233; et des branches qu'elles taillaient et c'&#233;tait un spectacle grandiose que de voir ces &#233;tages de bois s'enflammer puis br&#251;ler longtemps. Les enfants y avaient pris le go&#251;t du feu et tout au long de l'ann&#233;e allumaient partout des b&#251;chers miniatures.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle s'occupait aussi des lapins, de nos poulaillers et de nos potagers. Sa poule vivait avec elle, dormait dans le lavabo et aussi dans son lit. En passant le grand portail blanc qui, par la grande all&#233;e, menait &#224; la maison principale, on tombait tout de suite sur la maison de la gardienne, &#224; gauche de l'entr&#233;e. Trois petites marches o&#249; elle s'asseyait pour prendre le frais. On entrait par la chambre &#224; coucher avec un grand lit, le lavabo partag&#233; avec la poule, une armoire &#224; glace, une cuisine ensuite avec une cuisini&#232;re, un &#233;vier, une table, des chaises, un fauteuil. Un petit cabinet avec une chasse d'eau quand l'usage &#233;tait encore la cabane au fond du jardin. Ce cabinet et le lavabo &#233;taient le seul luxe de la maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ang&#232;le avait &#233;t&#233; mari&#233;e avec un homme violent, un italien comme elle, qui la battait &#224; ce qu'elle disait. Il avait tu&#233; sa chienne en l'enfermant dehors une nuit o&#249; elle &#233;tait en chaleur. Tous les chiens du quartier l'avaient tu&#233; &#224; lui monter dessus, la chienne avait hurl&#233; toute la nuit disait Ang&#232;le. Elle en &#233;tait enrag&#233;e et inconsolable. Avec nous il &#233;tait gentil, un tout petit homme avec une t&#234;te ronde, des cheveux blancs, il &#233;tait ma&#231;on. Il nous faisait le soir, au soleil couchant sur sa terrasse face &#224; la mer, go&#251;ter dans sa grosse cuill&#232;re, les fagioli de son minestrone. Il lui avait dit &#171; quand je serai mort tu trouveras jamais mon tr&#233;sor ! &#171; Il est mort. Elle a cherch&#233; le tr&#233;sor. Elle n'avait pas grand-chose pour vivre, elle travaillait beaucoup mais &#231;a gagnait peu, le jardin la lessive, le repassage et les chiffons. Quand elle ne travaillait pas &#224; la Villa Marie-Rose, elle arpentait les rues pour les chiffons. Je ne crois pas qu'elle appelait &#171; Chiffooon ! &#187; &#224; la cri&#233;e parce qu'elle &#233;tait trop discr&#232;te et trop digne, mais elle devait avoir ses clientes. Elle tirait passablement la langue &#224; la mort de son mari, plus de travail et moins d'argent. Elle l'a cherch&#233; ce tr&#233;sor dans la maison, dans les jardins, elle essayait d'imaginer o&#249; il avait bien pu le cacher pour qu'elle ne puisse pas le trouver. Un jour la chasse d'eau est tomb&#233;e en panne, elle a grimp&#233; sur une &#233;chelle pour la r&#233;parer. Le tr&#233;sor &#233;tait l&#224;, dans la vasque de la chasse, envelopp&#233; dans du plastique. &#199;a n'&#233;tait qu&#8216;un tr&#233;sor de ma&#231;on, je ne sais pas s'il l'a prot&#233;g&#233; de la mis&#232;re longtemps. &#192; la mort de ma grand-m&#232;re nous avons quitt&#233; la maison et d&#233;finitivement le pays. Puis la Villa Marie-Rose a &#233;t&#233; vendue, tous les habitants ont &#233;t&#233; d&#233;log&#233;s pour les travaux de r&#233;novation. O&#249; a-t-elle fini, elle ? Ang&#232;le. Elle &#233;tait enti&#232;rement seule, d&#233;j&#224; &#226;g&#233;e, personne pour l'aider. Au jardin elle avait de quoi travailler, de quoi se nourrir, elle n'aura jamais pu retrouver &#231;a ! C'&#233;tait habitudes du si&#232;cle pass&#233;. Quel hospice ? Quel cimeti&#232;re ? O&#249; a-t-elle fini ma magnifique Ang&#232;le ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En prenant le chemin des lapins, j'avais not&#233; du coin de l'&#339;il le regard torve qu&#8216;il posait sur moi mais je ne savais pas qu&#8216;il fallait s'en m&#233;fier. J'ai poursuivi ma route, arrach&#233; des poign&#233;es d'herbe que je calais contre ma poitrine et je suis all&#233;e aux lapins. Je tirais le loquet de la cage avec ma main libre quand il m'est tomb&#233; dessus. Je me souviens du choc, de son poids, de ses griffes sur mon dos, de ses coups de bec. J'ai laiss&#233; tomber l'herbe, le loquet, je me suis enfuie en hurlant ; j'ai descendu en courant la rampe qui menait &#224; la porte d'entr&#233;e du Jardin d'En-Bas. En battant des ailes au-dessus de moi, il continuait de me marteler la t&#234;te, de me lac&#233;rer le dos. La route &#233;tait longue, je m'&#233;poumonais mais il ne me l&#226;chait pas. Quand j'ai voulu franchir la porte d'entr&#233;e, alors il s'est d&#233;tach&#233; de moi. Je suis rentr&#233;e, j'ai referm&#233; la porte et j&#8216;ai regard&#233; par la lucarne s'il s'en allait. Il restait l&#224;, droit sur ses ergots, l'&#339;il s&#233;v&#232;re, &#224; surveiller la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai gard&#233; longtemps cette image et souvent elle m'est revenue en r&#234;ve mais alors ce n'&#233;tait plus un coq mais un aigle que j'observais par la lucarne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai jamais su quel grave impair j'avais commis pour m&#233;riter une telle racl&#233;e mais je m'en sens toujours un peu coupable, cet animal avait l'air si s&#251;r de son droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir m&#234;me, il &#233;tait dans nos assiettes. M&#233;m&#233; avait donn&#233; l'ordre, Ang&#232;le l'avait ex&#233;cut&#233;. J'avais &#224; cette &#233;poque, deux anges vengeurs &#224; mon service.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous allions tout le jour en culotte, noires comme des scarab&#233;es, &#224; cheminer dans le jardin. Les petites b&#234;tes &#233;taient nos favorites, nous leur faisions des maisons, maison des cloportes, maison des scolopendres, maison des gendarmes, maison des rhinoc&#233;ros, maison des capricornes&#8230; Il nous fallait soulever les pierres, creuser, grimper pour remplir notre Zoo. Ce jour-l&#224;, j'ai grimp&#233; sur un mur, ma poitrine nue frottant la pierre et il m'a piqu&#233; ! Le scorpion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions d&#233;couvert qu'en grimpant sur le toit de la petite maison au fond des bois, on pouvait atteindre un autre jardin, celui qui chaque soir nous envoyait son chant des grenouilles. Nous sommes pass&#233;s les uns derri&#232;re les autres, nous &#233;tions cinq ou six, sur le toit puis sur le mur et enfin dans le jardin. Je me souviens qu&#8216;il y avait l&#224; aussi une belle all&#233;e de graviers qui menait &#224; la maison de la gardienne. Le long de l'all&#233;e, des bosquets d'herbe de la Pampa, c'est la premi&#232;re fois qu'on en voyait, on a trouv&#233; &#231;a beau ! La gardienne nous regardait arriver du pas de sa porte, sa fille &#224; ses c&#244;t&#233;s. Elle devait avoir autour de seize ans celle-l&#224; ! Elles nous ont bien re&#231;us, elles &#233;taient gentilles, on a dit qui on &#233;tait, d'o&#249; l'on venait, on &#233;tait heureux et fiers d'avoir d&#233;couvert un nouveau territoire C'est alors que la fille a dit : &lt;br /&gt;&#8212; M&#233;fiez-vous, il a un loup dans le bois d'o&#249; vous venez !&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a nous a douch&#233;s !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne sommes plus jamais all&#233;s dans le jardin aux herbes de la Pampa, ni m&#234;me dans le petit bois. Mais depuis, des ann&#233;es durant, j'ai r&#234;v&#233;. Je sortais de chez moi comme chaque matin, je traversais la passerelle, arriv&#233;e de l'autre c&#244;t&#233; je m'engageais sur le chemin &#224; gauche de l'oranger, comme chaque matin, et l&#224; je me retournais et regardais le petit bois. Le loup s'y tenait. &#192; peine je l'avais regard&#233;, il courait vers moi, je tentais de fuir mais toujours, il me sautait dessus et il me d&#233;vorait. &#199;a fait mal d'&#234;tre d&#233;vor&#233;e, m&#234;me en r&#234;ve !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re caresse le premier plaisir toucher caresse toucher le chien aimait la caresse moi le toucher le r&#233;confort que &#231;a nous procurait premier le chien Bobby Premier il pleurait devant la porte il pleurait je n'ai trouv&#233;e que &#231;a le caresser malgr&#233; la peur que j'en avais une caresse d'une heure c'est &#231;a une heure pour faire les courses c'est &#231;a que &#231;a leur a pris une heure en tout cas ou plus tr&#232;s longtemps elle dura la premi&#232;re caresse au premier chien Bobby Premier le chien abandonn&#233; d'un GI retourn&#233; chez lui sans son chien au chenil un gros collier de fer et la cha&#238;ne de fer elle aussi chien m&#233;chant c'&#233;tait &#233;crit sur lui ils l'ont pris tout de m&#234;me malgr&#233; la peur que j'en avais le jour m&#234;me quelques heures apr&#232;s l'apr&#232;s &#8211; midi oui ils m'ont laiss&#233; &#224; la maison avec le chien il me faisait tellement peur ils esp&#233;raient peut-&#234;tre qu'il me mangerait bon d&#233;barras ils pensaient en me laissant seule avec le chien le chien m&#233;chant qui aimait les caresses mais personne ne savait que le chien aimait les caresses et moi aussi c'est pour &#231;a que les chiens m'aiment dans la rue je vois bien qu'ils m'aiment ils me d&#233;visagent ils me font des clins d'&#339;il ils tirent leur laisse vers moi la bonne femme elle tire de l'autre c&#244;t&#233; laisse la dame tranquille et moi il est bien poli votre chien il dit bonjour ils le sentent que je suis pourvoyeuse de caresses si longtemps a dur&#233; la caresse il avait arr&#234;t&#233; de pleurer les yeux ferm&#233;s il go&#251;tait la caresse et moi aussi je d&#233;couvrais c'est doux la t&#234;te d'un chien c'est chaud c'est affectueux le dernier cet &#233;t&#233; un Jack Russel sur le bateau il se collait il s'enroulait contre moi comme un serpent s'il avait pu p&#233;n&#233;trer en moi je ne le connaissais pas une heure avant il avait d&#233;couvert la caresse il y a des gens je te jure ils ont un chien et ils ne savent pas que &#231;a se caresse un chien &#231;a fait du bien chacun y trouve son plaisir et puis &#231;a d&#233;lasse c'est comme arracher les mauvaises herbes ou m&#233;diter peut &#234;tre chez nous on caressait longtemps les chiens entre les doigts des pattes entre les oreilles sur le ventre sur le dos sur les flancs de grandes claques parfois ils aiment aussi cette nuit-l&#224; dans mon r&#234;ve j'ai attendu le loup qui y habitait depuis quelques ann&#233;es il est venu &#224; moi il s'est assis et je l'ai caress&#233; c'est doux la t&#234;te d'un loup.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Deux lions de pierre des deux c&#244;t&#233;s de la grotte, ses flancs noircis &#224; l'int&#233;rieur, on y avait il y a longtemps fum&#233; des r&#233;gimes de jambons. Cette autre, trois heures de mulet pour l'atteindre, elle s'ouvrait dans un maquis, &#224; m&#234;me le sol, comme un trou. Le passage cach&#233; qui m&#232;ne aux enfers, tu as pens&#233;, ou le lieu o&#249; la terre s'ouvrit et d'o&#249; jaillit Had&#232;s quand il enleva Cor&#233;e. Tu &#233;tais en Gr&#232;ce et &#231;a fantasmait sec, ce berger magnifique, Ganym&#232;de que tu n'as pas os&#233; photographier mais dont tu gardes depuis, l'image sur la r&#233;tine. &#199;a descendait &#224; pic, des marches taill&#233;es &#224; la presque verticale, pas de main courante, vertige. Tu es descendue tout de m&#234;me quelques marches, en te for&#231;ant, en rampant et &#224; l'envers comme un tout petit enfant, tu te rappelais &#224; cet instant comment c'&#233;tait de descendre &#224; cette &#233;poque un escalier quand tu savais &#224; peine marcher d'ailleurs l&#224; tu avais les jambes coup&#233;es. Le trou &#233;tait profond, tapiss&#233; de pierres pr&#233;cieuses. Pour cela que tu te for&#231;ais &#224; descendre, &#224; regarder. Des am&#233;thystes ! Au Br&#233;sil ses longs colliers de ces pierres, semi &#8211; pr&#233;cieuses allez ! Et l'odeur des boutiques o&#249; on les achetait, un peu savonneuse, musqu&#233;e, d&#233;licieuse et puante ! Qu'est ce qui fait cette odeur-l&#224; ? L'haleine de la mer quand elle s'exhalait jusqu'aux maisons. Elle pouvait certains jours avoir le bleu de la fleur de lin. Cette femme qui t'avait secouru quand tu &#233;tais tellement perdue &#224; la gare de Lausanne ! Ces yeux &#233;taient du m&#234;me bleu, un bleu mat sans transparence, comme deux galets. Tu l'avais s&#233;rieusement pris pour un ange dis donc ! &#199;a te pla&#238;t l'id&#233;e d'avoir crois&#233; un ange. Idiote !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Personne ne pouffe sous les franges du vieux sofa de velours dans l'entr&#233;e. Elles ont d&#233;pass&#233; les soixante-dix ans, les fillettes qui s'y cachaient. Le hall est toujours sombre, pas le moindre mart&#232;lement, la moindre cavalcade de pieds nus. L'immense vo&#251;te de la cage d'escalier est muette. La rampe de bois avec sa boule en laiton terne n'est plus cir&#233;e comme auparavant. Pass&#233;es ces envol&#233;es de marches de marbre blanc, le premier &#233;tage est th&#233;&#226;tral, une grande et large porte de ch&#234;ne, un cordon, raide, rouge, immobile, avec un gros pompon. L'escalier tourne jusqu'&#224; un &#233;tage interm&#233;diaire, seule une petite porte de bois, avec sa poign&#233;e de porcelaine, la porte de la passerelle. Le deuxi&#232;me est l'&#233;tage anciennement ancillaire. Deux appartements s'y font face, &#224; eux deux ils couvrent la superficie de l'&#233;tage inf&#233;rieur. L'appartement de gauche est nu, tout a &#233;t&#233; vendu, jet&#233;. Le salon avec ses deux petites fen&#234;tres qui donnent l'une sur le Jardin d'En-Haut, l'autre sur le Jardin d'En- Bas, n'a plus que sa vaste chemin&#233;e avec son manteau en forme de toit. Disparue la biblioth&#232;que avec tous ses livres. La cuisine &#233;troite, le haut placard encastr&#233; est vide &#224; pr&#233;sent et tout au bout, la porte vitr&#233;e qui donne sur l'ab&#238;me avec sa balustrade toujours branlante. Dans la chambre de la m&#232;re, plus de grand lit carr&#233;, de couvre-lit canari. Chez la fillette, seul le rameau brun du buis pascal est rest&#233; accroch&#233; au mur, au-dessus de l'endroit o&#249; &#233;tait la t&#234;te de lit. Dans la chambre de la grand-m&#232;re, la fen&#234;tre donne sur la mer et le plafond est toujours perc&#233; de trous gros comme des &#339;ufs, souvenirs d'un bombardement de la derni&#232;re guerre, celle de trente&#8211;neuf. Ont disparu, son portrait quand elle &#233;tait jeune femme, avec sa fille a&#238;n&#233;e sur ses genoux et le c&#339;ur sanglant du Christ dans son cadre vitr&#233;. Dans la salle &#224; manger, le petit balcon donne toujours sur la mer, et la grande fen&#234;tre ouvre sur la cour et le palmier du Jardin d'En-Bas. Pas un cri, pas un appel montant du Jardin pour annoncer une arriv&#233;e, une bonne nouvelle. Les fourmis ont d&#233;sert&#233; la salle &#224; manger, il n'y a plus de sucrier.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le cul bomb&#233; d'une th&#233;i&#232;re brune avec son anse, s'y refl&#232;te, la lampe basse du plafonnier, la feuille blanche que je tiens et mes deux mains, le petit carr&#233; noir d&#233;coup&#233; dedans, mon &#233;paule gauche, le reflet du stylo, un d&#233;faut comme une balafre dans la th&#233;i&#232;re que j'ai pris d'abord pour l'ombre du stylo, le clavier de l'ordinateur, son fil de recharge, l'embout en place, son &#339;il rouge, sous la th&#233;i&#232;re, la demi-lune dor&#233;e - ajour&#233;e aux motifs floraux &#8212; du dessous-de-plat, mang&#233;e sur son bord droit par une portion de l'&#233;cran d'ordinateur, la roue noire et articul&#233;e du dessous-de-plat, avec son casque dor&#233; et en dessous encore, sur le bois clair de la table, visible le d&#233;coupage en ombres des fleurs et du sombre fond de th&#233;i&#232;re &#8212; la bordure noire du coin de l'&#233;cran d'ordinateur, du dock, la poubelle, un document en attente, l'ic&#244;ne de l'Aper&#231;u, de l'&#233;cran en m&#233;tal gris le bouton power, l'emballage parall&#233;l&#233;pip&#233;dique d'un m&#233;dicament, Vimovo &#233;crit en rouge, 500 mg &#233;crit en vert, l'&#233;tiquette &#224; moiti&#233; d&#233;coll&#233;e avec un nom, celui de la patiente et l'adresse de la pharmacie, le coin d'un verre taill&#233;, son pied, sa base &#8212; une assiette &#224; carreaux avec quatre noyaux d'olive, un mug couleur c&#233;ladon avec un papillon noir et bleu, une tulipe rose, l'ombre du verre et ses gravures, un petit morceau de papier d&#233;chir&#233;, un tout petit crayon jaune &#224; rayures, un stylo &#224; bille charnu, noir et gris, un stylo &#224; bille rouge, &#233;crit Rochat dessus, le coin d'un iPhone, derri&#232;re le mug, le verre unique d'une paire de lunettes, ses deux branches.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cuisine &#233;troite et longue, au fond la porte-fen&#234;tre et l'ombre des grands arbres, la tr&#232;s fine balustrade de bois brun et sur le c&#244;t&#233; l'attache branlante &#224; la fa&#231;ade, l'orifice &#233;croul&#233; dans le pl&#226;tre, le piton de fer descell&#233;. Le coin d'une table pour trois, un bol blanc, la mare brune du caf&#233; au lait, une cr&#234;pe charnue, bossel&#233;e de ses quartiers de pommes, un voile de caramel &#224; sa surface, trois petits couverts de vermeille, couteau, fourchette, cuill&#232;re, &#224; sa taille ! Transmis de si&#232;cle en si&#232;cle par les grands-m&#232;res au plus jeune des petits enfants. Un feu sur la gazini&#232;re, une po&#234;le de fer noire, patin&#233;e, son cul bossel&#233;, l'&#339;illet &#224; son manche. La vasque de marbre gris de l'&#233;vier, au-dessus un gros savon de Marseille gris, fissur&#233;. Des casseroles suspendues au mur, les deux grandes portes de bois de l'armoire encastr&#233;e, de hautes &#233;tag&#232;res, c&#244;te &#224; c&#244;te les deux fers du repassage sur leur base de fonte, la chair s&#232;che et rid&#233;e des ch&#226;taignes dans leur bol de verre, les cheveux d'ange dans leur paquet transparent. Les deux boucles de l'attache du tablier &#224; carreaux bleus au dos de la grand-m&#232;re, n&#339;ud qu'il &#233;tait si amusant de d&#233;faire &#224; son insu en tirant sur l'extr&#233;mit&#233; de l'un de ses rubans.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Assise sur la premi&#232;re des deux marches de la passerelle, sa couronne de pain autour du cou, cadeau d'une grand-m&#232;re farceuse, elle grignote b&#233;atement le pain qui s'amenuise autour de son cou. Elle contemple la passerelle de fer enjambant l'ab&#238;me des deux &#233;tages qui la d&#233;posera plus tard sur le haut du jardin. Elle laisse glisser son regard sur la gauche de la passerelle sur le petit oranger qui porte ses fleurs blanches aujourd'hui, les buissons de bourrache au c&#339;ur sucr&#233;, le tapis de coucous, la barre de fer pour battre les tapis et faire cochon pendu et finalement l'escalier de ciment en colima&#231;on dont la rampe imite les branche des arbres et qui relie le jardin du haut &#224; celui du bas. &#192; droite de la passerelle, c'est un bosquet de bambous puis des bouquets d'arbres et enfin une for&#234;t qui semble tr&#232;s noire depuis l'endroit o&#249; elle est assise. Au centre cinq ou six espaliers, encadr&#233;s de droite et de gauche par deux poulaillers. Les poulaillers sont attribu&#233;s, elle a ses habitudes dans le poulailler de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du balcon, elle voit la mer qui, au loin, prend tout l'espace. La Tour rouge, les voiles blanches et pench&#233;es des bateaux, l'horizon sombre d'encre mouill&#233;e &#224; la fronti&#232;re du ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le contraire d'un paysage, &#231;a n'a pas d'envergure, pas d'horizon, c'est une for&#234;t touffue, follement exub&#233;rante, une temp&#234;te de pompons velout&#233;s couleur poussin qui explosent en mini-bombes de parfum. Elle, elle sautille autour des arbres mimosas et chante &#224; tue-t&#234;te, pour elle-m&#234;me : J'ai quatre ans !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la petite table, le soir &#224; l'ap&#233;ritif, on contemplait, face &#224; soi, les fa&#231;ades color&#233;es, rouge et ocre des grands immeubles de l'autre c&#244;t&#233; du port, les pointus qui balan&#231;aient mollement, le gros bateau avec ses fanions d'apparat et sa guirlande de loupiotes de toutes les couleurs qui annon&#231;aient son d&#233;part imminent pour la Corse. Il y avait l'odeur de la mer, Edith Piaf au Juke-Box, et la grande assiette de Socca tavel&#233;e, tendre, moelleuse, poivr&#233;e. Les boissons &#233;taient rouges, les dames buvaient des petits pointus, les enfants de la grenadine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut traverser les bosquets de g&#233;raniums, &#233;viter les feuilles des agaves, alors on peut s'accouder au parapet du jardin ! Reposant sur de petites colonnades bomb&#233;es, il surplombe la route. Il est notre vigie sur l'ext&#233;rieur. Les voitures, les motos, filent &#224; toute allure, nous les m&#244;mes, immobiles, en rang d'oignons le long du parapet, on les contemple. C'est qu'il n'y a encore jamais eu de voitures &#224; la Villa Marie-Rose, on se d&#233;place uniquement en train, en tram, &#224; pieds. Un tr&#232;s mince trottoir pour les pi&#233;tons au bas du mur et de l'autre c&#244;t&#233; de la route le garage, deux immeubles accot&#233;s, une &#233;picerie, un feu rouge, un passage clout&#233;, la descente &#224; la mer. Parfois on jette des pierres.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le jardin en face est tout &#224; la fois un potager et un verger. Sur plusieurs hauteurs d'espaliers poussent d'un &#233;tage &#224; l'autre, toutes sortes de l&#233;gumes, des fruits paliss&#233;s, des all&#233;es d'iris sombres au c&#339;ur clair, des petits orangers, des figuiers, un plaqueminier, des agaves, des cactus avec leurs figues en bouquet.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; leur pied, une vaste &#233;tendue de terre rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a plus de passerelle. On a aveugl&#233; la petite porte qui y menait. De la fen&#234;tre de la cuisine__ qui n'est plus une cuisine mais un bureau &#233;triqu&#233;__ on a vu sur le terrain d'en face. Un mur v&#233;g&#233;tal sur lequel se compressent des arbustes cachant ce qu'elle sait &#234;tre toute une flop&#233;e de minivillas avec jardinets. On aper&#231;oit &#231;&#224; et l&#224; quelques traces de l'armature m&#233;tallique que cette nouvelle v&#233;g&#233;tation a proprement ing&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et si &#224; les &#233;voquer ces souvenirs s'effa&#231;aient ? Comme dans ces cavit&#233;s o&#249; quand l'air p&#233;n&#232;tre les peintures rupestres disparaissent. Tra&#238;ner les coffres hors de la grotte les ouvrir mettre en lumi&#232;re tous ces tr&#233;sors modestes ne vont-ils pas fondre, se dissoudre que sais-je ? Piller sa m&#233;moire se voler soi-m&#234;me ? Ne reste que les yeux pour pleurer ! Est-ce que &#231;a vaut la peine ? Ne ternissent-ils pas en tout cas quelque peu ? Va-t-elle avoir encore autant de plaisir &#224; les voir et revoir &#233;crits qu&#8216;elle a eu &#224; les d&#233;couvrir cach&#233;s en son tr&#233;fonds ? Reste-t-il quelque chose encore &#224; gratter au fond du coffre ? Ou bien tout a-t-il &#233;t&#233; expos&#233; ? C'est qu'une m&#233;moire de cinq ans &#231;a ne p&#232;se pas lourd. Elle voudrait bien en voir le bout de ce trou noir dans sa m&#233;moire. Elle grommelle le souvenir est une prison je veux sortir ! Pourrais-je en sortir ou resterais-je ici pi&#233;g&#233;e d'&#233;ternit&#233; ? Est-ce qu'elle tourne en rond ou est ce qu&#8216;elle creuse ? Elle attend la proposition qui la fera s'&#233;vader.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois qu'elle est all&#233;e en ville, sa maman l'avait emmen&#233;e voir son premier film : Blanche Neige. La vilaine bouille de la sorci&#232;re prenait tout l'&#233;cran ce qui la rendait immense et terrifiante et Blanche Neige mettait les balayures sous le tapis ce qui l'avait fait tout de m&#234;me beaucoup rire. Elle se souvient, en sortant, d'avoir contempl&#233; sa m&#232;re debout &#224; c&#244;t&#233; de son v&#233;lo, le porte-bagages o&#249; elle devait grimper pour rentrer &#224; la maison et cette pens&#233;e qu'elle avait eue alors : pourquoi elle m'a amen&#233;e voir cette horrible chose ? Est-ce que sa m&#232;re lui voulait du mal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien la premi&#232;re fois qu'elle avait mis ses souliers beiges, que c'&#233;tait si &#233;trange et incommode de marcher en souliers mais il le fallait pour aller en ville lui avait-on dit. On avait pris le bus pour aller au march&#233;. Le bus &#233;tait plein, elle &#233;tait serr&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de sa Grand-M&#232;re, contre la fen&#234;tre derri&#232;re le conducteur. &#199;a parlait fort, &#231;a klaxonnait, dehors il y avait beaucoup de gens, de cris, de voitures, &#231;a la saoulait un peu et en m&#234;me temps &#231;a la rendait joyeuse toutes ces voix fortes. Et puis par la fen&#234;tre ouverte le conducteur s'est mis &#224; se disputer avec un automobiliste juste en dessous. L&#224; &#231;a gueulait fort entre eux, et puis le conducteur a crach&#233; sur l'automobiliste. Hors de lui l'autre a crach&#233; &#224; son tour mais son crachat lui est revenu droit dans la figure. Tout le monde a ri dans le bus. &#192; ceux qui n'avaient pas vu, on racontait et &#231;a faisait du rire en cascades qui a dur&#233; jusqu'au march&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou plut&#244;t, comment savoir ? Descendre le boulevard Carnot, toujours en souliers, entrer dans l'&#233;glise avec sa grand-m&#232;re, tenir tout du long le petit sou bien serr&#233; dans sa main et le mettre au bout d'un long temps, tout mouill&#233;, dans la s&#233;bile. &#202;tre terrifi&#233; par le Suisse en costume rouge et hallebarde et en rentrant oser demander en tremblant &#224; sa Grand-M&#232;re pourquoi le diable venait &#224; la messe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aller visiter son parrain dans une rue du Port ? Puis descendre avec lui se faire offrir dans un magasin voisin, un petit automate qu'on remonte avec une clef, un singe, ou un ours plut&#244;t ? Qui b&#226;tait du tambour.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Fabienne Verstraeten | M&#233;lancolie</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article371</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article371</guid>
		<dc:date>2018-10-02T13:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les propositions&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Apr&#232;s avoir longtemps travaill&#233; dans l'art et la culture, Fabienne Verstraeten exerce aujourd'hui la psychanalyse &#224; Marseille.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Retour sur une image, non pas une maison, une ville d'enfance, mais retour &#224; l'image-m&#234;me, aux photographies &#233;nigmatiques d'une &#233;poque qu'elle n'a pas connue, longtemps demeur&#233;e image sans images. Entendue plut&#244;t que vue. Ce qu'on lui a cont&#233;, et qui a fini par faire l&#233;gende. Image surgie par bribes, morceaux d'images et d'&#233;prouv&#233;s : le noir et le blanc d'une foule engonc&#233;e, immobilis&#233;e dans de lourds v&#234;tements &#8212; c'est l'hiver. Le cercueil que l'on ne voit pas en entier, car il est d&#233;j&#224; pour une part sorti de l'image et, derri&#232;re, marchant au pas, le jeune-homme d'&#224; peine vingt ans, le regard riv&#233; au sol. A ses c&#244;t&#233;s, l'&#233;paisse silhouette de sa m&#232;re. Une image fixe qui d&#233;file et glisse comme avance le cercueil, filant, disparaissant sur la gauche de l'image. Un retour vers, son retour &#224;, cette histoire dont on lui a dit depuis l'enfance qu'elle &#233;tait sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'&#233;chappe pas &#224; ce qui s'est inscrit.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais l'image a toujours &#233;t&#233; l&#224;, il suffisait d'y revenir, de la retrouver. Plus qu'une image, c'est une sc&#232;ne qui se d&#233;roule sur une place pav&#233;e de gris. Au fond, un b&#226;timent, une &#233;glise peut-&#234;tre, ou tout autre monument officiel, administration communale, mairie. Architecture lourde. A droite, un mur aveugle en briques o&#249; l'on voit, dessin&#233; comme une ombre, le pignon d'une maison qui n'est plus. Le b&#226;timent officiel comporte deux ouvertures et une loggia dans l'ombre de laquelle une foule s'est amass&#233;e, qui regarde la sc&#232;ne. Devant, sur la place, des lampadaires sont recouverts d'un drap noir, on y a accroch&#233; des haut-parleurs. Ce pourrait &#234;tre un d&#233;cor de cin&#233;ma que l'on aurait mont&#233; la nuit pr&#233;c&#233;dent la sc&#232;ne, il y a du son, on imagine le son mais on ne l'entend pas. Au premier plan, &#224; gauche de l'image, devant la b&#226;tisse, un dais noir. Une foule marche derri&#232;re un cercueil port&#233; &#224; l'&#233;paule par huit jeunes hommes v&#234;tus d'une combinaison claire et coiff&#233;s du b&#233;ret noir des r&#233;sistants. Un brassard comprime leur bras juste au-dessus du coude. Le cercueil est recouvert d'un drapeau comme un drap couvrirait un mort. Plus qu'une image, c'est une sc&#232;ne qui rompt avec la fixit&#233; de l'image. Les porteurs se dirigent vers la gauche. A c&#244;t&#233; du cercueil, un homme, le visage tourn&#233; vers l'action comme s'il l'orchestrait, un parapluie accroch&#233; &#224; son bras. Et derri&#232;re, on voit avancer le jeune-homme triste, long manteau noir, regard myope riv&#233; aux pav&#233;s. Dans sa main, gauche, il tient gants et chapeau. Lorsqu'on agrandit l'image sur l'&#233;cran de l'ordinateur et que l'on zoome pour en saisir les d&#233;tails, on voit assise &#224; l'avant de la loggia, sur le rebord d'une dalle en pierre, une fillette blonde avec une large &#233;charpe clair. L'enfant surplombe la sc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est une ville et ce n'est pas une ville. Une ville image, un instant de ville serti dans le cadre d'une photographie de format ancien, &#224; peine plus grande qu'un timbre poste. On voit une place, une large avenue pav&#233;e de gris. Aucun d&#233;tail ne trahit le lieu. Si l'on porte le regard vers la gauche, c'est une nouvelle image qui surgit, raccord avec la premi&#232;re. Arr&#234;t&#233;e cette fois, en attente, gros plan sur le dais noir &#224; gauche du b&#226;timent. Cinq cercueils sont pos&#233;s l&#224;, recouverts chacun d'un drapeau tricolore. Entre le premier et le deuxi&#232;me, un emplacement vide. A l'arri&#232;re, des hommes habill&#233;s en civil, cravate noire et pardessus, d'autres en uniforme militaire. A l'avant, des gerbes de fleurs dissimulent ceux qui les portent. Et ce que l'on ne voit pas, qui est hors-champ, il faut imaginer : de vieux commerces &#224; la devanture us&#233;e, des enseignes fatigu&#233;es en ce jour gris de l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre. Non pas des ruines, car ce quartier de la ville n'a pas &#233;t&#233; bombard&#233; par les Alli&#233;s en mai 1944, mais une impression de lassitude, d'abandon. Enfant, lorsqu'elle traversait les rues et les places de ce quartier, elle ne pouvait se d&#233;partir du sentiment qu'il y avait l&#224; quelque chose de tr&#232;s vieux, de poussi&#233;reux, qui appartenait irr&#233;vocablement &#224; un temps r&#233;volu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Autre temps, autre &#233;poque. A ce lieu qui n'est plus, elle relie le quartier de son enfance, situ&#233; dans la p&#233;riph&#233;rie de la ville. Une banlieue proche, imagin&#233;e et construite dans les ann&#233;es soixante pour les familles nouvelles, p&#232;re, m&#232;re, deux ou trois enfants. La guerre est loin d&#233;sormais, on l'a oubli&#233;e. On reconstruit des pans entiers de villes, des maisons de brique rouge, de dimensions modestes. Au rez-de-chauss&#233;e : une cuisine, un salon. A l'&#233;tage : trois chambres, une salle de bains. Des jardins fleuris qui aujourd'hui paraissent minuscules, l'asphalte flambant neuf des rues, les trottoirs couverts de gravillons, bord&#233;s d'arbres ch&#233;tifs. De la p&#233;riph&#233;rie o&#249; ils habitent &#224; pr&#233;sent, ils reviennent souvent en ville. A l'&#233;poque, il n'y avait pas d'autoroute. Au volant de la Simca bleue, son p&#232;re empruntait une vieille chauss&#233;e, succession de pav&#233;s et d'asphalte, l'ancien et le nouveau. Sur les c&#244;t&#233;s, les maisons d&#233;filaient &#224; toute allure, des enseignes de magasins d'ameublement, l'&#233;lectrom&#233;nager s'inventait &#224; peine, les premi&#232;res cuisines &#233;quip&#233;es en formica. Elle se souvient de ce magasin sur un coin de la chauss&#233;e, vastes vitrines emplies de lourds canap&#233;s en cuir, tables, chaises et buffets en bois. Vastiau-Godeau lettres rouges sur fond blanc, le logo est toujours pareil, qui signalait l'avanc&#233;e de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me image, m&#234;me lieu, le retour encore. Le drapeau tricolore qui enveloppe le cercueil comme un drap couvrirait un mort, les plis du tissu figurant le corps dessous. Les porteurs : des hommes jeunes, v&#234;tus de combinaisons claires, coiff&#233;s du b&#233;ret noir de la r&#233;sistance, l'Arm&#233;e secr&#232;te. Ils sont &#224; l'arr&#234;t, jambe gauche fl&#233;chie, pointe du pied touchant le sol, talon lev&#233;. L&#233;ger d&#233;hanchement. El&#233;gance du guerrier victorieux, oui, mais &#224; quel prix ? Et devant, les deux qui guident la marche, leur main enserrant la hampe du cercueil, doigts crisp&#233;s sur le manche, visages graves. Les gants et le chapeau que le jeune-homme triste tient n&#233;gligemment dans sa main gauche. Les lunettes cercl&#233;es de noir qui dissimulent ses yeux, regard myope riv&#233; au sol. Et sur son visage, cette moue boudeuse, l&#232;vres serr&#233;es. Derri&#232;re la m&#232;re et le fils, un homme para&#238;t trop grand, puis le cort&#232;ge des femmes, manteaux sombres, chapeaux et parapluies. Sur les lampadaires, un tissu noir est pos&#233; comme pour &#233;teindre la lumi&#232;re. Et la fillette blonde assise sur le muret de la loggia, qui surplombe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel est invisible, il devait &#234;tre d'un blanc laiteux.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Soixante dix ans plus tard, ce m&#234;me lieu du retour qui d&#233;j&#224; alors s'appelait Place Cardinal Mercier. A lui seul, D&#233;sir&#233; F&#233;licien Fran&#231;ois Joseph Mercier relie les lieux de l'enfance. Car il est n&#233; dans la petite ville de la p&#233;riph&#233;rie o&#249; elle a grandi, et il est mort &#224; cet endroit pr&#233;cis. Le 1er janvier 1915, sa lettre pastorale Patriotisme et Endurance avait &#233;t&#233; lue dans les &#233;glises &#224; l'insu des Allemands. Patriotisme et endurance : pareil pour les r&#233;sistants de la guerre qui suivrait vingt-cinq ans plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; de la place, face &#224; la maison communale, une gare semblable &#224; toutes les gares de briques rouges et pierres grises b&#226;ties &#224; la fin du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle dans ce style n&#233;o-gothique que l'on trouve un peu partout dans la partie nord de la ville. Et puis Jette, Jette ! telle une injonction. Jette ou le nom de ce lieu o&#249; sont n&#233;s, o&#249; ont grandi et o&#249; sont morts son p&#232;re et son grand-p&#232;re, qui portaient le nom. Ce m&#234;me patronyme, V., qui d&#233;signe aujourd'hui une rue du quartier. V de victoire, dr&#244;le de victoire. Lorsqu'elle d&#233;posait ses enfants &#224; la cr&#232;che, le matin, elle empruntait la rue V. , et elle &#233;prouvait un vague sentiment de fiert&#233; que c'&#233;tait bien l&#224; sa rue. V. o&#249; le nom de la rue-m&#234;me puisque le patronyme, d'origine flamande, signifiait &#171; loin dans la rue &#187;, V ou le nom d'une rue. Non loin de la place o&#249; avait eu lieu la c&#233;r&#233;monie, int&#233;gr&#233; &#224; son paysage actuel, le Centre public d'Aide sociale en quatre lettres, CPAS, b&#226;timent en briques jaunes, trois &#233;tages, modernit&#233; des ann&#233;es soixante, o&#249; un jour d'&#233;t&#233; du XXIe si&#232;cle d&#233;butant, son p&#232;re avait d&#233;cid&#233; de mettre fin &#224; ses jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233; &#224; Jette, mort &#224; Jette, jour de juillet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-l&#224;, le ciel &#233;tait bleu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne n'est plus, et pourtant elle demeure et persiste en un point obscur. Les t&#233;moins nombreux qui composaient la foule ne sont plus. Ceux qui escortaient le mort pour un dernier hommage en ce jour gris d'hiver, formant le lent cort&#232;ge qui traversait la place, sont morts &#224; leur tour. Disparus, tous, sauf une que l'on ne voit pas encore sur l'image, silhouette oblit&#233;r&#233;e par celui qui accompagne la procession et semble la guider, et par le couple du fils et de la m&#232;re. On la d&#233;couvre plus tard sur une autre photographie, jeune-fille de quinze ou seize ans, habill&#233;e d'un tailleur clair aux larges &#233;paulettes, mains gant&#233;es de noir, jointes en signe de pri&#232;re, visage opalescent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne n'est plus, &#224; peine aura-t-elle exist&#233;. Pendant longtemps, elle n'eut d'yeux que pour la silhouette du jeune-homme triste, regard myope riv&#233; au pav&#233;. De la sc&#232;ne toute enti&#232;re, elle avait extrait ce seul personnage v&#234;tu d'un long manteau noir. L'image avait toujours exist&#233;, sans rien autour, rien au-del&#224;, isol&#233;e de tout paysage. Une image abstraite, comme ces marqueurs, ces points de rep&#232;re que l'on a tous, petits bouts d'histoire que l'on raconte et qui, mis bout &#224; bout, constituent la l&#233;gende ou le roman familial dont on sait aujourd'hui combien il est invention et fiction. Voire m&#234;me rattrapage, comme ces examens de rep&#234;chage propos&#233;s &#224; ceux qui ont &#233;chou&#233;. On leur tend la perche, on leur propose de s'accrocher, et s'ils ne la saisissent pas, ils se noient. L'image du jeune-homme triste avait toujours exist&#233; comme un moment-cl&#233; de l'histoire familiale. Un trait, une marque qui traverse les g&#233;n&#233;rations, comme la forme d'un nez, les l&#232;vres boudeuses que l'on retrouve sur le visage du fils, puis du petit-fils, avec des &#233;carts, car celui-ci n'est pas le fils du fils qui lui est rest&#233; sans enfant. Un jour, elle s'&#233;tait d&#233;cid&#233;e &#224; y aller voir de plus pr&#232;s, et ce fut alors le d&#233;but d'une toute autre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il pleut. Il pleut aujourd'hui comme il pleuvait ce jour-l&#224;. Il pleut et c'est une pluie infinie, un rideau incessant, comme un voile tomb&#233; sur le paysage. Elle &#233;crit au c&#339;ur de l'&#233;t&#233; resplendissant du Sud, au centre de la canicule qui cet &#233;t&#233;-l&#224; s'&#233;pand sur tous les paysages de France. Il fait chaud comme jamais encore, la nuit comme le jour, on ne peut &#233;chapper &#224; cette chaleur envahissante qui recouvre tout, qui ass&#232;che tout, les pages des journaux, les voix de la radio, les conversations aux arr&#234;ts de bus et dans les commerces. Chaleur &#233;touffante, et pourtant il pleut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'image, tout indique la pluie triste et lourde des jours d'hiver. La lente marche fun&#232;bre ne peut appartenir qu'&#224; l'hiver. Non pas l'hiver lumineux des jours de neige, mais les journ&#233;es moroses qui pr&#233;c&#232;dent le froid. Il pleut d'une pluie fine qui vous transperce les os, et c'est novembre, le mois des morts. Ils sont habill&#233;s de lourdes redingotes, de sombres manteaux. Ils portent des chapeaux et des gants, il y a ce parapluie accroch&#233; au bras de l'homme qui accompagne le cort&#232;ge, et l'&#233;charpe blanche de la fillette assise sous la loggia. On n'entend ni cris ni sanglots. Image grise de pluie. Il pleut d'une fine pluie qui ne cesse pas.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Si du son accompagne l'image, c'est un bruit lointain, &#233;touff&#233; par le temps. Lent, pesant, suivant l'avanc&#233;e du cort&#232;ge. On a recouvert de tissu noir les lampadaires comme pour &#233;teindre la lumi&#232;re, et accroch&#233; &#224; chacun d'eux des haut-parleurs qui diffusent une musique dans des directions oppos&#233;es. Le premier accompagne le sens de la marche et lui donne son rythme, l'autre semble attendre ceux qui arrivent au loin et ferment le cort&#232;ge. Quels sons pour une sc&#232;ne de fin de guerre lorsqu'on se met &#224; compter les morts ? Quelle musique si ce n'est celle gr&#233;sillante, cr&#233;pitante, d'une marche fun&#232;bre enregistr&#233;e sur les vieux vinyles de l'&#233;poque ? Une fois pass&#233; le temps de liesse et les chants militaires qui accompagnaient l'entr&#233;e des Alli&#233;s dans les villes, les bruits des moteurs des jeeps, les klaxons et les cris suraigus de la foule lib&#233;r&#233;e, les bals musettes de mai et juin '45, quelques mois plus tard, l'automne venu, &#224; l'heure o&#249; l'on enterre les morts, c'est autre chose, alors le bruit confine au silence. Pas de conversation, si ce n'est quelque chuchotement dans la foule des curieux amass&#233;s sous la loggia. Et peut-&#234;tre ce cri muet de la femme &#226;g&#233;e aux cheveux blancs qui ouvre le groupe des femmes &#224; l'arri&#232;re du cort&#232;ge. Elle marche la bouche ouverte, pr&#234;te &#224; hurler. Et peut-&#234;tre hurlait-elle en effet, car n'&#233;tait-elle pas la m&#232;re du mort ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quelles odeurs de ce jour d'apr&#232;s-guerre ? Non plus les effluves s&#232;ches de la destruction, de la poussi&#232;re et des incendies, puisqu'on &#233;tait d&#233;sormais dans le temps de l'apr&#232;s, le temps de l'odeur d'apr&#232;s la pluie et de l'humidit&#233; qui persiste et plaque les cheveux sur le visage. Les relents insistants de la naphtaline qui impr&#232;gne les lourds manteaux de laine que l'on avait gard&#233;s enferm&#233;s durant toutes les ann&#233;es de guerre, et des chapeaux en feutre que l'on avait sortis du fond des armoires pour l'occasion. Senteur aigre, animale, des gants de cuir que le jeune-homme triste tenait &#224; la main. Et le parfum ent&#234;tant des gerbes de fleurs qui dissimulent les visages de ceux qui les portent. Y avait-il de l'encens ? Rien n'indique que la c&#233;r&#233;monie f&#251;t religieuse. Et si elle ne l'&#233;tait pas, quelle aurait pu &#234;tre l'odeur, le parfum d'une c&#233;r&#233;monie la&#239;que ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les poings de ceux qui portent le cercueil, serr&#233;s, crisp&#233;s sur le bois lisse de la hampe. La caresse l&#233;g&#232;re, &#224; peine perceptible, d'une main pos&#233;e sur un avant-bras, en guise de compassion. Ou la poigne vigoureuse du fils sur le bras de sa m&#232;re, la veuve, car viendrait le moment o&#249; elle allait d&#233;faillir et il faudrait la soutenir. Ou encore cette fa&#231;on qu'ont certains de vous prendre &#224; la fin de la c&#233;r&#233;monie, au moment du d&#233;fil&#233; des condol&#233;ances. Cette mani&#232;re de saisir vos &#233;paules et de les secouer, comme pour dire : tiens bon, ne t'&#233;croule pas, reste debout ! Quand d'autres vous font une longue et profonde accolade, ou une simple poign&#233;e de main, ferme, vigoureuse, loyale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on mangerait une vingtaine d'ann&#233;es plus tard, une fois enterr&#233;e et oubli&#233;e la c&#233;r&#233;monie de ce jour gris d'hiver. Les plats mitonn&#233;s par la grand-m&#232;re qualifi&#233;e d&#233;sormais et pour toujours de veuve de guerre. A la Toussaint, lorsque la famille se r&#233;unissait le premier novembre pour la f&#234;te des morts, elle pr&#233;parait des monceaux de cr&#234;pes. Ce jour-l&#224;, ils parcouraient la ville, p&#232;re, m&#232;re et les trois enfants, pour se recueillir sur les tombes des morts de la famille, et cela leur prenait le temps d'une journ&#233;e. Ils arrivaient affam&#233;s en fin d'apr&#232;s-midi et engloutissaient comme pour se consoler, les tas de cr&#234;pes au sucre, aux pommes caram&#233;lis&#233;es qui fondaient dans la bouche. L'&#233;t&#233;, la grand-m&#232;re veuve de guerre venait faire les confitures dans leur maison de la petite ville situ&#233;e en p&#233;riph&#233;rie. Les cagettes d'abricots, de fraises, de prunes et de groseilles attendaient align&#233;es sur le muret du jardin. Et les soir&#233;es passaient &#224; couper les fruits que l'on couvrait d'une quantit&#233; &#233;quivalente de sucre (on s'en mettait plein les doigts et la bouche, le suc rouge fruit&#233; d&#233;goulinait sur les mains et le menton) pour transformer la pur&#233;e translucide en confitures le lendemain matin. A la fin de l'&#233;t&#233;, les pots s'alignaient sur les &#233;tag&#232;res de bois dans la descente de l'escalier qui menait &#224; la cave, variations de rouges et d'orange, ferm&#233;s par un couvercle de paraffine grise blanche transparente. On avait alors de quoi traverser l'automne et l'hiver.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans le quartier de la p&#233;riph&#233;rie o&#249; ils vivaient au d&#233;but des ann&#233;es '60, leur rue bord&#233;e d'arbres d&#233;bouchait sur une place travers&#233;e par une chauss&#233;e. On trouvait l&#224; d'anciens commerces dont l'espace r&#233;duit &#233;tait d&#233;di&#233; &#224; une activit&#233; unique. On y entrait pour les denr&#233;es de secours. Sur le coin &#224; droite, une &#233;picerie sous l'enseigne Battard qui ne perdura pas au choc p&#233;trolier des ann&#233;es soixante dix. Plus loin &#224; gauche, une minuscule boucherie-charcuterie. En face, de l'autre c&#244;t&#233; de la place, une boulangerie-p&#226;tisserie. Pour chacun d'eux, des maisons dont on avait am&#233;nag&#233; le rez-de-chauss&#233;e en magasin. La porte, vitr&#233;e sur sa partie sup&#233;rieure, qui lorsqu'on l'ouvrait s'accompagnait du son aigrelet d'une clochette, correspondait &#224; l'entr&#233;e, et la fen&#234;tre de la maison &#233;tait devenue la vitrine o&#249; &#233;taient expos&#233;es les conserves, les p&#226;tisseries ou les pi&#232;ces de viande. A ces lieux &#233;taient associ&#233;s des souvenirs sp&#233;cifiques : la p&#226;te de coing que l'on achetait en petits carreaux emball&#233;s de papier mica et les bo&#238;tes de cacao Banania sur lesquelles figurait le visage d'un tireur s&#233;n&#233;galais hilare coiff&#233; d'un fez rouge chez Battard (image mythique datant de la Premi&#232;re guerre, qui serait interdite &#224; la fin des ann&#233;es soixante au plus fort de la lutte pour les droits des Noirs am&#233;ricains) ; les choux &#224; la cr&#232;me en forme de cygne, garnis de d&#233;s d'ananas pos&#233;s sur la cr&#232;me chantilly, dans la vitrine de la boulangerie ; et ces fines tranches de saucisson rose saumon que le boucher offrait aux enfants par-dessus le comptoir quand ils accompagnaient leur m&#232;re &#224; la boucherie. Plus loin, isol&#233;e dans une rue nouvelle, une librairie-papeterie dot&#233;e de larges baies vitr&#233;es en guise de devanture, o&#249; sa m&#232;re lui avait offert son premier roman, Le Petit Chose d'Alphonse Daudet en Livre de Poche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de l&#224;, on entrait dans la modernit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans la sc&#232;ne d&#233;crite ici, tout est attente de l'&#233;v&#233;nement. Il y a certes le cort&#232;ge qui traverse la place en une marche lente et fun&#232;bre. Mais il y a aussi la foule des badauds et des curieux amass&#233;s sous la loggia de la maison communale. Car la fa&#231;ade de ce vaste b&#226;timent en briques et en pierres, &#224; la silhouette de ch&#226;teau gothique, est pourvue d'une terrasse couverte &#224; laquelle on acc&#232;de par une vol&#233;e d'escaliers. Espace qui &#233;voque les loggias des peintures de la Renaissance italienne ou flamande. Dans ces tableaux, la loggia constitue le lieu m&#234;me de la sc&#232;ne et ouvre &#224; l'arri&#232;re sur des bouts de ville ou de campagne, parfois une succession de villes et de campagnes en miniature, paysages d'un espace narratif. Ainsi, dans la c&#233;l&#232;bre Vierge du chancelier Rolin du peintre Van Eyck, une Vierge flamande, aux longues boucles dor&#233;es, envelopp&#233;e d'un vaste manteau pourpre, pr&#233;sente l'enfant J&#233;sus &#224; Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne, habill&#233; d'une robe de brocart d'or et de fourrure. A l'arri&#232;re, trois arcades ouvrent sur un paysage de collines. Au centre, un fleuve sur les rives duquel, on aper&#231;oit deux morceaux de villes, l'un d'un caract&#232;re campagnard sur la gauche, l'autre plus dense et urbain, sur la droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la loggia de la maison communale est aujourd'hui le lieu de passage vers les bureaux de l'administration o&#249; l'on fera la file pour obtenir un document certifi&#233; &#8212; &#224; l'exception des vendredi et samedi matins r&#233;serv&#233;s aux mariages (la mari&#233;e au bras de son p&#232;re &#224; l'entr&#233;e, et de son mari &#224; la sortie), avec l'in&#233;vitable photo de famille sur l'escalier (les mari&#233;s au centre tels les petites figurines en sucre au sommet du g&#226;teau qui cl&#244;turera le repas de noces dans quelques heures), dans la sc&#232;ne d&#233;crite ici, elle est comme immobilis&#233;e, non pas en raison d'un arr&#234;t sur image ordonn&#233; par le photographe qui documente la c&#233;r&#233;monie, que du fait m&#234;me de l'attente de l'&#233;v&#233;nement et de l'aspect spectaculaire de la sc&#232;ne &#224; venir. Car c'est de l&#224; que l'on regarde : loggia ou loge de l'op&#233;ra, espaces m&#234;mes du regard.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La nuit qui pr&#233;c&#232;de la c&#233;r&#233;monie, le lieu est vide et ses contours ind&#233;finis. Ombres du b&#226;timent en fond de sc&#232;ne et du mur lat&#233;ral aveugle. Aux premi&#232;res lueurs, un camion s'arr&#234;te, qui transporte la tente ou le dais noir. Surgissent alors de l'ombre ou des caf&#233;s faiblement &#233;clair&#233;s qui entourent la place, une dizaine d'ouvriers en salopette bleue et casquette grise, qui commencent &#224; fixer les poteaux aux pav&#233;s de la place, quatre aux angles, deux au centre, puis &#224; tendre la toile de velours sombre bord&#233; d'un galon dor&#233;. Sous le dais, ils installent un plancher. A l'avant de celui-ci, trois marches en bois. Ils couvrent les lampadaires d'un tissu noir, et &#224; chacun d'eux, ils accrochent des hauts-parleurs reli&#233;s par un c&#226;ble qui pend lourdement. Quand le jour se l&#232;ve, des hommes et des femmes encore jeunes arrivent, qui composeront la foule des curieux. Habill&#233;s de lourds manteaux sombres, pour certains coiff&#233;s d'un chapeau, ils se rassemblent sous la loggia. Arrive enfin la fillette blonde &#224; l'&#233;charpe de laine. On la hisse sur le muret o&#249; il lui faudra demeurer assise le temps de la sc&#232;ne. Deux gamins de huit ou dix ans, l'un blond, l'autre brun, se postent &#224; ses pieds. Tous sont en place, la c&#233;r&#233;monie peut alors commencer. La pellicule est en noir et blanc, nuances de gris. Clap de d&#233;but, le cort&#232;ge se met en branle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Revenir une fois encore &#224; ceux qui composent le cort&#232;ge. Et d'abord au jeune-homme d'&#224; peine vingt ans qui marche au pas, t&#234;te baiss&#233;e, regard myope riv&#233; au sol. Dans l'&#233;chancrure de son pardessus, on voit le col d'une chemise blanche ainsi qu'une cravate noire. Il tient dans sa main gauche une paire de gants en peau de chevreau et un chapeau. Des lunettes cercl&#233;es de noir aux verres fum&#233;s dissimulent son regard. Sur son visage, une moue boudeuse, l&#232;vres serr&#233;es. Son p&#232;re avance tel qu'elle l'a toujours imagin&#233;, &#224; cette diff&#233;rence pr&#232;s qu'il n'&#233;tait pas seul sur la photographie, qu'il &#233;tait en r&#233;alit&#233; entour&#233; d'une foule de gens. Et tout d'abord, marchant &#224; ses c&#244;t&#233;s, la silhouette &#233;paisse et trapue de sa m&#232;re &#224; lui. On la devine derri&#232;re cet autre personnage, l'homme qui semble guider et surveiller le cort&#232;ge. Une jambe gain&#233;e d'un bas, un pied chauss&#233; qu'elle pose au sol, un bout de manteau, une main gant&#233;e de noir. Le regard &#233;galement viss&#233; aux pav&#233;s. Sa grand-m&#232;re avait les l&#232;vres &#233;paisses, elle devait faire elle aussi un &#233;trange rictus. Elle &#233;tait d&#233;sormais veuve de guerre, elle le restera jusqu'&#224; sa mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'avant-plan, l'homme dont on ne sait rien, v&#234;tu d'un manteau gris, col de chemise blanche et cravate sombre, un parapluie accroch&#233; au bras gauche. Son visage que l'on voit de profil est tourn&#233; vers le cort&#232;ge. Il semble surveiller la marche des jeunes-hommes qui portent le cercueil. Peut-&#234;tre &#233;tait-il le ma&#238;tre, celui &#224; qui l'on devrait le bon d&#233;roul&#233; de la c&#233;r&#233;monie ? Derri&#232;re le jeune-homme triste de vingt ans &#224; peine et sa m&#232;re, une femme &#226;g&#233;e aux cheveux blancs, coiff&#233;e d'un chapeau et habill&#233;e d'un lourd manteau de fourrure. Dans ses mains gant&#233;es de noir, elle tient une sacoche, ou plut&#244;t elle se cramponne, les doigts crisp&#233;s, agripp&#233;s &#224; sa sacoche. Elle marche l&#233;g&#232;rement vo&#251;t&#233;e, ouvrant le groupe des femmes &#224; l'arri&#232;re du cort&#232;ge. Son a&#239;eule, la m&#232;re du mort a la bouche ouverte, pr&#234;te &#224; hurler. L'adolescente de quinze ou seize ans n'est pas visible encore, sans doute cach&#233;e par les silhouettes de sa m&#232;re et de son fr&#232;re. On la verra sur une photographie ult&#233;rieure, habill&#233;e d'un tailleur clair aux strictes &#233;paulettes, mains gant&#233;es de noir, jointes en signe de pri&#232;re, visage p&#226;le. Celle qui deviendra sa tante dira n'avoir, de toute sa vie, jamais accept&#233; la disparition de son p&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la fillette &#224; l'&#233;charpe blanche en tricot, elle ne sait rien : qui donc l'a assise-l&#224; sur le mur de la loggia de la maison communale ? Etait-ce une sc&#232;ne &#224; laquelle on convie des enfants ? Ses cheveux blonds sont rassembl&#233;s en chignon sur le sommet de sa t&#234;te. Elle porte un manteau clair, de longues chaussettes blanches en laine couvrent ses mollets. A ses pieds, deux gamins, fr&#232;res ou cousins, l'un blond, l'autre brun, regardent passer le cort&#232;ge. Ces trois l&#224; n'ont pas de nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au d&#233;funt, quant au h&#233;ros r&#233;sistant, quant &#224; son grand-p&#232;re, c'est son corps qui est enferm&#233; dans le cercueil, ce sont les restes de son corps que contient le cercueil. On ne le voit pas, on ne le verra jamais. Il est absent &#224; tout jamais.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais qui es-tu toi si je ne suis personne, demande la fillette blonde &#224; celle qu'elle observe de l'autre c&#244;t&#233; de la place, du haut du mur o&#249; on l'a assise ce jour gris d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, surplombant la sc&#232;ne, quel est ton nom si je n'ai pas de nom, que viens-tu faire dans cette histoire &#224; r&#233;veiller les morts, les endormis, sertis dans le cadre de quelques photographies anciennes, d'o&#249; regardes-tu ce qui n'est plus depuis tant d'ann&#233;es, et pourquoi tritures-tu ces histoires vieilles de soixante dix ans, en quoi te concernent-elles aujourd'hui, oui, d'accord, il s'agit de ton grand-p&#232;re d&#233;funt, l'&#233;ternel absent, car c'est lui, le h&#233;ros r&#233;sistant qu'on enterrait ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre et ce sont bien ses restes que contient le cercueil recouvert du drapeau tricolore, mais en quoi cela te regarde-t-il &#224; pr&#233;sent, n'y a t-il pas des morts de guerre dans toutes les familles, pourquoi passes-tu tes journ&#233;es et tes nuits &#224; scruter les photographies de ce qui est pass&#233; depuis si longtemps, que cherches-tu &#224; comprendre, certes, il s'agit de ton grand-p&#232;re et de ton p&#232;re et peut-&#234;tre moins du premier depuis toujours disparu, que du second qui de ce jour sombra dans une profonde m&#233;lancolie que personne ne vit et dont jamais on ne pronon&#231;a le nom, et de tous ceux qui dans ta famille port&#232;rent le patronyme qui s'est &#233;teint il y a quelques ann&#233;es lorsqu'&#224; son tour ton propre fr&#232;re disparut. Le nom n'existe plus, exactement comme dans ton r&#234;ve : les deux, ton p&#232;re et ton fr&#232;re, &#233;taient assis sur la branche d'un arbre en hiver et cette branche sur laquelle ils &#233;taient perch&#233;s, dans ton r&#234;ve, elle s'est cass&#233;e et les deux, ton p&#232;re et ton fr&#232;re, sont tomb&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ton r&#233;veil, songeant &#224; ce r&#234;ve, tu avais pens&#233; : la branche masculine est cass&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce que tu n'as pas vu et que tu ne vois pas, ce que les quelques photographies ne te montrent pas. Les caves de l'immeuble 347 avenue Louise &#224; Bruxelles, si&#232;ge de la Gestapo, o&#249; celui qu'on enterre ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, fut enferm&#233; pendant plusieurs semaines avant d'&#234;tre transf&#233;r&#233; dans le camp au nord de la ville d'o&#249; partirent les convois de Juifs. Tu ne vois pas non plus, car tu ignores son nom et tu ne sais rien de lui, cet homme, compagnon de r&#233;sistance qui l'aurait trahi sous l'effet de la torture. Car on les tabassait et on les torturait dans les appartements situ&#233;s aux &#233;tages de l'immeuble 347. On les soumettait &#224; la question, puis on les entassait dans les caves. Aujourd'hui, la r&#233;sidence a une apparence anodine, et sans doute &#233;tait-elle aussi insignifiante &#224; l'&#233;poque, et ne diff&#233;rait-elle en rien des autres immeubles de la prestigieuse avenue bruxelloise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne mentionnes pas non plus la lettre qu'il a &#233;crite dans cette cave o&#249; il fut s&#233;questr&#233; pendant plusieurs semaines de l'ann&#233;e 1943. Une &#233;criture tremblante, maladroite, &#224; destination de sa femme, ta grand-m&#232;re. Il &#233;tait tailleur de son m&#233;tier, il confectionnait des costumes pour hommes. Avec ses yeux sombres et sa petite moustache carr&#233;e, il portait beau. Il &#233;tait &#233;l&#233;gant et lettr&#233;, disait ton p&#232;re. Pourtant cette lettre, &#233;crite au crayon de papier, comporte de nombreuses fautes d'orthographe comme s'il ne savait pas &#233;crire et surtout, disait ton p&#232;re qui en &#233;prouvait un sentiment de honte, il demandait &#224; son &#233;pouse d'entrer en contact avec monsieur Untel, avocat susceptible de le faire sortir et dont il n'&#233;tait pas certain qu'il ne f&#251;t un collabo rexiste. Quand il &#233;voquait cette lettre, ton p&#232;re &#233;tait indign&#233;. Il aurait pr&#233;f&#233;r&#233; que son p&#232;re n'e&#251;t pas peur de mourir pour la libert&#233; et qu'il f&#251;t un h&#233;ros jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;1. Quand, enfant, elle traversait les rues de ce quartier de la ville, elle ne pouvait se d&#233;partir du sentiment que c'&#233;taient l&#224; rues anciennes et poussi&#233;reuses, qui appartenaient au temps jadis. Un temps ind&#233;fini, un pass&#233; impr&#233;cis. Ses grand-m&#232;res vivaient dans ces lieux de la ville, quand ses parents, jeune famille des ann&#233;es soixante, avaient fait le choix d'un quartier nouveau en p&#233;riph&#233;rie, et qu'ils vivaient dans le temps pr&#233;sent de ce qui &#233;tait neuf et de ce que l'on construisait : de minuscules maisons de briques, chacune avec son jardin et son garage en sous-sol. Ici, les jours s'&#233;coulaient dans une sorte d'&#233;ternel pr&#233;sent. Quand elle parcourait les rues de ce quartier de la ville, il lui semblait longer un pass&#233; sans nom, sans &#226;ge. En particulier quand ils rendaient visite &#224; la grand-m&#232;re maternelle qui habitait un deux pi&#232;ces au troisi&#232;me &#233;tage d'une maison obscure, emplie de meubles lourds. Au-dessus de son appartement, une sorte de grenier ou de mansarde avec de nombreux cartons contenant d'&#233;tranges d'objets comme ces petites statuettes de bronze d'une dizaine de centim&#232;tres, une berg&#232;re, un ramoneur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Etudiante &#224; l'universit&#233;, il lui arrivait de passer le week-end chez sa grand-m&#232;re la veuve de guerre afin d'&#233;chapper au bruit et &#224; l'agitation familiale (car ils &#233;taient bruyants, ce n'&#233;taient qu'&#233;clats de voix qui se chevauchaient, on ne s'&#233;coutait pas parler, on parlait tous en m&#234;me temps). L'ennui des fins d'apr&#232;s-midi des dimanches d'hiver, lorsque la ville devenait silencieuse et qu'on n'entendait rien si ce n'est le glissement m&#233;tallique du tramway sur ses rails ou le crissement des pneus de voiture sous la pluie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Mais ce n'&#233;taient l&#224; que petits bouts de r&#233;el, infimes d&#233;sagr&#233;ments qui lui procuraient un sentiment d'inad&#233;quation entre elle et ces lieux. Car il y eut plus grave, comme si, r&#233;trospectivement, ces moments d'inad&#233;quation ne faisaient que pr&#233;parer ce qui un jour arriverait et qui serait sans commune mesure. Car c'est en ce m&#234;me lieu que traversait le cort&#232;ge fun&#232;bre ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, &#224; proximit&#233; de la place Cardinal Mercier o&#249; fut organis&#233;e la c&#233;r&#233;monie d'hommage &#224; son grand-p&#232;re r&#233;sistant, que pr&#232;s de soixante dix ans plus tard, un beau jour de juillet, par un ciel bleu resplendissant, peu avant d'atteindre l'&#226;ge honorable de quatre-vingt sept ans, son p&#232;re &#8212; le m&#234;me jeune-homme triste d'&#224; peine vingt ans, qui suivait le cort&#232;ge, le regard myope riv&#233; aux pav&#233;s, commit l'irr&#233;parable en se jetant par la fen&#234;tre de sa chambre du deuxi&#232;me &#233;tage du home du Centre public d'Aide sociale. Etait-ce acte de r&#233;sistance, comme de se mettre une derni&#232;re fois debout et d'affirmer sa libert&#233;, ou acte de d&#233;sespoir ? La l&#233;gende familiale n'a pas encore tranch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le lieu, le m&#234;me, ce m&#234;me lieu, toujours le m&#234;me. Jour d'hiver, jour d'apr&#232;s-guerre. Non loin de la place du nom du Cardinal D&#233;sir&#233; F&#233;licien Fran&#231;ois Joseph Mercier, auteur de la lettre pastorale Patriotisme et Endurance, lue en 1915 &#224; l'insu des Allemands de par les &#233;glises du Royaume. Jour d'hiver, jour d'apr&#232;s-guerre, sous un ciel laiteux quand eut lieu la c&#233;r&#233;monie d'hommage au r&#233;sistant disparu, mort depuis toujours. Ce jour d'hiver, un cort&#232;ge traversait la place Cardinal Mercier, toutes lumi&#232;res &#233;teintes. Soixante dix ans plus tard, l'histoire se r&#233;p&#233;tererait autrement. Non loin de l&#224;, au Centre public d'Aide sociale, &#224; proximit&#233; de la place ici nomm&#233;e, jour d'&#233;t&#233; resplendissant, ciel bleu &#233;tincelant, alors qu'il atteignait l'&#226;ge honorable de quatre-vingt sept ans, son p&#232;re, sur la photographie, jeune-homme triste d'&#224; peine vingt ans, regard myope riv&#233; aux pav&#233;s, lunettes cercl&#233;es de noir, chapeau &#224; la main, son p&#232;re, ce jour d'&#233;t&#233; resplendissant, sous un ciel bleu &#233;tincelant, commit l'irr&#233;parable. Alors, tandis que s'&#233;teignaient les derni&#232;res notes de l'Hymne national au cimeti&#232;re de Jette, le silence se fit. Et dessous les feuillages et les branchages, on vit s'envoler une dizaine de colombes blanches sur le ciel bleu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;S'il fallait reprendre une fois encore, la sc&#232;ne serait cette fois de peinture. Les places silencieuses et vides sous le soleil et l'ombre, de Giorgio de Chirico. Lignes architecturales, vastes b&#226;timents dont on pr&#233;sume le caract&#232;re officiel, enfilades d'arcades, clair-obscur. Un temps arr&#234;t&#233; qui pr&#233;c&#232;de un &#233;v&#233;nement qui peut-&#234;tre n'adviendra pas. Sur un des tableaux, une fillette surgit du c&#244;t&#233; gauche et traverse la place en courant, un cerceau &#224; la main. Silhouette d'ombre, elle se dirige vers un wagon vide dont les portes, &#224; l'arri&#232;re, sont grandes ouvertes, pr&#234;tes &#224; accueillir on imagine une foule de gens, une masse d'&#234;tres humains. Plus loin, &#224; droite, une deuxi&#232;me ombre, adulte cette fois, qui semble menacer l'enfant. Ce que l'Italie a produit comme images de la Renaissance au fascisme. Car &#224; l'or&#233;e des ann&#233;es vingt, de Chirico a d&#233;laiss&#233; la peinture &#224; l'huile au profit de la technique a tempera, pigments min&#233;raux m&#233;lang&#233;s &#224; l'eau et au jaune d'&#339;uf, qui contribue &#224; la mise &#224; distance et &#224; l'aplatissement des formes. Cette m&#234;me technique qu'utilisait le peintre v&#233;nitien de la ville et de l'humain, Vittorio Carpaccio, &#224; la fin du Quattrocento. Car &#224; la diff&#233;rence de Giorgio de Chirico, dans les tableaux de Carpaccio, les places ne sont jamais vides, ils sont le lieu m&#234;me du rassemblement et du commerce humain. Dans les tableaux de Carpaccio, les places accueillent les hommages et les c&#233;r&#233;monies comme dans Le Retour des Ambassadeurs &#224; la Cour d'Angleterre, qui fait partie du Cycle de Sainte Ursule, transpos&#233; dans le paysage urbain de Venise. Ou dans Le Miracle de la Relique de la Sainte Croix o&#249; la foule des notables converse en petits groupes &#233;l&#233;gants, tandis qu'une procession traverse lentement le pont, que les gondoles flottent sur le canal en une danse d&#233;licate, et que le rouge des drap&#233;s et des tissus se d&#233;tache sur l'eau noire du canal. C'est la vie de tous les jours que peint Vittorio Carpaccio, l'art d'&#234;tre ensemble, l'art de la conversation, quand les peintures de Giorgio Chirico anticipent le vide et l'abandon, la d&#233;shumanisation &#224; venir, d&#233;j&#224; en cours dans les ann&#233;es vingt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On alors ce seraient les images en ruines des films de Rossellini de l'apr&#232;s-guerre. Berlin Ann&#233;e Z&#233;ro, Rome Ville ouverte ou Paisa qui, de ville en ville, retrace la lib&#233;ration de l'Italie, de la Sicile au Delta du P&#244;. Un cin&#233;ma o&#249; la fiction se fait documentaire. Ainsi de cette s&#233;quence, la course effr&#233;n&#233;e, &#224; bout de souffle, d'un homme et d'une femme qui traversent la Galerie des Offices &#224; Florence, pour &#233;chapper aux balles des snippers allemand, et rejoindre l'autre c&#244;t&#233; de la ville. A cette diff&#233;rence pr&#232;s que dans notre r&#233;cit, il ne s'agit pas de la mort du h&#233;ros ni des ruines de la fin de la guerre, mais d'autre chose qui vient apr&#232;s la destruction. Une place donc, qui aurait quelque chose d'une piazza italienne pour ce qui est de la g&#233;om&#233;trie et du vide, travers&#233;e par des ombres, domin&#233;e par un lourd b&#226;timent, architecture imposante de briques et de pierres d'une quelconque administration, symbole d'un gouvernement local. Avec au sol, des pav&#233;s mal &#233;quarris.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ao&#251;t 1944, la ville est aux mains des allemands. Un fleuve la s&#233;pare, le Sud est lib&#233;r&#233;, le Nord est rest&#233; aux mains des miliciens fascistes. On a fait sauter tous les ponts, seul subsiste le Ponte Vecchio. C'est le jour, mais ce pourrait aussi bien &#234;tre la nuit. Nuit infinie o&#249; nul ne peut s&#233;journer. Un homme et une femme veulent passer de l'autre c&#244;t&#233;, dall l'altre parte du fleuve. Elle pour retrouver son amour perdu, un peintre et chef mythique de la r&#233;sistance, d&#233;nomm&#233; Lupo ; lui, le bras cass&#233; en &#233;charpe, pour retrouver sa femme et son fils. De l'autre c&#244;t&#233; : ils veulent passer de l'autre c&#244;t&#233; du fleuve, de l'autre c&#244;t&#233; de la ville, dall l'altre parte, du c&#244;t&#233; de la libert&#233;. Alors que l'homme discute du chemin &#224; emprunter avec un groupe de partisans (la seule possibilit&#233; est de traverser la Galerie des Offices), la jeune-femme s'engouffre dans une trou&#233;e dans les ruines au fond de l'&#233;cran. Elle s'engage dans la course vers l'autre c&#244;t&#233;, dall l'altre parte, l'homme &#224; sa suite. Ils traversent un long couloir vide, le Corridor Vasari qui surmonte le Ponte Vecchio au-dessus de l'Arno, et qui relie le Palazzo Vecchio au Palazzo Pitti. Ombre et lumi&#232;res. Au sol, l'enfilade des taches de lumi&#232;re report&#233;es des fen&#234;tres &#224; croisillons. Des coffres en bois enferment des &#339;uvres, une sculpture de femme en pied emprisonn&#233;e dans un coffre &#224; moiti&#233; ouvert. Gros plan sur la ville, le Palazzo Vecchio, palais communal, la piazza de la Signoria et la c&#233;l&#232;bre Loggia des Lanzi ou Loggia des Seigneurs. Tout est vide. La piazza est vide comme dans les peintures de de Chirico. Un groupe de soldats la traverse, un motocycliste, un char, puis un brancard port&#233; par quatre bonnes s&#339;urs en habit noir qui arborent un drapeau blanc. Tout est vide, les rues sont inond&#233;es de lumi&#232;re. Sc&#232;nes de rue en temps de guerre, r&#232;glements de comptes, des partisans capturent et tirent sur des collabos. Ultime image : dans les bras de la jeune-femme enfin arriv&#233;e de l'autre c&#244;t&#233;, dall l'altro parte, un jeune partisan invoque dans son dernier souffle, Lupo, le chef de la r&#233;sistance, mort ce matin. Dall l'altro parte.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une plateau m&#233;tallique arrondi, peint et repeint en couleur vert fonc&#233;, pos&#233; en tr&#233;pied sur le sol de pierres noir&#226;tres, grumel&#233;es de grains beiges, jaunes et blancs. Deux minuscules plumets dor&#233;s pr&#234;ts &#224; s'envoler (feuilles de buis s&#233;ch&#233;). Les pieds de la table sont fix&#233;s &#224; un croisillon de m&#233;tal pos&#233; sur les pierres. Vert plus clair, vert d'eau des lattes de bois, le m&#234;me vert en r&#233;alit&#233; que celui du plateau m&#233;tallique, mais effet d'ombre sur le bois de la chaise. Sur le plateau, un ordinateur portable est ouvert. Ecran noir, clavier bleu m&#233;tal, la zone r&#233;serv&#233;e &#224; la souris, de format carr&#233;, d'un gris-bleu un peu plus fonc&#233;. A gauche, un muret de pierres s&#232;ches couleur argent scintillant, ciment&#233;es par-dessus. Pierres non &#233;quarries, ciment en minuscules replats, ilots gris&#226;tres presque lisses. Sur une pierre, un verre est pos&#233;, caf&#233; noir serr&#233;. A c&#244;t&#233; du verre, une cafeti&#232;re italienne de marque espagnole. Losanges bleut&#233;s du couvercle surmont&#233; d'un bouton noir, dans lesquels se refl&#232;te un bout de ciel. Bleu m&#233;tal. Plus loin, deux petits pingouins color&#233;s, le premier, vert au ventre rebondi blanc, le deuxi&#232;me, rouge au ventre arrondi blanc, becs orange, et, encadr&#233; par les deux, un canard de cellulo&#239;d jaune de baignoire d'enfant, bec orange &#233;galement. Derri&#232;re le trio de becs, un pot en plastique jaune citron grav&#233; d'une inscription vermeil, un anneau rouge et un pot orang&#233; renvers&#233; (nature morte d'enfance color&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de la table d'&#233;criture). Au-del&#224; du mur en pierres et de la table dans l'ombre, un deuxi&#232;me mur, ensoleill&#233; celui-l&#224;, pierres roses jointoy&#233;es d'un ciment gris blanc. Feuillage vert tendre, lumineux, larges feuilles d&#233;licatement cisel&#233;es en cinq lobes cr&#233;nel&#233;s de forme semblable (figuier naissant sans fruits encore). Ombres &#233;parses de ce m&#234;me feuillage sur le mur. Derri&#232;re la chaise, une chaussure de randonn&#233;e grise et bleu azur, semelle en gomme fonc&#233;e, surmont&#233;e d'un bout de chaussette grise. Son lacet bleu azur tra&#238;ne sur le sol de pierre noire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cuisine de la maison d'enfance &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville. De format carr&#233;, &#233;quip&#233;e selon la modernit&#233; des ann&#233;es '60. Non pas de bois, mais de formica blanc. Un buffet avec portes et tiroirs, surmont&#233; d'une rang&#233;e d'armoires. Blanc parcouru de fines stries grises &#224; peine perceptibles, ar&#234;tes recouvertes d'une couche de plastique noir coll&#233; et poign&#233;es m&#233;talliques au dessin &#233;l&#233;gant. Au centre de la cuisine, &#233;tait pos&#233;e une table dans le m&#234;me formica blanc stri&#233; de gris et quatre chaises aux pieds chrom&#233;s. Les pieds de la table &#233;galement de chrome, avec, au bout, une sorte d'embout en caoutchouc ou bouchon de plastique noir. Pareil pour les chaises. Pos&#233;e sur le radiateur, une planche de bois garnie de trois coussins color&#233;s &#8212;ou &#233;tait-ce une mince galette en tissu ? o&#249; l'on asseyait les enfants. Au-dessus de la gazini&#232;re, une fen&#234;tre, ch&#226;ssis de bois blanc, puis une porte qui ouvrait sur la terrasse et le jardin. Au sol, un carrelage de format carr&#233; grumel&#233; de noir sur fond blanc. Sur la table, sa m&#232;re installait parfois une machine &#224; coudre de marque Singer de couleur vert olive, ou alors une machine &#224; tricoter Phildar. Assises autour de cette m&#234;me table de la cuisine en formica, un soir d'hiver, elles confectionn&#232;rent des poup&#233;es en tissu color&#233;, cheveux noirs tress&#233;s en laine.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1. &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La silhouette est inscrite dans le texte : c'est la fillette de la photographie, celle que l'on voit au fond de l'image, assise sur le muret de la loggia. Elle regarde la sc&#232;ne, on ne sait pourquoi, ni qui l'a hiss&#233;e l&#224;, en vertu de quoi. Ce qui relie la fillette blonde habill&#233;e d'un manteau d'hiver, bas blancs remontant jusque sous les genoux, large &#233;charpe de laine r&#234;che, et la c&#233;r&#233;monie qui se d&#233;roule sous ses yeux, on ne le sait pas. Elle voit ce que nous ne voyons pas. D'o&#249; elle est assise, elle voit tout le cort&#232;ge, mais elle ne peut voir le jeune-homme triste et myope, regard riv&#233; aux pav&#233;s, cach&#233; par sa m&#232;re. Elle voit celle-ci qui est d&#233;sormais veuve de guerre, elle la voit de dos, visage ferm&#233;. Elle voit aussi, elle l'aper&#231;oit, l'adolescente de quinze ou seize ans au visage p&#226;le que nous ne voyons pas. Elle la voit clairement. Et peut-&#234;tre lui voue-t-elle ce sentiment passionn&#233; et violent qu'une enfant &#233;prouve parfois secr&#232;tement pour celle qui n'est plus enfant mais qui n'est pas encore adulte. Juch&#233;e sur le muret de la loggia, surplombant la sc&#232;ne, la fillette voit mais elle ne comprend pas. Elle est en premi&#232;re loge, et ce ne sont pas les deux gamins, le brun et le blond post&#233;s &#224; ses pieds, qui lui donneront les cl&#233;s de ce qu'eux-m&#234;mes observent sans pouvoir le d&#233;chiffrer.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2. &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Celui qui se d&#233;tache du cort&#232;ge &#224; l'avant-plan de la photographie, l'homme habill&#233; d'un pardessus clair, cheveux blonds coup&#233;s en brosse, avec son parapluie accroch&#233; &#224; l'avant-bras et son chapeau noir &#224; la main, semble surveiller les huit jeunes-hommes en salopette claire et b&#233;ret noir qui portent le cercueil. Il les accompagne, et peut-&#234;tre les guide-t-il, car lui seul sait o&#249; l'on va, jusqu'o&#249; l'on marche et quand on s'arr&#234;tera. Du regard, il soutient les porteurs, peut-&#234;tre m&#234;me les encourage-t-il de la voix, mais on ne l'entend pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3. &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quant au jeune-homme triste, il ne voit que les pav&#233;s mal &#233;quarris de la place. Peut-&#234;tre m&#234;me ne voit-il rien du tout, peut-&#234;tre a-t-il d&#233;cid&#233; de ne plus jamais voir. Peut-&#234;tre a-t-il assez vu d&#233;j&#224;, peut-&#234;tre en sait-il assez et pour toute la vie. Peut-&#234;tre son regard myope n'&#233;tait-il pas riv&#233; aux pav&#233;s, ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, mais d&#233;finitivement viss&#233; quelque part &#224; l'int&#233;rieur ? Tourn&#233; en dedans, involu&#233;. En ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, le jeune-homme triste ne voyait que ses propres pens&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4. &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la foule de ceux qui regardent, parmi les badauds rassembl&#233;s sous la loggia, il y a cette femme qui se tient &#224; l'extr&#234;me pointe de l'image, au dernier rang, adoss&#233;e &#224; la fen&#234;tre grillag&#233;e du b&#226;timent administratif. Une femme brune, le visage tendu, le menton point&#233; en avant, qui se fait plus grande pour mieux voir, qui regarde comme en se haussant sur la pointe des pieds. Son regard passe au-dessus de la foule, il forme un arc et rejoint le cort&#232;ge qui traverse la place et le cercueil qui lui &#233;chappe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A supposer qu'une &#233;quipe de journalistes filme la c&#233;r&#233;monie d'en haut du ciel, &#224; supposer qu'une cam&#233;ra survole la sc&#232;ne &#224; partir d'un h&#233;licopt&#232;re ou d'un dr&#244;ne comme pour les news aujourd'hui, &#224; supposer que la sc&#232;ne soit digne d'un sujet d'actualit&#233;, ce que l'on verrait alors, para&#238;trait bien inconsistant. Car vu d'en haut, l'&#233;v&#233;nement est insignifiant : une file de fourmis noires et lentes, une sombre guirlande qui s'&#233;gr&#232;ne &#224; travers une place vide qui ressemble &#224; une feuille de carton. Le long d'un &#233;difice (ch&#226;teau d'enfance, palais, construction en Lego ou Playmobil ?), une suite de petits personnages v&#234;tus d'habits fonc&#233;s, avec tout un attirail d'accessoires amovibles, chapeaux, parapluies, sacoches, et les lampadaires vert sombre couverts d'un minuscule tissu noir qu'une main d'enfant a d&#233;licatement pos&#233; sur ce qui fait lumi&#232;re. Sur un des bords du carton gris, en fond de sc&#232;ne, une foule &#233;parse, tels ces obscurs bosquets presque noirs qui dessinent la lisi&#232;re d'une for&#234;t. Et, diss&#233;min&#233;es, parsem&#233;es, quelques taches claires de parterres de fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle, cette petite, cette fillette dont on ne sait rien, qui est-elle, d'o&#249; vient-elle et qui l'a assise-l&#224; ? On ne la conna&#238;t pas, de sa famille, de son histoire, on ne sait rien. Elle a six ans, elle est n&#233;e peu avant guerre. Est-elle la fille d'un des jeunes-hommes porteurs du cercueil ? Qu'est-ce qui la fit entrer dans l'image ? Et les gamins post&#233;s &#224; ses pieds, le blond et le brun, sont-ils ses fr&#232;res ou ses cousins ? D'o&#249; viennent-ils &#224; leur tour et que sont-ils devenus ? Ce matin-l&#224;, au r&#233;veil, sa m&#232;re lui a dit : habille-toi, il est temps. Sur la chaise &#224; c&#244;t&#233; de son lit, sa m&#232;re a pos&#233; une jupe pliss&#233;e, un cardigan, ainsi que de longs bas de laine clairs. Devant le lavabo de la salle-de bains, elle l'a coiff&#233;e d'un chignon. Elle a bu un bol de lait, mang&#233; une tartine (mais que prenait-on au petit d&#233;jeuner en ces jours d'apr&#232;s-guerre ?), puis sa m&#232;re l'a houspill&#233;e, il faut y aller, il est temps, il faut enfiler le manteau d'hiver. Autour de son cou, elle a nou&#233; la large &#233;charpe blanche en tricot r&#234;che. En ce jour gris d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, la fillette blonde devait avoir six ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1965, lorsque la jeune famille moderne, p&#232;re, m&#232;re, trois enfants, s'installe en p&#233;riph&#233;rie de la ville, la fillette blonde est alors une jeune-femme de vingt cinq ans. Elle a pass&#233; l'&#226;ge de la jeune-fille du cort&#232;ge, qui deviendra ma tante. En 1965, on est en plein dans les ann&#233;es y&#233;y&#233;. Du noir et blanc des photographies de ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, on est pass&#233; aux couleurs &#233;clatantes des instantan&#233;s clic clac Kodak. La fillette blonde de la photographie a vingt cinq ans, et ses cheveux sont toujours aussi blonds. Elle les porte longs d&#233;sormais, effleurant ses &#233;paules, une frange couvre son front, bient&#244;t elle les coupera courts &#224; la gar&#231;onne, et elle enfilera un pantalon de velours pattes d'&#233;l&#233;phant et un pull en fines c&#244;tes de maille couleur rouille qui colle au corps. Longue, mince, surann&#233;e, comme dans Les Choses de la Vie ou dans Vincent Fran&#231;ois Paul et les autres.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; elle est d'o&#249; elle vient comment elle est arriv&#233;e l&#224; la fillette blonde assise sur le muret sous la loggia elle ne le sait pas. D'elle l'enfant blonde v&#234;tue d'un manteau d'hiver bas clairs montant jusqu'aux genoux &#233;charpe large de laine r&#234;che autour du cou d'elle qui cela ne fait aucun doute est la plus jeune dans l'image la plus jeune parmi tous ces adultes pour certains jeunes encore pour d'autres &#233;ternellement vieux d'elle la fillette blonde elle ne sait rien. Ni pourquoi on l'a assise sur ce muret &#224; regarder d&#233;filer l'&#233;trange cort&#232;ge. Elle ne sait pas non plus &#224; quoi songe le jeune-homme triste regard myope riv&#233; aux pav&#233;s son p&#232;re quelles sont ses pens&#233;es &#224; cet instant pr&#233;cis de l'image ni ce qu'il regarde si d'ailleurs il regarde quelque chose car peut-&#234;tre ne regarde-t-il rien. Non plus la date de ce jour d'hiver d'apr&#232;s-guerre tout au plus l'ann&#233;e et encore &#224; suppos&#233; que ce soit l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre le premier hiver d'apr&#232;s la guerre. Ni dans quel &#233;tat ils avaient retrouv&#233; le corps et comment ils avaient pu l'identifier comme les restes de son grand-p&#232;re car on l'avait fusill&#233; en 1943 et ce jour d'hiver d'apr&#232;s-guerre deux ann&#233;es ou trois d&#233;j&#224; s'&#233;taient &#233;coul&#233;es. Un jeune-homme ami de son p&#232;re avait couru pour lui annoncer que son p&#232;re &#233;tait mort c'&#233;tait &#233;crit dans le journal quatre ou cinq lignes noires sur fond gris informant qu'Alo&#239;s V avait &#233;t&#233; fusill&#233; au camp de B. mais elle ignorait la date pr&#233;cise. Alors son p&#232;re avait couru &#224; son tour pour crier la nouvelle &#224; sa m&#232;re mais celle-ci n'avait pas voulu croire que son mari Alo&#239;s V &#233;tait mort et elle avait d&#233;cid&#233; de continuer &#224; l'attendre. Jusque quand elle l'ignore quand sa grand-m&#232;re s'&#233;tait align&#233;e r&#233;sign&#233;e &#224; l'effroyable nouvelle et peut-&#234;tre ne s'&#233;tait-elle jamais tout &#224; fait r&#233;sign&#233;e align&#233;e. Peut-&#234;tre sa grand-m&#232;re veuve de guerre avait-elle laiss&#233; planer une sorte de doute malgr&#233; les fun&#233;railles qui eurent lieu ce jour gris d'hiver d'apr&#232;s-guerre. Du plus loin qu'elle se souvienne l'ombre d'Alo&#239;s V son grand-p&#232;re s'&#233;tirait sur toute la famille. On parlait de lui comme d'un h&#233;ros il les hantait tel un fant&#244;me et pour les Allemands on disait les Boches. Quand tout cela cette histoire de fant&#244;mes s'&#233;tait-il achev&#233; elle ne pourrait le dire. Les ann&#233;es avaient pass&#233; les uns et les autres &#233;taient morts &#224; leur tour chacun &#224; son tour l'un son fr&#232;re l'autre son p&#232;re. Ce n'&#233;tait plus alors l'ombre directe d'Alo&#239;s V qui s'&#233;tendait sur la famille mais l'ombre de l'ombre un arbre g&#233;n&#233;alogique d'ombres ou de branches cass&#233;es de branches masculines cass&#233;es. L'arbre &#233;tait dess&#233;ch&#233; silhouette noire et nue des saules sur la neige en hiver au fond tout au fond d'un vallon de la sauvage Ubaye.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ville r&#234;v&#233;e de l'enfance, ville jouet dans la derni&#232;re sc&#232;ne des Parapluies de Cherbourg. Il neige, c'est l'hiver peu avant No&#235;l, flocons blancs sur nuit noire. Une voiture s'arr&#234;te pour faire le plein, la station est marqu&#233;e du logo Esso, lettres rouges sur fond blanc ovale bleu. Un homme sort du bureau illumin&#233; de jaune. Salopette bleue avec, en bandouli&#232;re, une dr&#244;le de sacoche de pompiste en cuir. Au volant de la voiture, une femme v&#234;tue d'un lourd manteau de fourrure. Ses cheveux blonds sont mont&#233;s en chignon, retenus sur le front pas un serre-t&#234;te noir. Sur le si&#232;ge &#224; c&#244;t&#233; d'elle, une fillette blonde qu'elle appelle Fran&#231;oise. Elle est en deuil, sa m&#232;re est morte l'automne pass&#233;. Ils n'ont plus rien &#224; se dire, quelques mots chantants &#224; peine. Dans le bureau, le sapin de No&#235;l scintille. Ensuite la voiture s'&#233;loigne, quitte l'image. Alors la cam&#233;ra s'&#233;l&#232;ve doucement dans le ciel et la station service marqu&#233;e du logo Esso, lettres rouges sur fond blanc ovale bleu, prend la taille d'un jouet d'enfance.&lt;br class='autobr' /&gt;
La cr&#232;che et ses minuscules personnages &#224; c&#244;t&#233; de laquelle elle aimait s'asseoir &#224; l'&#233;poque de No&#235;l. Clignotement d'ampoules, elle d&#233;pla&#231;ait les petits personnages, Marie, Joseph, l'enfant J&#233;sus, les vaches et les moutons en se racontant des histoires. A travers la fen&#234;tre du salon, la large avenue nouvelle se d&#233;roulait sous ses yeux. Neige. Ses premi&#232;res travers&#233;es, enfant, de la petite ville de province. Les trajets qu'elle faisait seule. Et le passage sans transition de leur quartier de maisons toutes pareilles en briques rouges, &#224; un temps plus ancien, quand pour se rendre &#224; l'&#233;cole, il fallait contourner l'&#233;glise massive et trapue qui faisait le gros dos, et marcher comme &#224; cloche-pied sur de lourds pav&#233;s gris mal &#233;quarris.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 27&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle voyageait de nuit. Les banquettes que l'on d&#233;pliait quand tombait le soir et le drap blanc parsem&#233; de B italique, lettres cousues de mauve, embl&#232;me des Chemins de Fer belges. Les arr&#234;ts en milieu de nuit dans une gare suisse, et l'affairement soudain au passage des fronti&#232;res. Les douaniers qui entraient par groupes de deux ou trois dans chaque compartiment pour contr&#244;ler les passeports et v&#233;rifier les passagers. Les vendeurs de caf&#233; et de th&#233; qui couraient le long des quais, leur lourd chariot charg&#233; de thermos et de sandwiches emball&#233;s dans du papier gras. Bruits de voix, crissements, glissements des valises, que surmontait la voix nasillarde qui sortait des haut-parleurs (les m&#234;mes haut-parleurs qui sur la photo de ce jour d'hiver d'apr&#232;s-guerre, &#233;taient voil&#233;s de noir) pour annoncer les trains au d&#233;part et &#224; l'arriv&#233;e. Claquement m&#233;tallique, sec, des portes du compartiment, grincement laborieux des essieux, et le train repartait. Elle se rendormait dans le balancement des rails. A l'aube, on traversait un paysage de collines, de vallons et de for&#234;ts, une abondance, une profusion de verts gorg&#233;s d'eau. Alors elle repliait la couchette et le drap et elle s'asseyait &#224; c&#244;t&#233; de la fen&#234;tre. Elle regardait d&#233;filer les collines et les vallons, les fleuves et les pr&#233;s, les veaux, les vaches et les cochons, les maisons de pierres et de briques, les fils &#233;lectriques, puis ce paysage industrieux et gris des charbonnages &#224; pr&#233;sent ferm&#233;s et abandonn&#233;s. Au petit matin, le train arrivait en gare. Peu avant l'arriv&#233;e, il y avait au sommet d'un immeuble, se d&#233;tachant sur le ciel gris, l'effigie g&#233;ante de Tintin, visage poupin surmont&#233; d'une houppe, col de chemise bleu ciel, et &#224; ses c&#244;t&#233;s le chien Milou, un os en travers de la gueule. Et tra&#238;nant par dessus, l'odeur insistante du chocolat &#8212; &#224; l'&#233;poque, l'usine C&#244;te d'Or &#233;tait proche de la gare. Alors, elle se savait de retour &#224; Bruxelles.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand elle y songe, elle voit une carte, un plan, une ville en deux dimensions. Non qu'elle f&#251;t plane car, par le pass&#233;, la ville &#233;tait travers&#233;e de rivi&#232;res qui donn&#232;rent &#224; certains de ses quartiers un nom en suffixe beek. Beek ou rivi&#232;re en flamand, comme Bach ou torrent en allemand, pour le versant plus romantique et schubertien. C'&#233;tait une ville du Nord qui avait int&#233;gr&#233; le relief des campagnes du Sud. Aux temps anciens, quand elle &#233;tait travers&#233;e de rivi&#232;res, il y avait des vallons et des collines. Quand elle pense &#224; la ville, elle voit une carte avec, au centre, la forme d'un c&#339;ur et, en pourtour, le trac&#233; d'une poire reposant sur son p&#233;doncule. Les rivi&#232;res avaient disparu depuis longtemps, mais un canal traversait la ville, qui lui donnait une physionomie industrielle il y a cinquante ans, urbaine et contemporaine aujourd'hui. Une division nord sud avec deux noms, Canal de Willebroeck au Nord, Canal de Charleroi au Sud, la jonction des deux quelque part au centre-ville. Quand elle songe &#224; la ville, elle voit le canal qui la divise et la s&#233;paration n'est pas que spatiale. Car le jour o&#249; elle franchit le canal, ce fut sans retour. Elle revoit ses trajets et elle pense aux oiseaux qui prennent leur envol. Ils sortent du nid, &#233;bouriffent leurs ailes, reviennent, s'&#233;lancent plus haut dans le ciel et font des cercles de plus en plus larges. Ils ne quittent pas le nid en un seul jour. Ainsi quand le temps du d&#233;part fut venu. Le bus qui la menait quotidiennement de l'appartement familial vers l'universit&#233; situ&#233;e de l'autre c&#244;t&#233; du canal, dall'altro parte. La mobylette Peugeot verte avec laquelle elle sillonnait la ville &#224; la recherche de lieux de th&#233;&#226;tre dissimul&#233;s au rez-de-chauss&#233;e de maisons, ou dans caves (restes, &#224; la fin des ann&#233;es '70, d'une avant-garde devenue obsol&#232;te). Elle empruntait la chauss&#233;e de Ninove poussi&#233;reuse et d&#233;primante, bord&#233;e de maisons grises et sales. Parfois, elle privil&#233;giait un trajet qui passait par de larges avenues bord&#233;es d'immeubles clairs, avec d'immenses tours qui s'&#233;lan&#231;aient dans le ciel &#224; partir de carr&#233;s de verdure, des parcs, des espaces vides qui permettaient de respirer. Le plus souvent, elle revenait le soir tombant ou dans la nuit noire. Et c'&#233;tait alors comme si la ville s'&#233;tait vid&#233;e de ses v&#233;hicules et de ses habitants, de ses bruits et de son agitation. Arrim&#233;e au guidon de sa mobylette, elle &#233;tait seule au monde. Se d&#233;placer dans la ville, c'&#233;tait traverser un canal comme un beau jour on saute par dessus l'enfance, comme on en finit avec l'adolescence. Et le canal franchi, on avait quitt&#233; la famille. Les trajets &#224; mobylette dans la ville &#233;taient autant de coups d'essai. Quand elle fut enfin install&#233;e de l'autre c&#244;t&#233; du canal et que sa vie se d&#233;roula dall'altro parte, alors elle commen&#231;a les aller-retour. Mais &#224; peine avait-elle travers&#233; le canal pour retrouver sa famille, elle repartait aussit&#244;t, quelques heures plus tard, soulag&#233;e et l&#233;g&#232;re, arrim&#233;e au guidon de sa bicyclette. C'&#233;tait irr&#233;versible.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#41' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 41&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce que tu n'as pas vu,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ce&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;que tu ne vois pas, ce que les quelques photographies ne te montrent pas,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ce dont on ne parlait pas et dont on n'avait jamais parl&#233;&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les caves de l'immeuble 347 avenue Louise &#224; Bruxelles,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;qui abritait le&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; si&#232;ge de la Gestapo. Celui qu'on enterre ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre y fut s&#233;questr&#233; pendant quelques semaines avant d'&#234;tre transf&#233;r&#233; dans ce camp au nord de la ville d'o&#249; partirent les convois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Arr&#234;t&#233; en d&#233;cembre 1942, fusill&#233; le 13 janvier 1943&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Tu ne vois pas non plus, car tu ignores son nom et tu ne sais rien de lui, cet homme,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ce&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; compagnon de r&#233;sistance qui&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;selon la l&#233;gende familiale transmise par ta grand-m&#232;re et ton p&#232;re&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; aurait trahi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le d&#233;funt&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sous l'effet de la torture. Car on les tabassait et on les torturait dans les appartements situ&#233;s aux &#233;tages de l'immeuble 347&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;avenue Louise&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On les soumettait &#224; la question, puis on les entassait dans les caves&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;, et sur les murs, ils gravaient des mots, des phrases, des dates &#8212; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Aujourd'hui, l'immeuble&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;347 avenue Louise&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a une apparence anodine,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;pareille &#224; tous les immeubles de l'avenue&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et sans doute &#233;tait-il&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;tout&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; aussi insignifiant &#224; l'&#233;poque,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;sans doute&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ne diff&#233;rait-il en rien des autres immeubles de la prestigieuse avenue.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A tel point que les habitants de la r&#233;sidence aujourd'hui encore pratiquent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne mentionnes pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; la lettre qu'il a &#233;crite dans cette cave o&#249; il fut s&#233;questr&#233; pendant des&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;quelques&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; semaines&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;en fin d'ann&#233;e 1942&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une &#233;criture tremblante et maladroite, &#224; destination de sa femme, ta grand-m&#232;re. Il &#233;tait tailleur de son m&#233;tier, il confectionnait des costumes pour hommes. Avec ses yeux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;tr&#232;s&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sombres et sa petite moustache carr&#233;e, il portait beau. Il &#233;tait &#233;l&#233;gant et lettr&#233;, disait ton p&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;qui un jour te montra la lettre &#8212; tu en fis une copie mais tu ne sais o&#249; tu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La lettre, &#233;crite au crayon de papier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;par le premier d&#233;funt&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, comporte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ait&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de nombreuses fautes d'orthographe comme s'il&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;si son auteur&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;ne savait pas &#233;crire et surtout,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;racontait&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;ton p&#232;re, il demandait &#224; son &#233;pouse d'entrer en contact avec monsieur Untel, avocat susceptible de le faire sortir des caves de la Gestapo,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;et qui &#233;tait probablement&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; un collabo rexiste. Quand il &#233;voquait la lettre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;de son p&#232;re&#034; id=&#034;nh26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ton p&#232;re &#233;tait indign&#233;,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il sursautait et vocif&#233;rait&#034; id=&#034;nh27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il e&#251;t pr&#233;f&#233;r&#233; que son p&#232;re n'e&#251;t pas peur de mourir pour la libert&#233; et qu'il f&#251;t un h&#233;ros jusqu'au bout.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Et sans doute &#233;tait-il rong&#233; de honte.&#034; id=&#034;nh28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#43' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;proposition n&#176; 43&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout, et en particulier ces quelques autres photographies qui composent la s&#233;rie. Instantan&#233;s de ce jour d'hiver gris d'apr&#232;s-guerre, apr&#232;s que furent pass&#233;s le cort&#232;ge, la foule et le cercueil qui sortait &#224; moiti&#233; de la premi&#232;re image. La sc&#232;ne sous le dais noir d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;e, et toutes les autres qui composent la s&#233;quence, tous ces arr&#234;ts sur image qui composent la sc&#232;ne, en sachant que, &#224; y bien r&#233;fl&#233;chir et en observant bien chacune des photographies, il y eut peut-&#234;tre deux moments distincts, qui se d&#233;roul&#232;rent dans deux lieux s&#233;par&#233;s de la ville. Le dais noir sous lequel ils se tiennent, le jeune-homme triste au regard myope, sa m&#232;re la veuve de guerre avec son lourd manteau et son chapeau noir, la jeune-fille au visage p&#226;le, les mains jointes dans un geste de pri&#232;re et ceux qui les entourent. La chapelle ardente avec les cercueils recouverts de drapeaux tricolores et cette multitude de gerbes et de fleurs dont l'abondance exhume un parfum lourd, envahissant. Cette autre image encore, o&#249; ils sont align&#233;s avec, devant eux, comme des tr&#233;teaux de bois, des chevalets vides, orphelins des couronnes de fleurs avec, &#224; l'avant-plan, un ouvrier, le fossoyeur, qui cause nonchalamment avec un des porteurs du cercueil &#224; c&#244;t&#233; du trou. Et la derni&#232;re image de la s&#233;rie, quand le cercueil glisse doucement dans la fosse, quelque chose d'Hamlet quand toutes les guerres sont finies. C'est alors qu'advient la m&#233;lancolie, elle na&#238;t dans ces quelques images, elle s'installe durablement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Reste &#224; &#233;crire, m&#234;me si d'autres l'ont d&#233;j&#224; fait, le contraste qu'il y a entre la grisaille pass&#233;e et la vie vive qui reprit ses droits et comment ils s'engouffr&#232;rent alors dans ce qui, &#224; l'aube des ann&#233;es soixante, leur apparut comme la modernit&#233;, quinze ans &#224; peine apr&#232;s ce jour gris d'hiver de l'apr&#232;s-guerre. Comment la couleur s'empara de toutes les surfaces, des &#233;crans de t&#233;l&#233;vision et des magazines, comment elle envahit toutes choses. D&#233;sormais le ciel qui par le pass&#233; &#233;tait gris ou blanc p&#226;le, devint bleu, les maisons prirent une couleur rouge brique, et des parterres de fleurs &#233;clat&#232;rent dans tous les jardins de la ville, comme les bulbes explosent en crocus, en jonquilles et en tulipes au printemps. Alors tout ce qui pr&#233;c&#232;de fut oubli&#233;, r&#233;duit au cadre de quelques photographies surann&#233;es, et ce qui fut oubli&#233; s'inscrivit en lui, le jeune homme triste, si bien qu'arriv&#233; au terme de sa vie, quand celle-ci fut r&#233;duite &#224; l'espace d'une chambre dans une maison de retraite du Centre public d'aide sociale, un lit, une table, un t&#233;l&#233;viseur et quelques photographies de famille, alors l'homme &#226;g&#233; se mit debout pour la derni&#232;re fois et, en ce jour de juillet de plein &#233;t&#233;, il enjamba le cadre de la fen&#234;tre pour rejoindre le vert du feuillage des arbres qui s'&#233;lan&#231;aient dans le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#43' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;De livre en livre, la couleur rose revenait, et c'&#233;tait un motif familier, au point qu'on se demandait finalement si elle avait bien exist&#233;, tout comme la maison elle-m&#234;me. Si ce n'&#233;tait pas simplement la couleur douce du souvenir des fins d'apr&#232;s-midi d'&#233;t&#233; sous le couchant, qui chaque jour s'&#233;ternisaient entre jour et nuit. De livre en livre, le mouvement de d&#233;placement vers, le voyage obstin&#233;, incessant, entre les lieux. De la ville grise de granit de l'enfance aux campagnes vallonn&#233;es et flamboyantes de l'&#233;t&#233;, alternance de champs, de for&#234;ts et de rivi&#232;res vives. Vrombissement de petit moteur des gu&#234;pes et autres mouches des terres grasses sous le soleil de midi. A l'aube, il y avait la rivi&#232;re, mouvement vif de l'eau battant les pierres sous les frondaisons des saules. A l'&#226;ge adulte, l'aller-retour avait lieu chaque &#233;t&#233; entre la ville de la banlieue et les campagnes r&#234;v&#233;es de l'enfance, point d'attache ind&#233;racinable. Ce que sont les racines, comment l'on remonte l'arbre, les branches et toutes les ramifications. Avec, en filigrane, la question du temps qui passe et celle des lieux en constante m&#233;tamorphose. Celle du franchissement &#8211;- un jour, cela devient irr&#233;vocable, d'une ligne de d&#233;marcation qui signe le passage d&#233;finitif du monde en noir et blanc d'un jour gris de l'apr&#232;s-guerre, &#224; un monde d&#233;sormais en couleur. Et la question de la dette : ce que l'on doit &#224; l&#224; d'o&#249; l'on vient, &#224; qui nous a fait, &#224; ceux qui nous pr&#233;c&#232;dent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ville d'enfance, ville-jouet. Il neigeait, c'&#233;tait l'hiver peu avant No&#235;l. Une voiture s'&#233;tait arr&#234;t&#233;e pour faire le plein &#224; la station service, lettres rouges sur fond blanc, ovale bleu. Un homme habill&#233; d'une salopette bleue avec, en bandouli&#232;re, une sacoche en cuir derri&#232;re la vitre d'un bureau illumin&#233; de jaune. Au volant de la voiture, une femme envelopp&#233;e d'un lourd manteau de fourrure, cheveux blonds en chignon, retenus par un serre-t&#234;te noir. Ils se parlent mais ils n'ont rien &#224; se dire, quelques mots chantants &#224; peine. Dans le bureau, le sapin de No&#235;l scintille. Quand la voiture s'&#233;loigne, la cam&#233;ra s'&#233;loigne dans le ciel et la station service se r&#233;duit aux dimensions d'un jouet d'enfance. Ou alors la cr&#232;che et ses minuscules personnages qu'elle manipulait des heures durant, couch&#233;e sur la moquette du salon. Marie, Joseph, l'enfant J&#233;sus, vaches et moutons. A travers la fen&#234;tre du salon, elle apercevait la large avenue recouverte de neige. Ses premi&#232;res travers&#233;es de la petite ville de province de l'enfance, et le passage sans transition de leur quartier de maisons nouvelles en briques rouges, &#224; un temps plus ancien. L'&#233;glise de granit, massive et trapue qui faisait le gros dos. Il fallait marcher comme &#224; cloche-pied, &#224; rebours, sur de lourds pav&#233;s gris mal &#233;quarris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers pas dans une mont&#233;e qui en quelques m&#232;tres menait au-dessus de la ville. Une fillette en robe rose ou blanche gravit ce chemin poussi&#233;reux. Gravats et d&#233;chets urbains, morceaux de plastiques, canettes, bouts de ficelle, capsules de bi&#232;res. Un chemin relie une petite ville de province &#224; un &#233;difice religieux qui surmonte une falaise, mais la chapelle est inaccessible. Elle ne se souvient pas avoir jamais pu l'atteindre. Dans son souvenir, tout est petit, comme &#224; l'&#233;chelle des jouets de l'enfance &#8212; station service Esso avec son parking ouvert et la rampe jaune o&#249; glissaient les petites voitures, cr&#232;che de No&#235;l et minuscules santons. Paroi, falaise ou mur. Ce mur auquel s'arr&#234;te la m&#233;moire quand il y a un blanc et que l'on ne peut penser, &#233;crire au-del&#224;. A quoi le souvenir s'accroche, d&#233;bris, herbes folles. Ce que l'on cherche en ce lieu perdu dans la m&#233;moire o&#249; tout &#224; coup surgit une procession de fillettes habill&#233;es de rose et de blanc.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ce&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ce dont on ne parlait pas et dont on n'avait jamais parl&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;qui abritait le&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Arr&#234;t&#233; en d&#233;cembre 1942, fusill&#233; le 13 janvier 1943&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ce&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;selon la l&#233;gende familiale transmise par ta grand-m&#232;re et ton p&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le d&#233;funt&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;avenue Louise&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;, et sur les murs, ils gravaient des mots, des phrases, des dates &#8212; graffitis qui furent exhum&#233;s plus de soixante ans apr&#232;s&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;347 avenue Louise&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;pareille &#224; tous les immeubles de l'avenue&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;tout&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;sans doute&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A tel point que les habitants de la r&#233;sidence aujourd'hui encore pratiquent une sorte de d&#233;ni.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;quelques&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;en fin d'ann&#233;e 1942&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;tr&#232;s&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;qui un jour te montra la lettre &#8212; tu en fis une copie mais tu ne sais o&#249; tu l'as rang&#233;e, il te semble l'avoir conserv&#233;e parmi d'autres papiers, traces et notes relatives &#224; cette p&#233;riode, et notamment ce petit carnet &#233;toil&#233; dor&#233; o&#249; tu notas sous la dict&#233;e ce que ton p&#232;re d&#233;sirait te transmettre et comment il avait &#224; son tour agi en h&#233;ro &#224; la fin de la guerre. Et &#224; la lettre &#224; l'&#233;criture tremblante et maladroite de celui qu'on enterrait en ce jour d'hiver de l'apr&#232;s-guerre, se superpose cette autre missive que ton p&#232;re laissa sous sa canne pos&#233;e en travers du lit de sa chambre bien rang&#233;e de la maison de retraite du Centre public d'aide sociale, avant de sauter par la fen&#234;tre. Et ce petit mot laiss&#233; par ton p&#232;re &#233;tait lui aussi griffonn&#233; d'une &#233;criture tremblante et maladroite, presqu'illisible.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;par le premier d&#233;funt&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ait&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;si son auteur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;racontait&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;et qui &#233;tait probablement&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;de son p&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il sursautait et vocif&#233;rait&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Et sans doute &#233;tait-il rong&#233; de honte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Will | L'homme qui chavire</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article294</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article294</guid>
		<dc:date>2018-10-02T13:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Mini bio et liens &#224; compl&#233;ter.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'escalier. On ne sait plus tr&#232;s bien, mais l&#224;, c'est gris. Et lumineux. Un gris clair, un gris de ciment. Noy&#233; dans la lumi&#232;re des cubes de verres. On l'emprunte tous les jours, plusieurs fois. Des dizaines, des centaines de fois. S&#251;rement des milliers. &#8212; Avec le temps, on ne compte plus. &#8212; Pour Will, la premi&#232;re fois, c'&#233;tait lors de la visite du coll&#232;ge, avec ses camarades de primaires. Mais ce n'est pas cette fois-l&#224; qui compte. Ni les fois o&#249; il l'a mont&#233;, des fois et des fois, pour aller&#8230; en anglais avec M. Galet&#8230; en histoire avec Mme Poirier&#8230; en fran&#231;ais pour terminer son r&#233;cit pr&#233;historique&#8230; ? Non, celle qui compte, c'est quand il retourne seul au CDI. On ne sait plus vraiment pour quoi il s'y rendait. Un devoir ? Un livre ? Un rendez-vous ? En tout cas, il fl&#226;ne. Il va d'une pi&#232;ce &#224; une autre, tirant un livre d'une &#233;tag&#232;re, le feuilletant, le remettant bient&#244;t &#224; sa place. Dans ces grandes et hautes biblioth&#232;ques de bois noir. Elles &#233;taient certainement plus claires, mais l&#224;, le bois des biblioth&#232;ques, c'est comme de l'&#233;b&#232;ne. M&#234;me chose pour le parquet, qui craque. C'est &#233;trange, d'ailleurs, cette biblioth&#232;que &#8212; car c'est une biblioth&#232;que, pas un Centre de Documentation et d'Information &#8212;, plus vieille que le coll&#232;ge aux airs de HLM. On a d&#233;j&#224; &#233;crit quelque chose l&#224;-dessus. On serait curieux de savoir quoi. Mais est-ce que &#231;a changerait quoi que ce soit ? On sait qu'il va finir par s'arr&#234;ter devant un livre. Parce que c'est le livre qui va l'arr&#234;ter. Un gros livre d'images. Un livre avec de nombreuses photos en noir et blanc. Il n'a jamais rien vu de tel. Ce sont des hommes mais&#8230; il n'en est pas vraiment s&#251;r. Si, il en est s&#251;r. Parce que dans les yeux&#8230; la d&#233;tresse&#8230; Mais il pr&#233;f&#233;rerait ne pas. Ces hommes&#8230; qui n'ont d'humain que ce qu'Alberto Giacometti aura rendu trop visible avec &lt;i&gt;L'Homme qui chavire&lt;/i&gt;&#8230; &#8212; mais &#231;a, il ne l'apprendra que bien des ann&#233;es plus tard, des dizaines (et peut-&#234;tre des millions). Ces hommes et ces femmes&#8230; &#8212; &#171; Il y avait des enfants ? &#187; &#8212; Mais o&#249; sont pass&#233;es les fen&#234;tres ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une image. Une image en double page. Ou une image sur la page de gauche et deux ou trois autres sur celle de droite. Mais une image compte, ici. Un portrait. On l'a d&#233;j&#224; vu. Plusieurs fois certainement. Et m&#234;me des milliers de fois, des millions, &#224; l'&#233;chelle du monde &#8212; et peut-&#234;tre plus encore, &#224; l'&#233;chelle de l'histoire. Mais l&#224;, c'est la premi&#232;re fois. Il faut qu'il y ait une premi&#232;re fois. Pour lui, aujourd'hui, c'est la premi&#232;re fois qu'il voit cette image, ce portrait. Un portrait ? S'agit-il vraiment d'un portrait ? L&#224;, cet homme, au visage coup&#233; au couteau, aux traits tir&#233;s. Qui regarde l'objectif. Qui le regarde. L'air&#8230; Cet homme, v&#234;tu de loques ray&#233;es, agripp&#233; au montant d'un lit double &#8212; sa main, ses doigts : comme des serres. Tout est gris, tout est sombre. Cet homme, on dirait qu'il veut parler. Cet homme sans &#226;ge. Qui a l'air&#8230; Ce n'est pas sa bouche entrouverte. Mais ses yeux&#8230; ce regard&#8230; peut-&#234;tre&#8230; comme le petit Hurbinek de Primo Levi dans &lt;i&gt;La Tr&#234;ve&lt;/i&gt;&#8230; ? &#171; un regard &#224; la fois sauvage et humain, un regard adulte qui jugeait, que personne d'entre nous n'arrivait &#224; soutenir, tant il &#233;tait charg&#233; de force et de douleur &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre est pos&#233; sur une table massive, fonc&#233;e. Tout semble du m&#234;me acabit. La table, la biblioth&#232;que en face, en guise de mur, le plafond, gagn&#233; par l'ombre. M&#234;me les livres portent les traces d'on ne sait quel grand incendie. Pourtant, la lumi&#232;re trop vive des r&#233;flecteurs est certainement allum&#233;e. Et il doit bien y avoir quelques visages, l&#224; (des filles), dans son champ de de vision. Mais non. Ne reste que ce d&#233;cor d'ombres et ce visage, au fond d'un livre, plus ivre de p&#226;leur qu'une chandelle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La fen&#234;tre, dans son dos, est ouverte. Juste un peu. C'est juste un liser&#233; de lumi&#232;re et de fra&#238;cheur le long du rebord. C'est le genre de fen&#234;tre qu'on pousse en avant pour ouvrir. Le genre de fen&#234;tre qui bascule. Il pleut. La cour est d&#233;serte. Non, quelqu'un est en train de courir, l&#224;-bas au fond. C'est le sac rouge et jaune, sur la bande bleue du pr&#233;au &#8212; un bleu de nuit. On devine, dessous, des silhouettes, quelques visages &#8212; &#224; peine. C'est si loin, au bout de ces grandes plaques de b&#233;ton fissur&#233;es. Petit aussi, au pied du grand escalier qui s&#233;pare le coll&#232;ge du lyc&#233;e &#8212; deux vol&#233;es de dix ou douze marches (une quinzaine peut-&#234;tre). Il pleut. Il y a de grandes flaques d'eau dans la cour. O&#249; se refl&#232;tent peut-&#234;tre ici le long b&#226;timent blanc de quatre &#233;tages, &#224; droite, o&#249; l'on doit se rendre, avec M. Galet &#8212; au pied de l'escalier, d'autres y sont d&#233;j&#224;, tass&#233;s sous le pr&#233;au. Ou peut-&#234;tre, l&#224;, &#224; gauche, le feuillage noir des grands arbres abritant les deux murets servant de bancs de b&#233;ton. &#192; moins que ce ne soit seulement la masse grise et vide du ciel, dans ce miroir d'eau &#233;clat&#233;, &#233;ph&#233;m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Allez on fonce ! &#187; On aura pu se dire &#231;a, pour tenter la travers&#233;e du b&#226;timent vers les arbres, sacs de sport sur la t&#234;te. Au bout de la cour inond&#233;e, le b&#226;timent administratif. Trois &#233;tages de vitres. Et &#231;a bouge dans la masse d'ombre, dessous, du pr&#233;au. Il y aura eu des fen&#234;tres entrouvertes, ici et l&#224;. Parce qu'il pleut, mais il fait chaud, lourd &#8212; un peu comme aujourd'hui, m&#234;me si le soleil veut percer. Peut-&#234;tre les trois ou quatre du CDI, juste au-dessus du pr&#233;au. Les stores blancs en grande partie baiss&#233;s, elles ne r&#233;fl&#233;chissent rien. Sinon le feu de cette grosse goutte glac&#233;e, tombant d'une feuille dans le cou ? Parce qu'il y a un arbre en haut de l'escalier. Un grand arbre, qui le surplombe d'un feuillage dans lequel la lumi&#232;re, une autre fois, se jouera comme &#224; travers une dentelle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La sortie. C'est par le grand escalier. On monte et on gagne une sorte de hall d'entr&#233;e. Vitr&#233; certainement, mais pas l&#224;. C'est un trou dans le b&#226;timent, comme on enl&#232;verait une des briquettes brunes qui recouvrent les murs de ce hall. On d&#233;bouche sur une place ou un parking de goudron et de gravier, bleu gris. Des bus attendent. Mais il faut aussi attendre le sien. &#8212; Un jour, en montant, il a pris une b&#233;quille dans la cuisse. Un coup du blondinet, un petit dur aux cheveux longs. &#8212; Il y a un arbre quelque part, ou un arbuste, devant ce hall. La rue est passante. Le quartier pavillonnaire. On s'enfonce dans le centre ville. On passe devant les Nouvelles Galeries. On tourne, on vire. On fait sonner sa nouvelle montre Panth&#232;re Rose. On longe la Loire. Et au d&#233;tour d'un immeuble, on se retrouve au-dessus du fleuve. Camping et terrain de foot d'un c&#244;t&#233;, bois sauvages de l'autre. Et puis un nouveau pont pour traverser l'autre bras du fleuve. D&#233;sert de sable l'&#233;t&#233;, lac l'hiver. &#8212; Quand il a fallu le refaire, l'&#233;largir, on a construit un pont en bois plus &#233;troit. &#199;a cahotait, &#231;a claquait. &#8212; Virage &#224; droite. Tout droit. Virage &#224; gauche. Ligne droite jusqu'&#224; la route qui longe le canal de Briard. On prend &#224; droite. Des champs, des pr&#233;s. La route devient ocre. On se retrouve de l'autre c&#244;t&#233; du canal, qui nous est pass&#233; dessous. Et puis la voie de chemin de fer arrive. Au loin, le panache blanc des chemin&#233;es de la centrale de Belleville. Deux nuages qui s'entrem&#234;lent et finissent par s'effilocher, se dissoudre dans le ciel, bleu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Disparition, apparition. Sur la vue a&#233;rienne, on aper&#231;oit nettement deux grands changements. La seconde cour du coll&#232;ge a disparu. Les arbres, entre lesquels on courait, sous lesquels on s'abritait, contre lesquels on se reposait, dans lesquels on aura m&#234;me grimp&#233; : les arbres ont &#233;t&#233; ras&#233;s. La cour a c&#233;d&#233; la place &#224; un parking. Un grand parc de stationnement pour les voitures d'un c&#244;t&#233;, les bus de l'autre. On imagine alors que l'entr&#233;e o&#249; les parents nous d&#233;posaient et nous r&#233;cup&#233;raient se situe ailleurs. &#8212; Mais non, le street view montre que le portillon existe toujours. On pensait plut&#244;t &#224; un grand portail par lequel un v&#233;hicule pouvait passer. Et puis, les emplacements des arbres, ces terre-pleins d&#233;limit&#233;s par des barres de b&#233;ton, sont toujours l&#224;. Mais la grande porte en fer forg&#233;, la cl&#244;ture avec quelques volutes, d'un vert fonc&#233;, qui surmontait le muret sur lequel il grimpait et qu'il longeait, accroch&#233; aux barreaux, en essayant de ne pas tomber (sinon, gare aux dents de la mer !), elle aussi n'existe plus. &#8212; C&#244;t&#233; lyc&#233;e, de l'autre c&#244;t&#233;, une esp&#232;ce de grand man&#232;ge blanc, juste derri&#232;re le hall d'entr&#233;e, a &#233;t&#233; install&#233;. Certainement un abri de toile reliant plus facilement, par l'angle plus ouvert de ses deux coursives, les deux b&#226;timents dans l'angle droit desquels il se situe.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Coll&#232;ge Claude Tillier. Du nom d'un &#233;crivain du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, contemporain de Balzac, connu comme pamphl&#233;taire et auteur du roman Mon oncle Benjamin, selon Wikip&#233;dia. Un &lt;i&gt;tillier&lt;/i&gt;, ce pourrait &#234;tre le lieu o&#249; poussent des tilleuls, mais G&#233;n&#233;anet indique aussi qu'il pourrait s'agir d'une autre forme de tellier, fabricant ou marchand de toile. Mais si c'&#233;tait un verbe, que voudrait dire : je tillie, tu tillies, etc. &#8212; Du latin claudius, Claude, lui, signifie boiteux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Galet et Mme Poirier. Respectivement professeurs d'anglais et d'histoire-g&#233;ographie. Grand, mince, barbe noire, lunettes rondes, M. Galet aimait nous raconter des histoires, dans tous les sens de l'expression. Un jour, il a lui expliqu&#233; le plus s&#233;rieusement du monde comment on fabriquait les macaronis en Italie avec un fusil, pour leur aspect coud&#233;. &#171; On tire sur les spaghettis dans un coin de mur ! &#187; Mme Poirier &#233;tait une petite femme blonde et ronde, douce. Elle donnait &#224; colorier beaucoup de cartes, et il aimait &#231;a. Il s'appliquait toujours, comme si c'&#233;tait un exercice d'art plastique. On pense aussi qu'il aimait tout court Mme Poirier. Sinon, aurait-il eu avec elle son premier 20/20 (sur une le&#231;on de g&#233;ographie du Br&#233;sil) ? &#8212; &#201;trangement, en ancien fran&#231;ais, galet d&#233;signe aussi un joyeux compagnon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S. Rousseau, P. M'Bongu&#233;. Parmi ses camarades de classe de sixi&#232;me, cinqui&#232;me et quatri&#232;me, ce sont les seuls dont il se souvienne. S., sa coupe au carr&#233; ch&#226;tain clair, ses yeux clairs, son petit nez et ses quelques taches de rousseur (&#224; moins que le nom influe). P., grand noir, brillant. D'o&#249; vient son nom ? D'un po&#232;me de Senghor ? C'est quoi un m'bongu&#233; (ou une). Une arme, un ustensile de cuisine ? Un instrument de musique ? Un fruit d'or ? Un calame malawite ? &#8212; Il y a aussi Sophie, dont il s'&#233;tait amourach&#233;. Il ne sait plus son nom. Juste Sophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nouvelle Galeries. Pour No&#235;l, son p&#232;re, qui travaille &#224; la centrale nucl&#233;aire, re&#231;oit des bons d'achat pour les Nouvelles galeries. Sa m&#232;re l'emm&#232;ne avec sa s&#339;ur. Ils vont choisir ce qui leur ferait plaisir au pied du sapin. C'&#233;tait&#8230; &#231;a ou &#231;a&#8230; ou &#231;a&#8230; non &#231;a et &#231;a&#8230; Tout &#231;a, qu'on a jet&#233; et oubli&#233; depuis longtemps. Sauf&#8230; l'Escalator ! &#8212; Et son premier ordinateur : Amstrad CPC 6128, 128 ko de m&#233;moire vive, dont la moiti&#233; de m&#233;moire pagin&#233;e&#8230; vous imaginez la b&#234;te ! (Son p&#232;re, il ne les accompagnait jamais aux Nouvelles Galeries.)&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La crue. Les crues de la Loire. C'est tout le paysage qui change. C'est un autre monde. Un monde nouveau. D&#233;j&#224;, quand on s'arr&#234;tait sur le pont. Tu descendais pour voir et&#8230; c'est le bruit, c'est le grondement des eaux, ce sont les tourbillons autour des piles du pont. L'&#233;cume qu'ils crachent. Et quand tu rel&#232;ves la t&#234;te, de l'eau, partout. Quelques bancs de sable. L&#224;-bas un &#238;lot, un bois. Qui semblait tanguer sous les lames de fond comme de surface du courant. Et les jours de crue, plus rien. M&#234;me plus le pont. Juste le tablier, &#224; fleur d'eau. Et la route pour y parvenir, au fond du lac. Les v&#233;hicules, emport&#233;s, retrouv&#233;s plus loin, plus tard, peut-&#234;tre au milieu des vaches, un phare bris&#233;. Parfois, les eaux du fleuve flirtaient avec celle du canal, au pied de la lev&#233;e. &#192; Belleville-sur-Loire, sur la derni&#232;re vieille b&#226;tisse quelques m&#232;tres apr&#232;s le pont, on retrouve les marques des crues du si&#232;cle, en bleu. Encore quelques poign&#233;es de centim&#232;tres avant le record de dix-huit cent&#8230; &#171; Allez, allez. Encore ! Demain c'est bon ! &#187; Et la centrale nucl&#233;aire l&#224;-bas&#8230; Est-ce qu'elle prenait l'eau la centrale, au milieu des eaux qui avaient noy&#233; le fleuve lui-m&#234;me, qui avaient tout, comme dit Barthes, &#171; &#233;tendu de l'angle au plan : plus de voies, plus de rives, plus de directions ; une substance plane qui ne va nulle part, et qui suspend ainsi le devenir de l'homme, le d&#233;tache d'une raison, d'une ustensilit&#233; des lieux &#187; ? D'ailleurs, plus de coll&#232;ge, sur l'autre rive. Dommage, &#231;a doit &#234;tre beau &#224; voir, ce lac, depuis une fen&#234;tre du quatri&#232;me &#233;tage. Il n'est pas si loin le coude de la Loire. &#192; une encablure de route, apr&#232;s le chemin de fer. &#199;a doit &#234;tre quelque chose, au sommet des arbres ou ce qu'il en reste, ces nuages d'ombres flottant entre mille et un &#233;clats de soleil.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Rien. Il n'entend rien. Il ne peut pas entendre, tout assourdi qu'il est par ce regard qui prend toute la place, tout l'espace de la biblioth&#232;que, et qui se r&#233;percute au fond de lui. C'est &#231;a, ce qu'il entend. Ce cri, qui &#233;crase le lieu, qui renverse le lieu, et l'envoie au fond de lui. C'est &#231;a. C'est la biblioth&#232;que renvers&#233;e, c'est la chute des livres sous le feu du regard tueur. C'est le brasier, le souffle du grand autodaf&#233; qu'il tient entre ses mains. Qui a lieu l&#224;-bas, quelque part, derri&#232;re cet homme qui le regarde. Comme un&#8230; un r&#233;acteur. Mais si on tend un peu l'oreille, ce sont&#8230; des grincements, du parquet, d'une chaise&#8230; ce sont&#8230; des froissements de pages qu'on tourne, qu'on griffonne aussi&#8230; ce sont des chuchotements&#8230; des bruits de pas, des voix dans le couloir &#8212; &#231;a r&#233;sonne, ils s'&#233;loignent&#8230; ce sont aussi des ronronnements&#8230; quelque chose ronronne, mais quoi ? on n'entend pas vraiment, et pourtant, oui : &#231;a ronronne&#8230; il y a les voix qui viennent d'en bas, dehors, sous la fen&#234;tre ouverte, et les bruits de chaise &#224; l'&#233;tage au-dessus &#8212; qui raclent, et claquent &#8212;, et les v&#233;hicules au loin &#8212; un klaxon, s&#251;rement les pompiers et la sir&#232;ne, un quatre temps, et leu chuintement l&#233;ger du passage incessant &#8212; et c'est peut-&#234;tre &#231;a, ce qui ronronne ? Et puis des cris dans l'escalier, forc&#233;ment. &#171; Attends-moi ! &#8212; Allez grouille-toi ! &#187; Et la pluie, sur la fen&#234;tre ouverte, que remonte les odeurs m&#234;l&#233;es de la cour br&#251;l&#233;e (ciment, bitume, poussi&#232;re).&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;1&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un &#339;il. Dans un plateau ou un bac blanc. Un &#339;il de b&#339;uf, c'est &#231;a qu'il faut diss&#233;quer. Un &#339;il de b&#339;uf qui baigne dans&#8230; un sirop. Un sirop clair. Une esp&#232;ce de substance l&#233;g&#232;rement visqueuse. Du formol ? En tout cas, quelque chose qui, peut-&#234;tre, colle un peu aux doigts. Ou plut&#244;t, comme certains savons, vous recouvre les mains d'une pellicule qui les rend plus&#8230; glissantes, car l'&#339;il nous &#233;chappe des mains. On l'attaque au scalpel. Un &#339;il par bin&#244;me. Il faut bien quatre mains pour cet organe plus gros qu'une balle de tennis. Comme une boule de p&#233;tanque. On ne dirait pas comme &#231;a, que les vaches vous regardent avec des yeux doux presque plus gros que votre ventre &#8212; oui, on parle d'&#339;il de b&#339;uf, mais c'&#233;tait peut-&#234;tre celui d'une vache (voire un veau). Et de plus en plus gros &#224; mesure qu'on le tourne pour savoir o&#249; se trouve le point d'attaque que montre la prof de bio, en brandissant son &#339;il &#224; elle &#8212; avec cette essence, poisseuse, qui devait d&#233;goutter, ou lui courir dans la manche. Plus gros &#224; mesure qu'on l'observe, en se demandant peut-&#234;tre s'il ne grossit pas &#224; vue d'&#339;il justement parce que nos yeux &#224; nous, estomaqu&#233;s, gonflent &#224; l'id&#233;e de le percer, l&#224;, maintenant, ce ballon qui ne tient plus en place. &#171; Putain c'est dur ! &#8212; Ouais mais arr&#234;te, t'en fous partout ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;2&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La langue. Elle &#233;tait excellente. Il en a repris deux fois. Y avait du rabe. Normal, c'&#233;tait un mercredi. C'&#233;tait dans l'autre r&#233;fectoire, le petit. Peut-&#234;tre m&#234;me dans un coin des cuisines. Deux fois deux morceaux il a mang&#233;. Avec beaucoup de sauce. Oui, et avec du riz. Beaucoup de riz. C'est &#231;a. Et ils &#233;taient fins ces morceaux de langue, et moelleux. Fondants &#8212; mais il exag&#232;re un peu. Et le riz, dans la sauce&#8230; C'est &#231;a, c'est le riz et la sauce. C'est toujours l&#224;, chaque semaine. Les petits c'est les p&#226;tes, lui le riz (les petits aussi). Souvent avec du poisson. Souvent du saumon. Parfois grill&#233; au four, mais plut&#244;t en papillote. Et avec une sauce cr&#232;me fra&#238;che ciboulette (sal&#233;e, poivr&#233;e, un soup&#231;on de moutarde). C'est &#231;a : le riz et la sauce. Le riz, ce grain sur la langue, un peu p&#226;teux, mais qui roule, se d&#233;tache, se s&#233;pare, se divise sous les coups de la langue, se disperse peut-&#234;tre. Et la sauce, une sorte de liant qui fait glisser les grains sur la langue et tout au fond. Les aliments sont consistants, granuleux, fluides pour pouvoir &#234;tre saisis par la langue &#8212; et en m&#234;me temps, la langue existe parce que les aliments sont p&#226;te, fragment, fluide, etc. La langue, je veux dire : la vraie. Mais cette fois-l&#224;, celle du b&#339;uf (ou d'une vache, d'un veau), &#231;a se d&#233;tachait aussi tout seul, comme la chair de poisson. Mais la couleur&#8230; En fait, &#231;a n'avait pas l'aspect brun des viandes bouillies. Il y avait quand m&#234;me un dr&#244;le de teint. &#171; C'&#233;tait&#8230; un peu vert ? &#187;, dit-il. Parce qu'on avait fini par mener une petite enqu&#234;te dans la cit&#233; scolaire. Qui &#233;tait rest&#233; mang&#233; ce mercredi-l&#224; ? Qu'avait-on mang&#233; ? En avait-on repris ? Comment c'&#233;tait ? &#171; Bon. J'en ai repris deux fois. &#8212; Oh, le malade&#8230; &#8212; Mais&#8230; c'&#233;tait peut-&#234;tre un peu vert. &#8212; Et tu t'es senti comment l'apr&#232;s-midi ? &#8212; Ben&#8230; &#224; la maison, j'ai eu mal au ventre et apr&#232;s&#8230; j'ai tout vomi partout. &#187; (Alors c'&#233;tait pour &#231;a, pour le riz et la sauce, ce souvenir de la langue moisie au coll&#232;ge. Que peut alors recouvrir celui du boudin pur&#233;e, &#224; l'&#233;cole ?)&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;3&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;EMT. &#201;ducation manuelle et technologique. C'&#233;tait couture et cuisine, menuiserie, informatique. Couture et cuisine, au quatri&#232;me &#233;tage du b&#226;timent du lyc&#233;e, quand on vient de monter le grand escalier qui le s&#233;pare du coll&#232;ge (en bas), avec Madame&#8230; Il confectionne son premier cale&#231;on, dans un tissu flashy. Les machines &#224; coudre, sur les paillasses, avec une p&#233;dale &#233;lectrique, &#231;a mitraille. Mais ce qu'il pr&#233;f&#232;re, c'est mesurer, tracer sur une grande feuille Canson, comme en Arts plastiques, le patron. C'est le d&#233;couper, et reporter sur le tissu son profil. C'est recouper, s&#251;rement en tirant la langue parce que c'est plus dur avec le tissu trop souple. Il a aussi appris &#224; faire de la mousse au chocolat. &#199;a devait parfumer toute la salle, et tout le couloir. Et peut-&#234;tre aussi le bus. La menuiserie, c'&#233;tait dans les pr&#233;fas. Les vieux pr&#233;fas, tout en bois. On avait froid l'hiver, chaud avec les beaux jours. &#199;a craquait de partout et sentait le renferm&#233;, le bois, la sciure moisie. Avec Monsieur&#8230; il a construit une &#233;tag&#232;re &#224; cassettes audio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En informatique, c'est le chaud que &#231;a sent, le plastique chaud &#8212; entre autres &#233;manations myst&#233;rieuses des composants &#233;lectroniques des MO5 et TO7. Derni&#232;re heure, l'apr&#232;s-midi. La nuit tombe. On s'initie au langage Basic, au crayon optique. &#199;a fait des bulles de couleurs sur l'&#233;cran.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;4&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand il perce et taille les tuniques de l'&#339;il de b&#339;uf, fortement maintenu par son camarade &#8212; F. Debienne, tout rond, tout roux, le nez parsem&#233; de taches de rousseur (alors c'&#233;tait lui) &#8212;, le corps vitr&#233;, visqueux, gicle sur les blouses. Il faut ensuite extraire le cristallin du fond de l'&#339;il, cisailler les ligaments, le d&#233;tacher de l'iris. Et on se retrouve avec une esp&#232;ce de petite gomme oblongue, translucide, plus dure qu'on ne l'aurait cru, autant sinon plus que la balle rebondissante, multicolore, obtenue dans une tirette de forain un jour de frairie, &#224; Cosne, sous les tilleuls du quai du Sanitas.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Qui ? Qui est l&#224; ? Il n'est pas seul. Quelqu'un l'accompagne. Il doit y avoir quelqu'un d'autre. Ce qu'il voit, ce qu'il lit, ce n'est pas au programme. Ils sont bien trop bien trop jeunes. Et s'il feuillette les livres au hasard, en les tirant du seul fait du titre sur la tranche, pourquoi ce livre, hors programme ? Rien de commun avec l'histoire des Gaulois en bande dessin&#233;e, et toute l'histoire de France dans la m&#234;me collection en plusieurs volumes. Lui, c'est du lourd, du brut. Photos en noir et blanc, textes, fragments. Du r&#233;el. Ils ne le savent pas, &#233;videmment, mais ils le sentent &#231;a. Ils ont du temps pour consulter quelques livres, librement. Mais pourquoi ? Que font-ils l&#224; ? Pourquoi ne rejoignent-ils pas les autres dehors ? Il pleut &#224; verse ? Non&#8230; il n'&#233;tait pas seul. Et il y en avait d'autres dans la salle, &#224; chercher des livres, &#224; lire, &#224; &#233;crire. Tout haut, t&#234;te en l'air, stylo en bouche. Il devait y avoir quelqu'un avec lui au moment de choisir le livre, de l'ouvrir. De regarder les photos. D'observer ce visage, ce regard qui a l'air de les observer. De leur faire signe. Il semble, d'ailleurs, que l'autre s'exclame. Mais c'est si loin. Si &#233;touff&#233;. Pourtant il est l&#224;, derri&#232;re, par-dessus l'&#233;paule. C'est pour &#231;a qu'il fait sombre : sa t&#234;te, si proche, presque joue contre joue, le garde de la lumi&#232;re. Son corps aussi. Il est l&#224;, derri&#232;re, debout. Son ombre port&#233;e sur le livre que, lui, attabl&#233;, tient entre les mains. Mais qui est-ce ? Qui ? Sophie ? Non&#8230; c'&#233;tait avant de la rencontrer. Et que s'est-il pass&#233; ? &#199;a pr&#233;parait cette rencontre &#224; venir ? Parce que &#231;a a &#233;t&#233; un choc, aussi, Sophie. Une belle rencontre, mais un choc ! Mais avant. Il y a un peu de monde. Pas de bruit. &#199;a chuchote un peu. Lui, assis, le livre entre les mains. Et l'autre&#8230; debout, derri&#232;re. Pench&#233;, la t&#234;te contre la sienne. Comme quand papa jette un &#339;il &#224; ses devoirs. Comme quand il reste devant son bureau, &#224; la maison. C'est l'heure des devoirs. Il y passe des heures. Chaque fois qu'on en reparlera, maman r&#233;p&#232;tera : &#034;Mon pauv' petit, tu voyais pas l'jour !&#034; Mais il aura s&#251;rement d&#233;croch&#233; et divagu&#233; plus d'une fois. Tout haut, nez en l'air, crayon de papier en bouche. Devant sa collection de fiches du monde animalier. Trois fichiers. Qui le fascinaient autant que ils le d&#233;goutaient, avec leurs animaux aux formes bizarro&#239;des, parfois totalement inconnus, venant d'on ne sait o&#249;. O&#249; sont-elles pass&#233;es ces fiches ? O&#249; ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#11' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le salon de coiffure &#224; Saint-Thomas-de-Conac. Apr&#232;s la place de l'&#233;glise, la petite rue &#224; gauche qui descend. Juste apr&#232;s le bistrot qui fait l'angle. Une toute petite rue, une toute petite route qui sort du village. Encore quelques m&#232;tres et vous &#234;tes d&#233;j&#224; en train de relever, vendanger ou tailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait rouge dans le salon. C'est le gros fauteuil en ska&#239; sur lequel il est assis, avec un rehausseur noir. Il y en a deux ou trois comme &#231;a devant un long plan de travail en formica, rouge. Et deux ou trois grands miroirs. Tout le reste, c'est blanc. Autant le CDI se tapissait dans l'ombre, autant le salon demeure lumineux, peut-&#234;tre ouvert. D'ailleurs, la porte est ouverte. Une petite porte vitr&#233;e (quatre grands carreaux) bleu ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle est l&#224; la patronne ? &#187; Elle est l&#224;, la m&#232;re Corant. Elle va lui couper les cheveux. Elle va discuter avec papi Omer. Elle va le peigner, lui d&#233;gager la nuque. Ils parlent. De quoi ? Il a oubli&#233;. Mais il se souvient de chaque coup de peigne comme d'une caresse, parce que l'autre main, libre, passait derri&#232;re le peigne. Pour r&#233;ajuster les cheveux ? Allez r&#233;ajuster des m&#232;ches d&#233;j&#224; bien en ligne. Ou des cheveux coup&#233;s. Non&#8230; Et c'est bien ce qui fait que ce geste demeure myst&#233;rieux. On coupe, on peigne et&#8230; &#231;a caresse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il aime bien aussi la tondeuse sur la nuque. Une m&#233;canique, avec un petit sabot noir. Papi Omer a la m&#234;me &#224; la maison. &#199;a tire un peu au d&#233;part. Mais apr&#232;s, qu'est-ce que &#231;a chatouille. &#199;a les fait rire aussi. Et puis, &#224; la fin, il y a la poire magique. Ce flacon en verre des mille et nuits, une fiole fusiforme en verre d&#233;poli dor&#233;, diffuseur en laiton, muni d'un tube et d'une poire &#224; longues franges vieux rose, framboise. La magie ? C'est ce sifflement doux qui volette, c'est cette brume qui l'enveloppe. Un nuage de fra&#238;cheur et de douceur qui absorbe ce qu'ils se disent. Et alors, oui&#8230; maintenant&#8230; &#171; Voil&#224; le souvenir enivrant qui voltige / Dans l'air troubl&#233; ; les yeux se ferment ; le Vertige &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, chez le coiffeur &#8212; la coiffeuse, il pr&#233;f&#232;re &#8212;, pourquoi faut-il que &#231;a se termine par la question du gel ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et le man&#232;ge. Il se met &#224; tourner. Un vrai petit carrousel de six ou huit petits chevaux. C'est pour un tout petit bonhomme, avec des yeux grands comme &#231;a. Qui monte et qui descend, remonte, redescend, au rythme d'on ne sait plus quelle musique d'orgue de barbarie aux accents &#233;lectroniques. Sa m&#232;re, plant&#233;e devant, lui fait un signe de la main &#224; chaque tour. C'est une sorte de carrefour &#224; l'entr&#233;e du grand Auchan. Les gens vont et viennent autour d'eux, Caddie vide, Caddie plein &#8212; et parfois &#231;a d&#233;gorge. Moi &#8212; parce que je suis l&#224; comme les autres &#8212;, j'attends sur le banc, pr&#232;s des portes vitr&#233;es automatiques qui ne cessent de s'ouvrir et de se fermer, non de s'ouvrir, et de se refer&#8230; non, elles s'ouvrent, sans jamais pouvoir se refermer compl&#232;tement elles s'ouvrent toujours en grand. Un banc au milieu de l'all&#233;e. &#192; c&#244;t&#233; d'un gros agave, sur un lit de petits cailloux blancs, dans un pot cubique en fibre de terre. On sent les courants d'air. Derri&#232;re, des v&#233;los, des r&#233;frig&#233;rateurs, machines &#224; laver et lave-vaisselle en promo, le photomaton, et un stand de livres &#224; prix cass&#233;s (avant le pilon ?) &#8212; apr&#232;s, c'est l'espace culturel. En face de moi, les mille et un produits de la parapharmacie, entre ceux de la chocolaterie et du fleuriste. C'est l&#224; qu'elle se trouve. Je l'attends. Avec les signes &#224; retardement du petit bonhomme. Elle est &#224; la caisse. Elle parle. Elle fait de grands gestes. Elle parle. Les gens, les choses, d&#233;filent. Elle parle, gesticule. Le petit me fait signe. Elle l&#232;ve aussi les yeux au ciel. Et on aper&#231;oit au-dessus d'elle, et de mon reflet incertain dans la paroi vitr&#233;e, une enfilade de lumi&#232;res. Impossible de savoir d'o&#249; elles proviennent en r&#233;alit&#233;. De plus loin, plus haut, derri&#232;re ? Dans l'autre all&#233;e que masque le man&#232;ge ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;randa. C'est le passage oblig&#233; pour entrer chez mamie Lulu. Avant, on se trouvait devant la porte &#8212; une grosse porte en bois d'un dr&#244;le de vert fonc&#233;, toute moulur&#233;e et vermoulue &#8212;, dehors, &#224; c&#244;t&#233; d'un petit jardin floral. C'est un petit carr&#233; de ce jardin qui a fait place &#224; la v&#233;randa. Juste une dalle de b&#233;ton, un muret blanc d'un m&#232;tre de hauteur, en face de la porte &#8212; qui rejoint le coin de mur du logement d'Herv&#233;, le vieux commis qui ne sourit jamais, et dont il se m&#233;fie &#8212;, surmont&#233; de portes vitr&#233;es bleu ciel, &#224; carreaux, et d'une toiture ondul&#233;e translucide, presque transparente. L'&#233;t&#233; comme l'hiver, c'est intenable. Le froid comme le chaud semblent toujours exag&#233;r&#233;s. Pourtant, la v&#233;randa est am&#233;nag&#233;e comme une pi&#232;ce &#224; vivre. Mais&#8230; de quelle nature ? Parce qu'il y a l&#224; du mobilier et des objets si divers que toute la maison semble r&#233;unie ici, fragmentaire, &#233;clat&#233;e, jusqu'&#224; la cour et au jardin &#8212; et au ciel, &#224; travers les vagues de l'Onduline qui font danser les nuages &#8212; tant il y a de pots de fleurs, de g&#233;raniums de toutes les couleurs. Et chaque rien n'est jamais &#224; sa place, tout est toujours en transit. Un pneu, un arrosoir et sa pomme, un canap&#233; rouge en ska&#239;, la cuisini&#232;re dont le four contient les nombreux magazines Rustica de papi Omer, une caisse &#224; outils, sa bo&#238;te de Majokit et ses petites voitures &#8212; c'est Majorette qui avait con&#231;u des jouets en plastique pour reconstituer, en kit, une ville et &#231;a lui prend beaucoup de temps &#8212;, la banquette en velours marron qui remplace le canap&#233; (avec l'angle, d&#233;fonc&#233;, garni d'un couvre-pieds d&#233;chir&#233;, pour les chiens), une bouteille Butagaz grise (peinture &#233;caill&#233;e), le buffet de guingois de la m&#232;re Fissou (comme elle, atteinte d'Alzheimer &#8212; durant vingt ans, vingt ann&#233;es de lente d&#233;gradation physique, mentale, mais pas plus parce que mamie est l&#224; pour s'occuper d'elle, lui parler, chaque jour, chaque fois, m&#234;me un petit mot), une pile de &lt;i&gt;T&#233;l&#233; 7 Jours&lt;/i&gt; dessus, une po&#234;le dans son emballage, un pot &#224; crayons &#8212; les crayons au sol, dispers&#233;s autours du cahier de vacances qu'il a d&#233;laiss&#233; et des feuilles de coloriage (il y reviendra) &#8212;, le porte-bouteilles de Marcel Duchamp la belle machine &#224; p&#233;dalier Singer, une horloge &#224; poids qui n'est jamais remont&#233;e. Quoi d'autre ? Mille et autres choses. Les bandes adh&#233;sives Catch, mouchet&#233;es, qu'il essaie de toucher en sautant. Une grosse t&#233;l&#233; &#233;ventr&#233;e, avec sa dr&#244;le de ville &#233;lectronique. Le petit fer &#224; souder de tonton Ben, dont le car&#233;nage en plastique rouge a fondu. La tondeuse m&#233;canique sur la cuisini&#232;re, avec laquelle il joue &#8212; elle vient de servir &#224; couper les cheveux du vieux Yves (celui-l&#224; il l'aime bien, m&#234;me s'il parle peu, et peut-&#234;tre justement pour &#231;a), elle n'a pas &#233;t&#233; rang&#233;e dans sa bo&#238;te (qui contient aussi une paire de ciseaux, un peigne et un blaireau), il en profite. La corde &#224; sauter et le maillot de foot de la Hollande de tonton Domi. Un seau &#224; vendanger plein des b&#251;ches que le p&#232;re Fissou vient de fendre &#8212; il remonte avec sa faucille, dispara&#238;t au coin du mur. Le grand bassiot dans lequel il prend ses bains &#8212; la salle de bains avec douche, ce sera pour bient&#244;t. Le n&#233;on clignotant, bleu. Et par vent mauvais, tout s'&#233;branle et claque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et alors cette pi&#232;ce &#224; vivre, sa nature ? C'est quoi ce coin, entre ext&#233;rieur et int&#233;rieur ? C'est fond&#233; sur quoi ? Des fonctions de relations, comme l'imaginait Georges Perec, des fonctions sensorielles, ou des rythmes particuliers (des fois on ne fait que passer, des fois on y reste &#8212; des fois) ? &#8212; Une chambre &#224; air ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#13' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le bus. Il est en retard c'matin, non ? &#8212; Mmm&#8230; Quelques voitures d&#233;filent, feux allum&#233;s. Le jour se l&#232;ve. Le ciel est encore sombre devant eux, mais plus claire et ros&#233; derri&#232;re. Parfois il pleut. Les gouttes distordent les champs de bl&#233;, d'orge. Quand il g&#232;le, ils ne voient rien. Rien d'autre que ce que leurs phares illuminent. La route, le foss&#233;. La balise d'intersection blanche, bandeau rouge. Le gel, en une myriade d'&#233;clats. Ventilation &#224; fond. Avant, c'&#233;tait le car. Ils l'attendaient dans la voiture, une R12. La disposition &#233;tait semblable. Juste en face du panneau c&#233;dez-le-passage, de la route, du foss&#233; et de la lev&#233;e. C'est sa m&#232;re qui l'emmenait, avec sa s&#339;ur. Ils y retrouvaient leur cousine-de-loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, il emm&#232;ne son fils au bus. Maddy, et celle dont il ne sait pas le nom, les deux petites blacks, sont d&#233;j&#224; l&#224;. Riv&#233;es sur l'&#233;cran qui &#233;claire le visage. Adoss&#233;es au bac &#224; poubelles (bac jaune). Le disque tourne. Il y a toujours de la musique. Pas trop fort. On peut entendre les oiseaux de passage. Un croassement quand vient l'automne, le chuintement d'un v&#233;hicule, le grondement de l'orage l&#224;-bas. On voit la masse nuageuse s'embraser. Sa m&#232;re, parfois, elle restait en robe de chambre. Bleu ciel. &#192; c&#244;t&#233;, son sac sur les genoux l'&#233;crasait. Ils &#233;coutaient la radio. Les infos de sept heures, c'&#233;tait le signe que le bus avait du retard. Et quand Christian d&#233;boulait en tracteur&#8230; il &#233;tait plus que temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le r&#233;tro, l'hiver, les phares de Sissi l'aveuglent. Elle se gare juste derri&#232;re lui pour d&#233;poser les filles. Parfois ce de grands appels de phares. C'est quelqu'un d'autre qui cherche &#224; passer. C'est que pour bien se garer la route est &#233;troite, et le foss&#233; profond. Il doit filer. Alors Loulou se d&#233;p&#234;che de sortir. Allez &#224; c'soir et t'oublie pas maman vient t'chercher ! &#8212; Mmm Mmm. Et il croise le 806. C'est &#233;crit en gros chiffres lumineux.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sophie. Quelle affinit&#233; avec elle ! Mais c'est tout ce qu'on sait. Aucun mot pour savoir comment. Pas m&#234;me le son de sa voix. Juste ce qui reste de son visage. Sa coupe de gar&#231;onne. Ses cheveux noirs, lisses, brillants. Les volutes de sa frange, form&#233;es par l'habitude de les tirer vers l'arri&#232;re. Comme deux ou&#239;es d'un violoncelle, qui encadrent son visage ovale, doux. Ses grands yeux noirs. Pour quel nez ? Quel bout de nez ? Pas vraiment celui de la Femme aux cheveux noirs de Modigliani. Mais on en saura plus. Il y a quelque part la photo de classe o&#249; ils sont l'un &#224; c&#244;t&#233; de l'autre, assis sur le banc, au premier rang. Il y a sa main &#224; elle sur son genou &#224; lui. Quelques doigts en fait. C'est sa main &#224; elle, sur son propre genou, mais il y a cette torsion de la main, cette tension des doigts vers son genou &#224; lui, coll&#233; au sien. Si seulement son nom pouvait revenir. Juste sur le bout de la langue. Peut-&#234;tre se ferait-elle alors entendre, la voix de Sophie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Pardeillan. Trois fr&#232;res et deux s&#339;urs, dont des jumeaux (gar&#231;on et fille). Quatre ans d'&#233;cart entre l'a&#238;n&#233;e et le benjamin. Avec eux, on a l'impression de se retrouver au milieu d'une peuplade de la Grande Garabagne. Mais laquelle ? Vu de l'ext&#233;rieur, il y aurait quelque chose des Murnes, &#171; goborets, gobasses, ocrabottes, rnomm&#233;s pour leur b&#234;tise repue et parfaitement &#233;tanche &#187;. Mais de l'int&#233;rieur&#8230; Chacun a l'air d'appartenir &#224; un autre peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que B, l'a&#238;n&#233;e, grande et blonde et blanche comme un cierge pascal, toujours une t&#234;te de plus que vous, semble vous regarder avec la voix douce des Vibres, qui &#171; aiment l'eau, plongent aux &#233;pongent, ont raison des requins et des pieuvres &#187; &#8212; et &#171; reviennent le soir, sans s'&#234;tre essuy&#233;s, le corps bleut&#233; de phosphorescences &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avec F, c'est le &#171; fond rin-rin &#187; des Rocodis et Nijidus. &#192; cause de son corps peut-&#234;tre, un brin trop grand et trop large. Ses membres, ses palmes et ses paluches, ont toujours l'air de le g&#234;ner en marchant. C'est lourd ! Mais dans son visage d'homme (d&#233;j&#224;), on voit qu'il conservera pour longtemps les traits l&#233;gers (les deux petits traits droits au-dessus de ses grandes billes) de l'enfant qui s'en va.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J-M et M, jumeaux kalaki&#232;s : &#171; Le peuple est bagarreur &#224; ce point que les conversations ont d&#251; &#234;tre interdites &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H, le benjamin. Le gar&#231;on est aussi dur que les jumeaux. Mais il y a beaucoup plus de f&#233;minit&#233; en lui et de m&#233;fiance. C'est &#231;a, c'est une de ces Arnadis, &#171; petites, moqueuses &#224; ne s'y pas frotter, en un mot : des &#233;piettes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis ce n'est pas pour rien que B le prot&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quoi ! Qu'est-ce que tu me chantes ? Tu croyais que ce serait facile ? Franchement, t'y croyais, &#224; &#231;a ? Non&#8230; &#199;a, c'est jamais simple. Jamais. M&#234;me si ce n'est pas non plus si complexe qu'on le pense. C'est juste une question de confiance. Pas de confiance en soi, mais confiance dans&#8230; la litt&#233;rature ? Peut-&#234;tre. En tout cas dans l'&#233;criture. &#201;crire, oui. &#201;crire&#8230; Toi, &#231;a, tu sais faire. Moi non. Mais toi, oui. Je le sais. Sinon, tu n'y serais pas retourn&#233; l&#224;-bas. L&#224;-bas, o&#249; &#231;a ? C'est vrai, l'endroit n'est pas si simple &#224; identifier. Le coll&#232;ge, le CDI, les livres, celui que tu feuillettes, les images, le portrait de cet homme, son visage, ses yeux, la d&#233;tresse&#8230; Tout &#231;a, c'est facile. &#199;a, c'est dans fil que tu tiens. Tu ne sais ni o&#249; il m&#232;ne ni s'il se termine, mais tu le suis. Comme s'il filait bien droit, d'un n&#339;ud &#224; l'autre, &#224; un autre, et puis un autre&#8230; Seulement voil&#224;, la v&#233;rit&#233;, c'est qu'elle est peut-&#234;tre ailleurs. Comme le Je du jeune po&#232;te, le n&#339;ud est peut-&#234;tre toujours le m&#234;me, coulissant le long d'un fil insensiblement repli&#233; sur lui-m&#234;me. Ce que tu suis, c'est une boucle. Une boucle qui se resserre, insensiblement. Et m&#234;me, une boucle qui virevolte. C'est un lasso qui tourne et qui tourne. C'est fou comme il tourne ! Mais c'est peut-&#234;tre toi. C'est &#231;a. Le lasso tourne &#224; vide et ne s'arr&#234;te pas de tourner &#224; force d'attendre ce sur quoi &#8212; mais quoi ? &#8212; se fixer mais, toi aussi, tu tournes, insensiblement. Tu tournes au centre du lasso, o&#249; il n'y a rien. Et c'est peut-&#234;tre &#231;a&#8230; Quelque chose comme &#231;a&#8230; L&#224;-bas&#8230; Ce moment-l&#224; de lecture&#8230; Toi seul as les mots. Moi non. Moi, je suis dans&#8230; Quoi d&#233;j&#224; ? Le bloc noir ? Au c&#339;ur du lasso ? Dans les mille et une r&#233;volutions ? Non&#8230; Moi non. Toi, oui. M&#234;me si tu penses le contraire, tu as les mots. M&#234;me quand tu les cherches encore, et surtout quand tu les cherches, tu en as les mains pleines, de mots. Et tu peux te retourner. Moi non &#8212; ou si peu ! Mais toi&#8230; Tiens par exemple, ce lieu, l&#224;, tout aupr&#232;s, mais on ne sait plus y retourner. Tu n'as encore rien &#233;crit. Et tu cherches encore ce lieu &#224; chercher. Mais moi je sais que tu vas finir par retourner dans cette salle de CDI, dans ce livre. Parce que tout est l&#224;. Tu ne le sais pas, et c'est bien pour &#231;a que t'y reviens. Encore. J'imagine d'ailleurs ce que tu pourrais dire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qui ? &#8212; Qui &#233;tait l&#224; ? &#8212; Je ne pouvais pas &#234;tre seul. Quelqu'un devait m'accompagner. Il fallait qu'il y ait quelqu'un avec moi. &#8212; Ce qu'il y a dans le livre, ce n'&#233;tait pas au programme. J'&#233;tais bien trop jeune. &#8212; Et si je consultais les livres au hasard, en les tirant du seul fait du titre sur la tranche, pourquoi lui ? Rien de commun avec l'histoire des Gaulois en bande dessin&#233;e, et toute l'histoire de France dans la m&#234;me collection en plusieurs volumes. Lui, c'&#233;tait du lourd, du brut. Photos noir et blanc, textes. Du r&#233;el. Je ne le savais pas, mais &#231;a se sentait. &#8212; Et puis si j'avais du temps libre pour feuilleter quelques livres, qu'est-ce que je faisais l&#224; ? Pourquoi je n'&#233;tais pas avec les autres dehors ? Il pleuvait trop ? &#8212; Non&#8230; Je n'&#233;tais pas seul. Il devait y avoir quelqu'un avec moi &#224; ce moment-l&#224;. On devait &#234;tre deux &#224; regarder ces images. Il me semble entendre quelqu'un s'exclamer. &#8212; Peut-&#234;tre. Par-dessus l'&#233;paule. &#8212; Une chose est s&#251;re, c'est moi qui tiens le livre entre mes mains. Mais qui ? &#8212; Qui ? &#8212; Sophie. &#8212; Sophie ? Non&#8230; C'&#233;tait avant de la rencontrer. &#8212; &#199;a pr&#233;parait sa rencontre ? Parce que &#231;a a &#233;t&#233; un choc, aussi, Sophie. Une belle rencontre, mais un sacr&#233; choc ! &#8212; Avant. C'&#233;tait avant. On &#233;tait assis. Enfin moi je l'&#233;tais, le livre entre les mains. Et l'autre&#8230; Debout, derri&#232;re. Comme quand papa jetait un &#339;il &#224; mes devoirs. &#8212; J'&#233;tais &#224; mon bureau. Je faisais mes devoirs. J'y passais des heures. Chaque fois qu'on en reparle, maman r&#233;p&#232;te : &#034;Mon pauv' petit, tu voyais pas l'jour !&#034; Mais je devais s&#251;rement d&#233;crocher et divaguer plus qu'elle ne le pensait. &#8212; Je me souviens, ma collection de fiches du monde animalier. Trois fichiers. &#8212; &#199;a me fascinait autant que &#231;a me d&#233;goutait, ces animaux aux formes bizarro&#239;des, parfois totalement inconnus, venus de nulle part. &#8212; O&#249; sont-elles pass&#233;es ? &#8212; O&#249; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#16' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Des viennoiseries. Des croissants, des chocolatines. Non, des pains au chocolat. Les chocolatines, l&#224;-bas&#8230; &#8212; Des quoi ? &#8212; L'air de rien, on t'a d&#233;poss&#233;d&#233; de ton langage. Et d'une certaine mani&#232;re, de ton corps. Parce que la chocolatine que je croyais manger, quand le surveillant me donnait un pain au chocolat, avait-elle encore le go&#251;t de celles que je mangeais quand on rentrait au pays, pour les vacances ? C'est &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me probl&#232;me que Perec se posait en observant un prof lire en mangeant, dans Penser/Classer. Tu sais, il se demandait &#171; quel pouvait &#234;tre l'effet de cette double activit&#233;, comment &#231;a se m&#233;langeait, quel go&#251;t avaient les mots et quel sens avait le fromage : une bouch&#233;e, un concept, une bouch&#233;e, un concept&#8230; Comment est-ce que &#231;a se m&#226;chait, un concept, comment est-ce que &#231;a s'ingurgitait, comment &#231;a se dig&#233;rait ? &#187; Eh bien l&#224;, &#224; peu pr&#232;s pareil. C'est juste que dans la double activit&#233; de langage et de nourriture s'inscrit un petit d&#233;doublement de sens, par redoublement du vocabulaire. Un probl&#232;me de nuance, de figuration. Les synonymes ont-ils le m&#234;me go&#251;t ? Une question toute byzantine. Mais quand m&#234;me&#8230; Une choco, et tu devenais un &#233;tranger. Une choco, et le pain au chocolat laissait un go&#251;t amer. D&#232;s le matin. Parce que c'&#233;tait &#224; la pause du matin, les croissants et les chocos &#8212; soyons un peu chauvins. Sous le pr&#233;au. Quand le surveillant arrivait, son cageot &#233;tait pris d'assaut. Pour une poign&#233;e de centimes, un croissant, une choco. Et quelques pains, au sens figur&#233;. Certains dictaient leur loi pour &#234;tre servis en premier. Juste quelques coups en douce, dans la cohue. Il y en avait un en particulier, dot&#233; d'une solide r&#233;putation de meneur, de bagarreur. Avoue qu'il te faisait peur. Tu l'&#233;vitais. Mais pourquoi ? Parce qu'on disait que&#8230; Et on r&#233;p&#233;tait que&#8230; Mais qui est on ? Ou quoi, ce qui ne dit pas son nom derri&#232;re les mots jet&#233;s comme des pav&#233;s dans la mare ? Franchement&#8230; Le jour o&#249; tu n'as pas pu l'&#233;viter parce qu'il te proposait de jouer avec lui au tennis (&#224; la main, sous le pr&#233;au, un joint au sol pour filet), a-t-il &#233;t&#233; si terrible ? Vif, dans ses gestes, son d&#233;placement. Et son langage. &#199;a joue la gagne. Mais rien de plus. Sinon une poign&#233;e de main. Et une choco. &#8212; Une quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bagarre. La vraie. Tu en as vu une un jour, derri&#232;re le pr&#233;fa. Farid, que tu connaissais bien, et un autre, plut&#244;t sympa. Deux amis du moment en somme. Pour un duel. Ils vont ensemble derri&#232;re le pr&#233;fa. On les entoure, on les accompagne sur le ring. &#192; peine arriv&#233;s, Farid d&#233;coche une claque qui aura peut-&#234;tre sonn&#233; plus qu'elle n'aura fait de mal. En tout cas, on l'entend d'ici. Et on voit l'autre se jeter sur Farid. Je ne sais pas trop o&#249; tu te situes. Est-ce que tu criais avec les autres ? Le corps &#224; corps se termine par coup sur le nez du revers de la main. C'est Farid, face &#224; l'autre, en faisant un tour sur lui-m&#234;me. Le sang coule. Toi, tu t'es battu une fois. Mais avec moins de violence. Enfin&#8230; le sang n'a pas coul&#233;. Tu n'avais peut-&#234;tre pas encore cinq ans. Tu te roulais dans la poussi&#232;re avec l'autre. Pantalon rouge et t-shirt vert. Dans un recoin du garage o&#249; travaillais tonton Ben. Mais l'autre&#8230; o&#249; est-il en v&#233;rit&#233;. On ne voit plus que la poussi&#232;re. Le corps &#224; corps, c'est &#231;a : toi et la poussi&#232;re, en rouge et vert. Et papa qui arrive. &#8212; Mais laisse-le faire !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#17' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Brune. M&#232;che blonde. Coupe tr&#232;s courte. De grands yeux clairs. Faux air d'Adjani. Quelque chose de Myl&#232;ne. Bref, tu parles d'une beaut&#233; ! Celle qui prenait le bus avec toi jusqu'&#224;&#8230; L&#233;r&#233; ? Celle qui t'a tir&#233; les cheveux s&#232;chement sans que tu ne comprisses rien ? Elle se trouve juste derri&#232;re ton si&#232;ge. Pr&#233;texte que tu viens de lui tirer toi-m&#234;me les cheveux. Tu te souviens ? Tu te r&#233;cuses mais&#8230; tes larmes te trahisses. Bien s&#251;r que tu n'y es pour rien. J'imagine m&#234;me un coup mont&#233;. Mais&#8230; les larmes, la honte&#8230; c'est un signe de culpabilit&#233;. De mensonge donc. C'est un aveu, une faiblesse. D'ailleurs, tu te souviens, l'autre au fond, affal&#233; sur le si&#232;ge. Le grand dadet en short de foot bleu et t-shirt blanc. Menteur ! Pleureuse ! Tu te rappelles, comment t'as bondi de ton si&#232;ge ? Comment tu t'es mis en garde, fa&#231;on Georges Carpentier ? Et quand tu t'es retrouv&#233; sur les genoux de la belle ? Elle s'excuse, elle te console. Elle te caresse m&#234;me, non ? Mais tu es son jouet. Depuis le d&#233;but. Elle joue &#224; la poup&#233;e. Grandeur nature. Une poup&#233;e vaudou, une t&#234;te jivaro. Tu ne t'appartiens plus. Et tu le sais. Tu le sais parce que tu as ce sourire&#8230; ce rictus&#8230; ce masque. Les caresses &#224; r&#233;p&#233;tition, c'est une tuerie. Parce que Jean qui rit c'est Jean qui pleure. Tes traits se d&#233;font, se m&#233;tamorphosent. Ils d&#233;goulinent et se durcissent en m&#234;me temps, comme une lente coul&#233;e de lave. S'anamorphosent &#8212; et tant pis si &#231;a ne colle pas, si on n'y comprend rien. Ton visage, comme cet &#233;trange masque de danse inuit. Ce masque bifront de faces affront&#233;es sur un m&#234;me visage. Ce masque, en forme de flamme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pel&#233;s. Il a les pieds pel&#233;s. C'est sa peau. Elle se dess&#232;che. Elle se d&#233;fait. En plusieurs couches, comme un mille-feuille. Elle craqu&#232;le. Elle se soul&#232;ve. Il l'enl&#232;ve. C'est sa peau. Elle marche comme &#231;a, comme une pelure. Et il ne peut plus marcher. Ce n'est pas seulement un probl&#232;me de surface. Ce n'est pas simplement une mue. &#199;a va plus profond. Le mille-feuille gagne la profondeur. Elle craqu&#232;le et se soul&#232;ve, sa peau, comme un tremblement de terre. Elle fait des crevasses. Elle se retourne. En tout cas &#231;a finit par le retourner. Par le tordre. Douleur comprise. Aux articulations, on voit bien les failles. &#199;a rougeoie. Une coul&#233;e de lave dans la nuit. &#199;a se fissure. C'est sa peau. Sa peau de Peau Rouge. Sa peau marqu&#233;e &#224; vif. Scarifi&#233;e. Qui crevasse. Sa peau &#224; ciel ouvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Petit&#8230; Tout petit il marchait pieds nus. Tout le temps. Dans la maison, dehors dans la cour. Dans les pr&#233;s, les champs. Sur la route. &lt;i&gt;The road&lt;/i&gt;. Il tra&#231;ait la route. En va-nu-pieds. Insensible &#224; tout ce qui roulait sous son cuir plantaire. Oui mais la peau&#8230; Elle aura fini par marcher du m&#234;me pas sa peau ? Elle aura trac&#233; sa route &#224; elle, la peau ? Tout un r&#233;seau. &lt;i&gt;Road is a road is a road is a road&lt;/i&gt;. En surface, en profondeur. Dans les articulations. Leurs creux. Dans le combat mythique de la Base et du Sommet ? Comme les villes &#224; gratte-ciels ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stoupak. C'est lui qui sait. Normal, avec son de m&#233;dicament ou de mat&#233;riel m&#233;dical. C'est lui qui a &#233;crit sur l'ordonnance ce qu'il faut. Ce qu'il faut faire. Parce que ce qu'il &#233;crit, Stoupak, ce qu'il griffonne, parce que c'est s&#251;rement illisible : il faut le faire. M&#234;me si on ne sait pas bien comment. Et le voil&#224; les pieds dans l'eau. Dans une solution violette chaude. &#199;a apaise. Chaque soir, Stoupak et sparadrap. Durant des jours, des semaines. Des mois et des mois peut-&#234;tre. Cette solution violette qui lui faisait des pieds bleus que n'auraient pas d&#233;daign&#233;s Yves Klein. Ou un m&#233;decin l&#233;giste ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'aime&#8230; J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage. &#187; Tu te souviens, cette chanson de Patrick Coutin ? Moi aussi je l'aime bien. Mais pas pour les m&#234;mes raisons. Moi, c'est le riff de guitare &#233;lectrique. Ou plut&#244;t son gr&#233;sillement. Son grain. Sa tonalit&#233; basse aussi. Le m&#234;me grain qu'on retrouve dans une chanson de My Bloody Valentine, et dans une de Lescop. Voil&#224;, c'est cette granulosit&#233; &#233;lectrique. Plut&#244;t basse. &#199;a, &#231;a le fait. Quand je l'entends, je crois que je vibre en m&#234;me temps. Je grince, je m'&#233;gr&#232;ne. Je graince quoi ! Je granule. Eh bien, tu sais quoi ? Toi aussi. Quand &#231;a m'arrive, &#231;a, eh bien toi aussi. De tout ton corps. C'est juste un peu plus lent. Parce qu'il y a la mati&#232;re, parce qu'il y a la chair &#224; traverser. &#192; remonter. Moi, c'est instantan&#233;. Toi par contre, &#231;a t'arrive avec un temps de retard. Mais quel temps ! C'est comme pour la lumi&#232;re, le soleil. Il faut du temps, mais quand c'est l&#224;&#8230; Sophie. T'avais du mal &#224; la regarder. Fallait toujours que tu esquisses un sourire mal r&#233;prim&#233;. C'est &#231;a la fascination. Pourtant vous aviez bien sympathis&#233;. Assez vite je crois. Mais chaque fois, ses grands yeux clairs. Ce n'&#233;tait pas fait pour m'aider &#231;a. La musique, de temps en temps, &#231;a va. Mais l&#224;&#8230; chaque jour, chaque fois&#8230; peut-&#234;tre m&#234;me &#224; chaque mot quand tu lui parlais&#8230; quand tu l'&#233;coutais ! Non ! J'aimais. Bien s&#251;r que j'aimais. Mais l&#224;&#8230; Non ! Je ne sais pas pourquoi mais j'imagine que c'&#233;tait comme Camus a pu aimer son personnage dans la sc&#232;ne du meurtre, sur la plage, sous le soleil. &#201;bloui, &#233;tourdi. La sc&#232;ne qu'a mis en musique The Cure. C'est bon &#231;a aussi, non ? En tout cas, moi&#8230; j'aime.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#18' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le jour. M&#234;me pas. Maman dit que tu ne voyais le jour. Que tu restais &#224; ton bureau toute la journ&#233;e. Toute la journ&#233;e, tu ne voyais pas le jour. Toute une journ&#233;e sans le jour. &#199;a fait toute une journ&#233;e dans la nuit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu voyais m&#234;m'pas l'jour. &#187; Parce que tu faisais tes devoirs pendant longtemps. Durant des heures. Parce que ce n'&#233;tait pas facile. Parce qu'il te fallait du temps. Parce que tu prenais le temps. Le temps pour comprendre la le&#231;on. Le temps pour faire l'exercice. Le temps pour regarder par la fen&#234;tre. Pour faire des signes aux autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu voyais m&#234;m'pas l'jour. &#187; Parce que papa prend le temps de t'aider. Le soir, apr&#232;s manger. Il est rentr&#233; tard. Fatigu&#233;. Il prend le temps de t'aider. Vous &#234;tes install&#233;s sur la table de salle &#224; manger. La t&#233;l&#233; parle. Papa lit ta le&#231;on, lit ce que tu as fait. Tu es fatigu&#233;. Papa te parle. Le film t'endort. Il a vu ce que tu n'as pas fait. Tu n'entends pas qu'on te parle. Il a faim maintenant. Et il voudrait bien aller se coucher. Il y a ces dr&#244;les de personnages. Et le cahier qu'ils prennent sur la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#8230; m&#234;m'pas l'jour. &#187; M&#234;me pas&#8230; c'est comme si l'image du jour, en n&#233;gatif (son absence), c'est toi qui la cr&#233;ais. Parce que le jour, bien s&#251;r qu'il est l&#224;. Il est m&#234;me toujours l&#224;, hein ! Mais c'est toi qui ne le voyais pas. Il &#233;tait pourtant sous ton nez. Mais pas fichu de le voir. Tu pouvais pas te lever et sortir avec les autres, non ? Au lieu de &#231;a, tu restais &#224; ton bureau, le nez dans les cahiers et les manuels. &#192; rien n'y comprendre si &#231;a se trouve. Et on voit o&#249; &#231;a m&#232;ne ! C'est toujours un peu comme &#231;a, non ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu voyais m&#234;m'pas l'jour. &#187; Maman, quand elle dit &#231;a, elle ajoute aussi : &#171; Mon pauv' petit&#8230; &#187; Pourquoi mon, en fait. Bien s&#251;r, tu restes son fils, tu lui appartiens donc comme naturellement, chair de sa chair. Mais moi, je vois autre chose. Ne serait-ce pas aussi une esp&#232;ce de m&#233;thode, un acte de nomination ? &#171; Mon pauv' petit &#187; vaudrait pour : &#171; Je te baptise pauv' petit. &#187; M&#234;me si tu ne voyais pas le jour. M&#234;me pas&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu voyais m&#234;m'pas l'jour. &#187; Trop occup&#233; &#224; observer la nuit. Par exemple, avec ce petit livre d'origami. Maman doit toujours l'avoir, quelque part dans sa biblioth&#232;que. C'est avec lui que tu as appris &#224; faire avec les grandes feuilles de dessin des cocottes g&#233;antes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne voyais pas le jour. Mais &#224; la place&#8230; des textes, des phrases, Un sac de billes, des mots, Thal&#232;s et Pythagore, des lettres et des chiffres, des traits, le Br&#233;sil de Mme Poirier (20/20), le Roi Soleil, des lignes, droites et courbes, des COD, des COI, irregular verbs, des tableaux, des sch&#233;mas, la pierre de rosette, rosa rosa rosam, des dessins, Snoopy, Ast&#233;rix, x =, des images, du d&#233;coupage, collage, et puis on gomme, on peint, on d&#233;borde&#8230; Et tu te souviens, le vase renvers&#233; sur le bureau de Mme Bouton, ses polycopi&#233;s &#224; l'alcool &#224; l'&#233;poque ? L'encre violette qui coulait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne le voyais pas, mais tu l'entendais peut-&#234;tre ? Tu sais, comme un f&#339;tus. &#192; un moment donn&#233;, sa vie commence &#224; croiser la n&#244;tre. Il finit par entendre, m&#234;me par bribes, m&#234;me &#233;touff&#233;s, la vie, le monde, qui seront bient&#244;t les siens. M&#234;me si sa vie &#224; lui est &#233;ternelle, il finit par les entendre. Et c'est s&#251;rement pour &#231;a qu'elle d&#233;cline. Il se laisse porter par les bruits, les sons. Un peu de musique peut-&#234;tre. Mais la vie, le monde, &#233;voqu&#233;e quand tout reste &#224; &#233;crire comme on dit, c'est quand m&#234;me un dr&#244;le de chant de sir&#232;nes, non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu voyais m&#234;m'pas l'jour. &#187; Mais tu entendais tout. L'aspirateur. La cuisine que maman pr&#233;pare. La t&#233;l&#233;. Ta s&#339;ur qui joue dans la chambre. Une tondeuse, quelque part. des voitures qui passent. Des passants qui parlent. Les copains qui jouent, dans le parc. &#8212; Allez, tu viens ? &#8212; Le t&#233;l&#233;phone. La sonnerie de t&#233;l&#233;phone des voisins. De la musique. La musique classique des&#8230; comment d&#233;j&#224;. La fille s'appelait Belinda. Son p&#232;re &#233;tait gallois. On entendait de la musique classique. Jusque tard dans la nuit. &#199;a te tenait en &#233;veil. Alors c'est peut-&#234;tre &#231;a que tu recherches, aujourd'hui, les nuits sans sommeil, dans un livre ou devant un film, ou dans tes pens&#233;es perdues ou tes r&#234;ves engloutis, un peu de musique ? D'un autre temps ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#19' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du sous-sol. Pas une cave, mais fa&#231;on garage. Parce que le pr&#233;au c'est du pur b&#233;ton. Du sol au plafond, tout est gris. M&#234;me les murs blancs, gagn&#233;s par les ombres. Le genre de garage o&#249; les man&#339;uvres pour sortir sont sans fin, &#224; cause des deux piliers trop rapproch&#233;s, pr&#234;ts &#224; bondir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les escaliers ? Qu'est-ce que &#231;a r&#233;sonne. &#199;a r&#233;sonne toujours. &#199;a crie et &#231;a claque m&#234;me, aux heures de pointe. Mais l&#224;, m&#234;me vide, m&#234;me quand il n'y a plus personne &#8212; l'&#233;t&#233;, ou la nuit, comme tu veux &#8212;, &#231;a r&#233;sonne. Tu te souviens les fois o&#249; tu te faufilais dans les cuves de vin ? Les belles cuves de papi Omer, avec leur cr&#233;pi rose et leurs petites portes en fonte qui grin&#231;aient. C'&#233;tait le noir complet. Et tu donnais de la voix. Tu t'&#233;gosillais. De la voix &#224; l'&#233;tat pur. C'est &#231;a que tu cherchais, &#224; te faire voix. Du moins son &#233;cho. Une voix basse, qui vibre grave. Vibratone ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une dalle. C'est une dalle la cour. Tu sais, ce vide au milieu des barres d'immeubles. Espace de b&#233;ton ou de goudron. Parfois vert. Et peut-&#234;tre m&#234;me une petite &#233;cole. J'arrive de Lisbonne. Il y en avait une attenante &#224; un parc. Tout autour, des immeubles. Sauf l&#224; o&#249; je logeais. Une rang&#233;e d'&#233;choppes avec son carr&#233; de verdure, et son citronnier. La dalle, c'&#233;tait l'&#233;cole, la cour, le parc. Eh bien la cour du coll&#232;ge, le grand escalier, la cour du lyc&#233;e, c'est une grande dalle de plaques de b&#233;ton au milieu des tours &#224; trois, quatre &#233;tages. C'est bizarre parce que, tout autour, c'est un quartier pavillonnaire &#8212; et le cimeti&#232;re. Il faut aller au coll&#232;ge ou au lyc&#233;e &#8212; il y avait aussi une &#233;cole &#8212; pour se retrouver en banlieue. Et les vieux pr&#233;fas, en retrait, derri&#232;re le terrain de sport et le gymnase. &#199;a sent la fin de zone. Des cabanes de chantier ? Comme l&#224; o&#249; bossait papa, &#224; la centrale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la rivi&#232;re&#8230; il y avait une rivi&#232;re. Non, je ne parle pas de la Loire. Mais l&#224;, au bord de la dalle, sous les grands arbres&#8230; comme un air de rivi&#232;re. De gros troncs, une lev&#233;e de terre, des creux et des bosses, les racines qui ressortent, le feuillage, le soleil pris dedans, le vent qui en sort. &#171; Allez, monte ! &#187; Et nous voil&#224; partis, avec je ne sais qui sur le dos (moi peut-&#234;tre), pour la travers&#233;e, d'un banc &#224; l'autre, d'un quai &#224; l'autre. &#171; Attention ! On va chavirer ! On va chavirer ! &#187; Non Sophie. Je m'&#233;tais raccroch&#233; &#224; une branche. Je n'avais pas chavir&#233;. Tu avais regagn&#233; le rivage. Je restais pendu au-dessus de l'eau. J'attendais que tu reviennes me prendre sur ton dos. J'attends toujours.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#20' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un chat. Par la fen&#234;tre rest&#233;e ouverte. On ne sait trop comment il est mont&#233;. Il va d'une pi&#232;ce &#224; l'autre du CDI. Sans bruit. Sauf lorsqu'il saute sur une table. Des petits coups feutr&#233;s. Quelques pas. Il sent quelque chose. Il l&#232;ve son museau dans le courant d'air. Et bient&#244;t il repartira comme il est parti. Par la fen&#234;tre. Et plus tard, au bout de la nuit, par le portillon, entre les barreaux. Non sans avoir d'abord chass&#233; sous les grands arbres, parce qu'il y a une foule de petits terriers que personne ne voit le jour. Non sans s'&#234;tre battu avec un autre chat. On entend feuler par la fen&#234;tre. L&#224;-bas, quelque part sous les arbres, au-del&#224;. On entend surtout craquer. Le bois du parquet, des tables, des &#233;tag&#232;res, puisque tu as mis du bois partout ? Mais qu'est-ce qui craque comme &#231;a dans une pi&#232;ce, trois ou quatre fois la nuit ? Qu'est-ce qui fait que la dilatation, le rel&#226;chement infinit&#233;simal de la mati&#232;re, finit par se briser ? Une voiture, de temps en temps, dans la rue. Peut-&#234;tre des voix de passants attard&#233;s. Les lueurs de la ville. Elles &#233;clairent le mobilier, les livres. Juste de quoi esquisser quelques profils. Juste de quoi &#233;voquer la profondeur de la salle, du coin lecture. Il y a cette lumi&#232;re bleue qui clignote. Toute la nuit, sur les tables vides. Et &#231;a sent bizarre. &#199;a vient de dehors. &#199;a passe par la fen&#234;tre. &#199;a envahit doucement les deux pi&#232;ces. Une fois on aurait pu entendre des pas dans le couloir et l'escalier. Quelqu'un qui tra&#238;nerait des pieds. Comme une fa&#231;on de marcher en glissant, avec de vieilles charentaises. Et dans l'escalier&#8230; Une vraie chambre d'&#233;chos. Tout est amplifi&#233;. Et en m&#234;me temps&#8230; tout comme insonoris&#233;. Comme si les sons s'effondraient sur eux-m&#234;mes. Il faut entendre quand passe le train de marchandises, le claquement lourd et r&#233;gulier des roues sur les rails, le long de la Loire. Il faut le comprendre. Car c'est toujours ce m&#234;me son qu'&#233;met cet escalier au fond. C'est toujours ce m&#234;me bruit de train, vaguement brouill&#233; le jour par les voix humaines. Cet escalier, comme une caverne. Une de ces grottes qu'on trouve en Inde, &#224; Marabar, dont Edward Morgan Forster a su dire comment, &#224; l'int&#233;rieur, &#171; le m&#234;me bruit monotone r&#233;pond et tremble le long des murs, montant et descendant jusqu'&#224; ce que la paroi l'absorbe &#187; ? C'est &#231;a&#8230; c'est s&#251;rement &#231;a qu'il voit, l'homme, au fond du livre ? C'est &#231;a qu'il montre dans son regard effar&#233; ? Quelque chose comme &#231;a&#8230; o&#249; &#171; les espoirs, les politesses, les &#233;ternuements, le craquement d'un soulier, tout produit le m&#234;me &#034;boum&#034; &#187; ? Et les grands soirs d'&#233;t&#233;, quand il n'y a pas un bruit, pas un brin d'air, et plus un chat pour longtemps, est-ce qu'on entend le fleuve couler ? Est-ce que le remugle de ses eaux vient habiter le lieu, par la fen&#234;tre oubli&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#21' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;ANAIS En lettres noires, invers&#233;es (t&#234;te en bas), manuscrites (en b&#226;ton, mal &#233;crites). Un noir de feutre pass&#233; &#224; force d'avoir &#233;t&#233; frott&#233; &#224;&#8230; Les lettres, les b&#226;tons tordus (elle a &#233;crit de la mauvaise main &#8212; la mauvaise main&#8230;), c'est plein de fines rayures. Comme le capot du bo&#238;tier de la cl&#233; USB sur lequel est inscrit le nom ray&#233;. Un petit capot en plastique rectangulaire, &#224; deux sommets oppos&#233;s &#224; angle droit, les deux autres arrondis. Et &#224; l'int&#233;rieur de ce rectangle, un autre, de m&#234;me forme. C'est l&#224; que se trouve le nom effac&#233;, dans ce rectangle plus petit, transparent, aur&#233;ol&#233; d'un liser&#233; translucide. &#192; travers, l&#224; (on touche &#224; rien, on bouge plus), l'esp&#232;ce de trap&#232;ze jaune p&#226;le (jaune paille, presque comme moi !) du bloc Post-it, et le coin (en haut &#224; gauche) du dossier vert (un vert clair, tension bleue) o&#249; dorment mes th&#232;mes, mes textes de&#8230; Et un soup&#231;on de la p&#226;te dor&#233;e (mais pas trop), lign&#233;e (comme du pin), du bureau. Juste un soup&#231;on. &#199;a fait un bel objectif &#231;a, non ? Tant pis si dans le cadre on a toujours en &#233;cran, informe, ray&#233;, effac&#233; (ou quasi). ANAIS&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re ce nom &#224; l'envers &#8212; dans le cadre transparent &#8212; il y a, droit devant, la nuque de Brice. Une nuque tendue, d&#233;charn&#233;e, dont ressortent les extr&#233;mit&#233;s des trap&#232;zes. Elle fait penser &#224; la nuque de ces poules qu'on appelle cou-nus. De part et d'autres de cet axe musculaire, rachitique, dans les creux du cr&#226;ne (tronqu&#233;), la bande de cheveux grisonnants, le pavillon des oreilles. Dessous, le haut du t-shirt gris chin&#233;, d&#233;lav&#233;. La bandouli&#232;re kaki du sac qu'il n'enl&#232;ve jamais. Il est devant son ordinateur dont on aper&#231;oit les coins, le cadre noir et l'&#233;cran blanc. Sur la droite, la page d&#233;file. En arri&#232;re-plan, trois rang&#233;es d'&#233;tag&#232;res &#224; montants m&#233;talliques jaunes (piqu&#233;s de trous noir), &#224; plateaux et fond blancs remplis de livres, de manuels, de dictionnaires, de dossiers noirs (3 au milieu, 6 en bas dont 2 s&#233;par&#233;s des autres par les dicos m&#233;dicaux, verts (le m&#234;me vert tendu de bleu, on en compte 6 autour de la t&#234;te de Brice), bleus (4 en haut, 2 au milieu) et rouges (7 en bas). Sur la tranche de chaque dossier, des fiches blanches, avec dessus le nom illisible des th&#232;mes, des sous-th&#232;mes, des illustrations en couleur (on ne reconna&#238;t rien). Et des vides, ici et l&#224;. &#192; gauche. ANAIS, sur le fond blanc (cass&#233;) du mur. Et dans le coin droit du cadre (&#224; gauche du S), la t&#234;te blanche de la petite lampe articul&#233;e (on devine son corps flexible noir). L'ampoule blanche, un peu sale, aur&#233;ol&#233;e d'ombre. Et un point noir sur le rebord int&#233;rieur. Une chiure ? &#192; droite. Vers la droite plut&#244;t, et avec plus de profondeur (adaptons donc notre objectif), les stries du store en contraste &#233;lev&#233; par le soleil. Les stries du store en ombres port&#233;es sur le mur adjacent &#224; la fen&#234;tre gr&#226;ce auxquelles on lit l'inclinaison du rayonnement solaire. En plein sur la bulle noire (fa&#231;on BD) dans laquelle on lit, en lettres manuscrites roses : &#171; Une id&#233;e ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On change de place. En face de Brice, cadre port&#233; sur la gauche, dans une plus grande profondeur de champ. Et si on changeait le sens du rectangle, en portrait au lieu du paysage ? Au premier plan, d'un c&#244;t&#233; le dossier d'un fauteuil (structure en bois brun, coussin beige), de l'autre le coin d'un casier (effac&#233; dans l'ombre) et l'arr&#234;te du mur (interrupteur, carr&#233; blanc) en face de laquelle se trouve, au second plan, l'arr&#234;te de l'autre mur (et la t&#234;te du portemanteau noir). Et au milieu, o&#249; l'on perd le point de fuite, le bureau de la secr&#233;taire. Bloc du caisson noir, par-dessus, tranche du plateau beige, rectangle noir de l'&#233;cran (de biais, parall&#233;logramme), empilement de sept bannettes bleues, transparentes, brillantes. Rectangle blanc d'une multiprise. Des fils pendent (deux noirs, un gris), dessinent de belles ellipses. Entre le noir de l'&#233;cran et le bleu des bannettes, la m&#234;me petite lampe blanche au corps flexible noir (profil de trois-quarts, plastique ondul&#233;). Au fond, mur blanc, demi-cercle bleu de l'horloge (cadran blanc, chiffres noirs illisibles), coin de fen&#234;tre en pav&#233;s de verre, bas de l'autre fen&#234;tre, (illumin&#233;e). Et, la t&#234;te dans l'&#233;cran, notre secr&#233;taire, son chignon, sa m&#232;che sur la nuque d&#233;gag&#233;e, bras et &#233;paules nus, p&#226;les, petit haut noir. Jambes blanches, crois&#233;es, mal recouvertes par une jupe &#224; volants beige. Les pieds sont coup&#233;s. On l'entend taper. Et au sol, vers moi, l'ombre port&#233;e du bloc noir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'onyx. Quand tu t'installes au bureau, il y a ces deux t&#234;tes de cheval. Deux serre-livres d'un blanc marbr&#233; laiteux, sur l'&#233;tag&#232;re, un peu translucide. La poign&#233;e de livres, Visa Junior bleu (pour la science ?), Snoopy (sur sa niche, allong&#233;), Fourberies de Scapin (Classiques Larousse). D'autres livres (oubli&#233;s). Le range-cassettes en bois du cours d'EMT. C'&#233;tait quoi les cassettes ? Pink Floyd, The Piper at the gate of dawn &#8212; la seule que tu poss&#232;des encore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a les lignes sinueuses noires sur le bureau marron. Les fiches de faune et de flore, collection Cousteau, sous l'&#233;tag&#232;re. Leurs boitiers bleu turquoise. Un pot &#224; crayons en m&#233;tal, rouge bordeaux, Creeks. Les crayons de papier, surmont&#233;s de personnages souples. Une petite balle imitant un ballon de basket, le mini panier accroch&#233; au mur. Des avions en papier. Des cocottes aussi, avec leurs points rouge, bleu, vert, jaune, orange, violet &#8212; et quand on d&#233;plie, derri&#232;re chaque couleur un petit mot, un gage parce que dire c'est faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La moquette grise. La tapisserie beige. Tu feuillettes un manuel. Un tabouret ou une chaise ? La table basse, derri&#232;re, brune. La porte-fen&#234;tre aussi, sur le mur lat&#233;ral. Les rideaux ajour&#233;s. Tu griffonnes dans le coin de la pi&#232;ce. La butte de terre, le terrain vague, le parc &#8212; avec le temps. Le canap&#233; d'angle &#8212; celui de la v&#233;randa, &#233;ventr&#233;, pour les chiens. Il y avait une plante verte, genre roseau, quelque part. Et toi qui dessines. Et la mappemonde&#8230; ! avec l'U.R.S.S., la Yougoslavie, la Tch&#233;coslovaquie &#8212; mais l'&#233;clatement c'est pour bient&#244;t ! Une boule en plastique qui &#233;tait aussi une lampe. &#199;a ne brille pas fort, mais tu peux &#233;clairer le monde de l'int&#233;rieur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les tiroirs&#8230; plus rien. C'est bien rang&#233;. Mais quoi ? Rien. Bien s&#251;r, des cahiers, des classeurs, des manuels, des feuilles Canson, millim&#233;tr&#233;es, double, des feuilles volantes et des crayons de couleur&#8230; toutes choses que tu retrouves aujourd'hui dans les casiers de Loulou, en vrac&#8230; et que tu trouvais d&#233;j&#224; dans le bureau pupitre de tonton Domi &#8212; de vraies plumes et un plumier &#224; sec en plus, des buvards bleus d&#233;chir&#233;s, son cahier de brouillon remplis de sch&#233;mas et de chiffres, et de ratures, le Bled aussi, et l'album d'images autocollantes Panini, et le casier au fond, et les petits tiroirs, quoi dedans ? &#8212; Rien. &#8212; Mais si, c'est juste que tu ne te souviens plus. &#8212; De rien. &#8212; Moi je me souviens, moi je sais. &#8212; Quoi ? &#8212; Tout ! &#8212; Tout quoi ? &#8212; Tout ce qu'il faut&#8230; comme dans l'armoire d'enfance de Walter Benjamin, dans ces tiroirs, au fond de ce bureau (qu'il fallait ouvrir avec une petite clef b&#233;narde, et &#231;a grin&#231;ait), une chose&#8230; c'est quand &#171; la forme et le contenu, l'enveloppe et l'envelopp&#233;, le bagage et la pochette ne sont qu'une seule et m&#234;me chose &#187;. &#8212; Ah mais &#231;a, c'&#233;tait plut&#244;t dans l'armoire &#224; c&#244;t&#233; o&#249; je me faufilais, au milieu des v&#234;tements, dans le noir&#8230; Mais dans mes tiroirs &#224; moi&#8230; ? &#8212; Rien. Du rangement. Une op&#233;ration aussi minutieuse que le plan de la maison qu'on t'a demand&#233;. Et qui t'a valu une punition parce qu'on pensait que tu t'&#233;tais fait aider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans la chambre, sous le coussin, le clavier de l'Amstrad cpc 6128 reconstitu&#233; sur une feuille de papier calque &#8212; en phase avec le Velux et son carr&#233; d'&#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n &#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;G&#233;oportail. &#8212; &#192; une trentaine de kilom&#232;tres d'altitude, il faut d'abord l'avoir vu de pr&#232;s pour deviner qu'il s'agit d'un pixel gris surmont&#233; d'un fin accent blanc, dans un patchwork de zones allant du gris clair (quelques taches beige) au vert fonc&#233; (presque noir). Le contraste est parfois violent. 47&#176;24'10.38'' N et 2&#176;55'25.41''E, l'&#233;l&#233;vation est de 156 m. Du nord au sud, Belleville-sur-Loire, La Celle-sur-Loire, L&#233;r&#233;, Alligny-Cosne, Savigny-en-Sancerre, Boulleret, Donzy, Sury-en-Vaux, Sancerre, Tracy-sur-Loire, Cr&#233;zancy-en-Sancerre, se dispersent de part et d'autre de la faille du fleuve. En plein &#233;cran apparaissent Saint-V&#233;rain, Sury-&#232;s-Bois, Myennes, Saint-Loup, Saint-P&#232;re, Subligny, Sainte-Gemmes-en-Sancerrois, Bannay, Pougny, Saint-Martin-sur-Nohain, Menetou-R&#226;tel, Verdigny, Saint-Quentin-sur-Nohain, Saint-Laurent-l'Abbaye, Suilly-la-Tour, Sens-Beaujeu. &#8212; &#192; une vingtaine de kilom&#232;tres d'altitude, le rectangle gris se pr&#233;cise, dans le r&#233;seau urbain d'un gris un peu plus clair. Les figures g&#233;om&#233;triques beiges, et m&#234;me ch&#226;tain, se d&#233;fendent un peu mieux. &#8212; &#192; pr&#232;s de dix kilom&#232;tres d'altitude, la ville s'&#233;tend sur presque tout l'&#233;cran de bas en haut (selon le sens des eaux du fleuve). &#192; sa droite, des figures beiges et brunes. &#192; gauche, les figures bien plus vertes. Le lit du fleuve s'&#233;largit. Restent Boulleret, Saint-P&#232;re et Bannay. &#8212; &#192; 4.96 km d'altitude, l'&#233;l&#233;vation est de 161 m, 47&#176;24'09.04'' N et 2&#176;55'25.99'' E. La petite main du logiciel tient dans l'enceinte de la cit&#233; scolaire. Sont apparus Les Fouchards, Pommeret, Bussy, Moulin-l'&#201;v&#234;que. Le flanc est de Cosne est transperc&#233;, jusqu'en son c&#339;ur pratiquement, par une langue de bocage resserr&#233;e tr&#232;s verte. &#8212; &#192; un kilom&#232;tre pile, on distingue bien les barres des b&#226;timents, autour du stade et d'un carr&#233; de verdure. Au sud, le rectangle gris du gymnase, et une poign&#233;e de peupliers, &#224; droite, dont on aper&#231;oit surtout les longues ombres. Au nord, une longue barre gris clair et blanc de salles de cours, la cour beige, ombrag&#233;e. Nord-ouest, la barre grise du coll&#232;ge (prolong&#233;e d'une nouvelle structure bleue), et le parking en dessous (l'ancienne cour arbor&#233;e, les vieux pr&#233;fas). &#192; l'est, la tr&#232;s longue barre du lyc&#233;e, ponctu&#233;e au sud d'un grand et beau feuillage. Et sur un plan urbain, le coll&#232;ge se situe dans le coin d'un dr&#244;le de triangle dessin&#233;, &#224; l'ouest par la droite verticale d'une double voie, coup&#233;e au nord par une route orient&#233;e sud-est (coup&#233;e aussi par l'arc brun de la voie de chemin de fer). Dans l'angle des deux grandes barres, le nouveau passage : la structure, tr&#232;s blanche, que tu n'as pas connue. &#8212; 47&#176;24'08.60'' N et 2&#176;55'25.34'' E, &#233;l&#233;vation de 160 m, images satellite du 11/9/2015.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#244;t&#233; lyc&#233;e. Un grand et vague parking, au pied d'un long et haut immeuble. Comme un chemin, le long d'un mur. Un d&#233;dale v&#233;g&#233;tal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du gymnase. De l'espace, c'est le stade et le carr&#233; de verdure, la pouss&#233;e de l'interminable barre du lyc&#233;e. De l'air, les grands arbres, les autres b&#226;timents &#224; travers, le chemin arbor&#233; (entre le stade et le carr&#233; vert). Du vide, parce que rien au milieu des couloirs du stade. Rien, sinon quelques lignes de couleur sur le sol noir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Du portail &#8212; c'est la petite porte, c'est l&#224; que maman te d&#233;posait. &#8212; La cl&#244;ture barreaud&#233;e, la fa&#231;ade du coll&#232;ge sur la gauche, murs blancs et grandes fen&#234;tres, en face et sur toute la droite, la cour, les tilleuls, et dans la profondeur, les grands arbres &#8212; et le bruit, la rumeur de la grande cour derri&#232;re la fa&#231;ade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du CDI. Par la fen&#234;tre, c'est la cour (la dalle grise) et le grand escalier (coup&#233;). Le store est bien trop bas. Et on n'y voit pas fort.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#24' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;1982 &#8212; Il y a ce monticule de terre quand tu arrives. Une sacr&#233;e montagne. Quand tu gagnes le sommet, le temps de regarder derri&#232;re pour v&#233;rifier que tu vas &#234;tre le premier, il y en a toujours un qui surgit avant, de la face invisible. En bas, de grosses canalisations en b&#233;ton. Le Monde des Buses. On monte dessus, on passe dessous, on se faufile &#224; l'int&#233;rieur et alors c'est la nuit, &#231;a crie, &#231;a bourdonne. De l'autre c&#244;t&#233; de la route, le profil de la R12 break (bleu ciel) de papa, la haie, l'all&#233;e et la maison, petit pavillon de cit&#233; isol&#233; des autres par un chemin de gros cailloux &#224; gauche (vers le c&#339;ur de la cit&#233;) et &#224; droite par un chemin blanc (qui m&#232;ne jusqu'au canal). Une chute sur le dos te vaudra des jours d'immobilisation dans ton lit. Plus d'&#233;cole. Le coll&#232;ge, identique &#224; ce qu'on en sait aujourd'hui, ne peut pas exister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coll&#232;ge, tu le d&#233;couvres trois ans apr&#232;s. Par la petite porte puisque maman t'a emmen&#233;. C'est cette longue rang&#233;e de barreaux autour du b&#226;timent et de la cour. On se gare devant. C'est le portail, la fa&#231;ade du coll&#232;ge &#224; gauche, l'espace de la cour &#224; gauche, les tilleuls, les pr&#233;fas, les grands arbres droit devant. Et bient&#244;t le pr&#233;au noir de monde, et la grande cour grise, vide, le grand escalier &#8212; et peut-&#234;tre les barres de b&#226;timents du lyc&#233;e, qui ne peut pas exister. Quand tu rentres, le bus passes devant la maison, la R12 dans l'all&#233;e du garage et la R30 sur le trottoir. Tu remontes la rue. Le Monde des Buses et sa montagne imprenable ont laiss&#233; place &#224; un terrain vague. Et avec les cailloux dans l'all&#233;e, cinq museaux &#224; la porte-fen&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand tu pars trois ans plus tard (pour un retour au pays), tu reviens en bus, laissant le coll&#232;ge c&#244;t&#233; lyc&#233;e, un jour de juin o&#249; il fait chaud sur la dalle de goudron au pied du grand immeuble, au pic du soleil. Le grand d&#233;part a lieu quelques jours apr&#232;s. La R30 est pleine &#224; craquer, dans le coffre, sur la plage arri&#232;re, sur la galerie, et m&#234;me dans la maison vide et dans le jardin (les deux chiens enterr&#233;s). Ton dernier regard c'&#233;tait sur quoi ? La maison aux volets clos ou le parc vert, ses jeunes arbres, sa grande all&#233;e blanche ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, la cour des tilleuls et des pr&#233;fas n'existe plus. C'est une dalle de goudron pour voitures d'un c&#244;t&#233; et bus de l'autre. &#199;a se voit bien sur G&#233;oportail. Le b&#226;timent du coll&#232;ge s'est dot&#233; d'une sorte d'avant-toit bleu qui agrandit s&#251;rement le pr&#233;au (&#224; moins qu'il ait &#233;t&#233; remplac&#233; par de nouveaux bureaux ou de nouvelles salles), et, reliant les deux barres immobili&#232;res du lyc&#233;e, cette structure de bois et de toile blanche. Tout &#231;a n'existe pas pour toi. &#8212; Et encore moins pour lui. &#8212; A Belleville, les arbres du parc ont bien grandi. Il est m&#234;me bien ombrag&#233;. Et il y a un petit &#233;difice &#224; l'entr&#233;e, devant la maison. Contrairement aux autres &#224; c&#244;t&#233;, aucune voiture n'est gar&#233;e devant. Et dans le jardin, &#231;a a pouss&#233;. &#199;a a m&#234;me l'air envahi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et demain ? Et plus tard ? Quand on sera encore une fois, une derni&#232;re fois, partis ? Dans le parc, au milieu de la cit&#233;, on aura construit un Carrefour Market. Pas besoin de parking, la cit&#233; elle-m&#234;me en &#233;tait d&#233;j&#224; un en puissance. Mais en fait, le supermarch&#233; on l'aura plac&#233; en bas de la cit&#233;, &#224; la place du camping et de la grande ferme de&#8230; comment il s'appelait d&#233;j&#224; ? Et dans le parc, un petit Centre culturel, un P&#244;le nature ou une Maison de&#8230; de quoi, Belleville c'est juste connu pour sa centrale. &#8212; Eh bien une Maison de l'&#233;nergie ! &#8212; Une Cr&#232;che vaudrait mieux, surtout au c&#339;ur d'une cit&#233; dortoir. Mais non. Quand on sera tous partis, il ne se passera rien. Le parc sera devenu un bois. La maison sera toujours l&#224;, vide, gagn&#233;e par le jardin disparu sous la v&#233;g&#233;tation. Comme &#224; peu pr&#232;s tout dans la cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#25' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;O&#249;. O&#249; il est maintenant. Il est pass&#233; de l'autre c&#244;t&#233;. Il est devant le type effar&#233;. Il cherche d&#233;j&#224; une issue dans le Block. C'est comme l'agent Cooper &#224; la fin de &lt;i&gt;Twin Peaks&lt;/i&gt;fi. Il est entr&#233; dans le cercle et a disparu derri&#232;re les rideaux rouges. Et maintenant il cherche une issue dans la chambre rouge. Depuis plus de trente ans. Et toi aussi au fond. Pourquoi t'es parti &#224; sa recherche. Tu crois vraiment que c'est une bonne id&#233;e. Mais tu cherches peut-&#234;tre une issue. Pour toi ou pour lui. Pour lui non. Et si tu la trouves. Comment lui il va la retrouver. Et tu crois pas que m&#234;me si tu la retrouves c'est un pi&#232;ge. Tu t'es jamais dit que tu pouvais &#234;tre Jack &#224; la poursuite de son fils dans le labyrinthe de Shining. Et pourquoi tu restes plant&#233; l&#224;. Qu'est-ce que t'attends pour y retourner. Tu sais plus comment retourner ta figure. Tu sais m&#234;me pas quelle figure c'est. Et si y en n'avait pas. Si c'&#233;tait toujours la m&#234;me que tu retournais en boucle. &#8212; Comme Sisyphe. &#8212; Non disons plut&#244;t un bousier. &#8212; Et lui alors. &#8212; Eh bien c'est le rocher. C'est la bouse. C'est la masse la mati&#232;re le machin qu'on tripote et qu'on retourne sans cesse. Mais ce serait pas justement ce regard pour toi. Tu crois que je t'ai pas vu lorgner dessus d&#232;s le d&#233;but. Tu crois que je vois pas que tu cherches la direction qu'il te montre ce regard. Et tu crois pas que tu devrais l'oublier. Et regarder un plus autour. &#8212; C'est ce que je fais mais si je regarde &#224; c&#244;t&#233; alors on n'y verra plus rien. &#8212; Mais tu crois pas que c'est &#224; cause de ce genre de raisonnement qu'il est parti. Pourquoi il est parti. Pourquoi il est coinc&#233; dans ce block que m&#234;me ce pauvre type m&#233;dus&#233; par son propre regard a fini par oublier. T'as pas imagin&#233; que c'&#233;tait &#224; cause de toi. &#8212; M&#234;me si j'arrive bien apr&#232;s lui. &#8212; T'as pas imagin&#233; que c'&#233;tait pour toi. Pour que t'arrives justement. Tu t'es jamais dit tout &#231;a. &#8212; Ben et toi. &#8212; Moi. Mais moi moi quelle id&#233;e. Non mais moi moi c'est rien non. Moi disons que je reste dans l'ombre. &#8212; Comme le photographe du type. &#8212; Pourquoi pas. Non l'important dans l'histoire c'est plut&#244;t toi. Et lui aussi ? Qu'est-ce que t'en penses. &#8212; Moi. &#8212; D'autant que vous vous ressemblez quand m&#234;me beaucoup non. &#8212; Et comment tu peux le savoir puisque personne ne la revu depuis tout ce temps. Et puis t'arrives apr&#232;s moi. &#8212; Oui peut-&#234;tre mais aurais-tu oubli&#233; que j'arrive du Block. &#8212; Du Block. T'as trouv&#233; l'issue. &#8212; Non j'ai crois&#233; quelqu'un et j'ai demand&#233; O&#249;. Et il m'a r&#233;pondu un peu bizarrement en me retournant la question par Maintenant. Et alors c'est &#224; ce moment-l&#224; que je suis arriv&#233;. &#8212; Oh mais ce n'est pas la m&#234;me que moi. &#8212; Parce que tu as trouv&#233; une issue. &#8212; Peut-&#234;tre. Qui sait &#8212; Menteur t'as vu comme tu me regardes. Tu veux que je te tende un miroir. &#8212; Le type de la photo. &#8212; Qui sait. Bref o&#249; j'en &#233;tais. Ah oui que je ne sais plus trop quand je suis arriv&#233; l&#224; mais en tout cas je suis l&#224; et si je trouves que vous vous ressemblez c'est peut-&#234;tre &#224; cause de toutes ces questions que je me suis pos&#233;e dans le Block. Tu veux savoir quoi. Je te dis tout en vrac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; je vais maintenant. Pourquoi est-ce qu'il me regarde comme &#231;a lui. Pourquoi on l'a photographi&#233;. Comment est-il arriv&#233; l&#224;. Et s'il s'en &#233;tait sorti. Est-ce que je vais l'en sortir. Est-ce que je vais m'en sortir. &#199;a s'appelle un transfert. M&#234;me &#224; travers une image. M&#234;me &#224; travers un livre. Pourquoi je ne referme pas le livre. Pourquoi j'ai pris ce livre et pourquoi je l'ai ouvert. Et qu'est-ce qu'elle fait Sophie. Pourquoi son visage s'efface. Pourquoi pas son nom en m&#234;me temps. C'est lui maintenant son visage &#224; elle. Pourquoi on n'est pas ensemble. Pourquoi papa et maman ont d&#233;cid&#233; de rentrer au pays. Comment &#231;a se fait qu'il reste sombre ce CDI. Pourquoi il est tout en bois. Je veux y voir la biblioth&#232;que du ch&#226;teau de Cheverny qu'on est all&#233; visiter un jour avec Mme Poirier. Pourquoi la main de Sophie sur mon genou. Pourquoi au moment de la photo de classe. C'&#233;tait quoi ce blouson que je portais. Et ces ourlets au bas de mon pantalon. Ma s&#339;ur ne m'a pas dit que c'&#233;tait moche. Pourquoi je d&#233;testais quand maman me demandait si j'aimais ce blouson, ce pantalon, ce pull, etc. Comment lui dire que je n'aime pas quand elle me demande. Et que je n'aime pas cette chemise, ce t-shirt, ce slip et ces chaussettes. Et pas non plus quand elle pleure. Comment lui dire que papi Omer me manque aussi. Est-ce que j'ai dit au revoir &#224; Sophie. Est-ce que je lui ai dit adieu. Est-ce que je lui ai dit je t'aime. Est-ce que je le lui ai &#233;crit. Est-ce que je le lui ai cri&#233;. Pourquoi il ne crie pas le type sur la photo. Est-ce qu'il a pleur&#233; dans un recoin du Block. Combien de fois. Combien. Et papa il a pleur&#233; aussi. C'est &#224; cause de papi Omer qu'il a d&#233;cid&#233; de partir. C'est &#224; cause de la m&#232;re de papi aussi. Est-ce qu'ils savaient l'un et l'autre qu'ils &#233;taient dans le m&#234;me h&#244;pital. Est-ce la m&#232;re ou le fils qui est parti en premier. Pourquoi je ne suis pas rest&#233; dans le m&#234;me coll&#232;ge. Pourquoi pas une ann&#233;e de plus. Pourquoi pas on n'est pas parti au moment d'entrer au lyc&#233;e. T'aurais &#233;t&#233; dans ma classe Sophie. On aurait &#233;t&#233; encore une fois sur la m&#234;me photo. Et main dans la main cette fois. Tu te souviens Elli et Jacno dans &lt;i&gt;Tout va sauter&lt;/i&gt;. &#171; Main dans la main on se prom&#232;ne les gens se moquent car &#231;a les g&#234;ne. &#187; Et le type de la photo il aurait voulu qu'on lui tende la main. Le photographe lui a-t-il serr&#233; la main. Il aurait pr&#233;f&#233;r&#233; serrer la main de ses proches. Savait-il que sa m&#232;re &#233;tait dans un autre Block. Dans un autre camp. Savait-il qu'elle n'est jamais descendue du train. Ni sa fille peut-&#234;tre. Pourquoi papa ne venait jamais avec moi maman et ma s&#339;ur faire des courses. Pourquoi il ne choisissait jamais son pantalon, sa chemise, ses chaussures. Il n'aime pas &#231;a non plus. Et pourquoi il fume autant. Combien il fume de cigarettes par jour. Combien de paquets. Combien &#231;a lui co&#251;te ses Gitanes ma&#239;s. Combien &#231;a a co&#251;t&#233; &#224; papi Omer ses Gauloises sans filtre. Combien en cigarettes. Combien en soins. Combien en chagrin. Pourquoi maman r&#233;p&#233;tait que c'&#233;tait son tour. Pourquoi me disait-elle que je ne voyais pas le jour. C'est vrai &#231;a pourquoi je restais autant &#224; mon bureau. Pourquoi je n'allais pas jouer plus souvent avec ma s&#339;ur. Ou retrouver les copains dans le parc. D'ailleurs les copains pourquoi on n'en parle pas assez. Les souvenirs s'effacent avec les visages. Pourquoi on n'a de lien avec personne. On a oubli&#233; combien on aura &#233;t&#233; heureux. O&#249; sont pass&#233;s les jeux. Les rires. Et les chiens. Sophie t'aurais pu conna&#238;tre mes chiens. T'aurais accept&#233; de venir &#224; la maison. On aurait jou&#233; avec ma s&#339;ur. Et je t'aurais montr&#233; avec les chiens. Je t'en ai peut-&#234;tre d&#233;j&#224; parl&#233;. Tu sais peut-&#234;tre que je jouais &#224; la penille avec eux. Tu sais ce que c'est qu'une penille. Tu sais qu'&#224; l'origine c'&#233;tait une sinse. Que les chiens mordaient dedans et je tirais le plus fort possible. Tu aurais pu voir comment ils secouaient cette sinse en lambeaux. Et comment ils grognaient et moi avec. Et je t'aurais montr&#233; l&#224; o&#249; je passais le plus clair de mon temps. Et j'aurais sorti la photo de classe o&#249; ta main flirte avec mon genou. Est-ce que tu as conserv&#233; cette photo. Est-ce que tu repenses &#224; cette &#233;poque. Est-ce que tu te souviens de moi. Est-ce que mon visage aussi s'efface. Pourquoi le visage du type ne s'efface pas lui. Pourquoi l'image du livre persiste. Pourquoi &#231;a perdure &#231;a. Tu sais que m&#234;me le visage de mon papi Omer je m'en souviens moins bien. Est-ce que ma s&#339;ur s'en souvient. Mais le rire de papi Omer si tu l'avais entendu. Je l'entendrai encore longtemps. J'aurais pu te montrer la photo o&#249; on le voit mort de rire avec les chiens si tu &#233;tais venue &#224; la maison. Est-ce qu'on lui a montr&#233; son portrait au type du Block. Et qu'est-ce qu'il veut me dire &#224; me regarder comme &#231;a. Et papa et maman si je leur avais montr&#233; la photo ils auraient dit quoi. Et qu'est-ce que je leur aurais r&#233;pondu. Rien. Et au type qu'est-ce que j'ai &#224; r&#233;pondre. Rien non plus. Ou peut-&#234;tre comme Louise Attaque &#171; j'ai sans doute voulu dire qu'on pouvait se diviser s'effacer en moiti&#233; chercher partout gratter les fonds les &#224;-c&#244;t&#233;s &#187;. &#8212; Ou le plan o&#249; on voit par-dessus l'&#233;paule de Karine Viard dans le film &lt;i&gt;Parlez-moi de vous&lt;/i&gt; la photo d'une petite fille assise par terre dans un coin bras crois&#233;s jambes allong&#233;es &#224; l'&#233;querre le long des murs pantalon bleu petit haut jaune. &#8212; Et toi Sophie si tu avais &#233;t&#233; l&#224; avec moi dans le CDI tu aurais dit quoi. C'&#233;tait toi quand j'ai ouvert le livre. Pourquoi je ne t'ai jamais &#233;crit. Et qu'est-ce que tu m'as r&#233;pondu. Ce que le type du Block dit avec ses yeux. Comme papi Omer &#224; papa et maman avant de partir. Pourquoi moi et ma s&#339;ur on n'est pas all&#233; le voir avec eux. Qu'est-ce qu'on leur a dit avant qu'on s'en aille d&#233;finitivement. Tu m'as r&#233;pondu je t'aime. Oui mais comment. C'&#233;tait quand. C'est &#233;crit o&#249;. Maintenant. Genre explosif. &#171; Je t'aime. &#8212; Moi non plus. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#26' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;COOP. C'est en noir sur fond blanc. Quatre grosses lettres claires, sobres, police sans serif type Arial ou Verdana. Un rectangle blanc, un cadre orange. &#192; moins que ce soit noir sur fond orange. Il y a beaucoup de orange. Sur le montant des portes ? Au-dessus ? Sur le mur ? Ou bien ce sont les lettres qui sont orange. Peu importe les combinaisons, l'essentiel c'est que &#231;a bouge. Comme les portes automatiques. On avance, &#231;a s'ouvre. On recule. On avance, &#231;a s'ouvre. On recule. On s'avance doucement. Tout doucement. &#199;a s'ouvre et&#8230; &#8212; Allez allez&#8230; Il y a trois caisses enregistreuses. Peut-&#234;tre quatre. Elles sont orange. Il y en a toujours une de vide. Un tourniquet m&#233;tallique &#233;tincelant, le rayon fruits et l&#233;gumes, et c'est partie de cache-cache avec ta s&#339;ur. Tu vas te glisser entre deux gondoles, ou dessous. Elle aussi. Et derri&#232;re le rideau de la cabine d'essayage. Et dans le man&#232;ge &#224; robes ! Chaque fois c'est pareil. La sup&#233;rette est une super aire de jeux. Et c'est &#231;a qui faisait &#171; que le temps ici ne s'&#233;coule pas, qu'il est un pr&#233;sent r&#233;p&#233;t&#233; maintes et maintes fois. Qu'il n'y a pas d'Histoire &#187;, dit Annie Ernaux. M&#234;me si &#224; la caisse, c'est long. La caissi&#232;re doit taper les chiffres noirs des &#233;tiquettes autocollantes oranges de chaque article &#8212; avec ces petites fissures qui emp&#234;chent de les d&#233;coller sans les d&#233;chirer ? Et si elle se trompe, il faut effectuer la soustraction avec le prix erron&#233; et reprendre l'addition avec les bons chiffres ? La caisse enregistreuse c'est juste une calculatrice ? Non, &#231;a fait aussi imprimante. Du rouleau blanc de la caisse, on repart avec un morceau. La liste des articles, la liste des prix. Des chiffres et des lettres. &#199;a calcule et &#231;a imprime. C'est inscrit et &#233;crit noir sur blanc. &#199;a s'enregistre. &#199;a s'ouvre, on recule. &#199;a s'ouvre&#8230; &#8212; Et ta pochette surprise ! Un grand cornet de papier rouge, bleu, jaune, vert, violet, ou orange ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les courses, on y allait avec la Dauphine de papi Omer. On n'avait rien fait comme trajet, on sortait tout juste du bois de Balzac, que j'&#233;tais d&#233;j&#224; allong&#233; sur la plage arri&#232;re, endormi. Quand je me r&#233;veille on est &#224; l'entr&#233;e de Jonzac, du c&#244;t&#233; de la gare et des abattoirs. C'est le cahot du passage &#224; niveau qui m'a r&#233;veill&#233; ? C'est le grondement du train ? Un jour on a eu un accident. Papi Omer a rat&#233; le virage, la voiture s'est couch&#233;e dans le foss&#233;. &#8212; T'&#233;tais muss&#233; sous le si&#232;ge ! Aucun souvenir. C'est maman qui raconte. Juste une cicatrice sous et sur la l&#232;vre inf&#233;rieure. Quelque chose l'aura perc&#233;e et sera entr&#233; dans la bouche ? &#192; un &#226;ge tendre o&#249; le langage enfin se solidifie et se d&#233;ploie, &#231;a devait &#234;tre assez impressionnant. D'ailleurs &#231;a a fait un petit trait blanc et dur, en forme de virgule, que je mordille encore. Et puis il y a les lumi&#232;res. Chaque fois qu'on partait &#224; Belleville. Plus de quatre cents kilom&#232;tres, pr&#232;s de six heures de route. Et quand tombe la nuit, qu'on aborde les grandes villes par une rocade, qu'on croit les surplomber depuis un pont, un &#233;changeur, virage un peu sec, et toutes ces lumi&#232;res orang&#233;es qu'on n'a pas vu venir qui se mettent &#224; tournoyer l&#224;-bas, et l&#224;-bas. Et plus loin. Et plus bas aussi. Est-ce que le ciel venait de tomber ? Est-ce qu'on roulait au milieu de la vo&#251;te c&#233;leste ? Et petit &#224; petit, j'ai fini par apprendre par c&#339;ur le nom de toutes les villes et tous villages du trajet. Semoussac, Semillac, Saint-Dizan-du-Bois, Nieul-le-Virouil, Saint-Hilaire-du-Bois, Jonzac, Meux, Saint-Cier-Champagne, Le Mancou (commune de Guimps), Barbezieux-Saint-Hilaire, La Couronne, Saint-Michel, Angoul&#234;me&#8230; et Ruffec, Gen&#231;ay, Civray, et Chauvigny en moiti&#233; route (avec un arr&#234;t en pleine for&#234;t dans une zone o&#249; les monticules de graviers et de cailloux servaient de terrain de jeux)&#8230; et d'autres noms oubli&#233;s, jusqu'&#224; Belleville et les lueurs de la centrale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(COOP. Cooper. Est-ce que c'est l'agent Cooper qui a pr&#233;par&#233; le terrain de la COOP ? Ou la COOP qui s'est d'abord manifest&#233;e &#224; travers l'agent Cooper ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Loulou, il y a quelques temps d&#233;j&#224; (&#224; peu pr&#232;s &#224; l'&#226;ge de mon accident) : &#171; Mais maman, y a des lettres sur les maisons ! &#187; On traversait Chevanceaux en voiture, sur la route des vacances avec ME et le Boubou (la C&#244;te d'Azur). C'&#233;tait quoi ses lettres &#224; lui ? C'&#233;tait quoi son mot, sa silhouette, ses couleurs ? Je conduisais, je n'ai rien vu. &#199;a dit quoi de nouveau sur le langage et sur le monde ? Je veux dire non seulement pour lui, Loulou, mais aussi pour moi. Parce que moi, l&#224;, je n'avais rien vu. Je n'ai pas vu ce que le petit Loulou venait de lire. Qu'est-ce que sa d&#233;couverte &#224; lui m'aurait appris de la place du langage dans le monde ? Si Matt Siber avait &#233;t&#233; l&#224;, avec Loulou, quel paysage de mots aurait-il dress&#233; ? Quels mouvements internes de la langue et du lieu aurais-je d&#233;couverts, comme autant de leviers possibles de la lecture naissante du Loulou ? Et de la lecture non simplement comme d&#233;chiffrement de lettres mais questionnement du monde ? Oui, c'est par l&#224; qu'on peut encore exp&#233;rimenter, dans le regard des autres tout &#233;tonn&#233;s des n&#339;uds du langage et du monde. Et y lire, de n&#339;ud en n&#339;ud, d'un regard &#224; l'autre, le premier &#233;tonnement sur lequel notre lecture stup&#233;faite s'appuie ? Et comprendre qu'il y a beaucoup &#224; lire dans ce qu'on voit sans y pr&#234;ter attention ? Tiens, par exemple, il n'y a pas si longtemps, en revenant de vacances avec ME (sans les petits), on s'est retrouv&#233;s sur des routes signalant un marquage au sol exp&#233;rimental. C'&#233;tait du c&#244;t&#233; de Rodez. En plus des traits et des lignes blancs qu'on conna&#238;t bien on apercevait r&#233;guli&#232;rement de petites lignes bleues, vertes ou jaunes le long de la berne. On passait enfin &#224; un niveau de lecture moins terre &#224; terre. Mais je ne sais plus la signification de ces lignes color&#233;es. Mais peut-&#234;tre ne prenaient-elles tout leur sens qu'au moment o&#249; tombe la nuit ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#27' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;27&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le pont. Suspendu au-dessus de la Loire. Encore quelques slaloms en ville, la nationale, le cimeti&#232;re sur la gauche, le pont de la voie ferr&#233;e, et on &#233;tait vraiment arriv&#233;s. Mais l'arriv&#233;e, &#231;a se fait d&#233;j&#224; avec le pont suspendu. Le massif d'ancrage, le c&#226;ble qui s'&#233;l&#232;ve, courbe, vers le sommet du pyl&#244;ne. Les arbres de part et d'autres. Les suspentes de plus en plus hautes. La masse, l'ombre du pyl&#244;ne. Et puis la nappe de sable, d'eau. Et mille et un boulons sur la structure m&#233;tallique du tablier. Les suspentes, qui rythment la travers&#233;e, la vision, de lignes noires. Le bruit du bus. Les vibrations, les cahots, le coup de frein. Non, pas des boulons, des rivets. Le chuintement des v&#233;hicules crois&#233;s. Le bruit des voix. Qu'est-ce qui se dit ? Et le grondement de l'eau, de l'eau partout ? Et puis la petite route le long du quai (elle va passer sous le pont). Des toits, des fa&#231;ades, la rang&#233;e d'arbres. Les autres derri&#232;re qui font les cons (on entend gueuler). Les c&#226;bles d'ancrage qui replongent, les suspentes qui disparaissent (le pyl&#244;ne d&#233;j&#224; loin derri&#232;re). Les massifs d'ancrage et la haie v&#233;g&#233;tale. Le rond-point pav&#233; et la grosse b&#226;tisse devant, son cr&#233;pi rouge. &#171; Oh ! pas bient&#244;t fini dans l'fond ? &#187; Apr&#232;s on file &#224; droite, on slalome. Rond-point, nationale, cimeti&#232;re Saint Agnan. Voie ferr&#233;e. Mais c'est d&#233;j&#224; une autre histoire. Comme le m&#233;tro apr&#232;s le train. Mais la gare, le r&#233;seau de galeries, ici, c'est le pont suspendu (auto-ancr&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#28' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le canal. Qu'il y aille en bus ou en voiture, le canal est cette ligne plus ou moins brillante (fonction du temps bien s&#251;r) qu'il a toujours en vue. Pas au d&#233;part. Il est pourtant l&#224;, &#224; gauche en sortant de la cit&#233;, au bout de la route apr&#232;s le bois, la ferme enclav&#233;e, la belle mare noire mouchet&#233;e de nombreuses petites poules d'eau. L&#224;, de l'autre c&#244;t&#233; de la route passag&#232;re, ton ocre clair. Un foss&#233; large et profond et une lev&#233;e de terre. Le canal se trouve, au-dessus de la route. Mais il redescend peu &#224; peu. Et la route revient &#224; son niveau &#224; l'entr&#233;e du prochain village, Sury-pr&#232;s-L&#233;r&#233;. Peut-&#234;tre avec l'&#233;cluse ? Mais alors il s'&#233;loigne. Et revient apr&#232;s le village. Et c'est comme &#231;a tout le temps. Un chass&#233;-crois&#233; s'engage entre notre route, redevenue grise &#224; L&#233;r&#233;, et la ligne argent&#233;e du canal qui s'&#233;loigne, se rapproche, nous colle m&#234;me, mais se cache derri&#232;re une haie d'arbres, s'&#233;loigne et revient pour nous passer dessous, aux Houards. On est de l'autre c&#244;t&#233; du canal. Jusqu'au Domaine-d'en-bas o&#249; on le recoupe pour l'abandonner aux Fouchards &#8212; direction le fleuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a qui &#224; c&#244;t&#233; de lui ? Herv&#233; ? Jean-Marie ? Fr&#233;d&#233;ric ? Muriel ? Fabien ? Sa s&#339;ur ? Quelqu'un d'autre ? Il parle de quoi ? Il parle ? Il doit bien parler un peu. Mais le canal. Il ne se passe pas un trajet en bus ou en voiture sans le suivre des yeux. D'ailleurs un jour il n'a fait que &#231;a. Il venait de s'embrouiller avec Fabien. Il venait de lui mettre une claque. On s'attroupe. Mais il ne fait pas le poids face &#224; l'autre qui le maintient fermement entre ses bras. Dans le bus c'&#233;tait chacun de son c&#244;t&#233;. Rien d'autre &#224; faire qu'&#224; se laisser porter par le grondement du bus et cette ligne argent&#233;e ponctu&#233;e de petits bateaux blancs et de trop rares p&#233;niches assoupies, la panse pleine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En route, le bus s'&#233;branle, s'&#233;broue, brome et carlingue m&#234;me, dans un boucan couvert peu &#224; peu par la rumeur qui monte &#224; la mesure des deux, trois ou quatre &#233;l&#232;ves &#224; chaque arr&#234;t. Il est parmi les premiers &#224; monter, au deuxi&#232;me ou troisi&#232;me arr&#234;t. Le gros de la troupe, c'est &#224; L&#233;r&#233;. Mais il y en a un, juste avant le pont &#233;changeur de la centrale, ou juste apr&#232;s, d'o&#249; il sort ? Il n'y a rien aux alentours, que des champs. M&#234;me pas un chemin de terre. Qu'est-ce qu'il fait l&#224;, sur la bande d'arr&#234;t d'urgence, sur le garde-fou ? (Bromer, tu connais pas ce mot Sophie ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; de la rive, le canal c'est la route du port de Vitrezay. Sur des kilom&#232;tres, en ligne droite, entre deux canaux. D'un c&#244;t&#233; des roseaux, du jonc, des bambous. De l'autre, le marais &#224; perte de vue. On voit bien la centrale du Blayais au fond, sa masse grise et son r&#233;seau de lignes entrecoup&#233; par une ferme au loin, une b&#226;tisse abandonn&#233;e, une haie d'arbres. Une voiture, qui oblige &#224; se rapprocher des eaux vertes, sombres, du canal. Au bout de la route, le virage &#224; angle droit. Un ou deux ponts aussi. Ou des passerelles. Des lattes en bois sur lesquelles ne passe qu'une seule voiture. L&#224; aussi &#231;a gronde. Et pas de murets. On a l'impression d'&#234;tre en suspension au-dessus de l'eau et de s'enfoncer dans une jungle de bambous. C'est la m&#234;me chose pour la route du port des Callonges. Il y a aussi la maison d'un vieil homme, aujourd'hui en ruines, orn&#233;e de centaines d'enjoliveurs &#233;tincelants. Pourquoi on s'y est-on arr&#234;t&#233; ? Et, au bout de la route un jour, tonton Pierrot a rat&#233; le virage. C'&#233;tait &#224; l'&#233;poque de sa traction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et au milieu, quoi ? Entre le canal lat&#233;ral &#224; la Loire et les canaux de l'estuaire de la Gironde, dans les marais ? &#171; Une route en parall&#232;le, avec le m&#234;me type de paysages, de couleurs bien travaill&#233;es, de belles nuances, un splendide bitume &#8212; qu'on n'empruntera pas &#187; (Olivier Cadiot, Histoire de la litt&#233;rature r&#233;cente). Un bitume si lisse, si noir, que le soleil s'y refl&#232;te, aveugle. La rivi&#232;re que tu remontais doucement. La rivi&#232;re qu'on ne voit pas s'&#233;couler, sauf au niveau du pont &#8212; deux gros blocs de pierre us&#233;s par les passages, mang&#233;s par mousses et lichens, et dont l'un a &#233;clat&#233;. La rivi&#232;re les jours d'&#233;t&#233;, &#224; l'ombre des fr&#234;nes et des peupliers. Les petits bancs de sable granuleux. Les libellules, les araign&#233;es d'eau et les t&#234;tards. Des coassements. La bourgne du p&#232;re Chapeau que t'ouvrais pour lib&#233;rer le menu fretin. (Une bourgne, tu sais pas non plus ce que c'est Sophie ?) Et le chien qui te suit. Le chien qui ram&#232;ne les pierres que tu lances au fond de l'eau &#8212; ca fait un dr&#244;le de bouillon limoneux. Le bout des oreilles en pointe cass&#233;es qui rebondissait. Et ses deux points orang&#233;s au-dessus ses billes noirs &#8212; on disait que c'&#233;tait des phares. Le chien noir de mamie Lulu. On l'appelait le N&#232;g'.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#29' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;29&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mimi. Silhouette &#233;lanc&#233;e, chevelure blonde fris&#233;e, toison brune, des seins p&#226;les, plats. Elle vient le chercher dans le lit de Mumu. Un petit lit, structure de particule de bois. Une table de chevet, un tiroir, du m&#234;me acabit. Le lit est fait au carr&#233;. La couverture bleue et le drap blanc qui le borde n'ont pas boug&#233;. Seule sa t&#234;te d&#233;passe. &#171; Mais non&#8230; &#8212; Ah si si, tu vas y aller, j'vais t'y mettre. &#187; Le lit d'&#224; c&#244;t&#233; est d&#233;fait. Et il y a cette esp&#232;ce de renfoncement obscur. D'autant plus que le store du vasistas est ferm&#233;. Elle le prend dans ses bras. &#171; Avec les chaussettes s'il faut. &#8212; Non, mais non&#8230; &#8212; Mais si&#8230; &#187; C'&#233;taient des chaussettes bien vertes, un ballon de foot pour motif. Espa&#241;a 82 ? Dans l'eau, elles sont devenues plus sombres. Il y avait beaucoup de mousse. C'&#233;taient ces petites billes de gel, dans le bocal au bout de la baignoire, qu'on jetait dans l'eau. Elles fondaient et lib&#233;raient leurs n&#233;buleuses de parfum bleu. &#171; Alors, on enl&#232;ve le reste ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La M&#232;re Carreau. Une vielle dame assez forte, poivre et sel permanent&#233;, tablier &#233;cossais. Elle tient l'&#233;picerie &#224; l'angle de la rue qui donne d'un c&#244;t&#233; sur la mairie et l'&#233;glise, de l'autre sur le canal, l'&#233;cluse. On y descend pour quelques courses d'appoint et pour bavarder un peu. Un peu. La pluie et le beau temps. D'untel, qui va comment, couci-cou&#231;a. Et d'un autre, pour un oui ou pour un non. Le soleil qui a rendez-vous avec la lune. Et on attend bien sagement, on &#233;coute en silence, sur le trottoir, devant l'entr&#233;e de l'&#233;picerie o&#249; pendent ces lani&#232;res souples, des lignes de couleur bleu, vert jaune, rouge, &#224; travers lesquelles on passe et repasse au fil du dialogue. Aujourd'hui l'&#233;picerie a laiss&#233; place &#224; un salon de coiffure. Est-ce que la patronne se tient aussi souvent dans l'embrasure de la porte que la M&#232;re Carreau ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand type dans son pot de yaourt. Il n'&#233;tait pas blond, il n'avait pas de chaussure noire, mais il y a de &#231;a. Un type sorti d'un film de Tati. Ou un personnage de cartoon. Il &#233;tait vraiment grand, et tr&#232;s maigre, &#233;chevel&#233;, clope au bec. Quand il descendait de voiture &#8212; une petite voiture sans permis, en forme de cube blanc, qu'on appelait un pot de yaourt &#8212; le toit lui arrivait au niveau du buste. Pourquoi s'est-il arr&#234;t&#233; &#224; la maison ? Il venait voir papa ? Il avait une t&#233;l&#233;, une radio, &#224; faire r&#233;parer ? Mais la plupart du temps il ne sortait pas de la voiture. Il ne faisait que passer. Et peut-&#234;tre repasse-t-il encore dans la rue, devant la maison. Lui aussi il aura vu comment le terrain vague, et son monticule de terre, s'est transform&#233; en parc. Tout contorsionn&#233; dans son pot de yaourt, le menton pos&#233; sur un genou plus haut que le volant, le cou moiti&#233; cass&#233;. On le reconnaissait &#224; cette esp&#232;ce de bruit de tracteur en mode acc&#233;l&#233;r&#233;, un peu aigu, p&#233;taradant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour se d&#233;placer, il utilise deux cannes dont l'extr&#233;mit&#233; a une forme de tr&#233;pied. Et deux esp&#232;ces de gros godillots noirs &#224; semelle compens&#233;e &#233;paisse. Chaque pas semble demander un effort &#233;norme. Une chaussure se soul&#232;ve doucement, en faisant trembler les cannes, et chute presque aussit&#244;t lourdement. Il lui faut bien cinq minutes pour effectuer les cinq m&#232;tres qui le s&#233;parent de son fauteuil roulant, dans la cuisine, en bout de table. L&#224;, tout le monde s'assoit autour de lui, et on les laisse seuls avec lui durant pr&#232;s d'heure pour la s&#233;ance de cat&#233;chisme. Les Saintes &#201;critures s'&#233;noncent alors dans un accent lourd, p&#226;teux. Chaque mot prononc&#233; semble mang&#233;, m&#226;ch&#233;. Comme si parler demandait le m&#234;me effort que marcher. Comme si la langue &#233;tait une entrave, un poids qui, &#224; force d'&#234;tre brass&#233;, finit par former une sorte d'&#233;cume aux commissures bord des l&#232;vres &#8212; d'o&#249; s'&#233;chappera un filet de bave. Heureusement, il y aussi des temps de lecture personnelle. Et m&#234;me, on dessine et on &#233;crit sur un cahier. En jetant un &#339;il de temps en temps &#224; l'horloge, tr&#244;nant sur le buffet aux portes sculpt&#233;es, reproduisant des sc&#232;nes de la vie paysanne d'antan. Un beau buffet de bois noir, tr&#232;s haut et massif. L'horloge au centre, sur un napperon blanc circulaire, ajour&#233;, enferm&#233;e sous une cloche de verre, tout en arabesques dor&#233;es dispos&#233;e &#224; la mani&#232;re de la pellicule de la Metro Goldwyn Meyer qu'on aper&#231;oit au d&#233;but de certains films am&#233;ricains (les westerns souvent) &#8212; avec au centre ce lion qui rugit, deux fois. Juste un coup d'&#339;il sur la trotteuse, et son cliquetis. Et dans la pi&#232;ce d'&#224; c&#244;t&#233;, le pinson frigotte.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#30' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;30&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sur le seuil. Le soleil par-dessus les peupliers &#8212; leur ombre ne tardera plus. Pas un nuage. Pas un brin d'air. Il y a des fourmis en file indienne. Elles serpentent entre les cailloux. Des petits cris venus du ciel. Des hirondelles tournent au-dessus la cour. Il y en a une qui d&#233;croche et dispara&#238;t dans la grange. &#199;a piaille. On voit le p&#232;re Fissou, en haut, passer avec sa faucille, dispara&#238;tre au coin du chai. Maman et mamie Lulu, assises sur le rebord de la fen&#234;tre de la cuisine, parlent. Tonton Ben, bras crois&#233;s, adoss&#233; &#224; la v&#233;randa. Il fume. Les volutes de fum&#233;e de sa Royal menthol le long de son bras. Un filet blanc bien droit sur quelques centim&#232;tres, qui vibre, oscille, s'amplifie et se disperse autour de son visage. &#171; Ah, v'l&#224; Dada. &#187; Mamie Dada, qui n'est plus qu'une ombre au moment o&#249; elle passe entre la grange et le hangar. Quelque chose crisse en haut. &#171; C'est quoi c'bruit mamie ? &#8212; Eh&#8230; l'p&#232;re Fissou qu'aiguise la faux sur la meule. Magn&#233;to&#8230; Magn&#233;to ! &#187; Il y a aussi une machine au loin. Toujours. Et quand il n'y en a pas on entend le bruit de fond de l'autoroute, tout l&#224;-bas &#8212; surtout la nuit. D'autres d'hirondelles tournent. De plus en plus. De plus en plus bas. Avec sa s&#339;ur, sur le rebord de la v&#233;randa, ils longent la paroi vitr&#233;e. Le portail en bas s'ouvre en grin&#231;ant et en raclant le sol, se referme en sifflant. Ils sautent par la fen&#234;tre entrouverte. &#171; Magn&#233;to ! &#8212; Vl'&#224; Dada ! &#187; Ils reviennent par la porte de la v&#233;randa, remontent sur le rebord en ciment, longent la paroi vitr&#233;e. Le chien, les quatre pattes en l'air, se tord comme un ver. Mamie Dada se penche et lui gratte le ventre. Le chien s'immobilise. Mais sa patte arri&#232;re se met &#224; trembler, sans rel&#226;che sous la main. &#171; Eh&#8230; va donc chercher la miche. &#187; Tonton Ben rentre. Les petits ressortent, remontent sur le rebord de la v&#233;randa, longent la paroi vitr&#233;e. Jusqu'au bout cette fois, jusqu'au mur. Tonton Ben revient avec la miche. &#171; Merci bien. Alors, comment i' va ? &#187; Ils ressortent par la porte de la v&#233;randa, se faufilent entre maman et mamie Lulu, filent par la fen&#234;tre dans la cuisine. La t&#233;l&#233; parle dans le vide. Il y a peut-&#234;tre des &#233;tourneaux cach&#233;s tout en bas dans les peupliers. Il suffirait d'un battement de mains pour les voir former un nuage noir et couvrir le ciel. &#171; Oh&#8230; l&#224;, c'est signe que l'temps est pet&#233;. &#187; Mais non, pour l'instant, les arbres discutent, et les petits r&#233;apparaissent en haut au coin du chai, en criant. Les hirondelles disparaissent une &#224; une. Tonton Ben se gratte l'&#233;chine sur un montant de la v&#233;randa. La cendre au bout de la cigarette, pr&#234;te &#224; tomber. Le p&#232;re Fissou remonte avec une faux. Gliss&#233; sous sa casquette, un mouchoir &#224; carreaux lui prot&#232;ge la nuque. &#171; Magn&#233;to ! &#187; Le chien court comme un fou dans la cour. Les petits essaient de l'attraper. Mamie Dada parle encore toute seule. Le t&#233;l&#233;phone pourrait sonner, on n'irait pas d&#233;crocher. Il n'y a plus d'hirondelles. Mais on les entend bien, quelque part l&#224;-haut, derri&#232;re le chai. Elles se seront mass&#233;es sur les fils &#233;lectriques, comme des notes sur les lignes de la port&#233;e qu'elles interpr&#232;tent &#8212; musique concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#31' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;31&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Aux Eyzies. Il y a ce squelette rouge dans le mus&#233;e national de la pr&#233;histoire. Tout petit. Recroquevill&#233;. Incomplet et le cr&#226;ne &#233;clat&#233;. Mais rouge, ou rouille plut&#244;t. Sans doute un enfant repli&#233; sur lui-m&#234;me. Mais non. On lit sur le cartel : &#171; D&#233;couverte en 1934 par R. Blanchard, la s&#233;pulture de Saint-Germain-La-Rivi&#232;re abritait le squelette compl&#232;tement enduit d'ocre d'une femme d'une trentaine d'ann&#233;es richement par&#233;e. &#187; Il se trouve dans un caisson de verre, sur une plaque carr&#233;e grise. La lumi&#232;re est faible &#8212; il ne faudrait pas l'&#233;blouir et le r&#233;veiller. Mais suffisante pour bien apercevoir la posture. Comment les jambes et les bras sont fortement fl&#233;chis. Comment le cr&#226;ne est fragment&#233;, trou&#233;. Et cette dr&#244;le de couleur ocre, terreux et ferreux. C'est une femme. C'est &#233;crit. Mais on voit un enfant. Et ce repli sur soi, on pense &#224; un f&#339;tus. Et on se dit qu'ils avaient tout compris. La mort, un retour &#224; la vie ? &#199;a fait r&#234;ver. En tout cas l'id&#233;e lui pla&#238;t. Est-ce que &#231;a lui aurait plu aussi &#224; elle cette id&#233;e ? Elle qu'on a d&#233;terr&#233;e, qu'on a nettoy&#233;e, reconstitu&#233;e, abrit&#233;e, s&#251;rement prot&#233;g&#233;e de l'air aussi &#8212; il faut faire le vide dans le caisson &#8212;, &#233;clair&#233;e juste ce qu'il faut &#8212; mais pas trop, on la g&#234;nerait dans son r&#234;ve. Encore un peu, et on finira par reconstituer son visage, avec les moyens d'aujourd'hui. Juste un petit brin d'ADN pass&#233; dans une machine &#224; d&#233;crypter les g&#232;nes, et voil&#224; la silhouette et le visage de cette femme &#224; diff&#233;rents &#226;ges de sa vie, m&#234;me ceux qu'elle n'a pas pu vivre, sur la tablette autour du cou &#8212; &#231;a vibrerait quand on s'approcherait du caisson vitr&#233;. Bref ! Est-ce qu'elle aurait cru &#224; la vie apr&#232;s la mort ? Il para&#238;t qu'&#224; son &#233;poque la fronti&#232;re entre le monde des vivants et celui des morts n'existait pas vraiment. Pas plus que celle entre l'homme et l'animal. Donc non, elle n'aurait pas cru, ni m&#234;me imagin&#233;, cette id&#233;e. Vivre et mourir, alors, comme les deux rives du fleuve &#224; descendre, dans je ne sais quel paysage de vides escarp&#233;s. Rien avoir avec la mort apr&#232;s la vie. Cette mort qu'on voudrait encore vie, m&#234;me sous une autre forme, m&#234;me sous une forme vide &#8212; un nuage ? Et qui r&#233;duit la mort au seul &#233;v&#233;nement de mourir. Un mauvais moment &#224; passer, vite oubli&#233;. Mais les id&#233;es d'aujourd'hui vont aussi dans l'autre sens. Mauvignier &#233;crit, dans Ce que j'appelle oubli, &#171; n'y compte pas trop, parce que personne ne compte vraiment, ne compte pas, sur personne ni pour personne car &#224; la fin tout dort dans l'oubli et ce n'est pas plus mal. &#187; Mais alors est-ce que c'est rouge l'oubli ? Est-ce que c'est rouille ? Ou au contraire dans des tons verd&#226;tres ? Et est-ce que &#231;a se tient repli&#233;, lov&#233; ? Comme il le fait lui aussi avant de s'endormir. Moins maintenant. C'est surtout sur le ventre qu'il dort. Mais quand m&#234;me, quand le sommeil ne vient pas, que l'angoisse monte et qu'il doit allumer la lumi&#232;re &#8212; douce, heureusement, gr&#226;ce au simulateur d'aube. Quand, d&#233;cid&#233;ment, &#231;a-va-pas, il prend cette position de repli. Il s'accroche m&#234;me &#224; la couverture. Et parfois il pleure. Comme une madeleine. Il &#233;touffe ses cris dans l'oreiller. Qui finit par crever fort. Si fort qu'il se r&#233;veille en sursaut. En nage. Dans les vapes. Il fait nuit noire. Il allume le simulateur et va pisser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; toi aussi, Sophie, &#231;a a bien d&#251; t'arriver ? Tu m'en aurais parl&#233; si t'&#233;tais venue &#224; la maison ? Comme il t'en aurait peut-&#234;tre parl&#233; le premier ? Parce que &#231;a a bien d&#251; arriver, &#231;a, &#224; papi Omer dans sa chambre d'h&#244;pital ? Et &#224; mamie Lulu seule, vide, dans son lit ? Et peut-&#234;tre aujourd'hui encore ? Parce que c'est bient&#244;t son tour maintenant. Comme &#231;a a &#233;t&#233; le tour de l'homme du livre. D&#233;j&#224;, son regard sur la photo, &#231;a semble &#233;crit. Comment est-il mort ? Dans quelle position se trouve-t-il aujourd'hui ? On ne pense pas assez aux postures des morts. Est-ce qu'elles changent avec le temps ? Et c'est d&#251; &#224; quoi ces mouvements ? Et &#231;a signifie quoi ces changements de position ? Se trouve-t-il lui aussi comme la femme de Saint-Germain-La-Rivi&#232;re, en f&#339;tus ? Mais non, lui c'est s&#251;rement par la chemin&#233;e qu'il est parti. C'est dans les airs. Pas comme l'enfant de la Madeleine. &#171; Le cadavre de cet enfant enduit de rouge (saupoudr&#233; d'ocre, ou plus vraisemblablement peint avec cette mati&#232;re), avait &#233;t&#233; d&#233;pos&#233; l&#224; soigneusement, orn&#233; d'une riche parure &#187;, dit le cartel. Et toi Sophie, quelle position voudrais-tu adopter pour ton &#233;ternit&#233; ? Celle de ton sommeil ? Comme lui, malgr&#233; ces nuits o&#249; il ne cesse de bouger ? Jusqu'&#224; ce qu'il retrouve enfin, et comme par surprise, ce f&#339;tus qu'il a &#233;t&#233;. Mais au prix de combien de mouvements ? De combien d'images et d'id&#233;es sans noms en boucle ? Pire qu'un chien qui tourne et vire pour creuser sa couche. Chien de Sisyphe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, toi, tu te souviens de ce texte ? T'as essay&#233; de te mettre &#224; sa place. Peut-&#234;tre de parler un peu pour lui. Parce que pour lui, c'&#233;tait impensable. Trop dur. Il avait la t&#234;te suffisamment &#233;clat&#233;e comme &#231;a, m&#234;me si on ne le voyait pas. Sinon, je pense qu'on ne serait tout simplement pas l&#224; nous. Bref, tu te souviens, Ren&#233;, le grand-p&#232;re ? Cette plong&#233;e dans les obs&#232;ques de papi Omer &#224; travers celle d'un autre ? Le trajet pour s'y rendre, avec les pens&#233;es qui vont avec. Ton l&#233;ger retard, au moment de la mise en bi&#232;re. Les larmes des proches, les geignements, la plainte des petits-enfants. Comme si tu avais photographi&#233; tout ce que tu pouvais. Un vrai roman-photo. Bien pauvre &#233;videmment. Parce que tu tournais autour du pot. Ne compte au fond, dans tes lignes, que ce moment o&#249; le cri de mamie Lulu ne peut pas, ne peut plus &#234;tre &#233;touff&#233;. En tout cas, je sais, moi, que c'est ce que tu visais. Peut-&#234;tre pas au d&#233;but. Mais c'est vite arriv&#233;. Et &#231;a ne t'a plus l&#226;ch&#233; cet instant. O&#249; le sol se d&#233;robe sous vos pieds, et le ciel vous tombe sur la t&#234;te. Je sais, c'est facile ces images. &#199;a ne veut pas dire grand-chose. Mais disons que &#231;a fait partie de la ritournelle qui tourne depuis longtemps, maintenant. Depuis ce moment-l&#224; du cri de Lulu. Quand sa belle-s&#339;ur entre. Quand la s&#339;ur de feu papi Omer passe le seuil de la porte. C'est dans la cuisine. Il y a d&#233;j&#224; beaucoup de monde autour de la table quand elles tombent dans les bras l'une l'autre. Se serrent fort. Fort fort fort. Avec cette esp&#232;ce de &#171; ah ! &#187;, de surprise presque mais sans r&#233;elle exclamation, qui a tout dilat&#233; l'espace &#8212; un peu comme les galets fr&#233;missent sous l'eau du ruisseau courant voir sa mer, sur une &lt;i&gt;courbe continue&lt;/i&gt; sans tangente. Fort &#224; d&#233;chirer la chemise de papa auquel il s'agrippait, lui. La t&#234;te enfouie, retourn&#233;e dans la veste. Comme il peut la fourrer aujourd'hui, parfois, sous l'oreiller, sous la couverture. Sous le drap l'&#233;t&#233;, quand il fait chaud. Nu. En serrant un bout dans son poing. Bras et jambes repli&#233;es. Dans la lumi&#232;re de l'aube qui point. C'est souvent &#224; ce moment-l&#224; qu'il s'endort. Au petit matin du monde. Et qu'il r&#234;ve aussi, peut-&#234;tre. Des r&#234;ves rouges. Des r&#234;ves oubli&#233;s. Des r&#234;ves de r&#234;ves. Oui, parce qu' &#171; au pire on r&#234;vera, chante Nov&#246;, au pire on cr&#232;vera, au pire on pourra toujours en finir, dehors et dedans, les erreurs du pr&#233;sent, &#231;a soigne, n&#233;vroses, on d&#233;ploie le drapeau blanc, incandescent, la blessure se referme, la blessure se referme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et toi Sophie ? Et l'homme du livre, le laissait-on dormir jusqu'au petit matin ? Le laissait-on dormir ? Et papi Omer, &#231;a s'est pass&#233; dans son sommeil ? Comme le p&#232;re Fissou. Il s'est couch&#233;, il s'est endormi, il ne s'est jamais lev&#233;. Et j'entends d'ici la m&#232;re Fissou gueuler : &#171; Debout l&#224;-d'dans ! &#187; Mais elle ne pouvait pas, elle &#233;tait d&#233;j&#224; moiti&#233; folle. Depuis longtemps. Et je te laisse imaginer le temps qu'il aura fallu pour qu'elle le dev&#238;nt totalement. Et qu'elle s'en aille comme &#231;a, elle, folle. Mais combien de temps pour y parvenir ? Combien de temps &#231;a aura dur&#233; sa mort &#224; elle ? Le corps rong&#233; par l'esprit de plus en plus fragmentaire gagn&#233; par ce corps qui finira grabataire. Combien de temps elle sera rest&#233;e allong&#233;e &#224; raconter n'importe quoi ? Qu'est-ce qu'il y avait l&#224;, dans sa t&#234;te ? Quelles images, quelles id&#233;es remont&#233;es des soubresauts insoup&#231;onn&#233;s du corps peut-&#234;tre, pour lui faire dire on ne sait quoi, dans une langue, si c'en &#233;tait une, d&#233;gingand&#233;e ? Qu'est-ce qui, l&#224;, lui traversait l'esprit, pour finir dans un filet de bave ? C'&#233;tait un soir de match, Bordeaux contre&#8230; Il ne s'en souvient plus. Ni du r&#233;sultat, il n'a pas voulu regarder la seconde mi-temps. Il ne voulait pas d&#233;ranger. Parce qu'il regardait la t&#233;l&#233; dans la chambre &#224; ce moment-l&#224;. Oui, elle &#233;tait l&#224;, &#224; c&#244;t&#233; la folle, la mourante. C'&#233;tait sa chambre &#224; elle. Alors quand il a aper&#231;u ce filet &#224; la mi-temps, il a tout &#233;teint. Plus de commentaires de comptoir, plus chants de supporters insignifiants, plus de coups de sifflet. Plus de lumi&#232;re &#8212; ou &#224; peine, par-dessous la porte, juste un soup&#231;on de p&#233;nombre. Et combien de temps il a mis ce filet &#224; s'&#233;couler, &#224; s'&#233;tirer ? Trois fois rien ? Quelques minutes, le temps de la mi-temps ? Le temps du match ? Ou des ann&#233;es et des ann&#233;es, le temps de la maladie ? Toute la vie ? Ou un temps fou ? Parce qu'il y a de quoi, non ? Combien de temps ? C'est &#231;a, non ? Tout est l&#224; ? Combien de temps ? Combien Sophie ? Pour toi ? Pour lui ? Et mamie Lulu, dans sa voyageuse de nuit ? Et combien de temps pour la femme-enfant ? Pour l'enfant de la Madeleine ? Pour retrouver la lumi&#232;re &#8212; un peu, faudrait pas d&#233;ranger. C'est &#231;a non, la ritournelle ? &#171; Encore combien &#224; attendre / combien &#224; attendre / combien &#224; attendre / encore combien &#224; attendre / tostaky &#187;, chante Noir D&#233;sir. Oui, Noir D&#233;sir. &lt;i&gt;Todo est&#225; aqu&#237;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#32' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;32&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une vague. Un rouleau colossal. Elle ne monte pas cette masse nuageuse, &#231;a d&#233;ferle. Voil&#224; pourquoi on n'y voyait rien dans le CDI. Ce n'est pas seulement l'orage qui arrivait, vite, mais la nuit avec. Pourtant, aucun signe pour le laisser pr&#233;sager. Ni dans la lumi&#232;re ni dans l'air. &#192; croire que l'orage arrive comme &#231;a. Mais non. Le vent finit par se lever. Par bondir m&#234;me. Les fen&#234;tres tremblent, les portes sifflent. Les feuilles des filles s'envolent. Et quelque chose a claqu&#233; dans le b&#226;timent. Mais l'homme du livre, l'homme en noir et blanc, ne sourcille pas. &#8212; Plus tard, dans un journal du soir, on apprendrait avec force images qu'une tornade avait d&#233;vast&#233; les environs de La Charit&#233;. Pour rappel (Keraunos) : &#171; abattis complet sur plusieurs parcelles de for&#234;ts (feuillus et conif&#232;res) ; arbres adultes et feuillus (hors zone de for&#234;t) d&#233;pouill&#233;s ; toitures d'habitations arrach&#233;es ; 20 maison &#233;ventr&#233;es avec &#233;croulement des murs ext&#233;rieurs ; hangars souffl&#233;s ou d&#233;plac&#233;s entiers par le vent ; une partie du toit d'une piscine aspir&#233; et projet&#233; 100 m plus loin sur le haut de la fa&#231;ade d'un HLM ; voitures retourn&#233;es ; caravanes pulv&#233;ris&#233;es ; poteaux t&#233;l&#233;graphiques et &#233;lectriques abattus ; pyl&#244;nes de 220 000 Volts abattus ; &#233;oliennes tordues ; pan de mur de l'&#233;glise de la Charit&#233; effondr&#233; ; silos d'une coop&#233;rative agricole broy&#233;s ; structures de plusieurs toitures d'entreprises enlev&#233;es ou soulev&#233;es ; un hangar m&#233;tallique d&#233;plac&#233; de 10 m&#232;tres ; projections &#224; tr&#232;s grande distance. &#187; Mais rien avoir avec l'orage. Qui lui-m&#234;me n'avait pas de rapport avec cette journ&#233;e au CDI. C'est que le tourbillon du souvenir emporte tout.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand il n'y a pas de vent, les nuages de qui se forment au-dessus des tours de refroidissement de la centrale s'&#233;tirent droit dans le ciel, s'effilochent et se dispersent haut en tourbillonnant doucement. Si un gel puissant s'abattait, est-ce que deux stalagmites g&#233;antes, tout blancs, se dresseraient dans le ciel, ou tout s'effondrerait en une averse de gr&#234;le ou de neige strictement localis&#233;e ? Mais le plus souvent, les deux nuages ploient sous les courants d'air et semblent s'emm&#234;ler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il aime bien, le soir, faire glisser le store du vasistas sans bruit et emporter dans son sommeil le carr&#233; de nuit &#233;toil&#233;e qui vient de se d&#233;tacher. Il aime bien aussi l'ouvrir le matin et se faire surprendre par la couche de neige. Il aime aussi passer sur le toit par le vasistas. Mais moins repasser en sens inverse la t&#234;te la premi&#232;re sur la table de chevet, quand Mimi crie&#8230; Un jour, c'est le chien qu'on a retrouv&#233; sur le toit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jour de chasse ou de cueillette de champignons dans la for&#234;t de Saint-Fargeau. &#192; l'&#233;cart des chasseurs-cueilleurs, il se camoufle avec un copain sous une souche. Couch&#233;s sur le dos. Les autres appellent, d&#233;fient, crient. C'est la guerre ! Les paroles viennent de toutes parts. Incompr&#233;hensibles le plus souvent. Ils demeurent immobiles, silencieux. Juste quelques chuchotis. Et au-dessus d'eux, les branches et les feuilles &#224; n'en plus finir grincent, fr&#233;tillent.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#33' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;33&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un mariage. Sophie, quand on y pense. La photo de classe, c'est une photo de mariage. Quand j'y repense Sophie, c'est &#231;a. On vient vous chercher dans la classe. Ou la prof vous emm&#232;ne directement. C'&#233;tait la prof de fran&#231;ais je crois. En tout cas la prof principale. En rang par deux. Le couloir, les escaliers. &#199;a ricane, on s'esclaffe. Des voix r&#233;sonnent. &#171; En silence ! &#187;, aura cri&#233; la prof. Vous attendez derri&#232;re l'appareil photo sur pied, dans la cour sous les arbres, que la s&#233;ance de la classe pr&#233;c&#233;dente se termine. Quand les places se lib&#232;rent, &#231;a se bouscule pour se placer derri&#232;re, debout sur la barre de b&#233;ton. &#199;a pousse. Toi, tu t'assoies sur le banc devant, &#224; c&#244;t&#233; de lui, un peu &#224; gauche. La fille d'&#224; c&#244;t&#233; te parle. Tu enl&#232;ves ta veste en jean. La prof va et vient pour installer tout le monde, d&#233;place l'un derri&#232;re, replace l'autre devant. Intervertit une fois, deux fois au milieu, trois. &#171; Non pas toi ! Et silence ! &#187; Le photographe fait des signes pour resserrer les rangs. Le petit tas humain est en place. &#199;a pousse encore un peu derri&#232;re, &#231;a joue des coudes, &#231;a chuchote &#224; l'autre bout. Et les signes idiots et les clins d'&#339;il et la langue tir&#233;e. &#171; Chuuuteee ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais toute cette activit&#233; de masse insignifiante, incoh&#233;rente presque, ce ne serait pas une certaine conscience, Sophie (grosso modo), de l'avenir ? Ou quelque chose du souvenir futur, et du d&#233;sir de souvenir, et d&#233;sir de pass&#233; ? Vous &#234;tes l&#224;, devant l'objectif comme pr&#234;t &#224; un retour vers le futur ? Jusqu'&#224; la pose finale, sourires ou gueules de circonstance, cens&#233;e d&#233;finir la forme de ces mouvements alors que c'est d&#233;j&#224; fini. Le pass&#233; avait un avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'ai appuy&#233; sur la d&#233;tente, il ne voyait pas que ta main venait de glisser pr&#232;s de son genou. Il ne sentait pas ton doigt l'effleurer. C'&#233;tait lequel ? Le petit, ou l'annulaire ? Il n'a pas imagin&#233; le grand Oui. Que tu voulais en conserver la trace. Que tu voulais que &#231;a se voie, qu'on s'en souvienne pour plus tard, quand on sera vieux, quand on sera mort, comme dans les albums de famille. &#199;a tient &#224; rien. Mais dans cette tension des doigts, cet &#233;cart qui aura &#233;chapp&#233; &#224; la prof&#8230; Je pense au plan final du Dersou Ouzala de Kurosawa, &#224; ce b&#226;ton plant&#233; droit dans le sol, avec une petite extension au sommet, un d&#233;calage, un pas de c&#244;t&#233;. C'est le signe de la ligne de vie parall&#232;le qu'a pris le personnage, en grand solitaire, dans le film qu'on vient de voir. Mais c'est aussi le signe et du vide entre les extr&#233;mit&#233;s &#8212; d'ailleurs ce b&#226;ton &#224; la forme de la lettre grecque mu ; or, bien que le signe &#233;crit soit tr&#232;s diff&#233;rent, mu en japonais, c'est le vide &#8212; et de la signifiance m&#234;me par &#233;vocation (puisqu'on aper&#231;oit un b&#226;ton ; un b&#226;ton film&#233;, cadr&#233;, certes, qui n'en est d&#233;j&#224; plus un). Et donc de l'&#233;criture Sophie ? Eh bien voil&#224;, par ton geste, par cette signature, la photo de classe Sophie, quand j'y pense, moi, c'est m&#234;me un acte de mariage. Quelque chose du moins qu'on glissera dans le livret, sur lequel il s'ouvrira. Encore e&#251;t-il fallu acheter la photo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(La prof principale, est-ce que c'&#233;tait avec elle qu'il avait r&#233;alis&#233; une frise en classe ? Sur de grandes feuilles de dessin, un paysage de montagnes, une rivi&#232;re, un gouffre, deux ou trois mammouths, des bonhommes avec des arcs et une pluie de fl&#232;ches. Un travail de groupe. Qui avait fait quoi ? qui avait dessin&#233; quoi ? colori&#233; quoi ? Qui avait eu l'id&#233;e de la sc&#232;ne ? Qui avait &#233;crit les l&#233;gendes, ou l'histoire ? Et n'&#233;tait-ce pas justement un travail d'Histoire ? ou un exercice d'Arts Plastiques ? Mais peu importe, les bons exercices de fran&#231;ais se nourrissent un peu des deux autres, c'est un peu de l'Histoire Plastique ?)&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#34' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au nord. Le cimeti&#232;re. La voie ferr&#233;e. Le pont, la voie ferr&#233;e et le cimeti&#232;re, sur la droite. C'est par l&#224; que le bus passe pour le ramener chez lui. Ce n'est pas une nationale mais c'est tout comme &#8212; l'autoroute de l'Arbre n'est pas loin. Il y a du monde au rond-point. Il y en a toujours en ville. &#199;a bouchonne toujours un peu. &#199;a bourdonne, &#231;a siffle. C'est le grand axe qui traverse la ville. &#199;a klaxonne. Le feu. Le quartier pavillonnaire autour du cimeti&#232;re. Et puis &#231;a se resserre autour du centre et &#231;a s'&#233;l&#232;ve. Des toits rouges c&#232;dent la place aux bruns, noirs. Les murs blancs, beiges, &#224; des ocres, des gris. On descend sous terre ? On remonte le temps aussi ? On passe le Nohain qui se jette dans la Loire. Radio Nohain, c'est par l&#224; alors ? Il y a les Nouvelles Galeries. Dessous, un supermarch&#233;, avec parking en sous-sol, des garde-fous &#224; l'entr&#233;e et la sortie, des rampes, les virages serr&#233;s, les gaz d'&#233;chappement, les feux qu'on allume &#8212; encore jaunes. Pas facile de sortir. Rue Victor Hugo, rue Traversi&#232;re, c'est l&#224; qu'on tourne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, la ville se disperse, la for&#234;t arrive. La route se resserre entre la for&#234;t et la voie ferr&#233;e. L&#224;-bas, les Ardilles, le Pont Midou, le Bouchery, les G&#226;tines, la Bichatte, les Breux, la Chaume, les Chaumes, Cours. On n'y va jamais. &#201;tranglement entre la voie ferr&#233;e et le fleuve. Jusqu'&#224; Myennes, bourg &#233;tir&#233; le long de la route d'un c&#244;t&#233;, ses usines de l'autre, derri&#232;re la voie ferr&#233;e. Et son &#233;norme terrain vague, une gigantesque plateforme de b&#233;tons et goudrons en friche. On distingue des zones, des gris, du noir, des tons bleus, des verd&#226;tres et des quadrillages, des lignes droites en tous sens l&#224;-bas, plus franches ici ou l&#224; &#8212; des passages ? &#199;a fait comme un semblant de carte. Mais un dr&#244;le de patchwork aussi. Et c'est tout. Juste ces nuances de couleurs ternes et ces lignes bris&#233;es au sol, gagn&#233;es par la nature. &#201;tait-il d&#233;j&#224; d&#233;saffect&#233; ce lieu qu'il n'avait jamais remarqu&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Charit&#233;. C'est par l&#224;-bas, au sud. On n'y va jamais. La Charit&#233; c'est pour les fous. C'est ce qui se dit. La Charit&#233;, la maison de fous &#8212; et la tornade. On n'y va pas. &#192; Sancerre, oui, on y va. Il aimait bien aller &#224; Sancerre. &#199;a monte l&#224;-bas, c'est un peu la montagne. Et le viaduc. Et les rues &#233;troites, les pierres apparentes, les colombages. Les magasins de souvenirs. Des babioles insignifiantes, des personnages en bois. Toujours un peu de monde. Une fois ils y sont all&#233;s pour une course de voitures. Ils ont pique-niqu&#233; sur le bord de la route, dans un lacet. C'est l&#224; qu'il a trouv&#233; plusieurs tr&#232;fles &#224; quatre feuilles. De quoi nourrir toute une vie de chance, du moins dans le moment m&#234;me o&#249; il les trouvait. Papi Omer avait la &lt;i&gt;fringale&lt;/i&gt; &#8212; il connaissait &lt;i&gt;pibale&lt;/i&gt;, mais pas ce mot. Papi Omer fallait aussi qu'il aille &lt;i&gt;poser culotte&lt;/i&gt;. Mais Sancerre, c'est de l'autre c&#244;t&#233; du fleuve et pas si loin que la Charit&#233;. Mais la Charit&#233;, c'est les fous. C'est ce qu'on dit et on n'y va jamais. Il faudrait faire une chronique de la maison des fous. Raymond Depardon a d&#233;j&#224; fait les photos, &#224; Venise &#8212; sur une petite &#238;le de la lagune, &#224; l'h&#244;pital San Clemente. Il faudrait en faire la chronique &#224; la Charit&#233;. Collecter les histoires de ceux qui savent que la Charit&#233; c'est les fous. Et pas forc&#233;ment des histoires de fous, mais les histoires de ceux qui en connaissent. Ou les histoires de ceux qui disent que la Charit&#233; c'est les fous, m&#234;me s'ils n'en savent rien. Et l'histoire, m&#234;me, de comment ils en sont venus &#224; savoir, &#224; croire savoir, que les fous, c'est &#224; la Charit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'est. Le grand escalier, les b&#226;timents du lyc&#233;e, la place o&#249; il prend le bus. Et le H.L.M. Pas tr&#232;s haut ni tr&#232;s long, une bonne vingtaine de fen&#234;tres sur quatre niveaux. Mais quand m&#234;me, dans le quartier pavillonnaire la barre d&#233;note. D'autant que la place, au pied, c'est comme une grande dalle. Les soirs d'hiver, en attendant que le bus parte, il a bien d&#251; voir, comme dans les films qui mettent l'&#233;cran en abyme au carr&#233; ou au cube (ou en mode pixel), le damier des fen&#234;tres. Il a peut-&#234;tre aper&#231;u quelques silhouettes, quelques ombres. Ou la lumi&#232;re changer de timbre quand la t&#233;l&#233; change de plan &#8212; mais &#231;a c'est plut&#244;t la nuit. Il y a peut-&#234;tre des &#233;l&#232;ves du coll&#232;ge ou du lyc&#233;e dans l'immeuble ? Il y a peut-&#234;tre comme dans le H.L.M. de Renaud, &#171; une bande d'allum&#233;s / qui vivent &#224; sept ou huit / dans soixante m&#232;tres carr&#233;s, / y'a tout l'temps de la musique. &#187; Ou un type du genre d'Omar de La Canaille, &#171; mon voisin du rez-de-chauss&#233;e. On se croise tous les jours ou presque, et quelquefois on parle on &#233;change le temps d'une cigarette. Surtout la nuit. &#187; Ou la Mano Negra et &#171; l'p&#232;re Cageot / avec ses 13 chiens et son chariot / sa barbe grise, son air fi&#233;rot / l'sang va couler dans l'caniveau ! &#187; Ou bien la fille du Bruit Noir, &#171; qui toute la journ&#233;e aujourd'hui m&#234;me / &#233;lectrocute au Taser son 150&#232;me cochon de la journ&#233;e BZZZ / qui &#233;lectrocute au Taser son 151&#232;me cochon de la journ&#233;e BZZZ / son 152&#232;me cochon BZZZ BZZZ BZZZ BZZZ. &#187; Ou le mec de La Blanche qui dit : &#171; R&#233;ussir sa vie c'est tout b&#234;te : il suffit de bien choisir son camp. Je nettoie, je renvoie, je vire, je licencie les gens. C'est utile, c'est sympa : je m'occupe des encombrants. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'ouest. C'est le chemin du retour &#224; la maison, par le pont suspendu. C'est aussi celui des vacances chez papi et mamie, par de grandes for&#234;ts. &#199;a finit &#224; Saint-Georges, chez Laheu. En escalier, d'ouest en sud en ouest en sud en ouest. &#192; l'ouest, chez mamie Lulu, c'est &lt;i&gt;sous l'ballet&lt;/i&gt;, la toiture fissur&#233;e, un pan de mur en ruines, le tracteur d&#233;glingu&#233;, sur parpaing, c'est le pied de fr&#234;ne, c'est le p&#226;r &#224; poules, c'est le jardin potager et le pr&#233; des vaches, c'est la mare, &#224; sec l'&#233;t&#233; pleine l'hiver aliment&#233;e par la rivi&#232;re en crue, ce sont les grands peupliers qui vacillent sans cesse, les feuilles qui vibrent &#8212; avant la temp&#234;te du si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#35' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;35&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cropole. Juste &#224; droite, apr&#232;s la passerelle et la voie verte l&#224;-bas. Juste une parcelle coup&#233;e en quatre. C'&#233;tait loin du parc pris entre les bras du Nohain. &#192; l'&#233;poque, le trafic &#233;tait dense parce qu'il traversait le centre, perp&#233;tuellement aliment&#233; par l'Arbre, qui &#233;tait autrefois une autoroute. Il disait : &#171; Ce n'est pas une nationale mais c'est tout comme &#8212; l'autoroute de l'Arbre n'est pas loin. Il y a du monde au rond-point. Il y en a toujours en ville. &#199;a bouchonne toujours un peu. &#199;a bourdonne, &#231;a siffle. C'est le grand axe qui traverse la ville. &#199;a klaxonne. Le feu. &#187; Le feu, &#231;a r&#233;gulait la circulation des v&#233;hicules en les faisant s'arr&#234;ter d'un c&#244;t&#233; et repartir de l'autre. Il disait aussi avoir l'impression de descendre sous terre, et de remonter le temps &#224; mesure qu'il avan&#231;ait dans le centre. Tu sais pourquoi ? Et plus bas on voit aussi qu'il s'est int&#233;ress&#233; &#224; un grand terrain vague, dans le quartier de Myennes. Plus exactement il s'int&#233;resse &#224; tout ce qui rel&#232;ve de la couleur, du dessin. Il dit : &#171; On distingue des zones, des gris, du noir, des tons bleus, des verd&#226;tres et des quadrillages, des lignes droites en tous sens l&#224;-bas, plus franches ici ou l&#224;. &#187; &#199;a signifie quoi, et c'&#233;tait quoi ce terrain vague ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Charit&#233;. C'est par l&#224;-bas, au sud. On n'y va jamais. La Charit&#233; c'est pour les fous. C'est ce qui se dit. La Charit&#233;, la maison de fous &#8212; et la tornade. On n'y va pas. &#192; Sancerre, oui, on y va. Plus loin, la ville se disperse, la for&#234;t arrive. La route se resserre entre la for&#234;t et la voie ferr&#233;e. L&#224;-bas, les Ardilles, le Pont Midou, le Bouchery, les G&#226;tines, la Bichatte, les Breux, la Chaume, les Chaumes, Cours. On n'y va jamais. Mais Sancerre, c'est de l'autre c&#244;t&#233; du fleuve et pas si loin que la Charit&#233;. Il y a les Nouvelles Galeries. Dessous, un supermarch&#233;, avec parking en sous-sol, des garde-fous &#224; l'entr&#233;e et la sortie, des rampes, les virages serr&#233;s, les gaz d'&#233;chappement, les feux qu'on allume &#8212; encore jaunes. Mais la Charit&#233;, c'est les fous. Jusqu'&#224; Myennes, bourg &#233;tir&#233; le long de la route d'un c&#244;t&#233;, ses usines de l'autre, derri&#232;re la voie ferr&#233;e. C'est ce qu'on dit et on n'y va jamais. Il faudrait faire une chronique de la maison des fous. Raymond Depardon a d&#233;j&#224; fait les photos, &#224; Venise &#8212; sur une petite &#238;le de la lagune, &#224; l'h&#244;pital San Clemente. Rue Victor Hugo, rue Traversi&#232;re, c'est l&#224; qu'on tourne ? Il faudrait en faire la chronique &#224; la Charit&#233;. Collecter les histoires de ceux qui savent que la Charit&#233; c'est les fous. Et pas forc&#233;ment des histoires de fous, mais les histoires de ceux qui en connaissent. &#199;a fait comme un semblant de carte. Mais un dr&#244;le de patchwork aussi. Ou les histoires de ceux qui disent que la Charit&#233; c'est les fous, m&#234;me s'ils n'en savent rien. Juste ces nuances de couleurs ternes et ces lignes bris&#233;es au sol, gagn&#233;es par la nature. Et c'est tout. Et l'histoire, m&#234;me, de comment ils en sont venus &#224; savoir, &#224; croire savoir, que les fous, c'est &#224; la Charit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il aimait bien aller &#224; Sancerre. &#199;a monte l&#224;-bas, c'est un peu la montagne. Et le viaduc. On passe le Nohain qui se jette dans la Loire. Radio Nohain, c'est par l&#224; alors ? Et les rues &#233;troites, les pierres apparentes, les colombages. On distingue des zones, des gris, du noir, des tons bleus, des verd&#226;tres et des quadrillages, des lignes droites en tous sens l&#224;-bas, plus franches ici ou l&#224; &#8212; des passages ? Les magasins de souvenirs. Des babioles insignifiantes, des personnages en bois. Toujours un peu de monde. Pas facile de sortir. Une fois ils y sont all&#233;s pour une course de voitures. Ils ont pique-niqu&#233; sur le bord de la route, dans un lacet. &#201;tranglement entre la voie ferr&#233;e et le fleuve. Et son &#233;norme terrain vague, une gigantesque plateforme de b&#233;tons et goudrons en friche. C'est l&#224; qu'il a trouv&#233; plusieurs tr&#232;fles &#224; quatre feuilles. De quoi nourrir toute une vie de chance, du moins dans le moment m&#234;me o&#249; il les trouvait. Papi Omer avait la fringale &#8212; il connaissait pibale, mais pas ce mot. Papi Omer fallait aussi qu'il aille poser culotte. &#201;tait-il d&#233;j&#224; d&#233;saffect&#233; ce lieu qu'il n'avait jamais remarqu&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'est. Le grand escalier, les b&#226;timents du lyc&#233;e, le parc o&#249; on prend le bus. Et le H.L.M. Pas tr&#232;s haut ni tr&#232;s long, une bonne quarantaine de fen&#234;tres sur six niveaux. Mais quand m&#234;me, dans l'&#233;coquartier qui &#171; se r&#233;v&#232;le comme un &#233;crin compos&#233; de 6 immeubles, au c&#339;ur duquel s&#8216;&#233;panouit un jardin paysag&#233; soign&#233; &#187; (selon le site), la vieille barre d&#233;note. Les soirs d'hiver, en attendant le bus sur un banc du parc, on peut apercevoir, comme dans les s&#233;ries qui jettent l'&#233;cran en ab&#238;me au carr&#233; ou au cube, le pixel des fen&#234;tres. Quelques silhouettes, quelques ombres. La luminosit&#233; cadenc&#233;e des &#233;crans g&#233;ants, des changements de plans &#8212; mais il fait alors nuit. Il y a peut-&#234;tre des &#233;l&#232;ves de la cit&#233; scolaire dans l'immeuble ? Il y a peut-&#234;tre comme dans le vieil H.L.M. de feu Renaud, &#171; l'esp&#232;ce de connasse, / celle qui bosse dans la pub', / l'hiver &#224; Avoriaz, / le mois de juillet au Club. &#187; Ou le type sans nom des N&#233;gresse Vertes, &#171; il &#233;tait syndiqu&#233; / on l'a licenci&#233; / c'est pas toujours facile / de pouvoir s'exprimer / il n'avait plus d'argent / sa femme l'a quitt&#233; / il est tomb&#233; de haut / dans la bouche de m&#233;tro / c'est son chien qui le guide / il va de pisse en pisse / il va de crotte en crotte / son destin est bien triste. &#187; Ou le futur voyageur en solitaire de Bleu p&#233;trole, &#171; un jour / l'amour / l'a quitt&#233;, s'en est all&#233; / faire un tour / d'l'autr' c&#244;t&#233; / d'une ville o&#249; y avait pas d'places pour se garer. &#187; Ou l'homme de Programme, qui chavire parce qu'il sent, il sait : &#171; entre les gestes la ville transpire / ce qui &#233;clate &#224; l'int&#233;rieur r&#233;sonne au dehors / un briquet s'allume sous une cuill&#232;re / des bouches tracent leur salive sur des cous / des phares de voiture pr&#233;viennent une fuite / un croisement de jambes d&#233;voile un grain de beaut&#233; / des escalators tournent dans une gare d&#233;serte / une pendule tourne dans cette gare d&#233;serte / une autre pendule tourne au centre sur une place bond&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'ouest. C'&#233;tait le chemin du retour &#224; la maison, par le pont suspendu. C'&#233;tait aussi celui des vacances chez papi et mamie, par de grandes for&#234;ts. &#199;a finissait &#224; Saint-Georges, chez Laheu. En escalier, d'ouest en sud en ouest en sud en ouest. &#192; l'ouest, chez mamie Lulu, c'&#233;tait sous l'ballet, la toiture fissur&#233;e, un pan de mur en ruines, le tracteur d&#233;glingu&#233;, sur parpaings, c'&#233;tait le pied de fr&#234;ne, c'&#233;tait le p&#226;r &#224; poules, c'&#233;tait le jardin potager et le pr&#233; des vaches, c'&#233;tait la mare, &#224; sec l'&#233;t&#233; pleine l'hiver aliment&#233;e par la rivi&#232;re en crue, c'&#233;taient les grands peupliers qui vacillaient sans cesse, les feuilles qui vibraient &#8212; avant la temp&#234;te du si&#232;cle. Aujourd'hui, tout &#231;a n'existe plus que dans ma m&#233;moire. Tout a &#233;t&#233; vendu. Tout a &#233;t&#233; refait. Les b&#226;timents sont devenus des g&#238;tes &#224; louer pour les vacances. Le jardin a fait place &#224; une grande piscine naturelle, le pr&#233; est un park impeccable. On y a install&#233; des bancs en b&#233;ton. Et les peupliers, d&#233;j&#224; d&#233;cim&#233;s par la temp&#234;te, ont &#233;t&#233; abattus. Ils auraient fait beaucoup trop d'ombre &#224; la piscine prise d'assaut.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#36' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;36&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il disait&#8230; Attends&#8230; C'est &#231;a. Il disait qu'il y avait la n&#233;cropole. Juste &#224; droite, apr&#232;s la passerelle et la voie verte l&#224;-bas. Juste une parcelle coup&#233;e en quatre. On &#233;tait loin du park que tu connais, pris entre les bras du Nohain. &#192; l'&#233;poque, le trafic &#233;tait dense parce qu'il traversait le centre, perp&#233;tuellement aliment&#233; par l'Arbre, qui &#233;tait autrefois une autoroute &#8212; d'ailleurs si tu fais bien attention, dans la gare, tu en aper&#231;ois les traces sous les rails, des zones plus ou moins grises ou noires. Il disait : &#171; Ce n'est pas une nationale mais c'est tout comme &#8212; l'autoroute de l'Arbre n'est pas loin. Il y a du monde au rond-point. Il y en a toujours en ville. &#199;a bouchonne toujours un peu. &#199;a bourdonne, &#231;a siffle. C'est le grand axe qui traverse la ville. &#199;a klaxonne. Le feu. &#187; Le feu, &#231;a r&#233;gulait la circulation des v&#233;hicules en les faisant s'arr&#234;ter d'un c&#244;t&#233; et repartir de l'autre. Rien avoir avec les engins en perp&#233;tuel mouvement dans les galeries a&#233;riennes. &#8212; Sans compter les nouvelles Lignes Temps R&#233;el de la gouvernance, elles sont &#224; l'essai en ce moment ! &#8212; Oh, tu sais la LTR reste encore loin de supplanter les LGV. Bon, il disait aussi avoir l'impression de descendre sous terre, et de remonter le temps &#224; mesure qu'il avan&#231;ait dans le centre. Tu sais pourquoi Sophie ? &#8212; Non. Mais plus bas on voit aussi qu'il s'est int&#233;ress&#233; &#224; un grand terrain vague, dans le quartier de Myennes. Et plus exactement il s'int&#233;resse &#224; tout ce qui rel&#232;ve de la couleur, du dessin. On dit : &#171; On distingue des zones, des gris, du noir, des tons bleus, des verd&#226;tres et des quadrillages, des lignes droites en tous sens l&#224;-bas, plus franches ici ou l&#224;. &#187; &#199;a signifie quoi, et c'&#233;tait quoi ce terrain vague ? &#8212; Oh, la couleur c'est toujours plus ou moins pulsionnel, &#231;a n'a pas grand sens. &#199;a rel&#232;ve plut&#244;t du signal, comme le feu dont j'ai parl&#233;, derri&#232;re lequel se signale, pr&#233;cis&#233;ment, le r&#233;el jusque dans sa mat&#233;rialit&#233; la plus fuyante, jusque dans sa chair sous l'esp&#232;ce d'un d&#233;sir un peu fou. &#199;a n'a pas de sens. Quant au terrain vague on il a disparu. &#192; la place se trouve l'esp&#232;ce de structure que tu as peut-&#234;tre aper&#231;u en arrivant et qui correspond au sarcophage dans lequel sont scell&#233;s les d&#233;chets de la catastrophe nucl&#233;aire de Belleville, au fond d'une piscine noire. Quant &#224; savoir ce qu'il y avait avant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le chemin du retour &#224; la maison, par le pont suspendu. C'&#233;tait aussi celui des vacances chez papi et mamie, par de grandes for&#234;ts. &#199;a finissait &#224; Saint-Georges, chez Laheu. En escalier, d'ouest en sud en ouest en sud en ouest. &#192; l'ouest, chez mamie Lulu, c'&#233;tait sous l'ballet, la toiture fissur&#233;e, un pan de mur en ruines, le tracteur d&#233;glingu&#233;, sur parpaings, c'&#233;tait le pied de fr&#234;ne, c'&#233;tait le p&#226;r &#224; poules, c'&#233;tait le jardin potager et le pr&#233; des vaches, c'&#233;tait la mare, &#224; sec l'&#233;t&#233; pleine l'hiver aliment&#233;e par la rivi&#232;re en crue, c'&#233;taient les grands peupliers qui vacillaient sans cesse, les feuilles qui vibraient &#8212; avant la temp&#234;te du si&#232;cle. Aujourd'hui, tout &#231;a n'existe plus que dans ma m&#233;moire. Tout a &#233;t&#233; vendu. Tout a &#233;t&#233; refait. Les b&#226;timents sont devenus des g&#238;tes &#224; louer pour les vacances. Le jardin a fait place &#224; une grande piscine naturelle, le pr&#233; est un park impeccable. On y a install&#233; des bancs en b&#233;ton. Les peupliers, d&#233;j&#224; d&#233;cim&#233;s par la temp&#234;te, ont &#233;t&#233; abattus. Ils auraient fait beaucoup trop d'ombre &#224; la piscine prise d'assaut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Charit&#233;. C'est par l&#224;-bas. &#8212; On n'y va jamais. La Charit&#233; c'est pour les fous. &#8212; C'est ce qui se dit. &#8212; La Charit&#233;, la maison de fous et la tornade. On n'y va pas. &#192; Sancerre, oui, on y va. &#8212; Plus loin, la ville se disperse, la for&#234;t arrive. La route se resserre entre la for&#234;t et la voie ferr&#233;e. L&#224;-bas, les Ardilles, le Pont Midou, le Bouchery, les G&#226;tines, la Bichatte, les Breux, la Chaume, les Chaumes, Cours. &#8212; On n'y va jamais. Mais Sancerre, c'est de l'autre c&#244;t&#233; du fleuve et pas si loin que la Charit&#233;. Il y a les Nouvelles Galeries. &#8212; Ce lieu que je n'avais jamais remarqu&#233; ? &#8212; Dessous, un supermarch&#233;, avec parking en sous-sol, des garde-fous &#224; l'entr&#233;e et la sortie, des rampes, les virages serr&#233;s, les gaz d'&#233;chappement, les feux qu'on allume. &#8212; Mais la Charit&#233;, c'est les fous. Jusqu'&#224; Myennes, bourg &#233;tir&#233; le long de la route d'un c&#244;t&#233;, ses usines de l'autre, derri&#232;re la voie ferr&#233;e. C'est ce qu'on dit et on n'y va jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il faut faire une chronique de la maison des fous. &#8212; Raymond Depardon a d&#233;j&#224; fait les photos, &#224; Venise sur une petite &#238;le de la lagune. &#8212; &#192; l'h&#244;pital San Clemente. Rue Victor Hugo, rue Traversi&#232;re. &#8212; Des passages ? &#8212; Il faut en faire la chronique &#224; la Charit&#233;. Collecter les histoires de ceux qui savent que la Charit&#233; c'est les fous. Et pas forc&#233;ment des histoires de fous, mais les histoires de ceux qui en connaissent. &#8212; Ou les histoires de ceux qui disent que la Charit&#233; c'est les fous, m&#234;me s'ils n'en savent rien. Juste ces nuances de couleurs ternes. &#8212; Et ces lignes bris&#233;es au sol, gagn&#233;es par la nature. &#8212; Et c'est tout. Et l'histoire, m&#234;me, de comment ils en sont venus &#224; savoir, &#224; croire savoir, que les fous&#8230; &#8212; C'est &#224; la Charit&#233;. C'est l&#224; qu'on tourne ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'aime bien aller &#224; Sancerre. &#199;a monte l&#224;-bas, c'est un peu la montagne. Et le viaduc. &#8212; &#199;a fait comme un semblant de carte. &#8212; Mais un dr&#244;le de patchwork aussi. On passe le Nohain qui se jette dans la Loire. &#8212; Radio Nohain, c'est par l&#224; alors ? Et les rues &#233;troites, les pierres apparentes, les colombages. On distingue des zones, des gris, du noir, des tons bleus, des verd&#226;tres. &#8212; Et des quadrillages, des lignes droites en tous sens l&#224;-bas, plus franches ici ou l&#224;. Les magasins de souvenirs. Des babioles insignifiantes, des personnages en bois. Toujours un peu de monde. Pas facile de sortir. Une fois on y est all&#233; pour une course de voitures. On a pique-niqu&#233; sur le bord de la route, dans un lacet. &#201;tranglement entre la voie ferr&#233;e et le fleuve. Et son &#233;norme terrain vague, une gigantesque plateforme de b&#233;tons et goudrons en friche. &#8212; Encore jaunes. &#8212; C'est l&#224; que j'ai trouv&#233; plusieurs tr&#232;fles &#224; quatre feuilles. De quoi nourrir toute une vie de chance. &#8212; Du moins dans le moment m&#234;me o&#249; tu les trouvais. &#8212; Papi Omer avait la fringale. &#8212; Je connais pibale, mais pas ce mot. &#8212; Papi Omer fallait aussi qu'il aille poser culotte. &#8212; &#201;tait-il d&#233;j&#224; d&#233;saffect&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand escalier, les b&#226;timents du lyc&#233;e, le park o&#249; on prend le bus. Et le H.L.M. Pas tr&#232;s haut ni tr&#232;s long, une bonne quarantaine de fen&#234;tres sur six niveaux. Mais quand m&#234;me, dans l'&#233;coquartier qui &#171; se r&#233;v&#232;le comme un &#233;crin compos&#233; de 6 immeubles, au c&#339;ur duquel s&#8216;&#233;panouit un jardin paysag&#233; soign&#233; &#187; (selon le site), la vieille barre d&#233;note. Les soirs d'hiver, en attendant le bus sur un banc du park, on peut apercevoir, comme dans les s&#233;ries qui jettent l'&#233;cran en ab&#238;me au carr&#233; ou au cube, le pixel des fen&#234;tres. Quelques silhouettes, quelques ombres. La luminosit&#233; cadenc&#233;e des &#233;crans g&#233;ants, des changements de plans &#8212; mais il fait alors nuit. Il y a peut-&#234;tre des &#233;l&#232;ves de la cit&#233; scolaire dans l'immeuble ? Il y a peut-&#234;tre, comme chez le p&#232;re Renaud, l'esp&#232;ce de connasse, celle qui bosse dans la pub', l'hiver &#224; Avoriaz, le mois de juillet au Club. Ou le type qui vit avec de dr&#244;les de n&#233;gresses vertes. Il &#233;tait syndiqu&#233;, on l'a licenci&#233;. C'est pas toujours facile de pouvoir s'exprimer, il n'avait plus d'argent. Sa femme l'a quitt&#233;. Il est tomb&#233; de haut, dans la bouche de m&#233;tro. C'est son chien qui le guide. Il va de pisse en pisse, il va de crotte en crotte. Son destin est bien triste. S&#251;r, ce sera un futur voyageur en solitaire. Du bleu p&#233;trole plein la bouche, il s'en ira en gueulant : &#171; Un jour l'amour m'a quitt&#233;, s'en est all&#233; faire un tour d'l'autr' c&#244;t&#233; d'une ville o&#249; y avait pas d'places pour se garer. &#187; Il s'en ira, la machine programm&#233;e qui accomplira son travail en bandouli&#232;re, pour ne pas sombrer, mais en m&#234;me temps c'est &#231;a qui le fait chavirer. C'est &#231;a, il chavire mais ne sombre pas. &#199;a ne te rappelle rien Sophie ? Il plie mais ne rompt pas. Enfin c'est ce qu'il croit, c'est ce qu'il esp&#232;re, parce qu'il sent, il sait (c'est d'ailleurs dans le programme) qu'aux abords du p&#233;riph&#233;rique la mis&#232;re se cache pour ne pas contrarier le confort priv&#233;, tandis que sort un &#233;ni&#232;me essai sur Flaubert des experts recousent les maux dans des d&#233;bats. Il sait que c'est un attachement qui jouit dans sa prison, la bo&#238;te &#224; musique qui s&#233;pare les foules. Et quand une parole juste y fait surface ils ont toujours derri&#232;re de quoi d&#233;dramatiser. L'homme du livre tiens, Sophie, l'homme du livre et peut-&#234;tre aussi son photographe, tous les deux au fond du park, face &#224; face, avec juste la bo&#238;te &#224; images entre eux, ils en connaissent s&#251;rement un bout.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;37&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;m&#233;nagements. Il y en a eu deux, un pour venir l'autre pour partir. Huit ann&#233;es les s&#233;parent. Aucun souvenir. Pas un carton o&#249; tu aurais rang&#233; les jouets que tu poss&#233;dais, les cahiers que maman a remis&#233;s dans un placard ou les livres dont certains se trouvent sous la poussi&#232;re de ta biblioth&#232;que. En revanche, tu te souviens des voyages de Belleville &#224; Saint-Georges comme de d&#233;m&#233;nagements. Chaque fois, qu'il s'agissait de monter ou descendre, pour les vacances ou un week-end prolong&#233;, la R12 puis la R30 (break) &#233;taient pleines &#224; craquer de tout ce qui allait et venait d'une maison &#224; une autre, d'une pi&#232;ce &#224; une autre. La valise rouge gonfl&#233;e de v&#234;tements et de linge, ton sac et celui de Betty (le m&#234;me, en rose et bleu). Le vieux sac en cuir mauve des produits de toilette et de pharmacie, en vrac. Les cartables par-dessus, les sacs &#224; dos. Les paquets de No&#235;l ou d'anniversaire (ou comme &#231;a, pour rien). La table pliante dessous, les fauteuils tordus. Le parasol foutu au fond. Le sac de plage, les ballons, les raquettes en bois, la balle perdue, les boules en plastique. La glaci&#232;re, et dessus les sacs ou les bacs (ou les deux) pleins des tomates, haricots verts, petits pois (&#224; &#233;cosser), aubergines, patates nouvelles, des courgettes (&#233;normes), poivrons, prunes, amandes, fraises, pommes, raisins (&#233;cras&#233;s), etc., et &#231;a finissait par tomber, par rouler dans le coffre, et les saisons avec. Les saisons et les maisons. La vieille b&#226;tisse class&#233;e de Saint-Georges (murs de guingois) et le pavillon neuf (petit-bourgeois ?) de Belleville. Une pi&#232;ce &#224; vivre d'un c&#244;t&#233;, la salle &#224; manger et salon de l'autre ; une cuisini&#232;re, un buffet et une table, la cuisine am&#233;nag&#233;e ; Radiola noir et blanc, Telefunken couleur ; un vaisselier, la biblioth&#232;que vitr&#233;e ; une chambre pour quatre (sommier et matelas, armoire en toile &#224; fermeture &#201;clair, lit jumeau), la chambre &#224; coucher des parents (lit, armoire trois portes, deux chevets) et la chambre des enfants (deux lits, deux chevets, la m&#234;me armoire en toile &#224; fermeture &#201;clair &#8212; chacun son coin, &#231;a fait quand m&#234;me deux chambres non ?) ; un escalier ext&#233;rieur et un sous-sol, l'escalier pour l'&#233;tage ; un pot de chambre, des toilettes ; un &#233;vier en pierre incrust&#233; dans le mur et une bassine, la salle de bain avec baignoire ; un grenier, les combles ; une pendule &#224; balancier, les radios-r&#233;veils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et tout ce qu'on n'emm&#232;ne pas ? Tout ce qui reste dans la maison ? Tout ce qui fait l'identit&#233; d'une pi&#232;ce ? La chambre de quand on monte &#224; Belleville, rien avoir avec celle de quand on descend &#224; Saint-Georges. &#192; croire que c'est un autre qui vit l&#224;. Et m&#234;me si ce qui va et vient r&#233;agence dans l'une un peu de l'autre, le Doudou, le Popples ou le GoBot qu'on pose ici sur le lit jumeau est-ce que c'est encore les m&#234;mes que quand ils se trouvent sur ta table de chevet ? Et le cartable, et les sacs &#224; dos ? Tout ce qu'on sort pour &#233;crire, dessiner, couper, coller, d&#233;calquer, est-ce que c'est la m&#234;me table de travail ou de jeu qu'on d&#233;plie ? Est-ce que cet exercice a encore le go&#251;t de la paillasse &#224; carreaux blancs, ray&#233;s, de la salle de physique ou de la table en bois grav&#233;e, graffit&#233;e de la salle d'&#233;tudes ? Est-ce que cette r&#233;daction a le ton du petit bureau dans le coin du salon ? Est-ce que ce dessin se souvient du profil lisse, brillant, des tables du CDI, et des arabesques de la toile cir&#233;e chez mamie Lulu ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;38&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Cahier vert&lt;/i&gt;. Parce qu'il existe trois livres (blanc, noir et rouge) dans lequel on trouve des &lt;i&gt;kasen&lt;/i&gt;. Des jeux de langage, jeux soci&#233;t&#233; o&#249; les participants se r&#233;pondent &#224; coup de ha&#239;kus. Mais attention, la r&#233;ponse ne s'appuie pas directement sur ce qui vient d'&#234;tre &#233;nonc&#233;, mais impliqu&#233;. C'est tout l'univers condens&#233;, &#233;voqu&#233; par les miettes du ha&#239;ku qu'il faut d'abord percevoir, et en pressentir les futurs possibles si infimes soient-ils (&#171; les heures chaudes de l'&#233;t&#233;, l'ombre bleue sur le sol, le soleil aveuglant, la touffeur du jour [&#8230;], la canicule, le linge qui s&#232;che au vent, le jour qui n'en finit pas, le bruit d'une chaise qu'on glisse sur le sol, l'odeur de l'air [&#8230;], la forme effil&#233;e des nuages, la profondeur de champ, la lumi&#232;re estivale &#187;, par exemple, avec Pierre M&#233;nard), avant d'en choisir un et de le reproduire sous forme de cocotte en papier. Ce qui se dit alors, s'&#233;crit, &#224; chaque ha&#239;ku, chaque r&#233;ponse, c'est ce qu'on vient de lire entre les lignes. Le &lt;i&gt;Cahier vert&lt;/i&gt;, &#231;a pourrait relever de ce jeu, mais sur le mode du dialogue. On pourrait en reprendre un d&#233;j&#224; existant, dans le th&#233;&#226;tre, ou dans Twitter, et tailler dans la masse pour commencer, en coupes sauvages (n'est pas orf&#232;vre en ha&#239;ku qui veut) ? On verrait si se profile du r&#233;cit. Et puis on essaierait avec les dialogues entendus l&#224;, au travail, en soir&#233;e, ou ce qui en reste en marchant dans la rue, avec les bruits de l&#224; o&#249; on se trouve. Et alors, qu'est-ce qu'on en fait de ces bruits, comment on les int&#232;gre dans ces dialogues ou ces voix qui n'ont d'ailleurs presque plus l'air de ce qu'elles sont ? C'est par l&#224; le r&#233;cit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce livre par exemple, o&#249; les dialogues, les voix sont toujours pr&#233;c&#233;d&#233;s d'une image, une image &#233;clatante, qui rend visible le visible ou le visuel, l'image d'une image qui &#233;clate, comme un feu d'artifice vu de loin. Des voix qui ne signifient rien, ou si peu. Qui valent pour le son qui les porte, le timbre de la langue. Et quand il n'y a plus rien &#224; dire, quand il n'y a plus rien &#224; &#233;couter, il y a encore un bruit, grincement ou grondement, &#224; entendre, mais loin, si loin. Alors le r&#233;cit peut reprendre (ou pas). Et alors, ces images et ces bruits &#8212; et peu importe le dialogue au fond, &#231;a pourrait &#234;tre des conversations enregistr&#233;es dans la rue ou J&#233;sus et ses ap&#244;tres durant la C&#232;ne &#8212;, ils proviendraient tous de ces ann&#233;es v&#233;cues &#224; Belleville. Vivement les jours de f&#234;te !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les photos de classe du coll&#232;ge qu'on a conserv&#233;es. Tenter de dire le plus possible ce dont on se souvient de ceux qui nous entourent. M&#234;me s'il ne s'agit que du mouvement de la chevelure quand elle se retourne sous le pr&#233;au, m&#234;me s'il n'y a plus que ces deux ou trois inflexions dans la voix &#8212; les &#171; voix d'avant &#187; de Solange Vissac ? Et imaginer, &#224; partir de cet univers, l&#224; o&#249; chacun vivait, l&#224; o&#249; chacun vit maintenant &#8212; l&#224;, et pas le lieu (encore moins toutes les d&#233;clinaisons qu'on trouve dans Esp&#232;ces d'espaces) : l&#224;. C'est quoi l&#224; o&#249; tu vis Sophie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Histoires d'A&lt;/i&gt;. Une s&#233;rie de lettres adress&#233;es &#224; Ad&#232;le, le personnage du jardin de l'ogre de Le&#239;la Slimani. Parce qu'on a des choses &#224; dire &#224; ce sujet, de la d&#233;voration sexuelle. On a tous des choses &#224; dire l&#224;-dessus. Mais l&#224;, pas directement. Sous l'esp&#232;ce de la lettre. Au fil de la lecture &#8212; si &#233;clat&#233;e serait-elle &#8212; du livre. Parce que beaucoup est d&#233;j&#224; dit. Mais pas ce qu'on a &#224; en dire, ce qu'on a &#224; r&#233;pondre. &#192; en r&#233;pondre peut-&#234;tre. Avec ce narrateur qui suce le texte de Slimani en s'adressant &#224; son personnage. Ce narrateur qui ne dit pas vraiment les choses. Qui ne dit pas la Chose comme il a pu la lire dans ce jardin. Il devrait, se faire plus cru, plus raide. Mais il ne le peut pas. Il ne le veut pas. Il n'y croit pas tout &#224; fait, peut-&#234;tre, &#224; ce qu'il a &#224; dire. Ou plut&#244;t si, mais ce qu'il veut &#8212; non, ce qu'il sent c'est qu'il faut aussi laisser le champ &#224; autre chose. &#192; d'autres Choses, qui seraient celles des autres. Il veut laisser la place dans son discours &#224; ce que d'autres, avec leurs Choses &#224; eux, ont aussi &#224; dire. Alors il dit tout, le moins possible. &#199;a sent la contrefa&#231;on non ? Oui, mais voil&#224;, quand le narrateur se souvient qu'il n'a pas dix-sept ans, qu'il vit ses premiers &#233;mois, &#231;a se comprend mieux, non, cette envie de confier ses petits secrets, mais sans trop en dire, comme s'il fallait plut&#244;t les peindre, par crainte de lever compl&#232;tement la crainte et le go&#251;t de l'interdit. Les peindre, en commen&#231;ant toujours par le lieu, l&#224; o&#249; s'est pass&#233;e cette chose extraordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'ann&#233;e, consigner les exercices qu'on propose. Qu'il s'agisse d'exercices tout pr&#234;ts, con&#231;us par d'autres &#8212; le test de positionnement par exemple : d&#233;crire un lieu o&#249; on n'a dormi qu'une seule fois &#8212;, ou d'exercices adapt&#233;s, d&#233;form&#233;s ou renvers&#233;s, improvis&#233;s ou imagin&#233;s, parce que l'exercice original l'y oblige ou parce qu'on a envie de faire autre chose. Quand on demande de recopier trois protocoles de r&#233;alisation d'&#339;uvres murales de Sol Le Witt, d'en choisir un, et de faire ce qui est dit, il semble &#233;vident que le reste de la page sur laquelle on vient d'&#233;crire (&#224; moins d'en prendre une vierge, format A4) peut faire office de mur, qu'un millim&#232;tre semble une mesure ad&#233;quate rempla&#231;ant le huiti&#232;me de pouce d'&#233;cartement des lignes parall&#232;les de 9,6 centim&#232;tres de long au lieu de douze pouces, et qu'une minute de dessin ou dix (pour les plus motiv&#233;s) suffit &#8212; en une heure, l'espace de la page serait combl&#233; peut-&#234;tre dix fois. Et l'exercice de positionnement, on peut l'atteler &#224; une consigne plus formelle : &#233;crire par bouts de phrases &#8212; par groupes de sens ? &#8212; la description du lieu o&#249; vous n'avez dormi qu'une seule fois. Et on aura quelque chose comme :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#171; la route vers la mer&lt;br/&gt;
est longtemps jaune et grise&lt;br/&gt;
elle va dans l'air chaud&lt;br/&gt;
et les vapeurs d'essence&lt;br/&gt;
c'est la route des insectes&lt;br/&gt;
et des peurs infimes celle&lt;br/&gt;
aussi d'une joie &#233;trange&lt;br/&gt;
malmen&#233;e jusqu'&#224; ce qu'on aper&#231;oive&lt;br/&gt;
enfin entre les branches les barques&lt;br/&gt;
la rade endimanch&#233;e &#187;&lt;br/&gt;
(Jean-Luc Sarr&#233;, &lt;i&gt;Les Journ&#233;es immobiles&lt;/i&gt;)
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Bref, consigner les exercices et apposer &#224; chacun une image. La photo qui a &#233;t&#233; prise par celui ou celle qui a fait tel exercice : une photo de chez soi, un int&#233;rieur ou un ext&#233;rieur (ou un seuil), du gros plan au plan large, mais une photo de chez soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La Vie de chantier&lt;/i&gt;. Ce serait le titre qu'on pourrait donner au journal que tu as tenu les ann&#233;es durant lesquelles il a construit notre maison. Mais cela suffirait-il pour qu'il soit vraiment &#233;crit ? Tout est l&#224;, quelques centaines de pages &#224; port&#233;e de main sur l'&#233;tag&#232;re. Tout a &#233;t&#233; tap&#233; et imprim&#233;. Mais est-ce que &#231;a a &#233;t&#233; &#233;crit ? Et d'abord, pourquoi la Vie de chantier ? &#8212; Parce que c'&#233;tait la vie de ch&#226;teau. C'&#233;tait le plaisir, malgr&#233; l'effort et la douleur parfois, de construire un ch&#226;teau &#224; soi, qu'on appelle maison. &#8212; C'&#233;tait la vie de ch&#226;teau du chantier, en somme. &#8212; Eh oui ! On a beau travailler sur le chantier d'un gratte-ciel ou d'un tunnel sous la mer, le chantier de sa maison c'est la vie de ch&#226;teau. Et puis sur un chantier, il y en a toujours un pour siffler en travaillant, pour fredonner un air, il y a toujours une radio qui r&#233;sonne ou bourdonne. &#199;a tape, &#231;a cogne, &#231;a frappe et crisse, &#231;a d&#233;zingue et &#231;a gueule, mais &#231;a chante. &#199;a chante faux peut-&#234;tre, mais &#231;a chante. &#8212; Et il y a beaucoup de chansons justement dans ton journal. Enfin des morceaux, des extraits, des bribes. Comme d'autres choses : textos, messages internet, dialogues, citations, et des images aussi, des photos, des copies d'&#233;cran, des images t&#233;l&#233;charg&#233;es&#8230; et la vie sur le chantier, la vie &#224; la maison, la vie au travail, la vie en &#233;criture, et la grande vie, et les vies de merde et les minuscules et&#8230; &#8212; Oh oui ! Beaucoup trop de choses en chantier. Ou en ruines. Mais c'est normal, c'est du journal. &#8212; Bon, mais maintenant, le chantier de papa, qui retapait la maison &#224; Saint-Georges, &#224; chaque p&#233;riode de vacances, petit &#224; petit ? Ce chantier comme l'annonce, l'amorce d'une autre vie, d'un nouveau village, de nouvelles villes l&#224;-bas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Poids langue&lt;/i&gt;. Comme on parle de poids plume, de poids mort ou de poids lourd, pour dire le combat qu'on m&#232;ne avec le langage. Ou qui, de nous, se m&#232;ne en lui. (D'ailleurs on devrait dire masse et non poids. Le poids, c'est une force.) D'une certaine mani&#232;re, c'est ce que recherche Nathalie Sarraute, depuis Tropismes, dans la langue la plus courante, la plus orale et gestuelle. Mais aujourd'hui, quand &#231;a passe dans le filtre ou la moulinette de la technologie, des programmes. Tous ces appareils qui nous parlent de fa&#231;on automatique (les stations d'essence par exemple). Quel poids elle a, la langue &#8212; la &#171; lalangue &#187; disait Lacan &#8212;, faite de m&#233;tal et de plastiques ? Commen&#231;ons par un petit inventaire de ces machines, des lieux o&#249; on les trouve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est tomb&#233; sur ce livre, sur cette photo. Il y en avait d'autres. D'autres livres. D'autres photos. Il aura suffi d'une seule. Mais pas pour toi. Toi, tu en veux d'autres. Tu en veux plus. Tout est l&#224; &#224; c&#244;t&#233; de ce livre, de cette photo, quelque part. Pas directement peut-&#234;tre. Les textes que tu cherches, les images, tout est l&#224;, mais c'est illisible, c'est flou. Et tout m&#234;l&#233;, nou&#233;, les autres images dans les livres jamais ouverts. Comment d&#233;nouer ? Comment &#233;crire la vie de cet homme ? Tu r&#234;ves de plonger dans cette mati&#232;re de langage, de retrouver le livre, l'image qui l'a arr&#234;t&#233; et de reconstituer la vie de cet homme sur la photo &#224; partir de tout ce qui, l&#224;, autour de lui devant sa page vortex, flottait, gravitait. M&#234;me si rien ne correspond avec la vie de l'homme en question. Sinon la rencontre de son portrait, du fond de son block, et d'un regard : un regard double : celui du photographe, et, par-dessus l'&#233;paule du temps, son regard &#224; lui, tout jeune (trop peut-&#234;tre), comme fascin&#233; &#8212; avec peut-&#234;tre, dans ce mot, ce que Roland Barthes pouvait entendre : &#171; je ne parle pas l&#224; o&#249; &#231;a est, je parle &#224; c&#244;t&#233; ; c'est le propre de la Fascination &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le Chant des adolescentes&lt;/i&gt;, Richard Millet dresse de beaux portraits de jeunes filles, des &#233;l&#232;ves qu'il a eues en classe, du temps o&#249; il &#233;tait professeur de fran&#231;ais. Et si l'&#233;l&#232;ve qu'on a &#233;t&#233; faisait le portrait de ses anciens profs de coll&#232;ge et de lyc&#233;e ? Pour un petit tour de chant des enseignants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit livre sur Claude Tillier, qui a donn&#233; son nom au coll&#232;ge de Cosne-sur-Loire (il n'y en a pas d'autres). Rien que de tr&#232;s commun et qui existe d&#233;j&#224; certainement, sa vie, son &#339;uvre. Ou plut&#244;t sa vie durant ses ann&#233;es de formation. On ne devient pas pamphl&#233;taire &#224; la fin de sa vie comme &#231;a, on ne fonde pas un journal nomm&#233; L'Ind&#233;pendant comme &#231;a. On ne met pas sa plume en r&#233;sistance (que la cause soit bonne ou non, c'est une autre histoire) comme &#231;a. Le jeune homme de Clamecy qui part &#233;tudier au lyc&#233;e de Bourges, c'est quoi sa vie ? Et ces deux villes au d&#233;but du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, apr&#232;s la R&#233;volution, au moment de la chute de Napol&#233;on, avant la r&#233;volution industrielle, &#231;a ressemble &#224; quoi ? On y fait quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;&#233;crire &lt;i&gt;Le Mur &lt;/i&gt; de Jean-Paul Sartre sur les murs, ou en coller les pages (il faudra deux livres) sur les murs. Que deviennent les murs ? Que devient Le Mur ? Que veut dire lire au pied d'un mur Mur ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;39&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La vie. C'est le chantier de la centrale qui la r&#233;gulait. On est venus pour lui. On est repartis quand c'&#233;tait fini, hormis quelques-uns rest&#233;s vivre l&#224; en faisant autre chose &#8212; et ceux qui ne sont jamais revenus du chantier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Belleville, le village et la cit&#233;. Les quartiers selon la fonction sur le chantier. Les belles maisons EDF (murs &#233;crus, toits d'ardoises), les petits pavillons (blancs, tuiles rouges ; plut&#244;t l'&#233;quipe ALM), les HLM. Et puis le camping plus bas et les mobiles homes. Et les autres dans les caravanes &#224; L&#233;r&#233;, Sury. La cit&#233;, pas encore la ville, mais d&#233;j&#224; plus le village. Comme le chantier d'une ville en devenir, dans un village sans avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La centrale, un foutu chantier. Au d&#233;but on ne sait pas trop, on ne voit rien. Il est encore loin le chantier, et abstrait. &#192; vrai dire, &#224; m&#234;me pas dix ans, on s'en fiche. Et puis un jour, on commence &#224; voir les grues, l&#224;-bas, grandir en m&#234;me temps que nous. Grandir encore et se multiplier, autour d'une ceinture de b&#233;ton qui monte, qui monte, qui monte&#8230; et puis la seconde ceinture de b&#233;ton qui monte, qui monte, qui monte&#8230; Les chemin&#233;es du circuit de refroidissement. Mais qu'est-ce qui chauffe donc comme &#231;a ? Une fois il est all&#233; dans la centrale avec le coll&#232;ge, dans la salle de commande. Des boutons et des lumignons partout. Il a bien d&#251; essayer de voir papa, quelque part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le vrai chantier, c'&#233;tait la cit&#233;. C'&#233;tait en arrivant. La bute et les buses, juste devant chez lui. Un grand terrain de jeux. Un terrain de chasse. On se court apr&#232;s, on grimpe, on glisse, on file se cacher dans le d&#233;dale des canalisations. Il y a de l'eau. L&#224; aussi &#231;a glisse. Il est rest&#233; longtemps clou&#233; au lit. Paralys&#233;. Pour se d&#233;placer, papa le prenait dans ses bras. Et puis quand la bute a disparu, quand la cit&#233; a trouv&#233; sa forme stable, il commenc&#233; &#224; comprendre sa cartographie internationale, son fonctionnement social qui n'allait pas sans discours ultranational. Les jeux &#233;taient faits. Rien n'allait plus. Sa cit&#233; a gliss&#233;. Alors, longtemps, ma parole s'est couch&#233;e de bonne heure. &lt;br class='autobr' /&gt;
Derri&#232;re la centrale, il y avait aussi un terrain de foot pour les entra&#238;nements des grands (pour les petits c'&#233;tait plus pr&#232;s, &#224; Belleville, apr&#232;s le canal). On percevait la lumi&#232;re des mille et un lampadaires, assez loin, derri&#232;re la haute cl&#244;ture barbel&#233;e. Une route, ou un chemin, tout le long. Et des monticules de gravier ou de sable. Et dans la lumi&#232;re halog&#232;ne qui &#233;clairait le terrain, des chauve-souris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(ALM : Aquitaine Levage Manutention. La soci&#233;t&#233; coulait, papa a refus&#233; un poste, on est partis.)&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La bo&#238;te de nuit. L'ancien Pacific &#8212; dit le Pass. Au sommet de la c&#244;te, un grand parking et une esp&#232;ce de hangar en t&#244;le au fond. L'enceinte est grillag&#233;e. Aujourd'hui &#231;a s'appelle la Guinguette. C'est l&#224;, au milieu des vignes et des bois. En face, quelques rangs de vigne, une haute et grande haie d'arbres, limite d'une pente tr&#232;s raide en bas de laquelle coule la Seugne. Puis la haie s'ouvre, gagne en profondeur, les rangs de vigne se multiplient, travers&#233;s par une petite route avec au bout, tout en bas de la c&#244;te, un grand corps de ferme. Bois et rivi&#232;re derri&#232;re. &#192; c&#244;t&#233; de la bo&#238;te, un pr&#233; aux airs de terrain de moto-cross parcouru, de temps en temps, par quelques moutons et un &#226;ne. Une autre petite route s'enfonce dans les bois, une peu plus en hauteur. Un peu plus bas, un panneau pour le casino du coin. Un petit panneau pour un petit casino. &#171; DIR. LES ANTILLES DE JONZAC &#187;, en rouge et noir et blanc. Entre la vigne, sur&#233;lev&#233;e, et un bois. Le virage se profile. Quand on l'aura pass&#233;, on aura travers&#233; le seuil de la ville : un premier rond-point : le viaduc sur la gauche, le garage Baudry sur la droite et l&#224;-bas, en face, la masse noire du grand centre de congr&#232;s &#8212; c'est par l&#224; qu'on entre. (Il y a aussi un petit b&#226;timent blanc juste apr&#232;s le rond-point, sur lequel se trouve un grand espace publicitaire dont l'affichage change r&#233;guli&#232;rement. S&#251;rement un transformateur.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une ancienne bo&#238;te de nuit, un &#233;criteau, en pleine nature. C'est ce qui signale la ville la plus proche d'o&#249; je me trouve aujourd'hui. Il doit bien y avoir quelque chose dans le genre du c&#244;t&#233; de Cosne (un panneau avec un beau croquis de Sancerre et de son vignoble ?). M&#234;me si, avec la Loire, les choses sont plus cors&#233;es. On n'imagine pas autre chose que la silhouette du pont suspendu, deux arches visibles de loin, au milieu des arbres, sur fond des quais, des fa&#231;ades et des toits quand on arrive. Ce pont qui fait passer de la campagne &#224; la ville, d'un d&#233;partement &#224; un autre, d'une r&#233;gion &#224; une autre. M&#234;me si, avant, c'est l'&#238;le de Cosne. Parce qu'il y a ici un petit bras de la Loire qui fait que Cosne &#224; une &#238;le &#224; son nom. Et c'est sur cette &#238;le qu'on se trouve. On est donc d&#233;j&#224; &#224; Cosne. Oui, mais &#224; Cosne dans le bois qui lui fait face, dans l'autre d&#233;partement, l'autre r&#233;gion. D'un c&#244;t&#233;, Cosne la ville, de l'autre Cosne l'&#238;le en pays &#233;tranger. Del&#224;, quand on arrive en ville ou quand on la quitte, c'est toujours en traversant ce seuil. Et quand on s'appr&#234;te &#224; quitter ce seuil, &#224; passer le second pont, on trouve juste devant, au pied de deux lampadaires signalant l'entr&#233;e du pont, en pleine for&#234;t, un passage pi&#233;ton. Un lieu id&#233;al &#8212; un l&#224; &#8212; pour le prochain film de David Lynch, s&#233;quence de nuit.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;41 a&lt;/a&gt; &lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'escalier. On ne sait plus tr&#232;s bien, mais l&#224;, c'est gris. Et lumineux. Un gris clair, un gris de ciment. Noy&#233; dans la lumi&#232;re des cubes de verres. On l'emprunte tous les jours, plusieurs fois. Des dizaines, des centaines de fois. S&#251;rement des milliers. &#8212; Avec le temps, on ne compte plus. &#8212; Pour Will, la premi&#232;re fois, c'&#233;tait lors de la visite du coll&#232;ge, avec ses camarades de primaires. Mais ce n'est pas cette fois-l&#224; qui compte. Ni les fois o&#249; il l'a mont&#233;, des fois et des fois, pour aller&#8230; en anglais avec M. Galet&#8230; en histoire avec Mme Poirier&#8230; en fran&#231;ais pour terminer son r&#233;cit pr&#233;historique&#8230; ? Non, celle qui compte, c'est quand il retourne seul au CDI.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Commentaire : L&#224;, on touche une corde sensible. On vient de passer je ne (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne sait plus vraiment pour quoi il s'y rendait. Un devoir ? Un livre ? Un rendez-vous ? En tout cas, il fl&#226;ne. Il va d'une pi&#232;ce &#224; une autre, tirant un livre d'une &#233;tag&#232;re, le feuilletant, le remettant bient&#244;t &#224; sa place. Dans ces grandes et hautes biblioth&#232;ques de bois noir. Elles &#233;taient certainement plus claires, mais l&#224;, le bois des biblioth&#232;ques, c'est comme de l'&#233;b&#232;ne. M&#234;me chose pour le parquet, qui craque. C'est &#233;trange, d'ailleurs, cette biblioth&#232;que &#8212; car c'est une biblioth&#232;que, pas un Centre de Documentation et d'Information &#8212;, plus vieille que le coll&#232;ge aux airs de HLM. On a d&#233;j&#224; &#233;crit quelque chose l&#224;-dessus. On serait curieux de savoir quoi. Mais est-ce que &#231;a changerait quoi que ce soit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Variation : Pourquoi ? Un devoir ? Un livre ? Un rendez-vous ? D'une salle &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait qu'il va finir par s'arr&#234;ter devant un livre. Parce que c'est le livre qui va l'arr&#234;ter. Un gros livre d'images. Un livre avec de nombreuses photos en noir et blanc. Il n'a jamais rien vu de tel. Ce sont des hommes mais&#8230; il n'en est pas vraiment s&#251;r. Si, il en est s&#251;r. Parce que dans les yeux&#8230; la d&#233;tresse&#8230; Mais il pr&#233;f&#233;rerait ne pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Commentaire : Dire &#171; la d&#233;tresse &#187;, non. Pas comme &#231;a, pas directement. Il (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces hommes&#8230; qui n'ont d'humain que ce qu'Alberto Giacometti aura rendu trop visible avec L'Homme qui chavire&#8230; &#8212; mais &#231;a, il ne l'apprendra que bien des ann&#233;es plus tard, des dizaines (et peut-&#234;tre des millions). Ces hommes et ces femmes&#8230; &#8212; &#171; Il y avait des enfants ? &#187; &#8212; Mais o&#249; sont pass&#233;es les fen&#234;tres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Commentaire : Sortir du sas, &#231;a ne va pas sans heurt. On est pr&#233;par&#233; &#224; une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;42&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;	&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;transition de #1	&#224;	#2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y avait bien du monde, mais personne en particulier. Du moins pas encore. Comme les autres, il apprend &#224; conna&#238;tre le CDI. D'une salle &#224; l'autre, d'une &#233;tag&#232;re &#224; l'autre. Bient&#244;t d'un livre &#224; l'autre. Comme &#231;a, sans objet, d'une section &#224; l'autre. La collection &lt;i&gt;Histoire de France en bandes dessin&#233;es&lt;/i&gt;. Et puis une autre collection qui remonte plus haut le temps. Et puis, une autre fois&#8230; Il aime bien le CDI. Pas pour y travailler ou se perdre dans des recherches, ni m&#234;me pour se divertir en se plongeant dans un livre. Non, plut&#244;t pour s'y promener. Errer peut-&#234;tre. D'une salle &#224; l'autre, d'une &#233;tag&#232;re &#224; l'autre, d'un livre &#224; l'autre. Juste comme &#231;a. Jusqu'&#224; cette fois o&#249; il ne pourra plus jeter un &#339;il par la fen&#234;tre sans en faire le cadre de d&#233;veloppement de l'innommable.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;41 b&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une image. Une image en double page. Ou une image sur la page de gauche et deux ou trois autres sur celle de droite. Mais une image compte, ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Variation : Une image. Une image en double page. Ou une sur la page de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un portrait. On l'a d&#233;j&#224; vu. Plusieurs fois certainement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ajout : On le reverra.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et m&#234;me des milliers de fois, des millions, &#224; l'&#233;chelle du monde &#8212; et peut-&#234;tre plus encore, &#224; l'&#233;chelle de l'histoire. Mais l&#224;, c'est la premi&#232;re fois. Il faut qu'il y ait une premi&#232;re fois. Pour lui, aujourd'hui, c'est la premi&#232;re fois qu'il voit cette image, ce portrait. Un portrait ? S'agit-il vraiment d'un portrait ? L&#224;, cet homme, au visage coup&#233; au couteau, aux traits tir&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Commentaire : Pour cette derni&#232;re phrase, penser &#224; supprimer deux des trois (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui regarde l'objectif. Qui le regarde. L'air&#8230; Cet homme, v&#234;tu de loques ray&#233;es, agripp&#233; au montant d'un lit double &#8212; sa main, ses doigts : comme des serres. Tout est gris, tout est sombre. Cet homme, on dirait qu'il veut parler. Cet homme sans &#226;ge. Qui a l'air&#8230; Ce n'est pas sa bouche entrouverte. Mais ses yeux&#8230; ce regard&#8230; peut-&#234;tre&#8230; comme le petit Hurbinek de Primo Levi dans La Tr&#234;ve&#8230; &#171; un regard &#224; la fois sauvage et humain, un regard adulte qui jugeait, que personne d'entre nous n'arrivait &#224; soutenir, tant il &#233;tait charg&#233; de force et de douleur &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre est pos&#233; sur une table massive, fonc&#233;e. Tout semble du m&#234;me acabit. La table, la biblioth&#232;que en face, en guise de mur, le plafond, gagn&#233; par l'ombre. M&#234;me les livres portent les traces d'on ne sait quel grand incendie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Commentaire : Mais si, je sais moi, c'est l'incendie du Reichstag ! (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, la lumi&#232;re trop vive des r&#233;flecteurs est certainement allum&#233;e. Et il doit bien y avoir quelques visages, l&#224; (des filles), dans son champ de vision. Mais non. Ne reste que ce d&#233;cor d'ombres et ce visage, au fond d'un livre, plus ivre de p&#226;leur qu'une chandelle.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;42 b&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;	&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;transition de #2	&#224;	#3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Devant ce visage, est-ce qu'il a eu froid dans le dos ? Est-ce qu'il a compris ? Est-ce qu'il a pressenti ce qui se passait ? L'information s'est-elle transform&#233;e en connaissance ? Ou bien aura-t-il fallu laisser du temps pour tout cela ? Du temps, de nouvelles informations, de nouvelles connaissances, d'autres sensibilit&#233;s. Oui mais, tout ce temps-l&#224;, il aura bien fallu aussi que quelque chose, l&#224;, retienne ce visage, cette image ? Il aura bien fallu que quelque chose, l&#224;, lui fasse traverser le temps, le &lt;i&gt;chronos&lt;/i&gt;, la garde pr&#233;sente ? Tapie, quelque part l&#224;, dans notre existence, comme une peinture rupestre attendant encore l'instant de sa d&#233;couverte, son &lt;i&gt;ka&#239;ros&lt;/i&gt; &#8212; et dieu sait qu'il fait froid au fond de la caverne (&lt;i&gt;the cave&lt;/i&gt;, en anglais) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il a ressenti, &#231;a pourrait &#234;tre une esp&#232;ce de deuil. Comme un travail qui se serait amorc&#233; pour amortir, dans une dimension psychique, la perte brutale des liens qui font la soie de la vie. Mais un deuil assez &#233;trange, un peu &#224; l'image de celui de Didier &#201;ribon &#224; la mort de son p&#232;re, dans son &lt;i&gt;Retour &#224; Reims&lt;/i&gt; : &#171; un deuil dans lequel la volont&#233; de comprendre celui qui venait de dispara&#238;tre, et de me comprendre moi-m&#234;me, qui lui survivais, l'emportait sur la tristesse. &#187; D'autant plus &#233;trange qu'il n'y avait pas de mort. Du moins pas encore. Un deuil anticip&#233; ? Un deuil qui vous revient du futur ? Un deuil en attente, ou en souffrance comme les lettres &#233;gar&#233;es ? O&#249; il n'y a donc rien &#224; comprendre ? Ni rien &#224; sentir ? &#8212; &lt;i&gt;Shit !&lt;/i&gt; &#8212; Sinon le petit courant d'air, sur la nuque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;41 c&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La fen&#234;tre, dans son dos, est ouverte. Juste un peu. C'est juste un liser&#233; de lumi&#232;re et de fra&#238;cheur le long du rebord. C'est le genre de fen&#234;tre qu'on pousse en avant pour ouvrir. Le genre de fen&#234;tre qui bascule. Il pleut. La cour est d&#233;serte. Non, quelqu'un est en train de courir, l&#224;-bas au fond. C'est le sac rouge et jaune, sur la bande bleue du pr&#233;au &#8212; un bleu de nuit. On devine, dessous, des silhouettes, quelques visages &#8212; &#224; peine. C'est si loin, au bout de ces grandes plaques de b&#233;ton fissur&#233;es. Petit aussi, au pied du grand escalier qui s&#233;pare le coll&#232;ge du lyc&#233;e &#8212; deux vol&#233;es de dix ou douze marches (une quinzaine peut-&#234;tre). Il pleut. Il y a de grandes flaques d'eau dans la cour. O&#249; se refl&#232;tent peut-&#234;tre ici le long b&#226;timent blanc de quatre &#233;tages, &#224; droite, o&#249; l'on doit se rendre, avec M. Galet &#8212; au pied de l'escalier, d'autres y sont d&#233;j&#224;, tass&#233;s sous le pr&#233;au. Ou peut-&#234;tre, l&#224;, &#224; gauche, le feuillage noir des grands arbres abritant les deux murets servant de bancs de b&#233;ton. &#192; moins que ce ne soit seulement la masse grise et vide du ciel, dans ce miroir d'eau &#233;clat&#233;, &#233;ph&#233;m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Allez on fonce ! &#187; On aura pu se dire &#231;a, pour tenter la travers&#233;e du b&#226;timent vers les arbres, sacs de sport sur la t&#234;te. Au bout de la cour inond&#233;e, le b&#226;timent administratif. Trois &#233;tages de vitres. Et &#231;a bouge dans la masse d'ombre, dessous, du pr&#233;au. Il y aura eu des fen&#234;tres entrouvertes, ici et l&#224;. Parce qu'il pleut, mais il fait chaud, lourd &#8212; un peu comme aujourd'hui, m&#234;me si le soleil veut percer. Peut-&#234;tre les trois ou quatre du CDI, juste au-dessus du pr&#233;au. Les stores blancs en grande partie baiss&#233;s, elles ne r&#233;fl&#233;chissent rien. Sinon le feu de cette grosse goutte glac&#233;e, tombant d'une feuille dans le cou ? Parce qu'il y a un arbre en haut de l'escalier. Un grand arbre, qui le surplombe d'un feuillage dans lequel la lumi&#232;re, une autre fois, se jouera comme &#224; travers une dentelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Commentaire : Jeux d'ombre et de lumi&#232;re, de feu et de glace, du dedans du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;42 c&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Maintenant on tente de relier par des textes les propositions disjointes. &#187; Mais quelle liaison faire quand on a oubli&#233; que les premi&#232;res propositions, en fait, s'enchainaient naturellement ? Quel pont &#233;tablir quand il n'y a pas de r&#233;elle disjonction entre les textes ? Comment relier ce qui semble d&#233;j&#224; uni ? Comment combler un vide qui existe d'autant moins qu'on cherche s&#251;rement &#224; l'&#233;viter ? D'abord, le signaler comme je viens de le faire. Ensuite, comprendre que ce point de vue ne rel&#232;ve que discours, que du sens, pas de l'&#233;criture en totalit&#233;. Parce qu'entre le texte d'avant et le suivant, si on en termine l&#224; o&#249; l'autre va commencer (le grand escalier), reste un vide et c'est celui de la page. Il y a un saut de page. S'il n'est pas lisible, c'est au moins visible. Le vide est l&#224;. L&#224;, comme &#224; chaque fois d'un texte &#224; l'autre, imprimant &#224; l'&#233;criture son rythme. Et &#231;a, une fois qu'on le sait, et qu'on ne le voit que trop, une fois qu'on ne le prend plus comme une &#233;vidence, &#231;a : &#231;a peut se lire aussi entre les lignes. Par exemple entre le jeu facile (assez creux m&#234;me) des &lt;i&gt;occis-morts&lt;/i&gt; comme dit l'autre, l'image m&#234;me du vide qu'est le miroir, les images de l'interstice, du fragmentaire, de l'ajour&#233; (fen&#234;tre ouverte, miroir bris&#233;, dentelle d'ombre), et le trou qui arrive.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;41 c&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La sortie. C'est par le grand escalier. On monte et on gagne une sorte de hall d'entr&#233;e. Vitr&#233; certainement, mais pas l&#224;. C'est un trou dans le b&#226;timent, comme on enl&#232;verait une des briquettes brunes qui recouvrent les murs de ce hall.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Anecdote : Depuis l'image de Roland Barthes sur le st&#233;r&#233;otype comme Brique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On d&#233;bouche sur une place ou un parking de goudron et de gravier, bleu gris. Des bus attendent. Mais il faut aussi attendre le sien. &#8212; Un jour, en montant, il a pris une b&#233;quille dans la cuisse. Un coup du blondinet, un petit dur aux cheveux longs. &#8212; Il y a un arbre quelque part, ou un arbuste, devant ce hall. La rue est passante. Le quartier pavillonnaire. On s'enfonce dans le centre ville. On passe devant les Nouvelles Galeries. On tourne, on vire. On fait sonner sa nouvelle montre Panth&#232;re Rose. On longe la Loire. Et au d&#233;tour d'un immeuble, on se retrouve au-dessus du fleuve. Camping et terrain de foot d'un c&#244;t&#233;, bois sauvages de l'autre. Et puis un nouveau pont pour traverser l'autre bras du fleuve. D&#233;sert de sable l'&#233;t&#233;, lac l'hiver. &#8212; Quand il a fallu le refaire, l'&#233;largir, on a construit un pont en bois plus &#233;troit. &#199;a cahotait, &#231;a claquait. &#8212; Virage &#224; droite. Tout droit. Virage &#224; gauche. Ligne droite jusqu'&#224; la route qui longe le canal de Briard. On prend &#224; droite. Des champs, des pr&#233;s. La route devient ocre. On se retrouve de l'autre c&#244;t&#233; du canal, qui nous est pass&#233; dessous. Et puis la voie de chemin de fer arrive. Au loin, le panache blanc des chemin&#233;es de la centrale de Belleville. Deux nuages qui s'entrem&#234;lent et finissent par s'effilocher, se dissoudre dans le ciel, bleu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire ? Ce qu'il me resterait &#224; &#233;crire ? Ma parole, mais tu n'y pense pas ! Ce qu'il me reste &#224; &#233;crire&#8230; mais tout ! Si tu n'es plus l&#224;, j'ai tout &#224; &#233;crire. Je ne sais d&#233;j&#224; presque plus rien de ce qu'on a fait, les lieux qu'on a explor&#233;s. Moi, je suis un peu comme Orph&#233;e, contraint d'avancer sans me retourner au risque de te perdre &#8212; et moi &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt;. Il n'y a donc plus rien &#224; &#233;crire, sans toi. Sans lui, je ne dis pas. De toute fa&#231;on, il y a longtemps qu'il n'est plus vraiment l&#224;. Heureusement d'ailleurs. Car c'est pr&#233;cis&#233;ment de son absence, ou du moins sa pr&#233;sence fantomatique, que nous tenons notre propre existence. Notre existence comme notre diff&#233;rence et le gouffre, si infime soit-il, qui la fonde. Bref ! Sans toi, plus rien &#224; &#233;crire. Mais si tu veux bien rester encore un peu, alors oui, et pour autant que je puisse me souvenir du chemin que nous avons parcouru &#8212; mais tu sais combien je m'oriente mal, tu me souffleras un peu &#8212;, voici ce qu'on pourrait encore &#233;crire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, tous les autres commentaires, toutes les autres variations, ajouts, anecdotes dans d'autres sections. Mais la fa&#231;on aussi de ne pas trop en faire, ne pas trop en dire. Comment taire le commentaire, et le reste ? Je ne veux pas &#234;tre la c&#233;l&#232;bre grenouille de La Fontaine, qui &#171; ch&#233;tive p&#233;core s'enfla si bien qu'elle creva &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, la liste des lieux dans lesquels on ne serait jamais all&#233; si on ne s'&#233;tait pas d'abord retrouv&#233; l&#224;. Et ce qu'on y a vu, ce qu'on y a fait. M&#234;me si moi je ne m'en souviens pas. Reste donc encore un peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, tout ce &#224; quoi on n'a pas pens&#233; mais sans l'avoir pourtant oubli&#233;, et qui aurait trouv&#233; sa place naturelle ici ou l&#224;. &#201;crire tout ce qu'on a oubli&#233; et dont le souvenir est perdu, et qui aurait aussi m&#233;rit&#233; une petite place ici et l&#224;, ou dans d'autres sections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, la m&#234;me chose selon le m&#234;me programme, mais cette fois en pensant &#224; une personne qu'on aime (ou pas). Et alors quel animal fabuleux deviendrait le lieu dont &#8212; d'o&#249; &#8212; on parle ? &#8212; Et puis quoi d'autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, pour mieux poursuivre le texte du chantier, loin d'&#234;tre achev&#233;. Mais quel texte, au fond, est ici achev&#233; ? On &#233;crirait la m&#234;me chose selon le m&#234;me programme, en partant du m&#234;me lieu, on finirait par se retrouver non seulement dans un autre endroit, mais peut-&#234;tre un autre monde, avec ses lois et sa temporalit&#233; propres. Comme une autre dimension. &#8212; Et puis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, la m&#234;me chose selon le m&#234;me programme, mais cette fois en partant du lieu sous-jacent &#224; celui de d&#233;part, et qu'on a peut-&#234;tre &#233;vit&#233;. &#8212; Mais lequel ? &#8212; C'est bien pour le savoir qu'il faudrait le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, &#224; Sophie, pour lui dire que je lui ai &#233;crit indirectement gr&#226;ce &#224; un atelier d'&#233;criture en ligne. Mais juste &#233;crire la lettre, pas la poster. D'ailleurs, c'est peut-&#234;tre d&#233;j&#224; fait ? Tu sais, dans la section 25, par accumulation de questions sans point d'interrogation ? &#8212; D'ailleurs, il y en a un qui tra&#238;ne encore. Et puis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, le titre. &#8212; &lt;i&gt;L'Homme qui chavire&lt;/i&gt;. &#8212; Non. &#199;a ne nous appartient pas. &#199;a lui appartient &#224; lui, dans le CDI. &#199;a, c'est pour l'homme du livre, qui l'a arr&#234;t&#233;. Et puis c'&#233;tait juste comme &#231;a, en passant derri&#232;re lui. Par-dessus son &#233;paule. Rien ne dit que l'homme qui chavire convienne &#224; cet homme. On n'y voit plus grand-chose, nous, sur la photo. Lui, il a vu quelque chose. Il &#233;tait l&#224;, sur place. C'&#233;tait nouveau. Il est tomb&#233; dans la photo comme au fond d'une faille qui venait de s'ouvrir. Mais nous, c'est fini. Nous, en en sort de cette faille, je te l'ai dit. Ce qu'il a vu, c'&#233;tait peut-&#234;tre &#231;a, lui, quand &#231;a tremble, &#231;a s'ouvre, &#231;a faille, &#231;a chavire et &#231;a bascule. Mais pour qui en fait ? &#8212; Pour l'homme du livre ? &#8212; Oui, mais en m&#234;me temps c'&#233;tait d&#233;j&#224; fait depuis longtemps. Parce que d'un autre monde, d'un autre &#226;ge. Pas si loin tu me diras. Mais si, justement, si. Tr&#232;s loin. C'&#233;tait le Moyen-&#226;ge ou peut-&#234;tre l'Antiquit&#233;. C'est la gueule de &lt;i&gt;chronos&lt;/i&gt; qui s'est ouverte sous les pieds de cet homme, l&#224;, au fond de son Block. Regarde les loques qu'il a sur le dos. &#8212; Pour lui alors, devant le portrait de cet homme ? &#8212; Peut-&#234;tre. Je crois d'ailleurs qu'on en a parl&#233;, je ne sais plus dans quelle section. C'est dire alors que l'homme qu'il voyait &#233;tait, un peu comme dans je ne sais quelle nouvelle de Kafka, ce gardien qui l'attendait pour lui ouvrir la porte qui ne s'ouvrira jamais. &#8212; Pour nous alors ? &#8212; Peut-&#234;tre oui. Pour moi. Et puis&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, le premier mot. &#8212; A&#239;e ! &#8212; Dans l'&lt;i&gt;Ab&#233;c&#233;daire&lt;/i&gt;, Gilles Deleuze parle de l'alcoolique comme de cet homme dont la force r&#233;side dans la recherche du dernier verre. Celui qui ne le fera pas chavirer dans l'ultime coma &#233;thylique. &#8212; &#171; Alcoolique, alcoolique. Si le monde &#233;tait plus diff&#233;rent, je boirais moins beaucoup souvent &#187;, chante La Blanche. &#8212; Mais je me demande si, les soirs de grand soif pour qui veut &#233;crire, c'est non pas le dernier mot qu'on cherche, mais le premier. Le premier mot, gr&#226;ce auquel l'&#233;criture serait enfin possible. Le premier mot, gr&#226;ce auquel on pourra enfin &#233;crire. &#8212; Et puis quoi encore ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'homme du livre, comme ils l'appellent, c'&#233;tait certainement, dans la Lagersprache des camps de concentration nazis, un muselmann : un d&#233;tenu tr&#232;s maigre et tr&#232;s affaibli. Sur certaines photos, on voit bien qu'ils n'ont que la peau sur les os. Lui, il est v&#234;tu de sa tenue ray&#233;e, sale et d&#233;chir&#233;e, t&#234;te ras&#233;e, traits tir&#233;s et creus&#233;s. C'est vrai, je n'avais jamais rien vu de tel. Et je ne comprenais certainement rien. C'&#233;tait important. Oui, je crois que cette photo, ce livre, c'est important. Mais peut-&#234;tre seulement du fait que je m'en souviens. Et encore&#8230; S'agit-il bien d'un souvenir maintenant ? Est-ce que je ne me souviens pas plut&#244;t, maintenant, du souvenir ? Il est certain que je n'ai pas r&#234;v&#233; &#224; l'&#233;poque. J'ai bien vu ce que j'ai vu. Et j'aurai lu, au moins en partie, le texte autour, sinon la l&#233;gende. Comme pour beaucoup d'autres choses alors, et ensuite. Et jusqu'&#224; aujourd'hui &#8212; et demain encore. C'est presque un miracle, avec tout ce qu'on peut accumuler d'images et de textes, que ce portrait-l&#224; demeure vif dans mon esprit. Mais vif comme peut l'&#234;tre un r&#234;ve justement. Parce qu'il doit certainement son &#233;clat, si faible soit-il quand m&#234;me, pr&#233;cis&#233;ment de ce que j'ai pu voir, lire, &#233;couter aussi, depuis tout ce temps. Comme si tout ce qui &#233;tait venu apr&#232;s &#8212; et arrivera encore &#8212; en avait op&#233;r&#233; la s&#233;lection ; le visage de cet homme, dans sa force premi&#232;re, primaire, ayant aussi, mine de rien, imprim&#233; sa marque sur ceux des mots et des images qui arrivaient ; les forces des uns et des autres se combinant alors, par traits &#233;lectifs ; le tout constituant un tissu dont la solidit&#233; tient toujours au d&#233;sir de reconduire ces traits, de les recouper encore, ailleurs, de les projeter plus avant. Comme dans un jeu identificatoire. Mais ne donnons pas plus d'importance &#224; ce portrait. Laissons aux autres la mystique des origines. Ce visage doit aussi son &#233;lection, j'imagine, au contexte d'alors. Le mien (en petit coll&#233;gien soucieux de bien faire, m&#234;me si je ne savais pas comment), comme le sien (sa place dans la biblioth&#232;que, parmi les autres livres, section histoire). Il y aura donc eu d'autres livres, d'autres images et tout autant de sons, de bruits et de la musique, qui, tout aussi importants, n'auront pourtant pas eu la chance du souvenir. C'est dommage. Mais gageons qu'ils auront gagn&#233;, aujourd'hui, celle de l'imagination &#8212; qui, para&#238;t-il, emprunte les m&#234;mes chemins synaptiques que la m&#233;moire. Par exemple :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;trange bande dessin&#233;e, sans r&#233;el personnage. Quelqu'un erre dans une ville. On ne l'aper&#231;oit jamais. Tout ce qu'on voit c'est ce que lui voit, et c'est le chaos. Mais ce qui m'a le plus marqu&#233;, c'est sa fa&#231;on de s'exprimer. Un d&#233;bit incroyable. Un flot qui ne s'arr&#234;te presque pas. Je me demande m&#234;me si ce qu'il raconte ne forme pas qu'une seule phrase, qui n'a ni d&#233;but ni fin. Et en m&#234;me temps ce flux est parfois tr&#232;s saccad&#233;. Il y a beaucoup de r&#233;p&#233;titions. Des formules qui reviennent sans cesse, coupent un r&#233;cit qui pi&#233;tine, avance &#224; petits pas, par boucles, par glissement de sens ou d&#233;rapage ou rupture, et se reprend. Comme s'il revenait l&#224; o&#249; il est d&#233;j&#224; pass&#233;, mais par une nouvelle issue. Au seuil du compr&#233;hensible tant la mati&#232;re langagi&#232;re est brass&#233;e, p&#233;trie, moulue, synth&#233;tique &#224; souhait et cadenc&#233;e. Surtout quand surviennent les deux personnages (s'il s'agit bien de cela), Mi et Ma &#8212; petits trublions tout fous, qui me font penser &#224; Mio et Mao, ces chats sautillants dans un univers de p&#226;te &#224; modeler color&#233;, stylis&#233; et d&#233;pouill&#233;. J'ai fini par me demander s'il ne fallait pas lire le texte d'une mani&#232;re autre que lin&#233;aire tant devenait fort l'effet visuel des textes, dans ces bulles qui ne cessaient de gonfler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait &#233;galement ce livre qui m'&#233;chappait mais, avec ce quelque chose qui vous retient et vous intime de poursuivre la lecture. Moins pour conna&#238;tre la suite que pour d&#233;couvrir, justement, ce qui vous retient. Un homme &#233;voque quelques-uns des lieux de sa jeunesse, avant de les quitter en m&#234;me temps. Et il le fait dans les ruines du souvenir, qui gravitent n&#233;anmoins autour d'une image dont il garde un souvenir pr&#233;cis, m&#234;me si elle donne parfois l'impression d'&#234;tre le fruit d'une reconstruction plus ou moins imaginaire. C'&#233;tait peut-&#234;tre &#231;a le plus intriguant, cette image trop nette pour &#234;tre vraie, comme les tableaux hyperr&#233;alistes, noy&#233;e dans la masse de souvenirs vrais mais si flous et lacunaires ? Et d'autant plus que cet homme passe parfois d'un lieu &#224; un autre en changeant d'&#233;poque, en remontant le temps. Comme si c'&#233;tait la haute enfance qu'il recherchait &#224; travers les lieux perdus de sa jeunesse, &#224; travers ces lieux o&#249; sa jeunesse s'en allait. Il y a l&#224; quelque chose des vieux arbres qui, dit-on, offrent avant de mourir leur plus belle floraison. Mais c'est l&#224; une lecture bien sommaire. Parce qu'il me semble que cette recherche, si elle existe bel et bien, ne transpara&#238;t qu'&#224; travers une poign&#233;e de fragments. Comme quoi la m&#233;moire joue de dr&#244;les de tours &#233;lectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis ce petit livre, inachev&#233;, qui semblait avoir &#233;t&#233; &#233;crit comme on s'installerait face &#224; la mer, pour une poign&#233;e d'aquarelles. Tant&#244;t des &#238;les lointaines, fuyantes. Des vues presque abstraites, monochromes. Mais peu &#224; peu le paysage se dessine, se pr&#233;cise. Et &#224; chaque coup de crayon, &#224; chaque mot plant&#233; sur la toile, un d&#233;tour insoup&#231;onn&#233; vers un autre paysage, comme &#171; ces restes de peinture sur l'&#233;pave, ces bleus et ocre sur le vieux bois, avec des fragments de lettres et de chiffres devin&#233;s &#187;, ou &#171; ces arrangements de palette pour qu'ils m&#234;lent le rouge ou le vert au bois brut us&#233; d'huile et de crasse &#187;. En fait, on est l&#224;, dans l'air du grand large, dans la nudit&#233; des &#233;l&#233;ments, attendant l'appel de la mer en prenant quelques photos &#8212; et on pourrait en prendre longtemps &#8212;, quand une fille de la c&#244;te avec son chevalet &#8212; c'&#233;tait &#231;a, d'ailleurs, le titre de ce petit livre, La Fille de la c&#244;te &#8212;, en quelques lignes, quelques traits et pointes de couleur, rhabille le paysage sid&#233;ral que vous avez sous les yeux de ce peu de choses que, pourtant l&#224;, vous ne verrez peut-&#234;tre jamais.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Commentaire : L&#224;, on touche une corde sensible. On vient de passer je ne sais combien d'heures devant l'&#233;cran pour r&#233;aliser les propositions d'&#233;criture du Tiers Livre, jour apr&#232;s jour ou presque, tant bien que mal parfois, et voil&#224; qu'une minute de lecture, &#224; peine, suffit &#224; vous donner le vertige. Pierre Michon, je crois, dit quelque part qu'il est bien plus facile de lire que d'&#233;crire. Mais se relire quand on a &#233;crit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Variation : L'escalier. Gris, lumineux. Le gris de ciment de la cage d'escalier, dans la lumi&#232;re des cubes de verre. Le chemin habituel pour le CDI.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commentaire : On perd beaucoup. Mais on ne tourne plus autour du pot. &#199;a disait : &#171; je reviens dans un lieu quitt&#233; il y a longtemps, mais chacun a un nombre tr&#232;s limit&#233; de ces lieux susceptibles de provoquer cette sensation &#8212; les lister &#8212; puis traiter de ce retour, mais imp&#233;rativement &#224; la 3&#232;me personne. &#187; Il n'y a m&#234;me plus de personne. Le lieu, lui, s'est impos&#233; vite, unique. Alors pourquoi ce t&#226;tonnement pour y retourner ? Mais justement, peut-&#234;tre s'est-il impos&#233; si vite, trop peut-&#234;tre, qu'il fall&#251;t en retour cr&#233;er une esp&#232;ce de sas, et la dimension, le rendant accessible, &#224; peu pr&#232;s vivable ? Telle la fameuse cage d'ascenseur de Zola, aussi noire que la mine dans laquelle elle plonge ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Variation : Pourquoi ? Un devoir ? Un livre ? Un rendez-vous ? D'une salle &#224; une autre, un livre, un autre, et un autre, feuillet&#233;, aussit&#244;t remis &#224; sa place. Dans ces grandes et hautes biblioth&#232;ques de bois noir. Elles &#233;taient certainement plus claires, mais l&#224;, le bois c'est de l'&#233;b&#232;ne. M&#234;me chose au sol, qui craque. C'est &#233;trange, d'ailleurs, cette biblioth&#232;que &#8212; car c'est une biblioth&#232;que, pas un Centre de Documentation et d'Information &#8212;, plus vieille que le coll&#232;ge aux airs de HLM.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commentaire : Toujours pas sujet. Mais il faut sortir de ce sas, de cette cage de d&#233;compression de l'illisible (ou l'imaginaire). &#192; courir le risque de l'objet, qui sait ce qui peut arriver.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Commentaire : Dire &#171; la d&#233;tresse &#187;, non. Pas comme &#231;a, pas directement. Il ne vaudrait mieux pas l'&#233;crire. Il faudrait plut&#244;t la d&#233;crire. Il faudrait les d&#233;peindre ces yeux. Seulement voil&#224; : on n'est m&#234;me pas s&#251;r de l'image. Pas s&#251;r qu'on l'ait bien vue &#224; ce moment-l&#224;, dans ce livre, au CDI. C'est peut-&#234;tre une association ou un recoupement avec une image vue ailleurs, plus tard, dans un documentaire &#224; la t&#233;l&#233; par exemple, ou dans un film, et peut-&#234;tre totalement sortie de son contexte &#8212; comme les yeux de Primo Levi, en gros plan sur la couverture de &lt;i&gt;La Tr&#234;ve&lt;/i&gt;, aux Cahiers rouges. Quant &#224; la formule de &lt;i&gt;Bartleby&lt;/i&gt;, je ne l'explique pas. Une fa&#231;on de mettre en sc&#232;ne la d&#233;tresse &#8212; qui n'est pas d&#233;muni devant cette formule ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Commentaire : Sortir du sas, &#231;a ne va pas sans heurt. On est pr&#233;par&#233; &#224; une autre dimension, mais une fois qu'on y est, c'est quand m&#234;me une autre histoire&#8230; On en apprend beaucoup sur la mer depuis le pont d'un bateau. Mais quand on saute et qu'on entend gueuler : &#171; Un homme &#224; la mer ! &#187; Et le vieux : &#171; C'est pas l'homme qui prend la mer c'est la mer qui prend l'homme&#8230; &#187; L&#224;, c'est plus vraiment la m&#234;me chanson. La mer devient plus froide, les vagues toujours plus fortes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajout : Oui, il y avait aussi des enfants&#8230; &#8212; Les fen&#234;tres elles sont o&#249; ? Et les autres, ils sont o&#249; les autres ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Variation : Une image. Une image en double page. Ou une sur la page de gauche et deux ou trois autres sur celle de droite. Des images et des l&#233;gendes, du texte pour cadre. Ou des images comme &#231;a, sans commentaire. Et pourquoi pas une planche contact ? Des images. Beaucoup d'images. Et pourtant toutes les m&#234;mes. Toute la m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ajout : On le reverra.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Commentaire : Pour cette derni&#232;re phrase, penser &#224; supprimer deux des trois d&#233;terminants contract&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Commentaire : Mais si, je sais moi, c'est l'incendie du Reichstag ! &lt;i&gt;Reichstagsbrand&lt;/i&gt;, nuit du 27 au 28 f&#233;vrier 1933.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Commentaire : Jeux d'ombre et de lumi&#232;re, de feu et de glace, du dedans du dehors, avouons que c'est un peu facile. M'int&#233;resse plus le passage, en saut de paragraphe, de l'image du miroir bris&#233; &#8212; image de ce qui fait image &#224; la fois fragment&#233;e et d&#233;multipli&#233;e, je m'en rends compte maintenant &#8212; au morceau de parole fugitif &#8212; et qui se dit tel.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Anecdote : Depuis l'image de Roland Barthes sur le st&#233;r&#233;otype comme Brique de langage, lue dans ses &lt;i&gt;Carnets de voyage en Chine&lt;/i&gt; &#8212; en fait, plus que le st&#233;r&#233;otype, il s'agit du pouvoir langagier qui utilise et combine les st&#233;r&#233;otypes, de la Doxa, &#171; faite d'un cimentage de blocs de st&#233;r&#233;otypes &#187;, et d'autant plus solide sous l'esp&#232;ce de la Culture : &#171; Avalanches de briques. Plus c'est culturel, plus c'est briqu&#233; &#187; (on notera le jeu de mots) &#8212;, d&#232;s qu'il faut parler de mur, je ne cesse d'&#234;tre renvoy&#233; &#224; cette &#233;trange th&#233;orie. De l&#224;, on n'utilisera plus tout &#224; fait de la m&#234;me mani&#232;re l'expression &lt;i&gt;&#234;tre au pied du mur&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Muriel Boussarie | Dans la ville sans fin</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article322</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article322</guid>
		<dc:date>2018-10-02T13:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Mini bio et liens &#224; compl&#233;ter.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il avait dit qu'il n'&#233;tait jamais venu &#224; F. auparavant. Que c'&#233;tait la premi&#232;re fois. Pourtant presque imm&#233;diatement, quelque chose dans la couleur poussi&#233;reuse des rues l'avait cueilli. Il n'avait pas &#233;prouv&#233; l'excitation de d&#233;couvrir &#224; son tour une ville mille fois c&#233;l&#233;br&#233;e. Ni l'appr&#233;hension d'&#234;tre d&#233;&#231;u devant ses splendeurs trop vant&#233;es. Il s'&#233;tait senti bizarrement chez lui. Etait-ce la densit&#233; des b&#226;timents du &lt;i&gt;centro citt&#224;&lt;/i&gt;&#8230; l'obscurit&#233; des rues &#233;troites ou les places inattendues&#8230; le jaune mat des fa&#231;ades&#8230; cette sensation de revenir chez lui. Comme s'il n'avait fait qu'errer ses vingt et une premi&#232;res ann&#233;es de vie, toujours bancal, toujours heurt&#233; par l'impossibilit&#233; d'&#234;tre vraiment pr&#233;sent dans des lieux transitoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il voulait offrir un caf&#233; au gar&#231;on et &#224; la fille qui l'avaient pris en stop. Mais ils avaient insist&#233; pour aller tout de suite voir le &lt;i&gt;Duomo&lt;/i&gt;. Lui n'avait pas envie de se pr&#233;cipiter. Les ruelles sombres, les fen&#234;tres closes lui convenaient pour le moment. Il voulait apprivoiser cette onde de d&#233;j&#224;-vu qui affluait en lui. Il a pris son sac &#224; dos dans le coffre de leur voiture et leur a dit qu'ils se retrouveraient plus tard. Une fraction de seconde, les yeux noirs de la fille se sont fix&#233;s sur lui. Devinait-elle qu'il &#233;viterait de les recroiser ? Le gar&#231;on lui a souri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avance dans l'ombre des rues et monte des escaliers de pierre vers des &#233;glises calmes o&#249; il n'entre pas. Il laisse la sensation organique d'&#234;tre vivant-dans-la-ville le submerger. Bient&#244;t il s'assoit sur des marches arrondies dont il saisit l'&#233;paisseur &#224; pleines mains. L'intimit&#233; qu'il ressent avec ces lieux le stup&#233;fie. Il se demande si sa ville natale ressemblait &#224; F. &#8230;ou si dans une lointaine vie ant&#233;rieure il n'aurait pas v&#233;cu ici&#8230; l'id&#233;e d'avoir pu croiser un jour l'enfant divine, la belle Muse morte trop jeune le fascinerait&#8230; Mais il est juste assis l&#224;, sur cette marche de pierre piqu&#233;e &#224; laquelle qu'il s'accroche. Soulag&#233; que la mat&#233;rialit&#233; d'une ville le porte enfin.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il fait froid. La petite place est vide. Les dalles de pierre irr&#233;guli&#232;res absorbent le bruit des pas. Le sol est l&#233;g&#232;rement incurv&#233;. Les immeubles bas sont serr&#233;s les uns contre les autres, leurs volets de bois peints en gris sont clos, leurs fa&#231;ades jaunes et silencieuses. Sur la gauche, un b&#226;timent un peu plus haut, un ancien &lt;i&gt;palazzo&lt;/i&gt;, lui aussi ferm&#233;. Un sachet de papier froiss&#233; pouss&#233; par le vent file sur quelques m&#232;tres, se soul&#232;ve et puis retombe. Quelques flaques d'eau refl&#232;tent la clart&#233; de nuages blancs qui se disloquent. Il a plu cette nuit. La haute porte du vieux palais s'ouvre pour laisser passer une voiture rouge. Le ciel s'&#233;claircit. Grand calme.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#224; l'arri&#232;re c'est flou&#8230; angle &#233;pais d'un immeuble sombre&#8230; reflets du ciel sur les vitres&#8230; ici les volets sont ouverts&#8230; on voit le ciel mais aucun arbre&#8230; longue rue &#233;troite qui s'effile et se perd dans l'ombre&#8230; on aimerait voir des branches charg&#233;es de feuilles troubler la g&#233;om&#233;trie paisible des b&#226;timents&#8230; des pas r&#233;sonnent&#8230; personne en vue&#8230; &#224; droite la tranche sombre d'un grand immeuble plus r&#233;cent&#8230; lourdeur pr&#233;-mussolinienne&#8230; &#224; gauche la r&#233;verb&#233;ration du jour naissant sur de hautes fen&#234;tres&#8230; soleil du matin&#8230; surexposition des souvenirs&#8230; cette aveuglante lumi&#232;re&#8230; m&#233;moire creuse des sensations&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je te laisse, le ciel m'aspire, ne me transperce pas de tes yeux perdus, ne me retiens pas avec ton corps d&#233;gingand&#233;, le ciel m'aspire, les rues quadrillent l'espace, les toits de briques superpos&#233;es, tous ces toits orang&#233;s, ces toits qui s'&#233;loignent et le fleuve serpent jaune et la coupole &#233;carlate du Duomo et la foule inondant la place des fleurs et toi qui a disparu, minuscule silhouette noire, patte de mouche insignifiante, d&#233;sormais invisible&#8230; Maintenant la citt&#224; se dessine comme une carte, comment faisaient-ils les cartographes avant l'ornithopt&#232;re, avant les montgolfi&#232;res, les satellites, comment faisaient-ils pour dessiner les fleuves, pour dessiner les c&#244;tes et les villes vues d'en haut o&#249; ils n'avaient jamais &#233;t&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il attend devant le num&#233;ro 21 de cette ruelle &#233;troite qui rejette la blancheur du soleil sur le haut des fa&#231;ades. Il s'est appuy&#233; sur le haut mur d'enceinte d'un parc aujourd'hui ferm&#233;. Face &#224; lui, la porte modeste du 21 est encastr&#233;e dans un mur jaune. Une porte &#224; deux battants de bois fonc&#233;, chacun muni d'une poign&#233;e ronde, dor&#233;e sur le battant gauche, noire sur le battant droit o&#249; se loge, une trentaine de centim&#232;tres plus haut, l'ouverture m&#233;tallique d'une bo&#238;te aux lettres sous laquelle est inscrit le nom de famille de la femme qu'il attend. A c&#244;t&#233; de la porte, une fen&#234;tre derri&#232;re une &#233;paisse grille de fer peinte en vert, scell&#233;e dans la ma&#231;onnerie. Aucune volute, aucun motif d&#233;coratif ne pr&#233;tend agr&#233;menter la grille ni all&#233;ger son allure carc&#233;rale. Des pots de diff&#233;rentes couleurs &#8211; mauve, vert p&#226;le, bleu, jaune, noir &#8211; sont serr&#233;s derri&#232;re la grille sur une petite planche &#224; mi-hauteur de la fen&#234;tre. Ils laissent &#233;chapper l'un des tiges surmont&#233;es de fleurs roussies, un autre quelques bras d&#233;charn&#233;s de succulentes d&#233;shydrat&#233;es et le plus petit, le noir, des feuilles d'une vitalit&#233; surprenante eu &#233;gard &#224; la n&#233;gligence qui semble pourvoir &#224; l'entretien de ces plantations. Entre la porte et la fen&#234;tre, au-dessus du num&#233;ro 21, surgit le raccordement d'une goutti&#232;re noire qui grimpe le long de la fa&#231;ade jusqu'au toit et dont tout laisserait &#224; penser que son excroissance disgracieuse sur le mur est la cons&#233;quence d'un oubli dans les plans initiaux de l'immeuble, si d'autres goutti&#232;res aussi incongrues ne poussaient pas le long des fa&#231;ades voisines, plus discr&#232;tes que celle-ci car fondues dans le cr&#233;pi jaune des murs. Il regarde le nombre 21 trac&#233; en bleu fonc&#233; dans un hexagone de fa&#239;ence blanche bord&#233; d'un liser&#233; du m&#234;me bleu fonc&#233;. Dessous, deux sonnettes sont ins&#233;r&#233;es dans un petit encadrement de marbre gris vein&#233;. Galardi est le nom de la femme qu'il attend, de la femme qui n'a pas r&#233;pondu lorsqu'il a appuy&#233; &#224; deux reprises sur la sonnette du dessus. Il s'est demand&#233; s'il n'avait pas per&#231;u un bruit sourd derri&#232;re la fen&#234;tre &#224; barreaux juste apr&#232;s avoir sonn&#233;. L'&#233;paisseur du silence ensuite a fait taire son doute. Il ne se passe sans doute rien derri&#232;re l'alignement des pots de fleurs coinc&#233;s entre la vitre de la fen&#234;tre et la grille. Le pot vert et le pot mauve ont la m&#234;me forme l&#233;g&#232;rement &#233;vas&#233;e vers le haut. Le noir &#8211; qui contient les plantes les plus vivaces &#8211; est en plastique. La c&#233;ramique du pot jaune est plus sophistiqu&#233;e, d'ancienne facture. Sa mati&#232;re grenue, &#233;mergeant entre des coul&#233;es vertes plus lisses, &#233;voque irr&#233;sistiblement les grains des &#233;pis de ma&#239;s. L'id&#233;e lui vient alors que Mme Galardi ne laisserait pas ses plantes se dess&#233;cher dans les pots qu'elle a soigneusement align&#233;s devant la fen&#234;tre. Qu'elle n'a pas d&#251; rentrer chez elle depuis longtemps. Et que sans doute il attend en vain, inutilement plant&#233; devant le num&#233;ro 21.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'espace satur&#233; de noms, surnoms, renoms &#233;tincelants. NOM du fleuve qui traverse la ville. NOM du po&#232;te mort en exil. NOM de la muse r&#233;elle ou symbolique. NOM du moine despote mort au b&#251;cher. NOM de la dynastie qui r&#233;gna sur la ville. NOM de la Sans Pareille au profil de madone. NOM du penseur politique. NOM de la gare ferroviaire. NOM de la premi&#232;re femme peintre admise &#224; l'Acad&#233;mie de dessin. NOM du palais o&#249; fut tortur&#233; le moine despote. NOM de l'astronome math&#233;maticien physicien. NOM de l'inventeur peintre architecte. NOM du sculpteur architecte peintre. NOM de l'&#233;crivain vacillant au sortir de la basilique. PR&#201;NOM du Magnifique. NOM du navigateur et du paquebot emportant les &#233;migr&#233;s italiens vers le Nouveau Continent. NOM du jardin o&#249; tu faillis t'&#233;vanouir. NOM du &lt;i&gt;Fratello&lt;/i&gt; qui peint les fresques de quarante-quatre cellules de moines. NOMS de l'&#233;crivain russe et du roman qu'il acheva ici. NOM des architectes du Campanile. NOM de l'&#233;glise o&#249; le peintre repose aupr&#232;s de son mod&#232;le. NOMS des b&#226;tisseurs oubli&#233;s qui ma&#231;onn&#232;rent, forg&#232;rent, sculpt&#232;rent la ville. NOM de l'&#233;crivain qui br&#251;la ses po&#232;mes. NOM du po&#232;te qui lui conseilla la prose. NOM des portes de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;S'il emprunte cette large avenue dont la perspective au loin se fond dans les feuillages de deux rang&#233;es d'arbres touffus, c'est pour retrouver la sensation qui l'a &#233;treint ce matin quand ils sont arriv&#233;s dans la ville, quand la voiture ralentissait en approchant du centre historique et que la fille au volant h&#233;sitait d&#233;j&#224; &#224; se garer. L'angle d'un immeuble &#8211; pourtant ils se ressemblent tous &#8211; s'est encastr&#233; dans sa m&#233;moire. C'est l&#224; que &#231;a a commenc&#233;. Brutalement. Le bossage gris, un peu rustre du rez-de-chauss&#233;e, sous le cr&#233;pi jaune des trois &#233;tages et les fen&#234;tres aux frontons triangulaires... Il y avait l&#224; quelque chose de m&#233;lancolique, d'assourdi, de profond&#233;ment familier qu'il faut absolument retrouver. Et s'il marche si vite, s'il commence &#224; courir malgr&#233; les 35&#176; qui alourdissent l'ombre, malgr&#233; la sueur qui goutte sur ses tempes et colle son t-shirt &#224; sa peau, c'est qu'il ne faut pas laisser s'&#233;chapper l'impression furtive, subitement ressurgie, cet appel d'un pass&#233; qu'il a rejet&#233; de sa conscience &#8211; une fois pour toutes croyait-il &#8211; mais auquel l'attache sa chair d'enfant, son &#234;tre &#224; la trame &#233;cartel&#233;e, rompue&#8230; et si la trame tenait encore un peu ? pr&#234;te &#224; se raccorder, &#224; s'attendrir dans l'espoir de renouer avec&#8230; avec quoi ? quelque chose qui affleure &#224; sa conscience, qui est l&#224;, &#224; port&#233;e, qu'il pense toucher en arrivant (&lt;i&gt;Via Alfonso La Marmora&lt;/i&gt; &lt;/i&gt;, les yeux lev&#233;s vers les fen&#234;tres, comme pour apercevoir un visage derri&#232;re les vitres, entre les reflets brillants du ciel&#8230; Mais la rue est comme endormie dans l'ombre. Les immeubles au bossage gris ne lui disent plus rien, la sensation si vive s'est &#233;vanouie. Il essuie son front tremp&#233;, ses yeux pliss&#233;s. Du quelque chose qu'il voulait approcher, il ne reste que le manque, un grand vide qu'il connait bien, encore plus b&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Enfin il pleut. Cr&#233;pitement de l'eau sur les dalles du trottoir, cris joyeux d'enfants surpris par l'averse, longues &#233;claboussures des voitures sur la chauss&#233;e. Tout se rafra&#238;chit. Il ferme les yeux. Si la pluie pouvait tout dissoudre, tout m&#233;langer&#8230; les couleurs des fa&#231;ades, le galbe des statues, la boue du fleuve, les encadrements de &lt;i&gt;pietra serena&lt;/i&gt;, les particules de son corps et les os de son cr&#226;ne&#8230; en faire une p&#226;te informe&#8230; Comme il aimerait se fondre dans cette mati&#232;re terreuse, indistincte, faire partie d'un tout sans devoir porter ses particularit&#233;s d'individu, sa charpente trop haute, ses mauvais r&#234;ves&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;... &lt;i&gt;binario tre il treno proveniente da Milano&lt;/i&gt;... R&#233;sonance du haut-parleur, matit&#233; de cette voix d'homme. &lt;i&gt;Attenzione al binario otto alla partanza del treno mille novecenta cinque Trenitalia&lt;/i&gt;&#8230; Coup de sifflet strident le long du quai. Roulements de valises sur le bitume, claquements de talons pr&#233;cipit&#233;s. Nouveau coup de sifflet per&#231;ant. &lt;i&gt;Chiara, Chiara sbrigati !&lt;/i&gt; crie une femme. Vibration contre sa cuisse. &#8211;- Allo, Ugo&#8230; c'est bien toi ? Voix de femme &#224; son oreille. L&#233;a. Voix douce, un peu &#233;raill&#233;e. Longs crissements aigus des freins le long du quai. &#8211; Mais tu es &#224; la gare ? Tu repars d&#233;j&#224; ? Blanc. &lt;i&gt;Binario due il treno proveniente da Venezia Santa Lucia&lt;/i&gt;... reprend le haut-parleur. -&#8211; Je ne sais pas encore, peut-&#234;tre&#8230; &#201;cho de sa propre voix dans le t&#233;l&#233;phone. Aboiements hargneux d'un petit chien derri&#232;re lui. &#8211; Je t'appelle parce qu'on a retrouv&#233; tes lunettes de soleil. Elles avaient d&#251; glisser sous le si&#232;ge arri&#232;re. &lt;i&gt;Binario cinque attenzione&lt;/i&gt;&#8230; Des cloches retentissent. &#8211;- Je ne suis pas loin de la gare, poursuit L&#233;a. Si tu ne pars pas tout de suite, on pourrait se retrouver sur la place Santa Maria Novella pour que je te rende tes lunettes. Les cloches sonnent &#224; toute vol&#233;e. &#8211;-Oui, bonne id&#233;e. L'&#233;cho de sa propre voix comme celle d'un autre. -&#8211; Alors je t'attends devant l'&#233;glise.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;manations de sucre ti&#232;de&#8230; du vanill&#233;, du lact&#233;, du chocolat&#233;&#8230; Senteurs des p&#226;tes lev&#233;es, gonfl&#233;es, beurr&#233;es&#8230; Opulence presque &#233;c&#339;urante&#8230; s'il n'y avait cette fra&#238;cheur de b&#233;ton mouill&#233; que l'averse souffle &#224; travers la &lt;i&gt;pasticerria&lt;/i&gt;&#8230; l'amertume lancinante du caf&#233; qui goutte du percolateur&#8230; et ce parfum d'herbes tendres qui fr&#244;le ton bras quand elle secoue ses longs cheveux devant la profusion de beignets bomb&#233;s, d'&#233;clairs verniss&#233;s, de babas poudr&#233;s de sucre glace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Froide, lourde, anguleuse, l'armature m&#233;tallique de la chaise que tu tires pour t'asseoir en face d'elle. Ses &#233;paules nues dont tu imagines la moiteur sous tes paumes. Des grains de sucre de ton beignet roulent sous la pulpe de tes doigts. Les &#233;clats de pierre qui ornent la petite table ronde o&#249; vous vous &#234;tes install&#233;s impriment des petits angles sur la peau de tes avant-bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu mords dans ton beignet. La consistance &#233;lastique de la p&#226;te c&#232;de sous ta morsure et la cr&#232;me onctueuse afflue dans ta bouche. Son &#233;paisseur, sa saveur emplissent toute ta bouche. Tu aimerais engloutir un morceau plus gros encore, un morceau &#233;norme&#8230; tes joues se d&#233;formeraient, la cr&#232;me baverait &#224; la commissure de tes l&#232;vres, les yeux noirs en face &#224; toi s'&#233;carquilleraient... tu savoures cette id&#233;e en go&#251;tant la densit&#233; du &lt;i&gt;caff&#232; stretto&lt;/i&gt; qui s'&#233;coule dans ta gorge. Les derniers grains de sucre crissent entre tes molaires.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#11' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;...de lumi&#232;re &#233;lectrique, violemment verd&#226;tre, qui &#233;claire un reste de conscience dans la nuit, baigne les murs granuleux de cette &#233;picerie minuscule miraculeusement ouverte dans un quartier plong&#233; dans le silence, un phare o&#249; viennent s'agglutiner nos vies &#233;ph&#233;m&#232;res et le n&#233;on &#224; la calligraphie italique, inscrivant &lt;i&gt;Oggi&lt;/i&gt; en rose fluorescent sur nos pupilles dilat&#233;es, &lt;i&gt;una coca zero per favore&lt;/i&gt;, un liquide pour &#233;lectriser nos corps d&#233;faillants s'il vous pla&#238;t, et l'homme derri&#232;re la caisse comprend cette supplique, il cherche la canette la plus fra&#238;che, et d'autres sont entr&#233;s pendant ce temps, deux qui parlent en fran&#231;ais, une troisi&#232;me qui se tait et c'est difficile de trouver la monnaie pour payer le coca, les gestes comme emp&#234;ch&#233;s, un homme de soixante ans en marcel vient de rentrer une &#233;tag&#232;re m&#233;tallique sur roulettes charg&#233;e de boissons et il soupire, et les fran&#231;ais veulent une glace, ils ont remarqu&#233; qu'il y avait l&#224; quelques parfums de gelato artigianale, &lt;i&gt;non ci sono piu lampone&lt;/i&gt;, regrette l'homme qui vient de ranger dans le tiroir-caisse les pi&#232;ces donn&#233;es pour le coca z&#233;ro et il attend que les clients d&#233;&#231;us choisissent un autre parfum de glace et celle qui se taisait dit tout &#224; coup Pourquoi pas vanille ? les bulles ont jailli de la canette, elles ont p&#233;till&#233; sur les l&#232;vres, les fran&#231;ais ont pay&#233; leurs glaces, l'homme derri&#232;re la caisse a dit buona notte, l'homme au marcel a port&#233; des packs de bouteilles d'eau au fond de la boutique et maintenant il s'avance avec une manivelle pour enclencher la fermeture du rideau de fer, les fran&#231;ais sortent de l'&#233;picerie, il faudra finir la canette de coca dans la rue, esp&#233;rer que les bulles &#233;clatent assez fort dans la bouche, que des frissons &#224; la surface de la peau relancent la machine, lui donnent assez de vie pour aller vers...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a plus que quelques fant&#244;mes qui me traversent, furtifs, arrogants, des princes d&#233;chus. Ils ne regardent pas le fleuve &#224; travers les arches comme le petit f&#252;hrer quand il admira h&#226;tivement l'alignement des maisons au-dessus des eaux jaunes. Une admiration qui m'a sauv&#233;, parait-il, de la destruction totale. Ils ne s'arr&#234;tent pas plus devant les autoportraits que quelques touristes chanceux pourront peut-&#234;tre contempler un jour si les visites guid&#233;es reprennent. Car pour l'instant je suis ferm&#233;. Risque d'incendie. Imagine le feu s'engouffrant dans ma galerie, noircissant mes murs, un instant frein&#233; &#224; l'angle du quai des Arquebusiers, puis s'&#233;lan&#231;ant de nouveau, s'&#233;chappant de mes arcades, imagine un embrasement secret au-dessus des toits de l'Oltrano, cr&#233;pitant dans l'&#233;glise Santa Felicita&#8230; Non, les flammes seraient stopp&#233;es net par les portes blind&#233;es qui me coupent en six.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis vide, mais le bruit de la foule r&#233;sonne sous mes voutes qui enjambent le pont vieux. J'ai &#233;t&#233; construit pour les d&#233;ambulations secr&#232;tes, je cachais les all&#233;es et venues des puissants, je les prot&#233;geais des intrigues de leurs rivaux, de la r&#233;volte des gueux. Mais j'ai servi aussi les partisans, ils se rejoignaient d'une rive &#224; l'autre en franchissant le fleuve &#224; l'abri des regards, je les revois glissant sur mes tomettes, se baissant sous chaque ouverture pour ne pas &#234;tre aper&#231;us de l'ext&#233;rieur&#8230; pour une fois mon existence a eu un autre sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fant&#244;mes &lt;i&gt;Medici&lt;/i&gt; couraient pour traverser le pont, ils surplombaient les rues, &lt;i&gt;incognito&lt;/i&gt;, et hantaient leurs anciens palais comme s'ils &#233;taient toujours aux affaires. Ils n'acceptaient pas leur d&#233;ch&#233;ance. Quand des alli&#233;s inattendus ont surgi, encapuchonn&#233;s, catapult&#233;s d'un jeu vid&#233;o, ils ont &#233;t&#233; subjugu&#233;s. Les Assassins avaient du panache, ils cultivaient des secrets &#224; d&#233;coder et n'avaient pas froid aux yeux. Ils escaladaient les palais &#224; la force de leurs mains, comme aimant&#233;s par les parois de pierres. S'il fallait, ils se jetaient dans le vide en vol plan&#233; et tombaient dans des charrettes emplies de feuilles. Sauter, saisir, s'accrocher... Vision d'aigle qui r&#233;v&#232;le les forces en pr&#233;sence. Leurs missions &#8211; quoique r&#233;p&#233;titives &#8211; avaient quelque chose de fascinant. Cible au fond de la place. Assassinat par strangulation. Ennemi sur une tour. Double lame ou dague empoisonn&#233;e ? Assassinat sur une corniche. Les fant&#244;mes &#233;taient &#233;blouis, ils ont pens&#233; que la r&#233;alit&#233; augment&#233;e leur rendrait la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous esp&#233;riez surgir d'un jeu vid&#233;o et revenir &#224; la t&#234;te de la cit&#233;. Vous auriez un r&#244;le &#224; jouer, les banquiers et les riches dominent toujours le monde. Plus que jamais. Vous vouliez aussi agrandir votre &lt;i&gt;Bellissima&lt;/i&gt;, la parer de nouveaux atours, vous r&#234;viez d'une nouvelle &lt;i&gt;Renaissance&lt;/i&gt;&#8230; Mais les Assassins n'&#233;taient pas &#224; votre service. Votre univers n'&#233;tait pour eux qu'un d&#233;cor de palais splendides, de complots &#224; d&#233;jouer, de manipulations, juste un decorum pour leurs missions d'Assassins. Cible &#224; droite. &lt;br class='autobr' /&gt;
Assassinat sous un pont. Vous vous &#234;tes montr&#233;s indulgents devant leurs mascarades, leurs cascades vertigineuses parfois grotesques. Mais vous n'avez pas support&#233; leur mise en sc&#232;ne de la Conjuration, vous n'avez pas pardonn&#233; leur meurtre de Giuliano, votre Giuliano, les coups de poignard, la mort obsc&#232;ne sur le parvis de la Cath&#233;drale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vous connaissiez la ville dans ses moindres recoins et vous avez entra&#238;n&#233; les Assassins dans les angles morts de leurs p&#233;rip&#233;ties vid&#233;o pour les massacrer. Ils connaissaient mieux que vous l'&#233;toffe virtuelle de votre r&#233;alit&#233; et ils vous ont d&#233;chir&#233;s. J'entendais des cris, des agonies rauques. Je ne pouvais suivre vos combats que de loin. Les limites techniques qui avaient emp&#234;ch&#233;s les Assassins de p&#233;n&#233;trer &#224; l'int&#233;rieur de la Cath&#233;drale pour y reconstituer la mort de Giuliano telle qu'elle s'&#233;tait produite ce 26 avril 1478, les ont bloqu&#233;s &#224; l'entr&#233;e de ma porte sud comme de ma porte nord. Ils ont tent&#233; de grimper sur mes arcades et d'entrer par mes fen&#234;tres, mais j'ai fait trembler mes murs pour qu'ils l&#226;chent prise et ils sont tomb&#233;s dans le fleuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s les cris, les affolements, les coups bas, ce fut presque le silence. Quelquefois des pas pr&#233;cipit&#233;s sur les dalles. Une vapeur &#233;paisse s'est lev&#233;e du fleuve et a stagn&#233; pr&#232;s des quais durant quelques jours. Maintenant ce ne sont plus que des ombres qui me traversent, des pr&#233;sences infimes, intangibles, des &#233;chos de souvenirs. Parfois je me demande si je ne r&#234;ve pas.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#13' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce n&#339;ud de routes vers la p&#233;riph&#233;rie, la ville a sorti ses boyaux pour &#233;jecter ceux qui partent et absorber les nouveaux venus, des voitures qui freinent devant l'embranchement ferm&#233; du rond-point et tournent encore, h&#233;sitant sur la direction &#224; prendre... &lt;i&gt;tangenziale&lt;/i&gt; ouest&#8230; Porta Romana&#8230; ou&#8230; Au centre, tout est chaleur et b&#233;ton, abstraction and &lt;i&gt;concrete&lt;/i&gt;, corps et pens&#233;es qui s'&#233;vaporent, confrontation des besoins primaires &#224; la mati&#232;re, songe, soif et ciment&#8230; Pourquoi se retrouver l&#224;&#8230; Autour, des champs de paille br&#251;l&#233;e, ponctu&#233;s de cypr&#232;s noirs. Et trois pins parasol dans un virage derri&#232;re la glissi&#232;re de s&#233;curit&#233;. Tourner&#8230; Des c&#244;nes de signalisation rouges devant le plot de b&#233;ton qui barre l'embranchement ferm&#233;, une zone de travaux &#8212; semble-t-il &#8212; d&#233;limit&#233;e par un ruban de plastique rouge et blanc, on ne voit pas de quels travaux il peut s'agir, aucune &#233;bauche n'est observable, le lieu est d&#233;sert&#233;, peut-&#234;tre une intention laiss&#233;e en plan, une vell&#233;it&#233; d'&#233;largir le virage, d'adoucir son angle ? on ne sait pas et on cesse de s'interroger, la chaleur dilue toutes les questions. Le soleil voil&#233; de poussi&#232;res &#233;tale une langueur sans fin sur ce n&#339;ud de routes qui convergent pour s'&#233;carter ensuite, sur les rares voitures qui glissent au ralenti dans l'arrondi du rond-point o&#249; jaillit l'&#233;clat furtif de leurs vitres closes. Quand les voitures s'&#233;loignent, la stridulation des cigales enfle sous des buissons secs. Aucun mouvement apparent. La lumi&#232;re vibre sur le b&#233;ton. Un l&#233;zard vient chauffer ses &#233;cailles au sommet du plot de b&#233;ton. De la silhouette des pins parasols coule une ombre minimale. Au premier virage, de longues traces noires de pneus ont quitt&#233; leur parabole initiale avant de dispara&#238;tre sous la glissi&#232;re de s&#233;curit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un n&#339;ud routier &#224; cinq branches o&#249; les voitures ralentissent car la route vers le centro citt&#224; est ferm&#233;e, alors o&#249; aller, on ne va pas reprendre la tangenziale ouest, ni aller vers la piazza della liberta&#8230; Tourner&#8230; Derri&#232;re le ruban rouge et blanc, un grillage de plastique rouge est tendu sur toute la largeur de la chauss&#233;e pour prot&#233;ger ces travaux dont la nature nous &#233;chappe. Dans les anfractuosit&#233;s du plot de b&#233;ton, de longues fourmis dessinent un chemin sinueux pour charrier des d&#233;bris difficiles &#224; identifier. Apr&#232;s les champs de paille jaunie, le regard se perd dans l'horizon des collines sombres. Un nouveau flot de voitures entre sur le rond-point, ralentit, h&#233;site et se disperse vers les autres Noms o&#249; la ville se reforme au loin. Par endroits des flaques chim&#233;riques luisent sur le bitume. Un ballet de gu&#234;pes affam&#233;es virevolte autour d'un buisson de lavande dont on n'avait pas remarqu&#233; l'existence tout &#224; l'heure. Le ruban de plastique rouge et blanc claque au vent, au vent &#226;cre et chaud qui s'est lev&#233; et qui balance l'ombre &#233;largie sous les pins parasols. Les cigales persistent dans leur grincement hypnotique. Au loin, tr&#232;s loin, s'entend l'appel d'un enfant : &lt;i&gt;Gaia ! Gaia !&lt;/i&gt; Des oiseaux s'&#233;battent dans le ciel toscan.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tu remarques d'abord sa taille, une taille &lt;i&gt;bien prise&lt;/i&gt; comme on disait autrefois, qui articule dans un &#233;lan de danse muette son bassin rond, ses longues jambes brunies avec un torse tout aussi gracieux, la poitrine gonfl&#233;e sous l'imprim&#233; d&#233;licat de la robe, les bras fins et le cou altier o&#249; s'&#233;l&#232;ve une t&#234;te coiff&#233;e d'un chapeau de paille &#224; larges bords. De son profil, on n'aper&#231;oit que le nez droit et le sourire tranquille bord&#233; de deux stries fines. Tu aimerais soulever ses lunettes de soleil pour voir si ses yeux sont splendides, eux aussi. Tu imagines qu'ils le sont. Elle a peut-&#234;tre moins de trente-cinq ans, peut-&#234;tre pr&#232;s de quarante, tu ne sais pas donner d'&#226;ge. La jeune femme, tr&#232;s jeune, qui l'accompagne, la d&#233;vore des yeux, &#233;blouie, un sourire irr&#233;pressible sur ses jolies l&#232;vres. Elle porte aussi un chapeau de paille, un petit chapeau agr&#233;ment&#233; d'un ruban noir, qui laisse appara&#238;tre ses cheveux courts, blonds p&#226;les. Son corps souple, v&#234;tu d'un pantalon large et d'un d&#233;bardeur gris, se balance incessamment vers celui de sa compagne, comme s'il se r&#233;fr&#233;nait &#224; grand peine de l'enlacer encore et encore. Elle remarque que ton regard aussi reste riv&#233; sur sa belle amante. Alors tu d&#233;tournes les yeux vers l'homme qui les suit dans la file d'attente, un homme entre deux &#226;ges, que la chaleur n'a pas dissuad&#233; de nouer une cravate autour du col de son impeccable chemise blanche. Son visage est bouffi au point que ses expressions se figent dans la boursouflure de ses joues et on ne sait pas de prime abord s'il faut prendre pour un rictus son demi-sourire ou bien l'inverse. Seul le regard tr&#232;s mobile, o&#249; affleure par instant une sorte d'&#233;tonnement, rappelle l'enfance. Mais en appuyant ton regard sur ses traits enfl&#233;s, tu ne parviens pas &#224; retrouver le petit gar&#231;on dans cet homme devenu un monsieur ni &#224; deviner comment la vie a pu au fil du temps l'enclaver &#224; ce point. Derri&#232;re lui, un jeune gar&#231;on v&#234;tu d'un maillot de la Roma, un foulard de pirate noir sur ses cheveux ch&#226;tains, parle &#224; un quadrag&#233;naire &#224; la barbe soign&#233;e, v&#234;tu d'une chemise en lin bleue et d'un bermuda fonc&#233;. L'air de rien, l'homme s'enorgueillit de la vivacit&#233; et des connaissances de son fils qui &#233;voque avec enthousiasme quelques d&#233;couvertes de Galil&#233;e. Tu tressailles : L&#233;a vient d'effleurer ton bras pour te demander la signification d'un mot sur l'emballage d'un bracelet anti-moustique. Tu ne peux t'emp&#234;cher de sourire aux yeux tr&#232;s sombres, aux fossettes espi&#232;gles, &#224; l'Irr&#233;sistible qui t'aga&#231;ait hier et qui ignore encore la port&#233;e du charme qui la traverse. &lt;i&gt;Salve Giuseppe !&lt;/i&gt; Le caissier salue un homme d'environ soixante-dix ans qui vient d'entrer dans l'&#233;picerie, un homme aux traits bien dessin&#233;s, les joues ravin&#233;es de rides obliques et dont le visage doux exprime une lassitude immense. Tu es frapp&#233; par sa m&#233;lancolie profonde, peut-&#234;tre h&#233;rit&#233;e de ces nostalgies de l'ordre qui alimentent de mena&#231;antes r&#233;surgences politiques. Mais le d&#233;part des deux belles femmes observ&#233;es tout &#224; l'heure interrompt tes sombres digressions, ton regard file vers la jeune blonde au chapeau qui guide sa magnifique amie vers la sortie et sur le pas de la porte lui entoure la taille de son avant-bras h&#226;l&#233; par le soleil.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je te regarde, je ne te vois pas : quelque chose en toi qui m'aveugle, un trou noir qui affole mes rep&#232;res ; au d&#233;but je t'ai pris pour un frimeur, pour un type qui s'la joue l'air de rien, au d&#233;but ; mais j'ai trop eu la haine quand tu nous as laiss&#233;s en plan&#8230; on venait &#224; peine d'arriver, t'as pris ton sac, tu voulais nous payer un caf&#233; mais Thomas, lui, il voulait tout de suite aller au Duomo, pas une seconde &#224; perdre, on avait roul&#233; toute la nuit, il fallait tout de suite voir le Campanile, le Baptist&#232;re&#8230; moi j'aurais bien pris un caf&#233; avec toi&#8230; face &#224; toi&#8230; dans le r&#233;troviseur, je ne voyais que des fragments de ton visage &#8211; grand &#339;il clair sourcil sombre&#8230; nez long un peu caboss&#233; &#8211; ; tu as dit qu'on se retrouverait plus tard, n'importe o&#249;, partout&#8230; le centre est petit, le monde est petit&#8230; tu faisais m&#234;me pas l'effort de croire &#224; ce que tu disais&#8230; je sais bien que je t'aga&#231;ais mais ne te fie pas &#224; mes joues calmes&#8230; tu n'&#233;tais plus l&#224;, on &#233;tait deux touristes dans la foule, Thomas et moi, &#224; regarder la marqueterie des marbres du Duomo et je ne comprenais pas comment un type que je connaissais &#224; peine, un type aussi &#233;vanescent pouvait me manquer comme &#231;a ; j'&#233;tais vide, je suis partie, j'ai travers&#233; le fleuve ; de l'autre c&#244;t&#233;, j'ai cru te voir, charpente d&#233;gingand&#233;e &#224; l'angle d'un carrefour, et quand je t'ai aper&#231;u pour de vrai, je me suis cach&#233;e sous une porte coch&#232;re, un peu sonn&#233;e, j'&#233;tais furieuse contre moi-m&#234;me mais je t'ai tout de m&#234;me suivi dans les all&#233;es, dans les escaliers d'un parc, je t'ai suivi tout l'apr&#232;s-midi&#8230; j'avais ton num&#233;ro et j'osais pas t'appeler&#8230; Puis on a trouv&#233; tes lunettes dans la voiture&#8230; mon c&#339;ur a battu mes tempes quand j'ai su que tu &#233;tais &#224; la gare&#8230; On s'est assis dans une pasticerria, tu m'as fix&#233;e longuement&#8230; tu ressemblais &#224; un poisson jailli d'un aquarium&#8230; je ne sais pas ce que tu cherches, tu regardes &#224; peine les monuments, la foule qui t'&#233;touffe&#8230; tu as souvent un carnet dans la main, tes longs doigts enroulent sa couverture, parfois tu l'ouvres, on dirait que tu dessines&#8230; tu marches des heures durant ; tu attends aussi, je ne sais qui, tu attends dans une ruelle d&#233;serte de l'Oltrano, la t&#234;te renvers&#233;e vers le ciel, devant un petit immeuble jaune&#8230; rien ne se passe, tu repars&#8230; tu marches au-del&#224; de la Porta Romana mais quand la ville se distend trop, tu reviens vite dans le maillage des rues, des ruelles, des passages, tu as besoin que la ville te serre, tu as besoin qu'elle te porte&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#17' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Attendre. Attendre encore &#224; ce point de la ville, devant le num&#233;ro 21 d'une ruelle ombrag&#233;e, &#224; cette heure quasi d&#233;serte. Mais il ne se voit pas rester ind&#233;finiment immobile devant la porte close, devant la plaque de fa&#239;ence du 21. De l'immeuble voisin, quelqu'un le guette derri&#232;re des volets &#224; moiti&#233; rabattus. Un ragazzo sans casque est pass&#233; trois fois devant lui, la derni&#232;re fois en faisant cabrer son scooter. Il longe la rue jusqu'&#224; l'entr&#233;e du parc, il h&#233;site puis revient pour sonner une nouvelle fois. Pourquoi n'est-elle toujours pas rentr&#233;e ? Il va faire un tour dans le parc, il regarde des enfants glisser sur un toboggan. Dans son dernier message, elle disait qu'elle allait revenir aujourd'hui. Presque un mois qu'elle est partie &#224; Rome&#8230; &#199;a ne sert &#224; rien de l'attendre l&#224;-bas, fig&#233; devant la fa&#231;ade jaune de son petit immeuble... mieux vaut faire le tour du parc, s'asseoir un instant sur un banc. Mais il n'arrive pas &#224; &#233;crire ni &#224; dessiner&#8230; pas plus &#224; lire&#8230; il est suspendu &#224; son attente. Il &#233;tait tellement soulag&#233; d'apprendre qu'elle revenait aujourd'hui, maintenant que tout s'est arrang&#233; pour le nouveau-n&#233;, sa premi&#232;re petite-fille&#8230; Bient&#244;t 16 heures. Il esp&#232;re encore pouvoir dormir chez elle ce soir. Les squares, &#231;a va bien une nuit ou deux, mais ce matin vers 5 heures, un chien lui a l&#233;ch&#233; le front et a grond&#233; quand il a sursaut&#233;, la peur bleue de sentir cette grande gueule au-dessus de son visage&#8230; pour un peu il se faisait arracher le nez ! Il se l&#232;ve d'un bond, frotte son bras, son cou, les moustiques s&#233;vissent dans l'ombre touffue des arbres. Il sort du parc. Il rappelle l'auberge de jeunesse sans grand espoir, ils ne r&#233;pondent presque jamais au t&#233;l&#233;phone. Il faudrait y retourner, une place devait se lib&#233;rer, il ne faut pas trop tarder s'il veut trouver un vrai lit pour ce soir. Mais si la signora Galardi arrivait pendant ce temps ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#18' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8230;vers les autres Noms o&#249; la ville se d&#233;ploie au loin&#8230; o&#249; elle se poursuit en d'autres Noms la ville&#8230; &#233;tir&#233;e par les &lt;i&gt;tangenziale&lt;/i&gt; qui prolongent ses art&#232;res au loin, par les routes qui se faufilent sous des feuillages denses, bruissant, avant que de nouveaux Noms apparaissent, minuscules sur la carte, inscrits sur des panneaux d&#233;color&#233;s&#8230; vers ces nouveaux Noms qu'un accent &#233;tranger prononce en l'imaginant se d&#233;ployer au loin la ville&#8230; la ville ici en suspension dans l'informul&#233; de la v&#233;g&#233;tation profuse, sous les collines surplombant une rivi&#232;re encaiss&#233;e et nous, longeant sans le savoir le &lt;i&gt;fiume Serchio&lt;/i&gt;, nos regards tendus vers un village juch&#233; sur un promontoire&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
vers les autres Noms o&#249; il serait possible d'aller au loin&#8230; vers les autres Noms o&#249; il serait possible d'habiter&#8230; non pas attach&#233; &#224; une petite maison dans un lieu-dit, ni riv&#233; &#224; un village haut perch&#233; baign&#233; par le soleil du soir mais perdu au loin dans les rues de la ville qui se reforme &#8230; qui se d&#233;ploie dans les autres Noms o&#249; se projettent ses figures dans le lointain, ses coupoles rouges, ses campaniles encore, ses march&#233;s, mais aussi des b&#226;timents administratifs &#233;pais, monumentaux, et peut-&#234;tre des arcades plus hautes abritant les d&#233;ambulations l'&#233;t&#233; le long des rues&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'EST. Le tropisme initial. Enfant, imaginer les villes les fleuves dans l'Est proche dans l'Est lointain s'alignant sur la latitude natale. Plus tard, suivre le parall&#232;le sur les cartes du monde d'une ville &#224; l'autre en traversant mers et montagnes. L'Est. Son corps &lt;i&gt;orient&#233;&lt;/i&gt;. Puisqu'on ne va pas avancer &#224; reculons, ni en crabe, suivons le sens des orteils, un pied devant l'autre, suivons la pointe des seins, le bout du nez. Quand tu veux t'&#233;loigner de F. ou l'agrandir en te d&#233;pla&#231;ant, c'est d'instinct vers l'Est que tu te diriges. Tu croises un homme jeune, assez beau, qui te demande de l'argent pour rentrer chez lui, il dit qu'il n'a plus rien, qu'il doit absolument rentrer chez lui, dans le Nord, tu penses qu'il veut juste te soutirer de la monnaie&#8230; pourquoi tout de suite cette m&#233;fiance&#8230; il parle un peu fran&#231;ais, un peu italien, il dit qu'il doit rentrer voir son p&#232;re au plus vite, son angoisse te submerge, tu lui donnes cinq euros, il te serre le bras&#8230; Tu traverses la place Cesare Beccaria, tu prends une rue qui s'ouvre entre les fa&#231;ades incurv&#233;es de deux immeubles. Via Vincenzo Gioberti, il y a encore des terrasses, des trattoria, quelques magasins, Calzedonia, Tezenis&#8230; aussi une pharmacie, aussi une agence de la BNP... tu traverses la via del Campofiore et la place Leon Battista Alberti devant la structure transparente en colima&#231;on d'un parking &#224; plusieurs &#233;tages&#8230; tu continues vers l'Est, toujours... tu te projettes au loin, tu imagines arriver &#224; la mer, prendre un ferry pour la Croatie, tu emm&#232;neras peut-&#234;tre L&#233;a si elle veut venir avec toi, vous traverserez les terres de Bosnie, de Serbie, de Bulgarie jusqu'&#224; la Mer Noire&#8230; Vers l'Est toujours, une rue &#233;troite entre des maisons mitoyennes, &#224; un, deux, trois &#233;tages, pas plus, encore des fa&#231;ades jaunes, des bossages gris, des fen&#234;tres &#224; frontons horizontaux, parfois un immeuble plus r&#233;cent encastr&#233; dans l'alignement des maisons&#8230; parfois une porte arrondie, parfois un balcon &#224; balustres&#8230; la rue s'&#233;largit, les voitures peuvent se garer en &#233;pi devant une agence de la Monte Paschi, la s&#233;culaire banque toscane qui surnage d&#233;sormais entre plans de sauvetage, scandales financiers, remise &#224; flots par l'&#233;tat italien, dans le silence accablant du meurtre de David Rossi, pr&#233;cipit&#233; du troisi&#232;me &#233;tage du si&#232;ge social, un splendide palais siennois&#8230; sur ta droite, deux rang&#233;es d'arbres entourent une contre-all&#233;e devant une s&#233;rie de petits immeubles quasi identiques tandis que sur la gauche se dressent plusieurs b&#226;timents modernes dont un grand immeuble aux parois vitr&#233;es d&#233;limit&#233;es par de hauts piliers gris et blancs&#8230; en face des containers gris p&#226;le &#224; couvercles jaune, marron ou bleu&#8230; tu longes le complexe de b&#226;timents orang&#233;s du si&#232;ge r&#233;gional de la RAI surplomb&#233; d'une structure m&#233;tallique h&#233;riss&#233;e d'antennes et de paraboles&#8230; devant un groupe d'immeubles sans charme, trois femmes se sont arr&#234;t&#233;es pour parler&#8230; la rue s'&#233;vase en arrivant sur un large rond-point dont une station Esso occupe l'un des angles et face &#224; elle un parking quasi vide&#8230; agrandissement du ciel, agrandissement de l'horizon qui pr&#233;figure la limite de la ville&#8230; mais la rue se poursuit encore, chauss&#233;e &#224; double sens, arbres, larges trottoirs, containers gris, au couvercle bleu pour les &lt;i&gt;rifuiti non differenziati&lt;/i&gt;, elle trace ton chemin vers les collines, l'interminable via Aretina&#8230; tu n'emm&#232;neras pas L&#233;a, elle ne veut pas &#234;tre ta s&#339;ur, et toi, tu n'as pas besoin d'une amoureuse, tu ne veux pas qu'on vienne caresser tes blessures&#8230; au rond-point, le ciel immense, les jardins, les collines qui cernent le champ de vision te r&#233;p&#232;tent que la ville se d&#233;lite&#8230; mais &#224; nouveau la rue se poursuit, elle se r&#233;tr&#233;cit, &#224; nouveau on roule en sens unique entre des maisons basses aux grilles de fer forg&#233;, on passe devant une caserne de carabinieri, devant des maisons blanches serr&#233;es les unes contre les autres, on se croirait en Espagne&#8230; puis les arbres r&#233;apparaissent, des arbres de plus en plus nombreux, des oliviers d&#233;bordent des murets de pierres, des cypr&#232;s se dressent derri&#232;re, tout s'acc&#233;l&#232;re, cette fois tu as pris ton sac, tu t'en vas, Antonia est repartie pour Rome et toi tu as besoin d'air, tu ne marches plus, une voiture t'emporte, elle quitte le chien &#224; six pattes crachant du feu sur l'&#233;tendard de la station Agip, la perspective au loin des collines sombres s'agrandit, des pins d&#233;ploient leurs cimes, on laisse la via Aretina pour rejoindre la via Aretina Nuova ou SS67, on longe le fleuve, on longe la voie ferr&#233;e, la v&#233;g&#233;tation gagne sur le b&#226;ti clairsem&#233; dans la vitesse, tu fermes les yeux&#8230; tu r&#234;ves&#8230; &#192; Anc&#244;ne &#8211; &lt;i&gt;a come Ancona&lt;/i&gt; &#8211; tu prendras la mer et tu traverseras l'alphabet romain jusqu'&#224; Zadar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'OUEST. Le vent contraire. Il faut partir, quitter la ville qui se r&#233;p&#232;te, qui se pastiche elle-m&#234;me, fa&#231;ades jaunes, bossages gris, la ville statufi&#233;e dans son immuable harmonie. &#192; l'Ouest, un peu d'air, les perspectives s'&#233;largissent devant l'immense esplanade qui am&#232;ne au premier bloc inclin&#233; de l'Op&#233;ra, au large escalier qu'on gravit doucement jusqu'au second bloc entour&#233; de bardage ajour&#233;. On regarde les arbres, les collines au loin, on rejoint les all&#233;es du parc des Cascine, on traverse la ligne du tram, on va sur les bords du fleuve&#8230; &#192; l'Ouest, la Viale Etruria m&#232;ne &#224; un centre commercial, le &lt;i&gt;Consorzio Shoppingcenter Freeland&lt;/i&gt; qui vend &#224; bas co&#251;ts beaucoup de produits inutiles selon certains tandis que d'autres le consid&#232;rent comme un lieu agr&#233;able pour se retrouver, manger, se divertir et passer le temps avec ses amis. &#192; l'Ouest, la Viale Etruria devient la strada di grande comunicazione Firenze &#8211; Pisa &#8211; Livorno , une quatre-voies qui longe les miradors et les b&#226;timents en demi-cercle de la prison Sollicciano puis l'enceinte de la prison pour hommes Mario Gozzini avant d'arriver &#224; un n&#339;ud routier. L&#224; il faudra choisir : soit continuer vers l'Ouest sur la m&#234;me route en passant au-dessus de l'autoroute A1, perpendiculaire, soit rebattre et tirer les cartes : Est, Nord, Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le NORD. Un pressentiment d'hiver. En toi s'est na&#239;vement inscrite une analogie profonde, simpliste, entre les directions cardinales et les saisons. L'hiver, le d&#233;tachement, la mort. Alors tu laisseras la piazza della Libert&#224;, la Via Bolognese et tu t'enfonceras dans des r&#233;flexions, des recherches silencieuses. Au Nord de la ville, les h&#244;pitaux. Au Nord de la ville, la nature fait de profondes incursions dans le tissu urbain, elle s&#233;pare les quartiers, elle enveloppe et innerve le secteur des h&#244;pitaux, des cliniques, des urgences&#8230; elle serpente entre h&#244;pital priv&#233;, h&#244;pital pour enfants, clinique chirurgicale, Ospedale Careggi, H&#244;pital San Luca, Centro Traumatologico Ortopedico, maternit&#233; Careggi, Centro Alcologico Regionale Toscano et d&#233;partement de sant&#233; publique... elle s'infiltre dans les universit&#233;s, les &#233;coles d'ing&#233;nieurs, Scuola di Scienze Matematiche, Fisiche e Naturali, centre universitaire de l'Universit&#233; de New York, d&#233;partement de chirurgie de l'Universit&#233; de Florence, d&#233;partement d'Anatomie et de M&#233;decine l&#233;gale, Centro Didattico Morgagni, laboratoire d'histologie&#8230; tu t'imagines &#233;tudier dans le paysage toscan, dans les pentes l&#233;g&#232;res plant&#233;es de jeunes oliviers, marcher &#224; l'ombre des all&#233;es bord&#233;es de cypr&#232;s. &#199;a ne colle pas. Ton paysage int&#233;rieur est trop fractur&#233; pour s'accorder &#224; la beaut&#233; des jardins. Cette fois, tu veux quitter la ville. Tu ne veux plus &#234;tre &#224; d&#233;couvert. Au Nord de la ville, tu pourras t'enfouir dans les collines profondes, les taillis de pistachiers, de cistes, de bruy&#232;res, aller te r&#233;fugier dans les for&#234;ts de ch&#234;nes, d'arbousiers, de ch&#226;taigniers, de charmes noirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le SUD, tu n'en voulais pas. Tu ne voulais pas quitter ta ville natale, son odeur de pluie terreuse. Tu ne voulais pas de ces paillettes en bord de mer, de cette cit&#233; baln&#233;aire dont le clinquant et l'artificialit&#233; te r&#233;vulsaient&#8230; te r&#233;vulsent toujours. Pourtant tu y es all&#233;. &#192; ton corps d&#233;fendant, peut-&#234;tre, mais tu y es all&#233;. &#192; treize ans tu t'es soumis, tu as suivi tes parents. Ne te cherche pas d'excuse, tu aurais pu t'enfuir&#8230; au moins refuser, t'allonger par terre, ne plus bouger. Tu as d&#233;test&#233; vivre dans cette ville. Tu t'es senti si loin, comme arrach&#233; &#224; ta chair, &#224; tout ce qu'il y avait de tendre en toi. Le scintillement de la mer, la poudre aux yeux du luxe ne t'ont pas &#233;bloui. Tu n'as pas trouv&#233; de chaleur dans la familiarit&#233; facile, la fausse bonhomie du Sud-Est. Tu es rest&#233; &#233;tranger, tu t'es &#233;chapp&#233; d&#232;s que tu as pu. Pourtant le Sud est devenu ta direction, souvent, ton &#233;lan second, et &#224; l'heure de quitter F., c'est vers le Sud que tu te tournes. Tu veux descendre la plaine vallonn&#233;e vers la ville d'ocre br&#251;l&#233;, l'ennemie ancestrale. Tu traverses le fleuve. Dans les ruelles de l'Oltrarno, tu as l'id&#233;e de faire un crochet pour arpenter une derni&#232;re fois la Via d'Ardiglione, mais tu renonces &#224; cette petite nostalgie, tu files jusqu'aux murailles de la Porta Romana. Tu prends le bus 37 comme Antonia quand elle rendait visite &#224; son fils au squat de Galluzzo avant qu'il n'en soit d&#233;log&#233; avec ses amis anarchistes par les carabinieri. Tu t'arr&#234;tes sur la grande place Niccol&#242; Acciaiuoli. &lt;i&gt;Galluzzo&lt;/i&gt; est l'extr&#234;me Sud de F., l'&#233;tirement de la ville qui se prolonge en toi, la derni&#232;re pointe de sa forme d&#233;chiquet&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Christiane Deligny | Marseille, de passage</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article288</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article288</guid>
		<dc:date>2018-10-02T13:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Mini bio et liens &#224; compl&#233;ter.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle est de passage &#224; Marseille, entre deux trains, trois heures d'attente &#224; tromper, et soudain l'envie lui vient de retrouver l'autrefois, celui de sa jeunesse. Elle descend en courant les escaliers de la gare, en courant suit le Boulevard qui coupe la Canebi&#232;re. Elle grimpe la rue raide qui d&#233;bouche sur la Plaine. La Plaine, celle du jadis, des jeux d'enfants. Toute petite elle faisait le tour de la place dans une carriole tra&#238;n&#233;e par des &#226;nes. La carriole a disparu, disparue aussi la cahute o&#249; sa m&#232;re louait pour elle un v&#233;lo ou une patinette, elle s'imaginait intr&#233;pide...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les voitures ont envahi l'esplanade, devant elle s'&#233;tale un immense parking. Sale, triste, bruyant. Cern&#233; par la circulation, un espace libre est rest&#233;, avec des bacs &#224; sable o&#249; jouent des enfants, les m&#232;res se lamentent, les chiens viennent chier l&#224;, des chiens accompagn&#233;s par leurs ma&#238;tres goguenards. Au centre de la place les m&#234;mes (les m&#234;mes vraiment ?) magnolias aux feuilles verniss&#233;es prot&#232;gent des bancs, une fontaine Wallace. Elle est pleine de joie de la retrouver ; elle aimait regarder les quatre cariatides. Sa m&#232;re toujours insistait : dis-le, cariatide, cariatide, c'&#233;tait difficile. Sa m&#232;re lui avait racont&#233; leur histoire, elle l'a oubli&#233;e. Elle se souvient : elle se hissait sur la pointe des pieds pour attraper le gobelet de fer qui lui permettait de se d&#233;salt&#233;rer, l'eau coulait en mince filet, si fra&#238;che. L'eau ne coule plus, le gobelet a disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la Plaine aujourd'hui s'appelle place Jean-Jaur&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La place est un carr&#233; parfait encercl&#233; par des contre-all&#233;es. De chaque c&#244;t&#233; de celles-ci, des platanes immenses enserrent de larges chemins pi&#233;tonniers. Au printemps les arbres lancent dans l'air des poils, des plumets, des pollens qui forment des petits tas dans les caniveaux. Ils d&#233;rangent les passants qui reniflent, se mouchent, se h&#226;tent. Les rues encombr&#233;es de voitures se glissent entre les platanes ext&#233;rieurs et les immeubles. Des classiques marseillais aux portes imposantes pour l'&#233;troitesse des maisons. Elles ont trois fen&#234;tres de fa&#231;ade qui, au rez-de-chauss&#233;e, sont prot&#233;g&#233;es par des barreaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un angle de la place, une baraque se dresse, entour&#233;e d'enfants impatients et de m&#232;res souvent exc&#233;d&#233;es. Son &#233;tal est magique ; comme la f&#233;e des contes, il propose aux gourmands des pommes d'amour, piqu&#233;es dans un b&#226;tonnet de bois, d&#233;goulinantes de sucre, d'un rouge brillant attirant. Le forain appelle les enfants, venez go&#251;ter mes chichis fr&#233;gis. Des beignets dor&#233;s, huileux qui sentent bon la fleur d'oranger. De longues spirales. Il les arrose de sucre, les tend envelopp&#233;es dans des feuilles de papier blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#201; un peccato&lt;/i&gt;, murmure une vieille grand-m&#232;re toute de noir v&#234;tue.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au risque de me faire &#233;craser &#8211; les conducteurs marseillais se prennent pour des Fangio au volant de leurs guimbardes ou de leurs 4X4 &#8211; &#224; reculons je traverse la rue qui longe la place c&#244;t&#233; nord et me plante pour l'avoir toute enti&#232;re sous mon regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui glisse vers la gauche : la p&#226;tisserie renomm&#233;e du quartier a &#233;t&#233; remplac&#233;e par un club vid&#233;o... Je me serais bien offert un de ses Paris Brest fameux, j'aurais aim&#233; retrouver sa forme rigolote en roue de v&#233;lo, miam, enfouir mon nez dans la cr&#232;me pralin&#233;e, croquer les amandes effil&#233;es, un r&#234;ve...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas me retourner, peur d'&#234;tre d&#233;&#231;ue, ne pas retrouver mes rep&#232;res. Oui, je crois sentir l'odeur du pain du boulanger d'autrefois, celui qui parfois me glissait dans la main un r&#233;glisse en me disant : t'es une brave petiote. Je le croquais vite, ma m&#232;re disait que &#231;a me salissait les dents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai peur de me retourner, je verrais la rue toute proche o&#249; nous habitions, une rue sombre aux maisons trop hautes qui cachaient le soleil, une rue que je descendais quand j'&#233;tais seule toujours en courant. J'avais peur. Une fin d'apr&#232;s midi d'hiver, je m'&#233;tais retrouv&#233;e face &#224; un homme qui avait ouvert son manteau pour me montrer ce que j'appelais alors un zizi, et pouah, je n'avais pas aim&#233; du tout ce spectacle, et le rire idiot de l'homme, et ma fuite rapide, et mon impossibilit&#233; &#224; le raconter &#224; ma m&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette rue que je pourrais reconqu&#233;rir si je m'avan&#231;ais vers elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son nom &#233;tait si dr&#244;le : elle s'appelait rue du Loisir. Et mon p&#232;re toujours disait : moi, je vais au charbon.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je me retourne. Devant moi s'ouvre la rue Saint-Savournin. Cette rue, je l'ai arpent&#233;e si souvent. Claire et droite, elle s'&#233;tire au haut d'une colline, de chaque c&#244;t&#233; d&#233;valent des rues vers d'autres quartiers. Je l'ai dit, &#224; gauche elle me conduit vers la rue de l'enfance qui s'enfonce dans l'ombre (celle de la rue ? de l'enfance ?) vers le sombre de la maison familiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se d&#233;roule baign&#233;e de soleil. Voici la maison d'Annie, ma grande amie de jeunesse. Je me souviens : ses parents lui avaient donn&#233; comme salle de jeux une chambre de bonne et du balcon nous grimpions sur le toit. Marseille &#233;tait &#224; nos pieds, blanche et rose elle courait vers le Vieux-Port et la mer ; nous &#233;tions reines de l'espace. Au dessus de nous les mouettes criaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu plus loin, trois marches conduisent &#224; une demeure pr&#233;tentieuse. Je passais tr&#232;s vite de peur d'&#234;tre happ&#233;e par une camarade de classe que je d&#233;testais. Je me souviens, elle &#233;tait n&#233;glig&#233;e, elle sentait mauvais, m&#233;chante, une teigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En face s'ouvre le portail du patronage. Une grande cour, des jeux, des pri&#232;res devant la statue de la Vierge, des fanions flottent, des sermons. Non, rien ne me reste de ces apr&#232;s-midi, l'id&#233;e peut-&#234;tre d'y avoir &#233;t&#233; oblig&#233;e ? Jouer au ballon prisonnier n'&#233;tait pas ma tasse de th&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette rue est alors l'&#233;pine dorsale de ma vie. Elle me pousse vers l'&#233;choppe d'horlogerie de mon grand-p&#232;re o&#249; je m'amusais, vers le pensionnat o&#249; je m'ennuyais, mais surtout en son extr&#233;mit&#233; elle d&#233;bouche sur le Chapitre et le terminus du tram 31, celui qui m'emm&#232;ne vers la maison grand-maternelle. C'&#233;tait un lent voyage, me brinquebalant dans les rues de la ville et soudain s'ouvrant sur des jardins, des pr&#233;s, des vaches, de vrais arbres. Et enfin Sainte-Marthe autour de son &#233;glise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux garder le souvenir de ce vide entre la ville et le village. Je ne prendrais pas le bus 31. La ville a conquis tout l'espace. Monotone, du c&#339;ur de Marseille elle a pris d'assaut les collines de l'enfance qui sentaient bon le thym et la lavande. Les barres d'immeubles ont pouss&#233; dans le d&#233;sordre. La campagne a &#233;t&#233; vaincue.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les jours de march&#233;, La Plaine chante. Les feuilles de platanes bruissent au vent l&#233;ger, les pigeons roucoulent, l'eau dans les caniveaux court &#224; grand bruit (j'aimerai tant retirer mes sandale, y courir pieds nus). C'est l'&#233;t&#233; qui explose. Les forains interpellent les passants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens des amoncellements de culottes et des cris des merci&#232;res. &#171; Allez, madame, ne la perdez plus votre culotte, achetez-la moi, ma belle &#233;lastique. &#187; Je me souviens de la culotte fleurie que m'a achet&#233;e ma m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens des tas de lima&#231;ons, parqu&#233;s en pyramide &#224; m&#234;me le sol et le chant des paysannes : &#171; &lt;i&gt;A l'aigue au sau li limacoun, ne'n a dei gros e dei pitchun !&lt;/i&gt; &#187; Ils tentent de s'&#233;chapper, les voil&#224; rattrap&#233;s d'une main leste, hop avec les autres !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens des traces visqueuses qu'ils laissaient dans leur tentative de fuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens du marchand de jujubes et du petit cornet de papier marron qui les contenait, de leur allure frip&#233;e, de leur go&#251;t de dattes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de la cage pleine de poussins et d'un lapineau au museau fr&#233;tillant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de seaux o&#249; la morue dessalait dans l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de l'odeur du fenouil et du thym et de l'ail frais et des tomates fra&#238;ches cueillies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens des jupes virevoltantes des gitanes et du sourire de la petite marchande de fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je quittais toujours de la m&#234;me mani&#232;re la Plaine et son march&#233;. &#192; cloche-pied, en sautant d'une dalle du trottoir &#224; une autre. Je devais &#233;viter les joints, les fissures, les craquelures... sinon gare...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La Plaine n'est pas une plaine. C'est un plateau. C'est le sommet d'une colline. Sous la colline, gronde le tram qui d&#233;bouche du tunnel sur le boulevard Chave. C'est un immense plaisir de partir de la Canebi&#232;re pour ce voyage dans le fond de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le boulevard Chave file vers la Blancarde. Du c&#244;t&#233; Plaine, un grand cin&#233;ma (j'ai oubli&#233; son nom) pr&#233;sente les documentaires de &#171; Connaissance du Monde &#187;, grandette, je suis de toutes les conf&#233;rences. Plus bas, &#171; Le Refuge &#187; accueille les filles-m&#232;res, les filles-perdues. Ma m&#232;re fait broder par celles-ci mes initiales sur les draps de mon trousseau et les siennes sur les cale&#231;ons de mon p&#232;re. Passe encore pour les draps et les noces &#224; venir mais sur les cale&#231;ons : elle craignait qu'il les &#233;gare ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rue Jaubert : c'est l&#224; que je suis n&#233;e. Ma m&#232;re parlait du martyre endur&#233;. Monter et descendre les escaliers pour h&#226;ter ma venue. Et je n'&#233;tais qu'une fille !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rue Saint-Savournin, au 34. un ascenseur poussif, un appartement sombre, le battement du m&#233;tronome, des coups de baguette sur mes doigts. Et l'odeur de pisse des chats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une plaque de cuivre : Docteur Orsini, un bureau &#233;clair&#233; par des vitraux multicolores, des plantes vertes, ombres et lumi&#232;re, et toujours la peur d'une piq&#251;re. Si tu n'es pas sage, le docteur te fera une piq&#251;re...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rue Bernex : chaque matin, le spectacle de l'&#233;tal du poissonnier, et ce souvenir qui y est li&#233;. Une r&#233;daction : d&#233;crivez un &#233;tal... J'ai la meilleure note de la classe gr&#226;ce aux girelles, rascasses, rougets, chapons, galinettes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boulevard de la Madeleine, derri&#232;re la vitrine, le sourire de ma grand-m&#232;re &#233;claire la ville.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le boulevard Longchamp dessine la fronti&#232;re de mon quartier. Je ne la franchis pas. Ce boulevard rejoint le haut de la Caneti&#232;re aux R&#233;form&#233;s, je le descends toujours sur le trottoir de gauche. Jamais le droit qui se trouve de l'autre c&#244;t&#233;, en territoire inconnu en quelque sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui je l'arpente, rive gauche. Des dizaines d'ann&#233;es plus tard, je cherche le lieu du drame. &#199;a s'est pass&#233;, je le sais, dans une maison bourgeoise dont la porte coch&#232;re ouvre sur une cour ombrag&#233;e par un magnolia. C'est l&#224; qu'habitait Anne-Marie. C'est l&#224; que s'est tenue la f&#234;te pour son anniversaire. Je ne sais plus si j'y &#233;tais convi&#233;e ou si j'ai appris sa mort le vendredi matin en arrivant au pensionnat. Je voudrais retrouver le lieu pour lib&#233;rer le souvenir. Mais non, les fa&#231;ades se ressemblent, fig&#233;es, sans vie ; les portes sont closes, elles ne s'ouvriront pas pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; bien r&#233;fl&#233;chir, elle &#233;tait en 6&#232;me et moi en 8&#232;me : je ne devais pas faire partie des invit&#233;es. Pourtant, dans ma t&#234;te, aujourd'hui encore, explose le fracas des vitres de la verri&#232;re qui c&#232;dent sous le poids de la fillette qui s'y est aventur&#233;e. Je vois son corps qui chute, j'entends son hurlement et les cris de ses camarades. Les pleurs. Je devine la t&#226;che claire de sa robe sur le dallage de la cour. Sinistre partie de cache-cache.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le lendemain, dans la chapelle orn&#233;e de fleurs blanches, s&#339;ur Gabrielle a murmur&#233; :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Priez pour elle, qui s'est envol&#233;e vers le ciel, pour Anne-Marie, ange aupr&#232;s de Dieu &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle s'est envol&#233;e ? Un ange vraiment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle s'est fracass&#233;e. C'est cette image qui me hante, celle d'un corps d&#233;sarticul&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; j'ai rencontr&#233; pour la premi&#232;re fois la mort. Le vide. Ce vide m'habite.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; Marseille la pluie est rare. Elle surprend quand elle arrive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pluie esp&#233;r&#233;e : on guette les nuages, vont-ils se d&#233;cider &#224; crever ? Ou poursuivre leur route ? Les &#233;t&#233;s torrides, on adresse au ciel des pri&#232;res. La ville, &#233;puis&#233;e de trop de chaleur, a besoin de l'eau du ciel ; la ville fait le gros dos, elle s'endort. On est dans l'attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un orage parfois, &#233;clairs, tonnerre. La ville vibre, &#233;lectrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pluie violente : en rideau opaque elle d&#233;robe au regard les immeubles, elle gifle les fa&#231;ades des maisons, arrache aux arbres leurs feuilles, transforme les ruelles en torrents, d&#233;borde les caniveaux, entra&#238;ne en tourbillons les papiers gras, les m&#233;gots, les pelures d'orange. On dit : il pleut des cordes. On s'abrite sous des auvents, dans les boutiques. On pense que la mer doit &#234;tre d&#233;cha&#238;n&#233;e et que les vagues montent &#224; l'assaut de la Corniche. Au loin, les collines ont disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pluie douce, ti&#232;de, tendre au visage lev&#233; vers elle, lav&#233; par elle. On aimerait la sentir ruisseler sur le corps nu, offert. Elle est amicale, bienfaisante pour les plantes et les hommes. Les enfants rient, sautent dans les flaques d'eau. Les m&#232;res les rappellent &#224; l'ordre, sans succ&#232;s. Sa musique sur le toit des maisons berce les r&#234;ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pluie d'eau charg&#233;e de sable : on s'&#233;tonne des tra&#238;n&#233;es ocres dessin&#233;es durant la nuit sur les chauss&#233;es, les terrasses, les voitures. On s'&#233;merveille de ces noces de la pluie et du sable. On imagine ce voyage, on l'explique aux enfants : le sirocco a balay&#233; le d&#233;sert du Sahara, travers&#233; la M&#233;diterran&#233;e, visit&#233; Marseille, laiss&#233; sa marque. On pense que&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marseille est ouverte sur l'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marseille qui se dit &#171; Porte de l'Orient &#187;, de ces Sud qui manquent cruellement de pluie.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ferme les yeux. Je m'envole vers la Plaine de jadis. Je l'&#233;coute chanter son quotidien, av&#233; l'accent, bien sur, celui que chante Fernandel :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt; &lt;i&gt;Cet accent-l&#224;, mistral, cigale et tambourin&lt;br/&gt; &#192; toutes mes chansons donne un m&#234;me refrain, &lt;br/&gt; Et quand vous l'entendez chanter dans ma parole &lt;br/&gt; Tous les mots que je dis dansent la farandole.&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;6 h, les cloches de l'&#233;glise des R&#233;form&#233;s sonnent l'Ang&#233;lus.&lt;br/&gt; Les volets claquent. Les radios d&#233;versent dans les cours leurs infos.&lt;br/&gt; Le cantonnier ouvre les vannes d'eau ; grondement dans les caniveaux&lt;br/&gt; Galopade des minots en route vers l'&#233;cole. &#201;cho de leurs bousculades et de leurs cris.&lt;br class='autobr' /&gt;
P&#233;tarades des v&#233;los moteurs.&lt;br/&gt; Col&#232;re d'une m&#233;g&#232;re : si tu me cherches, &#231;a va donner...&lt;br/&gt; P&#233;piements des moineaux. Roucoulades des pigeons. Criailleries des mouettes.&lt;br/&gt; Coups de butoir du mistral. &lt;br/&gt; Grincement des poulies d'une corde &#224; linge. Les draps &#233;tendus se d&#233;ploient, on dirait des voiles tremblant sous le vent. D'une fen&#234;tre &#224; l'autre, des exclamations : ah, bonne m&#232;re, ce foutu mistral, le voil&#224; parti pour 3/6/9 jours, allez savoir...&lt;br/&gt; Grincements des portes des ateliers, garages, &#233;choppes. Vacarmes de t&#244;les froiss&#233;es, plaintes stridentes des scies, fracas des marteaux-piqueurs. Jurons.&lt;br/&gt; Le quartier vibre.&lt;br/&gt; L'espace est d&#233;chir&#233; par une toux caverneuse.&lt;br/&gt; &#199;a gueule en haut de la rue. Un camion en panne s&#232;che. Un attroupement, &#231;a explose de rage. &#199;a se calme.&lt;br/&gt; Vrombissement du tram en marche et la sonnerie de ses clochettes qui marque les arr&#234;ts.&lt;br/&gt; Sur le march&#233;, &#231;a interpelle les passants : V&#233;, ma belle, regarde-la ma rascasse, elle est vivante. T&#233;, approche ma jolie, je te fais une fleur...&lt;br/&gt; &#199;a rit, &#231;a joue &#224; la p&#233;tanque : alors, tu tires ou tu pointes ? &#199;a s'&#233;nerve dans l'entrechoc des boules. &#199;a se calme : c'est l'heure sacro-sainte du pastaga dans l'entrechoc des verres et des bonnes blagues. &lt;br/&gt; Pleurs d'un enfant : des peuch&#232;re s'&#233;l&#232;vent.&lt;br/&gt; Galopade des minots de retour de l'&#233;cole. &#199;a chahute. &#199;a siffle. &#199;a joue aux billes dans la cour ; &#224; la marelle : 1, 2, 3, soleil.&lt;br/&gt; &#199;a chante. La belle de Cadix a des yeux de velours. Une voix de femme, puissante, sensuelle. &lt;br/&gt; C'est le splash d'un sac &#224; ordures lanc&#233; du troisi&#232;me &#233;tage ; il s'&#233;ventre sur le trottoir. Vocif&#233;rations des balayeurs. Un homme crie : sale con.&lt;br/&gt; La petite vieille du rez-de-chauss&#233;e appelle sa minette : n&#233;nette, n&#233;nette.&lt;br/&gt; Une m&#232;re son fiston : Jules, c'est l'heure des devoirs.&lt;br/&gt; Les portes, les fen&#234;tres se ferment &#224; grand fracas.&lt;br/&gt; Un chien aboie. Le mistral s'est calm&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes ces voix, de tous ces bruits, de ce vacarme, la Plaine se nourrit.&lt;br/&gt; Elle vit.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;1&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Odeurs d'enfance dans l'appartement :&lt;br/&gt;
odeur du savon de Marseille le lundi jour de lessive, de la cire lors du nettoyage de printemps, des zestes de bigarades s&#233;chant sur un fil en f&#233;vrier, de basilic et de menthe fra&#238;che, de l'eau de rose dans le cou de ma m&#232;re, du tabac de mon p&#232;re.&lt;br/&gt;
Odeurs d'enfance dans la cour :&lt;br/&gt;
douceur fruit&#233;e du tilleul, envo&#251;tante du jasmin, r&#233;sineuse du bois sci&#233; par le menuisier, &#226;cret&#233; des sardines grill&#233;es par le voisin, et des pisses de chats.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Odeurs d'enfance au pensionnat :&lt;br/&gt;
m&#233;lange d'encens, de lys, de lilas &#224; la chapelle, d'encre violette et de craie en classe, de tartines beurr&#233;es et de caf&#233; au lait au r&#233;fectoire, de chou et de javel du c&#244;t&#233; des cuisines, et aussi celle rancie des nonnes, libidineuse de l'aum&#244;nier, et encore des pisses de chat.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;2&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au bout de mes doigts, dans ma peau :&lt;br/&gt;
la douceur de la joue de mon petit fr&#232;re, de la p&#234;che cueillie au jardin, des bas de soie de ma m&#232;re, de l'&#233;cheveau de laine, des bras de ma grand-m&#232;re, la rondeur de son corps contre le mien, au bout de mon nez une touche du savon &#224; barbe de mon p&#232;re,&lt;br class='autobr' /&gt;
le poids et la chaleur de l'&#233;dredon rouge les nuits d'hiver,&lt;br/&gt;
la fra&#238;cheur des tomettes sous mes pieds l'&#233;t&#233; et le chatouillis du sable entre mes orteils au retour du bain de mer,&lt;br/&gt;
le grain des livres reli&#233;s en cuir, le velours de leurs pages-v&#233;lin, leur &#233;paisseur, la prise en main du porte-plume, le maniement appliqu&#233; de la gomme pour &#233;viter au dessin le moindre pli, &#224; bout de doigts la recherche des copeaux &#233;chapp&#233;s du taille-crayon,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; t&#226;tons, la nuit, rep&#233;rer mon chemin pour aller faire pipi, reconna&#238;tre les murs, les portes, les obstacles, les fr&#244;ler,&lt;br/&gt;
enfourcher la rampe cir&#233;e de l'escalier, toboggan vertigineux entre mes cuisses, et caresser la boule en cristal transparent qui la termine,&lt;br/&gt;
&#233;viter si possible la moustache r&#234;che et piquante de la vieille cousine,&lt;br/&gt;
caresser son chat.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;3&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;saveurs perdues-retrouv&#233;es :&lt;br/&gt;
griottes &#224; l'eau de vie piqu&#233;es dans le bocal cach&#233; en haut du buffet,&lt;br/&gt;
coupes de champagne vid&#233;es le jour de ma premi&#232;re communion,&lt;br/&gt;
avant, l'horreur de l'hostie coll&#233;e sur mon palais, impossible de la d&#233;loger,&lt;br/&gt;
un rien de pastis dans l'eau fra&#238;che les dimanches d'&#233;t&#233;,&lt;br/&gt;
soupe au pistou, la cuill&#232;re &#224; soupe s'y tient droite, silence religieux pour la d&#233;guster,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#238;le flottante sous ses fils de caramel blond, celle de ma grand-m&#232;re, jamais &#233;gal&#233;e,&lt;br class='autobr' /&gt;
pain perdu qui chante dans la po&#234;le, attente qui fait saliver,&lt;br/&gt;
sept desserts les soirs de No&#235;l apr&#232;s la messe de minuit&lt;br/&gt;
et l'orange qui m'est offerte par mon arri&#232;re-grand-m&#232;re le lendemain,&lt;br class='autobr' /&gt;
soupe de poissons, splendeur des girelles royales, favouilles et odeur de mer,&lt;br class='autobr' /&gt;
oursinade &#224; Carry-le-Rouet, corail amer et sucr&#233;, une sensation fugace, divine,&lt;br class='autobr' /&gt;
panisses croustillantes savour&#233;es sur le port de l'Estaque&lt;br/&gt;
et chichi fregis, nulle part ailleurs ils ne seront meilleurs que l&#224; &#224; l'Estaque.&lt;br/&gt;
&#171; Nulle part ailleurs sera aussi bon qu'&#224; l'Estaque&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#11' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Malmousque, en 1975, c'est, dans la ville de Marseille, un village qui cache en son c&#339;ur un point strat&#233;gique. L&#224; o&#249; la rue Boudouresque d&#233;vie l&#233;g&#232;rement de sa course vers la mer, s'&#233;largit un rien, se donne l'illusion de cr&#233;er une place. Une placette, plut&#244;t. Triangulaire, cern&#233;e par quelques villas et maisons modestes, &#233;gay&#233;e l'&#233;t&#233; par le bleu d'un plumbago. Elle n'a pas de nom. Elle est, bien que modeste, investie par les habitants comme une vraie place. Car l&#224; une &#233;picerie les accueille et autour d'elle le quartier s'anime. T&#244;t le matin dans l'odeur du pain chaud et des croissants dor&#233;s, tard le soir dans celle des pizzas arm&#233;niennes (sublimes !). Les clients vont et viennent. Des clients ? Non, des habitu&#233;s qui deviennent des amis de la patronne, Marie-Jeanne, la pr&#234;tresse des lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#199;a entre, &#231;a sort, &#231;a parle. Quel beau temps ! On va aller piquer une t&#234;te dans la calanque. On va sortir le pointu et se faire la soupe de poissons.&lt;/i&gt; &#199;a s'&#233;nerve : &lt;i&gt;la L&#233;gion, quelle horreur, elle nous ab&#238;me le quartier. Les l&#233;gionnaires, ivres, bruyants, d&#233;testables, faut les virer.&lt;/i&gt; Devant l'&#233;picerie, un pr&#233;sentoir des quotidiens, le &lt;i&gt;Proven&#231;al&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;M&#233;ridional&lt;/i&gt;, la &lt;i&gt;Marseillaise&lt;/i&gt; et une timbale pour recevoir les sous. &#199;a commente les gros titres : &lt;i&gt;Defferre, un homme d'action... un pourri&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une jeune femme colle une affiche sur la devanture du magasin ; des gamins passent faire le plein de bonbons. Des pas toutes jeunes, en pantoufles et bigoudis serr&#233;s sous un fichu, sortent de l'&#233;picerie ; la baguette de pain d&#233;passe de leur cabas de toile cir&#233;e noire, une bouteille de lait, de gros rouge aussi. Elles lancent de grands au-revoir &#224; l'&#233;pici&#232;re, invisible de la rue, repli&#233;e dans son antre, mais pr&#233;sente, oh combien. On entend sa voix chaleureuse qui leur r&#233;pond joyeusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les vieilles s'installent sur le muret qui, &#224; un angle de la place, fait office de banc. Et elles parlent, elles parlent. De vraies bazarettes. Elles savent tout sur la vie du quartier, elles &#233;pluchent les naissances, les deuils, les liaisons cach&#233;es,&lt;i&gt; celui qui p&#232;te plus haut que son cul au volant de son Alpine, celle-l&#224; avec ses jupes trop courtes et ses lunettes &#233;normes&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles ricanent, pas m&#233;chantes juste cancanantes pour vivre encore de la vie des autres. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;t&#233;, passent des &#233;trangers qui jettent un &#339;il distrait &#224; l'&#233;picerie, elle ne paie pas de mine. Ils s'engouffrent dans la rue Va &#224; la Calanque. La placette, ils ne l'ont m&#234;me pas remarqu&#233;e. Les vieilles se marrent : &lt;i&gt;o&#249; ils vont poser leurs culs bien polic&#233;s ? Les &#233;trangers n'ont rien &#224; faire chez nous. Qu'ils restent dans leurs quartiers&lt;/i&gt;. Qu'ils se baignent aux Catalans, aux Proph&#232;tes, sur les roches blanches de Maldorm&#233; mais pas ici !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malmousque comme une &#238;le tourn&#233;e vers la mer et en son centre la placette qui n'a pas de nom.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tout en haut de la Canebi&#232;re, tr&#244;ne l'&#233;glise des R&#233;form&#233;s. Fa&#231;ade n&#233;ogothique imposante. Escalier monumental. En son milieu, Jeanne d'Arc, statufi&#233;e en humble paysanne d&#233;vote, accueille les passants et les fid&#232;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque dimanche, &#224; l'heure de la grand messe, la fillette vient chercher ses amies - deux s&#339;urs - pour y assister. Du seuil de sa boucherie, la m&#232;re surveille les trois gamines. Jupes pliss&#233;es, socquettes tir&#233;es, cheveux bross&#233;s, elles grimpent la longue vol&#233;e de marches jusqu'au parvis. Des petites filles mod&#232;les, missel en main, tourn&#233;es vers Dieu et ses saints et qui sourient timidement &#224; des personnes connues. Le parvis est un lieu de rassemblement, de rencontres, d'&#233;changes qu'elles pr&#233;f&#232;rent quitter rapidement. Elles entrent dans l'&#233;glise. C'est comme un vaisseau qui aspire les croyants en son ventre, en son silence, en ses chants. La nef centrale pourrait les conduire vers les bancs de bois pour prier puis vers l'autel pour la communion, au touche-touche avec les gens pieux. Ils sont r&#233;unis en un troupeau, brebis ob&#233;issantes qui marchent vers Dieu. Le cur&#233; est leur berger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fillettes esquissent une g&#233;nuflexion, un signe de croix et se faufilent vers les bas-c&#244;t&#233;s de l'&#233;glise, toujours sur le c&#244;t&#233; gauche ; les piliers des arcades les prot&#232;gent des regards des vieilles bigotes. Elles se h&#226;tent... des feux-follets. Elles trottent menu. Un seul objectif les anime : quitter ce lieu de repli, de sagesse. Elles se dirigent vers la lourde porte qui ouvre sur le cours Devilliers, la poussent, passent du froid et du sombre de l'&#233;glise &#224; la chaleur et &#224; la vie du dehors. Libres pour une heure de d&#233;ambulation dans les rues, de fl&#226;nerie... et surtout ravies de pouvoir pratiquer leur sport favori, tirer les sonnettes des maisons, s'enfuir en courant comme des folles. Jamais attrap&#233;es. Toujours attentives au temps qui s'&#233;coule. Un coup d'&#339;il &#224; la montre offerte pour leur premi&#232;re communion. Finie la libert&#233;. Retour &#224; l'&#233;glise dans l'odeur d'encens. &lt;i&gt;Ite missa est. Allez, c'est la mission, la messe est dite&lt;/i&gt;. Elles se fondent dans le flot des fid&#232;les qui se h&#226;tent vers la sortie, esquissent une g&#233;nuflexion, b&#226;clent un signe de croix. Face &#224; la Canebi&#232;re, elles descendent le monumental escalier, aur&#233;ol&#233;es des gr&#226;ces divines, sous les yeux de la m&#232;re qui guette. Et qui s'attendrit : &lt;i&gt;on dirait des anges tomb&#233;s du ciel&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#13' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ite missa est. La messe est dite&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ann&#233;es plus tard, elle l'attend appuy&#233;e contre les grilles de l'&#233;glise. Il a dit qu'il serait l&#224;, &#224; 11 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vue sur le carrefour des R&#233;form&#233;s est imprenable.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'horloge qui marque son centre est grise, cadran &#233;norme, lettres monstrueuses. Les voitures tournent autour d'elle ; ballet des aiguilles et des automobiles ; klaxons. Un agent de police tente de r&#233;gler la circulation et agite son b&#226;ton blanc. Les rues filent en &#233;toile vers d'autres quartiers. Vers le Chapitre et la fontaine des Dana&#239;des : ces nymphes (?) sont cens&#233;es y remplir un tonneau sans fond pour payer leurs crimes. Vers la Plaine. Vers les Chartreux. Vers la campagne et les collines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rue Barbaroux grimpe raide, &#233;troite, sombre. &#192; l'angle, une fleuriste. Dans la vitrine, des fleurs de paradis, des fleurs perruches, des jardins japonais, des bambous, de minuscules jardins japonais, mais aussi dans des pots de zinc des an&#233;mones et des iris. En face, le kiosque &#224; journaux : la semaine de Suzette et Lisette c&#244;toient la Marseillaise et le M&#233;ridional. Tout contre, une barri&#232;re o&#249; sont attach&#233;s une carriole et un chien. Proche, la clinique des poup&#233;es : effrayante devanture, des corps dans t&#234;te, des t&#234;tes sans corps, des t&#234;tes aux cranes ras&#233;s, aux chevelures &#233;bouriff&#233;es, des corps en cellulo&#239;d trop rose, en tissu trop mou, dans une coupelle des yeux de toutes les couleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;tourner le regard, le laisser glisser vers la p&#226;tisserie Plauchut. Ici, c'est bien connu, on trouve les meilleures brioches de Marseille et certaines se parent de pralines rose vif. &#192; la sortie de la messe, les gens endimanch&#233;s s'y pressent, ach&#232;tent des religieuses et des t&#234;tes de n&#232;gre, des sucres d'orge pour leurs petits-enfants. Des groupes se sont form&#233;s. Les uns parlent du gigot &#224; l'ail de midi, les autres commentent l'hom&#233;lie du cur&#233;. Les gamins sautent &#224; pieds joints dans les caniveaux, salopent leurs bottines vernies, se font engueuler. Des gifles, des pleurs. Des &#171; &#231;a va, on se calme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des jeunes se sont agglutin&#233;s devant la librairie Maupetit. Ils lisent ceux-l&#224; ? Avec leurs gueules de petites frappes, leurs blousons noirs, leur verbe haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des familles traversent la Canebi&#232;re, se dirigent vers le monument aux Morts et les all&#233;es Meilhan. Bient&#244;t No&#235;l, la foire aux santons attirent petits et grands. Les fillettes r&#233;clament &#224; cor et &#224; cris une taraillette pour leur cuisine de poup&#233;es, les gar&#231;ons pr&#233;f&#232;rent un sifflet en terre, en forme d'oiseau ; pleins d'eau ils leur permettront d'imiter le chant du rossignol et de fatiguer bien vite leurs parents !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel est d'un bleu limpide au-dessus des maisons blanches. Sur la Canebi&#232;re c'est un flux incessant entre les R&#233;form&#233;s et le port. L&#224;-bas c'est l'ouverture vers le large, l'ailleurs. C'est une foule color&#233;e. Robes noires des dames distingu&#233;es. Jupes virevoltantes des gitanes. Boubous bariol&#233;s. Amples djellabas. Feutres borsalino &#224; larges bords. Pompons rouges des marins et uniformes des appel&#233;s qui partent faire la sale guerre en Alg&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les terrasses des caf&#233;s bruissent, Un Ricard, gar&#231;on, une menthe &#224; l'eau pour la petite. S'&#233;l&#232;vent la m&#233;lodie d'un piano, des rires. Les soldats de l'Arm&#233;e du salut chantent et font la qu&#234;te pour les n&#233;cessiteux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'horloge affiche 12 heures. Il ne viendra pas. Le salaud ! Essuyer une larme. Partir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le boulanger, son ventre rond, confortable, son rire, les mains blanches de farine, au repos cinq minutes devant le magasin, il passe de la chaleur du fournil &#224; la fra&#238;cheur de la placette ; il replonge vers l'enfer pour l'&#233;viter, elle, sa cliente, comm&#232;re attitr&#233;e du quartier, &#224; l'aff&#251;t des ragots, des yeux de lynx, fureteurs, une mine renfrogn&#233;e, &#233;grainant les m&#233;disances avec volupt&#233;. Lorgnant vers la tenanci&#232;re du bistrot plus haut dans la rue ; elle est assise au soleil, dans sa main elle tient un cam&#233;l&#233;on, elle dit aux pochetrons qu'il aime les caresses... comme nous, affirment-ils en riant. Bavassant sur Madame Paula, celle-l&#224;, on peut dire qu'elle s'est vou&#233;e corps et &#226;me &#224; l'ouvrage, elle a fait tous les bordels de la M&#233;diterran&#233;e, et la voil&#224; coulant une retraite paisible &#224; Malmousque. Un autre retrait&#233;, en chemise hawa&#239;enne, short d&#233;chir&#233;, se dirige vers la calanque d'une course rapide, fier de ses jambes muscl&#233;es, s&#251;r qu'il offrira &#224; Madame Paula une daurade ou un sar de sa p&#234;che ; chaque jour il sort son pointu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est toi ? oui, c'est bien toi... je me suis dit : c'est pas possible c'est elle quand je t'ai vue, tu &#233;tais ind&#233;cise au carrefour, comme si tu cherchais ton chemin, et puis tu as march&#233; et j'ai reconnu ta d&#233;marche, rapide, assur&#233;e et ta fa&#231;on de renvoyer tes cheveux en arri&#232;re d'un coup de t&#234;te brusque, tu te dirigeais vers la mer &#8211; j'ai couru pour te rejoindre, pour que tu me parles, pour comprendre... tu vas me parler, m'expliquer... ou pas... tu sais si bien te taire, faire la moue, faire semblant de ne pas entendre, dis, tu vas enfin m'expliquer... tu avais tout pour &#234;tre heureuse, et bien non, tu disais, je vais me tailler, quitter ce quartier, la ville peut-&#234;tre, tout oublier, et puis tu te taisais... tu sais si bien te taire, faire le vide, et je devenais invisible, je n'existais plus, et toi soudain tu souriais, et j'&#233;tais perdue, comme l&#224; maintenant, devant toi, avec des ann&#233;es en plus dans nos rides et nos cheveux, mais pareille, mais diff&#233;rente, et capable de tout, comme soudain autrefois quitter le quartier sans un mot, sans rien me dire, sans un mot, &#224; moi, ton amie, et putain le choc que &#231;a m'a fait, de me trouver devant ta maison vid&#233;e, le jardin plein de cartons &#233;ventr&#233;s, de poubelles, et rien, rien, pas un mot et je me suis dit : elle va &#233;crire, t&#233;l&#233;phoner, j'&#233;tais inqui&#232;te, je t'ai d&#233;test&#233;e, je ne comprenais pas, m&#234;me si tu r&#233;p&#233;tais que tu ne te supportais plus ici depuis... d'accord, d'accord, je n'en parlerai pas, &#231;a te fait mal encore ?... d'accord, je n'attends pas de r&#233;ponse, je n'attends rien de toi, mais tu es l&#224;, tu es revenue, dis, tu vas me regarder, tu vas m'expliquer, alors, tu peux bien te fendre d'un sourire, d'un bonjour sympa... mais tu pleures ?... putain, le temps n'efface rien... mais je suis l&#224;, pr&#232;s de toi, viens, on va boire un coup, se saouler de vin et de mots, viens, on va rire, on va pleurer, on va hurler, se retrouver.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#16' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Moi qui dis ne jamais pleurer, hier soir je suis all&#233;e jusqu'au bout de mes larmes. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est vrai, j'ai fui Marseille, c'est vrai que je peux me trouver encore aujourd'hui de bonnes raisons : le bruit, la salet&#233;, les poubelles &#233;ventr&#233;es, les gr&#232;ves des &#233;boueurs, les ratonnades, les graffitis fascistes sur les murs, la mairie gangren&#233;e, les boues rouges dans les calanques, les vols &#224; l'arrach&#233;, les papiers gras, les feux de for&#234;ts, les dealers, les SDF &#8212; m&#234;me plus de bancs pour qu'ils puissent se reposer, dormir &#8212; la pollution, les supporters fanatiques de l'O.M., les enfants qui tra&#238;nent dans les rues la nuit, les embouteillages... et aussi, dans le m&#234;me sac, Marseille capitale europ&#233;enne de la culture, le Mucem, le clinquant, les boutiques de luxe de la gare maritime, deux millions de croisi&#233;ristes attendus en 2020... le port et le centre ripolin&#233;s et les quartiers nord pourris &#224; l'abandon. Cette ville si diff&#233;rente de celle qui m'a faite, celle de mes ann&#233;es d'enfance et de femme. Cette ville &#224; laquelle j'appartiens et que j'aime, celle que j'ai accus&#233;e de me d&#233;vaster.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je regarde en arri&#232;re, ce que j'ai fui c'est ce dont je n'ai rien voulu savoir, les amis disparus, ceux &#224; qui je n'ai pas fait une derni&#232;re visite, un dernier hommage, les amours rat&#233;s, les trahisons, les non-dits, ce r&#234;ve poursuivi dans des d&#233;m&#233;nagements r&#233;p&#233;t&#233;s : ah, oui, ma vie va changer, dans un autre lieu, dans un appartement plus confortable, dans une maison aimable, une autre plus belle encore, oui, notre relation de couple en sera meilleure, &#233;panouie... non, mais quelle sottise, comme si bouger, changer de lieu, le simple fait de changer de contenant pourrait changer le contenu... le lieu nouveau serait celui d'une nouvelle relation ! Tous ces d&#233;tails auxquels je n'ai pas pens&#233; depuis des ann&#233;es et qui me sautent en pleine gueule, ignorer sa m&#233;chancet&#233; douce&#226;tre, blessante, faire face, bonne figure, &#234;tre forte. Et &#231;a vient de loin, cette id&#233;e-l&#224;, &#234;tre forte, &#231;a vient de l'enfance, &#231;a vient des&lt;i&gt; sois sage, tais-toi quand parlent les grands, tiens-toi droite, rentre le ventre, souris&lt;/i&gt;... &#199;a vient des bonnes s&#339;urs, &lt;i&gt;offre tes peines &#224; Dieu pour le salut de ton &#226;me, sois sage, remets ta vie entre les mains de ton cr&#233;ateur&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je regarde en arri&#232;re, je sais que ce n'est pas toi que j'ai quitt&#233;e, Marseille, c'est une vie dont je ne voulais plus. Et je te retrouve, je reconnais ton ciel, ta mer, tes mouettes qui criaillent, ta population bigarr&#233;e qui est ta force vive, je me plonge en elle comme en l'eau fra&#238;che de tes calanques. Avec volupt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#17' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;A tombeaux ouverts, je roule dans les rues de Marseille, si famili&#232;res et je ne reconnais pas mon chemin, je me perds, je tourne en rond ; je peste, tous ces stop, ces sens interdits, ce manque de signalisation. Je d&#233;teste Marseille, broque, &#233;trange, d&#233;sordonn&#233;e, hostile. Je retrouve l'&#233;glise de ton enfance, de la mienne, tout en haut du village de Sainte Marthe. C'est vers toi, M&#232;re, que je courais pour te dire un dernier adieu. La c&#233;r&#233;monie a commenc&#233;, Marseille a dress&#233; contre moi un pi&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Minuit, la ville est vide, son silence surprend, d&#233;range. Je me h&#226;te vers le cours Julien, p&#233;n&#232;tre dans le parking, univers de b&#233;ton, de crasse, odeurs d'urine, papiers gras. Je m'enfonce dans le noir, d&#233;vale les escaliers et derri&#232;re moi, des pas lents, sonores, qui s'adaptent aux miens. Je m'arr&#234;te, ils s'interrompent. Je repars, ils font de m&#234;me, appliqu&#233;s. Je me presse, les voil&#224; rapides, toujours l&#224; derri&#232;re moi, inqui&#233;tants. Qui, pourquoi ? La peur grandit, je hais Marseille souterraine, ses entrailles dangereuses, les maniaques qui la hantent, &#224; l'aff&#251;t. Je hais cette ville qui a perdu son ciel &#233;toil&#233; pour grandir sous une chape de b&#233;ton. Je m'enferme dans ma voiture. Les pas poursuivent leur chemin, paisibles, ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soleil superbe pour ce dimanche qui sera d&#233;cisif. Bien des h&#233;sitations d&#233;j&#224; : une robe l&#233;g&#232;re, une jupe froufroutante, un pantalon strict ? Le temps presse. Le tram est en retard, c'est la bousculade. A l'arr&#234;t, impossible d'attendre la correspondance, seule solution, continuer &#224; pied. Sous la chaleur, ah, je ne serai pas fra&#238;che pour ce premier rendez-vous avec ce mec qui me pla&#238;t si fort ! Putain, pas facile de foncer perch&#233;e sur des talons hauts le long de ces trottoirs d&#233;fonc&#233;s ; putain, l'entretien de Marseille est lamentable. Et soudain cette plaque d'&#233;gout qui vrille sous mes pas, qui coince ma chaussure, et je m'affole, je tire, je tire, la chaussure se retrouve dans ma main, le talon est rest&#233; coinc&#233; ! Me voil&#224;, rouge et &#233;chevel&#233;e, partant clopinant vers l'homme qui pourrait &#234;tre celui de ma vie et qui s'esclaffe de rire ; un bien charmant spectacle vraiment. Marseille, merci.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#18' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Silence, on tourne.&lt;br/&gt;
Vid&#233;o 14 : gros plan sur un retrait&#233; en chemise hawa&#239;enne et short d&#233;chir&#233; : &#171; chaque jour, il sort son pointu. &#187;&lt;br/&gt;
Vid&#233;o 4 : un homme au rire idiot ouvre son manteau et montre &#224; la fillette &#171; ce qu'elle appelait alors un zizi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est parti, mon kiki.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pointu, c'est un zizi ?&lt;br/&gt;
Un pointu, c'est un kiki&lt;br/&gt;
un kiki une qu&#233;quette&lt;br/&gt;
une qu&#233;quette ta zoubinette&lt;br/&gt;
un zob un zobi charivari&lt;br/&gt;
un petit oiseau un petit j&#233;sus&lt;br/&gt;
un robinet &lt;br/&gt;
un sacr&#233; bazar un braquemart&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un zizi, c'est un pointu ?&lt;br/&gt;
Pour les cocardiers leur coq hardi&lt;br/&gt;
pour les dames l'herbe qui cro&#238;t dans leurs mains&lt;br/&gt;
le b&#226;ton qui les rend folles&lt;br/&gt;
pour les philosophes un roseau bandant&lt;br/&gt;
pour toi Paulo ton Popaul &lt;br/&gt;
ton p&#233;nis ton amour &#233;rig&#233; &lt;br/&gt;
ton d&#233;sespoir riquiqui&lt;br/&gt;
biroute en d&#233;route&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pointu ? Un zizi ?&lt;br/&gt;
Arr&#234;te de b&#233;gayer, sois claire dans tes explications :&lt;br/&gt;
un zizi, c'est le sexe de l'homme, le p&#233;nis, leur phallus, embl&#232;me du pouvoir, de la puissance, de la virilit&#233;, leur fantasme... &lt;br/&gt;
un pointu, c'est une barquasse, une bette, une barquette marseillaise, en bois, &#224; fond plat et &#224; l'avant, le quapiant en forme de phallus qui symbolisait autrefois la virilit&#233; et la force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus question de b&#233;gayer et pourquoi ne pas, comme Roussel, donner de l'ampleur &#224; cette phrase toute simple de la vid&#233;o 14 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque jour que dieu fait, par beau temps, par temp&#234;te, (il) Paulo le s&#233;millant retrait&#233; de Malmousque aux longues jambes muscl&#233;es, avec enthousiasme, sort pour Madame Paula &#8212; qui l'attend fi&#233;vreuse &#8212; cette chose qu'il v&#233;n&#232;re, qu'il astique, qu'il brique, son pointu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#19' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Monter &#224; Notre-Dame de la Garde, c'est un p&#232;lerinage, c'est f&#234;ter mes noces avec Marseille, admirer la ville qui d&#233;ploie ses maisons roses et blanches, prend d'assaut les collines, s'ouvre vers la mer, vers le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mer &#233;ternelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mer paisible, accueillante, se parant vers les Goudes au printemps de val&#233;riane parfum&#233;e. Mer noire, inqui&#233;tante les jours de grand vent, dans le mugissement du ressac. Ce matin-l&#224; &#224; Propriano, j'&#233;tais f&#233;tu de paille, ballott&#233;e, aspir&#233;e vers le large, implorant gr&#226;ce, &#224; sa merci, ensorcel&#233;e. Mer/oc&#233;an de Portland dont les vagues d&#233;ferlent en rouleaux dans un fracas assourdissant. Mer l&#233;g&#232;re qui baigne l'&#238;le de Lesbos. M&#233;diterran&#233;e meurtri&#232;re devenue cimeti&#232;re des migrants. Mer du Nord, quand elle rejoint l'Atlantique, mer des landes, des bruy&#232;res, des lochs, de la brume, au loin des &#238;les, des falaises abruptes, des macareux : images d'autrefois en vrac dans mes souvenirs, faudrait y retourner. Mais de cela, je me souviens : dans une crique rocheuse, je me jette dans l'eau glaciale, en lien avec l'esprit du lieu, point d'orgue de ma rencontre avec l'&#201;cosse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est trop de beaut&#233;, presque une douleur. C'est intraduisible par les mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le ciel qui &#224; l'horizon se confond avec la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce ciel trop bleu, les mouettes criaillent, les cigognes planent au-dessus de Volubilis en craquetant, un casse-noix mouchet&#233; s'active dans la for&#234;t des pins cembro des Hautes-Alpes, la mouette de Jersey fonce en piqu&#233; sur mon sandwich qu'elle emporte dans son bec puissant et celle, rieuse, de Seattle pousse des karr per&#231;ants pour l'applaudir, du lac volcanique de l'Adamoua s'&#233;l&#232;vent au petit matin trois flots ininterrompus de garde-b&#339;ufs qui rejoignent les troupeaux pour les d&#233;barrasser des mouches et des parasites qui les importunent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la mer toujours recommenc&#233;e qui r&#233;unit tous les rivages de la terre. Le ferry-boat assure ses va et vient d'un quai &#224; l'autre du Vieux-Port, la jonque d&#233;ploie ses voiles entre les &#238;lots de la baie d'Halong, la lanche file dans la mangrove du Banc d'Arguin, &#224; la recherche peut-&#234;tre du radeau de la M&#233;duse qui l&#224; s'est englouti, le pointu sort de la calanque de Malmousque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la mer qui s'ouvre sur le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les bistrots du monde, les p&#234;cheurs commentent leurs derni&#232;res sorties en mer, &#224; Marseille ils commandent un pastis, dans le port de Mityl&#232;ne ce sera un ouzo et en face dans la ville turque d'Ayvalik un raki. Pour moi qui n'aime ni pastis, ni ouzo, ni raki, ce sera un caf&#233;, mais un caf&#233; grec, un caf&#233; turc, comment m'y retrouver ? Je sais que commandant un caf&#233; turc en Gr&#232;ce, un caf&#233; grec en Turquie, je les vexerai... le ton monterait. Dans les pubs, c'est le va et vient incessant des hommes entre le comptoir couvert de chopes de bi&#232;re et les toilettes, leurs regards torves sur les femmes, pas &#224; leur place en ce lieu sacr&#233;. &#199;a mousse, &#231;a rote, &#231;a beugle, &#231;a chante. Des fishs and chips, ketchup, dans leur emballage papier blanc, papier journal, beurk.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est comme un rumeur qui s'&#233;l&#232;ve vers moi dans ma langue, celle de la foule bigarr&#233;e de Marseille, celle des autres, l'&#233;cho de voix lointaines, &#233;trang&#232;res dans la langue, semblables dans le c&#339;ur. Elle chante, gueule, rit, invective, &#233;tonne, apaise, surprend.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la voix du d&#233;sert, &#224; Tafraoute, l'appel du muezzin qui s'&#233;l&#232;ve dans ce m&#234;me ciel, qui embrase la m&#234;me terre, qui c&#233;l&#232;bre la vie, qui m'entra&#238;ne -&#8211; moi qui dis ne croire en rien, ni en dieu, ni en diable -&#8211; vers la lumi&#232;re. Un moment de temps suspendu, de gr&#226;ce dans le lien parfait entre ce lieu et le ciel. Un moment inoubliable, &#224; jamais inscrit en moi. Que je r&#234;ve universel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est Marseille que, sous le regard attentif de la Bonne M&#232;re, je retrouve, je r&#233;invente... &lt;br class='autobr' /&gt;
Je tisse le fil de mon histoire face &#224; la mer qui m'a berc&#233;e, enfant.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#20' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le digicode ne fonctionne pas. La porte d'entr&#233;e de l'HLM s'ouvre en grin&#231;ant sur le hall, il est vide. Cette nuit, les vigiles ont fait circuler la bande de jeunes qui le squattent. Les vitres bris&#233;es de la porte n'ont pas &#233;t&#233; remplac&#233;es et les boites &#224; lettres sont pour la plupart fracass&#233;es. C'est comme un trou qui aspire les habitants, il est mal &#233;clair&#233; par une lampe unique qui clignote au bout d'un fil fatigu&#233; et parfois par la lumi&#232;re des phares d'une voiture qui passe &#224; l'ext&#233;rieur. Les autres ampoules sont p&#233;t&#233;es ou ont disparu. Ce hall est inqui&#233;tant. Un chat r&#244;de, noir, &#233;norme, qui apporte avec lui le malheur &#8212; c'est ce qu'on dit &#8212; c'est, pour les rats qui montent de la cave, certainement exact. &#199;a sent l'urine, le tabac et le hasch. Une poussette d'enfant g&#238;t dans un coin, d&#233;sarticul&#233;e, au milieu de papiers gras, de canettes de bi&#232;re caboss&#233;es, de m&#233;gots. Sur la porte de l'ascenseur, un &#233;criteau : en panne, &#233;crit en rouge, d'une &#233;criture tremblante, coll&#233; l&#224; depuis un bon moment, le papier frip&#233; a jauni et se d&#233;sagr&#232;ge sur les bords. La peinture de la cage d'escalier s'effrite en lambeaux, des tags ornent ( salopent ?) les murs. Celui-l&#224; pas mal : &#171; Murs blancs, peuple muet &#187;. D'autres obsc&#232;nes. Une jeune femme traverse le hall, &#224; toute vitesse, nerveuse, se retourne sans cesse. Devant elle, tous ces &#233;tages &#224; monter, la peur au ventre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait ici se rencontrer, parler, rire. C'est le vide, c'est sale, c'est pas humain. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est un immeuble des quartiers nord de Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#21' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;prendre une feuille A4 dans la corbeille &#224; papiers, qui a d&#233;j&#224; servie, faut prot&#233;ger la plan&#232;te... faire le trou avec le pouce... &#231;a r&#233;siste... c'est parti, observer par le petit bout de la lunette... r&#233;flexe : regarder l'heure, en bas, &#224; droite de l'&#233;cran, il est 16 h 04, tout proche, un carnet d'Unicef, l'espoir est l&#224;, c'est &#233;crit sur la couverture, alors, esp&#233;rons, en quoi ?, coup d'&#339;il vers le velux, beau soleil sur la for&#234;t proche qui s'&#233;broue apr&#232;s la pluie, vers la cage d'escalier et l&#224; un tout petit morceau d'un tableau, les rues de Prague, du rouge, les toits, filer vers la gauche de la table... je vois quelques moutons qui se pressent sur la boite o&#249; s'accumulent les cartouches us&#233;es, &#224; jeter, au tri s&#233;lectif, attention &#224; la plan&#232;te, &#224; c&#244;t&#233;, deux photos des moments heureux, mon fr&#232;re, Clo, moi, rieurs, eux deux l&#224; dans le souvenir, bien mis en valeur par la fente, &#224; leurs pieds deux petites pierres ramass&#233;es au hasard des ballades, une trop jolie en forme de poulaine - moyen&#226;geuse, quoi - trouv&#233;e pr&#232;s d'un torrent, l'autre, petit bloc noir, compact, vient de loin, d'o&#249; ? et le crayon, et le taille-crayon rigolo rose p&#233;tard, et sur le carnet pour les notes appara&#238;t une demi-silhouette qui porte un &#233;norme chardon, et en dessous se devine le cahier rouge, bien visible l'&#233;tiquette et son annotation : F. Bon, cahier de travail estival, quoi d'autre, l'&#233;tui &#224; lunettes, des couleurs verticales, celles des stylos feutres, et toute mignonne, la petite paysanne qui orne le coupe-papier, cadeau de ma petite-fille de retour de Tha&#239;lande, pr&#232;s d'elle, le capitaine Haddock peint sur un verre de moutarde, je devine une partie du titre d'un article du Dauphin&#233; : glissement de terrain au Pas de l'Ours - la montagne avance dans le Queyras et d&#233;truit sur son passage les pr&#233;s, la route - rien que le titre et un d&#233;sastre pour le pays, et &#224; c&#244;t&#233; je reconnais mon appareil photo, alors je m'arr&#234;te, et tiens, je vais tout de suite me lancer dans l'olo&#233; et l'envoyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est 16 h 30.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La cuisine, c'est la pi&#232;ce vivante de l'appartement. Au 3&#232;me &#233;tage du petit immeuble, sa fen&#234;tre donne sur les toits de la maison d'en face, sur le ciel bleu. Les volets sont souvent crois&#233;s l'&#233;t&#233; pour garder un rien de la fra&#238;cheur nocturne. Elle est blanche, elle est jaune, avec des touches de bleu, comme le ciel. Peinture jaune vif aux murs, laque scintillante, champ de boutons d'or. Rideaux de coton blanc de la fen&#234;tre, napperons de dentelles prot&#233;geant les &#233;tag&#232;res charg&#233;es de casseroles de cuivre et d'une s&#233;rie de pots en fa&#239;ence, farine, sucre, sel, caf&#233;, th&#233;, poivre, d&#233;cor&#233;s d'une rose bordeaux aux feuilles bleues. Une boite de t&#244;le &#233;maill&#233;e &#224; carreaux bleus pour les allumettes. Un moulin &#224; caf&#233; &#224; carreaux bleus &#8211; lustucru - accroch&#233; au mur. La cafeti&#232;re attend sur la gazini&#232;re. La table a un plateau comme les cases d'un jeu de dames, mais les carreaux sont de c&#233;ramique jaune et blanche. Sur la table, un cendrier Ricard jaune vif et une pipe, un journal d&#233;ploy&#233; et des &#233;pluchures de patates, un cahier d'&#233;colier, un porte-plume. Autour d'elle, trois chaises paill&#233;es, une chaise haute et la girafe Sophie. Il faut tirer doucement la chaise pour ne pas d&#233;ranger la voisine du dessous, vieille et fatigu&#233;e. Dans un coin une glaci&#232;re pleine de pains de glace, dans l'autre un garde-manger grillag&#233;. Bourdonnements des mouches et de la lessiveuse &#224; champignon. Claquement du linge &#233;tendu &#224; la fen&#234;tre. Rires d'enfants dans la rue. Gazouillis d'hirondelles. Sifflement du mistral.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#23' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le Pharo, son parc... Allong&#233;s dans l'herbe des amoureux, autour du monument aux marins perdus en mer la course des enfants, leurs rires, des japonais en groupe compact, des rafales de photos, une jeune femme voil&#233;e. Le vent est l&#233;ger.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Vieux-Port, flaque blanche et bleue... For&#234;t des mats des voiliers, leurs voiles d&#233;ploy&#233;es, dans leur sillon une tra&#238;n&#233;e d'&#233;cume, va et vient incessant dans le goulet du port des bateaux en partance vers les &#238;les du Frioul, au del&#224; la masse gris&#233;e des immeubles coup&#233;e par la trou&#233;e de la Canebi&#232;re qui file vers les R&#233;form&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; de la passe, les tours, l'une carr&#233;e, l'autre ronde, du fort Saint-Jean, murailles roses dor&#233;es par le soleil, p&#234;cheurs install&#233;s sur les pierres plates, jeunes qui plongent du haut des quais, leurs hurlements de joie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, les dentelles de b&#233;ton du Mucem, moucharabiehs de l'ailleurs, jeux d'ombres et de lumi&#232;res, passerelles hardies fendant l'espace, chenilles processionnaires des touristes. Et la mer bleu outremer, argent&#233;e quand souffle le vent. Des vagues paresseuses l&#232;chent les b&#226;timents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin encore, le port marchand, ses darses vides. Les grues de la grande digue, sentinelles au garde &#224; vous, surveillant les ferries en partance vers la Corse, l'Alg&#233;rie, la Tunisie. Momifi&#233;es, immobiles, immobilis&#233;es, on dirait de loin de gigantesques insectes carnivores aux mandibules d'acier, d&#233;sireux de raconter l'activit&#233; du port d'autrefois, quand Marseille &#233;tait la porte vers l'Orient, quand le port vibrait d'une vraie vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le long des quais de la gare maritime, jaillissements en silhouettes monstrueuses des m&#233;ga-paquebots de croisi&#232;re, de gigantesques sabots allant jusqu'&#224; vingt &#233;tages, avalant des milliers de personnes, les recrachant pour des escales trop courtes, leur faisant croire que la r&#233;cr&#233;ation &#224; bord c'est le voyage... polluant l'air de Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien loin, dans la brume de chaleur, voil&#233;es, les collines de l'Estaque, son anse douce. Invisibles au regard, mais pr&#233;sents dans le souvenir, sous ses platanes les doigts poisseux autour des chichi fr&#233;gi chauds et dor&#233;s, les baignades dans ses calanques, Niolon nich&#233; dans la pin&#232;de, les oursinades &#224; Carry.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en fond de sc&#232;ne, l'infini de la mer, sa magie, l'appel du large. La ligne d'horizon n'existe plus, mer et ciel ne font qu'un. Les mouettes s'&#233;lancent dans l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#24' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Travelling sur une crique prot&#233;g&#233;e par une butte, cern&#233;e de pentes douces, d'une plage de sable fin et plus loin des marais, panaches des roseaux... Le grec Protis venant de Phoc&#233;e arrive en bateau dans la calanque du Lacydon, il aper&#231;oit Gyptis, c'est la naissance d'un grand amour, la naissance de Massilia... il y a 2 600 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne pour toi est d'une grande nettet&#233;, &#233;clatante de lumi&#232;re, on pourrait croire que tu &#233;tais pr&#233;sente lors de cette rencontre et des c&#233;r&#233;monies qui ont suivi pour f&#234;ter les noces des deux amants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suivante est brouill&#233;e, noy&#233;e dans la grisaille froide de f&#233;vrier 44. Tu ne sais trop de quoi il retourne, tu serres tr&#232;s fort les mains de tes parents, tu es apeur&#233;e, il fait sombre, triste, tu serais venue l&#224; avec eux qui voulaient voir une derni&#232;re fois le pont transbordeur, il va &#234;tre dynamit&#233; par les Allemands, tu crois te souvenir de cette chose immense et noire toute de poutrelles et de filins qui rejoint les deux quais du Vieux-Port, et du c&#244;t&#233; du Panier se dressent les d&#233;combres du quartier qu'ils ont d&#233;truit. En toi r&#233;sonnent des bruits de bottes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu as grandi. Ton grand plaisir c'est de traverser le Vieux-Port en ferry-boat. Tu crois te rappeler que ce bateau s'appelait C&#233;sar et qu'il &#233;tait capricieux, pas tr&#232;s stable, bruyant. Pour toi c'est le lien entre le quai de Rive-Neuve et le quai de la Mairie. Tu rends visite &#224; une tante qui vient d'emm&#233;nager dans un des immeubles construits par Pouillon sur les d&#233;combres des vieux quartiers. Plus de grisaille, grand soleil sur les fa&#231;ades modernes et toi hardie navigatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu marches dans les pas de la jeune femme que tu as &#233;t&#233; ; tu marches en direction du palais du Pharo. C'est en f&#233;vrier, mais un f&#233;vrier de grand soleil et de joie, tu es enceinte jusqu'aux yeux, tu en es fi&#232;re. Pr&#232;s de toi, ton homme. Tu t'&#233;tonnes, tu perds les eaux, le petit veut pointer son bout de nez, tu t'affoles, peut-&#234;tre ? Tu ne t'en souviens pas ; ce que tu sais, c'est que &#231;a a &#233;t&#233; un gar&#231;on, superbe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a s'est pass&#233; juste devant la cri&#233;e aux poissons : ils s'y vendaient en gros, &#224; la cri&#233;e, t&#244;t le matin... Les bateaux des p&#234;cheurs &#233;taient amarr&#233;s le long du quai. En plein centre ville, on entendait les voix haut perch&#233;es des poissonni&#232;res, &#231;a sentait la mar&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des ann&#233;es plus tard, tu te h&#226;tes en direction de cette cri&#233;e qui est devenue un th&#233;&#226;tre, tu te souviens des pi&#232;ces propos&#233;es par Marcel Mar&#233;chal, c'est peut-&#234;tre dans cette salle que tu as vu &#171; En attendant Godot &#187; et que tu as eu une m&#233;chante discussion avec ton mari... il &#233;tait furibard, quelle absurdit&#233;, quelle connerie, tu m'as fait perdre une soir&#233;e... Ce n'est plus l'harmonie, le petit a grandi, les parents sont acerbes. Rupture.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un grand saut dans le temps. Violence encore. Juin 2016. Tu sors d'un resto de la place aux Huiles pour entrer dans un nuage de gaz lacrymog&#232;ne. C'est la folie, des cris, des bagarres, des chaises et des cannettes de bi&#232;re qui volent, dans les petites rues et sur les quais du port, les Hooligans anglais et russes chargent, ils en veulent, c'est la f&#234;te du sport ! Et la charge des policiers, et merde tes yeux qui piquent, ton recul dans l'abri du restaurant. Tu pleures sur la connerie des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; nouveau la Cri&#233;e, mai 2017, les rencontres litt&#233;raires autour de &lt;i&gt;Oh, les beaux jours&lt;/i&gt; : tu es descendue &#224; Marseille pour l'entendre, lui, Russel Banks, dont les livres parlent de violence de classe, de racisme, de la difficult&#233; de vivre, te parlent. Tu lui donnes &#224; d&#233;dicacer &lt;i&gt;Patten &#224; Patten&lt;/i&gt; et, dans ton anglais h&#233;sitant, tu lui offres le roman collectif &#233;crit par les participants de l'atelier d'&#233;criture que tu animes &#224; Guillestre &#171; Ceux de Patten &#187;. Tu vois son &#233;tonnement, son regard, son sourire, chaleureux, tu es comme une enfant &#233;merveill&#233;e ou une jeune femme amoureuse ! A ton &#226;ge !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derni&#232;re &#233;tape de ton voyage autour du Vieux-Port, ce lieu magique bouillonnant d'eau, de vagues, de cris de mouettes, de rires, de crissements de haubans, de vrombissements de moteurs, ouvert sur le ciel, sur la ville, sur le vent du large : une halte au pied de la Canebi&#232;re, quai de la Fraternit&#233;, sous l'ombri&#232;re, ce parasol gigantesque d'inox poli, ce miroir qui te fait regarder vers le plafond, admirer les autres l&#224; en haut, vus d'en bas, dans des reflets de mer et de bateaux &#224; l'envers, dans ce lieu paisible, de rencontre, de fraternit&#233;, oui, c'est cela, de fraternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que peux-tu esp&#233;rer d'autre pour Marseille en son avenir ? qu'elle soit une ville fraternelle.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#25' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le corps de la ville et la ville et mon corps en elle. Le c&#339;ur de la ville son Vieux-Port. &#171; &lt;i&gt;Tu marches dans les pas de la jeune femme que tu as &#233;t&#233;&lt;/i&gt;... &#187;. Voil&#224; qui est bien tourn&#233;. Je quitte le tu pour passer au je. Mes pas alourdis par le temps qui a pass&#233; ne sont plus les pas l&#233;gers de cette jeune femme. Si je regarde dans la glace mon visage rid&#233; je le reconnais dans mon aujourd'hui mais n'appara&#238;tra pas celui de la jeune femme qui avait visage lisse et pas l&#233;gers. Elle est comme une inconnue. Une &#233;trang&#232;re dans mon pass&#233; perdue. Comment l'&#233;crire cette avanc&#233;e dans l'insupportable du vieillir. L'effacer, le taire, faire comme si j'&#233;tais la m&#234;me ou l'&#233;crire pour y consentir. Et inventer celle d'autrefois. Ce sont les mots qui racontent ce qu'ils devinent d'un pass&#233; loin du temps de mon &#233;criture. Ils font silence souvent sur l'impossible &#224; dire. De m&#234;me, pour Marseille et son &#171; &lt;i&gt;Vieux-Port, ce lieu magique bouillonnant d'eau, de vagues, de cris de mouettes, de rires, de crissements de haubans, de vrombissements de moteurs, ouvert sur le ciel, sur la ville, sur le vent du large&lt;/i&gt; &#187;. Voil&#224; qui est bien tourn&#233;. Reconna&#238;tre que le Marseille o&#249; je marche aujourd'hui dans des visites rapides n'est plus la ville o&#249; je suis n&#233;e et o&#249; j'ai v&#233;cu. Reconna&#238;tre que vivant en elle je lui portais une attention distraite. J'y menais ma vie entre hauts et bas trop press&#233;e pour m'arr&#234;ter. &lt;i&gt;Avec le temps, nous nous sommes &#233;loign&#233;es l'une de l'autre. Avec le temps Avec le temps va tout s'en va On oublie le visage Et l'on oublie la voix Le c&#339;ur quand &#231;a bat plus C'est pas la peine d'aller chercher plus loin Faut laisser faire, c'est tr&#232;s bien&lt;/i&gt;. Souvenir inoubliable de la voix de L&#233;o Ferr&#233;. Elle me prend aux tripes en six rencontres au th&#233;&#226;tre Toursky. Et en &#233;coutant ses disques dans les moments de nostalgie. Avec lui, chanter &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt;. Et adresser &#224; la ville un hymne de retrouvailles. C&#233;l&#233;brer sa beaut&#233; et sa laideur. Sa permanence et son changement. Faire advenir les souvenirs heureux et les blessures. &lt;i&gt;&#212; Marseille on dirait que ta voix a chang&#233; on dirait que la mer a pleur&#233; on dirait que le vent t'a vaincue. Esp&#233;rer pour elle dans l'avenir qu'elle soit une ville fraternelle.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#26' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;1986, Douala, c'est le petit matin, l'air est humide, la chaleur m'enveloppe, elle monte du sol, elle descend du ciel. Les chauss&#233;es sont des flaques de lumi&#232;re, au loin le fleuve Wouri miroite au soleil. Le vacarme de la rue est intense. De grands buildings modernes se dressent le long des art&#232;res, restaurants, banques, magasins de luxe, bureaux... Ce n'est plus la France, ce n'est pas encore l'Afrique telle que je l'imaginais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je marche, en parfaite touriste, curieuse. La circulation devient anarchique, bloqu&#233;e &#224; un grand carrefour par un camion renvers&#233;. Les feux de signalisation sont en panne, fusent invectives et klaxons rageurs. Des ouvriers, leurs outils &#224; leurs pieds, attendent un travail improbable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, je traverse un march&#233;. Des gens assis &#224; m&#234;me le sol proposent des babioles, des bassines rouill&#233;es, des trousseaux de cl&#233;s, des ma&#239;s grill&#233;s sur de petits barbecues, des beignets de poissons, de farine. De jeunes gar&#231;ons vendent des cigarettes au d&#233;tail, une, deux, et aussi des morceaux de sucre ou des bonbons. Une petite vieille des chaussures &#233;cul&#233;es. Des boui-boui, s'&#233;chappe une musique d&#233;lirante. La foule est compacte. Je dois la fendre pour avancer, j'h&#233;site, je suis perdue. Dans ce monde noir, ma peau blanche fait t&#226;che, je me reconnais rose, suante, autre, objet de curiosit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cherchant un abri, je m'engouffre dans une ruelle. Les maisons se sont resserr&#233;es les unes contre les autres, m'enserrent. Des maisons ? Je traverse une ville faite de maisons croulantes en t&#244;les r&#233;cup&#233;r&#233;es, en carton, maisons quasiment de papier, &#233;choppes de bois enchev&#234;tr&#233;es. Des tas de sable obstruent le passage. Des chemins de terre zigzaguent, deviennent rigoles entra&#238;nant les d&#233;tritus et les eaux us&#233;es. Dans une flaque croupie, pieds nus, des enfants jouent et me sourient. Une vieille carcasse de voiture est prise d'assaut par des gamins. Un homme pousse son b&#233;tail, quelques ch&#232;vres maigres. Des poules fouillent le sol. Des chiens efflanqu&#233;s r&#244;dent. En moi, je sens monter l'angoisse, le d&#233;sarroi devant cette mis&#232;re. Devant ce puits o&#249; des fillettes tirent l'eau et les latrines install&#233;es tout &#224; c&#244;t&#233;. Et plus loin, les robinets &#224; sec, et ce ruisseau qui est devenu &#233;gout, poubelle &#224; ciel ouvert, les ordures m&#233;nag&#232;res flottent, les moustiques, les insectes pullulent. Devant ces hommes couch&#233;s &#224; m&#234;me la terre rouge, abandonn&#233;s, ils dorment. Une ville en partie faite d'abris de fortune, qui devaient &#234;tre provisoires, le temps de s'installer, de passer de la vie de la campagne &#224; celle de la grande ville, et qui ont dur&#233;, dureront encore longtemps. Dans la ville, un monde de mis&#233;reux, de laiss&#233;s pour compte. Je n'ai plus qu'un d&#233;sir, fuir ce lieu de malheur, retrouver la ville moderne, je cours dans les ruelles, il me semble tourner en rond sous le regard &#233;tonn&#233; ou indiff&#233;rent des habitants. Je me sauve, j'ai peur de rester prisonni&#232;re dans un taudis. J'ai honte d'&#234;tre la blanche proprette, la touriste avide de sensations, la voyeuse de la mis&#232;re de l'autre. Je fuis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, une vraie rue, des voitures, une averse de pluie. Je m'engouffre dans un taxi jaune. Enfin, l'h&#244;tel, ambiance ouat&#233;e, personnel nonchalant et souriant, clim, luxe et volupt&#233;. Sentiment de honte, d'impuissance. Haine de cette ville inconnue qui m'a lanc&#233; en pleine gueule sa richesse insolente, sa mis&#232;re criante, qui s'est d&#233;finie ainsi, la ville de la r&#233;ussite et du d&#233;sastre. O&#249; j'aurais pu me perdre ? Non, o&#249; j'ai eu peur de me perdre. C'est &#231;a une ville ? Un lieu o&#249; s'inscrit un destin ? Et o&#249; la pauvret&#233; est vertu ? Dieu ou Allah ne pr&#233;f&#232;re-t-il pas les pauvres aux riches ? Le riche ne laisse-t-il pas quelques miettes aux pauvres pour laver sa conscience ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fuis.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#27' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 27&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ceux des Hautes-Alpes disent &#171; descendre &#224; Marseille &#187; ; comme &#224; regret, ils quittent la montagne, plein sud glissent vers la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque le T.E.R. d&#233;bouche des collines et domine l'Estaque, la rade, je me colle &#224; la fen&#234;tre, je suis arriv&#233;e, je suis chez moi. Chez moi encore &#224; l'arriv&#233;e dans la gare Saint-Charles. Encore que... Une grande all&#233;e centrale. Lumineuse. Des arbres factices. Pas de chants de cigales dans ces pins morts. Une envol&#233;e de notes claires. Un piano droit, noir &#233;b&#232;ne. Cohue. Les voyageurs courent, guettent, attendent, leurs valises sur roulettes les suivent comme des petits chiens. Consignes lanc&#233;es par les hauts parleurs. Conseils de prudence. Brouhaha de voix, exclamations en multiples langues. Des militaires, cinq, jamais loin les uns des autres, armes au poing. &#199;a rassure. La gare a chang&#233;, je ne reconnais pas celle d'autrefois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me pr&#233;cipite vers l'ext&#233;rieur. C'est l'esplanade et la ville qui s'offre blanche et dor&#233;e, qui s'&#233;tale entre les collines, qui file vers la mer. C'est Marseille qui m'&#233;merveille, on la dirait immuable, elle est changeante, on la croirait sage, elle est folle, elle est celle que j'ai fui, que je retrouve avec joie infinie. Elle, que je veux chanter avec Supervielle ; me revient en m&#233;moire un de ses po&#232;mes :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt; Marseille, &#233;coute-moi, je t'en prie, sois attentive,&lt;br/&gt; je voudrais te prendre dans un coin, te parler avec douceur,&lt;br/&gt; reste donc un peu tranquille que nous nous regardions un peu&lt;br/&gt; &#244; toi toujours en partance&lt;br/&gt; et qui ne peux t'en aller, &lt;br/&gt; &#224; cause de toutes ces ancres qui te mordillent sous la mer.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Marseille, tu ne peux t'en aller, tu es face &#224; moi, la m&#234;me, diff&#233;rente, et je suis de retour, j'ai voulu, j'ai cru t'oublier. Dans nos retrouvailles, une certitude : tu m'habites. Ici, je suis n&#233;e, j'ai v&#233;cu ici longtemps, j'ai connu mes joies d'enfant ; tiens, par exemple, quand nous grimpions en cachette sur le toit de la maison de ma meilleure amie, que nous t'avions d&#233;ploy&#233;e &#224; nos pieds et que nous crions notre joie de faire corps avec toi, que tu sois notre avenir. Notre conqu&#234;te. Je vis depuis vingt ans loin de toi, dans le calme de la montagne, dans sa neige et ses m&#233;l&#232;zes dor&#233;s, une autre vie, choisie. Je suis d'ici ? Je suis d'ailleurs ? Te retrouvant, &#233;tincelante, pensant aux Hautes-Alpes, paisibles, je le sais, je suis de toi et je suis d'elles, faite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pars &#224; ta rencontre. Devant moi, l'escalier monumental. Le d&#233;valer entre ses pyl&#244;nes qui me parlent d'Orient, ses statues qui chantent l'Afrique et l'Asie, le soleil et la mer, rejoindre la Canebi&#232;re, la Plaine. Reste tranquille, je te parlerai avec douceur.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#28' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Station Palais Longchamp &#187;. Br&#232;ve attente. Le tram, bleu et blanc, aux couleurs de la ville, s'approche tel un navire qui glisserait silencieux dans l'espoir de la mer. Je m'installe dans le bleu de son int&#233;rieur et la fra&#238;cheur de ses persiennes. Un coup d'&#339;il rapide au Ch&#226;teau d'eau, &#224; ses statues, ses fontaines, celles d'autrefois &#8212; enfant, le plaisir de rendre visite &#224; l'&#233;l&#233;phante Poupoule dans sa cage du zoo. Impression de glisser le long du boulevard, pareil, diff&#233;rent, devenu en son centre le domaine des rails. Quelques v&#233;los. Je regarde d&#233;filer les maisons bourgeoises sans vraiment les voir, j'imagine la vie nouvelle du quartier qui s'embourgeoise, non, il l'a toujours &#233;t&#233;, bourgeois, mais d'autre mani&#232;re aujourd'hui. Des poubelles d&#233;bordantes sur le trottoir et des tags sur une fa&#231;ade, s&#233;rie de mitraillettes, noires, mena&#231;antes. Mes yeux piquent, se ferment, le monde devient flou. Entre les cimes des arbres, du bleu, des nuages, brouill&#233;s. &#171; Le Chapitre &#187; : -&#8211; autrefois le d&#233;part du tram 31 vers la campagne, ouvert &#224; tous les vents, des grappes d'hommes agglutin&#233;s &#224; ses plateformes, le receveur qui criait : &#171; poussez vers l'avant. -&#8211; &#171; R&#233;form&#233;s-Canebi&#232;re &#187; : circulation automobile r&#233;duite, des arbres, des tables de bistrot sous les micocouliers &#8211; disparus les platanes ? Lieux de rencontre ? Qu'est devenue la Canebi&#232;re ? Domestiqu&#233;e. Avec ses voies de circulation plant&#233;es d'arbustes, ses immeubles raval&#233;s, ses cin&#233;mas disparus &#8211; celui-l&#224; tout en bas face &#224; la Bourse o&#249; mon p&#232;re me menait voir des films de cape et d'&#233;p&#233;e, le rcorsaire rouge et aussi Laurel et Hardy. &#8212; Des pi&#233;tons qui d&#233;ambulent. Des touristes debout sur des segways. Modernit&#233;. Des voitures de police. S&#233;curit&#233;. Dans le tram, une conversation anim&#233;e autour d'un article du &lt;i&gt;Canard encha&#238;n&#233;&lt;/i&gt; : &#171; les poissonniers qui vendent leur marchandise sur le Vieux-Port ont l'obligation d'afficher le nom scientifique des poissons en latin. &#187; &lt;i&gt;C'est une gal&#233;jade&lt;/i&gt;, s'&#233;crie un vieil homme. &#171; Cours Belsunce &#187; : je quitte le tram, je continue &#224; pied, je file vers les &#233;tals des marchandes, je veux v&#233;rifier si maquereau est bien nomm&#233; &lt;i&gt;scomber scombrus&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#29' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 29&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ouvrez les yeux, regardez, ne regardez plus... Rompez avec les habitudes. Les rues que vous arpentez chaque jour, les magasins dans lesquels vous entrez sans plus y faire attention, les trajets que vous accomplissez sans r&#233;fl&#233;chir : voyez tout cela d'un &#339;il neuf. Laissez-vous gagner par le &#171; sentiment du merveilleux quotidien &#187;. Telle est la ligne de conduite de ce &#171; paysan de Paris &#187; (admirez l'oxymore !) que les enseignes des boutiques &#233;tonnent, que les devantures ravissent et que les lacis des Buttes-Chaumont d&#233;paysent. Soyez &#233;veill&#233; : r&#234;vez...
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle a march&#233; autour du Vieux-Port ; en elle grandit le d&#233;sir de retrouver Malmousque, fl&#226;ner dans ce quartier o&#249; elle a connu de belles ann&#233;es et de grandes amiti&#233;s. Un bus l'y conduit. Elle s'engage dans la rue principale, s'&#233;gare dans les ruelles, voit d'un &#339;il neuf la calanque. Elle s'&#233;tonne, des cabanons ont &#233;t&#233; d&#233;molis, de petits immeubles rupins les ont remplac&#233;s, le petit port est domestiqu&#233;. Elle est face &#224; la r&#233;alit&#233; d'aujourd'hui, le lieu a chang&#233;, diff&#233;rent de ce qu'elle en savait, elle cherche des traces du pass&#233;, elles ont &#233;t&#233; effac&#233;es. Le merveilleux a disparu, pour faire place &#224; la propret&#233;, &#224; des murs qui cachent les jardins minuscules et les maisons raval&#233;es, &#224; des jardini&#232;res fleuries sur la petite place qui maintenant a un nom, &#224; un caf&#233; rutilant. Elle interroge le bistrotier : &#171; Vous connaissez Paula ? Elle habite pr&#232;s de la batterie des Lions. &#187; L'homme ne peut lui r&#233;pondre : il est ici depuis peu. &#171; Et puis, vous savez, ma client&#232;le est faite de touristes curieux de pittoresque. Les vieux habitants boudent mon &#233;tablissement, trop moderne. &#187; Oui, pittoresque bien l&#233;ch&#233;, aseptis&#233; ! &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#224;, miracle, passe Paulo et son immuable short d&#233;chir&#233; qui fait t&#226;che dans le d&#233;cor. Paulo, toujours svelte, un rien vo&#251;t&#233;, m&#234;me sourire lumineux. Ce sont des embrassades sans fin. &lt;br /&gt;&#8212; Toi, ici ?
&lt;br /&gt;&#8212; Toi, toujours l&#224; ! Tu p&#234;ches toujours ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Questions, r&#233;ponses fusent. Souvenirs, nostalgiques souvent.
&lt;br /&gt;&#8212; Paula, ah, Paula ! Elle a quitt&#233; Malmousque, depuis que le quartier a &#233;t&#233; raval&#233;, elle supportait plus d'avoir l'&#233;tiquette de la pute, les nouveaux venus &#8212; des bobos &#8212; l'appelaient ainsi. S'est retir&#233;e &#224; la campagne chez sa s&#339;ur, celle-l&#224; une vraie grenouille de b&#233;nitier, elle s'en fout, Paula, elle a le vivre et le couvert assur&#233;s, &#231;a vaut bien quelques pri&#232;res ! Moi, je la regrette, je vais la voir de temps en temps, en tout bien, tout honneur, fini les parties de jambes en l'air, la Paula elle est clou&#233;e sur un fauteuil roulant, elle &#233;tait bonne pour la bagatelle, et bonne tout simplement, attentive aux autres, on l'aimait dans le quartier, m&#234;me les bigotes lui parlaient, enfin la suppliaient de prier Dieu pour le salut de son &#226;me !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#231;a, du pass&#233;, &#231;a n'appartient plus au pr&#233;sent. Des rues peupl&#233;es de fant&#244;mes. Des bulldozers en action. Un d&#233;sert.
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, un d&#233;sert, comme la mer qui se vide de ses poissons, comme le quartier qui se vide de ses vieux habitants. Oui, bient&#244;t, je vendrai le pointu, le cabanon, &#224; un bon prix, &#231;a sp&#233;cule ferme ici. Je chercherai un coin tranquille.
&lt;br /&gt;&#8212; Reste le bleu, pr&#233;sent partout ici, le bleu de la mer et celui du ciel confondus, des volets entreb&#226;ill&#233;s, des fleurs du plumbago, de tes yeux, Paulo. Et Marseille, bleue et blanche sous le soleil. Fascinante.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#30' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 30&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Que deviennent les choses apr&#232;s l'adieu ?&lt;br/&gt;
Elles deviennent le temps qui passe.&lt;br/&gt;
&lt;/i&gt;Vie secr&#232;te&lt;i&gt;, Pascal Quignard.&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a dix ans, sa m&#232;re est morte. L'ann&#233;e suivante, son p&#232;re a organis&#233; une r&#233;union pour honorer la disparue et convi&#233; famille et amis &#224; une messe en l'&#233;glise de Sainte-Marthe. Depuis, chaque ann&#233;e, la m&#234;me c&#233;r&#233;monie et lui ab&#238;m&#233; dans sa tristesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et elle, la premi&#232;re fois, folle de rage. Le pr&#234;tre, en chaire, s'&#233;tait d&#233;cha&#238;n&#233;, glorifiant avec emphase les qualit&#233;s chr&#233;tiennes de la d&#233;funte. &lt;i&gt;Jos&#233;phine, &#233;pouse aimante -&#8211; Jos&#233;phine, fille respectueuse &#8211;- Jos&#233;phine, m&#232;re attentive -&#8211; Jos&#233;phine, Jos&#233;phine, Jos&#233;phine&lt;/i&gt;... Sa m&#232;re se pr&#233;nommait Lucienne, n'&#233;tait pas une pratiquante assidue, et certainement pas une m&#232;re attentive mais m&#232;re lointaine. Il ne savait rien d'elle, incapable de lui donner le pr&#233;nom qui lui revenait. Elle l'avait vivement tanc&#233; en fin de c&#233;r&#233;monie, vieux con, &#171; ma m&#232;re s'appelait Lucienne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e suivante, il avait fait gaffe et orn&#233; l'autel des fleurs blanches qu'elle aimait. Des lys, avait exig&#233; le p&#232;re. Chaque ann&#233;e, elle portait un tailleur noir sur un chemisier de soie gr&#232;ge, strict, s&#233;v&#232;re. Parfois, elle se demandait si cette c&#233;r&#233;monie n'&#233;tait pas pour le p&#232;re un pr&#233;texte pour l'obliger &#224; quitter son village et lui rendre visite. Sur le parvis, le p&#232;re saluait les participants, notant mentalement les absents. Il s'appuyait sur elle, g&#233;ant bris&#233;, ou la retenait, dans un d&#233;sir d'aide ou de possession, elle ne savait qu'en penser. Elle, pr&#232;s de lui, comme absente, son regard parfois dirig&#233; vers la mer au loin, veillant &#224; son confort : &#171; ton manteau, ton &#233;charpe, tes gants &#187;. Les m&#234;mes mots, toujours. Le vide. C'&#233;tait sous le ciel maussade de novembre, dans le bruit des feuilles mortes &#233;cras&#233;es sous leurs pas dans l'aller vers le cimeti&#232;re. Puis la halte devant la tombe. Des gerbes de fleurs d&#233;pos&#233;es. Le silence, chape de plomb. Le murmure d'aurevoirs discrets &#224; ceux qu'on ne reverrait plus d'une ann&#233;e. Jusqu'&#224; la prochaine rencontre dans l'&#233;glise glac&#233;e, devant le tombeau de cette femme qui peu &#224; peu quittait leur m&#233;moire, rejoignait le domaine des morts en d&#233;pit de l'obstination du p&#232;re &#224; la vouloir pr&#233;sente encore parmi eux. Au fil du temps, de moins en moins de participants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, ils sont r&#233;unis, en plein &#233;t&#233;, c'est l'enterrement du p&#232;re. Le pr&#234;tre a certifi&#233; qu'il rejoignait l'&#233;pouse aim&#233;e au royaume de Dieu. Elle, elle savait qu'il n'en &#233;tait rien, que le n&#233;ant les avait happ&#233;s. Comme elle bient&#244;t... Elle se r&#233;jouissait, avec la mort du p&#232;re, plus question de rituel. Elle ne mettrait plus les pieds dans cette &#233;glise. Peut-&#234;tre viendrait-elle parfois d&#233;poser des fleurs sur leur tombe. Peut-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#31' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 31&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C&#233;r&#233;monie fun&#232;bre : cr&#233;mation de Maurice, son oncle. En sourdine, les chansons de Brassens qu'il aimait. Recueillement autour du cercueil. Condol&#233;ances du professionnel. Quelques mots des pr&#233;sents sur le d&#233;funt, leur tristesse. Des larmes. Des fleurs. Sa tante, Aim&#233;e, presque souriante, h&#244;tesse attentive. Pr&#232;s d'elle, ses fils, mutiques. L'a&#238;n&#233; r&#233;cup&#233;rera l'urne. Elle pense &#224; lui : il avait une belle voix de baryton. Il lui a fait d&#233;couvrir, ado, les op&#233;ras d'Othello de Verdi &#224; la Boh&#232;me de Puccini. C'&#233;taient leurs sorties &#224; eux deux, souvent au poulailler de l'Op&#233;ra de Marseille, sa main dans la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Coup de t&#233;l&#233;phone d'Aim&#233;e : lui demandant si Maurice peut &#234;tre enterr&#233; dans le caveau familial de Sainte-Marthe. Elle s'&#233;tonne : Maurice n'a-t-il pas demand&#233; que ses cendres soient dispers&#233;es dans le Queyras ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Embarras d'Aim&#233;e. Ses deux fils ne supportent pas l'id&#233;e que leur p&#232;re n'ait pas une s&#233;pulture chr&#233;tienne dans un cimeti&#232;re. Alors, la m&#232;re et les enfants se sont r&#233;unis. Ils ont fait trois petits tas de ses cendres, un pour chacun. Les gar&#231;ons mettront dans le tombeau ce qui leur revient. Les deux tiers de Maurice rejoindront les anc&#234;tres ad vitam &#230;ternam. Aim&#233;e, elle, selon sa promesse, ira aux beaux jours r&#233;pandre le dernier tiers dans ce coin du Queyras o&#249; ils se sont rencontr&#233;s, il y a quarante ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle imagine la sc&#232;ne, le mari/p&#232;re divis&#233; en trois, pes&#233; peut-&#234;tre pour plus de justice dans le partage&#8230; imagine les pr&#233;cautions prises pour ne pas en perdre une miette&#8230; imagine la d&#233;licate op&#233;ration&#8230; sur la table de cuisine o&#249; autrefois, sa grand-m&#232;re la faisait jouer, lui offrait cr&#234;pes et &#238;les flottantes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle donne son accord &#224; cette femme qui est foldingue &#8212; &#231;a elle le savait &#8212; les 2/3 de son oncle rejoindront ses parents, sa m&#232;re aura pr&#232;s d'elle les 2/3 de son fr&#232;re ! Elle raccroche abruptement. Elle en rit, elle en crie de rage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;OK, elle se souvient avoir lu dans un sondage Ipsos que 51% des Fran&#231;ais disent pr&#233;f&#233;rer, pour eux-m&#234;mes, la cr&#233;mation &#224; l'inhumation. Elle peut comprendre. Mais bon dieu, les d&#233;rives, celle-l&#224; dans sa famille, ce manque de respect, jouer avec ses cendres... c'est son oncle qui est ainsi &#233;cartel&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a besoin de savoir comment s'organise la mort aujourd'hui. Sur Google elle trouve la loi du 19 d&#233;cembre 2008 et cet article :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &lt;i&gt;Le respect d&#251; au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes d&#233;c&#233;d&#233;es, y compris les cendres de celles dont le corps a donn&#233; lieu &#224; cr&#233;mation, doivent &#234;tre trait&#233;s avec respect, dignit&#233; et d&#233;cence &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maurice m&#233;ritait respect, dignit&#233;, d&#233;cence. Elle pleure, sur sa mort, sur la b&#234;tise humaine.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#32' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 32&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ciels, ma ville. Ciels de Marseille. D&#233;lav&#233;s, transparents. Oubli&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les retrouver, kal&#233;idoscope de ciels en morceaux, fragments &#233;clat&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rondeur du ciel de l'enfance &#8211;- les arbres piliers du ciel &#8211;- carr&#233; minuscule au-dessus du jardinet clos de grands murs &#8211;- en rayures sombres et lumineuses &#224; travers les persiennes entreb&#226;ill&#233;es &#8211;- ciel tu joues &#224; cache-cache &#8211;- ta couleur aigue-marine est celle de ses yeux -&#8211; je veux m'y noyer -&#8211; tu es infini d'&#233;toiles et moi blottie dans ses bras, en paix &#8211;- tu es ciel-chape de plomb un jour de col&#232;re &#8211;- tu siffles ta rage, balafr&#233; par le mistral &#8211;- ta rage les jours de temp&#234;te &#8211;- tu es pluie douce sur mon visage -&#8211; tu te confonds avec la mer, jamais l'un sans l'autre -&#8211; tu es ciel-victoire, celui des calanques, des falaises blanches, des cistes et des bruy&#232;res -&#8211; tu es lumi&#232;re aveuglante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et dans ton ciel retrouv&#233;, un vol d'oiseaux en partance vers l'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#33' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 33&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les hauts-alpins &#171; descendaient &#187; &#224; Marseille. Elle, qui habitait la Plaine, &#171; descendait &#187; de son quartier vers le centre-ville pour se balader, faire ses courses. Ville d'hier, ville d'aujourd'hui. Elle descend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re &#233;tape : les R&#233;form&#233;s. La boucherie Calixte, tenue par un des ces hauts alpins descendus de leur montagne &#8212; c'&#233;tait avant la guerre de 14 &#8212; pouss&#233; par la mis&#232;re, d'ouvrier boucher devenu &#224; force de travail patron et riche. Elle l'a bien connu, ses petites filles &#233;taient ses amies de classe. Un homme froid, rigide, s&#233;v&#232;re qui l'effrayait. La boucherie n'existe plus, mais &#224; c&#244;t&#233; la p&#226;tisserie Plauchut &#8211; immuable &#8212; aujourd'hui encore pr&#233;pare les meilleures brioches de Marseille ; c'est ce qu'on dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour descendre la Canebi&#232;re vers le Vieux-Port, ATTENTION, toujours elle se tenait / se tient sur le trottoir de gauche. Ribambelle de librairies, Maupetit - la seule existant encore - : elle s'adressait &#224; un vieil employ&#233; qui lui a fait d&#233;couvrir des auteurs inconnus, Cortazar, Steinbeck et Nabokov... Et Taccussel, Flammarion, d'autres peut-&#234;tre ? : ferm&#233;es. Ribambelle de cin&#233;mas, l'Od&#233;on, le Capitole, le Path&#233;, devant les caisses d'alors des queues importantes, agit&#233;es, rieuses. Elle patientait, discutait avec ses voisins. Elle aimait dans le noir suivre le filet de lumi&#232;re lanc&#233; par la lampe de l'ouvreuse. Seul reste ouvert, il lui semble, l'Od&#233;on : th&#233;&#226;tre, concerts, op&#233;rettes, lieu mythique. Chaude ambiance. Et c'&#233;tait selon les saisons : les marchands de jujubes, elle achetait un cornet de ces fruits, c'&#233;tait &#226;pre sous la langue et le noyau &#224; recracher, et ceux qui chantaient &#171; chauds, les marrons, chauds &#187;, &#231;a br&#251;lait la langue, &#231;a r&#233;chauffait les mains l'hiver. Et les minuscules &#233;choppes-vitrines proposant des mini-croissants, des mini-brioches, des mini-pains au chocolat, &#231;a fondait dans la bouche, c'&#233;tait chaud et doux. Disparues aujourd'hui, remplac&#233;es par celles des marchands de kebab qui l'appellent &#224; grands cris et lui pr&#233;parent dans un pain rond la viande grill&#233;e &#224; la broche et ses tomates, &#231;a pique, &#231;a r&#233;veille ses papilles. Le kebab, c'est le repas du pauvre. Ici, c'est un quartier populaire (encore). Elle sait le plan anti-kebab de la Mairie qui veut nettoyer le centre, l'ouvrir aseptis&#233; aux touristes, aux croisi&#233;ristes. Et t&#233;moin de la campagne-propret&#233;, sur sa gauche le march&#233; de Noailles nouvelles normes, propret. Fruits et l&#233;gumes encore bon march&#233;. Appels des forains. Bousculade. Les faiseurs de pizzas ont remplac&#233; les cuiseurs de panisses. Elle aimerait tant avoir dans les mains un cornet de panisses dor&#233;es, d&#233;goulinantes d'huile, craquantes. Elle pense : c'&#233;tait le bon vieux temps. Elle s'enfonce dans les ruelles, elles sont celles de son souvenir, piles de l&#233;gumes, de fruits, produits orientaux, &#233;pices. Elles pr&#233;sentent des nouveaut&#233;s, des coiffeurs ethniques, des &#233;tals chinois, des nems, des sushis. Elle discute avec une femme en boubou des bienfaits des herbes de son &#233;tal : &#171; &#231;a c'est le djansan, c'est bon pour le poulet r&#244;ti, le poisson, tu ach&#232;tes des bananes plantains, du riz, je te donne la recette de ma sauce &#187;, elles rient. Elle est heureuse, elle repart avec un peu du Cameroun dans son panier. Elle retrouve les rues correctes, aux fa&#231;ades blanchies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derni&#232;re &#233;tape : du c&#244;t&#233; de la nostalgie, retrouver quelques monuments de la Marseille d'autrefois, la quincaillerie Lempereur entre tradition et innovation, l'herboristerie du P&#232;re Blaize, depuis 1815 ! &#171; le m&#233;decin soigne, la nature gu&#233;rit &#187;, c'est la devise de la maison, elle ne l'a pas oubli&#233;e, c'est un lieu chaleureux, les vendeuses sont souriantes, elle ach&#232;te une tisane maison. Elle n'a plus qu'&#224; d&#233;cider du resto, elle h&#233;site entre deux qu'elle fr&#233;quente depuis toujours : la pizzeria chez Sauveur, c'est complet, dommage, on se croirait en Sicile. Ce sera cours Saint-Louis chez Toinou : fruits de mer &#224; gogo. Elle esp&#232;re qu'il y aura des oursins.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#34' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Qui dit Nord de Marseille, pense quartiers Nord, 13e, 14e, 15e, 16e arrondissements, un tiers de la ville, pense vastes cit&#233;s o&#249; se trament trafics en tous genres et o&#249; se concentrent la majorit&#233; des r&#232;glements de comptes, pense pr&#233;carit&#233;, mis&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les approcher &#224; partir de la porte d'Aix. L'autoroute a recul&#233;. Il a &#233;t&#233; d&#233;tourn&#233; pour que la porte d'Aix et son &#233;tonnant arc de triomphe fassent peau neuve, afin que, de goulet o&#249; piaffaient les voitures, noy&#233;es sous les gaz d'&#233;chappement, de march&#233;s aux puces sauvages, aux vendeurs de tout et de pas grand chose, de pi&#233;tons envahissant la chauss&#233;e, ils laissent place &#224; un campus d'&#233;tudiants, un centre d'affaires, un poumon vert dans la ville. Mis&#232;re et immigration rel&#233;gu&#233;es ailleurs, o&#249; ? On r&#233;am&#233;nage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quartiers nord, en balcon sur les ports maritimes, sur la M&#233;diterran&#233;e, vue splendide sur la rade, cern&#233;s par les collines, balafr&#233;s par l'autoroute A7. Surprenant m&#233;lange de genres. Autour des &#233;glises des villages anciens, aux toits de tuiles rouge pass&#233;, quelques anciennes bastides, des r&#233;servoirs d'eau, des campagnes encore cultiv&#233;es... Des grands ensembles, &#8211; c'&#233;tait, dans les ann&#233;es 60, rayer de la carte les bidonvilles dress&#233;s par les immigr&#233;s, accueillir les rapatri&#233;s d'Alg&#233;rie &#8212; des cit&#233;s faites de barres et de tours... Des lotissements ferm&#233;s, prot&#233;g&#233;s, privatis&#233;s, ghettos autres polic&#233;s... Des maisons individuelles comme &#233;gar&#233;es dans ce d&#233;sordre, avec leurs minuscules jardins et leurs mini piscines hors sol, t&#226;ches bleues... Proches d'une friche, d'une casse, voitures d&#233;soss&#233;es, montagnes de pneus, grillages, cl&#244;tures, rues caboss&#233;es, chemins vaseux, ruines industrielles, peu de vert dans ce d&#233;cor, le blanc, le gris, le sale des fa&#231;ades d&#233;grad&#233;es, les tra&#238;n&#233;es de bitume, les bretelles de l'autoroute, les voies de chemins de fer... Des zones industrielles. Des usines qui ont r&#233;sist&#233; parce que proches des installations du port. On reconna&#238;t &#224; sa rougeur la tuilerie de Saint-Henri, la seule qui ait surv&#233;cu. Les raffineries de sucre Saint-Louis : elles ne raffinent plus, elles conditionnent, en perte de vitesse. Des savonneries, les derni&#232;res de Marseille. &#192; Sainte-Marthe, le si&#232;ge de Ricard... D&#233;clin d'un Marseille industriel, perte d'emplois pour les ouvriers, moyens de transports en commun difficiles vers le centre ville, enclavement, isolement, pas de lien entre les communaut&#233;s, confrontations violentes avec la police, scores excellents du FN, difficult&#233;s scolaires, taux de ch&#244;mage &#233;lev&#233; pour les jeunes, avenir barr&#233;... et la voix de Akhenaton qui chante l'injustice sociale, la duret&#233; de la vie pour ces ados des quartiers :&lt;br class='autobr' /&gt; Petit fr&#232;re n'a qu'un souhait devenir grand&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il s'obstine &#224; jouer les sauvages d&#232;s l'&#226;ge de 10 ans&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devenir adulte, avec les infos comme mentor&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#233;clater les tronches de ceux qui ne sont pas d'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour vers le centre, vers la Canebi&#232;re, ligne de partage entre le nord et le sud de Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;OUEST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Des quartiers nord, filer nord-ouest vers l'Estaque, puis plein ouest vers la c&#244;te bleue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Estaca : lien, attache, appontement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Estaque, entre le butoir du massif de la Nerthe et l'infini de la mer. Le rocher et l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Estaque-plage, le port des anciens p&#234;cheurs, le port de plaisance polic&#233;, les jet&#233;es, les all&#233;es de platanes et les baraques o&#249; acheter panisses et chichi fr&#233;gi, et la butte avec l'&#233;glise, nich&#233;es autour d'elle les maisons anciennes, les ruelles... Estaque-gare, tout en haut, et du train une vue fascinante... Estaque-Riaux, des viaducs, des tunnels, des carri&#232;res, des restes industriels, interdits d'acc&#232;s, &#224; d&#233;polluer, &#224; r&#233;habiliter, comment ? Friche de l'usine des ciments Lafarge, quel avenir ? C'est une place fantastique en balcon sur la rade ; lieu r&#234;v&#233; pour les investisseurs dans l'immobilier de luxe. Un chaos. La garrigue, des ch&#234;nes rabougris, des romarins, des ch&#232;vres. C'est laid et splendide tout &#224; la fois. Une nature bless&#233;e par l'homme, par les industries, par la disparition des industries. Entailles des carri&#232;res. Une nature superbe, forte de lumi&#232;re et de contrastes. Magnifi&#233;e par C&#233;zanne : un ciel trop bleu, des rochers trop ocres, des pins trop sombres, sous un soleil effrayant. Racont&#233;e par Ren&#233; Allio : la vieille dame indigne trottine sur le chemin de la Nerthe. Par Gu&#233;diguian : Marius garde l'usine en d&#233;molition, Jeannette l'attend dans sa petite maison. C'est l'Estaque des petites gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, plein ouest, en suivant la mer, la c&#244;te bleue, celle des routes &#233;troites, montagnes russes sautant d'une calanque &#224; l'autre (&#224; ne pas fr&#233;quenter l'&#233;t&#233;, embouteillages assur&#233;s, man&#339;uvres d&#233;licates, agacement, non, pire que &#231;a, rage d'&#234;tre l&#224; coinc&#233; dans les gaz d'&#233;chappement), du sentier des douaniers, des pins parasols, du chant des cigales, des falaises, des calanques profondes, de l'eau turquoise et fra&#238;che, des cabanons devenus maisons &#233;l&#233;gantes. On pense &#224; La Villa de Gu&#233;diguian (encore) : il a film&#233; sous un soleil d'hiver une calanque (M&#233;jean, sans doute ?) comme un d&#233;cor de th&#233;&#226;tre, s&#233;v&#232;re avec le viaduc ferroviaire qui la surplombe... C'est la farandole des noms joyeux qui rappellent baignades, plong&#233;es, farniente au soleil : Le Rove, Niolon, M&#233;jean, Ensues la Redonne... Jusqu'o&#249; Marseille ?... Allez, continuer vers Carry, Sausset et pourquoi pas Martigues ! Au diable les limites du plan de la ville ! Ou d&#233;cider de rentrer vers le centre par le train bleu, qui domine plages et criques, la mer immense et doucement s'approcher de Marseille qui rosit au soleil.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;EST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;On dit perdre le nord, &#234;tre troubl&#233;, d&#233;sorient&#233;. Moi, l&#224;, j'ai perdu l'est de Marseille, sais pas o&#249; il se perche, me faudrait une boussole, un GPS, un fil o&#249; me raccrocher, qui me montrerait le chemin, et pourquoi pas, tiens, un fil qui serait d'Ariane, pourquoi pas celui d'un cours d'eau... l'Huveaune ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Huveaune &#8212; fleuve dit c&#244;tier &#8212; va sa course tranquille du massif de la Sainte-Beaume, sur une cinquantaine de kilom&#232;tres &#8212; je crois &#8212; &#224; la mer, se jette &#224; la plage du Prado, presque sous le nez ou les couilles (au choix) du David qui tr&#244;ne lance-pierres en main. Le David des marseillais, souvent tagu&#233; par des plaisantins, ses bijoux de famille peinturlur&#233;s en rouge. Statue point de ralliement des rencontres de l'&#233;t&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Bien, la plage, le parc Bor&#233;ly long&#233; par la dite Huveaune : souvenirs d'enfance, lancer du pain aux canards du lac, taper le ballon, faire du v&#233;lo, louer &#224; plusieurs une voiture &#224; p&#233;dales en bois &#8211; c'&#233;tait un Ulysse &#8211; pour des courses folles dans les all&#233;es, ado trouver un coin tranquille pour &#233;changer des b&#233;cots avec son amoureux, admirer les roses, aujourd'hui s'&#233;tonner de l'arriv&#233;e des perruches vertes &#224; collier, aux becs rouges, bruyantes. &#171; Elles nous colonisent, disent certains marseillais. Elles viennent d'Afrique ou d'Asie, elles aussi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vall&#233;e de l'Huveaune, les autoroutes, les routes satur&#233;es, pourries, la voie ferr&#233;e vers Toulon, des usines, agroalimentaires, qui pouss&#232;rent comme des champignons, qui ont ferm&#233;es, laissant des friches, maintenant des zones commerciales &#233;normes, la Valentine avec la FNAC et IKEA, des immeubles, des tours, des villages encore, des villas et les bastides d'autrefois, les ch&#226;teaux de Marcel Pagnol, les canaux de son enfance, le massif du Garlaban, couronn&#233; de ch&#232;vres au temps des derniers chevriers, terrain de jeu de ses vacances, il le raconte dans &#171; la gloire de mon p&#232;re. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'oubliai : l'arl&#233;sienne de Marseille, la L2 qui doit permettre le contournement de Marseille. Le premier plan est dat&#233; de 1933, elle a &#233;t&#233; inaugur&#233;e pour sa partie Est par Fran&#231;ois Hollande en 2016 ; elle devrait ouvrir int&#233;gralement mi-octobre 2018, reliant les autoroutes Est et Nord. Marseille recevra-t-elle Macron en ce jour historique ? Plus personne n'y croyait, &#231;a devenait une gal&#233;jade, l'enjeu &#233;tant le passage journalier de 100 000 v&#233;hicules. Non, je n'appr&#233;cie pas Gaudin mais j'ai rigol&#233; en l'entendant en 2016 d&#233;clarer : &#171; c'est le chantier le plus long du monde, &#224; peu pr&#232;s aussi long que la construction de Notre-Dame de Paris ou Saint-Pierre de Rome. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;SUD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Cap au sud, cap vers la mer : vers le port &#8212; salut &#224; Marius qui officie au bar de la Marine &#8211;, vers le ch&#226;teau d'If &#8212; salut &#224; Edmond Dant&#232;s &#8211;, vers les &#238;les du Frioul... et l'infini de la M&#233;diterran&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Retrouver le plaisir de parcourir la Corniche : admirer d'un c&#244;t&#233; la mer, de l'autre les villas... la plage des Catalans &#8211; souvenir des bains d'enfance avec ma tante, baleine bleue qui sur son dos m'emmenait vers la digue, vers le large &#8212;, le vallon des Auffes, dire avec l'accent ce fond de vallon et son petit port de p&#234;che, la bouillabaisse chez Fonfon, chez Jeannot la pizza des soirs d'&#233;t&#233; avec un ros&#233; bien frais, l'air y est l&#233;ger, la ville n'existe plus, on entre dans une carte postale, on voudrait ne jamais la quitter. &#171; J'y suis pas all&#233;e depuis l'an p&#232;bre. &#187; En moi le d&#233;sir d'y retourner. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#202;tre fascin&#233;e par le soleil couchant dont les derniers rayons brillent sous l'arche du monument qu'on appelle La Porte de l'Orient et des Terres Lointaines, qui est m&#233;moire des combattants tomb&#233;s dans l'ancienne Indochine et en Afrique du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; me questionner : Porte de l'Orient ? Pour moi, Marseille est la porte du Sud, de tous les suds, dans une histoire li&#233;e aux voyages, aux commerces, aux richesses de quelques-uns, aux guerres, aux colonies, au sang. J'ai perdu le nord avec l'est, je vais encore le perdre avec le sud ?&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est que, &#224; &#233;crire Marseille, je m'aper&#231;ois qu'elle est impossible &#224; &#233;crire, non, elle se donne &#224; voir, et qu'on doit choisir, &#234;tre pour elle, &#234;tre contre elle, l'aimer ou pas. Je suis pour elle, dans sa beaut&#233;, dans sa laideur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je poursuis ma route, en passant par Endoume et Malmousque, par le parc Valmer, et la plage du Proph&#232;te, &#233;troite, une bande de sable prise d'assaut l'&#233;t&#233;, le soir elle r&#233;sonne du son des djemb&#233;s, et la plage du Prado construite sur la mer par Defferre &#8211; j'ai souvenir du rivage ancien, dans les ann&#233;es 60, une bande de sable, les vagues les jours de mistral la balayant, balayant aussi les quelques tables de bistrot, la rue et les serveurs faisant la navette pour servir leurs clients &#8211;, la Pointe-rouge, puis la corniche version sauvage vers, tiens, la Calanque de Podestat, avec sa minuscule plage de sable fin, vers le village des Goudes, au loin l'&#238;le Maire et blotti derri&#232;re elle, le tiboulen de Maire, &#171; la tortue &#187;. J'aime r&#233;citer le nom de ces &#238;les qui animent la rade : Jarre, Riou, Planier... son phare c&#233;l&#233;br&#233; par Albert Londres : &#171; Il est un phare &#224; deux milles de la c&#244;te. Tous les soirs, on le voit qui balaye de sa lumi&#232;re et le large et la rive. Ce phare est illustre dans le monde ; il s'appelle le Planier... &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin, Callelongue, village de p&#234;cheurs, ses anciens cabanons transform&#233;s en lieux d'habitation, et sur le quai le fant&#244;me de Jean-claude Izzo qui r&#244;de. C'est le bout du monde. Mais c'est le bout du monde &#224; &#233;viter l'&#233;t&#233;, les week-ends, les soirs de matches de l'OM, la petite route c&#244;ti&#232;re est satur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le bout du monde civilis&#233; qui s'ouvre sur le massif des Calanques, de moins en moins sauvage, de plus en plus fr&#233;quent&#233;, mais toujours face &#224; elles, les calanques, Sormiou, Morgiou, Sugiton et leurs s&#339;urs, le m&#234;me &#233;merveillement, devant la mer, &#233;ternelle, c'est trop de beaut&#233;, c'est une douleur, la M&#233;diterran&#233;e est devenue cimeti&#232;re de migrants, l'Aquarius stationne charg&#233; d'hommes, de femmes, d'enfants que l'Europe refuse d'accueillir dans le d&#233;ni du droit international. L&#224;-bas, apr&#232;s l'horizon.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#35' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 35&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Qui dit Nord de Marseille, pense quartiers Nord, un tiers de la ville, vastes cit&#233;s, trafics en tous genres, r&#232;glements de comptes, pr&#233;carit&#233;, mis&#232;re. Voil&#224; son image v&#233;hicul&#233;e par les m&#233;dias depuis longtemps. Elle sait aussi par les journaux que la ville de Marseille a lanc&#233; une nouvelle politique, dans les textes plus sociale, plus soucieuse des habitants en difficult&#233;. Elle d&#233;cide de suivre le m&#234;me p&#233;riple qu'il y a cinq ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui l'autoroute a recul&#233;, laissant place &#224; un campus d'&#233;tudiants, un centre d'affaires, un poumon vert dans la ville. Des &#233;tudiants friqu&#233;s, des cadres reconnaissables &#224; leurs costumes noirs sur chemises blanches, des enfants qui jouent sous les jets d'eaux. Mis&#232;re et immigration rel&#233;gu&#233;es ailleurs, o&#249; ? C'est la question qu'elle se pose, devant le r&#233;sultat de ce r&#233;am&#233;nagement : &#231;a donne peau neuve pour le centre-ville, immeubles vid&#233;s de leurs occupants anciens &#8211; locataires fauch&#233;s ou squatteurs &#8212;, raval&#233;s, r&#233;investis par des bobos. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle file sur l'autoroute A7, d&#233;gag&#233;, les bouchons ont disparu, la ville est lib&#233;r&#233;e. Le paysage alentour a chang&#233;. Des arbres le long des voies. Des &#233;clairages. D'aimables aires de repos. Les quartiers nord, enfin les plus sordides, ont &#233;t&#233; entour&#233;s de hautes murailles, les murs sont &#224; la mode ici &#8212; comme ailleurs, en Isra&#235;l, au Mexique, entre les Cor&#233;es... &#8211;, ils sont la r&#233;ponse &#224; nos peurs, &#231;a rassure les bonnes gens, &#231;a cache, &#231;a ne r&#232;gle rien des probl&#232;mes qu'on voudrait oublier. Reste, par del&#224; des murs, la vue splendide sur la M&#233;diterran&#233;e, sur les ports maritimes. Surprenantes fronti&#232;res. &#201;glises des villages anciens, toits de tuiles rouge pass&#233;, anciennes bastides, r&#233;servoirs d'eau, des campagnes encore cultiv&#233;es... Des grands ensembles. Au bistrot de Saint-Henri, elle questionne des habitu&#233;s qui ont suivi des r&#233;unions publiques : fallait-il restructurer, ou d&#233;molir et reconstruire des logements diff&#233;rents de ceux qui existent ? Nombreux sont ceux qui, mal log&#233;s dans les cit&#233;s, ont peur du changement... pr&#233;f&#232;rent vivre dans leurs appartements pourris... dans leurs lotissements ferm&#233;s, prot&#233;g&#233;s, privatis&#233;s, ghettos autres polic&#233;s... Pour les plus fortun&#233;s, dans des maisons individuelles comme &#233;gar&#233;es dans ce d&#233;sordre, avec leurs minuscules jardins et leurs mini piscines hors sol, t&#226;ches bleues &#8212; et le soir v&#233;rifier les fermetures des portes, des volets, ne pas oublier d'enclencher l'alarme &#8211;, elles sont proches d'une friche, d'une casse, voitures d&#233;soss&#233;es, montagnes de pneus, grillages, cl&#244;tures, rues caboss&#233;es, chemins vaseux, ruines industrielles... Cependant dans ce d&#233;cor fracass&#233; est apparu du vert, des jardins partag&#233;s ont &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s, des enfants y jouent, des familles se r&#233;unissent. Cern&#233; par le blanc, le gris, le sale des fa&#231;ades d&#233;grad&#233;es, les tra&#238;n&#233;es de bitume, les bretelles de l'autoroute, les voies de chemins de fer, les zones industrielles. Usines proches des installations du port. Tuilerie de Saint-Henri, la seule qui ait surv&#233;cu. Raffineries de sucre Saint-Louis : elles ne raffinent plus, elles conditionnent, en perte de vitesse. Savonneries, les derni&#232;res de Marseille. &#192; Sainte-Marthe, le si&#232;ge de Ricard... Elles fermeront elles aussi. L'avenir de la r&#233;gion s'est d&#233;plac&#233; vers l'&#233;tang de Berre, la M&#232;de, les raffineries. D&#233;clin d'un Marseille industriel... Les probl&#232;mes restent entiers. La col&#232;re de Akhenaton devant l'avenir barr&#233; des jeunes des quartiers est l&#224; encore :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt; Petit fr&#232;re n'a qu'un souhait devenir grand &lt;br/&gt;
C'est pourquoi il s'obstine &#224; jouer les sauvages d&#232;s l'&#226;ge de 10 ans&lt;br/&gt;
Devenir adulte, avec les infos comme mentor&lt;br/&gt;
C'est &#233;clater les tronches de ceux qui ne sont pas d'accord.
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Col&#232;re &#233;touff&#233;e, rien n'a vraiment boug&#233; dans Marseille pour les quartiers nord. &lt;br class='autobr' /&gt;
Michel Sardou donnera ce soir sa derni&#232;re danse &#8211; promis, jur&#233;, c'est la derni&#232;re &#8211; ; le D&#244;me sera plein &#224; craquer.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;OUEST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Des quartiers nord, filer nord-ouest vers l'Estaque, puis plein ouest vers la c&#244;te bleue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Estaca&lt;/i&gt; : lien, attache, appontement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'Estaque, entre le butoir du massif de la Nerthe et l'infini de la mer. Le rocher et l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Estaque-plage, le port des anciens p&#234;cheurs, le port de plaisance polic&#233;, les jet&#233;es, les all&#233;es de platanes et les baraques qui d&#233;bitent des pizzas, des sodas, du coca-cola, panisses et chichi fr&#233;gi ne sont plus propos&#233;s, du pass&#233;, et la butte avec l'&#233;glise, nich&#233;es autour d'elle les maisons anciennes, r&#233;nov&#233;es, pimpantes, les ruelles propres, sans &#226;me... Estaque-gare, tout en haut, une vue fascinante, les maghr&#233;bins ont quitt&#233; ce lieu... les chats aussi... Estaque-Riaux, des viaducs, des tunnels, des carri&#232;res, des restes industriels, interdits d'acc&#232;s. Il y a cinq ans, la question se posait : comment d&#233;polluer, r&#233;habiliter ? Quel avenir pour la friche de l'usine des ciments Lafarge ? Balcon fantastique sur la rade, lieu r&#234;v&#233; pour les investisseurs dans l'immobilier de luxe, des immeubles petits, standings, avec piscines d&#233;cor&#233;es de lauriers-roses, des terrasses immenses, arbor&#233;es, les &#233;trangers, les parisiens s'y pr&#233;lasseraient jouissant de leur fric, et pourquoi pas de la vue, prot&#233;g&#233;s par des grilles, un nouveau ghetto. Cela n'a pas &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;. D&#233;pollution difficile du sol. Amiante, arsenic, amiante... Projet en attente : des tentes s'accrochent aux pentes. Des tentes pour des migrants arriv&#233;s &#224; Marseille apr&#232;s la derni&#232;re sortie de l'Aquarius. Ils sont confin&#233;s l&#224;, en attente eux aussi. C'est provisoire, ils ne risquent rien, ou peu, ils ne resteront pas. Les mieux lotis ont un toit de toile, les derniers arriv&#233;s de carton, de t&#244;le. Mais un toit, des points d'eau derri&#232;re des grillages. Un chaos. On les accueille. Plus haut, la garrigue, des ch&#234;nes rabougris, des romarins, des ch&#232;vres. C'est laid et splendide tout &#224; la fois. Une nature bless&#233;e par l'homme, par les industries, par la disparition des industries. Entailles des carri&#232;res. Une nature superbe, forte de lumi&#232;re et de contrastes. Magnifi&#233;e par C&#233;zanne, racont&#233;e par Ren&#233; Allio, par Gu&#233;diguian. Ce sont les images qui lui restent en m&#233;moire de l'Estaque des petites gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, plein ouest, en suivant la mer... Elle croit r&#234;ver, elle n'en croit pas ses yeux et pourtant, la route vers la c&#244;te bleue est interdite. Ont &#233;t&#233; dress&#233;es une barri&#232;re, une gu&#233;rite. Un gardien en strict uniforme lui explique : &#171; la route a &#233;t&#233; privatis&#233;e, ouverte aux seuls propri&#233;taires des calanques. Les cabanons ont &#233;t&#233; tous rachet&#233;s, souvent par des chinois &#8212; susurre le cerb&#232;re en plissant les yeux &#8212; m&#233;connaissables, des forteresses ferm&#233;es. &#187; Elle croit r&#234;ver, c'est un cauchemar : pour eux, ces richards, ces connards, le sentier des douaniers, les pins parasols, le chant des cigales, les falaises, les calanques profondes, l'eau turquoise et fra&#238;che. &#171; Vous, &#8211; il est plein de d&#233;dain, il parle au petit peuple &#8212;, allons, ne vous plaignez pas, vous avez le train bleu, les navettes maritimes, vous pourrez vous arr&#234;ter dans ces calanques, enfin aux heures r&#233;glement&#233;es, de 10 heures &#224; 18 heures. &#187; La farandole des noms joyeux qui lui rappellent baignades, plong&#233;es, farniente au soleil, le Rove, Niolon, M&#233;jean, Ensues la Redonne, fait sarabande dans sa t&#234;te... Au diable Estaca ! Au diable les miettes qui lui sont accord&#233;es. Elle d&#233;cide de rentrer vers le centre par le bus, vers Marseille qui rosit au soleil.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;EST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;On dit perdre le nord, &#234;tre troubl&#233;, d&#233;sorient&#233;. L'ouest pour moi n'existe plus. On ne m'y verra plus. C'est devenu une banlieue chinoise &#224; l'abri de sa muraille. Alors, &#224; l'est, rien de nouveau ? L'est de Marseille m'attend, autour de son cours d'eau... l'Huveaune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Huveaune continue sa course tranquille ; proprette vers Saint-Zacharie, elle devient douteuse quand elle se jette &#224; la mer, plage du Prado &#8212; surtout aujourd'hui, o&#249; de violents orages ont &#233;clat&#233;, elle a d&#233;bord&#233;, entra&#238;nant d&#233;chets et bact&#233;ries. Elle comptait se baigner, &#171; pas question &#187; lui dit son amie. D&#233;ception. D'ailleurs des secouristes l'interpellent, pas de baignade aujourd'hui, fermeture temporaire de la plage. Drapeau violet hiss&#233;. David, bien que de marbre, s'en d&#233;sesp&#232;re ; ce matin, ses couilles sont peintes en vert fluo, peut-&#234;tre pour imiter les perruches en colonies de plus en plus importantes dans le parc Bor&#233;ly, les riverains les trouvent d&#233;rangeantes, ils ne les nourrissent plus. &#171; Elles nous colonisent, qu'elles retournent en Afrique ou en Asie, elles aussi, chez elles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrari&#233;e, elle remonte la vall&#233;e de l'Huveaune, autoroutes, routes satur&#233;es, pourries, voies ferr&#233;es enchev&#234;tr&#233;es, usines ferm&#233;es, laissant des friches, maintenant conquises par des zones commerciales &#233;normes : les grandes surfaces ont prolif&#233;r&#233;, scintillent de lumi&#232;re, ouvertes 7 jours sur 7, 24 h sur 24, des complexes de cin&#233;mas re&#231;oivent les spectateurs en continu, des restos-cuisine du monde entier, des salles de sports, des magasins cocooning d'esth&#233;tique, des boutiques bio ont chass&#233; les villas et les bastides d'autrefois, les ch&#226;teaux de Marcel Pagnol. Un gigantesque mur d'escalade enjambe l'Huveaune ; une musique New age l'enveloppe, murmure du vent dans les arbres, chant du torrent, d&#233;ferlement des vagues, soupirs de l'espace, pieds coinc&#233;s sur les prises des falaises de b&#233;ton, t&#234;te dans les &#233;toiles. C'est du d&#233;lire ! vite fuir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernier effort : s'int&#233;resser &#224; la L2. Rappel rapide : elle doit permettre le contournement de Marseille par un passage journalier de 100 000 v&#233;hicules. Le premier plan est dat&#233; de 1933. Elle a &#233;t&#233; inaugur&#233;e pour sa partie Est par Fran&#231;ois Hollande en 2016 ; elle devait ouvrir int&#233;gralement mi-octobre 2018, reliant les autoroutes Est et Nord. Question : Marseille recevrait-t-elle Macron en ce jour historique ? Plus personne n'y croyait, &#231;a devenait une gal&#233;jade qui s'est termin&#233;e par la venue de Macron en 2020. Souriant, il &#233;tait accompagn&#233; de Brigitte, v&#234;tue de blanc et bleu, aux couleurs de Marseille. Le Canard encha&#238;n&#233; a publi&#233; d'elle une charmante caricature, drap&#233;e dans des voiles blancs et bleus, couronn&#233;e d'or, telle notre Bonne M&#232;re, elle pr&#233;sente au bon peuple l'enfant messie Emmanuel, oui, Dieu est avec nous. En &#233;cho &#224; Gaudin qui en 2016 ironisait : &#171; c'est le chantier le plus long du monde, &#224; peu pr&#232;s aussi long que la construction de Notre-Dame de Paris ou Saint-Pierre de Rome. &#187;, Macron s'est autoris&#233; &#224; complimenter Marseille pour sa pers&#233;v&#233;rance dans la construction de la L2.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;SUD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Cap au sud, cap vers la mer : vers le port , vers le ch&#226;teau d'If , vers les &#238;les du Frioul... et l'infini de la M&#233;diterran&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle retrouve le plaisir de parcourir la Corniche : admirer la mer, les villas, la plage des Catalans &#8212; mais trop de gens entass&#233;s, odeur d'huile solaire et de graillons, elle n'a pas du tout aim&#233; &#234;tre bouscul&#233;e par un jeune au cr&#226;ne ras&#233;, et encore moins son ricanement : &#171; h&#233;, bouge ton cul, m&#233;m&#233;. &#187;, ni les cris, les injures de mecs alcoolis&#233;s, elle a appr&#233;ci&#233; les concours de plongeons depuis le pont de jeunes &#233;ph&#232;bes dor&#233;s par le soleil et, cerise sur le g&#226;teau, le passage r&#233;gulier de la police... Poursuivi vers le vallon des Auffes, un &#339;il sur la carte de Chez Jeannot, plus de pizzas pour elle, elles se vendent &#224; leur poids en or ! Le succ&#232;s, les touristes, elle n'entre plus dans une carte postale l&#233;g&#232;re, mais dans la r&#233;alit&#233; du business... Marseille, Porte de l'Orient ? Encore ? Quels myst&#232;res derri&#232;re l'horizon ? Nostalgie. &#199;a a chang&#233;, mais plus les choses changent, plus elles restent les m&#234;mes, et la ville impossible &#224; &#233;crire, elle se donne &#224; voir, elle doit choisir, &#234;tre pour elle, &#234;tre contre elle, l'aimer ou pas. Elle est pour elle, dans sa beaut&#233;, dans sa laideur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle poursuit sa route, Endoume, Malmousque, parc Valmer, plage du Proph&#232;te, celle du Prado qui a d&#233;velopp&#233; les activit&#233;s nautiques et terrestres, des voiliers, des kayaks et m&#234;me, admirable ou d&#233;monstratif (?), des embarcations &#224; roulettes pour les handicap&#233;s, et des gars qui roulent des m&#233;caniques, des tatouages sur les corps d&#233;nud&#233;s, des familles paisibles, des femmes voil&#233;es et les petites filles encore libres de leurs mouvements, des raies torpilles qui s'approchent de la c&#244;te, c'est une nouveaut&#233; !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Pointe-rouge, la corniche version sauvage, la Calanque de Podestat, avec sa minuscule plage de sable fin, le village des Goudes, Callelongue, village de p&#234;cheurs, quelques cabanons transform&#233;s en lieux d'habitation, et sur le quai le fant&#244;me de Jean-claude Izzo qui r&#244;de... Depuis la Pointe-Rouge, lui explique son amie : les habitants se sont organis&#233;s en comit&#233;s de d&#233;fense de l'environnement, ils disent non &#224; l'urbanisation galopante, non &#224; la destruction des maisons modestes, non au littoral bousill&#233;, ils veulent rester le bout du monde. Et tant pis si ce bout du monde est &#224; &#233;viter l'&#233;t&#233;, les week-ends, les soirs de matches de l'OM, la petite route c&#244;ti&#232;re &#233;tant satur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce bout du monde qui s'ouvre sur le massif des Calanques &#8212; de moins en moins sauvage, de plus en plus fr&#233;quent&#233; &#8212; mais toujours en elle le m&#234;me &#233;merveillement, face aux calanques, Sormiou, Morgiou, Sugiton et leurs s&#339;urs, devant la mer, &#233;ternelle, son &#233;cume d'infini, c'est trop de beaut&#233;... de l'autre c&#244;t&#233; l'inconnu, elle en r&#234;ve, elle pourrait l'atteindre... c'est une douleur, en hommage &#224; ceux que la mer a engloutis, dont les os blanchis s'entassent en M&#233;diterran&#233;e, devenue cimeti&#232;re de migrants... peut-elle encore se baigner dans son eau claire quand elle y pense, &#224; tant de laideur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rire des mouettes... Un navire en partance. Vers le Sud.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#36' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 36&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un temps lointain, ici, &#233;tait &#233;tablie une ville, on la nommait Marseille. Elle a disparu, &#233;touff&#233;e par les sables venus du Sahara, elle a &#233;t&#233; min&#233;e par les eaux qui enfl&#232;rent avec le r&#233;chauffement climatique. D&#233;vast&#233;e par un tremblement de terre. Elle n'est plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; son emplacement, une &#238;le aux multiples collines blanches sous un ciel toujours gris. On l'appelle Massalia en souvenir de l'ancienne &#8211;- ce nom &#233;tait rest&#233; dans les m&#233;moires &#8212;. Massalia est difficile &#224; trouver ; elle divague au gr&#233; des vagues et du vent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa partie nord, se dressent quelques ruines anciennes, on ignore ce qu'elles furent, leurs usages... L&#224; vivent des &#234;tres &#233;tranges dans des huttes de bois ou dans les grottes des collines. Les hommes chassent dans la garrigue, les femmes &#233;l&#232;vent des ch&#232;vres, elles brassent leur lait, elles &#233;changent ces brousses contre du miel, des fruits. Ensemble ils chantonnent des airs venus d'autrefois &#8211; comment ? c'est un myst&#232;re, des anc&#234;tres sans doute, des a&#232;des ? &#8211;, tout aussi bien Akhenaton que Michel Sardou ; ils ne s'int&#233;ressent pas aux paroles, uniquement &#224; la musique qui les r&#233;unit le soir &#224; la veill&#233;e. Parfois, quand ils creusent la terre pour planter des l&#233;gumes, surgit une carcasse de t&#244;le rouill&#233;e, &#233;tonnante, qui devient terrain de jeu pour les enfants. Les enfants sont leurs biens les plus pr&#233;cieux, ils apportent tous leurs soins &#224; leur &#233;ducation, ils ne veulent pas qu'ils jouent aux sauvages d&#232;s l'&#226;ge de dix ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rarement, ils se risquent vers la crique minuscule d'Estaca. La mer les effraie, elle bute sur l'horizon et le vide qui pourrait les aspirer. Ils s'&#233;tonnent. Les riverains semblent l'avoir apprivois&#233;e, ils voguent sur de longues barques, la proue de leurs embarcations est peinte d'une croix d'argent &#224; la croix d'azur ; ils portent des colliers de coquillages et vivent du produit de leur p&#234;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques tentes s'accrochent &#224; la butte qui domine le port. Des hommes au visage sombre, des femmes voil&#233;es se rassemblent autour d'un point d'eau. Des murs &#233;lev&#233;s gr&#226;ce aux pierres des carri&#232;res retiennent la terre. Une source jaillit dans un bosquet de ch&#234;nes rabougris, de romarins, de cistes et dans ce sec fulgure l'&#233;clat d'un laurier-rose. C'est une nature superbe, forte de lumi&#232;res et de contrastes, mais inhospitali&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En suivant la mer, ce sont des falaises &#233;lev&#233;es, surplomb&#233;e par une for&#234;t de pins parasols, anim&#233;e par le chant des cigales ; la mer est inaccessible, pas de sentiers, ni de criques ou baies pour accoster, pas de plages de sable fin, le roc &#224; perte de vue, le vertical qui donne le vertige. D'&#233;normes l&#233;zards rampent sur les rochers. Ceux de l'Estaca ne s'y aventurent pas. &#192; partir de l&#224;, par voie de terre, c'est l'inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers l'est, ceux du Nord et de l'ouest se hasardent peu. Ils sont troubl&#233;s, d&#233;sorient&#233;s, h&#233;sitent &#224; traverser les mar&#233;cages, la Caneberia envahie par le chanvre. S'effraient devant l'Uvelne, souvent d&#233;vastatrice. Quand de violents orages &#233;clatent, elle d&#233;borde, entra&#238;nant hommes, b&#234;tes et arbres dans sa crue, se m&#234;le &#224; la mer en flots boueux. Des vols de perruches effray&#233;es quittent leurs abris et remontent la vall&#233;e. L'Uvelne est de terre bonne, mara&#238;ch&#232;re, les femmes travaillent dans les champs &#224; longueur de journ&#233;e. Elle est enjamb&#233;e en son milieu par un mur gigantesque, d'une mati&#232;re inconnue, avec des saillies en relief, les enfants s'amusent &#224; grimper de prise en prise cette chose dont tous ignorent l'origine et l'int&#233;r&#234;t. Pr&#232;s d'elle, on est envelopp&#233; par une musique qui &#233;tonne, on dirait le murmure du vent dans les arbres, le chant du ruisseau, le d&#233;ferlement des vaques, des soupirs. Autre surprise des gens de l'est : la d&#233;couverte dans un ravin d'un objet &#233;trange, une femme de pierre drap&#233;e dans des voiles blancs et bleus, couronn&#233;e d'or et dans ses bras un enfant nu. En parfait &#233;tat, pr&#233;serv&#233;e par la terre, elle a &#233;t&#233; dress&#233;e sur la place du village ; les femmes, en d&#233;sir de maternit&#233;, lui adressent des invocations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'y rendent en procession les femmes du sud de Massalia, joignant leurs suppliques &#224; celles de l'est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'enfon&#231;ant dans les terres, elles s'&#233;loignent du littoral, du Lacydoun o&#249; leurs hommes cr&#233;ent un port dans son anse profonde, de la Cornice qui surplombe la mer, des rochers blancs d'o&#249; plongent de jeunes &#233;ph&#232;bes dor&#233;s par le soleil, des minuscules plages o&#249; sont install&#233;es des familles paisibles, des femmes voil&#233;es, des petites filles encore libres de leurs mouvements. Elles arrivent de la Cornice version sauvage, du village des Goudes, de Callelongue, des villages de p&#234;cheurs, les derniers lieux habit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au del&#224;, s'ouvre le massif des Calanques &#8212; sauvage, inhospitalier &#8211; que tous &#233;vitent, pleins de crainte devant les falaises effrayantes, la mer, &#233;ternelle, son &#233;cume d'infini, c'est trop de beaut&#233;... Certains cependant r&#234;vent de cet inconnu, qu'un jour ils esp&#232;rent conna&#238;tre... C'est une douleur, en hommage &#224; ceux qui ont tent&#233; l'aventure, que la mer a englouti, dont les os blanchis s'entassent en M&#233;diterran&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mouettes tourbillonnent, quittent Massalia qui continue sa d&#233;rive, ne sachant o&#249; cela va la conduire. Les mouettes s'&#233;lancent vers le Sud, l'ailleurs. Elles rient.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#37' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 37&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Maisons anciennes, chaleur autour de la cuisini&#232;re &#224; bois, la cuisine est la seule pi&#232;ce chauff&#233;e, dans le placard rang&#233;es de pots de confitures des fruits et du coulis de tomates du jardin, fauteuils sous housses blanches, le salon est toujours ferm&#233;, lits de noyer, &#233;dredons rouges, l'hiver une bouillotte pour pieds glac&#233;s... Appartements plus r&#233;cents, persiennes crois&#233;es, tomettes rouges au sol, la cr&#232;che sur le buffet modern style, au mur une marine &#8211; le port de Martigues &#8212;, la chaise haute et la girafe Sophie, tresses d'ail et bouquets d'herbes aromatiques, table et chaises de formica jaune vif... Le toit-terrasse entre ciel et terre de la cit&#233; radieuse, les couleurs &#233;clatantes des loggias, rouge, vert, jaune, le b&#233;ton brut, les couloirs interminables et les galopades des minots, le jeu des ascenseurs, la cabine-douche, on vogue dans un bateau... La maison du bord de mer, la treille o&#249; boire un ros&#233; bien frais, les carrelages glissants, l'escalier biscornu, la blancheur des pi&#232;ces, le reflet de la mer sur leurs murs, le fracas du mistral, les rires des enfants, les pittosporum du jardin et leur parfum d'oranger... L'immense sous-sol de cette maison, accumulation de choses, souvent oubli&#233;es, qui &#233;tonnent &#224; les retrouver, le premier filet &#224; papillons, des albums de B&#233;cassine aux pages corn&#233;es, un immense chapeau orn&#233; de plumes d'autruche, des galets &#8211; bretons sans doute &#8211;, une cage &#224; oiseaux &#8211; on se souvient d'une merlette bless&#233;e et soign&#233;e quelque temps avant de la lib&#233;rer &#8211;, une pile de valises qui attendent des voyages improbables, pr&#232;s d'elles des guides touristiques d'un autre temps &#8211; les fronti&#232;res ont boug&#233; dans ces pays d'Afrique ou d'Asie centrale &#8211;, un carton bourr&#233; de cartes postales qui &#224; travers elles racontent les missions d'un anc&#234;tre P&#232;re blanc, soignant les l&#233;preux, enseignant les enfants, ou encore dans la brousse de Madagascar propageant sa foi, un autre filet, &#224; crevettes celui-l&#224;, souvenir de Bretagne &#8212; on cherche dans ses mailles l'odeur de l'iode, du varech, du sel &#8212;, et en vrac des boules de p&#233;tanque, certaines caboss&#233;es, d'autres brillantes dans l'attente de flirter avec le cochonnet, des tapettes d&#233;saffect&#233;es &#8211; le bout de fromage a depuis bien longtemps disparu, et les souris dansent certains soirs d'hiver &#8211;, une s&#233;rie de pots de peinture et les pinceaux aux poils durcis, irr&#233;cup&#233;rables mais conserv&#233;s pr&#233;cieusement dans des vases &#233;br&#233;ch&#233;s, d'horribles assiettes d&#233;cor&#233;es de hiboux, de chatons, de coccinelles, de poules &#8211; on avait peur d'ab&#238;mer avec nos coups de fourchettes ces dessins formidables, on se disputait pour avoir la ch&#232;vre de Monsieur Seguin &#8211;, un coffre empli de tissus fan&#233;s, de rideaux de dentelle trou&#233;s, de ch&#226;les mit&#233;s, et un miroir magique devant lequel se pavaner drap&#233;s dans une de ces vieilleries poussi&#233;reuses, mais fascinantes pour les enfants que nous &#233;tions, souvenirs du pass&#233;, r&#234;ves d'ailleurs, inventer des histoires merveilleuses, devenir d'un coup de baguette magique divine princesse et prince charmant, &#224; l'appel des parents, quitter la caverne d'Ali Baba pour retrouver la mer, le mistral, le ciel bleu.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#38' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 38&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;1. &lt;i&gt;Douces saveurs&lt;/i&gt;. Une vieille dame excentrique descend des H.A. &#224; Marseille &#224; la recherche des saveurs de l'enfance : jujubes, figues, petits croissants, navettes, panisses, chichi fr&#233;gi, b&#226;tons pommes d'amour, chiques et suce-miel, roudoudous. Elle se heurte au plan anti-kebab de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. &lt;i&gt;Claire retourne &#224; Marseille&lt;/i&gt;, qu'elle a quitt&#233;e il y a une vingtaine d'ann&#233;es. &#192; la recherche du pass&#233;, retourner en arri&#232;re pour avancer. Pourquoi ce d&#233;part ? Elle ne sait plus, le temps est devenu incertain. &#201;tait-ce une fuite ? Quelle diff&#233;rence entre la fuite et le courage quand il s'agit de transformer sa vie ? Questionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. &lt;i&gt;Marseille propre&lt;/i&gt;. Au Nord, on d&#233;truit.... au sud, on prot&#232;ge... &#224; l'est, on regarde des photos anciennes, on regrette le temps ancien... &#224; l'ouest, on se barricade&#8230; au centre, on fait la chasse aux SDF, aux migrants... La mairie donne la ville aux touristes... Certains applaudissent, d'autres r&#233;sistent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. &lt;i&gt;Marseille&lt;/i&gt; : ville propre, blanche // ville ouverte, m&#233;tiss&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Un p&#233;cheur, aux Goudes, le poisson se fait rare, les boues rouges&lt;br class='autobr' /&gt;
Des d&#233;fenseurs de l'environnement portent plainte contre &#034;X&#034; pour mise en danger de la vie d'autrui afin de faire cesser les rejets de l'usine d'alumine Alt&#233;o de Gardanne, dans les Bouches-du-Rh&#244;ne, qui a r&#233;pandu des &#034; boues rouges &#034; pendant des d&#233;cennies dans le Parc national des Calanques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. &lt;i&gt;Malmousque&lt;/i&gt;, un village dans Marseille : les p&#234;cheurs, les bobos, les touristes, les l&#233;gionnaires, les putes... la mer, le soleil, le mistral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. &lt;i&gt;Zulma, de Reims &#224; Marseille&lt;/i&gt; : inventer l'histoire de vie de cette grand-m&#232;re paternelle, dont je sais peu de choses &#8211; des albums photo, des cartes postales, une recherche dans l'est avec mon fr&#232;re, un tombeau de famille l&#224;-bas &#8211; &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle est &#233;vacu&#233;e de Reims sous les bombes en 1918 et se retrouve &#224; Marseille avec ses trois premiers enfants, (mon p&#232;re est l'a&#238;n&#233; de six). Le silence est total dans la famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. &lt;i&gt;Meurtre au pensionnat&lt;/i&gt; : on retrouve dans le parc du pensionnat fr&#233;quent&#233; par la bourgeoisie marseillaise le corps d'une fillette. Sont suspect&#233;s le jardinier simplet, un ouvrier maghr&#233;bin, l'aum&#244;nier...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. &lt;i&gt;Un homme bien sous tous rapports&lt;/i&gt; : au dessus de tout soup&#231;on, surface sociale parfaite, un homme pervers d&#233;truit sa famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10. &lt;i&gt;Territoire&lt;/i&gt; : &#233;crire &#224; partir de Guillevic &#8211; l'art po&#233;tique &#8211; NRF &#8211; p. 312, autour de la recherche d'un lieu o&#249; avoir envie de rester...&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Je n'irai pas / A la recherche d'un paysage / Pour le d&#233;couvrir ou le revoir.
J'irai l&#224; / O&#249; les hasards, la n&#233;cessit&#233; / M'am&#232;neront.
&lt;br/&gt;
Et parfois je rencontrerai un lieu / O&#249; avoir envie de rester / Le temps de l'oublier
&lt;br/&gt;
Pour un lui-m&#234;me / encore plus cher &#224; qui / Ne demande rien
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;11. P&lt;i&gt;artir&lt;/i&gt; : Marseille, son port, la mer, appel de l'ailleurs, partir, une qu&#234;te, des carnets de voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;+ !!! : Des textes &#233;crits d&#233;j&#224;, &#224; revoir, &#224; reprendre, des notes, qui pourraient entrer dans le Manuel de la Bibliographie des livres jamais publi&#233;s ni m&#234;me &#233;crits dont parle Cendrars :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12. &lt;i&gt;A tombeaux ouverts&lt;/i&gt; : des fragments courts sur des sc&#232;nes, des souvenirs autour de la mort, son approche sous le soleil de Marseille... &#171; Tous ces morts autour de nous, o&#249; les enterrer, sinon dans le langage ? &#187; (Adonis)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13. &lt;i&gt;Chambres&lt;/i&gt; : fragments sur le th&#232;me des chambres qui ont accueilli, dans la joie et la peine, des personnages invent&#233;s, des proches, l'auteur... D'un lieu &#224; un autre, des vies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14. &lt;i&gt;Marie Pastor &lt;/i&gt; : un cadavre de femme d&#233;couvert pr&#232;s du lac du Parc Borely, un autre au lac d'Eygliers, un modus operandi semblable ; l'enqu&#234;te se d&#233;roule entre Marseille et les Hautes-Alpes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15. &lt;i&gt;N'oubliez pas de donner &#224; manger au chat&lt;/i&gt; : th&#233;&#226;tre / monologues :&lt;br class='autobr' /&gt;
mai 1968, en fond les cigales, le chant des vagues, le mistral, les slogans de 68, les infos &#224; la t&#233;l&#233;... une famille se d&#233;chire cherchant qui est responsable de la mort de L&#233;a. Elle s'est jet&#233;e sous un train, laissant un mot &#224; ses enfants : n'oubliez pas de donner &#224; manger au chat.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#38' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Chantier 39, au travail. Pas simple car ces derni&#232;res ann&#233;es ma vision de Marseille est partielle, j'y suis de passage, je ne suis pas les mouvements de la ville qui change, qui bouge, se d&#233;construit, se construit, autre. J'en ai parl&#233; dans les propositions pr&#233;c&#233;dentes : la rocade L2 qui semblait ne devoir jamais finir, la transformation autour de la gare Saint-Charles et la place d'Aix, les travaux qui frappent les barres d'immeubles et les friches industrielles des quartiers d&#233;sh&#233;rit&#233;s. Du Mucem et du Vieux-Port, je n'ai rien dit, ou peu, ils sont l&#224; pour attirer les touristes. Pour ce chantier 39, j'aurais pu choisir le chantier du stade Orange-v&#233;lodrome qui a surgi tel un champignon phallo&#239;de v&#233;n&#233;neux des ruines de l'ancien. Une verrue blanche et sa compagne, en c&#233;ramique orange &#233;blouissante &#8212; genre amanite tue-mouches &#8212; qui sera une future clinique. Pouah !... Des chantiers &#233;normes qui bouleversent les quartiers, les modifient, sont cens&#233;s les faire passer &#224; la modernit&#233;, qui chassent les pauvres, installent les riches.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;f&#232;re me diriger vers le centre-ville, cours Belsunce, en chemin r&#234;vant de l'Alcazar, qui fut caf&#233;-concert, music-hall. Je me souviens des repas de f&#234;te ; mon p&#232;re aimait imiter Maurice Chevalier, il fredonnait : &#171; Prosper yop la boum / c'est le ch&#233;ri de ces dames/ Prosper yop la boum / C'est le roi du macadam. &#187; Il chantait faux mais de bon c&#339;ur. Il racontait le beau temps de l'Alcazar, ses revues, ses op&#233;rettes marseillaises, avoir &#233;cout&#233; Tino Rossi, Fernandel. Il &#233;tait comme fou quand il parlait des bonne blagues de Pierre Dac, de Mistinguett, de Jos&#233;phine Baker, de sa ceinture de bananes autour de la taille. Ma m&#232;re faisait la moue. Toute jeune j'avais pu d&#233;cider mon p&#232;re &#224; m'inviter au tour de chant de Sacha Distel et j'avais vibr&#233; pour lui qui fredonnait &#171; Scou bi Dou &#187;. Je me rappelle de la rogne paternelle devant le crooner, beau gosse romantique et s&#233;ducteur. C'&#233;tait, dans les ann&#233;es 60, avant le d&#233;clin et la fermeture de cet &#233;tablissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut pour les marseillais une grande tristesse de voir l'Alcazar ferm&#233; et &#224; la place de ce lieu de gaiet&#233; s'installer un d&#233;p&#244;t de meubles minables coinc&#233; entre des &#233;choppes mis&#233;rables. Et ensuite la d&#233;b&#226;cle : faute d'entretien, le b&#226;timent d&#233;moli, seul subsiste la vieille entr&#233;e, avec sa marquise de fer forg&#233; et ses boiseries. Je m'en souviens car je passais souvent par l&#224; pour des r&#233;unions de travail dans ce quartier chaud de Marseille et je pensais &#224; mon p&#232;re. Je gagnais la rue du Baignoir, la rue des Petites Maries, les rues des putes, des &#233;choppes de pr&#234;t &#224; porter, de quincaillerie, de produits orientaux, de tissus bariol&#233;s, des magasins de vinyles, des rues o&#249; &#233;clataient la musique arabe et andalouse, le ra&#239;... C'&#233;tait le vieux Marseille. Un lieu de transit, d'accueil des migrants, de commerce de gros et de prostitution mais aussi un lieu o&#249; vivaient des familles qui ne voulaient pas s'installer dans des cit&#233;s &#233;loign&#233;es du c&#339;ur de la ville, qui se reconnaissaient dans un quartier riche de leur m&#233;moire, celle de l'exil, et qui &#224; leur mani&#232;re &#233;taient int&#233;gr&#233;es socialement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1997, grande d&#233;cision de la Mairie : sur le site de l'Alcazar sera implant&#233;e la Biblioth&#232;que Municipale &#224; vocation r&#233;gionale. L'emplacement, dans ce quartier o&#249; le public proche semble peu concern&#233; par la lecture, est d'importance. Les journaux de l'&#233;poque &#8211; j'en ai relu des extraits &#8212; disent l'ambition municipale de faire de la biblioth&#232;que un outil culturel au service des politiques sociales. Cette ambition &#171; illustre avec bonheur une id&#233;e toute simple mais qui fait peu consensus selon laquelle il ne saurait jamais &#234;tre dommage d'installer un &#233;quipement neuf et co&#251;teux, ambitieux donc, dans un quartier d&#233;sh&#233;rit&#233; ou consid&#233;r&#233; comme tel. Que des populations par ailleurs soumises &#224; de nombreuses difficult&#233;s d'emploi, de logement, de formation, de sant&#233;, sauront reconna&#238;tre un investissement de qualit&#233; fait pour elles. Ou &#224; tout le moins, pour tout le monde et pour elles comprises. Le choix de construire une biblioth&#232;que &#224; cet endroit est bien plus qu'une solution culturelle apport&#233;e &#224; une situation sociale tendue. C'est bien davantage une incitation &#224; l'appropriation collective du patrimoine comme forme d'int&#233;gration sociale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travaux commencent, tra&#238;nent, le chantier est difficile. C'est la d&#233;molition des immeubles insalubres de l'&#238;lot Alcazar. Reste debout la fa&#231;ade de l'ancien th&#233;&#226;tre, son architecture baroque s'expose au milieu du chantier. La marquise art nouveau est d&#233;mont&#233;e, restaur&#233;e, plut&#244;t reproduite &#224; l'identique parce que atteinte par la rouille en profondeur. Cette partie du b&#226;timent ancien du 17&#232;me si&#232;cle, avec sa porte d'origine en bois peint, ses ferronneries, ses masques de la com&#233;die dor&#233;s, est int&#233;gr&#233;e dans la fa&#231;ade tr&#232;s &#233;troite qui pr&#233;sente un rez-de-chauss&#233;e enti&#232;rement vitr&#233; et se continue en un rideau de marbre blanc. Elle donne une impression de force, de modernit&#233;, d'audace. Une verri&#232;re couvre l'ensemble, la lumi&#232;re naturelle inonde la rue int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2004 la biblioth&#232;que est inaugur&#233;e. On dit qu'elle poss&#232;de pr&#232;s d'un million de documents consultables et des manuscrits anciens ; c'est un lieu d'&#233;tude, de recherche, de calme, un lieu s&#251;r qui r&#233;unit les accros aux bouquins et les autres. Une r&#233;ussite dans la volont&#233; de changer le centre-ville de Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#38' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;A Malmousque, il est une crique minuscule, celle de la batterie des Lions, au sud de la presqu'&#238;le. Elle est de galets, on l'atteint par des escaliers cach&#233;s entre les murs des ruelles. On a laiss&#233; derri&#232;re soi sa maison, le quartier qui est comme un village dans la ville, la ville d&#233;j&#224; lointaine qui m&#232;ne sa course folle vers les collines, dans son besoin d'occuper l'espace, de s'&#233;taler, de grandir. On n'entend plus sa rumeur, mais celle des enfants qui jouent, des p&#234;cheurs qui tirent leurs barques, du vent dans les tamaris autour des cabanons, on est dans l'odeur des bougainvilliers des jardins voisins. On tourne le dos &#224; la cit&#233;, d'un regard on entre dans la mer, l'horizon se d&#233;ploie, on trouve un rocher o&#249; s'asseoir, on ferme les yeux, on est envahi par l'odeur du sel, de l'iode. La calanque se m&#233;rite, il faut choisir les moments tranquilles de la journ&#233;e, t&#244;t le matin, elle est d&#233;serte, calme en d&#233;but de soir&#233;e, pour l'avoir &#224; soi paisible. Pour &#234;tre au bout du monde habit&#233;, dans le chant des galets roul&#233;s par les vagues. On plonge les pieds dans l'eau fra&#238;che, c'est l'eau de l'ailleurs, celle qui nous r&#233;unit &#224; d'autres rivages, d'autres gens, d'autres vies. C'est la ville encore, ce n'est plus la ville. Ce sont des rochers &#224; fleur d'eau, celui des Pendus, on se transporte dans le pass&#233;, le roi d'Aragon est pass&#233; par l&#224;, a mis &#224; sac le pays. On s'&#233;tonne devant l'&#238;le Degaby, ce petit fortin construit sous Louis XIV et qu'un riche industriel offrit &#224; sa femme, une artiste de la Belle &#233;poque. C'&#233;tait l'&#238;le aux f&#234;tes. C'est l'archipel d'Endoume. C'est magique ce mot, &#171; archipel &#187;, il nous entra&#238;ne vers celui du Frioul, tout proche, vers d'autres lointains, les Bal&#233;ares, les Canaries, les Seychelles, celui des Perles et des Marquises, des Bahamas, des Philippines ; il nous fait r&#234;ver d'un ailleurs myst&#233;rieux &#224; d&#233;couvrir. Il suffit d'entrer dans l'eau, sentir sa fra&#238;cheur sur notre corps, sa force les jours de temp&#234;te, on ne sait plus si la ville existe encore, elle s'arr&#234;terait &#224; la lisi&#232;re du rivage, l&#224; o&#249; se cassent les vagues, l&#224; o&#249; finit la terre, o&#249; commence l'infini de la M&#233;diterran&#233;e. On quitte le vieux monde.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#41' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 41&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au risque de me faire &#233;craser &#8211; les conducteurs marseillais se prennent pour des Fangio au volant de leurs guimbardes ou de leurs 4X4&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les 4X4, &#224; Marseille, &#231;a me tue. Les m&#232;res qui attendent leurs petiots &#224; la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; &#224; reculons je traverse la rue qui longe la place c&#244;t&#233; nord&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Regarder La Plaine une fois encore, avant qu'il soit trop tard. Elle va (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et me plante pour l'avoir toute enti&#232;re sous mon regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui glisse vers la gauche : la p&#226;tisserie renomm&#233;e du quartier a &#233;t&#233; remplac&#233;e par un club vid&#233;o... Je me serais bien offert un de ses Paris Brest fameux, j'aurais aim&#233; retrouver sa forme rigolote en roue de v&#233;lo, miam, enfouir mon nez dans la cr&#232;me pralin&#233;e, croquer les amandes effil&#233;es, un r&#234;ve...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas me retourner, peur d'&#234;tre d&#233;&#231;ue, ne pas retrouver mes rep&#232;res.[ Mes rep&#232;res, je les ai perdus. Je ne me reconnais plus dans Marseille, enfin dans la ville, pas au bord de mer. Je suis comme &#233;trang&#232;re, observatrice d'un changement qui s'est effectu&#233; en mon absence, parce qu'un jour j'ai d&#233;sir&#233; autre chose, un horizon nouveau. Des montagnes, du vertical, le silence.]] Oui, je crois sentir l'odeur du pain du boulanger d'autrefois, celui qui parfois me glissait dans la main un r&#233;glisse en me disant : t'es une brave petiote. Je le croquais vite, ma m&#232;re disait que &#231;a me salissait les dents.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Elle en disait des choses, ma m&#232;re. Et d&#233;sagr&#233;ables. Elles sont incrust&#233;es (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette rue que je pourrais reconqu&#233;rir si je m'avan&#231;ais vers elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son nom &#233;tait si dr&#244;le : elle s'appelait rue du Loisir.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le nom ne pouvait pas &#234;tre plus mal choisi. Pas de loisir dans la maison, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et mon p&#232;re toujours disait : moi, je vais au charbon.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ben oui, il allait au charbon, il se d&#233;pensait sans compter pour nous (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#42' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 42&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 2 et 3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;e peccato&lt;/i&gt; &#187;, dit la vieille dame v&#234;tue de noir... Est p&#233;ch&#233; de se pourl&#233;cher les babines en d&#233;vorant un chichi fr&#233;gi, en savourant un paris-brest, en su&#231;ant un r&#233;glisse, est p&#233;ch&#233; d'aimer les choses simples de la vie, est p&#233;ch&#233; de rire, d'aimer la vie... Ainsi disent les bonnes (pas bonnes du tout) s&#339;urs au pensionnat : &#171; mes douces agnelles, aimez Dieu, vos parents et gardez-vous du mal, du pire, celui de la chair, restez chastes et pures, restez sages, attendez celui que Dieu vous a r&#233;serv&#233; et qui saura vous prot&#233;ger. C'est le prince charmant, ce n'est pas le vilain monsieur qui au coin de la rue vous montre son zizi en ricanant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 30 et 31&lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&#171; Et si nous regardions la vie / Par les interstices de la mort &#187;&lt;br/&gt;
Jules Supervielle
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;introduire ce terme &#171; interstice &#187; sur lequel nous r&#233;fl&#233;chissons ; tenter de le d&#233;finir : petits intervalles de temps ou d'espace entre des choses... un hiatus... regard sur la mort, la mienne &#224; venir, mes morts, leur vie, la mienne, comme un hiatus... Je ne sais pas grand chose d'eux, il faudrait creuser, les approcher, entendre leurs voix, celle de Maurice qui chantait dans la solitude, celle de ma m&#232;re, autre, &#8211; celle, je peux l'esp&#233;rer &#8211;- d'une m&#232;re aimante. Retrouver celle du p&#232;re fredonnant dans ses moments de l&#226;cher prise : &#171; Prosper yop la boum / c'est le ch&#233;ri de ces dames/ Prosper yop la boum / C'est le roi du macadam. &#187;. Oublier celle du p&#232;re fait de rigueur. Regarder leur vie d'autre mani&#232;re &#171; par les interstices de la mort &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 35 et 36, &#224; propos d'Est :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 35, topo sur la rocade L2. J'entendais souvent parler, rire de ce projet de jonction entre autoroutes entam&#233; dans les ann&#233;es 30. Je la connaissais peu, simplement du c&#244;t&#233; de Saint-Barnab&#233; o&#249; habitent mes enfants. La semaine derni&#232;re, de visite &#224; Marseille, j'ai emprunt&#233; la rocade pour filer vers Toulon. Et j'ai &#233;t&#233; &#233;tonn&#233;e par les fresques, les graffitis qui parent ses murs de sout&#232;nement et ses murs anti-bruits de couleurs, de formes &#233;tranges, de visages, d'images fractionn&#233;es comme si un miroir avait &#233;t&#233; bris&#233;. La L2 est un espace d'exposition &#224; ciel ouvert d'&#339;uvres de street-artistes. C'est un chantier &#233;norme, magnifique, qui cohabite avec celui du percement de la rocade. C'est l'art qui s'installe dans un territoire d&#233;sh&#233;rit&#233; et ce avec le soutien de la soci&#233;t&#233; qui g&#232;re les travaux de cette art&#232;re. C'est un bel environnement visuel pour la L2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sera une autre surprise pour les gens de l'est qui ont r&#233;cemment d&#233;couvert dans un ravin une femme de pierre drap&#233;e dans des voiles blancs et bleus, portant dans ses bras un enfant nu. A qui les femmes, en d&#233;sir de maternit&#233;, adressent des invocations. D&#233;frichant un bosquet, les b&#251;cherons viennent de buter sur un mur couvert d'&#233;tranges peintures, des insectes monstrueux, des fourmis en colonnes serr&#233;es pr&#234;tes &#224; envahir le terrain, une libellule g&#233;ante aux yeux globuleux, mandibules avides de d&#233;chiqueter l'ennemi. Ils sont terrifi&#233;s, ces b&#234;tes sont gigantesques, elles pourraient retrouver vie, ils d&#233;cident de d&#233;truire le mur et d'&#233;parpiller ses morceaux.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#43' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tout pourrait partir de la derni&#232;re phrase de la premi&#232;re proposition : &#171; et la Plaine d'aujourd'hui s'appelle place Jean Jaur&#232;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une femme revient &#224; Marseille qu'elle a quitt&#233;e il y a quinze ans ; depuis elle y a fait de courts s&#233;jours, surtout des visites &#224; sa famille, &#224; ses amis, sans s'int&#233;resser &#224; la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle traverse la ville du nord au sud, de l'est &#224; l'ouest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son regard sur la ville qui a chang&#233;, a pris d'assaut les collines ; la campagne a disparu. Ces derni&#232;res ann&#233;es, la municipalit&#233; a voulu une ville propre, ouverte &#224; la culture, au tourisme, enfin le centre-ville et les quartiers d&#233;j&#224; privil&#233;gi&#233;s. Cr&#233;ant une fracture entre la ville r&#233;nov&#233;e et la ville d&#233;favoris&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son regard sur la ville &#233;veille ses souvenirs, bien qu'elle soit en perte de rep&#232;res. Les souvenirs agr&#233;ables lui viennent facilement &#224; l'esprit ( nostalgie de l'enfance chez sa grand-m&#232;re comme un paradis perdu.) Elle voudrait ne s'int&#233;resser qu'&#224; ceux-l&#224; ( de la m&#234;me mani&#232;re, dans un album on ne colle que les photos des moments heureux ), occulter les moments douloureux, les ruptures, les trahisons, les rat&#233;s, oublier la mort qui efface les &#234;tres. Elle dit n'en rien savoir, elle se demande si elle veut n'en rien savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle devine qu'il va falloir affronter tout &#231;a. Revisiter son pass&#233; pour vivre son futur. Accepter de revenir en arri&#232;re. Revoir les explications qu'elle donne sur son d&#233;part : quitter Marseille pour passer du bruit au calme de la montagne. Est-ce si simple ? Bien sur elle a d&#233;sir&#233; un autre horizon, nouveau, changer d'habitudes, de routine. Une question la d&#233;range : et si c'&#233;tait une fuite ? Une fa&#231;on de ne pas transformer sa vie ? Le courage aurait-il &#233;t&#233; de rester, de bouger l&#224; avant de partir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Situer sa recherche dans le quartier de Malmousque serait int&#233;ressant ; elle en aurait des choses &#224; dire &#8212; qu'elle a tues durant 42 propositions &#8212; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cadre, elle retrouvera ce qui fait Marseille pour elle : la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cadre, elle pourra revisiter des temps importants de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cadre, son regard sur Marseille s'apaisera. Une ville ouverte sur la mer et l'ailleurs, une ville qu'elle esp&#232;re ville fraternelle en son avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, La Plaine aujourd'hui s'appelle place Jean Jaur&#232;s. Oui, une ville bouge, change, c'est un &#234;tre vivant qui fait jaillir d'elle des art&#232;res nouvelles, une dynamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se reconstruit en racontant sa vie, en passant par la force des mots. Elle &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vis depuis quinze ans loin de toi, dans le calme de la montagne, dans sa neige et ses m&#233;l&#232;zes dor&#233;s, une autre vie, choisie. Je suis d'ici ? Je suis d'ailleurs ? Te retrouvant, &#233;tincelante, pensant aux Hautes-Alpes, paisibles, je le sais, je suis de toi et je suis d'elles, faite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si je regarde en arri&#232;re, je sais que ce n'est pas toi que j'ai quitt&#233;e, Marseille, c'est une vie dont je ne voulais plus. Et je te retrouve, je reconnais ton ciel, ta mer, tes mouettes qui criaillent, ta population bigarr&#233;e qui est ta force vive, je me plonge en toi comme en l'eau fra&#238;che de tes calanques. Avec ivresse. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire sur une ville du pass&#233;, sur un visage perdu. &#202;tre n&#233;, avoir v&#233;cu dans cette ville sans vraiment la regarder, sans lui pr&#234;ter attention, dans une n&#233;cessit&#233;, la ville comme lieu de vie. Ce retour en arri&#232;re raconte la ville d'avant l'&#233;criture. Les mots qui la racontent d&#233;crivent la ville connue autrefois, que l'auteur a quitt&#233;e, dans laquelle il d&#233;ambule comme &#233;tranger. Dans cette tentative : le pass&#233; &#233;clairerait le pr&#233;sent, le pr&#233;sent &#233;clairerait le pass&#233;. Comment faire en sorte que le temps d'autrefois et celui d'aujourd'hui se rencontrent ? En &#233;crivant ce qui est tu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les points d'interrogation qui animent les textes. Parce que l'auteur d&#233;range par ses questions, en demandant d'entrer dans son r&#233;cit... Il y a eu un disparu en mer. Comment faire pour enterrer l'absence ? Le lecteur a-t-il envie d'y r&#233;fl&#233;chir ?... Ou encore, c'est nous qui changeons la ville ? C'est elle qui nous change ? ces questions ont-elles &#233;t&#233; abord&#233;es dans ses &#233;crits sur la ville ? ... En &#233;cho, cette phrase : la ville avait fini par avaler le port. Est-ce ce qui se passe pour la sienne &#8211; de ville ? Un dialogue s'ouvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Construire avec des mots la m&#234;me ville. Cette ville est la m&#234;me, elle est autre, d'un texte &#224; l'autre, elle est vivante. Dire les m&#234;mes odeurs, les m&#234;mes couleurs, les m&#234;mes plaisirs. D&#233;crire ses lumi&#232;res, son ciel, ses gens. Dans son texte, retrouver la recette du caviar d'aubergines et le go&#251;t des panisses et un possible : au cours Julien d&#238;ner chez &#171; ce cher Arwell &#187;, un ami cher disparu. Sa voix : jeune, &#233;tonnante, parlant de l'&#233;tirement des mots dans l'&#233;tirement du temps. Phrase retenue comme ce passage &#8211; tenter de le donner de m&#233;moire (c'est &#224; propos de la rocade qui balafre la ville ) : un jour, les voitures rouleront sur les cigales, elles se tairont, elles deviendront fresques sur les murs. Une &#233;criture en force. Lisant ses textes, j'entends sa voix.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les 4X4, &#224; Marseille, &#231;a me tue. Les m&#232;res qui attendent leurs petiots &#224; la sortie de l'&#233;cole, le gros chien &#224; l'arri&#232;re qui grogne. Faut m&#233;chamment les taxer, ces fain&#233;antes, qu'elles marchent et avec elles leurs rejetons.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Regarder La Plaine une fois encore, avant qu'il soit trop tard. Elle va changer, des travaux sont lanc&#233;s. Les uns parlent de r&#233;novation, de requalification de la place, d'une ambition : &lt;i&gt;en faire une place m&#233;tropolitaine&lt;/i&gt;. Les autres assurent : &lt;i&gt;La Plaine va perdre son &#226;me, la bobo attitude arrive&lt;/i&gt;. Dialogue de sourds.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elle en disait des choses, ma m&#232;re. Et d&#233;sagr&#233;ables. Elles sont incrust&#233;es en moi, impossible &#224; oublier et toujours douloureuses, le temps ne change rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai peur de me retourner, je verrais la rue toute proche o&#249; nous habitions, une rue sombre aux maisons trop hautes qui cachaient le soleil, une rue que je descendais quand j'&#233;tais seule toujours en courant. J'avais peur. Une fin d'apr&#232;s midi d'hiver, je m'&#233;tais retrouv&#233;e face &#224; un homme qui avait ouvert son manteau pour me montrer ce que j'appelais alors un zizi, et pouah, je n'avais pas aim&#233; du tout ce spectacle, et le rire idiot de l'homme, et ma fuite rapide, et mon impossibilit&#233; &#224; le raconter &#224; ma m&#232;re.[[ Et si j'avais pu lui parler, m'aurait-elle &#233;cout&#233;e, entendue ? Ou grond&#233;e, me traitant de menteuse, histoire de me faire remarquer ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le nom ne pouvait pas &#234;tre plus mal choisi. Pas de loisir dans la maison, pas de rires, du travail, du s&#233;rieux, du silence pour ne pas d&#233;ranger les parents.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ben oui, il allait au charbon, il se d&#233;pensait sans compter pour nous nourrir, il en attendait reconnaissance.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jeremy Elyerm | En r&#234;ve, en fl&#226;nerie ou en voiture</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article335</link>
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		<dc:date>2018-09-30T04:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les propositions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Mini bio et liens &#224; compl&#233;ter.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il ne pourra pas te dire combien de fois il est pass&#233; l&#224; &#8211; en r&#234;ve, en fl&#226;nerie ou en voiture &#8211; devant ce b&#226;timent F. Il ne pourra pas te dire quand c'&#233;tait la derni&#232;re fois &#8211; si c'&#233;tait en r&#234;ve, en fl&#226;nerie ou en voiture. Il pourra te dire qu'en voiture il ralentit lors du passage devant ce b&#226;timent. Il ralentit bien en dessous des 30 km/h affich&#233;s sur le panneau de cette zone. Jamais il n'a pens&#233; s'arr&#234;ter, ou plut&#244;t il se l'est interdit en murmure, en voix pour soi, une fois, deux fois, peut-&#234;tre toutes les fois o&#249; il y est pass&#233;. Si tu lui demandes, il dira que non, non il n'a jamais pens&#233; s'arr&#234;ter &#8211; illustration de ce que la parole prend &#224; la pens&#233;e : une sorte d'absolu bien illusoire. Alors, le jour o&#249; son pied pris dans la confusion de son esprit a press&#233; la p&#233;dale de frein au lieu de l'autre, il a r&#233;dig&#233; le constat amiable sur le parking, en bas du b&#226;timent F. C'est sur ce parking qu'il a essay&#233; sa premi&#232;re voiture t&#233;l&#233;guid&#233;e entour&#233; de son p&#232;re et de ses fr&#232;res. C'est sur ce parking que tous les quinze jours il montait avec ses fr&#232;res dans la voiture, celle de son p&#232;re. Il embrassait sa m&#232;re sur le palier du premier &#233;tage et descendait dans l'euphorie de la fratrie. Il avait six ans.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une palette horizontale de noir, une palette verticale de gris et des t&#226;ches vertes. Dans le noir, d'abord le granit&#233; du goudron de la route qui s'&#233;tale en une large bande, puis le trottoir trou&#233; de cercles de tailles variables remplis de cailloux mazout&#233;s, derri&#232;re le parking &#233;pais &#8211; sorte de rectangle carr&#233; sans lignes blanches au sol &#8211; et enfin l'all&#233;e au goudron poli parall&#232;le &#224; la route qui relie les entr&#233;es des b&#226;timents. Dans le gris, les poteaux d'acier de diff&#233;rents calibres, porteurs de poubelles, de panneaux, de lampes, de fils, d'antennes tout l&#224;-haut sur les toits plats des b&#226;timents, eux-m&#234;mes imposantes masses grises qui s'&#233;l&#232;vent du sol au ciel en volumes conqu&#233;rants &#224; l'assaut des espaces nuanc&#233;s de gris d'un ciel changeant. Dans le vert, les touffes d'herbe sauvage qui habitent les craquelures des goudrons &#8211; de la route &#224; l'all&#233;e &#8211;, le toit plat de l'abribus et les tuyaux d'&#233;vacuation de l'eau des balcons, les pelouses domestiqu&#233;es en surfaces g&#233;om&#233;triques et les feuilles de quelques arbres gr&#234;les b&#233;quill&#233;s au sol. De la transparence par les vitres : celles de l'abribus, des voitures stationn&#233;es, des portes du hall d'entr&#233;e et fen&#234;tres du b&#226;timent F.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Face aux b&#226;timents F, E, G, H, de l'autre c&#244;t&#233; de la route, c'est la r&#233;union de l'ensemble de ses d&#233;sirs ou plut&#244;t les principaux d&#233;sirs de l'enfant de six ans qui habitait au b&#226;timent F. Ils infiltrent sa peau, sa pens&#233;e, ses r&#234;ves, encore aujourd'hui d&#233;terminent la plus grande partie de ses envies. C'est puissant le d&#233;sir. Sont dispos&#233;es l&#224; des maisons, des maisons avec au moins une voiture, des maisons avec des parents et leurs enfants, des maisons avec des chiens, des maisons avec un jardin &#8211;- un jardin avec des jeux &#8211;-, des maisons avec un portail et des haies bien taill&#233;es, des maisons avec un &#233;tage &#8211;- un &#233;tage avec chacun sa chambre -&#8211;, des maisons avec un sous-sol -&#8211; un sous-sol avec une table de ping-pong -&#8211;, des maisons avec un cong&#233;lateur -&#8211; un cong&#233;lateur rempli de glaces &#8211;-, des maisons ferm&#233;es pendant les vacances -&#8211; ne pas pouvoir jouer avec les copains (les copains tout bronz&#233;s au retour). Comment d&#233;crire autrement ce qui lui faisait face au moment d'attendre le TUB, &#224; l'abribus. C'est bien &#231;a qu'il voit, aujourd'hui encore, lorsqu'il revient en voiture et qu'arriv&#233; au dernier dos d'&#226;ne -&#8211; la fin de son passage -&#8211; il jette un &#339;il rapide &#224; gauche.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Descente puis mont&#233;e jusqu'au pont du chemin de fer : fronti&#232;re du quartier. Au pied du pont, &#224; gauche, maison d'architecte : il n'y est jamais entr&#233;. Au pied, &#224; droite, gendarmerie : il y est entr&#233;. Tu passes le pont, tu sens le danger. C'est comme &#231;a... ton quartier, ta s&#233;curit&#233;. Ce n'est que bien plus tard, &#224; l'adolescence, qu'il a su ce qu'il y avait apr&#232;s... apr&#232;s le pont. Face au b&#226;timent F, les maisons et cette route qui conduit &#224; une impasse. L&#224;, deux barri&#232;res m&#233;talliques grises emp&#234;chent le passage des deux roues &#224; moteur par ce chemin &#224; lattes de bois. C'est le petit bois en bas. C'est l&#224; le vert avec un ruisseau. Maintenant, viens, on s'&#233;loigne du quartier, on suit le ruisseau. Ici, il a tu&#233; l'ennui, il a combattu la nuit. Au bout du chemin, ensemble de petites maisons en pierre, un chien et une dame en tablier-voile qui crie avec un b&#226;ton &#224; la main quand on s'approche. Elle sort d'o&#249; ?... combien de r&#234;ves autour de &#231;a ?... elle sort d'o&#249; ?... Au-dessus &#8211;- il monte en courant avec ses fr&#232;res &#8211; c'est la r&#233;serve, le parking et la grande surface Leclerc. Pas de parking a&#233;rien, pas de protections anti-pluie &#224; l'endroit des places de parking. La r&#233;serve, il y est entr&#233;. Le parking, il a zon&#233;. La grande surface, il est venu, il a vu, il a pris.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; la sortie d'un r&#234;ve &#8211;- ou bien d'un cauchemar, d'ailleurs, il est souvent incapable de poser cette fronti&#232;re : c'&#233;tait un r&#234;ve ?... un cauchemar ?... quelque chose quoi... &#8211; qu'il a pens&#233; &#224; Street View. Il y a pens&#233; pour le b&#226;timent F. C'est en bas du b&#226;timent qu'il s'envolait. Y avait une voiture avec des hommes arm&#233;s au bout de l'all&#233;e, il &#233;tait pris au pi&#232;ge jusqu'au moment o&#249;, voulant si fort s'envoler, des ailes l'ont &#233;lev&#233;. Tu comprends bien qu'en d&#233;pla&#231;ant le bonhomme orange de Street View &#8211; qui se balance mollement au bout du clic -&#8211; sur la route qui passe en face du b&#226;timent, et qu'il lit coup sur coup : Avenue de Bretagne, Place du P&#233;rigord, quelque chose le d&#233;range. Et plus encore, une sorte de r&#233;v&#233;lation l'envahit : ces noms ne signifient rien pour lui. Il ne les conna&#238;t pas. Ces noms inconnus bousculent ses souvenirs qui s'empressent de les chasser. Il ne peut y avoir dissolution de ces derniers, trop d'importance. L'adulte qu'il est, en utilisant Street View, agit et voit avec les yeux de l'enfant de 6 ans. Il a tap&#233; Ploufragan, a cherch&#233; le chemin de fer entre le bourg et la pharmacie puis la route qui m&#232;ne au ptit bois. L&#224;, en d&#233;pla&#231;ant le bonhomme, en lisant Avenue de Bretagne &#233;crit en long sur la route, ce sont ses 6 ans qu'on cherche &#224; effacer. Pour lui, il y avait jusqu'&#224; aujourd'hui : la rue devant l'abribus, la rue qui va au bourg, la rue qui monte au pont, la rue qui va au rond-point de la pharmacie. Tout &#231;a &#233;tait r&#233;duit en trois mots : Avenue de Bretagne. J'habite au b&#226;timent F, HLM des Villes Moisan, voil&#224; ce qu'il r&#233;pondait aux profs, parents de copains, monos de colo et &#224; ses cousines. Par curiosit&#233; il a tout de m&#234;me zoomer sur la fa&#231;ade du b&#226;timent. La lettre F, seule, est coll&#233;e au dessus du hall d'entr&#233;e. Il zoome davantage et se rapproche des vitres. Il aper&#231;oit sur la capture de 2012 -&#8211; absent sur celle de 2010 -&#8211; , au bas de l'une des fen&#234;tres, un tissu imprim&#233; de bandes noires et blanches verticales avec des hermines horizontales.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#199;a le bouffe... faut qu'il le fasse ce putain de r&#233;cit, celui de ses six ans. Pour toi, c'est quoi la ville quand t'as six ans ? c'est quoi les noms dans cette ville ? Pour lui, c'est pas celle de la tourn&#233;e du facteur, c'est pas celle du magazine de la commune, c'est pas celle des transports, c'est pas celle de ses parents, c'est pas celle de ses potes d'en bas, de l&#224;-bas, c'est pas celle de ses fr&#232;res. C'est la sienne propre, c'est son v&#233;cu et rien d'autre. C'est tout &#224; la fois et seulement &#231;a. Langage qui le soude aux siens, langage qui n'existe qu'&#224; la condition d'&#234;tre &#233;prouv&#233;. C'est l'&#233;preuve, le terrain, le dehors qui constituent le r&#233;cit d'acquisition d'une langue parl&#233;e parce que v&#233;cue. Dans cette langue, l'&#233;cole des Villes Moisan sera l'&#233;cole (Ici &#224; Ploufragan, le nom du quartier donne le nom de l'&#233;cole, sauf pour le quartier de Saint-Herv&#233;, comme il a pu le lire sur le site internet de la ville. Pour les autres &#233;coles on trouve Louise Michel, Anne Frank, Louis Guilloux et Saint-Anne). Dans cette langue, le ruisseau de l'&#201;tang des ch&#226;telets sera le ruisseau, la Vall&#233;e du Go&#235;lo sera le petit bois, l'h&#244;tel Formule 1 l'h&#244;tel, la Renault 5 la voiture. Dans cette langue, le b&#226;timent F sera le b&#226;timent F, les Meillans seront les Meillans, Sico sera Sico, Stenou sera Stenou, Joseph Joseph, Sylvain Sylvain, Jean-Christophe Jean-Christophe.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il le sait, il se le dit, il se le r&#233;p&#232;te : si je m'arr&#234;te, si je descends, si je marche, si je m'approche du b&#226;timent F, tout s'effondre, le nouveau monde engloutira l'ancien (mon nouveau monde), et un &#224; un les mots s'effriteront en fines poussi&#232;res qu'un vent dispersera, d'autres mots viendront, en blocs solides, trahir mes souvenirs, viendront construire sous mes yeux impuissants une ville nouvelle, un nouveau v&#233;cu de cette ville, de ce quartier. Il a d&#233;j&#224; fait l'erreur, une fois, pour un autre lieu de l'enfance. R&#233;sultat, r&#234;verie et fl&#226;nerie ont disparu tout autant que l'envie d'y retourner. &#199;a ne l'int&#233;resse pas de venir et voir une silhouette, de venir et voir un fant&#244;me, une ombre ou un spectre. Ce qui l'int&#233;resse c'est de voir ici ce que sa m&#233;moire veut bien lui donner &#224; voir, &#224; penser, &#224; imaginer : les silhouettes, les visages, les gestes, les voix, les attitudes. Il y a, dans ses souvenirs, peu de place pour les objets. En somme, ce qui l'int&#233;resse c'est le r&#233;cit que lui propose sa m&#233;moire, avec ses raccourcis, ses oublis, ses rappels, ses fabulations, ses priorit&#233;s. Il ne poussera pas la porte d'entr&#233;e du hall du b&#226;timent F, il continuera de passer en r&#234;ve, en fl&#226;nerie ou en voiture. Il n'a pas perdu le chemin pour y retourner. Il sait simplement qu'il ne veut pas emprunter &#224; nouveau, par la d&#233;ambulation, les chemins de l'enfance. Il se contentera de ses souvenirs, aussi imparfaits soient-ils.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Toujours autant de pluie chez moi... mais il fait quand m&#234;me beau... il fait beau... c'est le clip qu'il regarde sur Youtube, OrelSan feat. Stromae, avant de partir en fl&#226;nerie au b&#226;timent F. L&#224;-bas, la pluie est chez elle. Le matin, toujours il jetait un oeil dehors avant de rejoindre la cage d'escalier. Les jours d'&#233;cole la pluie &#231;a voulait dire : interdiction de prendre les pneus lors des r&#233;cr&#233;ations. C'&#233;tait la principale activit&#233;, faire rouler les pneus, les fins, les larges, les l&#233;gers, les lourds. L&#224; se nouaient les amiti&#233;s, autour de courses de pneus, autour des &#233;valuations que les enfants rendaient de l'art de faire rouler les pneus, sur le plat, sur le parcours caboss&#233;. Une r&#233;cr&#233;ation sans pneus c'&#233;tait comme une classe sans prof : une absence de cap et d'envie. Regroup&#233;s sous le pr&#233;au, les enfants &#233;taient perdus. La pluie pleurait leurs larmes cach&#233;es et d&#233;clarait souverain le temps. Parfois, c'&#233;tait juste une averse, mais l&#224; aussi : interdiction de prendre les pneus, trop dangereux. Alors, les flaques fra&#238;chement constitu&#233;es voyaient s'agglutiner en nombre, comme les abeilles aux nectars des fleurs, les enfants autour d'elles. Il y avait l&#224; de quoi savourer l'invention d'un nouveau jeu : frapper du pied le miroir d'eau et par les bris multiples tenter d'atteindre les camarades. Les mercredis apr&#232;s-midi, les weekends et pendant les vacances la pluie retardait sa sortie dehors. Lui et ses fr&#232;res restaient faire des cabanes, &#224; l'int&#233;rieur, avec canap&#233;, chaises, tables, couvertures, tapis et tout ce qui leur passait sous la main. Ils creusaient des galeries dans le salon, y amenaient la lumi&#232;re d'une lampe. Chacun son coin que l'autre voulait finir par d&#233;truire. Quand les galeries s'effondraient, il &#233;tait temps de sortir. Sortir dehors pour prendre l'air, sortir pour &#233;chapper &#224; la bagarre. Dehors, tout commen&#231;ait au sec et tous finissaient tremp&#233;s : les flaques, les ruisseaux &#233;ph&#233;m&#232;res pr&#232;s de l'abribus ou avant le pont, le ruisseau du petit bois, &#234;tre cap de rester sous l'averse.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La radio, branch&#233;e dans la cuisine, gr&#233;sillements quand sa m&#232;re passe au pr&#232;s, jingle r&#233;p&#233;t&#233; de la station &#8211; tous les matins la m&#234;me station &#8211; lors des bulletins d'information qui se suivent du r&#233;veil au d&#233;part. Il n'y a pas de bruits de clocher (cliquetis de balancement et son de cloche), pas d'&#233;glise dans le quartier. Bruit sourd et sec de la table de cuisine dont le plateau cogne la cloison au rythme de la d&#233;coupe de la boule de pain complet. La lame du couteau &#224; pain cogne le plateau en fin de d&#233;coupe, bruit sec d'&#233;clat, cette m&#234;me lame pour la d&#233;coupe en deux de l'orange, bruit sec d'&#233;clat. Puis le robot qui vrombit et tout vrombit tandis que les moiti&#233;s d'orange d&#233;gorgent. Silence. Le grincement de la porte de la chambre qui s'ouvre. Voix aimante de sa m&#232;re qui finit de les r&#233;veiller, lui et ses fr&#232;res, en ouvrant la porte de la chambre qu'ils partagent. Les grincements des trois lits en r&#233;ponse, parfois des geignements associ&#233;s. Le froissement des draps, des oreillers, des couettes. Le couinement des lits sur les bords desquels on se met assis avant de se lever ou de retomber dans un bruit &#233;touff&#233; de matelas. L'armoire qu'on ouvre et la porte qui claque, non retenue par ses gonds. Les pyjamas qui se fr&#244;lent et fr&#233;missent. Le sifflement m&#233;tallique du robinet qu'on tourne. L'eau qui coule et file dans les tuyaux en gargouillant g&#233;n&#233;reusement, m&#234;me en baissant le d&#233;bit pour penser aux voisins. L'urine qui, selon les matins, sonne grave dans le fond ou bien aig&#252;e sur les c&#244;t&#233;s. Silence. Voix douce de sa m&#232;re qui les invite &#224; venir d&#233;jeuner. Froissement des habits qu'on enfile. Grincement des chaises et bruit sourd des pieds de chaise contre pieds de table. Le carton de lait qu'on presse pr&#232;s des narines pour v&#233;rifier l'absence de mauvaise odeur qui dirait que le lait a tourn&#233;. Le sachet plastique de c&#233;r&#233;ales qu'on sort du paquet cartonn&#233;. Les c&#233;r&#233;ales qui tombent dans le bol et le lait par-dessus qui vient les faire cr&#233;piter. Les bouches ouvertes pendant la mastication et les chocs r&#233;p&#233;t&#233;es des cuill&#232;res contre les bols. On d&#233;barrasse et les bruits qui vont avec. Le brossage des dents et le lavage r&#233;p&#233;t&#233; de la bouche avec ses crachats en jets sur les c&#244;t&#233;s, bruits aigus. Le froissement des v&#234;tements quand il croise, laisse place &#224; ses fr&#232;res (dans la chambre, le couloir, la salle de bains, les toilettes, la cuisine, le salon). Silence. Voix ferme de sa m&#232;re qui leur dit d'y aller. Les cris de go&#233;lands, de mouettes, certains matins.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a le cou de sa m&#232;re, celui dans lequel il plonge au moment d'aller au lit, le parfum frais qui le calme, qui ralentit son c&#339;ur, qui ralentit sa respiration, qui ralentit ses pens&#233;es, le parfum pr&#233;ambule des r&#234;ves, parfum qui le dissout comme un sucre &#224; l'eau. Il y a le lit de sa m&#232;re, celui qu'il rejoint parfois, la nuit tomb&#233;e, parfums d'huiles essentielles et de sa peau. Il y a la peau de ses fr&#232;res, l'odeur de la bagarre d'un lit &#224; l'autre, la sueur de leurs corps lorsqu'ils s'activent &#224; l'int&#233;rieur tout juste v&#234;tus d'un slip, les odeurs plus vives encore lors du bain : vapeurs et condensation de peau. Il y a son haleine puisqu'il y a leurs haleines, celles du matin et des premiers mots &#233;chang&#233;s, des premi&#232;res blagues, des premiers &#233;clats de rire. Il y a l'odeur de la chambre, au matin, pas remarquable tout de suite mais seulement quand on y revient, quand on y revient apr&#232;s &#234;tre all&#233;s aux toilettes, apr&#232;s avoir bross&#233; ses dents, apr&#232;s avoir d&#233;jeun&#233; : une odeur forte, chaude, naus&#233;euse qui pousse les fen&#234;tres &#224; s'ouvrir grand. Il y a la triple odeur des pieds, des chaussettes et des chaussures. Les pieds marchent, se posent ici et l&#224;, courent et va te laver les pieds !... dit sa m&#232;re ou un des fr&#232;res. Les chaussettes qui trainent sont rep&#233;r&#233;es et aussit&#244;t enferm&#233;es dans le panier apr&#232;s des c'est &#224; qui ?... c'est &#224; toi ?... c'est pas moi... qui a laiss&#233; &#231;a l&#224; ?... viens les ramasser !... je suis pas ta bonniche !... y a un panier !... Les paires de chaussures, par terre dans le couloir, proche la porte d'entr&#233;e, toutes chaudes apr&#232;s une journ&#233;e aux pieds, balancent leurs odeurs qui gagnent quelques fois la cuisine ou le salon, c'est les tiennes ?... mets les sur le balcon !... mets les &#224; l'entr&#233;e (devant la porte d'entr&#233;e) !... Il y a le tabac, l'odeur du paquet que l'on ouvre, l'odeur de la cigarette tenue au bout des doigts, l'odeur de la fum&#233;e de cigarette br&#251;l&#233;e, l'odeur des doigts, l'odeur des habits. Il y a aussi l'odeur acide du lait caill&#233;, ouvert la veille &#8211; voire davantage, &#231;a d&#233;pend de la saison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce lait caill&#233; qu'il recrache vite, avec la naus&#233;e br&#232;ve qui l'accompagne ; &#231;a c'est quand il est le premier &#224; prendre la brique et que, soit il a oubli&#233; de sentir &#8211;- chose rare &#8211; soit il est enrhum&#233;, alors il se rince la bouche au robinet d&#233;go&#251;t&#233; de s'&#234;tre fait avoir, ses fr&#232;res l'entendent, comprennent et rigolent et lui finit par rigoler. Il y a le pain complet au go&#251;t de vieux, le miel au go&#251;t de r&#233;compense, la pur&#233;e d'amandes au go&#251;t de p&#226;te sabl&#233;e, le pollen au go&#251;t d'&#226;pret&#233;, tout &#231;a le matin, au petit d&#233;jeuner. Il y a les go&#251;ts de l'&#233;cole, les d&#233;test&#233;s salsifis, choux de Bruxelles et autre langue de b&#339;uf. Il y a la bi&#232;re qu'un ami de sa m&#232;re propose de faire go&#251;ter, la confiance de l'enfant et le d&#233;go&#251;t de l'amertume, de cette souillure et au final de ce type qui boit &#231;a, le passage par le robinet pour rincer plusieurs fois et constater que le go&#251;t reste, la m&#233;fiance envers ce genre de type. Il y a aussi le go&#251;t de la peur, celui de la salive produite dans ces moments de panique : course poursuite avec des gars d'autres quartiers, avec des gars plus grands, menace d'&#234;tre tu&#233;, peur de mourir, avoir le pressentiment qu'on pourrait y passer, si je le trouve, je le tue ! disent certains pour une connerie et les enfant y croient, le vivent dans tout le corps et par toute la puissance de pens&#233;e imaginable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a les caresses de sa m&#232;re, de sa main, du dos de sa main, du dos de ses doigts, de ses doigts de f&#233;es, aussi le rythme du balayage de ses doigts sur son visage et surtout le front, les tempes et les joues. Il s'endort par ce contact l&#233;ger, r&#233;p&#233;t&#233;, rythm&#233;, celui des plumes de la f&#233;e. Pas d'histoires. Il y a les bagarres avec les coups, les claques, les corps &#224; corps, rarement les pincements, les morsures parce que sinon t'es une p&#233;dale !... Il y a les pneus, ceux de l'&#233;cole, leur contact r&#234;che, celui du caoutchouc -&#8211; et l'odeur -&#8211; aussi la surprise du petit caillou trouv&#233; dans une rainure du pneu us&#233; qu'on caresse puis qu'on souhaite retir&#233; en pensant que &#231;a roulera mieux sans. Il y a les p&#233;tards, parfaitement lisses et rouges &#224; la m&#232;che poudr&#233;e qui laisse une teinte grise sur les doigts qu'on frotte pour s'en d&#233;barrasser, aussi l'allumette qu'on craque, qu'on essaye de craquer &#8211; et l'odeur. Il y a le bois, la branche avec son &#233;corce, ses mousses et ses lichens, aussi la pierre glissante gagn&#233;e par les algues vertes au ruisseau, la fa&#231;ade du b&#226;timent F trou&#233;e d'irr&#233;gularit&#233;s des coul&#233;es de b&#233;ton, le goudron et ses petits cailloux mazout&#233;s qui collent, les graviers de l'all&#233;e qu'on se jette &#224; la gueule et aux vitres. Il y a la peau mal ras&#233;e &#8211;- c'est le weekend &#8211;- de son p&#232;re qu'il embrasse en bas parce que vous descendrez en bas quand il arrivera, je ne veux pas qu'il monte !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#11' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sa m&#232;re disait simplement : &#8212; On va &#224; la CAF. Ces trois lettres suffisaient pour les abattre tous les trois, lui tout comme ses fr&#232;res (ils savaient que c'&#233;tait en rapport avec les allocations que leur m&#232;re percevait, c'&#233;tait de l'argent qui r&#233;pondait au j'ai pas d'argent !... arr&#234;tez avec &#231;a, vous allez me rendre folle !... je ne peux pas !... on s'en va tout de suite si vous continuez !... tout &#231;a dit avec la peur, la rage et la col&#232;re de sa m&#232;re exprim&#233;es dans les traits de son visage, dans la salive au bord des l&#232;vres, dans les larmes aux yeux, dans ses poings serr&#233;s, dans le mart&#232;lement du sol qu'elle frappait d'un pied ; lui et ses fr&#232;res stoppaient net leurs demandes en se regardant d&#233;pit&#233;s, sachant qu'il n'y avait rien d'autre &#224; dire, qu'il fallait se taire, qu'il fallait hurler &#224; l'int&#233;rieur de soi et ne rien montrer, hurler contre cette injustice de ne rien pouvoir avoir, de ne rien pouvoir acheter ; ils se d&#233;brouilleraient, voil&#224; ce qu'ils se disaient). C'est l'attente qu'ils savaient qui les plombait : attendre le TUB &#224; l'abribus, le trajet jusqu'&#224; la gare de Saint-Brieuc avec les nombreux arr&#234;ts, marcher de la gare au b&#226;timent de la CAF &#8211; &#233;norme b&#226;timent &#8211; , attendre aux passages clout&#233;s, prendre un ticket et s'asseoir (c'est l&#224; que lui et ses fr&#232;res, ne pouvant rester assis malgr&#233; les rappels de leur m&#232;re, commen&#231;aient &#224; explorer la salle d'attente &#8211; &#233;norme salle d'attente &#8211;, en essayant diff&#233;rents si&#232;ges, en allant pr&#232;s des bureaux, pr&#232;s de l'accueil, pr&#232;s des toilettes, en toisant d'autres enfants qui pour certains &#233;taient contraints de rester assis, en d&#233;marrant des jeux tu me touches je te touche qui finissaient souvent par les pleurs de l'un d'eux apr&#232;s une touche bien appuy&#233;e), attendre leur m&#232;re qui est entr&#233;e dans un bureau &#8211; pas de coin jeux pour enfants &#224; la CAF &#8211; , puis repartir &#224; la maison ou ailleurs avec les attentes multiples qui s'encha&#238;naient &#8211; la faim au ventre et l'attente plus longue encore &#8211; alors qu'en bas du b&#226;timent F, une fois qu'ils sont en bas, ils font ce qu'il y a &#224; faire, l'attente est choisie et non subie, elle ponctue la journ&#233;e entre des moments de d&#233;ambulation, de jeux, de prises de risque. Il n'a pas de souvenir d'ennui &#224; six ans.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sa m&#232;re disait simplement : &#8211; on va voir mamie. Il se souvient que lui et ses fr&#232;res demandaient tout de suite s'ils auraient droit &#224; une pi&#232;ce de dix francs et elle r&#233;pondait que peut-&#234;tre, comme &#231;a, pour acheter la paix. Il y avait peu de promesses et beaucoup de peut-&#234;tre, ils savaient donc bien &#224; quoi s'en tenir (peut-&#234;tre qu'on va gagner au loto... votre mamie joue et je joue pour &#231;a... alors oui si on gagne on pourra... je mets toujours le 30, le 15 et le 17, vous savez pourquoi... peut-&#234;tre que je vais rencontrer un homme riche, mais faudra qu'il vous plaise... peut-&#234;tre que la petite souris va passer &#8211;- elle passait parfois et laissait une barre d'Ovomaltine&#8230;) et allaient chez la mamie avec un sentiment m&#234;l&#233; d'espoir et d'abattement, avec toujours en t&#234;te la possibilit&#233; de rentrer dans sa chambre sombre &#224; l'odeur forte &#8211; volets et porte-fen&#234;tre toujours ferm&#233;s, sa mamie vivait au rez-de-chauss&#233;e du b&#226;timent -&#8211; et de gratter le sol &#224; l'aveugle, du bout des doigts, &#224; la recherche de pi&#232;ces sous le lit ou l'armoire. Il est incapable de se rappeler la premi&#232;re fois qu'ils sont tomb&#233;s sur des pi&#232;ces &#224; cet endroit, ce qui est s&#251;r c'est qu'ils exploraient tout et tout le temps. Parce que si c'est juste pour la voir... c'est votre mamie !... mais on fait rien avec elle... En tous cas, pour aller la voir aux HLM du bourg, il y avait le TUB ou la marche &#224; pied, &#231;a d&#233;pendait du temps. Le long du trajet, une seule chose occupait les pens&#233;es et conversations des fr&#232;res : qu'est ce qu'on ach&#232;te, qu'est ce que t'ach&#232;tes si t'as dix francs ? De l&#224; ils partaient loin, voire tr&#232;s loin, puis revenaient vite aux trois priorit&#233;s : bonbons, p&#233;tards, albums d'autocollants. Quand ils prenaient le TUB, au bas du b&#226;timent F, ils passaient sous le pont du chemin de fer, devant l'&#233;glise, puis apr&#232;s une boucle au centre des HLM du bourg s'y arr&#234;taient. L&#224;, ils prenaient le chemin du b&#226;timent de leur mamie &#8211;- il ne se souvient plus de la lettre -&#8211; et devaient traverser un passage couvert au coin de deux b&#226;timents. Il y avait de la r&#233;sonance dans les pas, dans les voix, des vitrines d'anciens commerces de chaque c&#244;t&#233; &#8211;- pas un d'ouvert &#8211;-, des planches de bois &#224; la place de certaines vitrines, des traces brunes d'eau sur les planches d'agglom&#233;r&#233; comme sur un vieux matelas, une odeur d'abandon et de pisse sous-&#233;clair&#233;e, ils passaient vite ce moment court et intense. Il a d'ailleurs appris que ce passage couvert avait saut&#233; lors de l'une des r&#233;novations des HLM du bourg ainsi que le b&#226;timent de sa mamie -&#8211; on ne quitte jamais totalement un lieu, il se rappelle &#224; nous de toutes les mani&#232;res possibles. Apr&#232;s le passage, ils poursuivaient sur un chemin artificiellement serpent&#233; qui menait au b&#226;timent. Avant de frapper &#224; la porte, sa m&#232;re rappelait des choses dans le couloir : &#8211;- je vais discuter avec mamie, voir si elle peut me faire un ch&#232;que, vous restez calmes, sages et apr&#232;s vous lui demanderez pour les dix francs. Pour lui et ses fr&#232;res, le mot ch&#232;que n'avait aucune signification concr&#232;te, un bout de papier dont on ne peut rien faire enfant, c'est tout, &#233;tait-ce de l'argent ? La mamie souriait de les voir &#224; l'entr&#233;e, mais il se rappelle qu'en dehors de &#231;a elle refusait d'&#234;tre embrass&#233;e de peur de transmettre quelque chose et disait qu'elle &#233;tait sale. Elle portait toujours un tablier comme si elle faisait le m&#233;nage et la cuisine nuit et jour, une canne qui lui permettait de relever la t&#234;te en la chargeant de sa main droite pour lutter contre son &#233;norme voussure du dos &#8211;- il n'a jamais compris pourquoi elle &#233;tait tant vo&#251;t&#233;e et sa m&#232;re n'avait pas d'explications, ne connaissait pas l'histoire de l'acquisition de cette voussure et pr&#233;cisait juste qu'elle n'avait pas toujours &#233;t&#233; comme &#231;a &#8211;-, elle marchait avec pr&#233;caution par petits pas, elle allait &#224; la salle en nous disant de venir, c'&#233;tait la seule pi&#232;ce ouverte &#224; la lumi&#232;re du jour, elle y faisait la cuisine &#224; cot&#233; de la t&#233;l&#233; allum&#233;e avec une vielle poup&#233;e dessus et la table recouverte de quelques magazines parmi lesquels ceux d'astrologie. C'&#233;tait le principal sujet de discussion entre sa m&#232;re et sa mamie en dehors de tout ce qu'il fallait dire, pr&#233;senter, expliquer, justifier pour finir par demander si elle n'avait pas un petit ch&#232;que &#224; nous donner.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#13' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le premier chantier dont il se souvient est celui de la salle des f&#234;tes juste &#224; c&#244;t&#233; des b&#226;timents des HLM des Villes Moisan, &#224; deux pas du b&#226;timent F. C'&#233;tait une construction &#224; partir de rien, il n'y avait que des places de parking &#224; cet endroit. Du coup, il a vu toutes les &#233;tapes, enfin toutes celles qu'il a pu voir, les plus visibles en fait. Le marquage au sol &#224; la bombe avec les peintures fluo jaune, orange, vert et d'autres, les symboles g&#233;om&#233;triques et les chiffres qui n'avaient pour lui aucune signification bien que souvent il en cherchait une avec ses fr&#232;res. Une bombe oubli&#233;e au bord du trottoir, l'&#233;tiquette en partie arrach&#233;e d&#233;couvrant le m&#233;tal &#233;clatant aux yeux, ce qui l'en reste t&#226;ch&#233; de peinture s&#233;ch&#233;e, le bouton qu'on presse en place, le trou de sortie de la peinture. L&#224;, tu presses le bouton... et puis rien... tu presses une nouvelle fois... toujours rien... agac&#233;, tu l'&#233;loignes brusquement &#224; la distance d'un bras pour la regarder et l&#224; : bruit de bille qui r&#233;sonne &#224; l'int&#233;rieur... tu es surpris... tu la secoues pour entendre &#224; nouveau ce bruit... &#224; nouveau tu appuies sur le bouton, comme &#231;a, pour t'assurer que &#231;a ne marche pas... une vapeur color&#233;e, &#224; l'odeur forte mais relativement agr&#233;able, sort dans un souffle press&#233;... tu touches le trou o&#249; la peinture fra&#238;che brille d'un nouvel &#233;clat... elle colore le bout de l'index et de suite le pouce et le majeur en voulant la disperser par frottement comme on fait avec la poussi&#232;re... ton fr&#232;re la prend la secoue et presse... la bombe tourne, tout le monde la veut... Une fois que le marquage au sol est fait, plusieurs gars mettent en place, sur deux ou trois jours, des barri&#232;res m&#233;talliques sous forme de panneaux ou de grilles, ils ont des v&#234;tements trop grands, des chaussures &#233;normes souill&#233;es, des gilets fluo qui pendent floqu&#233;s d'un logo, petit devant et gros derri&#232;re, des casques bleus, blancs, jaunes plus ou moins de travers, pas attach&#233;s pour certains avec les lani&#232;res qui pendent et bougent &#224; chaque mouvement de t&#234;te, des gants trop grands eux aussi. Ils ont marqu&#233; et ferm&#233; l'espace au sol. N'emp&#234;che, tu vois tout de la fen&#234;tre, tout ce que tu peux voir de l'int&#233;rieur du chantier quand t'as six ans. Grandir avec le chantier pendant des mois, voir les murs monter, voir le chantier vide sans hommes, le chantier sous la pluie, les pieds dans la boue, les machines qui arrivent, restent et puis partent, les fen&#234;tres pos&#233;es, les portes ferm&#233;es, l'habillage des murs et le raccordement progressif du chantier &#224; tout ce qui l'entoure pour finir par se fondre dans le noir du goudron au sol et dans le gris des b&#226;timents en l'air.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D'elle, lui et ses fr&#232;res n'avaient qu'une repr&#233;sentation. Repr&#233;sentation produite &#224; partir de tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils croyaient, tout ce qu'ils imaginaient (en r&#233;alit&#233;, pas une seule repr&#233;sentation mais au moins une par fr&#232;re, plusieurs par fr&#232;re). C'est le bruit des poubelles qu'on ouvre &#8211; le couvercle en plastique glissant en arc de cercle sur le haut &#8211; qui leur signalait son arriv&#233;e en bas du b&#226;timent F et les jetait &#224; la fen&#234;tre dans un silence inhabituel fait de retenues de souffles et de gestes. C'&#233;tait toujours la nuit. Impossible de la voir, sauf quand elle partait par l'all&#233;e, de dos, sous la lumi&#232;re des lampadaires, avec son bloc uni d'habits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le corps sur terre, les pieds dans le sol avec un sourire d'amour complice de ses jours. Elle incarne cette in&#233;puisable confiance qu'elle porte, qu'elle n'h&#233;site pas &#224; dire, &#224; dire fort, &#224; crier s'il le faut. Si l&#233;g&#232;re lorsqu'elle se regroupe au bord du lit et qu'elle joint ses mains, seule, avec des sanglots de mots pour seigneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s grand, tr&#232;s long quand de ses yeux de six ans il le regarde parler d'en bas et que sa voix suffit et que peu importe ce qu'il dit : les sons et le rythme d'abord, les siens, c'est tout. Plus que sa voix et lui qui la re&#231;oit. &#199;a pourrait durer des heures, des jours, ici ou l&#224;, peu importe l'endroit puisqu'il connait ce lieu, cette g&#233;ographie qui les relie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un caddie roul&#233; derri&#232;re elle qui se tra&#238;ne en voile, long manteau, bouts de bas accroch&#233;s aux bas des jambes et chaussures noires. Le bras gauche qui balance comme un tremblement p&#233;riodique et ample, la main ouverte &#224; la chute qui vient. Les gens, les voit-elle ?... que lui reste-t-il de sensations ?... entend-elle les murmures &#224; ses c&#244;t&#233;s ?... sent-elle les parfums et la main qui, involontairement, touche la sienne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage en pause, involontairement, le regard emport&#233; ailleurs pour quelques instants. Pause, elle &#233;vacue son corps, son visage reste, &#224; peine triste &#224; peine inquiet, tout juste ce qu'il faut pour le sentir et devoir le dire. Pause dans les ombres du monde, dans celles des lieux et des temps qu'elle a habit&#233;s et qu'elle hante.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Non mais oh !... oh !... oh !... h&#233; mec !... h&#233; !... putain !... eh merde !... allez warnings !... j'esp&#232;re que la bagnole n'a rien.... ah non ! j'esp&#232;re qu'elle a rien... non mais c'est pas possible !... le mec, il pile dans une zone &#224; trente... j'ai jamais vu &#231;a !... et moi qui suis d&#233;j&#224; en retard... laisse tomber... fait chier !... c'est pas vrai !... quoi ?... attends mais il me fait signe ?... Ha ! le type me fait signe de l'int&#233;rieur... il fait des ronds avec sa main et pointe le doigt vers la droite... &#224; droite, c'est le parking des HLM des Villes Moisan... je te pr&#233;viens gars, t'as pas int&#233;r&#234;t &#224; t'barrer, esp&#232;ce d'enfoir&#233; !... moi, je l'aurais bien vu maintenant l'type... j'me fous du TUB qui arrive derri&#232;re... j'te jure qu'il a int&#233;r&#234;t &#224; se garer... Putain, mais j'ai le portable !... j'y pensais m&#234;me pas... j'vais prendre une photo de la plaque... par contre, y'a pas int&#233;r&#234;t &#224; avoir des flics qui passent... c'est double peine sinon... non mais c'est la gal&#232;re !... impossible de prendre une photo en roulant d'une voiture qui roule... non mais j'suis con !... y'a la vid&#233;o... je vois la plaque &#224; l'oeil nu, la vid&#233;o doit voir... bah en fait c'est petit... vas-y c'est trop petit !... eh merde, on verra bien !... Mais qu'est ce qui lui a pris de piler ?... il devait &#234;tre au portable... ou alors il fumait une clope... j'ai pas vu d'animaux traverser... il regardait ses pieds ou quoi ?... mais tu freines pas dans une zone &#224; trente... c'est pas possible... j'ai accident dans une putain de zone &#224; trente !... tu dis &#231;a comment &#224; tes potes, toi ?... faut que j'comprenne... faut qu'il m'explique... &#231;a y est il se gare... bah j'vais me garer juste &#224; c&#244;t&#233;... j'vais lui demander... il est grand le type... bonjour, je peux savoir ce qui vous a pris de freiner d'un coup ?... bonjour, je suis d&#233;sol&#233;, je ne le sais pas moi-m&#234;me... mais &#231;a va vous ?... oui... je dis &#231;a parce que vous avez l'air ailleurs... ah bon ? eh bien je ne sais pas, enfin, je veux dire je ne sais pas ce qu'il s'est pass&#233;, d&#233;sol&#233; &#224; nouveau... vous avez un constat amiable ?... euh... attendez, bougez pas, je vais prendre celui que j'ai... (mais c'est quoi c'type ?... il est pas fichu de me dire c'qui lui a pris ?... Il est choqu&#233; ou quoi ? visage sympathique, mais ailleurs, compl&#232;tement ailleurs... d&#233;fonc&#233; sous m&#233;docs ou bien il a pris des stups ?... putain &#231;a va &#234;tre bon de remplir c'paplard !)&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#16' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8230; je dois aller pointer chez les bleus, va falloir faire vite, ils vont m'coller un bracelet &#233;lectronique ou m'foutre en d&#233;tention vu mes histoires... d&#233;sol&#233;, d&#233;sol&#233; monsieur, j'imagine vos difficult&#233;s, je comprends... je devais y &#234;tre pour huit heures trente, et il est d&#233;j&#224; huit heures trente... attendez, attendez je vais vous passer mon num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone et donnez moi le votre, on remplira le constat plus tard... je vous laisse quoi en gage ?... rien, j'ai votre num&#233;ro d'immatriculation... je pense &#224; &#231;a, je leur demande de vous appeler s'ils me font chier ?... oui, oui vous pouvez... je dirai que c'est ma copine qui conduisait et qu'elle m'a d&#233;pos&#233;, j'ai plus le permis, ils me l'ont retir&#233;... ah, ah d'accord... j'ai pas envie d'y retourner putain, la petite a un an et le grand a quatre ans, et l&#224;-bas t'es pas bien, tu rumines, tu te marches dessus, tu revois des gars et t'es pr&#234;t &#224; replonger, t'attends en cellule, t'attends le passage des matons, t'attends le coup de t&#233;l&#233;phone, t'attends le repas, t'attends le parloir, t'attends de passer devant le juge, t'attends dans le camion qui t'am&#232;nes, t'attends l'audience, t'attends, tu ne fais qu'attendre, &#224; l'int&#233;rieur &#231;a pue, tu te laves et &#231;a continue de puer, c'est pas toi, c'est pas tes habits, c'est toute la prison qui pue, les chiottes, les murs, les lits avec leurs matelas, les draps, le sol, le plafond, les coins, les recoins, la table o&#249; tu bouffes, les couverts, m&#234;me l'odeur de la bouffe &#231;a pue, et je parle m&#234;me pas des rats qui peuvent crever sous le matelas ou les punaises qui te bouffent au sang et tu te grattes, t'en finis pas de te gratter, c'est pas la gale dit le toubib et il te prescrit des cr&#232;mes et des cachetons pas efficaces et le soir tu vas dormir dans le m&#234;me lit avec les m&#234;mes punaises, ils disent que le traitement des cellules aura lieu dans une semaine, tu te passes la cr&#232;me et t'avales les cachetons et tu te grattes encore, les deux mecs de la piaule se grattent, chacun essaye de savoir si c'est pas l'autre qu'a amen&#233; &#231;a, si c'est pas l'autre qu'a commenc&#233; &#224; se gratter, si c'est vraiment des punaises ou bien si c'est pas une intoxication, par l'eau, par la bouffe, par l'air, t'as beau voir les punaises, c'est peut-&#234;tre autre chose, t'as des histoires qui circulent en prison, t'as peur, tu te demandes si on veut ta mort, certains deviennent fous, tu les vois, ils te disent que la nuit ils entendent des voix, que le jour &#231;a va un peu mieux, ils s'isolent et longent les murs, ils voient le toubib r&#233;guli&#232;rement et rien ne change et ils restent l&#224; dans ta piaule, le mec n'a rien &#224; faire l&#224;, il devrait &#234;tre &#224; l'HP pour soins, t'en as d'autres on les retrouve pendus et tu sais pas r&#233;ellement ce qui s'est pass&#233;, et des histoires circulent, y'a de quoi devenir fou et j'ai pas envie de devenir fou, j'ai rien contre eux, mais j'veux pas finir &#224; l'HP, j'veux pas...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#17' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'occasion d'une fl&#226;nerie, de celle qui te prends au moment d'un instant privil&#233;gi&#233; de r&#233;pit, il a travers&#233; &#224; nouveau trois souvenirs de l'enfance, trois souvenirs de sa sixi&#232;me ann&#233;e, tous orient&#233;s vers les copains de cet &#226;ge. Un apr&#232;s-midi, c'est un samedi ou bien peut-&#234;tre un mercredi ou encore un jour de vacances quelconque &#8211; il ne peut le pr&#233;ciser &#8211; , il quitte seul le b&#226;timent F et souhaite aller voir son camarade de classe Jean-Christophe. Il habite une maison proche de l'&#233;cole, derri&#232;re les HLM des Villes Moisan &#8211; il est incapable de se rappeler comment il a pu trouver la maison, comment il a pu s'orienter (mais il est vrai qu'avec ses fr&#232;res ils exploraient tout ce qu'ils pouvaient explorer de territoire &#224; cet &#226;ge). Il voit la bo&#238;te aux lettres, pousse le portillon, monte les marches qui m&#232;ne &#224; la porte d'entr&#233;e. L&#224;, il appuie sur la sonnette qui r&#233;sonne bien derri&#232;re la porte. C'est une dame qui ouvre et demande qui il est et ce qu'il veut. Il se pr&#233;sente et dit qu'il souhaite jouer avec Jean-Christophe, il demande s'il peut sortir dehors. Le visage de la dame change d'expression, elle r&#233;pond qu'il n'en n'est pas question, qu'il n'ira pas dehors, qu'il vaut mieux qu'il rentre chez lui &#224; son &#226;ge quand m&#234;me, qu'il ne faut plus jamais revenir ici. Et l&#224;, il entend la voix de Jean-Christophe, derri&#232;re sa m&#232;re, sans le voir, et elle qui lui dit de rester o&#249; il est. La porte se ferme et &#224; la d&#233;ception se m&#234;le un sentiment de honte, honte de ce qu'il est &#8211; de ce qu'ils sont, lui, ses fr&#232;res et sa m&#232;re &#8211; , de son souhait, de son envie. Il se sent moins que rien, repart d&#233;&#231;u de ne pas voir son camarade, d&#233;&#231;u de ce qui vient d'&#234;tre dit : rentrer chez lui, ne plus venir. Lui venait pour la premi&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a ce souvenir de l'anniversaire de Sylvain qu'il ne voyait pas en dehors de l'&#233;cole. C'est un samedi apr&#232;s-midi, il sort de la chambre de sa m&#232;re avec une pi&#232;ce de dix francs dans la chaussette &#8211; elle n'a rien vu et il est soulag&#233; car sinon &#231;a peut mal se passer, et c'est impossible d'aller &#224; un anniversaire sans cadeau, mais comment tu fais un cadeau quand pour toi-m&#234;me les cadeaux c'est compliqu&#233; ? c'est l&#224; le vol, sinon tu vas pas &#224; l'anniversaire, la honte d'arriver sans rien, l'impossibilit&#233; d'arriver sans rien, alors tu voles, c'est tout... tu ne peux m&#234;me pas prendre dans tes affaires pour offrir parce qu'il n'y a rien &#224; prendre... il ne tire aucun orgueil du vol, il est juste soulag&#233; de pouvoir apporter un cadeau comme tout le monde. Quand m&#234;me, elle le voit qui sort et lui demande de montrer ses mains, ce qu'il fait sans crainte. Elle part v&#233;rifier son sac qu'elle prend ensuite avec elle. Il &#233;vite de prendre une pi&#232;ce de dix francs quand elle est seule dans le porte-monnaie &#8211; trop visible aux yeux de sa m&#232;re qui, par bluff ou r&#233;el d&#233;compte, peut dire qu'il manque une pi&#232;ce de dix francs et regarder lui ou ses fr&#232;res dans les yeux et deviner le larcin &#224; l'air qu'ils prennent. C'est &#224; pied qu'il rejoint la gendarmerie, &#224; droite apr&#232;s le pont du chemin de fer. Habituellement il ne va pas aussi loin seul. &#192; mesure qu'il marche, la pi&#232;ce descend le long de la chaussette pour se nicher sous la plante du pied et &#224; chaque pas il la sent comme un cailloux dans la chaussure. Il secoue son pied et frappe la tranche de la chaussure contre le sol pour d&#233;caler la pi&#232;ce, un instant, en dehors des appuis. Il recommence &#224; plusieurs reprises le long du trajet. Dans ces moments qui font suite au vol, il est habit&#233; par la peur d'&#234;tre suivi ou d'&#234;tre vu, que ce soit par sa m&#232;re ou toute autre personne qui l'interrogera sur son comportement. Du coup, il lui faut trouver un endroit tranquille, cach&#233;, souvent un coin, pour retirer la pi&#232;ce et la mettre dans sa poche. Cette fois-ci il ne trouve pas de planque, soit qu'une voiture passe, soit qu'un TUB passe, soit qu'il croise quelqu'un. Il garde la pi&#232;ce dans sa chaussette toute l'apr&#232;s-midi de jeu avec Sylvain et les autres, choisit un moment et un coin pour se retirer et mener l'op&#233;ration. Au moment de la remise des cadeaux emball&#233;s il lui donne la pi&#232;ce. La m&#232;re de Sylvain intervient et lui demande de reprendre cette pi&#232;ce tout en l'interrogeant sur la provenance de cet argent. Le lundi, &#224; la r&#233;cr&#233;ation, Sylvain lui dit qu'il n'a plus le droit de lui parler, de jouer avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il n'&#233;tait pas avec ses fr&#232;res, il &#233;tait souvent avec Steunou, dehors plus souvent que chez lui. De son souvenir, c'&#233;tait le seul des copains d'&#233;cole qui pouvait sortir les apr&#232;s-midis et journ&#233;es sans &#233;cole. Dehors, &#224; Ploufragan, aux HLM des Villes Moisan, avec Stenou ou ses fr&#232;res, ils bousculaient le pr&#233;sent, ils le malmenaient, ils le provoquaient, tentaient toujours de l'imaginer autre, d'agir dessus pour qu'il soit autre. L'imagination seule n'&#233;tanche pas la soif d'un enfant de six ans, il lui faut par le corps &#233;prouver l'action. C'est dans ce pr&#233;sent contest&#233; qu'ils vont &#224; Leclerc, un de ces apr&#232;s-midis. En passant devant l'abribus il traverse la route et se retrouve dans le quartier des maisons qui fait face au b&#226;timent F. L&#224;, au bout, commence le chemin qui descend vers le petit bois avec une bouche d'&#233;gout imposante (plaque de fonte sur d&#233; en b&#233;ton qui d&#233;passe leurs t&#234;tes), puis un pont sur le ruisseau, un chemin de terre irr&#233;gulier, non entretenu, et enfin l'arriv&#233;e en bas du parking Leclerc o&#249; il faut encore monter une pente raide avant de le fouler. Son souvenir n'est pas celui de l'amas de t&#244;les blanches avec &#233;crit en gros en gras et en couleur : Leclerc. C'est celui d'une joie intense, seuls qu'ils sont, sans leurs parents, devant les rayons de jouets, de bonbons et de boissons sucr&#233;es. L'envie de tout prendre, ou plut&#244;t, l'envie de prendre tout ce qu'ils n'ont pas, tout ce qu'il manque, tout ce que les autres ont, tout ce qu'ils pensent que les autres ont, tout ce qu'ils voient habituellement sans pouvoir y toucher, tout ce que les publicit&#233;s donnent &#224; imaginer. Alors, ensemble, ils prennent des jouets, des bonbons et des boissons sucr&#233;es, jusqu'&#224; tendre leurs pulls aux bords de la rupture. Ils font plusieurs passages non inqui&#233;t&#233;s mais, trop gourmands, la faim insatiable, ils finissent par &#234;tre arr&#234;t&#233;s au passage de l'accueil. Une caissi&#232;re, dans son souvenir, les interpelle et leur demande de montrer ce qu'ils ont sous le pull. Tout s'encha&#238;ne et les voil&#224; qui attendent dans les bureaux de Leclerc que leurs m&#232;res arrivent. Ils n'ont pas cherch&#233; &#224; fuir en courant &#8211; quand il y repense aujourd'hui, il ne sait pas pourquoi, peut-&#234;tre que les jambes d'enfants de six ans emp&#234;chent l'id&#233;e m&#234;me de fuir dans cette circonstance, peut-&#234;tre qu'il fallait que &#231;a s'arr&#234;te, peut-&#234;tre qu'ils pensaient que la caissi&#232;re les auraient laiss&#233;s partir apr&#232;s avoir r&#233;cup&#233;r&#233; les produits. En tous cas, ils sont surpris par l'existence de ces bureaux dans cet amas de t&#244;le, des bureaux spacieux et confortables dans ce qui semble &#234;tre un pr&#233;fabriqu&#233; provisoire. Il voit encore sa m&#232;re arriver avec ses deux fr&#232;res, &#224; pied, et tous repartant ensemble par le m&#234;me chemin de terre. Il r&#233;cup&#232;re les produits, sortis du Leclerc et planqu&#233;s dans les herbes hautes, les partagent avec ses fr&#232;res. Sa m&#232;re l'a repris devant le monsieur du bureau, parce qu'il fallait. Elle n'est pas d'accord avec le vol mais il n'entend d'elle que son amour. Stenou, lui, a pris une rouste avec interdiction de sortir pendant plusieurs semaines.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#18' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est l'attente qu'ils savaient qui les plombait. Ce sont les attentes qu'ils savaient qui les plombaient. Ce sont les r&#233;p&#233;titives attentes qu'ils savaient qui les plombaient. Ce sont les attentes qu'on anticipe et celles qui s'imposent, non voulues, non souhait&#233;es, qu'ils savaient qui les plombaient. Les attentes plombaient, rendaient le temps lourd, le rendait pesant, &#233;crasant. C'est le poids des attentes r&#233;p&#233;t&#233;es, inlassablement renouvel&#233;es qui &#233;crasaient leur temps. C'est le poids des attentes qu'ils savaient qui les an&#233;antissait. C'est l'emprise de l'attente sur leurs vies qui les plombait. C'est le boulet de l'attente, &#224; leurs chevilles, qu'ils savaient qui les freinait. Ce sont les boulets et leurs cha&#238;nes qu'ils savaient qui les ralentissaient. C'est le temps vol&#233; qu'ils savaient qui les plombait. C'est la n&#233;cessaire attente, l'oblig&#233; temps de l'attente qu'ils savaient qui les plombait. C'est l'attente, c'est l'amputation par s&#233;quences de fragments de l'enfance qu'ils ressentaient qui les plombait. C'est tout ce que les autres allaient faire qu'ils savaient qui les plombaient. C'est tout ce qu'ils voulaient faire qu'ils savaient qui les plombaient. Ce sont les brisures du temps qu'ils savaient qui les plombaient. Ce sont les vagues de n&#233;cessit&#233; qu'ils savaient qui d&#233;ferlaient. C'est tout le rythme de la d&#233;pendance &#224;, qu'ils savaient qui les handicapait. C'est l'attente qu'ils savaient qui les plombait.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#19' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Combien de portes, combien de portes de halls d'entr&#233;e, combien de portes de halls d'entr&#233;e de b&#226;timents d'habitation il a pu ouvrir ? Quand tu pousses la porte du hall, c'est la vie des gens que tu effleures. Le voil&#224; qui pense &#224; un hall d'entr&#233;e, &#224; sa porte, &#224; son seuil et ce sont tous les halls d'entr&#233;e qui se pressent, qui veulent emprunter la voie express du souvenir jusqu'&#224; l'image reconstitu&#233;e. Image flottante en nous, devant nous, au dessus, derri&#232;re, &#224; nos pieds, partout. Image qui paralyse les yeux, les fige et permet seulement le maintien d'une vision floue du pr&#233;sent, une vision de simple vigilance. Cette image est bien souvent le d&#233;but d'une exploration qui ne se terminera que par le surgissement d'une autre image puis d'une autre et encore, celles d'un quartier, celles d'une rue, celles d'un b&#226;timent qui m&#232;nent &#224; un autre hall d'entr&#233;e dont les d&#233;tails reviennent plus ou moins. Ce sont les endroits o&#249; il a v&#233;cu qui reviennent en premier. Pas tous, pas ceux habit&#233;s avant l'&#226;ge de six ans. Il y a les quelques marches que l'on monte pour ouvrir la porte du hall du b&#226;timent de Sainte-Th&#233;r&#232;se, le b&#226;timent du fond, pr&#232;s de la coul&#233;e de garages blancs que prolonge une tra&#238;n&#233;e de fils &#224; linge arrim&#233;s au b&#233;ton de plusieurs T, &#224; l'arri&#232;re des b&#226;timents coll&#233;s en barre. Dans le hall, les bo&#238;tes aux lettres, les portes des deux garages &#224; v&#233;lo, les escaliers qui descendent &#224; la cave et ceux qui montent au quatri&#232;me &#233;tage &#224; droite. Dans le hall, les odeurs du hall du b&#226;timent de Sainte-Th&#233;r&#232;se, celles qui lui sont propres. Il pouvait dire les yeux ferm&#233;s que ce hall &#233;tait bien le sien notamment par l'odeur d'essence du garage &#224; v&#233;lo qui servait d'atelier m&#233;canique pour un ou deux voisins. Plus tard, il y a eu le hall du b&#226;timent de Beauvallon, lui aussi au fond d'une petite barre. Il faut descendre quelques marches pour ouvrir la porte du hall l&#233;g&#232;rement encaiss&#233;e, un ruban de garages en face, un escalier pour la cave et un qui monte au quatri&#232;me &#233;tage &#224; droite. Et puis, il y a les images des halls de b&#226;timents visit&#233;s dans d'autres quartiers de Saint-Brieuc, surtout apr&#232;s les colonies de vacances, celles que proposait la ville. Et l&#224;, les portes de la Croix Saint-Lambert, des Villages ou encore de Balzac s'ouvraient. Mais toujours, lui et ses fr&#232;res y allaient avec la m&#233;fiance, celle que l'on peut avoir envers un quartier que l'on ne conna&#238;t pas, un quartier o&#249; la g&#233;ographie change &#8211; celle des rues, des passages, des habitudes de d&#233;ambulation, des coins pour se poser. C'est avec un ou plusieurs potes de colo habitant ces quartiers qu'ils venaient, avec aussi la crainte initiale que fait na&#238;tre la mauvaise r&#233;putation d'un quartier ou tout simplement celle li&#233; au fait de ne pas &#234;tre du quartier. Ils le savaient tr&#232;s bien pour le vivre eux-m&#234;mes &#224; l'arriv&#233;e de jeunes inconnus aux abords de leurs b&#226;timents. Un autre quartier c'est comme une autre &#233;cole, un autre coll&#232;ge, il faut de nouveau tout arpenter, rencontrer pas mal de gens, y passer du temps pour se familiariser. Ce qui ne veut pas dire qu'on s'y sent bien ou en s&#233;curit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#20' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quelques lumi&#232;res artificielles &#233;clairent l'&#233;cole : lampadaires et &#233;clairages des issues de secours. Rien &#224; voir avec l'illumination d'un monument ou d'un b&#226;timent remarquable. Pourtant, &#224; l'int&#233;rieur on y voit, une lumi&#232;re blanche p&#233;n&#233;trante, de faible intensit&#233;, comme voil&#233;e, att&#233;nu&#233;e, l&#233;g&#232;rement opaque, c'est le premier quartier de lune &#8211; miroir du soleil sur la nuit &#8211; dans un ciel &#233;toil&#233; parsem&#233; de quelques nuages. Que reste-t-il de la classe de CP quand tout le monde est parti et que la nuit est tomb&#233;e, quand cette nuit est tomb&#233;e ? Il y a cette impression de densit&#233; au sol, aux murs et au plafond. Une densit&#233; d'objets mobiliers, d'images, de sculptures papier. Des tables de deux et leurs chaises, proches les unes des autres, peu d'espace pour circuler, une estrade et dessus le bureau de l'institutrice &#8211; le jour, avec les cartables, c'est la chute assur&#233;e. &#192; la jonction du sol et des murs, outre l'estrade, quelques basses &#233;tag&#232;res enferm&#233;es dans de petits meubles aux portes perc&#233;s de rectangles non vitr&#233;s o&#249; l'on peut passer la main. Elles sont charg&#233;es &#224; craquer de livres aux couvertures tr&#232;s color&#233;es &#8211; trop color&#233;es ? Plus haut sur les murs, le long d'une ligne qu'on imagine bien &#224; hauteur d'&#233;paules pour un adulte, des &#233;tag&#232;res r&#233;serv&#233;es &#224; quelques plantes vertes. Une horloge sur un mur fait face au tableau noir o&#249; les feuilles A4, les frises, partout pr&#233;sentes, l'embrassent &#224; ses bords et par endroits le d&#233;bordent. Les traces d'un effacement r&#233;p&#233;t&#233; de la craie en arcs de cercle sur le noir du tableau, les coins sans craie. Accroch&#233;s &#224; ce m&#234;me tableau, un rectangle allong&#233; ainsi qu'un triangle rectangle &#8212; ce dernier &#233;vid&#233; en son coeur de tel sorte qu'on puisse le tenir d'une main &#8211;- tous deux gradu&#233;s, en bois jauni, d&#233;color&#233;s aux endroits o&#249; on les serre. Des cartes de g&#233;ographie, une repr&#233;sentation de squelette humain, des frises de chiffres et de lettres, des dessins et peintures d'&#233;l&#232;ves, un r&#232;glement int&#233;rieur et des fiches de phon&#233;tique. Un pull squatte un porte manteau, un gant est enfil&#233; sur l'un d'eux. Aux fen&#234;tres, autour des poign&#233;es d'ouverture, des traces de doigts, du suintement des doigts. Descendent du plafond des mobiles : cascade de poissons, cavalier sur son cheval ou encore chiffres et lettres. Sur les tables, des traits de crayons, de stylos, de feutres, certains coup&#233;s d'aur&#233;oles &#8211;- comme des bouches ouvertes -&#8211; o&#249; la salive du bout d'un doigt a tent&#233; l'effacement puis s'est r&#233;tract&#233;e voyant le pire advenir. Au sol, on retrouve pi&#233;tin&#233;s les d&#233;chets de table : pelures de gommes et &#233;pluchures de crayons qu'un revers ou une paume de main ont &#233;cart&#233; volontairement si ce n'est la manche ou le coude par inattention voire m&#234;me le souffle d'un enfant, d'un courant d'air. Les pelures de gommes forment de petits paquets, gris-noirs, clairsem&#233;s, &#224; la mani&#232;re de petites graines de nigelles. Les &#233;pluchures de crayons &#8211;- spirales et leurs lignes parall&#232;les de couleurs &#8211;-, la poussi&#232;re de bois qui s'en d&#233;tache &#224; la mani&#232;re de celle des feuilles s&#233;ch&#233;es, tomb&#233;es de la cime, br&#251;l&#233;es par le soleil de juillet. Aussi la poussi&#232;re de mine, tra&#238;n&#233;e de poudre qui accompagne les traits brefs, scand&#233;s, marqu&#233;s au sol par cette derni&#232;re. Au sol encore, les traces noires prises aux semelles des chaussures, au caoutchouc des pieds de tables et des pieds de chaises, sortes d'accents r&#233;pondant aux lettres mobiles du plafond. L&#224;, un feutre sans bouchon sous la chaise, l&#224;-bas, un stylo &#224; la colonne hexagonale de plastique explos&#233;e au tiers moyen, les d&#233;bris proches. De la terre s&#232;che fractur&#233;e en plusieurs morceaux avec poussi&#232;res aux entournures -&#8211; on devine &#224; la forme une partie du motif d'une semelle de chaussure. Au sol toujours, les traces de gras se chevauchant les unes les autres, du gras plein les semelles, des chaussures qui suintent. Sur l'estrade, on retrouve la poussi&#232;re de craie ayant &#233;chapp&#233; &#224; la morsure du tableau noir, ici intact et l&#224; sous forme de p&#226;te &#233;cras&#233;e, elle d&#233;borde sur le sol et trace imparfaitement les all&#233;es et venues de l'institutrice ainsi que celles des quelques &#233;l&#232;ves invit&#233;s au tableau. Demain matin passeront les agents d'entretien.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#21' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du blanc, coll&#233; le brut d'un bois fonc&#233;, irr&#233;gulier, trou&#233;, qui part le long du blanc... un bois beige, avec des n&#339;uds fonc&#233;s, masse rectangle prolong&#233;e en bas par des franges de lames de bois fonc&#233;... un cylindre m&#233;tallique qu'une lumi&#232;re fait briller l&#224; o&#249; les anneaux &#8211; m&#233;talliques eux-aussi &#8211; et le tissu blanc qu'ils trouent et qu'ils portent ne le cachent pas. Des pierres, beiges, en strates successives, s&#233;par&#233;es par des lignes, quasi r&#233;guli&#232;res horizontalement et totalement irr&#233;guli&#232;res verticalement (&#224; bien y regarder, les strates de pierres sont dispos&#233;es de telle sorte que la pierre du dessus commence &#224; moiti&#233; de la pierre du dessous, il y a donc, m&#234;me verticalement, une sorte de r&#233;gularit&#233; de leurs s&#233;parations) faites de gris granuleux d'une p&#226;te durcie... une lumi&#232;re rouge en halo sur quelques pierres, faisceau rasant de la lumi&#232;re d'une ampoule filtr&#233;e &#224; cet angle par un plastique rectangle rouge, lumi&#232;re blanche dans mon &#339;il qui br&#251;le dans un ovale de verre et m'aveugle quelques secondes, ralentissant la frappe de mes doigts... ovale de verre lui-m&#234;me sous verre cercl&#233; d'un m&#233;tal de bronze, bo&#238;te que prolonge un manche &#224; marches de cylindres aux diam&#232;tres d&#233;croissant &#8211; manche t&#233;lescopique ?... un sourcil de bois fonc&#233; au dessus du feu de lumi&#232;re. La pierre et la p&#226;te durcie en fond, devant, un tuyau blanc monte derri&#232;re un tissu bomb&#233; marron, une bague le scelle au mur par deux vis fich&#233;es dans une pierre... il se prolonge en avant par une poign&#233;e anguleuse perc&#233;e en son centre d'un disque bomb&#233; &#8211; t&#234;te de vis ? &#8211; et sur le c&#244;t&#233; par un boulon cuivr&#233; qui le raccorde &#224; un ensemble m&#233;tallique blanc fait de lattes, cylindres et espaces entre eux. Un angle droit &#224; la crois&#233;e d'un pan rouge et l'autre blanc, deux d&#233;parts de bois fonc&#233;s le long du blanc. Sur la coul&#233;e de rouge, pr&#232;s d'une ar&#234;te, une grille en acier bross&#233; rectangulaire, les bords larges et le centre perc&#233; de centaines de losanges millim&#233;triques qui se tiennent les uns les autres dessinant un quadrillage. Deux sections de bois et leurs volumes, l'un sur l'autre, pos&#233;s sur le carr&#233; blanc l&#233;g&#232;rement ros&#233;... ce dernier entour&#233; d'une p&#226;te lisse grise qui le relie aux quelques carr&#233;s proches eux aussi d'aspect mat blanc ros&#233;. Une planche de bois fonc&#233; couverte d'un film plastique ondul&#233; &#224; certains endroits t&#233;moignant d'une relative &#233;paisseur et l&#224; une figurine color&#233;e, tr&#232;s color&#233;e &#8211; trop color&#233;e ? &#8211; de quelques centim&#232;tres. Des lattes de bois plut&#244;t claires et sur l'une d'elle, une pastille verte, arrondie, d&#233;color&#233;e en p&#233;riph&#233;rie comme us&#233;e. Un tissu marron sur lequel repose un cylindre de plastique jaune prolong&#233;e aux deux sections par des bras aux bouts arrondis, jouet d'enfant. Des feuilles vertes et roussies se m&#234;lent aux branches claires du d&#233;but d'ann&#233;e, elles sont agit&#233;es bri&#232;vement par secousses... d&#233;sormais insuffisamment nombreuses, c'est la masse sombre de deux grosses branches que l'on voit &#224; travers et plus loin, un toit de tuiles canal Rouergue, le ciel bleu s'y repose. Des chiffres oranges, lumineux, s&#233;par&#233;s deux par deux par deux points clignotants, il est douze heures trente huit sur la surface rectangle noir... un cercle lumineux rouge, coup&#233; d'un trait sur le haut, loge dans un bombement de plastique noir. Des c&#226;bles noirs et blancs fichent leurs renflements dans un fin volume de plastique blanc rectangle &#224; plusieurs entr&#233;es... un des renflements, de forme triangulaire, ne comble pas l'entr&#233;e o&#249; une tige m&#233;tallique pointe.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il n'a plus les d&#233;tails de l'int&#233;rieur de leur chambre, de l'int&#233;rieur de la cuisine, du sol, des murs, du plafond, du salon, du mobilier. Il reste de l'appartement du b&#226;timent F le souvenir d'un salon, &#224; gauche, de sa baie vitr&#233;e et de son balcon, l'ouverture vers une petite cuisine o&#249; s'entassent, dans un coin, des sacs. C'est tout ce que ses souvenirs lui ram&#232;nent, la morsure de l'oubli a d&#233;tach&#233; par morceaux des pans entiers de l'appartement, pour le reste, c'est la myopie s&#233;v&#232;re d'un p&#226;le souvenir. Il n'a pas de traces sur lesquelles s'appuyer, pas de descriptions, pas d'images &#8211; ni photos, ni vid&#233;os. Alors par o&#249; aborder les d&#233;tails, les couleurs, les mat&#233;riaux ? Il y a l'invention... il y a l'invention, c'est vrai. Mais il ne souhaite pas inventer ici la coh&#233;rence d'un int&#233;rieur, il veut vivre la perte, la perte des d&#233;tails, le flou de la vision et puis vite aller dehors, puisque ses six ans y sont. Il pourrait faire parler sa m&#232;re, oui, il pourrait, &#231;a pourrait &#234;tre une solution. La faire parler, l'enregistrer et reprendre un &#224; un les d&#233;tails. Mais il souhaite passer d'autres moments avec elle, avoir d'autres types d'&#233;changes. Maintenant, quand il va chez sa m&#232;re, au quatri&#232;me &#233;tage &#224; gauche, HLM du bourg de Ploufragan, il revoit le vieux couteau &#224; pain, le vieux robot m&#233;nager, les vieilles cuill&#232;res en bois, le vieux plateau. Des cadeaux de mariage lui a dit sa m&#232;re un de ces jours o&#249; il se demandait depuis quand elle avait tel ou tel objet, us&#233;. Il y a les dents polies, jamais r&#233;aff&#251;t&#233;es de ce couteau au manche en bois taill&#233; pour la prise des quatre doigts. Il y a le plateau, couleur marron fonc&#233;, sorte de mati&#232;re plastique tr&#232;s dure, lui et ses fr&#232;res ne le prenaient jamais, ici peut-&#234;tre la raison de sa conservation. Le robot Moulinex, lourd, avec cordon au renflement triangulaire, v&#233;ritable masse marron clair &#8211; sans doute un moteur volumineux. Il en est de m&#234;me pour l'armoire du couloir, immense bloc beige brinquebalant. Des trous &#224; la place des poign&#233;es, des aimants absents et l'entreb&#226;illement de quelques portes. &#192; l'ouverture de celles-ci, des bruits &#8211; grincements et cliquetis &#8211; qui semblent venir de charni&#232;res en partie d&#233;tach&#233;es. Dedans, sur une &#233;tag&#232;re, des serviettes, elles aussi du mariage, amincies par le nombre de lavages, trou&#233;es, voire d&#233;chir&#233;es &#224; certains endroits, r&#234;ches &#224; la mani&#232;re d'un tissu br&#251;l&#233; par le sel, br&#251;l&#233; par le soleil. Et la n&#233;cessit&#233; d'en prendre trois pour se s&#233;cher tant elles sont vid&#233;es de leur mati&#232;re. L&#224;-bas, un lit de bois beige, soubassement d'un lit autrefois superpos&#233;. On y retrouve grincements et instabilit&#233; lorsqu'on s'y allonge, probl&#232;me des vis, &#233;crous insuffisamment serr&#233;s au couteau et &#224; la main avec la n&#233;cessit&#233; d'y revenir souvent.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#23' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Proposition 23 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une longue bande de mati&#232;re noire marqu&#233;e en son milieu par une ligne discontinue de traits blancs en pointill&#233; symbolisant l'axe de sym&#233;trie (totalement fantaisiste dans les virages)... un rehaussement de chaque c&#244;t&#233; de la bande, maintenu, cal&#233;, retenu, domestiqu&#233; par une ligne de blocs lisses gris... de chaque c&#244;t&#233;, entre les agglos joint&#233;s des murs des maisons et le rehaussement, une courbe d'arbustes taill&#233;s qui avale toute enti&#232;re, au virage au bout, la bande noire. Sur le rehaussement, permis par la renfort de blocs lisses gris, s'&#233;l&#232;ve une structure verticale plane, blanche, comprenant deux courbures : l'une basse, d'avant en arri&#232;re, et l'autre haute, d'arri&#232;re en avant (si bien que le haut et le bas de la structure sont dans le m&#234;me plan tandis que la partie centrale est sur un plan d&#233;cal&#233; de quelques centim&#232;tres en arri&#232;re)... elle est faite, en apparence &#8211; et c'est la partie ab&#238;m&#233;e qui nous le dit &#8211; d'une r&#233;sine parcourue de multiples ondulations... le panneau central sous plexiglas prot&#232;ge un papier organis&#233; en deux parties : en bas les chiffres croissants des horaires de passage du bus, en haut la carte &#224; peine lisible de la ligne... sur la partie haute de la structure, le chiffre cinq inclus dans une bande bleu. La bande noire plonge l&#224;-bas dans un bout de vall&#233;e et remonte vers une construction massive, grise, en b&#233;ton lisse, trou&#233;e par endroits... elle est prolong&#233;e de chaque c&#244;t&#233; par un soul&#232;vement artificiel du relief... sur son sommet aplati, un trac&#233; large o&#249; des pierres rouill&#233;es se m&#234;lent &#224; deux lignes parall&#232;les, m&#233;talliques, continues, reli&#233;es entre elles par des largeurs de bois, des boulons et des pas de vis... des poteaux m&#233;talliques et des fils suivent le trac&#233; et encadrent l'ensemble. Du parking Leclerc, enfonc&#233; dans un coteau, c'est le principal n&#339;ud de Ploufragan qu'y se donne &#224; celui qui regarde vers Saint-Brieuc... une structure m&#233;tallique jaune faite de cylindres enchev&#234;tr&#233;s, pareille au premier &#233;tage d'une grue, domine un disque bomb&#233; d'herbes, serti de blocs blancs de b&#233;ton, autour de laquelle les voitures glissent et se jettent dans les issues de cette machine infernale. Sur les murs, ceux des fa&#231;ades grises des b&#226;timents o&#249; il n'y a pas d'ouvertures, la peinture craquel&#233;e, bull&#233;e sur les premiers centim&#232;tres qui s'&#233;l&#232;vent au dessus de l'herbe et de la terre... sur les deux premiers m&#232;tres, le marron des traces de ballons, l&#224;-haut, les coul&#233;es irr&#233;guli&#232;res, nombreuses, aux tonalit&#233;s vertes et noires qui descendent du toit... &#224; hauteur d'&#233;paules, les sigles, caract&#232;res, signes, dessins, lignes et figures multicolores, les plus aboutis en haut, aussi le sang des poings frapp&#233;s sur les murs.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#24' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'origine, des for&#234;ts de ch&#234;nes, ch&#226;taigniers, h&#234;tres abattus progressivement par n&#233;cessit&#233;. Il faut du bois pour la charpente marine, pour celles des maisons, pour les parquets, ceux des palais, ceux des maisons bourgeoises. Il faut de la terre agricole pour &#233;lever, cultiver. Voil&#224; venu le temps des bocages, des champs et des pr&#233;s entour&#233;s de talus &#224; la v&#233;g&#233;tation dense, &#224; la faune riche et vari&#233;e. C'est le temps d'avant les vergers, c'est le temps des pommiers dans les champs, dans les pr&#233;s. C'est le temps d'avant la m&#233;canisation, du labeur comme vie et seul horizon. Progressivement, les engins motoris&#233;s font leur apparition, les premiers tracteurs, d'abord sans cabine puis avec cabine. D&#233;sormais, les pommiers g&#234;nent le parcours du tracteur avec cabine et emp&#234;chent la culture &#224; leurs pieds, ils sont &#233;limin&#233;s. Vient la n&#233;cessit&#233; de produire davantage, d'agrandir les exploitations dans le cadre de la mise en concurrence. Le grand remembrement est pr&#233;sent&#233; comme in&#233;vitable et de fait, nombreux sont les bocages vou&#233;s &#224; la destruction. La ville de Ploufragan s'industrialise et la population grandit. Il faut de nouveaux logements, les HLM du Bourg ne suffisent plus, on est en 1980. Tout comme ces derniers, la cit&#233; HLM des Villes Moisan est construite sur des champs rachet&#233;s au agriculteurs du coin. Les fa&#231;ades se dressent les unes avec les autres, les unes apr&#232;s les autres. Les gris r&#233;pondent aux gris du ciel, apr&#232;s l'ouvrier ma&#231;on vient le peintre en b&#226;timent. Les premiers habitants, les enfants, les animaux domestiques. Le chien pisse sur la fa&#231;ade sans ouverture et chie &#224; ses pieds. Les premiers ballons frapp&#233;s contre elle, les premiers graphes, les effacements qui s'ensuivent par les agents municipaux, la peinture affect&#233;e par la corrosion li&#233;e aux produits de lavage utilis&#233;s. De nouveau des graphes, de nouveau les effacements et ainsi de suite, le b&#233;ton d&#233;couvert est soumis aux intemp&#233;ries, s'effrite, la poussi&#232;re grise aux pieds. Premi&#232;re r&#233;novation des fa&#231;ades en 1990. La goutti&#232;re fuit le long de plusieurs fa&#231;ades, traces noires-vertes. Deuxi&#232;me r&#233;novation des fa&#231;ades en 2000 avec intervention sur les goutti&#232;res incontinentes. Quelques ardoises poreuses laissent passer l'eau de pluie. R&#233;novation des fa&#231;ades en 2010 avec intervention sur les toits. R&#233;habilitation de la cit&#233; des Villes Moisan en 2015 avec pour objectif la r&#233;duction de la d&#233;pense &#233;nerg&#233;tique, les fa&#231;ades sont coffr&#233;es &#8211; isol&#233;es par l'ext&#233;rieur. C&#233;r&#233;monie organis&#233;e en pr&#233;sence du pr&#233;fet des C&#244;tes d'Armor, du responsable Cotes d'Armor Habitat, de quelques &#233;lus du conseil g&#233;n&#233;ral et de la municipalit&#233;. 2030, destruction de quelques b&#226;timents et relogement des familles suite au grand plan de construction, vot&#233; par la majorit&#233; au gouvernement, dans le cadre de la relance &#233;conomique pr&#233;vue suite &#224; la crise financi&#232;re de 2028. C'est uniquement le priv&#233; qui peut investir : l'&#201;tat, les collectivit&#233;s territoriales, les organismes publics nationaux, n'ont plus les moyens. Les r&#233;ductions d'imp&#244;ts propos&#233;es aux investisseurs n'ont jamais &#233;t&#233; aussi importantes.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#25' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D&#233;terminer ce qui compte pour soi dans le r&#233;el ce qui compte pour soi pass&#233; au crible de l'enfance pass&#233; au crible des rencontres au crible de sa souffrance et de celle des autres. Entendre la souffrance la sienne et tant que possible celle des autres proposer le soin par le dialogue des langages par celui des productions. Le dialogue des vivants et la m&#233;diation par les productions peut-&#234;tre. Dans la souffrance le soin dans le soin la souffrance in&#233;vitables destins li&#233;s je n'ai pas l&#224; de certitude. Le mode d'expression le plus adapt&#233; le plus &#224; m&#234;me de soigner serait encore du langage mais &#233;crit cette fois. Dans cette langue inviter le r&#233;el et sa fiction reconna&#238;tre dans le fruit le noyau et sa chaire. Alors mais oui alors l'interpr&#233;tation inonde le langage peut-&#234;tre le fonde inonde l'&#233;crit peut-&#234;tre l&#224; la source. Mon regard mes sens et puis les traductions les pens&#233;es et puis les traductions le dire la parole et puis les traductions l'&#233;crit ou la peinture ou le sang du poing frapp&#233; sur le mur ou bien encore le corps du suicid&#233;. Interpr&#233;tation interpr&#233;tation interpr&#233;tation. Alors mais le r&#233;cit autobiographique le r&#233;cit tout court a toujours &#224; voir avec soi il vient de soi toujours une vision la plus proche de soi. &#192; peine je cherche la v&#233;rit&#233; que d&#233;j&#224; elle me ment. Les faits ont lieu oui les faits ont lieu oui &#231;a je ne peux pas le nier il serait dangereux de le nier. Mais il n'y pas que les faits et leurs traductions il y a tout le reste qu'on cherche &#224; dire. Alors les souvenirs de l'enfant de six ans que l'on &#233;tait et dont on garde la propri&#233;t&#233;. Revenir dessus avec tout &#231;a en t&#234;te je veux dire les quelques lignes pr&#233;c&#233;dentes revenir avec les premiers mots les suivants les nouveaux des blessures ouvertes et d'autres soign&#233;es un regard impossiblement autre qu'aimant des interrogations sans les points. J'ai discut&#233; avec mes fr&#232;res autour de cette p&#233;riode des six ans et bien que proches tr&#232;s proches ils ne me disent pas les m&#234;mes sensations pour des souvenirs communs. D'autant plus l'envie de dire et de les encourager &#224; dire eux aussi toi aussi vous aussi. Les faits existent les v&#233;rit&#233;s li&#233;es sont multiples. Peut-&#234;tre je pourrais dire ma v&#233;rit&#233; mon v&#233;cu peut-&#234;tre je pourrais dire mon v&#233;cu ma v&#233;rit&#233; peut-&#234;tre je pourrais dire mon v&#233;cu et &#231;a suffirait.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; Dinan que leur p&#232;re habitait &#8211; pour quelques ann&#233;es &#8211; et lors de certaines difficult&#233;s, ils demandaient &#224; leur m&#232;re de le faire venir. Elle r&#233;pondait qu'il habitait loin et qu'il ne pouvait venir ce jour, cet apr&#232;s-midi ou encore cette soir&#233;e. Quand il venait les chercher tous les quinze jours, pour le weekend, lui et ses fr&#232;res vivaient le trajet Saint-Brieuc Dinan avec la musique &#224; fond dans la voiture, c'&#233;tait d'ailleurs devenu une habitude et ils pr&#233;paraient des cassettes avec morceaux de dance enregistr&#233;s &#224; la radio. Et l&#224;, &#224; huit ans, il mesurait ce qu'&#233;tait la distance entre deux villes &#8211; face A de la cassette termin&#233;e, face B termin&#233;e, face A de l'autre cassette entam&#233;e, impossibilit&#233; de venir rapidement. Puisqu'il y avait deux villes, il se repr&#233;sentait ce qu'&#233;tait une ville, ses limites, prise de conscience renforc&#233;e par les multiples panneaux annon&#231;ant des villes inconnues, sur le trajet qui les faisait passer via la RN 12 et la RN 176. Maintenant, il y avait aussi les cartes. Peut-&#234;tre d&#233;j&#224; celles de l'almanach qui tra&#238;nait dans la cuisine ou dans le salon. Ses images, ses horaires de mar&#233;e et puis les cartes de la France, de la r&#233;gion, du d&#233;partement et de trois ou quatre villes importantes de ce dernier. Peut-&#234;tre aussi celles des abribus, le plus proche, le plus emprunt&#233; pour aller &#224; Carrefour, celui de l'&#233;glise Sainte-Th&#233;r&#232;se. S&#251;rement celles des panneaux d'affichage au centre-ville qui repr&#233;sentaient soit un quartier &#8211; voire m&#234;me un ensemble de rues dans un quartier donn&#233; &#8211; soit l'ensemble de la ville. Le griffon jaune en symbole sur ses cartes, sorte d'oiseau g&#233;ant dans son souvenir. C'est probablement lors d'un d&#233;placement au centre-ville de Saint-Brieuc, avec ses fr&#232;res, lors de l'une des sorties in&#233;vitables qu'ils faisaient le dimanche &#8211; parce que le bruit, les voisins, les vous avez assez jou&#233; aux jeux vid&#233;os, les j'en peux plus, les vous allez me rendre folle de sa m&#232;re &#8211; qu'ils ont d&#233;couvert ensemble ces panneaux d'information (ce jour de la semaine ne proposait dehors rien d'autre &#224; faire que d'inventer ce qu'ils allaient faire, alors ils marchaient des r&#233;sidences Sainte-Th&#233;r&#232;se au centre-ville de Saint-Brieuc. Le plus souvent tous les trois &#8211; les copains, m&#234;me ceux du quartier, ne pouvaient sortir en ce jour o&#249; on est en famille ils disaient. On tentait d'imaginer ce que &#231;a pouvait &#234;tre : &#234;tre en famille. Surtout on se demandait comment ils faisaient pour rester ensemble une journ&#233;e enti&#232;re, les potes et leurs parents. Ces derniers ne voulaient pas que leurs enfants tra&#238;nent dehors. Lui l'avait entendu plusieurs fois de la bouche des parents, ce mot tra&#238;ner. Mais tra&#238;ner, c'&#233;tait pas son impression ni celle de ses fr&#232;res. Pour eux, c'&#233;tait faire un tour en ville, aller en ville, aller rue Saint-Guillaume. C'est parce qu'ils allaient, sans adultes, sans but pr&#233;cis, qu'ils pouvaient s'arr&#234;ter devant l'un de ces panneaux, comme ils le faisaient sur un pont, sur un banc, devant une vitrine, sur les d&#233;s g&#233;ants habill&#233;s de pav&#233;s, devant la fontaine ou encore dans le seul lieu ouvert le dimanche qu'&#233;tait le mus&#233;e &#8211; &#224; la pluie tomb&#233;e). C'est donc vers l'&#226;ge de huit ans, en &#233;prouvant le territoire et en se confrontant aux cartes, que la ville semble lui &#234;tre apparue comme entit&#233; propre malgr&#233; la continuit&#233; des routes et des paysages.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 27&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il n'a jamais eu pour but d'arriver au b&#226;timent F, de s'y arr&#234;ter. Seul l'accident, pour quelques instants, l'a contraint &#224; se garer &#224; ses pieds, &#224; quelques pas de l'entr&#233;e, sur le parking. Par contre, il a fait le choix, &#224; plusieurs reprises, de passer devant, de ralentir &#8211; la zone &#224; trente l'y aidant. En voiture, il peut atteindre les HLM du bourg de plusieurs fa&#231;ons et les quitter &#233;galement de fa&#231;ons diff&#233;rentes, en passant ou pas devant les HLM des Villes Moisan. Soit qu'il arrive de Brest, soit qu'il arrive des environs de Lamballe, soit qu'il s'y rende en partant, apr&#232;s avoir vu sa m&#232;re. Mais finalement, quoiqu'il en soit, sur les six possibilit&#233;s que ces routes lui donnent pour rejoindre le quartier de l'Iroise &#8211; nom donn&#233;, il le d&#233;couvrira tardivement, aux HLM du Bourg &#8211; il ne reste toujours qu'une seule route qui passe devant les HLM des Villes Moisan, c'est un fait. Le plus souvent, c'est en venant du pays lamballais, apr&#232;s avoir quitt&#233; la RN 12 pour franchir le pont qui la surmonte et passer l'enchainement de six rond-points (parcours qui laisse &#224; droite Hutchinson &#8211; anciennement Le Joint Fran&#231;ais &#8211; , Renault, le quartier de la Croix Saint-Lambert, sa biblioth&#232;que Albert Camus, parcours qui traverse le chemin de fer, qui laisse &#224; gauche METRO, le quartier de la Ville Oger, le Centre Hospitalier de Saint-Brieuc et la zone commercial du Cin&#233; land). Il prend alors un petit bout de rocade et sort rapidement pour franchir &#224; nouveau un pont qui permet d'entamer la longue mont&#233;e vers Ploufragan o&#249;, depuis peu, les panneaux c&#233;dez-le-passage et stop ainsi que les marquages au sol ont &#233;t&#233; supprim&#233;s pour laisser place &#224; des priorit&#233;s &#224; droite dans toute la commune. Toujours surprenant sur le plan de la conduite, en mont&#233;e, de devoir freiner r&#233;guli&#232;rement ou d&#233;c&#233;l&#233;rer, &#233;trange m&#234;me. En haut de la c&#244;te, au rond-point de la pharmacie, c'est le moment de choisir : prendre &#224; droite et passer devant le quartier des Villes Moisan, ou bien, poursuivre tout droit et repiquer &#224; droite plus tard pour passer devant le cimeti&#232;re et ainsi arriver directement sur la place centrale de Ploufragan. Certains jours, lorsqu'il a un peu d'avance, il peut se permettre de prendre &#224; droite. Non pas que &#231;a lui fait un d&#233;tour &#8211; quoique d&#233;tour mental &#8211; mais plut&#244;t il anticipe un arr&#234;t possible, imaginable, mais non souhait&#233; pour le moment, avec toute la contradiction que ce choix porte en lui. Quand il finit par s'engager en direction du lieu de ses six ans, parfois apr&#232;s un tour de rond-point pour rien &#8211; manifestation du conflit int&#233;rieur &#8211; , il prend la courbe ext&#233;rieure de la bande-noire-&#224;-la-ligne-discontinue-de-traits blancs-en-pointill&#233;, franchit le premier dos-d'&#226;ne et ne regarde qu'&#224; gauche. L&#224;, parking avec salle des f&#234;tes suivi de parking avec b&#226;timents, dont le F, puis, deuxi&#232;me dos-d'&#226;ne. Apr&#232;s &#231;a, il acc&#233;l&#232;re en ne pensant plus qu'au repas qu'il va partager avec sa m&#232;re. Tout ce qui vient de se passer, tout ce qu'il vient de r&#233;activer, tout ce qui a occup&#233; pleinement son attention pendant quelques secondes s'effacent brusquement sans aucune sensation de perte, de douleur ou de regret.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre ce qui le g&#234;ne le plus dans la succession des priorit&#233;s &#224; droite : la n&#233;cessaire interruption de ses pens&#233;es qu'oblige un regard attentif &#224; travers le pare-brise, la tige de t&#244;le puis la fen&#234;tre. Ce regard habite tout le corps. La t&#234;te qui penche et tourne lentement, puis se redresse avant de reprendre l'axe de la route. Au m&#234;me instant, le buste qui fl&#233;chit, les &#233;paules en avant, les deux mains qui serrent le volant, les hanches et genoux verrouill&#233;s, cheville et pied droit tendus pr&#232;s &#224; &#233;craser la p&#233;dale de frein, cheville et pied gauche pareils au dessus de la p&#233;dale d'embrayage. Puis le regard revenant dans l'axe, apr&#232;s une acc&#233;l&#233;ration, rel&#226;chement de l'ensemble. Un regard attentif, observateur, m&#234;l&#233; de crainte, &#233;limine pour un temps le flot des pens&#233;es qui, sit&#244;t le ph&#233;nom&#232;ne originel d&#233;pass&#233;, brise le barrage de cette br&#232;ve n&#233;cessit&#233;. Pour lui, une musique de fond, comme peut l'&#234;tre le bruit de la m&#233;canique ou bien un morceau de musique classique, mais finalement toute musique sans voix, n'entame pas, en voiture &#8211; c'est ce qu'il ressent et il semble que tout ce que l'on ressent porte le seau de l'imperfection relative &#8211; , le rythme de ses pens&#233;es. Ce n'est pas le cas, bien s&#251;r, lors de la conversation avec la personne assise pr&#232;s de lui, lors d'un appel t&#233;l&#233;phonique en bluetooth, mais de fa&#231;on plus surprenante &#8211; ou pas &#8211; quand il &#233;coute une musique avec voix. C'est d'ailleurs pour &#231;a que, depuis quelques temps, dans l'habitacle &#8211; jamais totalement silencieux &#8211; , il pr&#233;f&#232;re l'absence de musique &#224; la musique avec voix, une musique sans voix &#224; un appel en bluetooth, le bruit de la m&#233;canique &#224; la conversation. Il s'est surpris r&#233;cemment &#224; faire huit heures de voiture sans musique, sans conversation, seuls les bruits att&#233;nu&#233;s de la m&#233;canique, il avait trop de pens&#233;es &#224; d&#233;coder, trop de dialogues &#224; initier, entretenir, cl&#244;turer, trop d'images &#224; classer, &#224; travailler, trop de sensations &#224; conscientiser. Il n'a pas vu le temps passer, huit heures. Il faudrait pr&#233;ciser dans la fuite du temps, huit heures de quoi, une heure de quoi, une minute de quoi, avec ou sans qui &#224; ses c&#244;t&#233;s &#8211; physiquement, par les ondes ou par le corps. Sans &#231;a, que signifie le temps sinon le temps de l'&#233;ducation, de la formation, du travail, du commerce des corps et des savoirs ? Lui qui, depuis la petite enfance, a pu monter en voiture &#8211; celle de son p&#232;re &#8211; ne peut revenir aux premi&#232;res sensations et &#224; l'enthousiasme probable engendr&#233;s par ce mode de d&#233;placement. Tout juste peut-il, en tant que conducteur, exprimer ce moment de la priorit&#233; &#224; droite, cette place des sons. Ce sont l&#224; choses nouvelles pour lui, qui effacent sans doute, certaines de ses exp&#233;riences pass&#233;es qui rel&#232;veraient, d&#233;sormais, davantage de l'invention &#8211; disons d'une trop grande part de fiction dans l'invention qui ne part jamais de rien &#8211; si elles devaient &#234;tre rapport&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 29&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il ouvre la porti&#232;re avant gauche de la camionnette aux couleurs de la ville, descend et claque celle-ci en la poussant de la main droite. Bruits de t&#244;le et de fen&#234;tre ouverte qui r&#233;sonnent. De la musique sort de l'habitacle et le voil&#224; qui sifflote. Il a de grosses chaussures aux pieds, probablement celles de s&#233;curit&#233;, un pantalon crasseux, vraisemblablement &#233;pais aux plis grossiers qu'il fait. Une large ceinture vient plaquer le T-shirt blanc, floqu&#233; du logo de la ville de Ploufragan, contre un ventre bien arrondi (il y avait d&#233;j&#224;, au d&#233;but des ann&#233;es 1990, des regroupements de communes, comme c'est la r&#232;gle d&#233;sormais, mais la mutualisation des moyens ne signifiait pas toujours changement de logo). La casquette masque la moiti&#233; du visage, proposant au regard uniquement la partie basse. Et l&#224;, une moustache fournie, taill&#233;e, sur un fond de barbe de trois jours. Sans m&#234;me regarder autour de lui, comme par habitude, il se dirige sifflotant vers l'arri&#232;re pour ouvrir en grand les deux portes dans un bruit de t&#244;les tendues et grincements. Apr&#232;s quelques secondes de fouilles entrecoup&#233;es de silences (probablement n&#233;cessaires pour se poser les questions concernant la place de tel ou tel objet et finir par se demander s'il peut y aller, s'il a bien tout. Plusieurs fois, en d'autres circonstances, en d'autres lieux, il a d&#251; revenir &#224; la camionnette sans avoir pu commencer. Concentre-toi qu'il se dit &#224; l'int&#233;rieur. Seul, il se fait la conversation &#224; lui-m&#234;me, surtout dans ce genre de t&#226;che, longue et harassante), il ressort avec aux mains une paire de gants, une sorte de chiffon et un bidon. Il porte un masque et ne sifflote plus. Il se rapproche de la fa&#231;ade tagu&#233;e et rapidement marque une pose en la regardant. Il tourne la t&#234;te, d'abord &#224; gauche, puis revient au centre avant de la tourner &#224; droite, en l'inclinant par moment et en finissant par une expiration puissante &#8211; il a inspir&#233; profond&#233;ment, lentement, toute la dur&#233;e du regard &#8211; , sans doute celle de l'exasp&#233;ration. Il se rapproche de nouveau et s'accroupit pr&#232;s de l'un des tags, c'est par l&#224; qu'il commence la valse du produit sur le chiffon et le mouvement r&#233;p&#233;t&#233; du chiffon sur cette partie basse de la fa&#231;ade. Assez vite, apr&#232;s quelques minutes, il se remet debout et fait des &#233;tirements du bras, du poignet et de la main droites. Il secoue les jambes et baisse son masque, retire sa casquette et passe le revers du bras sur son front d&#233;j&#224; humide. Il ne reprend pas le sifflotement. Il inspire et expire fort, &#224; nouveau, tout en regardant l'&#233;tendue du travail &#224; faire. Apr&#232;s un instant, il se dirige vers l'arri&#232;re du petit camion, dispara&#238;t quelques secondes, et revient une bouteille d'eau &#224; la main qu'il pose au pied du mur. Il expire fort, encore, avant de remettre son masque (lui a une solution, lui souhaite qu'on laisse aux jeunes des murs d'expression, plusieurs murs d'expression. Pour lui, le mieux c'est justement d'utiliser le bas de ces fa&#231;ades sans ouverture. Mais quand il le dit &#224; ses coll&#232;gues, &#224; ses sup&#233;rieurs, tout le monde rigole).&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 30&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les chaussures, il va enfin pouvoir mettre ses nouvelles chaussures. Une paire &#224; la fois jusqu'&#224; l'usure. R&#232;gle qui ne s'applique pas &#224; la rentr&#233;e scolaire o&#249; leur m&#232;re ach&#232;te une nouvelle paire &#224; chacun d'eux. Et les chaussures de la rentr&#233;e sont toujours mieux que celles qui les remplacent. Donc l&#224;, elles sont neuves et c'est la rentr&#233;e (la rentr&#233;e avec toute l'excitation de ce qu'est la rentr&#233;e, revoir les copains d'&#233;cole, rejouer avec eux, d&#233;couvrir une nouvelle classe, un nouveau prof. Lui, avec ses fr&#232;res, sont revenus de leur deuxi&#232;me colonie de vacances, fin juillet. Depuis, dans la t&#234;te, c'est tous les jours un peu la rentr&#233;e qui s'invite). On est la veille au soir, lui et ses fr&#232;res ont eu, ou bien ont pris &#8211; il ne le sait plus bien &#8211; , l'autorisation d'ouvrir les bo&#238;tes, jusque l&#224; rang&#233;es dans la chambre de sa m&#232;re. C'est son grand fr&#232;re qui r&#233;partit les bo&#238;tes en fonction des chiffres indiqu&#233;s sur l'&#233;tiquette au fond blanc, coll&#233;e &#224; l'un des c&#244;t&#233;s. De toutes fa&#231;ons, c'est souvent le m&#234;me mod&#232;le que sa m&#232;re ach&#232;te pour les trois, pour pas faire de jaloux, elle dit &#231;a et &#231;a leur va. Chacun est maintenant face &#224; sa bo&#238;te et des regards complices s'&#233;changent dans un silence trompeur. L'un ouvre lentement le couvercle suivi imm&#233;diatement des deux autres &#8211; impossible de se rem&#233;morer qui en premier. Lui se souvient du contact lisse du carton et du bruit lors du passage de la main dessus. &#192; l'ouverture, il inspire doucement avec un l&#233;ger sourire, par le nez... l'odeur du neuf... il inspire une deuxi&#232;me fois plus rapidement... l'odeur du neuf... le regard br&#251;lant de d&#233;sir face &#224; ce qui lui semble &#234;tre un v&#233;ritable tr&#233;sor. Les chaussures sont ramass&#233;es et immobilis&#233;es une &#224; une, t&#234;te-b&#234;che, au moyen d'un tube feuillet&#233;, pli&#233;, fait de papier &#233;pais marron, bruyant quand il le touche. Il dirige sa main droite vers l'une des chaussures, doucement, comme s'il y avait danger, tout en maintenant la bo&#238;te de la main gauche. Il la prend par l'ouverture o&#249; le pied glisse, et une fois sortie, la tient de ses deux mains, face &#224; lui. Son sourire s'&#233;largit. Il la fait tourner, comme on fait tourner un mod&#232;le r&#233;duit de voiture qu'on d&#233;couvre, avec une infime pr&#233;caution. Il la rapproche de son nez, inspire tout en regardant droit devant et un peu sur les c&#244;t&#233;s &#8211; mani&#232;re de son concentrer &#8211; ... l'odeur du neuf, plus forte encore... il inspire une nouvelle fois et c'est tout son corps qui respire... l'odeur du neuf, calumet de la paix (leur m&#232;re le sait, ils ne demanderont rien avant un moment). Sourire tenace, il enl&#232;ve les boules de papier blanc, tass&#233;es &#224; l'endroit des pieds. Il entre sa main droite &#224; l'int&#233;rieur jusqu'au fond, et fait tourner la chaussure &#224; nouveau &#224; quelques centim&#232;tres du visage. Il sont tous les trois &#224; peu pr&#232;s au m&#234;me stade de d&#233;couverte, son grand fr&#232;re toujours un peu devant. D'ailleurs, c'est lui qui passe le premier une chaussure &#224; son pied et referme les scratchs en disant regardez ! suivi de l'exclamation des deux autres qui passent &#224; l'action avec plus de mal pour le petit fr&#232;re. Mais &#231;a y est, assez vite ils ont tous une chaussure au pied et d&#233;filent &#224; tour de r&#244;le &#8211; enfin, fa&#231;on de parler, le grand fr&#232;re r&#232;gle le timing &#8211; devant le haut miroir int&#233;gr&#233; &#224; la massive armoire de la chambre de leur m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 31&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Voir la mort &#224; six ans, pour lui, c'est voir un animal mort. Sur le bord de la route, le chat ou le chien. Au petit bois, l'oiseau tomb&#233; du nid. Dans l'herbe, un rongeur de petite taille, v&#233;ritable bloc au bout du b&#226;ton, des fourmis sur lui. Quand il revient avec ses fr&#232;res, &#224; l'endroit des cadavres, soit qu'ils ont pourri davantage, et alors l'odeur &#226;cre, &#233;paisse, qui le confirme, soit qu'ils ont disparu, et l&#224; les traces encore visibles de leurs emplacements : du sang coagul&#233;, parfois de la chair, des plumes, quelques insectes nettoyeurs, le sol comme imbib&#233;. La question alors irr&#233;solue de leurs disparitions et toutes les sp&#233;culations imaginatives possibles, surtout celles qui finissent par le d&#233;vorement : d&#233;vor&#233; par un loup, un renard, par une b&#234;te inconnue, par les oiseaux, par les insectes, par un homme des bois et de la nuit. Chacun des fr&#232;res entra&#238;nant les autres plus loin encore dans l'imaginaire, avec la croyance augment&#233;e d&#232;s lors que deux d'entre eux confirment ce qui n'est qu'une hypoth&#232;se. Ils imaginent et finissent par croire &#224; la plupart des pistes &#233;voqu&#233;es dans un renforcement du groupe par la croyance commune. Ils ne font pas que regarder les cadavres ou imaginer leurs sorts. Il peut se rappeler avoir jouer avec les petits cadavres, jouer &#224; se faire peur, jouer &#224; les frapper loin avec le b&#226;ton, plus loin encore dans l'euphorie morbide de la fratrie. Il n'a pas le souvenir d'avoir plac&#233; l'un d'eux &#224; l'abri, d'en avoir pris soin. Aucun adulte dans ces moments pour dire le bien, le mal, dire les pratiques commun&#233;ment admises. Ce sont, &#224; l'&#226;ge de six ans, les morts de la ville, les morts abandonn&#233;s de la ville , les laiss&#233;s-pour-compte : pas de lieux de repos, pas de c&#233;r&#233;monies, plus de traces &#224; long terme except&#233; dans la m&#233;moire de quelques enfants. Ce n'est pas du tout &#224; &#231;a qu'il pense quand sa m&#232;re, ou bien son p&#232;re, &#233;voque les grands-p&#232;res disparus. &#192; leur &#233;vocation, soit &#224; l'un, soit &#224; l'autre, il a pour repr&#233;sentation &#8211; et comme point de d&#233;part de l'imaginaire &#8211; seulement ce qui existe en dehors de lui : une &#224; deux photos dont celle du mariage, encadr&#233;e sous verre, pos&#233;e sur un buffet de la pi&#232;ce principale de vie. Il ne les a pas connus, ou plus exactement, il n'a pas connu l'un et connu l'autre jusqu'&#224; ses deux ou trois premi&#232;res ann&#233;es. Il ne voit d'eux, en noir et blanc, que le costume bien taill&#233;, le sourire l&#233;ger, les cheveux peign&#233;s, au bras de leur dame, devant l'autel de l'&#233;glise. &#192; aucun moment il ne rapproche ces morts des cadavres d'animaux. &#192; aucun moment il ne voit le cadavre dans le costume ni le costume qui habille un cadavre. En dehors des photos et de l'instant qu'il consacre &#224; les regarder, il n'a pas le souvenir m&#234;me de pens&#233;es, de r&#234;ves qui feraient r&#233;f&#233;rences &#224; ses grand-p&#232;res. Il ne vit pas avec eux comme l'on peut vivre avec les disparus que l'on a connus, que l'on a c&#244;toy&#233;s, pass&#233;es les oublieuses premi&#232;res ann&#233;es de l'enfance. Ceux pour lesquels des souvenirs, des sensations, se rappellent &#224; toi dans le cours de la vie, &#224; l'occasion d'une conversation, d'un mot, d'un accent, d'un regard, d'une silhouette, d'un visage, d'un bruit, d'une musique, d'une odeur, d'un go&#251;t, d'une bise, d'une violence, d'un r&#234;ve, d'une souffrance, d'un cauchemar. La photo, seule, ne lui permet pas ce rappel. &#192; six ans, il n'a pas encore &#233;t&#233; sur leurs tombes, elles ne sont pas &#224; Ploufragan, ni m&#234;me &#224; Saint-Brieuc.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 32&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un grain vient de passer dans le ciel, les feuilles jet&#233;es au sol y sont plaqu&#233;es, c'est le poids de l'eau que la grosse pluie a fait couler. Le vent se calme, et son sifflement intense au moment de l'attaque, diminue. Le soleil, d&#233;j&#224;, &#233;clate partout, du sol aux fa&#231;ades d&#233;tremp&#233;s, reflets d'acier. Il prend &#231;a en pleine figure, au moment m&#234;me o&#249; un caillou vient percuter la baie vitr&#233;e derri&#232;re laquelle il se tient debout. Heureusement pour le gars en bas, sa m&#232;re n'a pas entendu le bruit aigu, sec, que fait le caillou lanc&#233; sur la surface vitr&#233;e. Elle a d&#233;j&#224; pris en grippe un des copains pour qu'il stoppe ses conneries, peut-&#234;tre un des Meillans ou Sico (pour eux, c'&#233;tait un moyen d'appeler sans devoir faire le tour pour monter. D'ailleurs, c'&#233;tait peut-&#234;tre le r&#233;sultat d'une interdiction de leur m&#232;re, interdiction de monter, elle ne voulait pas trop les voir avec eux. Ils &#233;taient plus &#226;g&#233;s que lui et ses fr&#232;res). Il ouvre bri&#232;vement la porte-fen&#234;tre pour se pencher et faire signe. De suite, l'air frais entre en courant d'air et deux portes claquent l'une apr&#232;s l'autre. Sa m&#232;re, venant du couloir, lui demande ce qu'il fait, ses fr&#232;res ont compris. Il dit juste que la pluie s'est arr&#234;t&#233;e et qu'il veut aller dehors. Ses fr&#232;res, sans savoir de quoi il en retourne exactement, ont le m&#234;me v&#339;u. Apr&#232;s quelques conseils d'habillage, elle les laisse sortir. Ils descendent, heureux et bruyants, les quelques marches du premier &#233;tage. Sortis du hall, le ciel a d&#233;j&#224; chang&#233;. La bande &#233;paisse, grise, a fil&#233; toute allure vers l'&#233;cole. Le ciel bleu domine dans un air rafra&#238;chi. Quelques flaques sur l'all&#233;e, du bleu dedans. Ils rejoignent le groupe de copains et reprennent ensemble quelques &#233;tapes du d&#233;cha&#238;nement qui vient d'avoir lieu. Apr&#232;s plusieurs minutes o&#249; chacun a pu &#233;couter et plus ou moins prendre la parole, un mouvement les emm&#232;ne vers le petit bois. Avant de descendre les marches qui m&#232;nent au ruisseau, il jette un &#339;il au ciel o&#249; des nuages blancs , l&#233;gers, passent &#224; bonne vitesse. Ses fr&#232;res le voient s'arr&#234;ter et lui demande s'il a peur, s'il souhaite retourner chez maman, avec un air moqueur comme ils ont l'habitude d'en user entre eux (la suspicion est fr&#233;quemment jet&#233;e sur celui qui rompt le mouvement : a-t-il peur ? va-t-il trahir ?). En bas, le ruisseau a bien gonfl&#233;, avec cette couleur marron et des remous inhabituels. Il charrie des feuilles, des branches, quelques objets en plastique. De la mousse se forme &#224; certains endroits, l&#224; o&#249; le courant est moins fort. Elle est jaun&#226;tre et l&#233;g&#232;re, s'accumule sur les brins d'herbe de la berge, les plus proches du flot. Ils s'amusent &#224; jeter des cailloux, des branches, dans les eaux temp&#233;tueuses, &#224; se balancer la mousse &#224; la figure, &#224; se faire peur pr&#232;s du ruisseau. Progressivement, le ciel vient &#224; se charger de nuages plus &#233;pais, aux tonalit&#233;s grises, et non plus blancs. Assez vite il fait sombre, et les premi&#232;res gouttes tombent, &#233;parses. Les jeux s'arr&#234;tent, et il faut trouver rapidement un abri pour l'averse qui s'annonce. L&#224;, c'est chacun pour sa pomme, les plus &#226;g&#233;s trouvant rapidement et lui et ses fr&#232;res suivant l'un d'eux. Au pied du marronnier, que l'automne a tout juste commenc&#233; de d&#233;shabiller, proximit&#233; des corps, chaleur et quelques bousculades.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 33&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Aveugle, il va au lavabo pour se d&#233;barbouiller, le reflet dans le miroir qu'il ne voit pas. Elle commence sa toilette &#224; sept heures et finit de s'habiller &#224; neuf heures, seule, les &#233;paules douloureuses, apr&#232;s vingt ans du m&#233;tier d'aide m&#233;nag&#232;re. Il sort promener le chien, le dit &#224; sa femme, qui n'en pouvait plus de l'avoir &#224; l'int&#233;rieur. L'enfant demande &#224; sa m&#232;re de venir lui essuyer les fesses, il a fini. L'adolescent passe chez le coiffeur du quartier, il s'assoit en attendant son tour, prend un magazine au hasard, l&#232;ve les yeux souvent, pour voir les gestes dont les bruits le font frissonner. La classe est remplie d'&#233;l&#232;ves, le proviseur entre et demande du calme, le prof de math sera absent pendant deux semaines. &#192; l'accueil de la banque, Johanna re&#231;oit un client qui ne comprends rien au frais pr&#233;lev&#233;s sur son compte, le ton monte, une nouvelle fois aujourd'hui. Une femme entre dans la boulangerie et demande un pain sans gluten, la boulang&#232;re ne comprend pas et lui dit qu'ils ne font pas &#231;a ici. Une voiture klaxonne une autre voiture, pour bien lui signifier que c'est une priorit&#233; &#224; droite et que c'est &#224; elle de passer, le vieux au volant ne bouge pas. Elle dispose sur la table, &#224; l'entr&#233;e de la m&#233;diath&#232;que, les nouveaux livres re&#231;us tout en renseignant le jeune homme qui cherche le rayon des mangas. Il passe &#224; la caisse automatique avec deux articles en main, sans voir la personne debout, dans un coin, immobile, qui assure la surveillance et le conseil &#224; cet endroit. Elle entre dans l'&#233;glise, comme &#231;a, marche lentement autour des bancs et voit une personne agenouill&#233;e, les mains jointes, face &#224; une figure sculpt&#233;e. Il met un dessous en lycra, en bas et en haut, avant d'enfiler ses habits de chantier, dehors c'est moins dix degr&#233;s, ses deux enfants rigolent de le voir en tenue moulante, il appr&#233;cie moyen. Elle frappe &#224; la porte du quatri&#232;me &#233;tage, essouffl&#233;e, casque sur la t&#234;te, il ouvre et lui demande s'il y a bien les sauces command&#233;es avec les pizzas, il ouvre les bo&#238;tes pour v&#233;rifier. Elle s'arr&#234;te au tabac pour prendre deux paquets de clopes et se rend compte qu'elle a oubli&#233; la monnaie, il la conna&#238;t, elle repart avec. &#192; la cuisine de l'EHPAD, les blagues cochonnes fusent entre les toqu&#233;s et les coiff&#233;s ; les agents de service, principalement des femmes, n'appr&#233;cient pas. &#192; quinze heures, le corps sans vie d'une vieille dame est retrouv&#233; par les pompiers, &#224; son domicile, la police arrive, les enfants, plus de la r&#233;gion, sont pr&#233;venus. Lui, devant son ordinateur, elle, rentre, &#224; son regard il sait qu'elle a un truc &#224; lui dire, elle sort le test de grossesse avec deux traits horizontaux rouges. Le facteur charge les lettres et petits colis sur le v&#233;lo &#224; assistance &#233;lectrique, il d&#233;marre sa derni&#232;re tourn&#233;e apr&#232;s avoir salu&#233; ses coll&#232;gues, il rentrera dans trois heures. Assis face &#224; son ordinateur, seul, il re&#231;oit un coup de t&#233;l&#233;phone sur son portable, pas un num&#233;ro du r&#233;pertoire, la voix douce et polie d'une commerciale au bout du fil, il raccroche aussit&#244;t. Elle rejoint ses copines au cours de salsa et change de partenaire &#224; l'envi. Il refait le pansement d'ulc&#232;re, accroupi, apr&#232;s avoir gratt&#233; le blanc de la fibrine et rassur&#233; la dame, pour qui &#231;a dure depuis six mois.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;center&gt;SUD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Tu fais droite, crochet, droite, en sortant du hall du B&#226;timent F. Tu traverses, cartable sur le dos, une cour int&#233;rieure vide, entour&#233;e de petits commerces. Pas encore ouverts les commerces, rideaux baiss&#233;s. C'est b&#233;ton-goudron dans cette place-passage. Souvenir de piquer des bonbons, faute de sous et faim des yeux. Pour &#231;a, toujours tu viens &#224; plusieurs. Un tiens une petite pi&#232;ce au bout des doigts, visible, c'est la carotte, il occupe la vendeuse en jouant l'h&#233;sitation entre &#231;a et &#231;a. Les autres, l'air de rien, se r&#233;partissent en un qui masque le vol et l'autre qui le commet. Tu sors avec deux bonbons achet&#233;s cinq centimes l'unit&#233; et d'autres dans les poches. Bien s&#251;r, une fois que tu es pris c'est plus difficile. Soit la vendeuse ne veut plus te voir, soit elle accepte que tu entres avec une pi&#232;ce de dix francs &#224; d&#233;penser. Tu lui montres, c'est le passeport. Sortant de cette placette, tu arrives sur un grand parking, des lotissements en face, ardoises et cr&#233;pis blancs. Tu es avec tes fr&#232;res, &#224; pied. Tu vois des voitures converger, se garer, des moteurs s'&#233;teindre, s'allumer. Des voitures viennent, charg&#233;es, et d'autres partent vides. C'est fou cette animation, c'est fou quand tu penses au dimanche, au parking vide le dimanche, et qu'il n'y a rien &#224; faire, rien &#224; voir, et que c'est long, et que tu cherches quelque chose &#224; faire, et que tu cherches &#224; voir des gens, &#224; t'amuser avec des copains, et que non, on te dit, non, la gal&#232;re d&#233;j&#224;, les pr&#233;mices de la gal&#232;re dans la t&#234;te, vient la question qui va de soi : &#231;a sert &#224; quoi le dimanche, &#224; part &#224; se faire chier ? Il y a des enfants &#224; pied, main dans la main, avec un parent, tous vont dans la m&#234;me direction. &#192; mesure que l'entonnoir se referme vers l'entr&#233;e de l'&#233;cole, tu te rapproches des autres, de plus en plus pr&#232;s. Si pr&#232;s que &#231;a y est, tu peux parler aux autres, sentir les parfums, voir les sourires, les pleurs, les gestes des mains, entendre les mots des enfants, des parents. C'est l'&#233;cole primaire des Villes Moisan, au bout du quartier, encaiss&#233;e dans une impasse, comme ferm&#233;e sur elle-m&#234;me. Apr&#232;s l'&#233;cole, il le d&#233;couvrira bien plus tard, ce sont encore des lotissements, une coul&#233;e de lotissements. Plus loin encore, tout un merdier d'entreprises, d'agences r&#233;gionales, d&#233;partementales, de laboratoires, de centre de formation avec la rocade faite pour l'occasion. Sur les pancartes, ils appellent &#231;a zoopole. Tout &#231;a pour dire que tout ce bordel, toutes ces t&#244;les de fric, c'est pour les animaux, pour l'&#233;levage des animaux. Tu as onze pages d'entreprises sur le site internet. Et toi, &#224; l'&#226;ge de six ans, tu n'avais rien dans le quartier, rien pour les enfants, rien pour les jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;toile polaire brille au dessus du petit bois. Elle brille, elle a brill&#233;, elle brillera entre les constellations de la Grande Ours et le W de Cassiop&#233;e. Un de ces soirs, pench&#233; &#224; la fen&#234;tre de leur chambre, il regarde le lotissement, baign&#233; par la lumi&#232;re des lampadaires, dans une nuit sans lune. Quelques bruits d'oiseaux invisibles lui parviennent, peut-&#234;tre une ombre comme une mouche &#224; l'&#339;il. Quelques aboiements, peut-&#234;tre, mais c'est &#224; peu pr&#232;s tout. Les pens&#233;es le traversent, &#224; moins que ce ne soient les r&#234;ves, ou bien encore les deux &#224; la fois. Il se voit avec ses fr&#232;res, &#224; jouer pr&#232;s du ruisseau, &#224; se tremper les guibolles, &#224; fouiller sous les pierres, &#224; regarder une feuille, agit&#233;e, descendre entre deux eaux, pensant que &#231;a pourrait-&#234;tre un poisson. Il voit les tas de feuilles d'automne, rassembl&#233;es par eux, aux pieds des arbres, pour s'y jeter ou s'y lancer d'une branche, pour y tomber, pouss&#233; l'un par l'autre. Il prend le chemin caboss&#233;, le chemin de terre, soulev&#233; par les racines des arbres, comme les veines soul&#232;vent la peau. Une impasse au bout, avec une maison abandonn&#233;e, squatt&#233;e par une vielle dame impressionnante. Une sorci&#232;re, certains disent. Ils n'ont jamais os&#233; y entrer, se sont retenus d'y approcher. Au dessus, c'est le marchand de r&#234;ves pour un enfant de six ans. Le marchand d'illusions &#224; port&#233;e de main, pas &#224; port&#233;e de sa bourse, qui n'est rien d'autre qu'une poche vide. C'est lumineux, c'est propre, les &#233;talages sont pleins. Plus haut, le man&#232;ge tourne &#224; toute berzingue, les voitures semblent &#233;tourdies et les conducteurs au bord du malaise. Mais &#231;a tient, cette tension se tient. Mais quel g&#233;n&#233;rateur pour un tel amp&#233;rage et de telles variations de potentiel (jour/nuit) ? Quoi dans la vie pour expliquer &#231;a ? Partout des coul&#233;es de lotissements, certaines plus anciennes, d'autres plus r&#233;centes. Sans doute un point chaud sous la cro&#251;te terrestre, un volcan non loin, c'est lui le tonnerre, c'est lui les &#233;clairs, c'est lui l'incendie le soir et le matin, c'est lui l'odeur d'un monde br&#251;l&#233;, le go&#251;t de cendre. En contrebas, les fers align&#233;s des lignes de chemin de fer. Un large espace de sutures faites &#224; m&#234;me la peau de la ville, la gare de triage de Saint-Brieuc. Parfois, il entend un cri au loin, de la fen&#234;tre. Il pense au monstre des bois, &#224; la sorci&#232;re, &#224; la ville carnivore, au volcan br&#251;lant.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;EST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'est en prenant la route de la pharmacie, celle qui conduit le plus rapidement &#224; la rocade, celle qui tombe nez &#224; nez avec les voies de la gare de Saint-Brieuc, que lui et ses fr&#232;res &#233;chappaient au quartier des Villes Moisan, le temps d'un week-end. C'est donc en passant toute cette zone d'habitations, cette pharmacie, cette station essence et le bar qu'elle abrite, qu'ils fuyaient le b&#226;timent F, qu'ils se prenaient &#224; r&#234;ver. C'est donc la voiture, celle de son p&#232;re, qui permettait l'exacerbation du sentiment de libert&#233;, la sensation d'un grand bol d'air, l'assurance d'avoir des choses &#224; raconter, l'assurance d'en vivre des belles. C'est par l&#224; aussi que le retour se faisait, le dimanche, en fin d'apr&#232;s-midi. Avant le d&#233;part vers l'est, il y avait une h&#226;te. Les corps s'agitaient, ne tenaient plus en place, leur m&#232;re demandait le calme qu'ils avaient du mal &#224; tenir. &#199;a se sentait aussi dans l'air de l'appartement, &#224; la fa&#231;on dont ils imaginaient les activit&#233;s, les sorties, les balades que proposeraient leur p&#232;re, &#224; la fa&#231;on dont ils sp&#233;culaient sur le lieu o&#249; ils dormiraient, sur le passage par le Quick, le dimanche midi, le passage par la c&#244;te, par la piscine, par chez la grand-m&#232;re. Une fois dans la voiture, apr&#232;s quelques mots de leur p&#232;re, la musique voix d&#233;marrait et c'&#233;tait parti. Le dehors, ce qui se passait &#224; l'ext&#233;rieur de la voiture, n'avait aucune importance. Si le regard s'y penchait, il &#233;tait aveugle. Si l'oreille s'y tendait, elle &#233;tait sourde. Le bain d'&#233;motions, le bain de sensations, c'&#233;tait &#224; l'int&#233;rieur. C'&#233;tait dans ce cocon d'acier, de plastique et de tissus que formait la voiture de leur p&#232;re. Un cocon pr&#233;caire et transitoire. Une fois la rocade emprunt&#233;e, ils passaient le grand rond-point de Br&#233;zillet. Sorte de champ d'herbes, cercl&#233; d'une bague de b&#233;ton blanchi, tout juste bon &#224; faucher, faner, andainer et mettre en botte. L&#224;, se trouvait un des h&#244;tels qu'ils avaient d&#233;j&#224; pris avec leur p&#232;re, ainsi qu'un centre commercial, peut-&#234;tre bien Intermarch&#233;. C'est &#233;galement l&#224; que le Cin&#233;land s'est install&#233; avec un bowling et tout un tas de restaurants, il y a peu. De Br&#233;zillet ils rejoignaient la RN 12, en passant devant les tours de la Croix Saint-Lambert &#8211; cinq hautes tours aux fa&#231;ades blanches, grises et bleues, d&#233;truites depuis &#8211; et l'h&#244;pital de La Beauch&#233;e, renomm&#233; h&#244;pital Yves Le Foll. Les gens disaient : &#171; La Beauch&#233;e, la boucherie &#187;. Mais c'est bien sur la route du retour, le dimanche en fin d'apr&#232;s-midi, que leurs regards d&#233;sabus&#233;s se posaient sur ces grossiers d&#233;tails.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;OUEST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'est par l&#224; pour aller chez leur mamie, en bus, &#224; v&#233;lo ou &#224; pied depuis que les v&#233;los ont &#233;t&#233; vol&#233;s dans la cave. C'est par l&#224; l'anticipation joyeuse de la possible pi&#232;ce de dix francs que leur mamie pourra leur donner. C'est donc heureux, mais pas sereins, qu'ils prennent cette direction, cette route qui traverse le ruisseau, passe sous le pont du chemin de fer, en contrebas de l'immense cimeti&#232;re (ce dernier, on ne le voit pas de la route. Ce n'est que r&#233;cemment, &#224; la vue satellite de Ploufragan, via Google, qu'il a vu cet espace emmur&#233;, au moins dix fois la surface de l'&#233;glise. L'endroit le plus ordonn&#233; de la ville, la partie la plus soign&#233;e. Quand il quitte sa m&#232;re, il passe devant l'entr&#233;e. Il ne s'y est jamais arr&#234;t&#233;.) et remonte vers le bourg ou directement vers les HLM du bourg. Du coup, en bus, ils passent par le bourg et sa petite zone commerciale, compl&#233;t&#233;e par quelques artisans le long de la rue de la mairie. C'est la partie la plus vivante de Ploufragan. Ce qui n'emp&#234;che que certains jours, on peut se demander ce qu'il reste de vie dans ce bourg. Alors qu'&#224; pied, et avant &#224; v&#233;lo, ils remontent un petit lotissement et passent &#224; proximit&#233; d'une boulangerie et d'un tabac-presse avant de tourner vers les HLM. C'est au tabac qu'ils ach&#232;tent les p&#233;tards, les petits rouges aux m&#232;ches poudr&#233;es, qui claquent d'un bruit sec quand &#231;a p&#232;te. Le feu et l'explosion, la peur et l'excitation. Apr&#232;s la mairie, c'est la maison de repos, ou plut&#244;t la maison de retraite. Leur mamie y a d&#233;j&#224; s&#233;journ&#233;, mais c'&#233;tait avant qu'ils arrivent sur Ploufragan. Apr&#232;s &#231;a, la ville s'&#233;tale en une suite continue de lotissements, ardoises et cr&#233;pis blancs, portails, barri&#232;res, ardoises et cr&#233;pis blancs, pelouses, arbustes, portillons, ardoises et cr&#233;pis blancs, quelques marches, des nains de jardins, des r&#233;verb&#232;res de jardin, ardoises et cr&#233;pis blancs, des rideaux aux fen&#234;tres, des num&#233;ros, des portes d'entr&#233;e, ardoises et cr&#233;pis blancs, des bo&#238;tes aux lettres, une voiture derri&#232;re le portail, une moto, deux voitures derri&#232;re le portail, ardoises et cr&#233;pis blancs. Au rouleau de peinture, &#231;a donne, l'une apr&#232;s l'autre, du bas vers le haut, une bande noire, une fine bande blanche, une fine bande verte, une large bande blanche et une large bande noire, un fond gris. Entre les maisons, des rues vides, des grandes all&#233;es, des grands trottoirs, et personne dessus. Personne ne souhaite &#234;tre le premier &#224; fouler ce sol lunaire. Un grand vide habit&#233;, c'est l'impression. Les maisons ont aval&#233; leurs habitants, elles les recrachent le matin, un peu amers. Plus loin encore, la route plonge vers le Gou&#235;t, vers la vall&#233;e ensevelie. C'est la route du pont noir qui enjambe la retenue d'eau. Le barrage est plus bas, immense cloison de b&#233;ton adoss&#233;e aux parois rocheuses de la vall&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 35&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;center&gt;SUD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Tu fais droite, crochet, droite, en sortant du hall du b&#226;timent F. Tu traverses, sac sur le dos, une cour int&#233;rieure dans laquelle sont dispos&#233;s des bancs, une fontaine, des arbustes dans des bacs. Les gens discutent &#224; l'entr&#233;e des commerces ou assis sur les bancs. Un enfant joue pr&#232;s de la fontaine, un chat se pr&#233;lasse au pied d'un arbuste. &#199;a reste b&#233;ton-goudron dans cette place-passage, mais quelque chose a chang&#233;, &#224; la faveur d'un simple am&#233;nagement et peut-&#234;tre du temps. Souvenir de piquer des bonbons, faute de sous et faim des yeux. Pour &#231;a, toujours tu viens &#224; plusieurs. Un tiens une petite pi&#232;ce au bout des doigts, visible, c'est la carotte, il occupe la vendeuse en jouant l'h&#233;sitation entre &#231;a et &#231;a. Les autres, l'air de rien, se r&#233;partissent en un qui masque le vol et l'autre qui le commet. Tu sors avec deux bonbons achet&#233;s cinq centimes l'unit&#233; et d'autres dans les poches. Bien s&#251;r, une fois que tu es pris c'est plus difficile. Soit la vendeuse ne veut plus te voir, soit elle accepte que tu entres avec une pi&#232;ce de dix francs &#224; d&#233;penser. Tu lui montres, c'est le passeport. Sortant de cette placette, tu arrives sur un grand parking arbor&#233;. &#192; chaque place son arbre et son ombre. Des lotissements en face, ardoises et cr&#233;pis blancs, en partie masqu&#233;s par le feuillage. Tu es seul, &#224; pied. Le bruit des oiseaux pos&#233;s dans les arbres. Pas mal de voitures stationn&#233;es, c'est plut&#244;t calme. Au bout du parking, des immeubles r&#233;cemment construits, deux &#233;tages maximum. Aussi, un espace de jeux pour enfants, quelques cris s'en &#233;chappent avec deux ou trois parents qui veillent. Un local jeunes sur le c&#244;t&#233; avec un tag travaill&#233; sur toute la fa&#231;ade. Au fond, l'entr&#233;e de l'&#233;cole, rien ne semble avoir chang&#233; de ce c&#244;t&#233; l&#224;. Elle est au bout du quartier, encaiss&#233;e dans une impasse, comme ferm&#233;e sur elle-m&#234;me. Apr&#232;s l'&#233;cole, la route et ses pistes cyclables, les lotissements, une coul&#233;e de lotissements. Plus loin encore, tout un merdier d'entreprises, d'agences r&#233;gionales, d&#233;partementales, de laboratoires, de centre de formation avec la rocade faite pour l'occasion. Sur les pancartes, ils appellent &#231;a zoopole. Tout &#231;a pour dire que tout ce bordel, toutes ces t&#244;les de fric, c'est pour les animaux, pour l'&#233;levage des animaux. Tu as onze pages d'entreprises sur le site internet. R&#233;cemment, une enqu&#234;te a &#233;pingl&#233; cette proximit&#233; public priv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;toile polaire brille au dessus du petit bois. Elle brille, elle a brill&#233;, elle brillera entre les constellations de la Grande Ourse et le W de Cassiop&#233;e. Un de ces soirs, pench&#233; &#224; la fen&#234;tre, il regarde les autres maisons du lotissement, baign&#233;es par la lumi&#232;re des lampadaires, dans une nuit sans lune. Quelques bruits d'oiseaux invisibles lui parviennent, peut-&#234;tre une ombre comme une mouche &#224; l'&#339;il. Quelques aboiements, peut-&#234;tre, mais c'est &#224; peu pr&#232;s tout. Les pens&#233;es le traversent, &#224; moins que ce ne soient les r&#234;ves, ou bien encore les deux &#224; la fois. Il se voit avec ses fr&#232;res, &#224; jouer pr&#232;s du ruisseau, &#224; se tremper les guibolles, &#224; fouiller sous les pierres, &#224; regarder une feuille, agit&#233;e, descendre entre deux eaux, pensant que &#231;a pourrait-&#234;tre un poisson. Il voit les tas de feuilles d'automne, rassembl&#233;es par eux, aux pieds des arbres, pour s'y jeter ou s'y lancer d'une branche, pour y tomber, pouss&#233; l'un par l'autre. Il prend le chemin caboss&#233;, le chemin de terre, soulev&#233; par les racines des arbres, comme les veines soul&#232;vent la peau. Une impasse au bout, avec une maison abandonn&#233;e, squatt&#233;e par une vielle dame impressionnante. Une sorci&#232;re, certains disaient. D'ailleurs, cette maison n'est plus. D&#233;truite, elle a &#233;t&#233; remplac&#233;e par des b&#226;timents de faible hauteur. La sorci&#232;re, disparue. Au-dessus, c'est le marchand de r&#234;ves pour enfants, adolescents, adultes. Le marchand d'illusions &#224; port&#233;e de main. Mais pour lui, &#231;a n'a plus le m&#234;me effet. &#199;a reste lumineux, c'est propre, les &#233;talages sont pleins. Plus haut, le man&#232;ge tourne &#224; toute berzingue, les voitures semblent &#233;tourdies et les conducteurs au bord du malaise. Mais &#231;a tient, cette tension se tient. Mais quel g&#233;n&#233;rateur pour un tel amp&#233;rage et de telles variations de potentiel (jour/nuit) ? Quoi dans la vie pour expliquer &#231;a ? Partout des coul&#233;es de lotissements, certaines plus anciennes, d'autres plus r&#233;centes. Sans doute un point chaud sous la cro&#251;te terrestre, un volcan non loin, c'est lui le tonnerre, c'est lui les &#233;clairs, c'est lui l'incendie le soir et le matin, c'est lui l'odeur d'un monde br&#251;l&#233;, le go&#251;t de cendre. En contrebas, les fers align&#233;s des lignes de chemin de fer. Un large espace de sutures faites &#224; m&#234;me la peau de la ville, la gare de triage de Saint-Brieuc. Parfois, il entend un cri au loin, de la fen&#234;tre. Il repense au monstre des bois, &#224; la sorci&#232;re, &#224; la ville carnivore, au volcan br&#251;lant.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;EST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait en prenant la route de la pharmacie, celle qui conduit le plus rapidement &#224; la rocade, celle qui tombe nez &#224; nez avec les voies de la gare de Saint-Brieuc, que lui et ses fr&#232;res &#233;chappaient au quartier des Villes Moisan, le temps d'un week-end. C'&#233;tait donc en passant toute cette zone d'habitations, cette pharmacie, cette station essence et le bar qu'elle abrite encore, qu'ils fuyaient le b&#226;timent F, qu'ils se prenaient &#224; r&#234;ver. C'&#233;tait donc la voiture, celle de son p&#232;re, qui permettait l'exacerbation du sentiment de libert&#233;, la sensation d'un grand bol d'air, l'assurance d'avoir des choses &#224; raconter, l'assurance d'en vivre des belles. C'&#233;tait par l&#224; aussi que le retour se faisait, le dimanche, en fin d'apr&#232;s-midi. Avant le d&#233;part vers l'est, il y avait une h&#226;te. Les corps s'agitaient, ne tenaient plus en place, leur m&#232;re demandait le calme qu'ils avaient du mal &#224; tenir. &#199;a se sentait aussi dans l'air de l'appartement, &#224; la fa&#231;on dont ils imaginaient les activit&#233;s, les sorties, les balades que proposeraient leur p&#232;re, &#224; la fa&#231;on dont ils sp&#233;culaient sur le lieu o&#249; ils dormiraient, sur le passage par le Quick, le dimanche midi, le passage par la c&#244;te, par la piscine, par chez la grand-m&#232;re (C'en est maintenant fini, de la grand-m&#232;re et du Quick). Une fois dans la voiture, apr&#232;s quelques mots de leur p&#232;re, la musique voix d&#233;marrait et c'&#233;tait parti. Le dehors, ce qui se passait &#224; l'ext&#233;rieur de la voiture, n'avait aucune importance. Si le regard s'y penchait, il &#233;tait aveugle. Si l'oreille s'y tendait, elle &#233;tait sourde. Le bain d'&#233;motions, le bain de sensations, c'&#233;tait &#224; l'int&#233;rieur. C'&#233;tait dans ce cocon d'acier, de plastique et de tissus que formait la voiture de leur p&#232;re. Un cocon pr&#233;caire et transitoire. Une fois la rocade emprunt&#233;e, ils passaient le grand rond-point de Br&#233;zillet. Sorte de champ d'herbes, cercl&#233; d'une bague de b&#233;ton blanchi, tout juste bon &#224; faucher, faner, andainer et mettre en botte. L&#224;, se trouvait un des h&#244;tels qu'ils avaient d&#233;j&#224; pris avec leur p&#232;re, ainsi qu'un centre commercial, peut-&#234;tre bien Intermarch&#233;. C'est &#233;galement l&#224; que le Cin&#233;land s'est install&#233; avec un bowling et tout un tas de restaurants, il y a peu. De Br&#233;zillet ils rejoignaient la RN 12, en passant devant les tours de la Croix Saint-Lambert &#8211; cinq hautes tours aux fa&#231;ades blanches, grises et bleues, d&#233;truites depuis &#8211; et l'h&#244;pital de La Beauch&#233;e, renomm&#233; h&#244;pital Yves Le Foll. Les gens disaient : &#171; La Beauch&#233;e, la boucherie &#187;. Mais c'est bien sur la route du retour, le dimanche en fin d'apr&#232;s-midi, que leurs regards d&#233;sabus&#233;s se posaient sur ces grossiers d&#233;tails.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;OUEST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait par l&#224; pour aller chez leur mamie, en bus, &#224; v&#233;lo ou &#224; pied depuis que les v&#233;los avaient &#233;t&#233; vol&#233;s dans la cave. C'&#233;tait par l&#224; l'anticipation joyeuse de la possible pi&#232;ce de dix francs que leur mamie pourrait leur donner. C'&#233;tait donc heureux, mais pas sereins, qu'ils prenaient cette direction, cette route qui traverse le ruisseau, passe sous le pont du chemin de fer, en contrebas de l'immense cimeti&#232;re (ce dernier, on ne le voit pas de la route. Ce n'est que r&#233;cemment, &#224; la vue satellite de Ploufragan, via Google, qu'il a vu cet espace emmur&#233;, au moins dix fois la surface de l'&#233;glise. L'endroit le plus ordonn&#233; de la ville, la partie la plus soign&#233;e. Quand il quitte sa m&#232;re, il passe devant l'entr&#233;e. Il ne s'y est jamais arr&#234;t&#233;.) et remonte vers le bourg ou directement vers les HLM du bourg. Du coup, en voiture, il reprend le trajet que faisait le bus. Il passe par le bourg et sa petite zone commerciale, compl&#233;t&#233;e par quelques artisans le long de la rue de la mairie. Apr&#232;s l'&#233;glise qui fait face &#224; l'h&#244;tel de ville, il longe l'espace Victor Hugo (m&#233;diath&#232;que, salle d'expositions et salle de danse). C'est la partie la plus vivante de Ploufragan. Ce qui n'emp&#234;che que certains jours, on peut se demander ce qu'il reste de vie dans ce bourg. S'il remonte par le petit lotissement, il passe toujours &#224; proximit&#233; d'une boulangerie et d'un tabac-presse avant de tourner vers les HLM. C'est au tabac qu'il prend le journal de temps &#224; autres. Apr&#232;s la mairie, c'est l'EHPAD. Leur mamie y avait s&#233;journ&#233;, mais c'&#233;tait avant qu'ils arrivent sur Ploufragan. Apr&#232;s &#231;a, la ville s'&#233;tale en une suite continue de lotissements, ardoises et cr&#233;pis blancs, portails, barri&#232;res, ardoises et cr&#233;pis blancs, pelouses, arbustes, portillons, ardoises et cr&#233;pis blancs, quelques marches, des nains de jardins, des r&#233;verb&#232;res de jardin, ardoises et cr&#233;pis blancs, des rideaux aux fen&#234;tres, des num&#233;ros, des portes d'entr&#233;e, ardoises et cr&#233;pis blancs, des bo&#238;tes aux lettres, une voiture derri&#232;re le portail, une moto, deux voitures derri&#232;re le portail, ardoises et cr&#233;pis blancs. Au rouleau de peinture, &#231;a donne, l'une apr&#232;s l'autre, du bas vers le haut, une bande noire, une fine bande blanche, une fine bande verte, une large bande blanche et une large bande noire, un fond gris. Entre les maisons, des rues vides, des grandes all&#233;es, des grands trottoirs, et personne dessus. Personne ne souhaite &#234;tre le premier &#224; fouler ce sol lunaire. Un grand vide habit&#233;, c'est l'impression. L'arriv&#233;e des ordinateurs, d'internet et des t&#233;l&#233;phones portables n'a rien modifi&#233; &#224; l'ext&#233;rieur, en dehors de quelques antennes-relais. Les maisons ont aval&#233; leurs habitants, elles les recrachent toujours le matin, un peu amers. Plus loin encore, la route plonge vers le Gou&#235;t, vers la vall&#233;e ensevelie. C'est la route du pont noir qui enjambe la retenue d'eau. Le barrage est plus bas, immense cloison de b&#233;ton adoss&#233;e aux parois rocheuses de la vall&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;center&gt;SUD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Tu tournes &#224; droite, puis &#224; droite encore, en sortant de ce hall d'un b&#226;timent nomm&#233; F. Tu traverses une cour int&#233;rieure vide, entour&#233;e de petits commerces. Pas encore ouverts les commerces, ou bien tous ferm&#233;s, les rideaux m&#233;talliques sont baiss&#233;s. On dirait une place morte, sans vie. En sortant de cette placette, tu arrives sur un grand parking. &#199;a &#233;tonne ce grand parking, pos&#233; l&#224;, comme &#231;a, pr&#232;s de cet &#238;lot triste que tu viens de quitter. Des lotissements en face. Les maisons se ressemblent toutes, toits en ardoise et fa&#231;ades pulv&#233;ris&#233;es au cr&#233;pi blanc. Tu vois des voitures converger, se garer, des moteurs s'&#233;teindre, s'allumer. Des voitures viennent, charg&#233;es d'enfants, et d'autres partent vides, sans eux. Ces derniers portent un sac sur le dos, un cartable &#224; vrai dire. C'est fou cette animation. Au d&#233;part, tu te demandes ce qui se passe, et assez vite, tu reconnais le c&#233;r&#233;monial de l'&#233;cole. Tu viens de passer un endroit mort et tu vois ce foisonnement de mouvements. Il y a des enfants &#224; pied, main dans la main, avec un parent, ceux qui descendent de voiture, ceux qui viennent &#224; v&#233;lo. Tous vont dans la m&#234;me direction. Tu les suis, tu arrives &#224; l'entr&#233;e de l'&#233;cole. Tout le monde y est ramass&#233;. Une pancarte indique : &#201;cole Primaire des Villes Moisan. Elle est encaiss&#233;e dans une impasse, comme ferm&#233;e sur elle-m&#234;me. Apr&#232;s l'&#233;cole, tu as encore des lotissements, une coul&#233;e de lotissements. Plus loin encore, toute une zone de constructions en t&#244;le et en dur. Des entreprises, des agences r&#233;gionales, d&#233;partementales, des laboratoires, un centre de formation, une rocade &#224; ses bords. Sur les pancartes, c'est &#233;crit : zoopole. Tout &#231;a pour dire que c'est pour les animaux, pour l'&#233;levage des animaux. Tu as onze pages d'entreprises sur le site internet.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;toile brille au dessus du bois. Elle brille, entre deux constellations. Un de ces soirs, pench&#233; &#224; une fen&#234;tre, il regarde le lotissement devant lui, baign&#233; par la lumi&#232;re des lampadaires, dans une nuit sans lune. Quelques bruits d'oiseaux invisibles lui parviennent, peut-&#234;tre une ombre comme une mouche &#224; l'&#339;il. Quelques aboiements, peut-&#234;tre, mais c'est &#224; peu pr&#232;s tout. Les pens&#233;es le traversent, &#224; moins que ce ne soient les r&#234;ves, ou bien encore les deux &#224; la fois. Il se voit avec ses fr&#232;res, &#224; jouer pr&#232;s d'un ruisseau, &#224; se tremper les guiboles, &#224; fouiller sous les pierres, &#224; regarder une feuille, agit&#233;e, descendre entre deux eaux, pensant que &#231;a pourrait-&#234;tre un poisson. Il voit les tas de feuilles d'automne, rassembl&#233;es par eux, aux pieds des arbres, pour s'y jeter ou s'y lancer d'une branche, pour y tomber, pouss&#233; l'un par l'autre. Il prend le chemin caboss&#233;, le chemin de terre, soulev&#233; par les racines des arbres, comme les veines soul&#232;vent la peau. Une impasse au bout, avec une maison abandonn&#233;e, squatt&#233;e par une vielle dame impressionnante. Une sorci&#232;re, certains disaient. Ils n'ont jamais os&#233; y entrer, se sont retenus d'y approcher. Au dessus, c'est le marchand de r&#234;ves. Le marchand d'illusions &#224; port&#233;e de main. C'est lumineux, c'est propre, les &#233;talages sont pleins. Plus haut, le man&#232;ge tourne &#224; toute berzingue, les voitures semblent &#233;tourdies et les conducteurs au bord du malaise. Mais &#231;a tient, cette tension se tient. Mais quel g&#233;n&#233;rateur pour un tel amp&#233;rage et de telles variations de potentiel (jour/nuit) ? Quoi dans la vie pour expliquer &#231;a ? Partout des coul&#233;es de lotissements, certaines plus anciennes, d'autres plus r&#233;centes. Sans doute un point chaud sous la cro&#251;te terrestre, un volcan non loin, c'est lui le tonnerre, c'est lui les &#233;clairs, c'est lui l'incendie le soir et le matin, c'est lui l'odeur d'un monde br&#251;l&#233;, le go&#251;t de cendre. En contrebas, les fers align&#233;s des lignes de chemin de fer. Un large espace de sutures faites &#224; m&#234;me la peau de la ville, une probable gare de triage. Il entend un cri au loin, de la fen&#234;tre. Il pense au monstre des bois, &#224; la sorci&#232;re, &#224; la ville carnivore, au volcan br&#251;lant.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;EST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'est en prenant la route qui passe devant une pharmacie, celle qui conduit le plus rapidement &#224; une rocade, celle qui, plus loin, tombe nez &#224; nez avec les voies d'une gare, qu'il quitte un quartier d'habitation. Il est en voiture et ne sait o&#249; il va. Exacerbation du sentiment de libert&#233;, sensation de grand bol d'air, assurance d'avoir des choses &#224; d&#233;couvrir, assurance d'en vivre des belles. Avant le d&#233;part vers l'est, il y avait une h&#226;te. Les mouvements du corps en t&#233;moignaient, particuli&#232;rement les gestes. &#199;a se sentait aussi dans l'air de la chambre d'h&#244;tel, &#224; la fa&#231;on dont il imaginait les rencontres, les lieux, les d&#233;ambulations, les sorties du soir, le Airbnb &#224; venir. Une fois dans la voiture, aucune musique. Il pr&#233;f&#232;re le bruit de la m&#233;canique pour ses escapades mentales. Il ne pr&#234;te que l'attention minimale requise pour la conduite. Souvent son regard balance, mais il est aveugle. Son oreille se tend, mais il n'entend pas. Le bain d'&#233;motions, le bain de sensations, c'est &#224; l'int&#233;rieur. C'est dans ce cocon d'acier, de plastique et de tissus que forme sa voiture. Un cocon pr&#233;caire et transitoire. Une fois la rocade emprunt&#233;e, ils passe un grand rond-point. Sorte de champ d'herbes, cercl&#233; d'une bague de b&#233;ton blanchi, tout juste bon &#224; faucher, faner, andainer et mettre en botte. L&#224;, se trouvent un h&#244;tel ainsi qu'un centre commercial. Un grand hangar marron porte l'inscription Cin&#233;land. Apr&#232;s &#231;a, il emprunte une deux fois deux voix et encha&#238;ne six ronds-points. Il passe alors devant un b&#226;timent avec, sur la fa&#231;ade, le portrait g&#233;ant d'un homme et l'inscription Albert Camus. Un autre b&#226;timent porte l'inscription Centre Hospitalier. Lors de cette travers&#233;e, voil&#224; ce qu'a retenu son regard. Il s'engage maintenant en direction d'une ville nomm&#233;e Rennes sur la pancarte .&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;OUEST&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;C'est par l&#224; pour rejoindre la route qui m&#232;ne &#224; Brest. &#199;a passe au-dessus d'un petit ruisseau, sous un pont &#8211; a priori, de chemin de fer, au vu des installations &#8211; avant d'arriver devant un petit centre commercial. Il s'y engage et poursuit en tournant &#224; gauche sur ce qui semble &#234;tre une rue commer&#231;ante. Voil&#224; une &#233;glise &#224; sa gauche et de suite un b&#226;timent de verre &#224; l'inscription Victor Hugo. Il poursuit &#224; droite au rond-point et laisse sur sa gauche des lotissements et sur sa droite des barres d'habitation, semble-t-il. Apr&#232;s &#231;a, la ville continue de s'&#233;taler en une suite de lotissements, ardoises et cr&#233;pis blancs, portails, barri&#232;res, ardoises et cr&#233;pis blancs, pelouses, arbustes, portillons, ardoises et cr&#233;pis blancs, quelques marches, des nains de jardins, des r&#233;verb&#232;res de jardin, ardoises et cr&#233;pis blancs, des rideaux aux fen&#234;tres, des num&#233;ros, des portes d'entr&#233;e, ardoises et cr&#233;pis blancs, des bo&#238;tes aux lettres, une voiture derri&#232;re le portail, une moto, deux voitures derri&#232;re le portail, ardoises et cr&#233;pis blancs. Au rouleau de peinture, &#231;a donne, l'une apr&#232;s l'autre, du bas vers le haut, une bande noire, une fine bande blanche, une fine bande verte, une large bande blanche et une large bande noire, un fond gris. Entre les maisons, des rues vides, des grandes all&#233;es, des grands trottoirs, et personne dessus. &#192; croire que personne ne souhaite &#234;tre le premier &#224; fouler ce sol lunaire. Un grand vide habit&#233;, c'est l'impression qu'il a. Les maisons ont aval&#233; leurs habitants. Les recrachent-elles au petit matin ? Plus loin encore, la route plonge vers une vall&#233;e. Il emprunte un pont &#8211; Pont Noir selon l'inscription &#8211; qui passe au-dessus d'une &#233;tendue d'eau. Quelques cano&#235;s sont pos&#233;s au bord, sur l'herbe, en contrebas.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 37&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8230; de la tapisserie color&#233;e, d&#233;chir&#233;e aux murs d'une pi&#232;ce, probl&#232;me du Scotch qu'on retire pour changer un poster, des autocollants plein le cadre de lit... une hotte de cuisine r&#233;gl&#233;e vitesse quatre, des fen&#234;tres grandes ouvertes et la fum&#233;e &#233;paisse... une sonnette accroch&#233;e &#224; une potence avec un bouton rouge sur lequel probablement appuyer en cas de besoin... un tableau noir et une date &#233;crit &#224; la craie... une facture EDF, troisi&#232;me et dernier rappel, sur la nappe en tissu rouge, fine... des voitures, une dizaine de voitures, certaines sous b&#226;che grise en tissu, de toutes les couleurs, un grand nombre de marques, chez un particulier... des rang&#233;es de livres, l'&#233;tiquette montre que celui-ci n'a pas &#233;t&#233; emprunt&#233; depuis 2008... un &#233;cran d'ordinateur &#233;teint, entour&#233; d'un c&#226;ble, sans clavier, avec poussi&#232;re sur lui et toute la planche o&#249; il est pos&#233;... des cartons au fond d'une chambre, rien &#233;crit dessus, affaiss&#233;s pour certains, &#233;ventr&#233;s pour d'autres... un escalier en bois massif, marches larges et profondes... un rideau de tissu marron entre deux pi&#232;ces, possiblement un salon et une chambre... un s&#233;choir &#224; linge avec dessus un cale&#231;on taille 44 et une chaussette taille 22... une t&#233;l&#233; trente-six centim&#232;tres, pos&#233;e sur un meuble trop grand pour un salon trop petit... des magazines d'astrologie, les couvertures &#233;clatantes, reflets d'or, un peu partout dans l'appartement... trois fusils, peu importe les mod&#232;les, l'un au-dessus de l'autre... une moquette peluch&#233;e, trou&#233;e par endroit, tout le long du couloir qui prolonge l'entr&#233;e... une fen&#234;tre simple vitrage avec des joints qui se d&#233;crochent par morceaux, cadavres et poussi&#232;re au sol... un briquet et son dessin plastifi&#233; : coupe du monde 1998... une corbeille de fruits, pos&#233;e sur la table d'une cuisine, pommes, bananes, oranges, prolif&#233;ration verte-blanche sur l'une d'elles... un cosy b&#233;b&#233; et des traces blanches, r&#233;gurgitations ?... un crucifix au dessus du lit... un miroir au fond d'un couloir, &#224; hauteur de buste, jeu de profondeur... une canne pos&#233;e &#224; m&#234;me le mur, pr&#232;s de la porte d'entr&#233;e... des moulures au plafond et un &#233;ch&#233;ancier de remboursement de pr&#234;t sur la table... un caddie dans le d&#233;barras... des barreaux &#224; la fen&#234;tre... un visage maquill&#233;, expression fig&#233;e, dans un reposoir... un tableau aux couleurs fauves, &#224; bien y regarder, plut&#244;t une affiche reproduisant un tableau... un gant de boxe, pos&#233; sur un sac au sol... un paquet de protections hygi&#233;niques pos&#233; sur une chiotte... une photo en noir et blanc, un homme, une femme... une animation avec crue et d&#233;crue de vert, sur un &#233;cran de portable branch&#233; &#224; une prise murale, &#224; une prise quoi... une brosse &#224; dent, ses poils pris dans une p&#226;te blanche-verte &#224; la base, petite flaque d'eau &#224; la t&#234;te... des canards, en verre, en m&#233;tal, en pierre, de diff&#233;rentes tailles, de diff&#233;rents go&#251;ts, en diff&#233;rentes positions, dispos&#233;s sous verre dans l'entr&#233;e d'une maison... une grille de loto sur une table basse... un portrait au mur, fusain pour le trait... un yucca petit et un ficus au plafond, qui s'&#233;tend sur une grande surface... un chat (quel type ?) sur un coussin blanc au franges vertes... Trois cannettes de bi&#232;re vides, une bouteille de whisky &#224; moiti&#233; pleine, pos&#233;es sur un tapis... une bo&#238;te de pr&#233;servatifs sur le meuble d'une salle de bain...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 38&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un gar&#231;on amoureux d'une fille s'inscrit &#224; la m&#233;diath&#232;que pour l'y retrouver r&#233;guli&#232;rement. Il ouvre des livres, au hasard, et les regardent d'un &#339;il distrait. Un jour, elle part et ne revient jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit de la journ&#233;e de travail d'une aide-soignante, de l'embauche &#224; la d&#233;bauche. R&#233;cit de la d&#233;bauche au coucher. Temps r&#233;cit &#233;gal au temps r&#233;f&#233;rentiel. Insister sur les gestes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit autour de l'apparition de la Vierge Marie, au petit bois, pr&#232;s de la fontaine, avec reconnaissance par l'&#201;glise. Tout ce qui change dans la ville de Ploufragan (communication, commerces, h&#244;tels, am&#233;nagements etc.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit imaginaire centr&#233; sur la pr&#233;sence d'une gare d'arr&#234;t &#224; Ploufragan, sur la ligne Paris-Brest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit de la vie d'un b&#226;timent, de sa conception &#224; sa destruction. La vie &#233;tant repr&#233;sent&#233;e par l'ensemble des vivants ayant, de pr&#232;s ou de loin, crois&#233; le projet, sa r&#233;alisation, sa destruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit de la vie d'un bus de transport urbain, de sa conception &#224; la mise &#224; la casse. La vie &#233;tant repr&#233;sent&#233;e par l'ensemble des vivants ayant, de pr&#232;s ou de loin, crois&#233; le projet, sa r&#233;alisation, sa mise au placard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit autour de la d&#233;couverte d'un syst&#232;me d'&#233;criture, ayant pour support des coquillages et pour outil d'inscription une pierre taill&#233;e. Ceci lors de la r&#233;alisation d'un tron&#231;on de rocade proche de Ploufragan. La datation r&#233;v&#232;le un &#226;ge de 3800 ans avant J.-C., bouleversant les sch&#233;mas actuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir du ruisseau de l'&#233;tang des Ch&#226;telets, interroger un &#233;chantillon repr&#233;sentatif de la ville, sur leurs rapports &#224; ce ruisseau. R&#233;cup&#233;rer les donn&#233;es de l'enqu&#234;te et faire un r&#233;cit comme d'une seule voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire le r&#233;cit d'un jeune adulte qui &#233;coute une &#233;mission de t&#233;l&#233;vision autour de la vie de Louis Ferdinand C&#233;line, sur conseil d'un proche. Il lit Voyage au bout de la nuit et commence &#224; &#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire le r&#233;cit du quotidien d'une femme &#226;g&#233;e de plus de quatre-vingt ans, vivant au premi&#232;re &#233;tage des HLM du bourg. Insister sur les gestes, les changements de position, les visites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rassembler les mots de vocabulaire utilis&#233;s par les enfants d'une classe de petite section maternelle, &#224; la fin de l'ann&#233;e scolaire, aux Villes Moisan. &#192; partir de l&#224;, r&#233;aliser un texte en prose et un texte en vers, ayant pour th&#232;me le regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit autour de l'arriv&#233;e &#224; Ploufragan d'un couple avec trois enfants. Lui est au ch&#244;mage depuis son burn out. Elle est employ&#233;e de banque, trait&#233;e pour un syndrome d&#233;pressif. Ils habitaient la r&#233;gion parisienne. Il compte reprendre la voile et elle la danse. Les enfants sont &#224; l'&#233;cole primaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit autour d'une femme ou d'un homme, menant une vie qui lui para&#238;t d'un profond ennui. Il ou elle tombe sur une bo&#238;te en plastique, coinc&#233;e entre deux pierres de la fontaine, contenant des petits jouets en plastique ainsi qu'un petit feuillet avec des noms et des dates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit d'une jeune femme, issue d'une classe ais&#233;e, qui dans le cadre d'un travail de critique qu'elle m&#232;ne sur la t&#233;l&#233;vision d&#233;couvre l'apport de Pierre Bourdieu. Elle regarde l'ensemble des vid&#233;os Youtube disponibles le concernant, avec l'impression finale d'&#234;tre pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de sa vie. Elle r&#233;interroge tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit d'une infiltration, dans plusieurs entreprises et structures publiques du zoopole, de membres d'un mouvement de lutte contre l'exploitation animale. Ce qu'ils d&#233;couvrent.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 39&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il faut passer les in&#233;vitables grilles, barri&#232;res, murs, obstacles quelconques, qui se pr&#233;sentent sur le chemin de l'exploration, et en l'occurrence ici celui d'un chantier, pour planter son regard et ses pieds &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de ce dernier. Il y a donc d'abord toute la phase d'approche et toute la ruse qui l'accompagne &#8211; le c&#244;t&#233; renard. Face &#224; une paroi verticale, peu importe la paroi, c'est bien de la verticalit&#233; dont il faut se jouer. Soit qu'on la franchisse, soit qu'on la tombe, soit qu'horizontalement on la transperce. Le c&#244;t&#233; renard provoque la chance et met &#224; mal les insuffisances d'un syst&#232;me d'enfermement. Du coup, lui et ses camarades d'une apr&#232;s-midi, apr&#232;s avoir transpercer la grille &#8211; simplement en l'&#233;cartant &#8211; abordent la surface bossel&#233;e du chantier. Des mottes de terre et d'herbe retourn&#233;es, des &#238;lots de vert perdus au milieu d'un oc&#233;an marron. Bien marron la terre, bien en petits tas, en reliefs irr&#233;guliers, bien en trous aussi. Dessus, par endroits, des palettes charg&#233;es d'ardoises, de briques, d'agglos, plastifi&#233;es au film fin. D&#233;chir&#233; par endroit le film, plus ou moins entam&#233;es les palettes. Des planches de bois, une b&#233;tonni&#232;re. L&#224;-bas, des drap&#233;s de plastiques flottant &#224; la brise l&#233;g&#232;re. Mais il doit vite revenir au sol, ses yeux au sol, le terrain si d&#233;fonc&#233; a manqu&#233; de peu de le faire chuter. Du coup, il ne regarde au loin que furtivement ou lorsqu'il s'arr&#234;te, mais il ne faut pas s'arr&#234;ter et chacun le sait. Ils sont concentr&#233;s, sur le qui-vive, &#224; tout moment l'accident est possible, &#224; tout moment le hol&#224; d'un passant, d'un gardien, d'un voisin, quant &#224; leur progression. Cependant, apr&#232;s quelques pas, il tombe pied &#224; pied avec un tas de b&#233;ton. Un tas informe, d&#233;sorganis&#233; de b&#233;ton. Il s'arr&#234;te, en d&#233;pit de, et malgr&#233; ce qu'il sait. Il pose d'abord un pied craintif dessus, sans appuyer. En r&#233;alit&#233;, c'est la semelle de sa basket qui, pour la premi&#232;re fois, guid&#233; par son pied, se trouve en contact d'un b&#233;ton abandonn&#233; en tas, au milieu d'un chantier. Il &#233;prouve une dr&#244;le de sensation en constatant le caract&#232;re solide de cette masse qu'il confirme par un appui franc du pied. Tout l'aspect visuel lui faisait craindre un tas bien mou, bien argileux. Surtout les courbures, mais finalement la disposition m&#234;me de l'ensemble. Il y repensera plus tard, faisant une exp&#233;rience semblable, du bout des doigts, devant un des objets phares des magasins de farces et attrapes : la fausse crotte ou le faux caca. Il se rendra compte aussi du caract&#232;re in&#233;puisable de cette farce &#8211; tout comme pour le b&#233;ton. La vue fait illusion et le toucher rompt la magie. Ces objets portent en eux la contradiction de nos sens et par cons&#233;quent le caract&#232;re infini de sa reproduction. C'est bien en d&#233;passant cette contradiction v&#233;cue qu'il se hisse au sommet du tas de b&#233;ton. Il est d'abord comme engourdi, tendu, crisp&#233;, puis il se rel&#226;che, sourit, et appr&#233;cie le moment. Il l'appr&#233;cie comme s'il avait franchi une &#233;tape, comme s'il &#233;tait victorieux, comme s'il avait surmont&#233; une contradiction. Contradiction ici projet&#233;e sur le tas de b&#233;ton solidifi&#233;. C'est &#224; partir d'exp&#233;riences multiples, accumul&#233;es, souvent d'une banalit&#233; sans pareil, qu'il comprendra, plus tard, que la contradiction est le propre de sa condition humaine, qu'en tant qu'animal sensible sa raison peut lui jouer des tours. Vivre la contradiction c'est vivre la r&#233;alit&#233; de ce qu'on est. Le r&#233;el est autre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un bout de m&#233;tal, c'est un simple bout de m&#233;tal, par terre, devant lui. Il le remarque &#224; cause de l'&#233;clat qu'il prend dans l'&#339;il. &#192; cause du soleil &#224; la verticale, &#224; cause de ses fl&#232;ches, &#224; cause de l'absence de nuages, l'absence de brume, &#224; cause de la rotation de la terre, de sa position dans le syst&#232;me. Mais c'est bien parce qu'il est l&#224;, au fond du chemin de terre, &#224; deux pas de la ruine, et donc &#224; deux pas du bout de la ville, qu'il prend ce flash en pleine figure. C'est parce qu'il explore, avec ses fr&#232;res et quelques copains, c'est parce qu'il d&#233;ambule, qu'il marche, qu'il s'&#233;loigne, qu'il vire qu'il invente, avec d'autres, qu'il se trouve l&#224;. Cette &#233;clat lui fait l'effet d'une morsure. &#199;a le stoppe net. &#199;a l'intime &#224; en trouver l'origine. &#199;a lui coupe le flux de pens&#233;es, le jeu en cours, la bagarre qui commen&#231;ait. &#199;a s'impose sans n&#233;gociation, sans compromis, sans discussion, sans dialogue, c'est violent. Et alors c'est quoi ? C'est quoi ce truc au sol qui balance ses attaques comme &#231;a, sans pr&#233;venir, sans faire de sommation ? Une simple lame d'acier, une lame d'acier renfl&#233;e au deux extr&#233;mit&#233;s, elles-m&#234;mes &#233;cras&#233;es. L'&#233;clat vient de l&#224;, de ses disques d'acier, disques d'argent. Entre eux : une plaque en partie color&#233;e. De la couleur dans le fond des plis, dans le fond des brisures, dans leurs vall&#233;es, leurs lacs, leur gorges, leurs gouffres, leurs grottes. Aux sommets, sur les plateaux, c'est la rocaille &#224; vif, le m&#233;tal argent. Il est poli, us&#233;, lim&#233;, trou&#233; par endroits. De ce morceau de fer arrach&#233; &#224; la terre et travaill&#233;, une partie d&#233;j&#224; y est retourn&#233;e. C'est le bleu qui domine dans les centaines de creux et les milliers de replis. L&#224; o&#249; la poussi&#232;re n'a pas encore terni, l&#224; o&#249; elle n'a pas enseveli. Il y a, c'est vrai, du orange, mais si peu. Il prend le bout de m&#233;tal, d&#233;fonc&#233;, recroquevill&#233;, dans ses mains. &#199;a ne p&#232;se pas lourd, c'est l&#233;ger m&#234;me. Il le tourne et voit des impacts, comme des poings dans un sac de frappe. Combien de fois pi&#233;tin&#233;, &#233;cras&#233;, jet&#233; plus loin, pris dans la gueule d'un chien, pour en arriver l&#224; ? en bout de course, au pied de cette ruine. Il n'a qu'une envie : le lancer. Le lancer comme on lance un frisbee, ou plut&#244;t &#8211; parce qu'il n'avait jamais touch&#233; un frisbee &#8211;, comme on lance un caillou plat &#224; la surface de l'eau, pour faire des ricochets. Mais l&#224;, c'est la surface de l'air qu'il veut fendre, c'est le vol qu'il veut voir, c'est l'inconnu qu'il veut interroger. Au moment o&#249; il d&#233;marre le geste, son fr&#232;re lui prend des mains et le lance &#224; la mani&#232;re du caillou plat. S'ensuit un vol droit, puis de multiples vrilles qui font s'&#233;craser le bout de m&#233;tal dans les hautes herbes, plus bas. Chez sa grand-m&#232;re &#8211; la m&#232;re de son p&#232;re &#8211;, lui et ses fr&#232;res avaient le droit, en arrivant, d'aller chercher une cannette d'Orangina. Une chacun. C'&#233;tait toujours une joie, se faire ouvrir la cannette et boire le jus piquant, bull&#233;, avec la pulpe. Jamais il n'avait pens&#233; qu'on pouvait la r&#233;duire &#224; ce point : une simple lame d'acier. Tout juste il &#233;crasait le corps entre ses mains, mais c'&#233;tait tout. Ce qu'il vient de voir, c'est le r&#233;sultat d'un acharnement. Un acharnement des coups et du temps. Plus tard, il fera une collection de cannettes de sodas, vers l'&#226;ge de douze ans. Dans les poubelles de la ville, il ne prendra que les plus belles.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 41&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Aveugle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le regard absent, le regard vide, visage sans les yeux&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il va&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;se tra&#238;ne, peut-&#234;tre mieux&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; au lavabo pour se d&#233;barbouiller&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;se rafra&#238;chir serait beaucoup trop beau, faire sa toilette trop neutre&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le reflet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;l'image, le visage, la figure, le visage trou&#233;, la figure sans &#226;me&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dans le miroir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le verre &#224; fond m&#233;tallique, mais il n'y aurait plus de myst&#232;re. Savoir ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qu'il ne voit pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ou peut-&#234;tre qu'il ne peut voir, qu'il ne peut deviner&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle commence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;elle d&#233;bute, elle entame, elle se met &#224; faire, elle initie. Non, simplement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sa toilette&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ici, c'est tout le corps qu'il faut laver, des cheveux aux pieds, en passant (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#224; sept heures&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;mais elle s'est lev&#233;e entre six heures et six heures trente, le temps de se (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et finit de s'habiller &#224; neuf heures&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#231;a d&#233;pend des jours, il y a les bons et les mauvais jours, ceux avec des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; seule&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;veuve, son mari est d&#233;c&#233;d&#233; il y a cinq ans. Il avait cinquante-trois ans. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les &#233;paules douloureuses&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;pas que les &#233;paules. Le cou, la t&#234;te, le dos, les genoux. Mais les &#233;paules, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; apr&#232;s vingt ans du m&#233;tier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;est-ce r&#233;ellement un m&#233;tier ? On dit un m&#233;tier pour valoriser, non ? &#199;a (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d'aide m&#233;nag&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;bien souvent, elle fait, par sympathie et g&#233;n&#233;rosit&#233;, plus que ce qui est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il sort&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il part, il va, peut-&#234;tre qu'il ne reviendra pas&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; promener&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;balader pourrait convenir aussi. Se balader avec... prendre l'air avec... et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; le chien&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;on pourrait pr&#233;cis&#233; l'&#226;ge, le type, la couleur des yeux et des poils, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; le dit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il pourrait le crier mais il le dit, c'est une banalit&#233; de dire et c'est une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#224; sa femme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;sont-ils mari&#233;s ? est-ce plut&#244;t sa compagne ? est-ce d&#233;sormais une amie ? (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui n'en pouvait plus de l'avoir &#224; l'int&#233;rieur. L'enfant demande &#224; sa m&#232;re de venir lui essuyer les fesses&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;la porte des toilettes est ouverte, il attend sa m&#232;re, il attend de la voir (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il a fini. L'adolescent passe chez le coiffeur du quartier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;tout adolescent mais &#233;galement toute adolescente, tout coiffeur, tout (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; il s'assoit en attendant son tour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;l'int&#233;rieur, le mobilier, la chose o&#249; il s'assoit, rien n'est mentionn&#233;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; prend un magazine au hasard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;on pourrait discuter ce hasard, la r&#233;alit&#233; de ce hasard, la d&#233;termination (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l&#232;ve les yeux souvent, pour voir les gestes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;surtout ceux des mains, mais avant tout ceux des doigts qui actionnent la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dont les bruits le font frissonner&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ce bruit sec du ciseau, de ses lames, frott&#233;es l'une contre l'autre, il (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La classe est remplie d'&#233;l&#232;ves, le proviseur entre et demande du calme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;demande le calme, peut-&#234;tre mieux&#034; id=&#034;nh4-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le prof de math sera absent pendant deux semaines&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;une des mati&#232;res les plus denses en notion, une des mati&#232;res o&#249; les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#192; l'accueil de la banque&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;mais &#224; tous les accueils, la question de la violence se pose&#034; id=&#034;nh4-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Johanna&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le plus souvent, ces postes sont occup&#233;es par des femmes&#034; id=&#034;nh4-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; re&#231;oit un client qui ne comprends&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;comprend&#034; id=&#034;nh4-30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; rien au frais pr&#233;lev&#233;s sur son compte, le ton monte, une nouvelle fois aujourd'hui&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;pas un jour de travail ne passe sans cette violence &#224; l'accueil, &#224; tel point (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une femme entre dans la boulangerie et demande un pain sans gluten, la boulang&#232;re ne comprend pas et lui dit qu'ils ne font pas &#231;a ici&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;elles vivent toutes deux dans deux mondes de pr&#233;occupations diff&#233;rents&#034; id=&#034;nh4-32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le conducteur d'...&#034; id=&#034;nh4-33&#034;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Une voiture klaxonne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le conducteur d'...&#034; id=&#034;nh4-34&#034;&gt;34&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; une autre voiture, pour bien lui signifier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-35&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;lui signaler, peut-&#234;tre&#034; id=&#034;nh4-35&#034;&gt;35&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; que c'est une priorit&#233; &#224; droite et que c'est &#224; elle de passer, le vieux au volant ne bouge pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-36&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;comment tout changement de code laisse au bord de la route une partie de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-36&#034;&gt;36&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle dispose&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-37&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;elle &#233;tale&#034; id=&#034;nh4-37&#034;&gt;37&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sur la table, &#224; l'entr&#233;e de la m&#233;diath&#232;que&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-38&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#231;a peut aussi bien &#234;tre une biblioth&#232;que, mais &#233;galement un CDI&#034; id=&#034;nh4-38&#034;&gt;38&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; les nouveaux livres re&#231;us&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-39&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;les nouveaut&#233;s, les parutions du mois, les nombreux livres r&#233;cemment &#233;dit&#233;s&#034; id=&#034;nh4-39&#034;&gt;39&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; tout en renseignant le jeune homme qui cherche le rayon des mangas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-40&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;c'est sans doute un des accueils publics les plus agr&#233;ables, celui de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-40&#034;&gt;40&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il passe &#224; la caisse automatique avec deux articles en main, sans voir la personne debout&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-41&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;avec l'obligation de rester debout puisqu'elle n'a pas de si&#232;ge&#034; id=&#034;nh4-41&#034;&gt;41&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, dans un coin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-42&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#224; l'angle de barri&#232;res m&#233;talliques&#034; id=&#034;nh4-42&#034;&gt;42&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, immobile&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-43&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;comment se placer dans cette situation, dans cette fonction ?&#034; id=&#034;nh4-43&#034;&gt;43&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui assure la surveillance et le conseil &#224; cet endroit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-44&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;r&#233;p&#233;ter &#224; longueur de journ&#233;e la m&#234;me chose &#224; des clients press&#233;s et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-44&#034;&gt;44&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Elle entre dans l'&#233;glise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-45&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;la basilique ou la cath&#233;drale, mais les &#233;glises sont plus communes&#034; id=&#034;nh4-45&#034;&gt;45&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, comme &#231;a, marche lentement autour des bancs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-46&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;sur le chemin de ronde, celui qui ouvre aux diff&#233;rentes sc&#232;nes peintes et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-46&#034;&gt;46&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et voit une personne agenouill&#233;e, les mains jointes, face &#224; une figure sculpt&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-47&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;elle ne termine pas le parcours et fait demi-tour, ressentant une g&#234;ne. Elle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-47&#034;&gt;47&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, essouffl&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-48&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;haletante&#034; id=&#034;nh4-48&#034;&gt;48&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, casque sur la t&#234;te&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-49&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;pas le temps de l'enlever et moins vuln&#233;rable avec un casque&#034; id=&#034;nh4-49&#034;&gt;49&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il ouvre et lui demande s'il y a bien les sauces command&#233;es avec les pizzas, il ouvre les bo&#238;tes pour v&#233;rifier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-50&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;du coup, les pizzas du prochain client seront froides et elles n'y peut (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-50&#034;&gt;50&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle s'arr&#234;te au tabac pour prendre deux paquets de clopes et se rend compte qu'elle a oubli&#233; la monnaie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-51&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il lui demande si elle a le sans contact, elle n'a pas sa carte&#034; id=&#034;nh4-51&#034;&gt;51&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; il la conna&#238;t, elle repart avec&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-52&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;intoxiqu&#233;e et d&#233;pendante, elle reviendra&#034; id=&#034;nh4-52&#034;&gt;52&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#192; la cuisine de l'EHPAD&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-53&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;mais peut-&#234;tre dans pas mal de cuisines d'&#233;tablissements de soins&#034; id=&#034;nh4-53&#034;&gt;53&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les blagues cochonnes fusent entre les toqu&#233;s et les coiff&#233;s ; les agents de service, principalement des femmes, n'appr&#233;cient pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-54&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le font savoir et le ton monte&#034; id=&#034;nh4-54&#034;&gt;54&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#192; quinze heures, le corps sans vie d'une vieille dame&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-55&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;plus souvent veuve que les hommes&#034; id=&#034;nh4-55&#034;&gt;55&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est retrouv&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-56&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;trouv&#233;&#034; id=&#034;nh4-56&#034;&gt;56&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; par les pompiers, &#224; son domicile, la police arrive&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-57&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;r&#233;quisition du m&#233;decin d'astreinte&#034; id=&#034;nh4-57&#034;&gt;57&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les enfants, plus de la r&#233;gion&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-58&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;un qui vit au Br&#233;sil et l'autre qui vit &#224; Paris&#034; id=&#034;nh4-58&#034;&gt;58&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, sont pr&#233;venus&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-59&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il faut qu'il r&#233;cup&#232;re le certificat de d&#233;c&#232;s, le corps on s'en charge&#034; id=&#034;nh4-59&#034;&gt;59&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Lui, devant son ordinateur, elle, rentre,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-60&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;;&#034; id=&#034;nh4-60&#034;&gt;60&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#224; son regard il sait&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-61&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il croit deviner, il imagine, il fait l'hypoth&#232;se&#034; id=&#034;nh4-61&#034;&gt;61&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qu'elle a un truc&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-62&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;quelque chose&#034; id=&#034;nh4-62&#034;&gt;62&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#224; lui dire, elle sort le test de grossesse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-63&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le dispositif de diagnostic &#224; type de bandelette&#034; id=&#034;nh4-63&#034;&gt;63&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; avec deux traits horizontaux rouges&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-64&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;c'est positif !&#034; id=&#034;nh4-64&#034;&gt;64&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le facteur charge les lettres et petits colis sur le v&#233;lo &#224; assistance &#233;lectrique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-65&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;sur le v&#233;lo &#233;lectrique ne me semble pas assez pr&#233;cis. Il s'agit d'une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-65&#034;&gt;65&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il d&#233;marre sa derni&#232;re tourn&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-66&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il sera fauch&#233; mortellement, quelques minutes plus tard, par une voiture, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-66&#034;&gt;66&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; apr&#232;s avoir salu&#233; ses coll&#232;gues, il rentrera dans trois heures&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-67&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il ne rentrera pas&#034; id=&#034;nh4-67&#034;&gt;67&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Assis face &#224; son ordinateur&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-68&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;face &#224; son &#233;cran&#034; id=&#034;nh4-68&#034;&gt;68&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, seul, il re&#231;oit un coup de t&#233;l&#233;phone sur son portable, pas un num&#233;ro du r&#233;pertoire, la voix douce et polie d'une commerciale au bout du fil, il raccroche aussit&#244;t&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-69&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;il s'&#233;tait jur&#233; de ne plus d&#233;crocher les num&#233;ros inconnus ou non (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-69&#034;&gt;69&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle rejoint ses copines au cours de salsa&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-70&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;kizomba et merengue&#034; id=&#034;nh4-70&#034;&gt;70&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et change de partenaire &#224; l'envi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-71&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#224; chaque danse comme c'est la coutume. Elle n'aime pas &#234;tre guid&#233;e de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-71&#034;&gt;71&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il refait le pansement d'ulc&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-72&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;trou dans la peau&#034; id=&#034;nh4-72&#034;&gt;72&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, accroupi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-73&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;douleurs dans les jambes&#034; id=&#034;nh4-73&#034;&gt;73&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, apr&#232;s avoir gratt&#233; le blanc de la fibrine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-74&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;du sang qui remonte&#034; id=&#034;nh4-74&#034;&gt;74&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et rassur&#233; la dame , pour qui &#231;a dure depuis six mois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-75&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;depuis un an en fait&#034; id=&#034;nh4-75&#034;&gt;75&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 42&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(interstice entre 5 et 6 ; interstice entre 12 et 13 ; interstice entre 19 et 20)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien de fois va-t-il devoir revenir, quelle qu'en soit la mani&#232;re, avant de r&#233;aliser l'urgence de dire ? L'urgence de dire, quelle qu'en soit la mani&#232;re, ce qu'a &#233;t&#233; son enfance au b&#226;timent F. Mais justement, ce qui le bloque c'est la mani&#232;re. Ce qui le bloque c'est la fa&#231;on, c'est le moyen, c'est l'outil, le chemin, le medium. Ce qui le bloque ce sont ses carences, celles qu'il imagine, celles dont il se dit qu'elles doivent &#234;tre combl&#233;es avant de d&#233;marrer, avant de commencer &#224;. Ce qui l'englue c'est la somme des repr&#233;sentations qu'il a de l'expression, multipli&#233;e par les ann&#233;es de mise &#224; l'&#233;cart de soi. Mise &#224; l'&#233;cart de soi par la n&#233;cessit&#233; de r&#233;ussir, de s'en sortir co&#251;te que co&#251;te, d'y arriver, sans regarder en arri&#232;re, sans se retourner, de peur de tomber, de peur d'abandonner. De le faire, envers et contre le destin, ou plut&#244;t, envers et contre les d&#233;terminations, malgr&#233; les critiques et les d&#233;couragements qu'il a re&#231;u, qui ont tent&#233; de le faire chavirer, de le faire couler, lui et ses r&#234;ves. Mise &#224; l'&#233;cart de soi &#8211; plus pr&#233;cis&#233;ment, mise &#224; l'&#233;cart de toute son histoire &#8211; doubl&#233;e d'une mise &#224; l'&#233;cart des siens. Oblig&#233; de s'isoler pour envisager autrement le pr&#233;sent, le futur proche. Pour que l'imagination ne soit pas plaqu&#233;e au sol, battue &#224; mort, &#224; la prononciation par un proche d'une phrase ou d'un mot. Ce n'est pas un autre monde qu'il imagine, &#224; ce moment l&#224;, c'est une autre vie pour lui, simplement pour lui, d&#233;j&#224; &#231;a. Parfaitement illustr&#233; par ces quelques mots du groupe de Rap PNL : &#171; Tu veux qu'on t'sauve on s'est m&#234;me pas sauv&#233;s &#187;. Maintenant, il g&#232;re son temps, ou plut&#244;t, il g&#232;re les espaces entre les p&#233;riodes de travail, de sorte &#224; en faire des lieux pour soi et pour autre chose que soi. Bien qu'il y ait toujours de soi dans les autres choses que soi. Pour lui, &#231;a passera par l'&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques ann&#233;es plus tard, la mamie int&#233;grait une maison de retraite, d&#233;finitivement. Les d&#233;chets s'&#233;taient accumul&#233;s en tas, elle n'allait que tr&#232;s peu faire ses courses et ne voulait personne pour l'aider. Nettoyait-elle son linge et faisait-elle sa toilette, sur la fin ? Sa m&#232;re a pris cette d&#233;cision &#224; d&#233;faut de pouvoir la prendre &#224; la maison, trop petit. Il n'y avait donc plus ces exp&#233;ditions aux HLM du bourg. Ils &#8211; lui, ses fr&#232;res et sa m&#232;re &#8211; ne prenaient plus la ligne cinq du TUB, dans cette direction. Ils allaient la voir &#224; Saint-Brieuc. Ils pensaient &#8211; sa m&#232;re surtout, eux &#233;taient encore un peu jeunes &#8211; que &#231;a allait &#234;tre un bouleversement pour elle. &#199;a l'a &#233;t&#233;, mais pas dans le sens qu'ils imaginaient. Elle s'est tr&#232;s vite adapt&#233;e, au point que son comportement m&#234;me a chang&#233;, envers eux, une plus grande &#233;coute et des sourires en pagaille. Elle participait aux diverses activit&#233;s propos&#233;es, rencontrait des hommes, des femmes. Des amours, des amiti&#233;s naissaient, mourraient. Surtout, elle dansait, elle reprenait &#224; danser, et tout le plaisir que la danse lui procurait. Elle qui vivait dans un isolement quasi maladif, elle s'ouvrait au personnel soignant et aux autres r&#233;sidents. C'&#233;tait inesp&#233;r&#233;. Cette nouvelle donne lui convenait, envers et contre tout ce qu'ils avaient pu anticip&#233; de tristesses, de reproches, de douleurs, de souffrances, de mal-&#234;tre en fait. L'appartement qu'elle avait quitt&#233; allait &#234;tre relou&#233;, apr&#232;s une profonde r&#233;novation int&#233;rieure. Puis, de la m&#234;me mani&#232;re qu'il avait disparu de leurs trajets habituels, il allait dispara&#238;tre, quelques ann&#233;es plus tard, pour de bon. Il allait faire l'objet d'un chantier de destruction. Il a d&#233;couvert les vid&#233;os sur Internet, il y a peu de temps, par hasard. En dehors de la claque que &#231;a lui a mis, &#231;a l'a renvoy&#233; au premier souvenir de chantier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs les &#233;coles, il en a fr&#233;quent&#233; quelques unes. Au moins une par niveau de maternelle. Les d&#233;m&#233;nagements successifs pour le travail, pour celui de son p&#232;re, apr&#232;s le passage d'un concours de la fonction publique pour entrer au PTT. Et avant le concours, pour le travail &#233;galement. Le travail d&#233;cidait, imposait, le mouillage, puis assez vite l'appareillage. Du coup, l'&#233;cole du quartier des Villes Moisan devait &#234;tre la quatri&#232;me ou cinqui&#232;me &#233;cole. Et dans cet encha&#238;nement de lieux, dans ces d&#233;placements, il n'a pas le moindre souvenir d&#233;sagr&#233;able. Seule l'arriv&#233;e aux Villes Moisan avait un go&#251;t un peu amer : leur p&#232;re n'y &#233;tait pas. Et quelque part, le moteur des d&#233;m&#233;nagements, jusque-l&#224;, c'&#233;tait son p&#232;re. C'&#233;tait par lui &#8211; et &#224; travers lui par le travail &#8211;, que le calendrier des arriv&#233;es et des d&#233;parts &#233;tait annonc&#233;. Naviguer dans les C&#244;tes-d'Armor et mettre le cap sur la r&#233;gion parisienne. Plus tard, il apprendra que ses deux grands-m&#232;res, elles aussi, sont parties quelques temps en r&#233;gion parisienne, dans leurs jeunes ann&#233;es. Pour l'une, des m&#233;nages dans le seizi&#232;me arrondissement, dans une maison bourgeoise avec plusieurs employ&#233;s. Pour l'autre, vendeuse en boulangerie, et ses restes en calcul mental. Lui et ses fr&#232;res, quand il y pense, ont rompu cette n&#233;cessit&#233; parisienne, ils ont fait autrement. Quand il fait l'effort du souvenir, la premi&#232;re &#233;cole dont il pourrait tracer les contours, c'est celle des Villes Moisan. Et la classe dont il se souvient le mieux, c'est celle de CP. Il y retourne, en r&#234;verie, sans jamais avoir fait l'effort de noter ce qui l'y am&#232;ne. Il faudra qu'il le fasse.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que la plupart des mots, des phrases, des rythmes, des couleurs, des tons qu'il reste &#224; &#233;crire viendront au moment m&#234;me de l'&#233;criture, poursuivie obstin&#233;ment. &#192; l'instant m&#234;me o&#249; le mot jet&#233; en appelle un autre, puis un autre, puis une phrase, puis une couleur, puis un souvenir, puis une col&#232;re, une joie, une souffrance. En tous les cas, c'est ce qui a constitu&#233; la plus grande part de la mati&#232;re accumul&#233;e ici, dans l'ent&#234;tement renouvel&#233; de camper le r&#233;cit dans l'enfance. Beaucoup de sensations, et avec elles des images, ont surgi au fil des mots, et malgr&#233; moi, malgr&#233; ce que je voulais dire au d&#233;part, en d&#233;pit de ce que je souhaitais &#233;crire apr&#232;s avoir regard&#233; la proposition. Finalement, dans la forme, un atelier d'&#233;criture, par propositions, ressemble fort &#224; une commande faite par telle ou telle revue, tel ou tel rubrique de journal ou de magazine. Bien qu'il n'y ait pas de limite du nombre de signes (ou exceptionnellement) et qu'une somme de r&#233;f&#233;rences nous soient propos&#233;e. Mais dans le fond, il y a une diff&#233;rence majeure, qui l'am&#232;ne bien au-dessus, bien au-del&#224;, c'est l'absence de censure sur la production livr&#233;e. C'est la publication tel quel du travail d'&#233;criture partag&#233;. Et si c'&#233;tait &#231;a le livre, et si c'&#233;tait l&#224; d&#233;j&#224; un livre. Un livre qu'on peut lire comme on le souhaite, dans n'importe quel ordre, un livre inachev&#233;. Et dans cet inach&#232;vement la beaut&#233;, dans cet inach&#232;vement la plus grande place laiss&#233;e au lecteur qui peut inventer les dialogues, y introduire des personnages, y ajouter une r&#233;flexion, un regard, une coh&#233;rence, un d&#233;sordre. Et pourtant, et pourtant j'aurai tellement envie, non pas de l'achever mais, de complexifier encore, de proposer d'autres entr&#233;es, de nourrir le texte de dialogues, d'y appeler le regard des fr&#232;res, d'y faire sentir comme chacun &#233;crit toujours avec soi et jamais sans soi, d'y inviter la v&#233;rit&#233; pour lui faire perdre la t&#234;te, d'y inviter d'autres faits pour entendre leurs v&#233;rit&#233;s multiples. L'envie d'interroger la trajectoire, les trajectoires, interroger les bifurcations. L'envie de comprendre le d&#233;go&#251;t que la ville m'inspire, cette ville dont il est question, mais aussi d'autres travers&#233;es par la suite. L'envie d'&#233;crire sur la difficult&#233; d'&#233;crire la ville, quand dans notre quotidien on tente par tous les moyens d'y &#233;chapper. L'appel de la po&#233;sie qui, dans un langage m&#234;lant tout, dit de la ville qu'elle est d&#233;goulinante, sale, sur un mont gal&#233;rien. Peut-on encore &#234;tre fascin&#233;s par la ville &#224; la fa&#231;on dont l'ont &#233;t&#233; les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes ? cette fascination n'est-elle pas morbide, ne nous emm&#232;ne-t-elle pas vers un &#233;tat moribond ? et au final, est-ce que je souhaite poursuivre vers cette mort, prolonger ces propositions ? Qu'il est difficile d'&#234;tre constitu&#233; majoritairement par le dehors &#8211; et non par les int&#233;rieurs (biblioth&#232;ques, cin&#233;mas, chambres etc.) avec leurs supports &#8211;, de l'avoir exp&#233;riment&#233; et explor&#233; sans cesse dans l'enfance et l'adolescence, puis, de devoir s'installer au dedans pour &#233;crire (la t&#234;te dedans la feuille, le carnet ou l'&#233;cran, plus ou moins dedans la pi&#232;ce) !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Comment se rappeler d'un r&#233;cit avec lequel on exp&#233;rimente ce qu'est la distance, ce qu'est rester &#224; distance, du d&#233;but &#224; la fin. Non pas qu'il n'y ait pas eu effort de lecture, mais jamais l'effort n'a fait place au plaisir, ni m&#234;me au moindre effet, si ce n'est l'envie de passer &#224; autre chose. Et bien, ce r&#233;cit ne produit pas autre chose chez moi. Ce n'est pas un choix de ma part, ce n'est pas une volont&#233; &#8211; je suppose &#8211; de l'auteur.e, c'est ainsi. Peut-&#234;tre le temps fera les choses, mais j'en doute. Il y a trop d'images qui ne me parlent pas, trop d'expressions qui ne trouvent pas de r&#233;sonance, trop de mots que je n'entends jamais, que je n'utilise pas, qui me paraissent superflus. Plus je lis et plus je me dis qu'il faudrait retirer &#231;a, &#231;a et &#231;a et au final il ne reste pas grand chose. L'impression globale est forc&#233;ment d&#233;sagr&#233;able avec le sentiment d'avoir perdu son temps, de s'&#234;tre laiss&#233; aller &#224; des d&#233;fis ridicules du genre : tout lire pour esp&#233;rer &#234;tre surpris. Mais &#231;a, on le comprend vite, on ne peut pas le faire avec tou.te.s les auteur.e.s, on ne peut pas le faire &#224; tous les &#226;ges. Peut-&#234;tre retenir un &#233;l&#233;ment positif, on a aiguis&#233; notre &#339;il, une fois de plus. Certains textes &#224; venir en feront les frais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a ce r&#233;cit dont la premi&#232;re proposition avait accroch&#233; mon regard. Puis, parmi les suivantes, d'autres ont eu le m&#234;me effet sans que je n'arrive &#224; en &#233;tablir le m&#233;canisme. &#192; la lecture, l'auteur.e prend des chemins qui ne sont pas ceux que je connais, pas ceux que je reconnais. Mais bien qu'il y est une distance, celle-ci est r&#233;duite &#224; plusieurs reprises par des introspections, des doutes, des questionnements qui me touchent directement. C'est peut-&#234;tre avant tout l'association d'une qu&#234;te et d'un chemin original qui l'accompagne, c'est peut-&#234;tre &#231;a qui me touche. Voir dans ces textes, y lire la fragilit&#233; d'&#234;tre et de vivre, voire de survivre. On se sent moins seul dans ce qui peut nous traverser quand on a pu en faire la lecture. On s'ouvre aussi &#224; d'autres rencontres, en brisant quelques pr&#233;jug&#233;s que l'on pouvait avoir sur tel ou tel chemin pris. Ce texte ouvre des horizons plus qu'il n'en ferme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; chaque nouvelle parution, une fois que je vois dans la liste des derni&#232;res mises &#224; jour le nom de l'auteur.e, je clique et descend rapidement, en tapotant des deux doigts &#8211; le majeur et l'index &#8211; joints comme attel&#233;s, &#224; la derni&#232;re proposition. Les mots de la premi&#232;re phrase, la ponctuation, je m'y retrouve et d&#233;j&#224; du plaisir qui vient avec. Non pas que tous les mots, toutes les phrases, toutes les expressions me parlent, me procurent autant de plaisir. Mais, d&#232;s le d&#233;but je reconnais la musique, qui me ram&#232;ne aux temps pr&#233;c&#233;dents de lecture, aux plaisirs qu'ils m'avaient apport&#233;. C'est l'assurance de passer un bon moment, en compagnie d'un texte de l'auteur.e, en compagnie d'une pens&#233;e qui chemine, qui doute, qui se corrige, qui laisse des questions non r&#233;solues. Parfois l'impression d'avoir d&#233;j&#224; penser &#224; &#231;a ou &#231;a, que je retrouve &#224; l'&#233;crit, et ne plus savoir dans quel contexte. C'est alors un fil que je suivais qui s'est rompu et que je reprends gr&#226;ce au texte. Il y a donc bien une proximit&#233; de cheminement, une certaine fraternit&#233; d'esprit. Par ailleurs, je peux lire et relire une phrase, un paragraphe, parce que l'effet produit ne s'&#233;puise pas en une seule lecture. Ou bien au contraire, je peux finir la lecture compl&#232;te d'une proposition en me disant que c'&#233;tait plaisant et riche, et voulant rester sur cette exp&#233;rience, ne pas reprendre &#224; lire dans l'imm&#233;diat.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le regard absent, le regard vide, visage sans les yeux&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;se tra&#238;ne, peut-&#234;tre mieux&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;se rafra&#238;chir serait beaucoup trop beau, faire sa toilette trop neutre&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;l'image, le visage, la figure, le visage trou&#233;, la figure sans &#226;me&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le verre &#224; fond m&#233;tallique, mais il n'y aurait plus de myst&#232;re. Savoir ce qu'est un miroir est une chose, l'&#233;crire serait ici une erreur. Le miroir, le mot porte en lui tellement de possibilit&#233;s, tellement de choses vues, tellement de miroirs crois&#233;s. Il y a tellement de place pour celui qui lit le mot miroir. Le laisser, maintenant, c'est s&#251;r. Il y a cette phrase de Camus dans ses carnets : &#171; dire le moins, sugg&#233;rer le plus &#187;. Elle revient souvent quand j'&#233;cris. Et parfois l'envie de dire le plus et sugg&#233;rer le moins, qui serait pour moi l'attitude d'un Ponge dans le parti pris, qui serait l'attitude d'un chercheur en sciences. Viser la clart&#233; et la reproductibilit&#233; d'une description&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ou peut-&#234;tre qu'il ne peut voir, qu'il ne peut deviner&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;elle d&#233;bute, elle entame, elle se met &#224; faire, elle initie. Non, simplement elle commence&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ici, c'est tout le corps qu'il faut laver, des cheveux aux pieds, en passant par les dents, c'est la grande toilette. &#199;a comprend le parfum qu'on se met, le d&#233;odorant, le maquillage s'il y en a.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;mais elle s'est lev&#233;e entre six heures et six heures trente, le temps de se mettre assise, apr&#232;s avoir pens&#233;, apr&#232;s avoir ressenti les premi&#232;res douleurs, apr&#232;s avoir respir&#233; et souffl&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#231;a d&#233;pend des jours, il y a les bons et les mauvais jours, ceux avec des douleurs plus fortes encore, plus handicapantes, ces jours o&#249; elle se demande comment elle fait pour supporter tout &#231;a et si elle ne va pas finir par se foutre en l'air. Mais il y a les petits enfants, elle ne peut pas laisser les petits enfants. Ils comptent sur elle, sa fille compte sur elle aussi&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;veuve, son mari est d&#233;c&#233;d&#233; il y a cinq ans. Il avait cinquante-trois ans. C'est une crise cardiaque qui l'a emport&#233;. Il est tomb&#233; et ne s'est jamais relev&#233;, sur le sol du salon, avec du sang sur les cheveux et un petit lac rouge sur le carrelage. Elle n'a rien pu faire, ne sachant pas masser, elle a attendu, seule, les pompiers, seule avec le corps sans vie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;pas que les &#233;paules. Le cou, la t&#234;te, le dos, les genoux. Mais les &#233;paules, pour elle, c'est le plus g&#234;nant. Elle a cinquante-six ans et ne va pas avoir d'autres choix que l'arr&#234;t de travail prolong&#233;. Avant de pouvoir toucher sa retraite, ou si c'est pas possible, l'invalidit&#233; de la s&#233;curit&#233; sociale avec une allocation adulte handicap&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;est-ce r&#233;ellement un m&#233;tier ? On dit un m&#233;tier pour valoriser, non ? &#199;a ressemble davantage &#224; un travail forc&#233; de bagnard. On valorise des comp&#233;tences, pourquoi ? Pour &#224; la fin &#234;tre d&#233;truit par ses comp&#233;tences. Il y aurait quelque chose &#224; inventer pour ses t&#226;ches, en dehors de ce que la machine peut apporter. Toute personne adulte, en capacit&#233;, devrait participer &#224; ces t&#226;ches. Je ne vois pas comment faire autrement. Sinon, soyons clairs, je vis, je marche sur le corps des autres&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;bien souvent, elle fait, par sympathie et g&#233;n&#233;rosit&#233;, plus que ce qui est demand&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il part, il va, peut-&#234;tre qu'il ne reviendra pas&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;balader pourrait convenir aussi. Se balader avec... prendre l'air avec... et pourquoi pas se calmer avec... refroidir la mont&#233;e de col&#232;re avec...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;on pourrait pr&#233;cis&#233; l'&#226;ge, le type, la couleur des yeux et des poils, l'allure, la gueule. Mais, dire le chien, c'est laisser la possibilit&#233; d'imaginer tout &#231;a, c'est sugg&#233;rer, c'est l'invention du lecteur, ou plut&#244;t, ce sont les multiples images que le mot chien, pour un lecteur donn&#233;, permet de faire surgir. Quelque part, toujours, l'invention ne part pas de rien.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il pourrait le crier mais il le dit, c'est une banalit&#233; de dire et c'est une banalit&#233; de sortir le chien. On dit par habitude comme on sort le chien par habitude&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;sont-ils mari&#233;s ? est-ce plut&#244;t sa compagne ? est-ce d&#233;sormais une amie ? voire une connaissance ? ou encore une absence ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;la porte des toilettes est ouverte, il attend sa m&#232;re, il attend de la voir &#224; l'entr&#233;e, il attend de se mettre debout, pench&#233; en avant, et elle, pench&#233;e sur ses fesses&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;tout adolescent mais &#233;galement toute adolescente, tout coiffeur, tout quartier. Au lecteur d'y mettre de lui, &#224; la lectrice d'y mettre d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;l'int&#233;rieur, le mobilier, la chose o&#249; il s'assoit, rien n'est mentionn&#233;, place faite au lecteur, &#224; la lectrice&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;on pourrait discuter ce hasard, la r&#233;alit&#233; de ce hasard, la d&#233;termination dans ce soi-disant hasard. Peut-&#234;tre que ce n'est pas le hasard et que le hasard n'est qu'une fa&#231;on de parler, une fa&#231;on de dire, une fa&#231;on de vouloir faire voir&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;surtout ceux des mains, mais avant tout ceux des doigts qui actionnent la paire de ciseaux&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ce bruit sec du ciseau, de ses lames, frott&#233;es l'une contre l'autre, il pourrait rester des heures &#224; l'&#233;couter, des heures entre les mains du coiffeur. Les frissons qui montent dans tout le corps. Les m&#234;mes au cou et dans toute la t&#234;te lorsque la longue lame du rasoir vient gratter la nuque.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;demande le calme, peut-&#234;tre mieux&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;une des mati&#232;res les plus denses en notion, une des mati&#232;res o&#249; les concepts, le langage mettent &#224; distance beaucoup d'&#233;l&#232;ves. L'orthographe du mot prof plut&#244;t que professeur, pour sugg&#233;rer que ce dernier passage de la phrase pourrait &#234;tre dit par un &#233;l&#232;ve &#224; l'un de ses parents&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;mais &#224; tous les accueils, la question de la violence se pose&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le plus souvent, ces postes sont occup&#233;es par des femmes&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;comprend&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;pas un jour de travail ne passe sans cette violence &#224; l'accueil, &#224; tel point que des formations sont propos&#233;es pour g&#233;rer au mieux cette violence. Des strat&#233;gies sont mises en place, des protocoles internes de gestion d'un client revendicateur. Le syst&#232;me, ils le savent, produit de la violence qu'il faudra g&#233;rer &#224; l'accueil&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;elles vivent toutes deux dans deux mondes de pr&#233;occupations diff&#233;rents&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-33&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-33&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;33&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le conducteur d'...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-34&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-34&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;34&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le conducteur d'...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-35&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-35&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-35&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;35&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;lui signaler, peut-&#234;tre&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-36&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-36&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-36&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;36&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;comment tout changement de code laisse au bord de la route une partie de la population qu'il vuln&#233;rabilise, surtout s'il n'y a plus de m&#233;diateurs (souvent des proches)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-37&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-37&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-37&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;37&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;elle &#233;tale&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-38&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-38&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-38&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;38&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#231;a peut aussi bien &#234;tre une biblioth&#232;que, mais &#233;galement un CDI&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-39&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-39&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-39&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;39&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;les nouveaut&#233;s, les parutions du mois, les nombreux livres r&#233;cemment &#233;dit&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-40&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-40&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-40&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;40&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;c'est sans doute un des accueils publics les plus agr&#233;ables, celui de la biblioth&#232;que, de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale. Rien &#224; voir avec celui de la CAF, avec celui de la CPAM, ou celui du service d'&#233;tat civil de la mairie, ou encore celui de la pr&#233;fecture.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-41&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-41&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-41&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;41&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;avec l'obligation de rester debout puisqu'elle n'a pas de si&#232;ge&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-42&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-42&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-42&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;42&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#224; l'angle de barri&#232;res m&#233;talliques&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-43&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-43&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-43&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;43&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;comment se placer dans cette situation, dans cette fonction ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-44&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-44&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-44&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;44&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;r&#233;p&#233;ter &#224; longueur de journ&#233;e la m&#234;me chose &#224; des clients press&#233;s et distraits, r&#233;p&#233;ter une petite somme de phrases, une petite somme de mots. Des phrases et des mots impos&#233;s par la fonction, pas forc&#233;ment les siens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-45&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-45&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-45&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;45&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;la basilique ou la cath&#233;drale, mais les &#233;glises sont plus communes&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-46&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-46&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-46&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;46&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;sur le chemin de ronde, celui qui ouvre aux diff&#233;rentes sc&#232;nes peintes et parfois sculpt&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-47&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-47&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-47&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;47&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;elle ne termine pas le parcours et fait demi-tour, ressentant une g&#234;ne. Elle ne comprend pas bien d'o&#249; elle provient. Ce qui est s&#251;r c'est que toute cette disposition &#8211; tout cet agencement &#8211; ne lui est pas &#233;trang&#232;re]. Il met un dessous en lycra, en bas et en haut, avant d'enfiler ses habits de chantier, dehors c'est moins dix degr&#233;s, ses deux enfants rigolent de le voir en tenue moulante, il appr&#233;cie moyen. Elle frappe &#224; la porte du quatri&#232;me &#233;tage [[sans ascenseur&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-48&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-48&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-48&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;48&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;haletante&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-49&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-49&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-49&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;49&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;pas le temps de l'enlever et moins vuln&#233;rable avec un casque&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-50&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-50&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-50&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;50&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;du coup, les pizzas du prochain client seront froides et elles n'y peut rien. Elle s'excusera dans le cadre de cette organisation qui l'oblige &#224; s'excuser r&#233;guli&#232;rement. S'excuser quand on ne porte pas la responsabilit&#233; de ce pourquoi on s'excuse : forc&#233;ment une souffrance&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-51&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-51&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-51&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;51&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il lui demande si elle a le sans contact, elle n'a pas sa carte&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-52&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-52&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-52&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;52&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;intoxiqu&#233;e et d&#233;pendante, elle reviendra&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-53&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-53&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-53&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;53&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;mais peut-&#234;tre dans pas mal de cuisines d'&#233;tablissements de soins&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-54&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-54&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-54&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;54&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le font savoir et le ton monte&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-55&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-55&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-55&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;55&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;plus souvent veuve que les hommes&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-56&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-56&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-56&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;56&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;trouv&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-57&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-57&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-57&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;57&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;r&#233;quisition du m&#233;decin d'astreinte&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-58&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-58&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-58&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;58&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;un qui vit au Br&#233;sil et l'autre qui vit &#224; Paris&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-59&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-59&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-59&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;59&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il faut qu'il r&#233;cup&#232;re le certificat de d&#233;c&#232;s, le corps on s'en charge&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-60&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-60&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-60&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;60&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-61&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-61&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-61&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;61&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il croit deviner, il imagine, il fait l'hypoth&#232;se&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-62&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-62&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-62&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;62&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;quelque chose&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-63&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-63&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-63&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;63&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le dispositif de diagnostic &#224; type de bandelette&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-64&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-64&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-64&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;64&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;c'est positif !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-65&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-65&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-65&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;65&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;sur le v&#233;lo &#233;lectrique ne me semble pas assez pr&#233;cis. Il s'agit d'une assistance au p&#233;dalage. Sur le v&#233;lo, sans pr&#233;cision, serait un d&#233;ni, une m&#233;connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-66&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-66&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-66&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;66&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il sera fauch&#233; mortellement, quelques minutes plus tard, par une voiture, par le conducteur d'une voiture&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-67&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-67&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-67&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;67&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il ne rentrera pas&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-68&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-68&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-68&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;68&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;face &#224; son &#233;cran&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-69&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-69&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-69&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;69&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;il s'&#233;tait jur&#233; de ne plus d&#233;crocher les num&#233;ros inconnus ou non r&#233;pertori&#233;s. Il avait tenu six mois. Ce jour l&#224;, sans raison apparente, il a d&#233;croch&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-70&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-70&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-70&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;70&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;kizomba et merengue&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-71&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-71&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-71&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;71&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#224; chaque danse comme c'est la coutume. Elle n'aime pas &#234;tre guid&#233;e de mani&#232;re brutale, pr&#233;f&#232;re l'&#233;quilibre de la douceur et de la ma&#238;trise&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-72&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-72&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-72&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;72&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;trou dans la peau&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-73&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-73&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-73&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;73&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;douleurs dans les jambes&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-74&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-74&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-74&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;74&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;du sang qui remonte&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-75&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-75&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-75&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;75&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;depuis un an en fait&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Laurent Schaffter | Terapolis</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article313</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article313</guid>
		<dc:date>2018-09-30T04:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Laurent Schaffter partage sa vie entre le Jura Suisse, la Croatie et les livres.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Revenir ? Revenir o&#249; ? Revenir d'o&#249; ? D'o&#249; il faillit ne jamais revenir ? Nombreux les lieux, les pas sur lesquels il revint mais &#224; ce jour n'a revu l'endroit cl&#233; de son existence. Il y songe &#231;a et l&#224;. Rien ne l'oblige mais quoi le retient ? On ne se baigne jamais deux fois dans le m&#234;me lavabo &#8211; merci H&#233;raclite &#8211; et le lavabo tant charrie les m&#233;moires que le temps s'affaiblit sous les relances du hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce lundi, veille de Saint-Valentin, son pote Raymond ne bossait pas et lui, en vadrouille, sugg&#233;ra un pot &#224; l'Ours. Au passage ils en grilleront un sur la terrasse. Soleil de la partie. Journ&#233;e prometteuse. A onze heures il n'&#233;tait question que de l'Ours, or une fois sur place, que faire ? Lundi, l'Ours dort. En contrebas du troquet la bastille batifole. Ils s'y &#233;tayent rencontr&#233;s. Que faire ? Doit y avoir une cafeteria dans ce bordel qu'il lance &#224; tout hasard et, d&#233;cision prise, les voici se dirigeant vers l'entr&#233;e. &lt;i&gt;Parall&#232;lement, un &#233;trange processus s'enclenche&lt;/i&gt;. Ils franchissent les grilles, le petit pont. Un sas vitr&#233; a vir&#233; la porte. Le couloir en revanche n'a pas bronch&#233; ; le temps l'&#233;vite. L'increvable paire de bancs fatigu&#233;s, au bois us&#233; peint et repeint, la grisaille des murs toujours pareille, la neutralit&#233; du sol idem, la froideur aseptis&#233;e au rendez-vous et l'all&#233;e perpendiculaire menant aux ailes, aux &#233;tages, intacte. Un vide sale, sulfurique tasse un silence mis&#233;rable et dur. Le kiosque, lift&#233; dans les ann&#233;es quatre-vingt, &#233;tale sa mis&#232;re au m&#234;me emplacement. Le personnel d&#233;jeune. Caf&#232;te compl&#232;te, l'Ours ferm&#233;, ne reste qu'&#224; se barrer ou patienter. Cinquante bornes pour du vent. Ils poireautent, papotent sur une planche inconfortable face au tabac-journaux. En aucun cas ils n'envisageaient ce matin, lorsqu'ils se d&#233;cid&#232;rent pour l'Ours, de revenir l&#224;, dans ce couloir prendre racine, attendre une table et deux chaises libres. Il se l&#232;ve. Feuillette les magazines. En ach&#232;te deux. En file un &#224; Raymond. La suite, la suite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un couloir, des escaliers, un couloir, un croisement, des couloirs, des escaliers &#8211; gla&#231;ant &#8211; , un couloir inconnu. Une &#233;paisse &#224; double battant. Une salle carr&#233;e. Belles proportions, haute de plafond. Murs cr&#232;me. Longue table pr&#232;s des fen&#234;tres &#224; croisillons. Proche de la table des chaises empil&#233;es. Au centre de la pi&#232;ce un tr&#233;pied. Fix&#233; au tr&#233;pied un appareil : vieil engin &#233;voquant celui du Lotus Bleu quand Tintin et Tchang prennent la pose. Face &#224; l'objectif une chaise vide. Au sol du parquet. La photo ! C'est la victoire ! La victoire !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un cheveu, quelques secondes&#8230;Direction la sortie Raymond passait la premi&#232;re porte. Il suivait. Marre de trainer dans ce corridor. &#199;a file la sinistrose. Tant pis, pas de kawa, rien et m&#234;me il avait accept&#233;, renonc&#233; &#224; la r&#233;cup&#233;rer. L'id&#233;e lui en &#233;tait venu subitement alors qu'il survolait ces canards. Il l'exposa &#224; Raymond et du coup, retour au kiosque. La responsable d&#233;jeune r&#233;pondit la vendeuse. &#171; Attendez qu'elle revienne. Elle ne devrait plus tarder &#187;. Plus d'une demi-heure qu'elle doit revenir bient&#244;t. Tant pis, pas de caf&#232;te, pas de&#8230; Le chuintement de la porte se refermant lentement suspendit ses r&#233;flexions. Raymond, les yeux d&#233;j&#224; dehors actionnait la seconde ouverture quand un : &#171; Messieurs ! Messieurs ! &#187; les fit se retourner. Au milieu du couloir, &#224; hauteur du kiosque, la buraliste les d&#233;signait du doigt. A sa gauche une femme, menue, brune, souriante les regardait : &#171; Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? &#187;. Raymond &#233;loigna sa pogne du bouton. Un cocktail de oui, bien s&#251;r, volontiers, si c'est possible servi par un duo surpris alors qu'ils quittaient le sas et rejoignaient la brunette. Direction l'all&#233;e perpendiculaire. Ils avaient grill&#233; pr&#232;s de vingt minutes &#224; d&#233;tailler dans ce couloir des &#339;uvres d'artistes du cru. Des aquarelles tortur&#233;es, violemment expressives, oppressantes, d&#233;rangeantes mais surtout le lieu de l'exposition influait. Ailleurs ces dessins perdraient cette connotation, &#233;tiquette maladive que l'endroit collait fatalement &#224; l'esprit. Les mules claquent sur le carrelage. Elle a pris &#224; gauche. A droite un autre couloir donne sur le A. Des marches montent au B. Brusquement elle pivote et &#224; sa suite ils passent le seuil d'une porte beige, poign&#233;e garantie &#224; vie, ouvrant sur un clair espace lumineux. Un comptoir de bois divise la salle dans sa longueur. Les quatre cinqui&#232;mes du bocal sont d&#233;volus &#224; l'administration le reste va aux visiteurs. Des bureaux massifs aux lignes lourdes et dat&#233;es, dispos&#233;s en deux rangs face &#224; face, r&#233;quisitionnent le centre. Un trio de secr&#233;taires dig&#232;re. Les minutes rampent. Une align&#233;e d'armoires m&#233;talliques, style armoire de vestiaire XXXL garde le mur ouest. Le gris fonctionnel domine. La photographie de famille au cadre dor&#233; jette une tache de couleur criarde. &#171; Quelle ann&#233;e messieurs ? &#187;. Ils se regardent surpris : &#171; quelle ann&#233;e ? &#187;. Celle de votre admission pr&#233;cise la responsable de service En ch&#339;ur, spontan&#233;ment : &#171; 1973 &#187;. Mille neuf cents soixante-treize ? qu'elle r&#233;p&#232;te songeuse... &#171; Trente-trois ans ! Ce n'est pas r&#233;cent ! Je ne sais pas si nous aurons conserv&#233; des archives aussi longtemps &#187;. Tout en remisant leurs carte d'identit&#233;, ils la suivent du regard. Elle trottine vers les armoires m&#233;talliques. Fait vraiment petite &#224; c&#244;t&#233; d'elles.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;A la sortie de Tavannes filer en direction des Franches-Montagnes. La route sinue jusqu'au plateau. Quelques villages l&#233;thargiques accroch&#233;s aux mamelles des collines broutent et ruminent. Paysage de carte postale : pr&#233;s vert-tendre, conif&#232;res sombres, tuiles rouges, fermes blanches, fontaines fleuries, bleu le ciel. Des auberges, des bistrots, une &#233;picerie, un abreuvoir, une &#233;glise, une laiterie reconvertie en salon de coiffure, peut-&#234;tre encore une &#233;cole, &#224; coup s&#251;r un cimeti&#232;re. La fraicheur d'avril s'engouffre par la vitre baiss&#233;e. La bagnole conna&#238;t la route. Les baffles envoient la sauce : Purple Haze. Stone Free. Red House Blues. Derni&#232;re &#233;pingle avant la ligne droite. Bient&#244;t les b&#226;timents que la caisse longera lentement, tr&#232;s lentement. A l'embranchement d'un chemin de campagne, un panneau fl&#233;ch&#233; : &#171; Les Vacheries &#187;. Les Vacheries, une sale vacherie Les Vacheries. Fait partie du domaine de la boite. La col&#232;re gronde. Le moteur monte en r&#233;gime. Les cl&#244;tures d&#233;filent. Le bled se rapproche. Le calme revient. Vitesse limit&#233;e &#224; cinquante. Petites boites, sagement clon&#233;es, pos&#233;es &#224; intervalles r&#233;guliers, rangs d'oignons, jardins proprets o&#249; claquent au bout d'un m&#226;t, aux balustrades de petits drapeaux rouges &#224; croix blanches. Patelin en vue. Le sang bouillonne. La m&#233;moire s'active. A gauche en hauteur, l'Ours ; trapu, balourd, assoupi derri&#232;re son arbre centenaire. Les petites classes s'y rendaient en : &#171; course d'&#233;cole &#187;. D&#233;jeuner sur l'herbe, jeux, marche, un rien de botanique, un saut &#224; l'&#233;glise de l'abbaye et &#231;a se terminait g&#233;n&#233;ralement &#224; l'Ours, devant une limonade, un chocolat chaud, part de tarte abricot ou cerise, retour en car. Le soleil dansait au bras des ombres. Il avait dix ans. La voiture d&#233;c&#233;l&#232;re. La d&#233;molition de ce qui devait &#234;tre la loge du concierge rendit &#224; la vue l'aile gauche, enti&#232;rement visible de la route, l'aile gauche venant buter contre le flanc de l'&#233;glise. Au troisi&#232;me &#233;tage, un long couloir d&#233;roule sa guirlande de vitres. Le C ! Section ferm&#233;e ! Des mois, des ann&#233;es, pour certains des d&#233;cennies d'un mur &#224; l'autre. A l'extr&#233;mit&#233; jouxtant l'&#233;glise, la tour du dortoir. En regard, dans la seconde, l'atelier. Entre les deux : r&#233;fectoire, douches, toilettes et cellules. Robert Walser y fut pensionnaire. Trace fugace du passage de l'art : sa feuille d'admission &#224; Bellelay couverte recto-verso d'une &#233;criture cod&#233;e, abr&#233;g&#233;e, comprim&#233;e, &#233;touff&#233;e. Un microgramme. La merco roule au pas. Rien ne transpire des murs &#233;pais aux fen&#234;tres &#224; double vitrage ferm&#233;es &#224; clef, toutes &#224; l'exception d'une au fond c&#244;t&#233; cour, toujours ouverte braillait la chiourme, des fois que l'envie d'en finir...et &#231;a n'a pas manqu&#233;. Deux pattes bris&#233;es. Un certain Jean. Les cris, les coups, la mis&#232;re, la crasse, les suicides, pendaisons, punitions &#8211; notamment descente au A &#8211; camisoles de force, chimiques, &#233;lectrochocs, lobotomies, castrations physiques, mol&#233;culaires, shoots multiples et divers, les sangles... Rien ne suinte, ne transpire hors cette atmosph&#232;re champ&#234;tre, bucolique, &#233;l&#233;gante de paix retir&#233;e, cloitr&#233;e que la l'&#233;glise baroque souligne. En-dessous du C, le B. Section ouverte. L'antichambre de la sortie mais en bas le A se referme sur ceux qu'on ne montre jamais. Les rebus des d&#233;chets. Allong&#233; sur un grabat, un squelette de peau endormi, hydroc&#233;phales, bancals, tordus, vrill&#233;s, ombres d'ombres dans la nuit. Maigres reliefs d'existences tronqu&#233;es, niqu&#233;es, foutues, d&#233;vast&#233;es, flingu&#233;es deux fois. La premi&#232;re par le sort, la seconde par les hommes. Zombies en pyjama tapis au fond des alv&#233;oles, larves atrophi&#233;es suspendues, errant de par les limbes aux fronti&#232;res de l'&#234;tre. La tour du dortoir, le clocher, le regard niais du fronton baroque dans le r&#233;tro, la caisse avale un raidillon. N&#233;gocie le tournant avant la descente. La route surplombe le potager, rectangles au cordeau, terre brune, grasse mais en retrait l'aire grise du pavillon d'observation. Un E auquel manquerait la barre centrale. L'admission des urgences se situait l&#224;, au milieu de cette verrue solitaire sise dans le prolongement des annexes. A gauche de l'entr&#233;e, la cellule de r&#233;tention. Un lit en ferraille, des courroies, un blindage, le judas, le passe-plat. Un corridor m&#232;ne &#224; la salle commune. Quelques cinquante m&#232;tres carr&#233;s. Trois portes boucl&#233;es toutefois, &#224; heures fixes, ouvertes le temps que coule le troupeau. La quatri&#232;me, la sortie est strictement r&#233;serv&#233;e au personnel. La premi&#232;re, sollicit&#233;e uniquement par beau temps, donc rarement, acc&#232;de au jardin. Chapeaux de paille obligatoires. La seconde donne sur le dortoir. Des chiottes sans porte voisinent les cercueils debout des alcooliques en cure obligatoire. Envelopp&#233;s de bandages, linges humides, serr&#233;s &#8211; dans les ann&#233;es soixante encore &#8211; et boucl&#233;s pour la journ&#233;e, visage &#224; hauteur de grillage, bras coll&#233;s au corps. Derri&#232;re les cercueils,la douche, les lavabos, la cellule du d&#233;lirium-tremens, le coin du garde et retour &#224; cette salle &#224; manger, &#224; trainer, &#224; pourrir, &#224; tourner autour de quatre tables &#8211; toiles cir&#233;es identiques &#8211; , &#224; bouffer du barreau, &#224; se d&#233;go&#251;ter de la peinture devant l'huile m&#233;diocre et fade pendue au mur sud face &#224; la troisi&#232;me porte derri&#232;re laquelle des escaliers m&#232;nent au sous-sol. Au bassin dans lequel marinent des tiges d'osier mais surtout &#224; la salle des clous. L'atelier du pavillon ! Sinistre. La pente augmente. Dans r&#233;tro plus que des arbres et des champs. Tout &#231;a c'est loin qu'il se dit. Pr&#232;s de deux ans maintenant qu'il y retourna avec Raymond et r&#233;cup&#233;ra son portrait. Ce qui occasionna, les mois qui suivirent de curieuses incidences, co&#239;ncidences. &#171; C'est la victoire ! C'est pour la photo. Allez avance. La victoire, tu dois &#234;tre content &#187; d&#233;crochait &#224; longueur de couloirs le vieux maton hargneux en blouse d'infirmier usait &#224; son encontre d'un singulier pseudo.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La terre r&#233;tr&#233;cit : les oc&#233;ans s'apparentent &#224; des lacs, les mers &#224; des mares, les fleuves &#224; des rivi&#232;res. Les continents sont devenus les potagers, les jardins publics de Terapolis, gigapole aux centres multiples. Le pont, au sortir de l'abbaye, le conduisit en d'&#233;tranges contr&#233;es. La brunette, en moins d'une minute, ramena deux dossiers des armoires. Raymond parcourait le sien. Lui avait fini de survoler sa maigre farde. Une lettre de sa s&#339;ur quelques pages dactylographi&#233;es et tiens ! autiste ! Lui qui supposait schizo. Il demande &#224; photocopier son dossier. Impossible r&#233;pondit la charmante. &#171; Bah ! Seule la photo m'int&#233;ressait. C'est l'unique de cette &#233;poque &#187; r&#233;pliqua l'oncle. &#171; La photo vous int&#233;resse ? &#187; Elle r&#233;fl&#233;chit quelques secondes... &#171; Pas de probl&#232;me ! &#187; qu'elle lance joyeuse et d'un geste th&#233;&#226;tral d&#233;chire le dos de la chemise et le lui tend. L'affaire aurait pu s'arr&#234;ter l&#224; : alors que la responsable du service lui remettait son portrait. Son portrait dans cette salle carr&#233;e o&#249; la brute lui ordonna s&#232;chement de poser son cul sur la chaise et de sourire. &#171; C'est la victoire ! Souris ! Tu dois &#234;tre content c'est la victoire &#187; et la brute de se marrer... mais un d&#233;tail, pass&#233; inaper&#231;u &#224; l'instant o&#249; il empochait prestement le clich&#233;, &#233;mergea quelques jours plus tard. Il remisait sa tronche dans la boite &#224; m&#233;moire quand sous sa tronch&#233; h&#233;b&#233;t&#233;e il remarque la date &#224; l'encre : huit mai 1973. Va savoir pourquoi il se rendit illico &#224; la cuisine consulter le calendrier des postes en date du huit mai et waouh ! Victoire ! 39/45, fin de la seconde. Il pige enfin, &#224; tant de distance, l'ironie &#224; deux balles de la brute. Ici manquent trois feuilles arrach&#233;es. On le retrouve ensuite en dessous de Naples, zone bleue de Tera, au balcon du cinqui&#232;me de &#171; La Boussole &#187;, &#224; Amalfi. Plus tard dans la journ&#233;e, en attendant Sylvie, on le voit assis sur l'escalier de la cath&#233;drale, feuilleter une brochure embarqu&#233;e en quittant le clo&#238;tre. Et bingo !!! Le 8 mai 1208, trois tibias et cinq m&#226;choires de l'ap&#244;tre Andr&#233;, ramen&#233;s de Constantinople, processionnent en grande pompe dans l'ancienne cit&#233; corsaire. Huit mai 1208, huit mai 45 et huit mai 73. Trois en moins de deux mois. &#201;videmment &#231;a gratte sans pour autant l'avancer toutefois une &#233;nigme, un pont gigantesque, un arc-en ciel, un lien t&#233;nu, insignifiant, entre l'abbaye et la cath&#233;drale mais l'ap&#244;tre ne l'aide en rien. D'Andr&#233; il n'en conna&#238;t qu'un : D&#233;d&#233;. Un pote qu'il recherche depuis pr&#232;s de quinze ans. Ils laissent Amalfi, la boussole, et le soir atteignent tard dans la nuit Sulmona, un boulevard des Abruzzes, patrie d'Ovide.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un ramassis de noms propres &#224; rien Bons &#224; moisir dans un couloir ! Saint Nozinan priez pour nous. P&#232;re &#201;lectrochoc, M&#232;re Lobotomie, Fr&#232;res Baston, S&#339;urs Piquouse, Tantes Camisole, Oncles Coupe-Burnes, vos neveux, ni&#232;ces, s&#339;urs, fr&#232;res, filles et fils d&#233;gust&#232;rent un max sous le r&#232;gne de fer de l'Homme de Fer o&#249; faire et d&#233;faire c'&#233;tait toujours Fer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Rardin, l'homme des jardins d&#233;place inutilement des pierres inutiles. Faut occuper les malades. Rardin l'homme aux bras magiques qui tapaient des clopes sans dentier et croquait des tuiles mais aussi No&#235;l, compagnon de Jeanne d'Arc, perdu dans le courant des si&#232;cles et Farine, pointeau en main montait des barrettes &#224; ressort pour des clopinettes. Farine, pas du tout dans la semoule mais au C, &#224; la table ronde de l'atelier, riv&#233; &#224; la petite machine &#8211; tchic-tchac clic &#8211;, r&#233;p&#233;tait &#224; longueur de journ&#233;e : &#171; mais si on est fous, qu'on nous gu&#233;risse et qu'on nous laisse aller ! &#187; Au mot Maman Petit Otto d&#233;marrait au quart de tour. Criant, pleurant, Otto se jetait, volait violemment contre le mur le plus proche et rebondissait et recommen&#231;ait et rebondissait jusqu'&#224; ce qu'Adr&#233;oni 18 ans dont cinq d'institutions en institutions, cesse ses &#8211; &#171; maman maman maman Otto maman &#8211; cesse de jouer, de tuer l'instant. Vivre et rire malgr&#233; tout. Un Andr&#233; s'est pendu. Vendredi riz aux champignons et pleuvaient les insultes, quotidiennes, quand la douche &#233;tait hebdomadaire sauf pour H&#233;ron-Mort dit Kiki, du matin au soir immobile, perch&#233; sur une jambe, doigts entrem&#234;l&#233;s tant que l'usure creusait la pulpe &#224; la base des phalanges. Kiki, traversait fr&#233;quemment cul nu le couloir du C, propuls&#233; par les coups de la Brute tenant bras gauche tendu, &#8211; le droit, les pieds servant &#224; cogner &#8211; le fut d&#233;goulinant de merde ce qui, au passage indignait Albert, un long maigre aux ongles jaun&#226;tres, cass&#233;s au fen&#234;tres, mains grises, teint beige-p&#226;le, l'ar&#234;te nasale fine, courb&#233;e tel un arc tendu, de la peau sur du cartilage, des narines &#233;troites, r&#233;tr&#233;cies, morveuses tant que des croutes d&#233;voraient le philtrum, sillon de l'ange. Albert essuyait r&#233;guli&#232;rement les mucosit&#233;s sur sa manche sinon parfois sortait d'une poche, une &#233;toile carr&#233;e de tissu gris, repass&#233;e, impeccablement pli&#233;e, brillante dans la nuit mentale. M&#232;che rebelle de cheveux gris-d&#233;chir&#233;s au front, dans ses pantoufles cradoques Albert se dandinait. Bascules incessantes, saccad&#233;es, en continuelle recherche d'&#233;quilibre, d&#233;marche bris&#233;e &#224; hauteur de hanche, menton p&#233;ninsulaire, m&#226;choire de guingois pas, mal ras&#233;, pas, mal lav&#233;, pas, mal peign&#233; mais gentil, aimable, doux, accueillant. Le premier qui le voyant d&#233;barquer au C &#8211; retour des Vacheries &#8211; avec sa valise contenant son appartement et qu'il venait de poser, le premier, Albert s'approcha de lui, de la valise, en bafouillant, hoquetant, le corps secou&#233; par d'invisibles mains &#233;lectriques, un index osseux, tordu, tremblant, vaguement point&#233; vers la valise, bavant sur ses pantoufles odorantes, rong&#233;es &#224; la trame, Albert, &#224; chaque syllabe comme encaissant un coup qui &#224; la hanche, qui la t&#234;te, entre-deux reprenait : &#171; hahahaaa.. vaaaaaa...vaaaaa. Vavav&#8230;. hahaaaa vaaaaaaa haaaaaa vaaaaa va va valise ? Hahahaaaa&#8230; vaaaaaaaa&#8230;vaaaaaaaa haaaaaa vavava vaaaaaaa haaaaaa vaaaaa hahhaahaaa...vavavava cances ? Le Pavillon, la salle d'obs, le dortoir, la salle des clous, les atroces, terrifiants caramels du Docteur Camisole, broy&#233;s que la Brute l'aidait &#224; d&#233;glutir, surveillant la glotte tandis que le Docteur Viperaneu mena&#231;ait d'injecter les caramels, de doubler les doses des fois que Tonton viendrait &#224; se plaindre du traitement. C'est pour son bien soit dit en passant, bon app&#233;tit, les Vacheries, une ferme portant &#224; juste titre son nom, transform&#233;e en centre de cure pour fumeurs de p&#233;tards et autres d&#233;fonces rappelant ce pass&#233; &#224; bannir &#224; tout prix et surtout au prix de sa personnalit&#233; donc il a insist&#233; pour qu'on le boucle ailleurs dans le zoo mais par piti&#233;, pas au Pavillon et de gr&#226;ce plus de caramel. De gr&#226;ce stop les pastilles du Docteur Sourire et ainsi fut transf&#233;r&#233; au C. Boucl&#233; mais sans caramel un bonheur pourtant lorsque Albert s'int&#233;ressa &#224; sa valise, &#224; d'&#233;ventuelles vacances un frisson le parcouru. En quel &#201;den ? en quelle &#238;le idyllique ? de quel palace venait-il de franchir le seuil ? Mazet, soixante-dix balais, homme des bois, s'est retrouv&#233; pi&#233;g&#233; tel un vieux furet dans ce couloir. Depuis plus de quatre mois Mazet r&#233;clame, &#224; chaque passage du Docteur Labringue, une ceinture de soutien r&#233;nale qui lui permettrait de redresser l'angle que forme son dos avec la verticale et par l&#224; de consid&#233;rer d'autres horizons que le carrelage au sol, les coins des tables, les tablettes des fen&#234;tres, la ligne faisant office de fronti&#232;re entre deux nuances tristesse-acrylique &#233;tal&#233;es sur les murs que soutenait H&#252;ller. De la diane au couvre-feu, assis une chaise H&#252;ller ne se relevait que pour pisser, chier, manger. Les s&#232;ches d&#233;filaient aux extr&#233;mit&#233;s terre de Sienne de l'index et du majeur droit. Fringu&#233; &#224; la diable, cr&#226;ne d&#233;garni, l&#232;vre inf&#233;rieure tombante, pratique pour les roul&#233;es, H&#252;ller un b&#226;tisseur, suceur de briquets, les tripes r&#233;cur&#233;es &#224; l'eau de Cologne, en p&#233;riode de divorce apr&#232;s avoir sci&#233; le lit conjugal et b&#226;ti un mur avec porte partageant de la sorte la chambre conjugale en deux parts &#233;gales, H&#252;ller, sur sa chaise, la sienne, sa place, rab&#226;chait inlassablement qu'il n'aurait jamais d&#251; retourner en Suisse ; ce qui ne tomba pas dans l'&#339;il d'un sourd. L&#224; r&#233;gnait, d'une poigne de fer dans un gant d'acier, L'Homme de Fer assist&#233; du diagnostic, de la prescription, de l'administratif, des lois, des r&#233;torsions dures, s&#233;v&#232;res, nombreuses et vari&#233;es. &#171; Docteur Je Kill et Mister Hyde si je ne m'abuse ? &#187; Les trois pages suivantes, caviard&#233;es ne laissent deviner, &#224; la derni&#232;re ligne du chapitre qu'un seul mot : Zolmena, Salnama&#8230; une rue sans doute, un faubourg de la ville globale, peut-&#234;tre une impasse autre que cette aile gauche de l'Abbaye, voie sans issue truff&#233;e de culs-de-sac.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;A quoi bon retrouver cet h&#244;tel ? Le souffle va o&#249; bon lui semble. Le temps ne revient pas sur ses traces. La gargote aura disparu et le bourg, &#224; trois heures d'Erzurum, sous l'&#339;il gris de l'Ararat ressemblera sans doute &#224; une rue quelconque. Inconnue, moderne et d&#233;glingu&#233;e de Terapolis. La petite mosqu&#233;e aura perdu son sourire. Le gar&#231;onnet grandi. Cette habitude d'avancer en regardant par-dessus son &#233;paule. Franchir la porte et revenir, &#233;videmment &#231;a perturbe toutefois pas tant l'endroit que l'envers cependant quelque chose du lieu se d&#233;place en lui. L'accompagne, le suit, le pr&#233;c&#232;de. Rues, boulevards, a&#233;roports, impasses, ports, gares, arr&#234;ts, bus, m&#233;tro, immeubles, ar&#232;nes, th&#233;&#226;tres, voies, &#8211; antiques, rapides &#8211; temples, biblioth&#232;ques, librairies, jardins, placettes, ponts, tours, lacs, mares, rivi&#232;res, ruisseaux, mus&#233;es &#224; venir d&#233;j&#224; sont pass&#233;s, d&#233;j&#224; transform&#233;s, d&#233;j&#224; diff&#233;rents de cet instant, du suivant, tous moments qu'il ne reverra mais &#224; l'antre il y est retourn&#233;. Une derni&#232;re fois. Plusieurs mois apr&#232;s la visite surprise en compagnie de Raymond. Il y retourna dans l'intention de lire la lettre de sa s&#339;ur Ath&#233;na. Une lettre &#233;crite alors qu'il d&#233;gustait les caramels du Docteur Flingueur. Trois prises journali&#232;res, dimanche et jours f&#233;ri&#233;s inclus. Il y retourna sans sans revoir les armoires ni le long comptoir du secr&#233;tariat. Une vieille harpie, s&#232;che, aigre, venimeuse, becs et ongles barrait l'acc&#232;s &#224; sa requ&#234;te. Impossible de consulter. Demande &#233;crite obligatoire. Il ne franchira plus le seuil de l'Abbaye. Foulera-t'il encore Sulmona-boulevard ? Il en doute et plus improbable encore le hall de cet autre h&#244;tel, &#224; l'&#233;cart des ans, d&#233;suet, discret, qu'un &#233;pais brouillard noyait comme il noyait la nuit, s'insinuant dans la moindre ridule urbaine, l&#233;chant la pierre du perron de cette curieuse &#233;tape &#224; l'accueil familial, aux marches grin&#231;antes, aux paliers garnis de bibelots, de modestes cr&#233;dences et la chambre, cinqui&#232;me sans ascenseur, les interrupteurs, robinets, tuyauteries, toilettes, lavabos, lampes, chevets, descentes de lit, lino, couvre-lit, commode, miroir d'un autre &#226;ge mais surtout, ce r&#234;ve, ce r&#234;ve. Sommes-nous r&#234;v&#233;s ? Toujours est-il, personne ne revient &#224; l'int&#233;rieur d'un instant. M&#234;me r&#233;curent il s'&#233;vanouit... et la nuit jamais pareille... On s'en rappelle ou non... or quai gauche de l'Arno, cinq minutes &#224; pieds en amont du Ponte Vecchio, sous une lune dor&#233;e de mai aux ifs hi&#233;ratiques dress&#233;s &#224; flanc de coteaux, aux villas d&#233;coup&#233;es dans la lumi&#232;re bl&#233;, au fleuve sombre, taiseux traversant Florence Terapolis 3. Florence au-dessus de qui les &#233;toiles entrain&#233;es par la rotation des mondes roulaient sans bruit. Florence o&#249; ne bruissait pas m&#234;me le soupir d'un chat endormi, o&#249; rien ne cillait sinon le fleuve &#224; fredonner ses vagues, ses remous si tranquilles qu'on l'e&#251;t cru immobile lorsque soudain sid&#233;ration ! D'un coup ! sans crier gare ! Devant &#224; quelque deux m&#232;tres, se tient un &#233;trange individu. Louche ma foi et certainement en s&#233;jour irr&#233;gulier. Une sorte d'&#233;migrant imposant. Un &#233;chalas, une perche en hypoth&#232;se de toge, robe de chambre d'un seul tenant, d'une seule &#233;toffe, il n'en est pas certain et du reste qu'importe ce qu'il vit d'embl&#233;e rel&#233;gua les fringues aux oubliettes. Immense, ambr&#233;e, scintillante mais pas vraiment ambr&#233;e ni seulement jaune imp&#233;rial, p&#233;tillante, si peu cr&#233;pitante, &#224; peine ondoyante, vibrante, l'aur&#233;ole respirait, baignait, nimbait, irradiait, contournait, couronnait un visage et s'arr&#234;tait aux &#233;paules. Comme reposant dessus. De suite il admit &#234;tre en pr&#233;sence d'un saint, un saint, un grand saint, aucune crainte toutefois submerg&#233;, subjugu&#233;, &#233;bloui, esbaudi, &#233;bloui par la force, la lumi&#232;re, la grandeur de l'&#234;tre, le r&#234;veur un instant suspendu &#233;bahi s'avance dans l'intention d'enlacer, d'embrasser, quand le personnage pronon&#231;a distinctement, exactement ces mots : &#171; Heureux de te revoir cher ami mais je suis d&#233;sol&#233;, je ne pourrai plus te prot&#233;ger tr&#232;s longtemps...je vais devoir partir &#187;. Qui que quoi dont o&#249; ? Il suivait mal. N'en croyait ce qu'il r&#234;vait. Le saint r&#233;p&#233;ta la phrase alors le r&#234;veur franchit la courte distance les s&#233;parant &#233;treignit l'apparition sur la rive gauche de l'Arno et les berges, le parapet, les luminaires, le pont, une tour au loin, les cypr&#232;s, la lune, lui, tous qui s'en souviennent, savent que l'espace &#233;tait r&#233;el, tridimensionnel, tout &#224; l'exception de celui qu'il serrait dans ses bras : une silhouette en deux dimensions style panneau publicitaire grandeur nature et tandis que la fraternit&#233; les enla&#231;ait, une larme, pleine et ronde, coula sur la joue plate du saint, une du r&#234;veur roula dans la chambre au cinqui&#232;me mais l'aur&#233;ole, vache d'aur&#233;ole, le sourire &#224; peine teint&#233; de tristesse, la voix grave et pos&#233;e &#224; la source lointaine ne sortait d'aucun gosier, r&#233;sonnait tel un &#233;cho de l'infini devant quoi s'ouvraient les l&#232;vres au-del&#224; desquelles le r&#234;veur entrapercevait une voix sans visage, sans forme, sans nom ni provenance, un lieu sans dimension, sans sablier ni mort. Il ne retournera pas dans la chambre au cinqui&#232;me de cette auberge fant&#244;me, et s'il se rend &#224; nouveau &#8211; caprices des chemins &#8211; &#224; Sulmona-boulevard il la regardera de loin. Ne louera pas m&#234;me un cagibi, ne montera plus l'escalier grin&#231;ant qui sait ? aujourd'hui d&#233;moli ? Pas plus qu'il ne retournera au bord de l'Arno, &#224; cet endroit, cette nuit, &#224; cet instant... Au matin r&#233;veil, perplexe, inquiet, perturb&#233;. Lequel des ses proches, des ses amis venait de le saluer ? Brumes matinales absurdes. Sa m&#233;moire se vidait &#224; mesure qu'il revoyait le saint dispara&#238;tre, &#8211; sans qu'il e&#251;t le temps d'un qui es-tu ? &#8211; monter, s'envoler de nuit &#224; l'aise, comme s'il connaissait le chemin. Un ultime regard et pfffuit... Au p'tit dej, Sylvie un caf&#233; lui au th&#233; comme d'hab. &#8211; d&#233;gueulasse dans la plupart des troquets &#8211; place du march&#233;, face aux all&#233;es de p&#233;broques une angoisse, une oppression lui nouait le c&#339;ur. Devant les croissants d&#233;filaient des visages et de ce bazar, une seule n&#233;cessit&#233; sortit : aussit&#244;t rendu au 137 des Assagits t&#233;l&#233;phoner &#224; Ath&#233;na. Qu'elle mette le turbo pour retrouver D&#233;d&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des fois que&#8230; &#201;ternel retour, la m&#234;me chanson, le m&#234;me seuil pass&#233;, repass&#233; comme un col de montagne entre neige et ciel. Terapolis lui semble soudain minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule, immense, minuscule m&#234;me en majuscules...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il pleut&lt;/i&gt; sur les toits &lt;i&gt;il pleut. il pleut&lt;/i&gt; sur les tuiles &lt;i&gt;il pleut il pleut il pleut&lt;/i&gt; sur les t&#244;les &lt;i&gt;il pleut Il pleut&lt;/i&gt; sur l'herbe &lt;i&gt;il pleut il pleut&lt;/i&gt; sur le parking &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; sur les bagnoles&lt;i&gt; il pleut&lt;/i&gt; aux carreaux&lt;i&gt;il pleut il pleut&lt;/i&gt; aux barreaux &lt;i&gt;il pleut il pleut&lt;/i&gt; dehors &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; sur les morts &lt;i&gt;il pleut il pleut&lt;/i&gt; dedans &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; sur les vivants &lt;i&gt;il pleut il pleut, pleut&lt;/i&gt;sur le futur &lt;i&gt;il pleut. il pleut&lt;/i&gt; il est rentr&#233; &lt;i&gt;il pleut.&lt;/i&gt; Ath&#233;na a r&#233;pondu &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; sur les souvenirs &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; aucune nouvelle d'Andr&#233; &lt;i&gt;il pleut pleut pleut&lt;/i&gt; elle le recherchera &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; s'y remettra&lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; elle comprend &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; c'est important&lt;i&gt;il pleut il pleut.&lt;/i&gt; elle le fera &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; le ciel arrose &lt;i&gt; il pleut pleut pleut&lt;/i&gt; Terapolis trinque &lt;i&gt;il pleut il pleut&lt;/i&gt; au pavillon&lt;i&gt;il pleut pleut pleut&lt;/i&gt; en salle d'obs &lt;i&gt;il pleut pleut pleut&lt;/i&gt; rien ne change. &lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; des caramels &lt;i&gt;il en pleut, il en pleut il en pleut il en pleut&lt;/i&gt; de toutes les couleurs &lt;i&gt;il pleut il pleut il pleut&lt;/i&gt;le temps s'immobilise&lt;i&gt;il pleut&lt;/i&gt; ils n'iront pas au jardin de mains&lt;i&gt; il pleut il pleut&lt;/i&gt; la vie va de travers &lt;i&gt;il pleut pleut pleut pleut&lt;/i&gt; sur l'&#233;tang.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Chant de la bouilloire. L'eau fr&#233;mit. Pas, peu de bruit par ce hameau entre champs et bois cependant des sons vecteurs de sens indiquent, renseignent, &#233;clairent. &#201;veillent une image famili&#232;re. L'information passe. La tron&#231;onneuse du voisin, sa tondeuse &#224; gazon, l'aspirateur quasi banni de la maison familiale, le d&#233;clic de la bouilloire &#233;lectrique. Pourquoi avoir pris celle qu'il n'aime gu&#232;re ? Le glouglou de l'eau vers&#233;e dans la th&#233;i&#232;re invite &#8211; le temps d'un th&#233; &#224; la menthe &#8211; Marrakech-boulevard dans la cuisine. Deux cobras entortill&#233;s dans un seau bleu s'emmerdent place Jemaa el-Fna. Terapolis a d&#233;vor&#233; la jungle ; est devenue jungle. Terapolis a d&#233;vor&#233; terre et mer ; n'est devenue ni l'une ni l'autre. Le grincement d'un geai d&#233;chire la qui&#233;tude. Le lave-vaisselle bourdonne, la radio cr&#233;pite De la porte entre-ouverte du bureau s'&#233;chappe &#171; Let's Work Together &#187;, vieux Canned Heat qui tombe &#224; pic vu qu'il est en plein boulot. L'agenda se remplit. Lundi il rempile. &#171; On The Road Again &#187; : 700 cents bornes en musique. Le tchk, tchk, tchk des secondes &#224; l'horloge murale. Tchk, tchk, tchk la grande aiguille remonte la vignette vers le RRRRRRR retentissant d'un r&#233;veil &#224; cloche planqu&#233; par Abdallah dans l'imper de Tintin. Nettement il l'entend. Il imagine le boucan de ces vieux engins. Il pla&#231;ait le sien dans une assiette garnie de monnaie et l'ensemble causait un tel boucan qu'il ratait rarement la sortie du pieu toutefois &#224; la cuisine ce matin la sonnerie persiste, persiste, insiste jusqu'&#224; ce qu'il s'aper&#231;oive qu'il ne s'agit pas de celle d'un r&#233;veil-matin imaginaire mais de la sonnette d'en bas. Onze heures. Les amis montent et frappent au carreau. A coup s&#251;r le facteur. Un PV, un truc chiant &#224; signer sinon le bouquin command&#233;. Il descend. Salue le postier. R&#233;ceptionne le colis. Remonte. &#201;teint le poste. Les infos pourries, r&#233;p&#233;titives, il s'en tape. Le gars blablabla et &#231;a change quoi ? Terapolis roupille ! Une paire de ciseaux... une paire de ciseaux... SLAM ! Un tiroir. BING ! Un second. Les mains cherchent. SLAM ! Perch&#233; sur le frigo, le chat d&#233;rang&#233; s'&#233;tire, se dresse et toup atterrit sur le plan de travail puis saute sur le parquet. Nonchalamment gagne sa gamelle. Les croquettes croustillent. Chily boulotte. Tintement des &#339;ufs contre la casserole. Oubli&#233;s ceux-l&#224;. De la main gauche il coupe la plaque ; de la droite saisit le manche, soul&#232;ve, se tournait vers l'&#233;vier mais la repose illico, br&#251;lante sur la nappe, et se pr&#233;cipite au bureau. Cette tonalit&#233; &#233;lectronique, froide, gr&#234;le et br&#232;ve il fonce, pense aux &#339;ufs, se demande en d&#233;crochant qui l'appelle.. Zzzt...scrr... Friture, syllabes tron&#231;onn&#233;es, bribes de phrases, mots &#233;pars : &#171; zap, bli&#233;, d&#233;sol, cuse.. &#187; lui parvenaient tandis qu'il secouait le combin&#233;, d&#233;sentortillait le cordon tout en expliquant &#224; travers les hachures, les parasites, qu'il s'agissait d'une erreur. Il allait raccrocher quand la perturbation cessa net. Ath&#233;na &#233;tait au bout du fil. Il lui demanda de reprendre. Aussit&#244;t sa s&#339;ur se r&#233;pand en excuses, en tartine les ondes pour, &#224; bout de mea-culpa, l&#226;cher qu'elle a eu des nouvelles. Des nouvelles d'Andr&#233; !!!! Des nouvelles d'Andr&#233; !!! En d&#233;cembre l'an dernier. Cinq mois auparavant. Il baisse le volume. Going Up The Country en sourdine. Sous la fen&#234;tre une voiture r&#233;trograde. Peine dans la c&#244;te. La chienne des voisins aboie. Le matou se frotte &#224; ses mollets. Ronronne. On pourrait entendre une carpe siffler la Marseillaise. Il s'assied. Coupe la musique. Tire le c&#226;ble du combin&#233;. Le t&#233;l&#233;phone tombe. Elle a eu des nouvelles d'Andr&#233; mais comment ? Comment ? comment a-t-elle pu ? Cinq mois ! Cinq mois et pas un mot ! Douze ans au moins qu'il la relance et le torrent des questions d&#233;ferlait lorsqu'elle l'interrompit &#171; je n'ai pas fini mon fr&#232;re &#187; Blanc silence en ligne. Sa frangine poursuit. Il &#233;coute. Tut tut tut tut tut tut tut tut... les mots en t&#234;te, il reste interdit, assis un moment avant de de reposer le combin&#233;, de se lever. A la cuisine les &#339;ufs br&#251;l&#233;s tirent la gueule. C'est dur ! Les tomates ne rigolent plus. Plus d'app&#233;tit. Il a sorti la vieille bouilloire du placard. A remis de l'eau &#224; chauffer. Andr&#233; dans une maison de fin de vie. Elle ignore laquelle. Elle trouvera. Elle est de la partie. Les hostos elle conna&#238;t...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'odeur persistait. Dix jours d&#233;j&#224; que Chanel se m&#234;lait aux &#233;manations pestilentielles de la diarrh&#233;e du toutou de sa belle-m&#232;re. L'air s'engouffrant par les vitres baiss&#233;es brassait ces remugles. Sur France Culture des intern&#233;s, schizos mystiques divers causaient du Christ. Le chocolat fondait en bouche. De la langue l'oncle tentait d'extraire un &#233;clat de noisette entre deux pr&#233;molaires. Ses doigts t&#226;tonnent le vide-poche en qu&#234;te d'un cure-dent. Mai s'imagine en juin. Retour pr&#233;vu le 26 : anniversaire de Sylvie. Il partit la veille en embarquant des BD. A la pens&#233;e des bouquins la signature lisse, &#224; peine bois&#233;e du livre neuf s'insinue dans l'habitacle et cette odeur tir&#233;e des fioles de sa m&#233;moire le respire. Dissipe un instant les miasmes du cl&#233;bard . Il double un bahut. H&#233;site &#224; peler la derni&#232;re orange du filet. Dans sa paume le poids , le grain de l'agrume. Les genoux s'installent au volant. Il se calait sur une ligne droite d&#233;gag&#233;e finalement reposa le fruit. Il va en coller partout. D&#233;j&#224; que le volant poisse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ruelle horlog&#232;re sous l'aile de L'Unesco. Fin de l'&#233;tape. L'oncle songe &#224; sa m&#232;re. Sa m&#232;re incin&#233;r&#233;e ici, quelque part en ville. Enfilade de feux tricolores. Blaise Cendrars et sa clope coinc&#233;e commissure gauche montent au rouge. Bourlinguer, Paris Port de Mer. Une image, une pens&#233;e : la succession Chadenat. Les mots de Cendrars : Chadenat roi des libraires ! Chadenat et sa haine visc&#233;rale de l'Angleterre, Chadenat et le souci qu'il avait de sa succession. Que deviendront les livres qu'il refusait de vendre ? Aux mains de Maggs Brothers ? Trois &#233;tages croulant sous les piles, les &#233;tag&#232;res, biblioth&#232;ques, des dizaines de milliers d'ouvrages anciens, pi&#232;ces de mus&#233;e, incunables, marines, planches, &#233;ditions originales, opuscules rarissimes, correspondances, recherch&#233;s, tri&#233;s sur le volet, choisis avec soin &#8211; alimenter sa d&#233;testation de l'anglais. D&#233;nicher les documents attestant la f&#233;lonie d'Albion &#8211; et ce libraire caract&#233;riel, rev&#234;che, cacochyme, blanchi, blotti contre un po&#234;le massif, allum&#233; &#233;t&#233; comme hiver, lisait, lisait, lisait son fond, ses pr&#233;cieux exemplaires cherchant parmi les r&#233;cits du pass&#233; des r&#233;ponses au pr&#233;sent qui confirmeraient la perfidie s&#233;culaire d'Outre-Manche et chaque livre, plaquette, brochure comme reli&#233;e par un fil invisible &#224; son &#233;piderme... senteurs animales de vieux papiers, reliures us&#233;es, cuir poli, parchemins enlumin&#233;s, traces de cire, poussi&#232;re des si&#232;cles en suspens au perron d&#233;glingu&#233; de cet immeuble parisien qui partait en chiquette au fond d'une cour humide, v&#233;n&#233;neuse, zone Ph&#233;nix de Terapolis, rive gauche de la Sc&#232;ne, non loin des deux arches bris&#233;es du Pont-Vieux or, cet autre libraire tass&#233;, maigre, chenu, vout&#233;, aux yeux p&#233;tillant, aupr&#232;s duquel l'oncle aimait &#224; se rendre, participa &#224; la succession Chadenat. Ce libraire proche de la retraite parmi d'autres merveilles acquit une lettre de Christophe Colomb &#8211; retourn&#233;e en Am&#233;rique &#8211; ainsi qu'un exemplaire de &#171; Description de l'&#201;gypte &#187;, incluant le meuble sp&#233;cialement con&#231;u &#224; l'intention des vingt-trois volumes, l'ensemble revendu au mus&#233;e du K&#232;r. Ce respectable bibliophile exer&#231;ait &#224; l'ombre d'un passage d&#233;laiss&#233; par le lacis des ruelles d'une bourgade proven&#231;ale. Cet &#233;rudit fum&#233; &#224; la Gitane toussant, crachant discr&#232;tement glaires et poumons dans un mouchoir en papier, ce bibliophile avertit lui mit le pied &#224; l'&#233;trier... Les navettes vont et viennent. La trame, les fils de chaine peu &#224; peu d&#233;voilent le motif. Les liens sortent de l'ombre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tachycardie. Son c&#339;ur cogne. Pr&#232;s de vingt heures. Il coupe le contact. Une paisible p&#233;nombre presque palpable inonde l'accueil. Pr&#233;sence certaine et permanente de la mort adoucie par cette transparence insaisissable, &#224; chaque inspiration venant d&#233;nouer ses angoisses. Par saccades il humait, go&#251;tait ce bouquet dans le hall d&#233;sert quand des pas lui firent lever le nez. L'infirmi&#232;re confirma. Non, pas trop tard. Frappez doucement. S'il r&#233;pond, entrez !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Il a lav&#233; les cerises. Senti l'eau fra&#238;che sur ses mains. &#201;prouv&#233; la maturit&#233; des fruits entre le pouce et l'index. Pris une prune dans le r&#233;frig&#233;rateur. Fruit frip&#233; froid. Sous la lame le jus ruissela jusqu'&#224; l'allergie dont souffrit sa s&#339;ur : impossible pour elle d'avaler, voire toucher un fruit. Beurk. Gluant, glaireux, visqueux, collant&lt;/i&gt;. D'Ath&#233;na il d&#233;rive vers Andr&#233;. Andr&#233; et les burlats du verger qu'il devait lui rapporter car ils se sont revus. . Cerises, prunes, noisettes, yaourt ar&#244;me synth&#232;se toutefois la texture cr&#233;meuse, agr&#233;able, rafra&#238;chissante sur la langue. Jeudi 25 mai jour de l'Ascension. A 20 heures : apr&#232;s que l'infirmi&#232;re de garde lui ait indiqu&#233; la chambre. &lt;i&gt;Il touille, brasse. M&#233;lange fruits, yaourt sans vrais morceaux de cerise, aux flocons d'avoine.&lt;/i&gt;Andr&#233; ne dormait pas. Du fond de son h&#233;sitait. Qui vient ? Ses yeux se plissent, scrutent et d'un coup son large sourire rayonne, &#233;claire la chambre. Regards, &#233;treintes, regards &#233;treintes, regards... Ils parl&#232;rent d'avant, du bon temps, des amis des enfants... et toi D&#233;d&#233; ? : &#171; oh moi, je suis d&#233;j&#224; &#224; moiti&#233; mort ! &#187; en se fendant la poire car la mort n'attriste en rien leurs retrouvailles. Une ombre en retrait voil&#224; ce qu'elle est. Pendant qu'ils causent, leurs yeux brillent, &#233;tincellent. &lt;i&gt;Trop liquide. Il rajoute des flocons.&lt;/i&gt; Hier il s'est barr&#233; en pyjama. L'air, la rue, le soleil, les flaques, un moineau, le mois fleuri, les insectes, les grilles rouill&#233;es d'un jardin, des gamins, une vieille, un chien, un chat, des bagnoles align&#233;es, une vitrine sale, un tag, les volets des maisons au cheveux des tuiles et les tuiles accroch&#233;es aux nuages, le vent sur son visage creus&#233;, respirer le printemps voil&#224; ce qu'il voulait Andr&#233; : retrouver, renaitre un instant et dire au revoir, D&#233;d&#233; qui s'est fait rattraper, reconduire au plumard et gaver de cachetons des fois que &#231;a le reprendrait...&lt;i&gt; Au passage de la bouillie dans l'&#339;sophage sentiment de bien-&#234;tre.&lt;/i&gt; Tr&#232;s vite Andr&#233; plonge, s'assoupit, s'endort. L'oncle veilla le temps que D&#233;d&#233; rejoigne un avant-poste du ciel. A pas de chat il se dirigea vers la porte. Sans bruit l'ouvrit. &lt;i&gt;A la seconde cuiller&#233;e il tombe sur une noisette. Dure parmi les flocons.&lt;/i&gt; Sans bruit la referma. Descendit l'escalier le c&#339;ur tant amer que battant de plaisir. Un cocktail d'&#233;motions, tristesse, joie, col&#232;re de le retrouver l&#224;, dans cet &#233;tat et pas cinq mois plus t&#244;t toutefois le bonheur de cet ultime privil&#232;ge tomb&#233;, tomb&#233; mais d'o&#249; ? En arri&#232;re-plan venant troubler le ressenti confus. Du bizarre bourdonnait aux oreilles de la raison. Les circonstances le narguaient&#8230;&lt;i&gt;Il envisage une lessive, de ranger la cuisine.&lt;/i&gt; Le lendemain matin D&#233;d&#233;, bien r&#233;veill&#233;, adoss&#233; aux oreillers, feuilletait &#171; ils sont moches de Reiser. Un demi-si&#232;cle et pas une ride. Ils partag&#232;rent un curieux sentiment d'&#233;ternit&#233; puis d'embl&#233;e &#233;voqu&#232;rent le bon temps des seventies. Leur d&#233;part en stop pour la Gr&#232;ce, le d&#233;tour par Vaison la Romaine histoire d'aller saluer Fernand &#8211; deux ans plus t&#244;t infirmier au C o&#249; l'oncle, alors client, l'avait rencontr&#233; &#8211; , Fran&#231;oise son amie et de fait ils rest&#232;rent D&#233;d&#233; trois, douze ans pour l'oncle en Provence. Fantastiques ann&#233;es de libert&#233;, heureuses gal&#232;res champ&#234;tres, tous ces gens rencontr&#233;s pr&#233;sents dans la chambre mais encore ils se rappelaient leur br&#232;ve soir&#233;e vers quatre-dix et pourquoi &#224; nouveau perdus ? Sur la table de nuit tr&#244;ne une photo des enfants. Une branche d'herbe trempe dans une verre. D&#233;d&#233; d&#233;core. Chacun r&#233;ssucitait les ann&#233;es de ses r&#233;cits, d&#233;tails piquants. &lt;i&gt;Pile la dent &#224; &#233;viter en cas de concassage ! &lt;/i&gt;Trente ans &#224; ne pas perdre le fil, &#224; s'interroger r&#233;ciproquement, &#231;&#224; et l&#224;, sur le destin de l'autre et les anecdotes remplissaient les vides, des questions renvoyaient aux amis communs quand r&#233;pondant &#224; ; &#171; mais comment tu m'as retrouv&#233; ? &#187; l'oncle entama de retracer le parcours qui l'amena hier dans la chambre.&lt;i&gt;Manducation brutalement interrompue, il d&#233;pose le bol sur le perron. Porte la main &#224; la m&#226;choire.&lt;/i&gt; Tonton entame donc par le retour, impr&#233;vu, accompagn&#233; de Raymond,&#8211; Andr&#233; se souvenait de Raymond &#8211; en f&#233;vrier, quatre mois auparavant chez les dingues, d&#233;taille le coup de la photo d'identit&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e de justesse. L'oncle raconte la salle, l'antique appareil, le photographe oubli&#233;, la vieille brute. &#171; C'est la victoire &#187; ! La victoire braillait la brute ce 8 mai 1973, not&#233; sous la tronche hallucin&#233;e de l'oncle et la victoire renvoie au 8 mai 1945 et deux semaines avant leur retrouvailles, ce huit 8 mai 1208, sur les marches de la cath&#233;drale d'Amalfi, &#233;merge de la nuit des si&#232;cles.&lt;i&gt; En bas &#231;a lance. La douleur l'exp&#233;die fissa chez le dentiste.&lt;/i&gt; Ensuite se pointe l'ap&#244;tre Andr&#233;, patron d'Amalfi &#224; dater de ce 8 mai, dont les reliques dorment &#224; la cave depuis pr&#232;s de huit si&#232;cles. &lt;i&gt;Le blanc domine. Peu de meubles mais une saveur framboise d'hygi&#232;ne m&#233;dicale.&lt;/i&gt; D&#233;d&#233; questionne. Veut savoir Amalfi et ces trois huit mai, ce que l'oncle en pense. Alors Tonton s'embarque dans de longues explications illustr&#233;es d'exemples sensibles, faits insolites, co&#239;ncidences, rapprochements et signale &#224; D&#233;d&#233; que ces trois dates, en deux mois, l'intriguaient. &lt;i&gt;Sifflement aigu de la roulette. La fraise d&#233;vore la pulpe.&lt;/i&gt; Qu'il ne pouvait s'emp&#234;cher de r&#233;fl&#233;chir &#224; un sens. Question d'habitude. A trop fr&#233;quenter les &#233;nigmes le hasard se d&#233;nature ou plut&#244;t se r&#233;v&#232;le &#234;tre un artisan et bien s&#251;r l'ap&#244;tre... A cet instant Tonton l&#226;che qu'&#224; Amalfi, tout en s'interrogeant sur un &#233;ventuel rapport entre les dates et le saint, ses pens&#233;es all&#232;rent &#171; vers toi D&#233;d&#233; &#187; &#233;vapor&#233; depuis pr&#232;s de quinze ans vivais-tu encore ? et si oui quoi faisais ? et o&#249; ? et tes enfants ? ce genre de questions qu'il se posait face &#224; la mer, signalant que ce matin sur la c&#244;te amalfitaine, la photo 33 ans apr&#232;s, &#8211; il s'en fallu d'un rien &#8211; , le truc de la victoire, l'ap&#244;tre, le brassaient. Un go&#251;t familier sans plus. &#171; Tu vois &#231;a m'interpellait mais d&#233;bouchait sur un cul de sac &#187;. Une aide-soignante s'affaire dans la chambre, R&#233;installe D&#233;d&#233; trop affaiss&#233; &#224; son avis. Contr&#244;le la pompe &#224; morphine. Jette un &#339;il aux toilettes. Demande &#224; Andr&#233; ce qu'il veut au dessert. &lt;i&gt;Dans la bouche p&#226;teuse ass&#233;ch&#233; par une bourre de coton, un tuyau aspirant la salive, ce m&#233;lange ni fraise ni citron ni menthe.&lt;/i&gt; La conversation d&#233;vie le temps que l'employ&#233;e moyennement agr&#233;able se casse. La paix revenue l'oncle embranche sur Sulmona. Les rives de l'Arno, les paroles du saint que l'oncle reprenait, paroles qu'Andr&#233; attentif, droit dans son lit m&#233;dicalis&#233;, suivait, analysait tout en descendant le fleuve d'un songe &#233;veill&#233; et lorsque l'oncle arriva &#224; la disparition du saint, qu'il s'appr&#234;tait &#224; zapper Assises, &#224; filer directement aux t&#233;l&#233;phones de sa frangine, fus&#232;rent les c'&#233;tait qui ? Tu l'as reconnu ? il &#233;tait comment ? barbu ? et sa voix ? et l'aur&#233;ole ? Il a march&#233; ? deux dimensions ? et le matin t'as pens&#233; quoi ? et l'oncle r&#233;pondait comme il pouvait, ne d&#233;finissait rien, alignait les faits qui l'avaient men&#233;s &#224; la chambre. &lt;i&gt;Une abeille se pose au bord du bol en bordure d'une nappe de yaourt. Elle se r&#233;gale.&lt;/i&gt; Cette chambre o&#249; il r&#233;p&#233;tait &#224; Andr&#233; comment Ath&#233;na &#8211; D&#233;d&#233; et Ath&#233;na v&#233;curent ensemble plusieurs ann&#233;es &#8211; avait eu, cinq mois auparavant, de ses nouvelles.. Infos qu'elle avait totalement &#233;clips&#233;es. Trois jours plus tard elle rappelait confuse, une semaine et l'adresse tombait. &lt;i&gt;Jours de miel, jours amers, saveurs changeantes. L'abeille gourmande s'aventure en terrain glissant.&lt;/i&gt; Le plateau repas d&#233;barque &#224; l'instant o&#249; il disait avoir avanc&#233; son retour, appris au volant que ce 25 &#233;tait celui de l'Ascension, la fouille insistante &#224; la douane et son arriv&#233;e hier soir. Or, tout ceci songeait l'oncle devait quoi au hasard ? Tout ? Rien ? Un zeste ? &lt;i&gt;L'abeille s'est englu&#233;e. L'oncle la d&#233;gage. A l'horizon la mer, le ciel.&lt;/i&gt; &#192; br&#251;le-pourpoint lui vint que la date de naissance de D&#233;d&#233; ne relevait pas d'une loterie cependant d'une r&#233;alit&#233; si profond&#233;ment agissante dans le substrat de l'inconscient, si puissante qu'elle infl&#233;chissait, dessinait les routes, force si peu visible sinon par le biais d'effets dont on peine &#224; trouver la cause et, s'il arrive qu'elle surgisse, &#224; l'accepter. Tellement hypoth&#233;tique qu' en apparence inefficiente. Il h&#233;sita or, tant se perd qu'il se risqua : &#171; au fait, D&#233;d&#233; ? t'es n&#233; quand ? &#187; &lt;i&gt;Trois voiliers, la proue tendue vers l'est, prennent le jugo de dos. Qui de la mer, de la terre, du ciel ou du feu garde les r&#233;ponses ? Ensemble souffle le souffle chaud du sirocco. L'oncle s'&#233;tire au soleil &#224; cette heure agr&#233;able.&lt;/i&gt; Six ao&#251;t mille neuf cent quarante-neuf. Aucune vague. R&#233;ponse sans cons&#233;quence. &lt;i&gt;Trois taffes pour D&#233;d&#233;. La fum&#233;e comme une offrande au Seigneur des &#226;mes et l'&#226;me comme une fum&#233;e dans une cigarette de chair qui se consume...l'espace d'une bouff&#233;e, le temps de vivre, la braise &#233;claire le tunnel, parfois permet de voir au-del&#224; ...&lt;/i&gt; mais lorsque D&#233;d&#233; pr&#233;cisa &#171; Hiroshima &#187; le 8 mai 45, la victoire refit surface. &lt;i&gt;L'oncle ramasse son bol. Tout d&#233;pend de qui nous fume songea-t-il.&lt;/i&gt; Remerciant de bruler encore, il sourit &#224; l'id&#233;e que quelque part dans cet univers que l'on ne quitte pas, D&#233;d&#233; se marre.&lt;br class='autobr' /&gt;
En marge, l'oncle griffonna quelques notes post&#233;rieures au r&#233;cit. Deux d'entre-elles ont surv&#233;cu. L'une signale que les reliques de l'ap&#244;tre, au frais depuis huit si&#232;cles dans la crypte, firent, en pr&#233;sence du repr&#233;sentant de l'archev&#234;que d'Ath&#232;nes et de Gr&#232;ce, l'objet d'une translation ; environ deux mois avant que l'oncle ne ressorte de la cath&#233;drale d'Amalfi. Deux semaines apr&#232;s avoir pouss&#233; la porte de l'asile... La seconde pr&#233;cise qu'Andr&#233; logeait au premier. Dans le m&#234;me temps qu'il quittait la chambre, passait par le plafond, Ath&#233;na, au second, supervisait un examen. En d&#233;pit plusieurs d&#233;cennies de travail dans le secteur elle d&#233;couvrait ce mouroir. Certaine de ne plus y retourner confia-t-elle. Les hasards du boulot. Un vide &#233;trange quand on y pense mais &#224; Terapolis on ne pense pas. On sp&#233;cule. Le bonheur s'envole au gr&#233; des disparitions, carte postale perdue retrouv&#233;e, arrive enfin : bons baisers de Teramare 5. Parc magique. Rivi&#232;re si large. Vu des poissons.Vivent dans l'eau. Deux heures de tube. Immense quartier du K&#232;r derri&#232;re. En route vers les plages. Il fait beau. A bient&#244;t Mamie.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#11' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans le hall ils se retrouvaient pr&#232;s de la machine &#224; caf&#233;. Agglutin&#233; &#224; c&#244;t&#233; du distributeur, ce mardi , le petit c&#233;nacle disserte. Deep Purple en d&#233;cembre &#224; Montb&#233;. Le gobelet se cale entre deux pinces. La poudre tombe. Qui irait &#224; Montb&#233; ? et qui &#224; Montreux ? pour Zappa and les Mothers. L'eau bouillante amollit le plastic du godet qu'une main retire aussit&#244;t. Smoke on the Water. Le suivant glisse d&#233;j&#224; la pi&#232;ce ; commente la cuite d'hier, un contr&#244;le surprise. Dans la file un r&#226;le sur Camus et sa peste &#224; se farcir pour lundi quand samedi Pink Floyd au casino : Ummagumma !! More ! A Saucer full of Secrets ! Atom Earth Mother ! En &#233;change d'une centaine de lignes &#233;crites en cours et destin&#233;es au journal d'une coop&#233;rative, l'oncle recevait cinquante balles et deux invitations &#224; chaque concert. Aussit&#244;t les cartons arriv&#233;s, les faux se multipliaient en ville. Alex au volant. De l'afghan pour la route, du libanais au concert, Blind Faith dans le Uher sur la tablette arri&#232;re de la R16, &#231;a discute de &#231;a pr&#232;s de l'automate : de comment c'&#233;tait Sun R&#226;, de comment &#231;a risque d'&#234;tre les Floyd, du premier Led Zep, du dernier Ten Years After, d'un prof, de gonzesses, de litt&#233;rature, de rock, de groupes, de Tacot &#8211; spectacle inspir&#233; du &#171; Meilleur des Mondes &#187; &#8211; mont&#233; par les lyc&#233;ens-nes et des apprentis-es &#8211; divers corps de m&#233;tiers &#8211;, de la tourn&#233;e en vue, des affiches... Soudain la sonnerie ! De rares retardataires se h&#226;tent. Quelques irr&#233;ductibles &#224; tignasses papotent encore. Soufflent sur le jus. C'&#233;tait au lyc&#233;e, &#224; la r&#233;cr&#233; de dix heures. Dehors le froid mordait.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Enfant il allait par le train. Sa m&#232;re, ne pouvant l'accompagner, dressait la liste des arr&#234;ts jusqu'&#224; Gen&#232;ve. La lui faisait lire. R&#233;p&#233;ter. Sa marraine l'attendrait sur le quai. A coup s&#251;r ils iront &#171; Au grand passage &#187;. Il aimait le nom de ce grand magasin du centre de Gen&#232;ve dont une des entr&#233;es donne sur la place du Molard et passer sous la tour, s'arr&#234;ter au passage Malbuisson. Attendre parmi les badauds que la toute nouvelle l'horloge frappe l'heure, que les cloches carillonnent et que d&#233;filent les personnages de l'Escalade. Trivialement il associait passage &#224; l'id&#233;e d'un col, d'un gu&#233;, d'un pont mais aussi &#224; la vie. Peu de passages par contre dans sa ville. Un sous-voie, tout frais &#224; la gare. Un autre tagu&#233;, puant la pisse, remplace les barri&#232;res qui s'abaissaient &#224; l'arriv&#233;e du tortillard local. Sous la gare il ne s'y rend quasi jamais. L'autre, il le contourne toutefois, s'il lui vient la fantaisie de remonter les traces adolescentes de la bande, il arrive qu'il prenne celui qu'ils empruntaient. Discret, peu fr&#233;quent&#233;, des escaliers comme un asile aux potaches venant fumer un joint, &#233;cluser une bi&#232;re, glander sur les marches les jours de pluie o&#249; par beau temps le traverser pour d&#233;boucher dans la cour. A l'&#233;cart, ils s'arrangeaient d'un coin d'herbe et comme dans la chanson vivaient le cul dans l'herbe tendre. On acc&#232;de au passage par une petite c&#244;te menant &#224; l'ancien couvent des Capucins dont le court tunnel, sombre, gravillonneux, aux senteurs de cave, aujourd'hui condamn&#233; ouvrait sur le cimeti&#232;re des moines. Eux s'arr&#234;taient avant. L&#224; o&#249; le mur des jardins en terrasse rejoint le corps rectangulaire d'une petite tour trapue. Un perron, trois marches, une porte, deux fen&#234;tres, absence de signal&#233;tique, le voyageur &#233;gar&#233; n'e&#251;t vu dans cette fa&#231;ade qu'une habitation parmi d'autres. Utilis&#233; par des employ&#233;s &#8211; greffe du tribunal, offices cantonaux &#8211; le passage &#233;tait ouvert la journ&#233;e et ferm&#233; samedi-dimanche. En dehors des fonctionnaires vers huit , douze et dix-sept heures, personne. Id&#233;al ! De suite &#224; droite cinq vol&#233;es de quelque vingt marches. Venait alors en pente douce une charmante coursive &#224; colombage, au toit pointu de tuiles rouges us&#233;es, moussues, aux crois&#233;es verrouill&#233;es livrant &#224; l'&#339;il des terrains en friche o&#249; prosp&#233;raient broussailles et orties, rel&#233;guant ce passage dans un oubli paisible... jusqu'au temps des r&#233;novations, am&#233;nagements, valorisations dans le cadre d'un circuit touristique. Au bout de la coursive endormie, une all&#233;e dall&#233;e fleurant le ciment sinue entre deux murs cr&#232;mes cr&#233;pis que quelques appliques divertissent. Le court boyau s'arr&#234;te &#224; la cage. Un tube vertical. L'escalier h&#233;lico&#239;dal s'enracine l&#224; puis se perd tout en haut dans un trou de lumi&#232;re. Ils prenaient l'ascenseur. Parfois grimpaient. A la sortie de la Tour du Tr&#233;sor, s'il brillait le soleil &#233;blouissait l'esplanade, le ruban blanc du ch&#226;teau. Ils ignoraient le puits profond. N'y l&#226;chaient plus de cailloux. Parfois se d&#233;cidaient pour la tour, son escalier en colima&#231;on &#233;troit et haut de trente m&#232;tres : la profondeur du puits dont l'&#233;chelle rouill&#233;e fut supprim&#233;e, l'ouverture grillag&#233;. G&#233;n&#233;ralement ils s'installaient &#224; la &#171; terrasse &#187;. Consid&#233;raient la ville, ses rivi&#232;res, ses ponts, ses rues, tentaient d'apercevoir entre les m&#232;ches rousses, brunes et grises des toits et survolaient comme d'avion, une ville &#224; la campagne. Une ville au milieu des champs d&#233;ballant sa camelote, son baluchon d'Histoire &#224; l'auberge du Mouton.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#13' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Punais&#233; au z&#233;nith, le soleil inonde la place. Le temps dilat&#233; se d&#233;tend. S'allonge. Un instant baille.&lt;br class='autobr' /&gt;
La lumi&#232;re cherche l'ombre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au centre du carrefour le flic cuit dans son uniforme. S'agite. Pivote. Siffle. Orchestre le passage des pi&#233;tons. Retient, lib&#232;re les bagnoles. Les carrosseries &#233;tincellent. Le pav&#233; sue. En terrasse les bi&#232;res ti&#233;dissent. Un long soupir s'&#233;l&#232;ve d'une table de trois. Une mouche se risque vers la mousse. Une main la chasse. Porte le verre aux l&#232;vres. A la m&#234;me seconde, une autre main propose des clopes. Un briquet se l&#232;ve. En allume trois. La fum&#233;e &#233;loigne la torpeur. Un groupe de filles passe en riant. Les couleurs fra&#238;ches des v&#234;tements se rattrapent dans un courant joyeux. Un parfum s'&#233;vapore... La touffeur s'estompe... L'un deux se redresse. Propose une troisi&#232;me tourn&#233;e. L'opticien &#224; l'angle a fait sa vitrine d'&#233;t&#233;. La pharmacie d'en face promotionne le bronzage en tube. La mairie a ferm&#233; ses portes. Les rouvrira lundi. Enrob&#233;es de bu&#233;e, la condensation sillonnant les bocks d&#233;barquent. La serveuse donne un coup d'&#233;ponge. Ramasse les pichets vides. Distribue les pleins. Bloque le ticket sous le cendrier. Rien a faire sinon poireauter. L'air poisse. Les gaz des v&#233;hicules n'arrangent rien. Le flic s'en bouffe un max. A la table, les conversations se diluent dans l'expectative. Que faire ? Le plus speed du trio r&#226;le. &#171; Laisse pisser &#187; balance le gars &#224; tronche de bougie &#171; Il viendra. &#187; Une Chevrolet vient de caler. Ne red&#233;marre pas. Un bouchon se forme. Personne ne klaxonne. Chacun patiente. &#171; Il a d&#251; &#234;tre retenu par le boulot. Il viendra. Il vient toujours &#187;. Le flic s'&#233;nerve. Engueule le conducteur. Son pote sort. Claque la porti&#232;re. Pousse la tire. Trois p&#233;kins traversent &#224; sa rescousse. Le temps s'&#233;tend, s'&#233;tale en attendant la soif et le prof.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le plus con de la bande &#233;tait un &#171; gosse de riche &#187;. Fils unique. Grande gueule, absence de jugeote d'id&#233;es personnelles, il fuyait la taule parentale. Le rock, quelques vell&#233;it&#233;s anarchisantes l'avaient conduit &#224; se rapprocher du &#171; peuple &#187;, qu'il d&#233;fendait ardemment et dont il pensait participer ce que sa carri&#232;re dans une officine militaire d&#233;menti formellement. Il &#233;tait assis sur les marches. Dans le passage menant &#224; la cour du ch&#226;teau. A ses c&#244;t&#233;s debout, le plus orgueilleux. Cador alpha appuy&#233; contre la rampe, se prenait pour Napol&#233;on, Lamartine, Chateaubriand, C&#233;sar ou Ponce-Pilate. Esprit fort, intelligent, sup&#233;rieur sans doute.Tr&#232;s dou&#233; en dessin. Il venait de passer le shilom au plus paum&#233; qui d&#233;m&#234;lait ses n&#339;uds. Cherchait ses marques. Sentimental, doux, na&#239;f toutefois d&#233;merdard. Beau gosse &#224; l'enfance difficile. Un risque-tout. Avide d'apprendre. Il lisait beaucoup. Fauchait livres, disques fringues, alcool. Du cher. Filait des trucs. Il se dit en ville qu'il a trinqu&#233; s&#233;v&#232;re mais qu'il s'en est tir&#233;. Il vit, dit-on, en Allemagne ou Paris ou Londres, ou Rome. On ne sait pas trop. Sauf qu'il s'en est sorti. Ce trio constituait un des noyaux durs au lyc&#233;e autour duquel gravitait notamment le plus niais et qui fut brillant. Fils de bourges sympa toutefois son accent, son origine &#233;trang&#232;re &#224; la ville, sa relative bonne &#233;ducation en faisaient par moments une sorte de souffre-douleur, cible id&#233;ale des gags imb&#233;ciles. Ses parents souvent absents, la bande se r&#233;unissaient chez lui. Une dizaine. Pas tous. Certains refusaient sa compagnie. Le plus crade, le plus d&#233;fonc&#233;, le plus d&#233;jant&#233; ne voulait en entendre parler. Longs cheveux noirs, raides, visage bl&#234;me, sourire narquois, moqueur, odeur de buffet rance, fils de mis&#232;re. Enfant, tenant de sa petite s&#339;ur par la main, on le voyait peiner &#224; ramener de l'&#233;picerie le sac de litrons. A seize piges il se d&#233;merdait. &#201;videmment il n'&#233;tait pas dans l'escalier ce jour l&#224;. Dehors la pluie remplissait les flaques. Bient&#244;t cinq heures. Le plus joyeux se l&#232;ve. Ouvre la fen&#234;tre donnant sur la mont&#233;e des Capucins. A&#233;rer avant que le passage des bureaucrates et sortir avant que le concierge ne boucle. Qu'il pleuve ou non, le plus joyeux refusait rarement de monter au ch&#226;teau. Un gamin. A peine quinze ans. Il suivait les grands mais gardait sa loi. Aimable, gentil, serviable, fut&#233;, malin &#224; l'extr&#234;me. Les aventures parmi les plus rocambolesques devaient lui &#234;tre r&#233;serv&#233;es. Tr&#232;s vite un groupe se forma autour de lui toutefois rien n'&#233;tait d&#233;fini, aucune bande vraiment cependant des potes, des amis, des connaissances, des nids, des refuges diss&#233;min&#233;es : un appartement, une piaule, la for&#234;t, le parc tout proche, le jardin botanique et ce passage aussi. Il se connaissaient tous. Fils de toubibs, de notaires, de prolos, de profs, de fonctionnaires, d'ouvriers, d'entrepreneurs, de ch&#244;meurs ou d'ivrognes se m&#234;lant &#224; la f&#234;te se d&#233;couvraient, s'apprivoisaient, s'estimaient. Qui &#224; l'usine, qui &#224; l'uni, la musique, l'underground, l'&#233;poque, l'esp&#233;rance folle de l'&#226;ge, les animaient d'un m&#234;me &#233;lan festif, lib&#233;rateur. D'une m&#234;me conscience sociale et politique. Manifestations contre la guerre. R&#233;voltes en tous genres. Mai 68 d&#233;barquait avec un an de retard au bled. San Francisco, Doors, Beatles, Stones et tant d'autres avaient creus&#233; le sillon. Imagine !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je marchais. Je remontais la rue principale. Je marchais mais vois-tu, dans le m&#234;me temps que je marchais cette impression bizarre de survoler mon corps. De voir la ville s'agrandir, rapetisser et ce truc, moi-m&#234;me sans doute, consid&#233;rait mon corps d'en haut et la question se posait de savoir lequel &#233;tait v&#233;ritablement r&#233;el : le pi&#233;ton dans la rue principale ou ce moi planant au-dessus des toits qui m'escortait. Pourtant je ne dissociais pas celui d'en-haut de celui d'en-bas qui marchait la t&#234;te farcie de questions plus insolites les unes que les autres, et remarque tu y &#233;tais ce fameux soir ! &#187; envoie le plus joyeux qui racontait, d&#233;vidait, d&#233;roulait et j'&#233;coutais ne l'interrompant que pour un d&#233;tail &#224; ajuster constatant que nos m&#233;moires, pour la tranche commune, se compl&#233;taient. Nos r&#233;cits respectifs effa&#231;aient un vide de vingt-cinq ans et de plus, quelle surprise de le retrouver vivant, en forme et sa femme pareille, aussi belle que toujours, laquelle se leva pour pr&#233;parer un th&#233; mais alors fis-je tout en suivant son histoire d'h&#244;tel &#224; Thamel, de trafic avec les tib&#233;tains exil&#233;s, sa fuite par les toits de Katmandou jusqu'&#224; l'a&#233;roport &#8211; il se sert un whisky &#8211; puis me cause de son chien, son seul regret dans cette affaire et revient aux tib&#233;tains ayant tout perdu &#224; l'occasion de la saisie des douanes, plusieurs centaines de kilos d'or &#8211; provenances obscures &#8211; dont une part rattach&#233;e au bizness des traveller's ch&#232;ques que les babas, hippies, beatniks, revendaient avec les fafs d&#233;clar&#233;s vol&#233;s et la monnaie tombait des assurances donc le plus joyeux avait appris &#224; contrefaire les signatures. Tr&#232;s habile &#224; ce jeu il d&#233;taillait la premi&#232;re fois qu'il se pr&#233;senta au guichet. Les soup&#231;ons du caissier. Sa visite du bureau directorial &#224; l'&#233;tage, comment &#231;a a pass&#233; et rebelote et rebelote, des commer&#231;ants de m&#232;che encaissaient, la banque payait soudain il bifurque vers l'Inde, &#8211; une histoire de ouf &#8211;, reprend par la Marguerite, la taule, ce guide international des prisons &#224; &#233;crire, encore sortait du chapeau un des mille et un coups de bol pas possible, commentait les pi&#232;ges, les coups tordus et je dormais dans un h&#244;tel &#224; B&#226;le et c'est moi, mais pas &#224; B&#226;le, qui ai initi&#233; ton pote &#224; la poudre et je l'&#233;coutais me parler de mon meilleur ami d'enfance, retenant mes questions dont la premi&#232;re, &#224; savoir depuis combien Marie et lui avaient d&#233;croch&#233; ? et comment ? &#8211; deux secondes, je vais pisser. T'a vu mes chats ? &#8211;. Je regarde les chats vautr&#233;s sur le canap&#233;, j'en caresse un, le plus sauvage qui se barre puis tout en consid&#233;rant l'ameublement, les vinyles, la biblioth&#232;que couvrant tout un pan du salon, j'y vais de ma question. &#171; Cinq ans cette ann&#233;e &#187; pr&#233;c&#232;de d'une seconde le bruit de la chasse. &#171; Gr&#226;ce &#224; un pasteur, un mec super mais je fume toujours &#187; pr&#233;cise-t-il. &#171; Du coup de catholique je suis pass&#233; &#224; protestant. De toutes fa&#231;ons je pr&#233;f&#232;re Shiva &#187; d&#233;signant de la t&#234;te une tenture murale expos&#233;e en compagnie de ses s&#339;urs fluo, Ganesh, un s&#226;dhu, Shiva encore, des peintures sur toile aux chats flashant, flamboyant, ambiance reggae-music et je pensais, tournant la t&#234;te en direction de sa femme charg&#233;e d'un plateau, je pensais la mort l'a fr&#244;l&#233; si souvent, regard&#233;, touch&#233; et il rigole,rigole, rigole, se marre joyeusement, le plus joyeusement du monde mais de combien ? une, trois, neuf, vingt ? plus ? mais de combien ? de combien de vies dispose-t-il ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#16' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dehors c'est propre dedans &#231;a pue. Un peu comme la belle gueule de ces bilans trafiqu&#233;s et donc j'ai ramass&#233; le 41 ou le 42. Ce truc pourri. Internement administratif cette saloperie vot&#233;e en 1925, repass&#233;e en 42 &#8211; saine influence de nos amis nazis &#8211;, et inutile d'employer l'imparfait ! M&#234;me si, dans les ann&#233;es 80, la loi fut officiellement abrog&#233;e le crime se porte bien. R&#233;cemment une clinique du genre &#224; d&#251; fermer. Suite &#224; enqu&#234;te mettre la cl&#233; sous la porte... et il en faut dans cette zone pour une diligenter une instruction visant les sacro-saintes autorit&#233;s ! T'imagines pas ! Administration de la violence et du meurtre au nom de l'ordre public. Leur ordre ! qui ne vaut pas tripette. ! ! &#171; Rien qu'&#231;a ! tu l'crois ? Ind&#233;termin&#233; ! Six, huit mois, un an, cinq, dix, &#224; vie&#8230; sans aucun jugement ! &#187; Qui ne filait pas droit, ne collait pas au citoyen standard tombait sous le coup de cette loi pourrie. &#201;tait intern&#233; d'office. Tra&#238;nards, fain&#233;ants, manouches, vagabonds, excentriques, homos, filles-m&#232;res : en taule ou chez les dingues ! B&#233;b&#233;s arrach&#233;s &#224; la m&#232;re et adopt&#233;s &#224; son insu. Dans le meilleur des cas, en cabane avec elle. Ils bouclaient les ivrognes bien s&#251;r, les clodos, les inadapt&#233;s, les &#233;nerv&#233;s, les pas d'accord plus tout ceux &#224; cacher. A ne pas montrer. Les taulards agit&#233;s &#233;taient calm&#233;s. De vrais agneaux. Tu connais, t'as &#233;cop&#233; du m&#234;me article mais moi, il me filaient pas de m&#233;docs. Pas de bonbons pour les cam&#233;s. Pas comme toi. Quand on est venu te voir, franchement on a pens&#233; que tu y resterais. C'&#233;tait flippant. Quelle arrang&#233;e mec ! On se demandait s'ils avaient &#244;t&#233; le cerveau avant la lessive &#187; et &#231;a le fait marrer. Il se marre, de lui, des autres, de tout de rien, se marre, se marre, se marre, entre deux averses. Toujours compassionnel. Z&#233;ro rancune. Il &#233;tait tr&#232;s pote avec le plus d&#233;fonc&#233;. Le gars aux cheveux raides, visage bl&#234;me, doux, narquois, le Loup des Steppes coinc&#233; dans la poche de l'imper trop grand de son p&#232;re, et son go&#251;t du gothique avant l&#8216;heure, cette passion de la d&#233;glingue, est-ce que j'aurais des nouvelles de lui ? J'h&#233;site un instant. Je suivais mal. Un d&#233;tail venait de remonter. A force de l'entendre parler de cette &#233;poque un truc &#224; ressurgi. Pas le temps de fixer l'affaire qu'il reprend : &#171; Fer ! Docteur Fer ! Le directeur de ce bordel aux murs si blancs, si &#233;pais, si lisses, aux jardins si coquets, au petit pont si charmant, &#224; l'&#233;glise si tranquille, aux toubibs si comp&#233;tents, si d&#233;vou&#233;s, je disais quoi ? Ah oui, le directeur, la premi&#232;re fois ou la seconde, je ne sais plus, &#8211; je me suis &#233;vad&#233; les deux &#8211; mais avant m&#234;me bonjour, le toubib m'a clairement mis au parfum &lt;i&gt; toi tu ne sortiras plus jamais d'ici &lt;/i&gt; J'avais dix-huit ans et suis sorti le jour m&#234;me. Par l'imposte. &#187; Il tousse. &#171; J'&#233;tais pas gras. Maintenant non plus remarque &#187; et je remarquais, quand il passa &#224; la seconde &#233;vasion. Les draps ont l&#226;ch&#233;. A dix m&#232;tres ! J'en &#233;tais &#224; tenter de visualiser dix m&#232;tres, la fen&#234;tre du C donnant sur le foss&#233;, les draps, la neige, l'hiver, la for&#234;t, lorsque la soci&#233;t&#233; d&#233;barque ; nulle &#224; chier, arm&#233;e jusqu'aux dents, &#233;go&#239;ste, raciste, peureuse, v&#233;reuse, malade, &#224; l'envers, des zombies qui marchent au plafond et carburent &#224; l'autodestruction ! Les exemples se bousculaient &#171; et l'homme dans tout &#231;a &#187; qu'il envoie au terme d'une longue tirade pour, subitement, sans transition, taper le pass&#233; et me sortir le discours d'un chef indien. Seattle. Je connais. Le laisse raconter puis embrayer sur la derni&#232;re lettre de Saint-Exup&#233;ry. &#201;crite la veille de sa disparition. Il la r&#233;sumait quand subitement, comme s'il tenait le Graal en mains, s'&#233;cria : &#171; que faut-il dire aux hommes ??! voil&#224; ce qu'il a &#233;crit ! Que faut-il dire aux hommes !! ? Tu te rends compte ? Putain ! Tu te rends compte ??!!! Q u e f a u t-il d i r e a u z o m &#187;. Je r&#233;ponds pas vraiment. Je n'avais rien &#224; dire aux hommes et je me demandais ce qu'il pourrait leur dire. Lui ou quiconque d'ailleurs. Je doute qu'ils entendent. A plus forte raison qu'ils &#233;coutent et je suivais son histoire, ce qu'il avait vu, de ses yeux vu, un vieux brutalis&#233; par des infirmiers mais bien, du solide. &#171; Je l'ai vu, vu je te jure &#187; qu'il insistait montant le volume et le toubib aussi il l'a vu qui ricanait au bout du pieu. Il &#233;tait tourn&#233; vers le vieux immobilis&#233; par deux costauds et le vieux genre 80 balais, &#233;touff&#233; aux larmes, essayait d'avaler la pur&#233;e que le troisi&#232;me gorille enfournait de force. &#171; J'ai entendu le toubib, tu sais celui avec un dr&#244;le d'accent, en se fendant la gueule lui demander si la pour&#233;e &#233;tait bonne. Le lendemain le vieux sortait. Direction la morgue. On allait l&#224; soit pour mourir soit pour y revenir. On a eu du bol ! Un sacr&#233; bol. &#187; Sur ce, sautant du coq &#224; l'&#226;ne, il enclenche un truc bizarre cependant rien &#224; voir avec le vieux, ni m&#234;me le C tandis que depuis dix minutes d&#233;j&#224; je creusais cette image. Cette r&#233;miniscence incompl&#232;te Une salle et j'y faisais quoi ? Fer &#233;tait pr&#233;sent et l'autre salaud avec son accent. Une sorte de lit aussi. Des sangles, des infirmiers. &#199;a se m&#233;lange. Aux tempes en emporte le vent...le temps des copains, le temps de l'amour et de l'aventure se d&#233;composait dans sa m&#233;moire. Il &#233;tait pass&#233; de l'autre c&#244;t&#233;. Vraiment de l'autre c&#244;t&#233;. Le temps n'allait plus, ne venait plus. L'aventure aboutissait &#224; l'an&#233;antissement.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#17' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Vivre n'&#233;tait pas simple. Aimer non plus. La chanson mentait. Aujourd'hui ment de plus belle. Rien ne s'arrange. Les saisons se d&#233;rangent. Les ennuis, les probl&#232;mes, les tracas quotidiens se multipliaient. L'empoisonnaient. Chez lui, &#224; l'&#233;cole, dans la rue, les coups, les claques, volaient. Les bonnes mani&#232;res l'assi&#233;geaient. Fallait ceci, fallait pas cela et m&#234;me dans les clous &#231;a n'allait pas. Il encaissait sans comprendre. Trouvait des issues, des &#233;chappatoires, des refuges, des planques. Quand la v&#233;rit&#233; &#233;quivaut &#224; r&#233;clamer une racl&#233;e, mentir s'impose. Apr&#232;s y avoir r&#233;fl&#233;chi, il d&#233;cida de mentir syst&#233;matiquement si la m&#233;t&#233;o &#233;tait &#224; la d&#233;rouill&#233;e. Donc souvent. Au plus profond il se construisait secr&#232;tement. &#201;laborait ses r&#232;gles tout en refusant le mod&#232;le parental. Grandir et partir ! Vers dix ans vivre n'est pas simple pensait-il et certes les obstacles... Carr&#233;ment des cassures. Il lui fallu se construire puis se reconstruire, encore, encore et encore sur les ruines d' existences successives. Avec les d&#233;bris de l'ancienne en reb&#226;tir une autre. A l'image d'une ville dans un couloir d'invasion, oublier et recommencer. A croire qu'il n'&#233;tait venu que pour &#231;a cependant que vaut de s'&#233;tendre sur les chambardements d'un individu quand tant de bouleversements mondiaux... tant de gens noy&#233;s, broy&#233;s&#8230;D&#233;sabus&#233; il ne rapporta de cette ann&#233;e que trois menus incidents. Constatations, frustrations, d&#233;ceptions qui prirent &#224; ses yeux une importance sans commune mesure avec la r&#233;alit&#233;. A tel point que ces instants mineurs, somme toute banaux, se grav&#232;rent dans sa m&#233;moire. Ce pincement lorsqu'il aper&#231;u plusieurs de ses camarades, &#8211; ayant comme lui r&#233;ussi l'examen &#8211; juch&#233;s sur des v&#233;los flambant neufs quand l'achat obligatoire de la casquette et du sautoir posait un probl&#232;me ombrant son succ&#232;s. Toujours des probl&#232;mes dont il h&#233;ritait le souci. Ces v&#233;los avaient d&#251; &#171; co&#251;ter bonbon &#187;. Il mesurait la distance entre sa situation et celle de ces cyclistes remisant la trottinette au garage sans autant l'attribuer &#224; une cause particuli&#232;re. Certes, ses parents trouveraient l'argent. Ils n'arr&#234;taient pas de bosser. Usine de l'aube au couchant, heures suppl&#233;mentaires, peu de vacances, pas d'alcool, pas de clopes. Les enfants, le boulot, &#231;a et l&#224; une toile, des piques-niques l'&#233;t&#233;, loto en hiver, quelques fantaisies... &lt;i&gt;&#8211; quinze lignes sont illisibles. Feutre noir. Le texte reprend &#224; cadavres &#8211;&lt;/i&gt; dispers&#233;s le long des berges de la rivi&#232;re ass&#233;ch&#233;e. Aux abords de trous o&#249; stagnait un fond d'eau verte et croupie. Il en avait ramass&#233; un puis, gonfl&#233; d'une indignation enfantine, s'&#233;tait rendu au commissariat. La police, la justice devait trouver le coupable. Arr&#234;ter ce massacre. Dans ses illustr&#233;s, &#8211; presse populaire bannie des demeures bourgeoises &#8211; le h&#233;ros s'emparait de l'affaire. Redressait les torts, r&#233;tablissait le juste, le faible dans ses droits. Remettait la vie sur ses rails et les canailles au sh&#233;rif car ces derni&#232;res devaient compara&#238;tre or, au commissariat derri&#232;re son bureau le flic ne bronchait pas. Consid&#233;rait tour &#224; tour le gamin, le pigeon mort. Lui intima de l'emporter. Conseilla de l'enterrer. La police a d'autres chats &#224; fouetter. De ce jour, son regard sur les uniformes changea. Il ne voulut plus devenir policier. Si la police se fout des tueurs d'oiseaux, &#224; quoi sert-elle ? L'injustice ! Tr&#232;s t&#244;t il en e&#251;t une sainte horreur &#224; tel point qu'il s'est rappel&#233; longtemps ce contr&#244;le grammatical trimestriel. Angoissant. La classe flippait. Les craintes suintaient d'autant que la note comptait double, triple si z&#233;ro faute mais z&#233;ro faute&#8230;. D&#233;j&#224; la moyenne&#8230; R&#233;sultat, deux sans faute dont lui. Cependant le prof ne tripla pas sa note en raison de ratures, de l'&#233;criture et de la pr&#233;sentation... Ces anecdotes affutaient son regard. Sans qu'il le per&#231;oive, elles ensemen&#231;aient le terrain des d&#233;chirures. Le pr&#233;paraient &#224; la vanit&#233;, la futilit&#233;, la duret&#233;, la brutalit&#233;, l'indiff&#233;rence d'une soci&#233;t&#233; de classes, de paum&#233;s sur laquelle r&#232;gne l'argent tout puissant de quelques oligarchies omnipotentes &#224; Terapolis.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#18' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ombre, s&#339;ur sereine et solitaire sous la canicule ton parfum trouble. Au creux de passages silencieux, par les venelles mortes, &lt;i&gt;la lumi&#232;re cherche l'ombre&lt;/i&gt;. La phrase, venue sans qu'il la cherche, marque un soupir. &lt;i&gt;La lumi&#232;re cherche l'ombre.&lt;/i&gt; Il relu. Courant, facile. Sans doute repris dix mille fois. Le soir pourtant il y revint. Ce verbe, il pourrait le remplacer. Y avait song&#233; dans la journ&#233;e. La lumi&#232;re traque, piste, perce, d&#233;chire, fouille comme un flic ta bagnole le manteau noir de l'ombre toutefois, cette lumi&#232;re l&#224; joue, musarde. Elle cherche sans vraiment chercher. Elle ne pourchasse pas ; elle voyage. A l'instar du touriste abruti de chaleur, elle aspire &#224; l'ombre, &#224; la fra&#238;cheur. Il a envisag&#233; de substituer fra&#238;cheur &#224; ombre, plus juste, plus pr&#233;cis et la lumi&#232;re repr&#233;sente le soleil de midi &#224; la verticale : en zone bleue sans disque. Le soleil cherche la fra&#238;cheur... piste la fra&#238;cheur...&#231;a collait cependant &#8211; soleil et fra&#238;cheur &#8211; restreignaient, r&#233;duisaient le champ s&#233;mantique. Occasionnait de lourdes pertes. L'antinomie ombre/lumi&#232;re passait &#224; la trappe et ce verbe chercher ! La lumi&#232;re erre : &lt;i&gt;che&lt;/i&gt; r &lt;i&gt;che&lt;/i&gt; l'ombre. Le R s&#233;pare et relie deux souffles... La lumi&#232;re cherche son amie ; sa compagne. Constamment file au-devant de l'ombre. L'ombre riv&#233;e aux corps que la lumi&#232;re r&#233;v&#232;le. L'ombre r&#233;fugi&#233;e dans l'ombre. L'ombre dilu&#233;e dans la t&#233;n&#232;bre &#233;ternelle. Ondulatoire et corpusculaire la lumi&#232;re aux deux visages invitent &#224; penser superposition. Oui ou non simultan&#233;ment oui et non. Le verbe chercher, tout en illustrant la dynamique associ&#233; &#224; la lumi&#232;re, paradoxalement, stabilise la relation. La balance &#8211; dont le R central forme la colonne, les phon&#232;mes che les plateaux &#8211; est &#224; l'&#233;quilibre or, d&#232;s que la lumi&#232;re l'atteint, l'ombre file. S'&#233;vanouit. Renait de suite apr&#232;s le passage du concierge qui vient d'&#233;teindre les n&#233;ons du couloir. En d&#233;pit des apparences, ombre et lumi&#232;re ne s'opposent pas de m&#234;me les divers appariements noir-blanc, int&#233;rieur-ext&#233;rieur, bien-mal, haut-bas, vie-mort et c&#230;tera ne s'affrontent pas. La lumi&#232;re cherche l'ombre, s'en nourrit et l'ombre se retire. Livre ses tr&#233;sors &#224; mesure que la clart&#233; progresse. La lumi&#232;re apprivoise l'ombre. Sa s&#339;ur sauvage. Ent&#233;n&#233;br&#233;e, sombre, craintive, muette, elle n'aime gu&#232;re sortir. Pr&#233;f&#232;re se blottir &#224; l'ombre d'un doute, se r&#233;chauffer &#224; la p&#233;nombre d'un cr&#233;puscule ramenant les deux s&#339;urs au chevet du jour qui s'&#233;teint. L'ombre h&#233;rite de la nuit et la lumi&#232;re de lanternes &#233;parses, de miroirs n&#233;buleux, de la voie lact&#233;e et d'un luminaire froid qui trainait au grenier. A l'aube les s&#339;urs se retrouvent. L'une re&#231;oit de la nuit les ombres fugaces du jour et la lumi&#232;re traverse lentement le ciel sous l'aspect majestueux d'un astre de feu. La lumi&#232;re cherche l'ombre. Cette phrase lui semble vaguement repr&#233;sentative d'&#233;tats d'&#226;me qui le brassent &#224; certains instants, jamais pareils, cependant nourris aux m&#234;mes racines arch&#233;typales, alli&#233;s aux volte-face, aux retournements, au d&#233;sir de surprendre, de se surprendre, de se suspendre aux mots et de s'y balancer. Oui, cette libert&#233; cette indiff&#233;rence &#8211; fausse un jour sur deux &#8211; aux pens&#233;es de sa main. Il marche. Se retourne rarement sur les pages envol&#233;es. Il marche. Voudrait pousser la phrase au bout. A bout. Qu'elle tienne d'elle-m&#234;me, flotte irr&#233;elle, ne finisse pas, ouvre des voies et que son ombre soit un fil au c&#339;ur du labyrinthe de Terapolis. Un fragment de carte, une indication qui m&#232;nerait &#224; retrouver dedans soi le lieux pr&#233;cis o&#249; la lumi&#232;re amadoue l'ombre, o&#249; l'ombre verse candeur et saveurs et philtres nocturnes, habille, tamise, adoucit sa jumelle parfois si crue, si crue, si cruelle. Beaucoup de mots pour un peu d'ombre et peu de lumi&#232;re...Pour un peu il regretterait d'avoir ouvert la boite mais la superposition des &#233;tats, l'union, la fusion des compl&#233;mentaires... c'&#233;tait l'id&#233;e d&#233;coulant naturellement d'un semblant d'opposition et puis ce verbe chercher qu'il n'a pas trouv&#233;, il aimait bien.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#19' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il aurait fallu raconter une ville. La construire. Avec des mots dessiner des remparts, avec des phrases percer des passages, avec des lettres envisager un m&#233;tro, des stations, des gares, des espaces, un centre ancien, des ruelles, des art&#232;res, des boulevards, des feux, des ronds-points, du mobilier urbain, lampadaires, bancs publics, fontaines, poubelles, panneaux, squares, statues, un fleuve, des ponts, des berges, des p&#233;niches amarr&#233;es et laisser la respiration de l'imaginaire guider les pas vers l'op&#233;ra, le nouveau stade, la patinoire olympique, le terrain vague o&#249; s'amoncellent les ordures, rep&#233;rer le rat furtif dans l'arri&#232;re-cour du grand restaurant sinon un quartier, un coin, un troquet, deux tables sur le trottoir, son menu &#224; quinze balles mais aussi l&#8216;&#233;picerie... il aurait pu en pousser la porte, saluer le commis, l'&#233;picier dont la fille amoureuse lui plaisait mais surtout choisir une bonne bouteille, monter dans un taxi o&#249; le chauffeur tout en conduisant causerait de sa banlieue. Il aurait surtout fallu ne pas retourner dans ce couloir ! R&#233;fl&#233;chir, pauvre cr&#233;tin, au lieu d'emprunter ce boyau. Le trou du cul du monde. Le cloaque de la b&#234;te. Trop tard ! Aussit&#244;t le sas franchi la bobine se d&#233;vidait. Le g&#233;n&#233;rique derri&#232;re, ne restait plus qu'&#224; adapter, jongler, rattraper la sauce au gr&#233; des situations que le hasard disposerait sur sa route. Terapolis n'existe pas. On ne conna&#238;t rien d'elle hormis, superficiellement, quelques lieux insignifiants. Un carrefour, un passage, une abbaye, des couloirs, des salles, une impasse, une rue, des quartiers esquiss&#233;s, une auberge. Terapolis, toile de fond sans couleur, sans odeur, sans un p&#233;piement de moineau, sans un cri, sans un rire, sans m&#234;me le go&#251;t d'un jambon beurre ou d'une pomme croqu&#233;e en croisant le parfum d'une femme la nuit. Les images voil&#233;es d&#233;filaient d'une ville absente, d'une ville vide car pour lui les lieux n'existent vraiment que s'ils prennent la parole, s'animent, se creusent, se courbent se penchent et recueillent les &#233;v&#232;nements ! L'action ! La vie ! La villa disparue, le v&#233;lo de son p&#232;re, le petit magasin du bas de la c&#244;te, le bistrot, sa terrasse, le vieux tilleul, le portail ouvrag&#233;, les roses du double escalier, le double escalier, envol&#233;s, envol&#233;s tous. Terapolis en cours de construction, de destruction. Ici se dressait, ici s'&#233;levait, ici se tenait, ici se trouvait, ici finissait, ici commen&#231;ait...Ils prenaient souvent la B&#233;&#232;m pour un tour de p&#233;riph descendaient parfois d'une traite &#224; San Pedro, &#224; d&#233;faut de bagnole optaient pour la terrasse, draguaient &#224; la piscine, au parc, longeaient les rives du canal, fl&#226;naient du c&#244;t&#233; de l'ancien cimeti&#232;re o&#249; les immeubles rutilant se multiplient dans les parois de verre. Ils trainaient au gr&#233; des all&#233;es scintillantes de ce gigantesque palais aux petites placettes proprettes, au monorail tissant entre les tours sur sa toile d'acier jet&#233;e sur l'immense cit&#233;-pilote mais plut&#244;t revenir &#224; ce sentier&#8230; en quittant le bled par l'ouest la bande rejoignait la rivi&#232;re au trac&#233; capricieux serpentant par les pr&#233;s jusqu'aux quartiers de l'autre langue. Au loin le profil obtus des blocs locatifs s'amenuise. La plaine d&#233;vor&#233;e par la t&#244;le des usines pleure sa toison, ses fleurs. La bande n'existe plus. Les champs limoneux, sillonn&#233;s de barri&#232;res, tapiss&#233;s de routes, de cubes gris ou beiges, agonisent sous les aires de stationnement. Il aurait d&#251; revenir plus t&#244;t. Il d&#233;cida de pousser en avant. Jusqu'au petit bois de son enfance pour constater que l'image qu'il conservait pr&#233;cieusement dans sa m&#233;moire collait mal avec celle sous ses yeux. &lt;i&gt;Terapolis bourgeonne.&lt;/i&gt; Il n'approche pas. Regarde &#224; peine. Retourne sur ses pas. Le banc du premier baiser...Des fant&#244;mes et lui revenant ne trouve plus ses marques. Chemin faisant les lieux perdaient de leur importance. Il leur accordait certes certains atouts strat&#233;giques, situations propices cependant rel&#233;guait l'endroit loin derri&#232;re les faits qui s'y produisirent car d'apr&#232;s lui, ce qui impressionne la m&#233;moire n'est pas tant le lieu, &#8211; souvent retenu &#224; post&#233;riori &#8211; que ce qui s'y d&#233;roula. Terapolis l'envoie valdinguer contre des faits, de circonstances en co&#239;ncidences, en surprises sans qu'il ne s'attarde davantage sur les voies rapides, l'urbanisation folle, la place du march&#233; couverte de parasols, la chambre du dernier &#233;tage, une rue dans les nuages, un visage dans les bl&#233;s, l'appartement du 26, le kiosque du pont &#233;ject&#233; par un parking, Radar aux couvertures impressionnantes de Di Marco, drames en gros titres, les vingt centimes cadeau que lui filait sa grand-m&#232;re en l'envoyant au kiosque mais une mosqu&#233;e non loin ram&#232;ne une fronti&#232;re, un bus WW des ann&#233;es 70, tant de lieux en lui par la force et l'intensit&#233; du v&#233;cu. Terapolis. Une histoire en ville, une histoire sans ville, une histoire de ville, une ville d'histoire, l'histoire d'une ville sans histoire...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#20' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un renard que personne n'aper&#231;ut. Le m&#234;me &#224; chaque fois. La ville lui appartient et il eut fallu &#234;tre lui pour entrevoir &#224; l'heure creuse, ce reflet roux dans la flaque sous la lune. Il s'est pass&#233; quoi cette nuit l&#224; ? Qui dira ce qu'il n'a ni vu, ni entendu ? Le veilleur dormait. Les voisins en cong&#233; avaient confi&#233; le chat &#224; une amie. Les flics pataugeaient. Aux archives des rapports brefs. Secteur sous surveillance. La science &#233;galement s'enlisait. Les analyses ne r&#233;v&#233;laient rien de probant. En dernier recours, des voyantes, hautement r&#233;put&#233;es, furent sollicit&#233;es. La premi&#232;re d&#233;crit un homme v&#234;tu d'une combinaison fluorescente, comme glissant au-dessus du sol puis s'&#233;vanouit. Abandonne. La seconde, &#8211; de son village &#8211; , d&#233;tailla par le menu la rue principale, le carrefour de la mairie, signala un &#171; marchand d'yeux &#187;, &#8211; l'opticien &#8211; , cependant refusa de poursuivre. Cette simple pens&#233;e la terrifiait. A la sixi&#232;me l'officier utilise le terme transe. Note que la femme en sueur &#233;ructe, rugit, r&#226;le plus qu'elle ne parle. Il est question d'un renard, plut&#244;t d'un homme qui se m&#233;tamorphoserait en renard voire l'inverse. D'un feu aux pouvoirs extraordinaires. Les autres expertises ont disparu toutefois, les noms de huit femmes apparaissent dans un courrier recommandant l'&#233;largissement de l'enqu&#234;te. Les pistes ne conduisant nulle part hormis o&#249; elles ne devaient pas aller, l'affaire fut &#233;touff&#233;e. Le village ras&#233;. La zone, par la suite d&#233;clar&#233;e militaire, couvrait pr&#232;s de deux cents mille hectares h&#233;riss&#233;s de barri&#232;res-laser, de miradors, pyl&#244;nes truff&#233;s de cam&#233;ras, d&#233;tecteurs de chaleur, de mouvement. Un succession de murs transparents de plus d'un m&#232;tre d'&#233;paisseur et entre, des d&#233;dales jonch&#233; d'ossements. Au c&#339;ur du dispositif s'&#233;levait un gigantesque d&#244;me de cristal. Cette fameuse nuit, dans un rayon de trente kilom&#232;tres la totalit&#233; des cam&#233;ras de vid&#233;o-surveillance fondirent. A l'int&#233;rieur du p&#233;rim&#232;tre, dans tous les appareils &#233;lectroniques pourvus d'une horloge on trouva du sable en quantit&#233;. La panne fut attribu&#233;e &#224; un d&#233;faut du logiciel de r&#233;gulation sectorielle. Personne n'a vu personne. Dans ce coin perdu tout passe. A la grande satisfaction des autorit&#233;s centrales l'affaire tomba dans l'oubli. De nos jours la rampe &#233;claire une sc&#232;ne vide : une anomalie. O&#249; les t&#233;moins du vide ? Ceux du silence, eux qui du c&#339;ur de l'&#234;tre go&#251;taient le n&#233;ant, respiraient, touchaient du doigt l'impalpable &#233;quilibre, o&#249; sont-ils ? A la table d'un pays de papier, un homme s'est amus&#233; &#224; &#233;num&#233;rer tout ce qu'il ne lui &#233;tait pas advenu au cours de la journ&#233;e &#233;coul&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#21' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le bout du capuchon d'un stylo argent&#233;, la lisi&#232;re bleue d'un cahier fatigu&#233;, une enveloppe grise, un angle de sa fen&#234;tre transparente et, passant dessus, un segment du c&#226;ble de la souris. Les lettres SPL, noires sur le fond blanc d'un mug, deux tron&#231;ons de stylo-roller anthracites&lt;i&gt;waterproof&lt;/i&gt;not&#233; en petits caract&#232;res sur la bague gris-clair. Un petit triangle turquoise. Un bic, un carton d&#233;chir&#233;, les veinules d'une pierre ovale beige, l'angle arrondie d'une plaquette de m&#233;docs. Plus proches, des feuilles &#224; rouler. Au revers du paquet ouvert &lt;i&gt;police festive&lt;/i&gt; on lit : ternational, en dessous Design et plus bas Contes. La courbe bleue d'un godet chinois. Un zeste de briquet rouge, &#224; peine un morceau d'ordi. Une feuille quadrill&#233;e, &#224; l'encre bleue, deux mots pench&#233;s vers l'avant. H2B2 un crayon et de l'ab. ? A l'autre extr&#233;mit&#233; de la table, la base d'un rouleau de PQ, le t&#233;moin allum&#233; d'un baffle et son interrupteur. Sur la droite, un petit losange de balcon. Les lettres blanches T, G, Y, et H du clavier. La touche H partiellement masqu&#233;e par le bois d'un pic &#224; brochette.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;De suite &#224; gauche en entrant, en hauteur, viss&#233; au mur, le compteur &#224; gaz avale les vingt, dix et quat'sous. Contre ce m&#234;me mur se tenait un grand buffet blanc. Ni beau ni laid. Fonctionnel et compos&#233; de deux corps. Le bas, sorte de bahut plus haut que long, comportait deux ventaux ouvrant sur le territoire des assiettes, casseroles, plats, saladiers, faitout, panier &#224; salade, le pot &#224; marinades des jours de f&#234;te, quelques boites de conserve dont toujours une d'ananas au cas o&#249;. Deux tiroirs compl&#233;taient la partie inf&#233;rieure. Tiroirs recouverts, comme toutes les &#233;tag&#232;res et fonds du buffet, de ce papier glac&#233; achet&#233; en rouleau et qui prot&#233;geait &#233;galement, &#224; l'&#233;poque, livres et cahiers. Dans celui de gauche, le portemonnaie rouge et long, &#224; fermeture chrom&#233;e voisinait le carnet de timbres-escomptes &lt;i&gt;Toura&lt;/i&gt;, le scotch, la colle, la paire de ciseaux, le papier &#224; lettre, un bout de crayon mais surtout les &#171; Saridon &#187; un analg&#233;sique : la dope de sa m&#232;re. Quant &#224; son jumeau, on y rangeait cuill&#232;res, fourchettes, couteaux et, &#8211; hors trieur &#8211; , le pilon &#224; patates, le rouleau &#224; p&#226;te, divers ustensiles mais aussi, le r&#233;mouleur ne passant plus dans la rue, la pierre &#224; aiguiser. Venait l&#224;-dessus le haut du buffet. Deux &#233;l&#233;ments lat&#233;raux identiques reli&#233;es transversalement par un module pourvu d'une petite vitre &#224; la partie inf&#233;rieure d&#233;polie et descendant &#224; mi-hauteur des caissons, laissant ainsi un espace libre o&#249; tra&#238;nait parfois une enveloppe. Sept pitons m&#233;talliques arrondis. Deux pour les battants du bas, un &#224; chaque tiroir et trois pour le haut. Le buffet fixait le mur blanc derri&#232;re l'&#233;vier quand l'&#233;vier louchait sur la table &#224; la nappe aux vifs motifs floraux dont &#233;manaient des effluves plastiques. Sous le bloc de l'&#233;vier deux rangements artisanaux en bois. A gauche un rideau que l'on tirait sur des produits d'entretien, lessive, seau, serpill&#232;re, cirage, chiffons, encaustique et sous l'&#233;gouttoir, &#224; l'abri d'une porte grise, la poubelle soit un vieux f&#251;t de deux cents litres sci&#233; en deux, aux bords coupants, tapiss&#233; de papier journal. Lourde la vache. Quant &#224; la table, elle se tait. Snobe de ses quatre pieds les six tabourets assortis au buffet. M&#234;me blanc-cass&#233;. Rev&#234;tements identiques. Un ensemble sans doute acquis &#224; l'occasion de l'emm&#233;nagement &#224; l'&#233;tage du dessous o&#249;, depuis de la cuisine, l'on ne voit plus du jardin que le mur du jardin et certainement qu'au second se trouvait un autre buffet et pas ces tabourets l&#224;. Des chaises peut-&#234;tre, &#224; coup s&#251;r un si&#232;ge &#224; vis en bois et la table une autre aussi mais laquelle ? Retir&#233;e sous la nappe la table se faisait discr&#232;te pourtant un tiroir, un tiroir, brun, en direction de la fen&#234;tre alors qu'au premier, pas de tiroir &#224; la table. La gazini&#232;re en revanche a suivi. Au m&#234;me emplacement ; chaque meuble au m&#234;me emplacement qu'au dessus. Jusqu'au calendrier de la cr&#232;che dont on arrachait quotidiennement un feuillet. Les dimanches, f&#234;tes religieuses en rouge, le reste en noir. Parfois, selon qu'elle f&#251;t press&#233;e ou non, qu'elle y pens&#226;t ou pas, sa m&#232;re lisait la maxime du jour....&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#23' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les aiguilles sur le douze de l'horloge d'un clocher &#224; la franc-comtoise. Le ronflement m&#233;canique des estomacs creux roulant vers le casse-cro&#251;te gagne l'or&#233;e du bois. La toiture du coll&#232;ge forme un angle droit avec celle de l'&#233;glise des j&#233;suites. L'&#339;il suit les tuiles. Saute. Revient au pr&#233; juste en dessous du banc, au coteau grignot&#233; par une &#233;cole maternelle bariol&#233;e plant&#233;e &#224; deux pas d'un coll&#232;ge ciment r&#233;cent. Stade de foot en contrebas. En arri&#232;re plan, enti&#232;rement vitr&#233;e, la halle de gymnastique. La route longe le champ ; des habitations, villas ann&#233;es soixante, s'&#233;gr&#232;nent c&#244;t&#233; trottoir. Plus bas au croisement une institution religieuse. Coll&#232;ge de jeunes filles et garderie &#224; laquelle sa m&#232;re les menait, sa petite s&#339;ur et lui assis sur la luge qu'elle tirait par un froid de canard jusqu'en haut de la ville. Brisant l'horizon au nord, le cylindre &#224; chapeau de la tour du ch&#226;teau. Les fortifications dominent la ville qui s'&#233;tale au pied des murailles ; de la rue basse qui en &#233;pouse les contours le pav&#233; remonte par deux chauss&#233;es parall&#232;les vers l'autre point culminant de la cit&#233; : le coll&#232;ge principal, celui des j&#233;suites. Un creux entre deux vagues collines. Les draps rouges, ocres, noir&#226;tres, verd&#226;tres des toits tendus sur un fil de fa&#238;te courant d'une extr&#233;mit&#233; &#224; l'autre des cordons d'habitations. Lentement l'oncle redescend en ville. S'arr&#234;te au jardin botanique. A l'ombre v&#233;g&#233;tale d'une voute Tonton contemple la marche du progr&#232;s. : un bloc locatif de dix &#233;tages, le plus haut de la ville, rutile de tous ses balcons. Plus proche, le b&#233;ton brut et bistre de deux centres commerciaux laids et rivaux. Une place sans int&#233;r&#234;t les s&#233;pare. Une route file vers un village. En la remontant le regard glisse sur les verri&#232;res des serres du jardin bota, le pavillon et sa salle de sciences naturelles hyper bien &#233;quip&#233;e. En regagnant le centre, fl&#226;nerie dans la cour sup&#233;rieure de l'H&#244;tel-Dieu. Au fronton un triangle duquel centre de gravit&#233; fusent les rayons d'une infinit&#233; de cercles invisibles. Le tilleul creux n'a pas boug&#233; toutefois, la grille est ferm&#233;e qui permettait de couper et d'aboutir directement &#224; la p&#226;tisserie, au moulin agricole, au garage du pont, mais aujourd'hui &#224; deux hypers moches. La cour est &#224; hauteur des goutti&#232;res d'en face. La rue d'en-dessous remonte vers les reliquats de l'ancienne porte fortifi&#233;e. Un bassin tristement b&#233;tonn&#233;. Du muret l'oncle entrevoit le fant&#244;me d'un magasin. Du pr&#233;fabriqu&#233;. Du provisoire. Trois marches, deux rampes &#224; l'entr&#233;e principale peinaient &#224; embellir ce d&#233;p&#244;t. L'oncle quitte la cour, descend la rue, tourne en direction du bistrot &lt;i&gt;encore un fant&#244;me&lt;/i&gt; des All&#233;es puis prend vers l'Inter. Au milieu du petit pont il marque un arr&#234;t. Consid&#232;re les courants, les dessins, les remous, tourbillons, de cet affluent souterrain, roulant en partie sous la ville, et se d&#233;versant &#224; l'angle d'une b&#226;tisse renaissance dans l'eau venue de la plaine. Brass&#233;s, m&#233;lang&#233;s ces gros ruisseaux rejoignent vingt m&#232;tres en aval une rivi&#232;re qui franchit la fronti&#232;re. L'eau sans papier ni nationalit&#233; circule sans permis. A cent pas de l&#224; il stationne une seconde sous la porte. Un courant d'air remue des poussi&#232;res s&#233;culaires. Parfum de pierre. La chaleur &#233;crase les t&#233;tons des trottoirs. La porte aux deux tours verrouille l'enceinte que la rue du bas du ch&#226;teau, tel un ultime et double rempart, prolonge. L'enseigne de la boucherie, &#8211; un cheval blanc &#8211; , entretient de bonnes relations avec les grilles en saillie du vis-&#224;-vis. . La rue s'incurve l&#233;g&#232;rement. S'ach&#232;ve sous une arche maigre, sans fioriture, ni guet, ni tourelle. Un arc pour les voitures, un plus petite pour les pi&#233;tons, pas m&#234;me un passage mais une modeste pr&#233;sence qui rappelle qu'autrefois, la ville au soir, telle une grande maison, hiver comme &#233;t&#233;, fermait portes et volets.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#24' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La rue, la route c'est pareil ! L'une conduit &#224; l'autre qui ram&#232;ne &#224; celle-ci. Flanqu&#233;e du monde &#224; chaque extr&#233;mit&#233;, la rue respire entre ses portes. Elle n&#8216;est ni principale, ni grande. Au d&#233;but du si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent mal fam&#233;e ; alcoolisme, mis&#232;re, violence, ce genre de brouet quotidien dans lequel des m&#244;mes se d&#233;merdent ou pas, d&#232;s six ans. Cinquante ans plus tard, : le typhus, la tuberculose en moins, quelques &#238;lots de prosp&#233;rit&#233; en plus, elle pr&#233;sentait un profil vaguement similaire. Il habitait la maison aux barreaux-cages. Onze enfants sur trois &#233;tages. Le boucher d'en face s'amusa &#224; recenser les gamins ; quarante-deux entre la Porte et la l&#233;g&#232;re pente du pont. Des bandes &#224; tricycles que le bourrelier-sellier du 24 apercevait et qui passaient, repassaient, p&#233;dalaient &#224; tout berzingue devant les selles, lani&#232;res, attaches, mors, sangles, licols en vitrine. Il fabriquait. R&#233;parait. En hiver stockait son bois sur le trottoir. En hiver les tablettes ext&#233;rieures des fen&#234;tres &lt;i&gt;double-vitrage pos&#233; d&#232;s l'automne&lt;/i&gt; servaient de r&#233;frig&#233;rateur. De mangeoires aux pigeons. Au 22, un couple sans enfant nettoyait &#224; sec. Les effluves chimiques par l'arri&#232;re-cour parvenaient au second. Il lui arrivait de se pencher, plus curieux que friand de cette odeur insolite qu'il go&#251;tait, partag&#233; entre attirance et rejet. Sur ce m&#234;me trottoir exer&#231;ait un horloger. Une poign&#233;e de montres, un oignon derri&#232;re la grille d'un caisson vitr&#233; cadenass&#233;, fix&#233; &#224; la fa&#231;ade entre une goutti&#232;re et une boutique vide signalaient l'artisan. Suivent des devantures aux vocations changeantes mais tout au bout des maisons coll&#233;es &#233;paule contre &#233;paule, juste avant de tourner vers le pont ou de descendre &#224; la rivi&#232;re, rayonnait l'&#226;me de &lt;i&gt;La Juliette&lt;/i&gt;. Une institution ! La fronti&#232;re de la bande des tricycles. Rest&#233;e &lt;i&gt;jeune fille&lt;/i&gt;, bigote, elle &#233;levait seule son neveu, terreur du secteur. Fruits et l&#233;gumes en cagettes, p&#226;tes, riz, m&#233;lasse, confitures, boites de singe, de raviolis, de haricots, de lentilles, cirage, lacets, lessive, savon, tubes de dentifrice empil&#233;s, align&#233;s sur des rayonnages en bois derri&#232;re le comptoir, les soupes, sauces d&#233;shydrat&#233;es en pr&#233;sentoir et la caisse, un banal tiroir, un trieur pour la monnaie, les billets dans une boite en carton ; elle vendait de tout Juliette. Elle a tenu longtemps Juliette. Elle faisait cr&#233;dit Juliette. Elle lui filait &#231;a et l&#224; un bonbec, une branche. Apr&#232;s le stop, venait le marchand de v&#233;los. Un grincheux. Sur le trottoir d'en face, &#224; onze heures de chez &lt;i&gt;La Juliette &lt;/i&gt; deuxi&#232;me institution &lt;i&gt;L'Aigle 1900&lt;/i&gt;. L' oriel file un air chic au caf&#233; toujours en place et s&#233;par&#233; du marchand de meubles &#8211; encore en activit&#233; &#8211; par une courte mont&#233;e rejoignant le passage du ch&#226;teau, les reliquats du couvent des capucins. En allant de &lt;i&gt;L'Aigle&lt;/i&gt; &#224; la boucherie on portait ses chaussures chez le cordonnier ; dix m&#232;tres carr&#233;s au rez-de-chauss&#233;e. A l'h&#244;pital des pompes, les &#233;manations d'une colle &#233;paisse et luisante qu'il tirait &#224; l'aide d'un large pinceau d'un pot de verre sombre. Une petite enclume, un marteau, des embauchoirs, du papier journal en fonction des chaussures, l'ouvrage ne manquait pas. Les godasses se r&#233;paraient. Sa fen&#234;tre aux rideaux blancs donnait sur la rue. Au fond du corridor de l'officine, les cinq premi&#232;res marches d'un bel escalier en spirale, de la pierre, une corde pour rampe. Venait ensuite la boulangerie. Troisi&#232;me institution. Grande vitrine que la boulang&#232;re nettoyait r&#233;guli&#232;rement. Elle vendait tandis que son mari, que l'on apercevait peu, p&#233;trissait. Suivait le corbillard. Le p&#232;re le conduisit puis le fils qui prit sa retraite voici quelques ann&#233;es. Plus d'un demi-si&#232;cle de bons et loyaux services toutefois on s'y rendait rarement pour des fleurs. Bon voisinage avec le commer&#231;ant qui proposa, durant deux d&#233;cennies, au bas mot, tapis, descentes de lit, lino, rev&#234;tements de sols, nappes, &#224; deux m&#232;tres d'une laverie automatique jouxtant une lainerie-mercerie et, fermant le circuit, la maison au cheval blanc : la boucherie, derni&#232;re institution, sise au rez d'une grande baraque. Quatre &#233;tages fleurant la cire, un couloir, une porte ouverte la journ&#233;e et l'on aboutissait dans la cour des capucins. Le raccourci a &#233;t&#233; mur&#233;, idem le boyau qui d&#233;bouchait sur le cimeti&#232;re des moines recycl&#233; en potagers. Le troquet du &lt;i&gt;Moulin&lt;/i&gt;, log&#233; dans la tour gauche &#8211; en entrant &#8211; de la porte m&#233;di&#233;vale. Ses volets &#224; l'ouest s'ouvrent sur la rue, au nord regardent la France. Blotti contre le &lt;i&gt;Moulin&lt;/i&gt; le cin&#233;ma homonyme. En plus de l'usine, son p&#232;re y &#233;tait projectionniste. Par temps de pluie, le dimanche apr&#232;s-midi, &lt;i&gt;&#231;a d&#233;pend du film &lt;/i&gt;il autorisait fiston &#224; caler ses fesses sur un des si&#232;ge laqu&#233; noir et relevables du parterre. A l'entracte &#231;a causait. Du film, du boulot, de la rue en tirant une s&#232;che. De la rue qui cancanait, blablatait par les fen&#234;tres grandes ouvertes pour a&#233;rer. De la rue o&#249; l'on se rendait de menus services. Radio &#224; fond une femme &#224; pleins poumons accompagne un tube. Une autre secoue ses carpettes. Les transistors roucoulent, l'&#233;t&#233; bat son plein. Du soleil et la rue riait. Les gens sortaient. Croisaient des qui bougeaient rarement &lt;i&gt; On ne l'a pas vu de tout l'hiver ! La m&#232;re Beaumont fait les courses. Une chance qu'il l'ait celle-l&#224; !&lt;/i&gt;. Papotages, bavardages aux seuils des maisons, des boutiques ; le laitier vers dix heures, perch&#233; sur sa carriole &#233;quip&#233;e de pneus de bagnole et train&#233;e par un cheval affubl&#233; d'&#339;ill&#232;res noires lequel canasson, &#224; l'arr&#234;t, museau plong&#233; dans le sac de toile pass&#233; &#224; son cou, boulottait son avoine. On ratait rarement la cloche . Descendre avec le bidon et l'argent du lait, l'occasion de saluer la grande voisine, une copine, un pote, madame Machin, Monsieur Trucmuche. Passaient de temps en temps le r&#233;mouleur et sa meule trimball&#233;e en charrette &#224; bras, des gitans disparus, des paniers sans osier, sans main, des colporteurs &#224; valise &lt;i&gt; besoin de rien, Madame ? &lt;/i&gt; les t&#233;moins de J&#233;hovah, la Tour de Garde, le magazine du consortium qu'ils voulaient &#224; tout prix te filer et que sa m&#232;re acceptait histoire d'avoir la paix, le facteur pedibus puis &#224; bicyclette, les bals &#224; L'Aigle, l'horloge, la casse sonnant sans rel&#226;che les quarts, demis, trois- quarts et les heures, tout &#231;a dessinait un paysage de fortune compos&#233; de joies br&#232;ves, du boulot &#224; la boite sinon &#224; domicile, de fins de quinzaine difficiles, de genoux &#233;corch&#233;s, d'engueulades, de bastons, des plaintes des m&#232;res... la rue bruissait de comm&#233;rages.. se nourrissait de potins, d'odeur de cuisines, des cris de la marmaille sous l'&#339;il aiguis&#233; d'une vieille au carreau.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#25' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il aurait aim&#233; savoir ou ne pas savoir sinon que les choses eussent &#233;t&#233; diff&#233;rentes. La ville s'apparentait &#224; une &#233;nigme quand elle n'en &#233;tait que la sc&#232;ne et par moments la sc&#232;ne intervenait. Prenait part au jeu. Quittait sa l&#233;thargie et com&#233;dienne s'&#233;lan&#231;ait sur les planches. Aujourd'hui encore elle danse dans sa m&#233;moire. En cela ressemble &#224; la vie filant entre les doigts. Les r&#233;ponses n'en &#233;taient pas. Aucune ne venait clore l'interrogation fondamentale dont il n'arrivait &#224; se d&#233;p&#234;trer et qui le paumait dans un d&#233;dale de points d'interrogation. Capricieuse la question changeait d'objet. Absurdement se posait &#224; propos de tout et de rien, alors qu'il ne s'agissait que de la m&#234;me probl&#233;matique formul&#233;e de mille mani&#232;res &#233;parpill&#233;es. Il avait revu le bar. Sans &#233;motion. Le flipper avait disparu. Le baby-foot pareil cependant le m&#234;me long comptoir de bois et la m&#234;me disposition des tables. Plusieurs endroits en ville le ramenaient &#224; des seuils. Sans raviver la douleur rafra&#238;chissaient le souvenir. R&#233;miniscence d'&#233;cueils. Traces de passages. Dans un premier temps il en sortait amoindri, charg&#233; de doutes assortis souvent d'un &#233;tat r&#234;veur auquel succ&#233;dait parfois la col&#232;re. Mettre un nom sur ce &lt;i&gt;sans visage&lt;/i&gt; possiblement cause de tout ce bazar. La villa d&#233;molie ne livrera pas ses secrets mais dans le jardin du haut, cet incident, un jalon, qu'il devait red&#233;couvrir dans un embrasement. Une fulgurance qui s'&#233;ternise. Bien s&#251;r le bar. Une charni&#232;re. Peu de monde ce matin. L'oncle commanda un th&#233; noir. Les questions affluaient par vagues. Le th&#233; m&#233;diocre passait mal. Il visualisait ces carrefours. Ces embranchements. Bifurcations souvent brutales. L'envers du d&#233;cors mais de tout le d&#233;cors. L'envers de la terre l'envers de la mort l'envers du ciel l'envers du pr&#233;sent l'envers du sens l'envers de la chair l'envers du temps l'envers de l'horizon l'envers de l'enfer l'envers du bleu l'envers de l'&#226;me et ces mots parachut&#233;s dans son esprit tous &#233;taient &#224; l'envers, se refl&#233;taient dans le breuvage noir&#226;tre qu'il ingurgitait &#224; petites gorg&#233;es. Ensuite il s'&#233;tait rendu &#224; l'auberge du Mouton. Dr&#244;le d'id&#233;e au lieu de rentrer. Tout e&#251;t &#233;t&#233; diff&#233;rent. Sa vie enti&#232;re. Toutefois n'aurait pas &#233;t&#233; sienne ou peut-&#234;tre si, simplement autre, mais qu'il parvienne au m&#234;me endroit par d'autres voies que celles emprunt&#233;es lui semble une impossibilit&#233; logique. &#202;tre lui sans &#234;tre pass&#233; par cet &#233;tranglement, ce goulot d'un monde &#224; l'autre, lui semble peu probable. Un quotidien r&#233;gional tra&#238;ne sur une table. Il ne cherchait pas &#224; bien faire. Vivait selon ses r&#232;gles. Peu mais des bonnes pensait-il. Surtout il voulait comprendre. Savoir o&#249; le m&#232;nerait la suite &#8211; &#224; supposer qu'elle existe &#8211; de cette histoire qui l'occupe depuis si longtemps d&#233;j&#224;. Il paya. Dehors h&#233;sita. Monter ou descendre ? Il n'en savait que dalle et s'en fichait de savoir s'il e&#251;t d&#251; ou non savoir o&#249; aller. Main droite en visi&#232;re il leva les yeux vers le soleil, scrutant la lumi&#232;re comme &#224; la recherche d'une question qui r&#233;pondrait &#224; la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#26' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La ville s'effondre sous sa masse. Elle n'est plus ni tentaculaire ni g&#233;ante, ni m&#234;me envahissante. Simplement malade de sa croissance d&#233;mesur&#233;e rendue possible par le nombre et la technique. Elle a perdu ses rep&#232;res, ses districts, et vogue au gr&#233; des investissements. En un temps record d'autres villes naissent &#224; sa p&#233;riph&#233;rie. Rejetons de b&#233;ton, &#233;chelles de verre &#224; l'assaut des nuages et toutes ces villes raccord&#233;es, villes en sous-sol, villes-champignons, villes-mus&#233;es, villes-usines, villes anciennes, modernes, d'eau, de montagne, de plaine, industrielles ou de vacances, immenses moyennes, petites toutes participent de la m&#234;me toile, de la m&#234;me juridiction globale soumise au pouvoir oligarchique de Terapolis. Rome, Tokyo, Londres, Paris, les lettres noires sur fond blanc des emballages de luxe n'&#233;voquaient en lui que de lointaines abstractions. Des millions d'habitants. Difficile de se figurer des millions quand on apprend &#224; soustraire et que Bombay lit les &#171; Cigares du Pharaon &#187;, que Bilbao fume son cigare l&#224;-haut, que Mexico chante Luis Mariano &#224; Londres qui respire mal, que Rome allaite encore quand Ath&#232;nes condamne Socrate et si Avignon r&#234;ve d'un pont B&#226;le philosophe, New-York gratte tandis que cinq gars pour Gen&#232;ve zonent &#224; la gare de Cornavin. Les villes surgissaient des albums, des livres, des refrains, du titre d'une chanson, il est cinq heures, je n'ai pas sommeil...sortaient de la radio, du journal, impalpables, irr&#233;elles, magiques, dot&#233;es de l'&#226;me que sa seule imagination leur insufflait. A ses yeux une ville aussi &#233;tendue, aussi haute f&#251;t-elle se r&#233;sumait &#224; une rue, un num&#233;ro, un &#233;tage, une terrasse, une place, un banc, une all&#233;e, un pont, un parc, des trajets, des lieux pr&#233;cis qu'il fr&#233;quentait et pareil Istanbul, Amsterdam, Marrakech, Barcelone, Florence ou Paris, qu'il ne percevait que partiellement : un balcon, une fa&#231;ade, une ruelle, une &#233;choppe, un porche, une odeur, un mendiant, un incident et certes des &#233;difices impressionnants cependant des villes fragment&#233;es dont la globalit&#233;, l'unit&#233; lui &#233;chappait. Dans sa lente marche vers la ville il y eut d'abord la villa, l'immense jardin, la route &#224; traverser et &#224; deux pas d'une for&#234;t, la demeure &#224; tourelle d'en face o&#249; grandit son premier pote. Au tournant,pr&#232;s de l'&#233;picerie il attendait son p&#232;re &#224; midi. Puis vint la rue. Au d&#233;but la rue ! la rue, que la rue &#224; laquelle s'abouch&#232;rent successivement des chemins, des itin&#233;raires. Celui de l'&#233;cole, de la gare, le haut de la ville, la tour, le parc, la piscine, insensiblement il s'appropriait la petite commune. La parcourait, explorait ses singularit&#233;s, d&#233;nichait des planques, se risquait, se faufilait par des raccourcis, coupait &#224; travers des immeubles, prenait des libert&#233;s et la ville livrait ses secrets. Il y avait ses habitudes. Ses refuges. Vers treize ans il distribuait des pubs dans les boites aux lettres. Il poussait des portes, flairait des corridors frais et si pas de boite, montait les &#233;tages, posait les pubs sur le paillasson voire le gu&#233;ridon et bien qu'il conn&#251;t la ville dans ses moindres recoins, la sienne n'&#233;tant qu'un gros bourg, il ignorait tout de la ville. Babylone, Sparte, les illustrations couleurs d'un &#171; Tout l'Univers &#187;, une gravure, un clich&#233; dans un bouquin d'histoire, de g&#233;o, des noms propres en suspension dans son imaginaire. Hormis la momie &#233;gyptienne dans son sarcophage de verre au mus&#233;e d'histoire, Gen&#232;ve ne l'impressionna pas. Une vie de quartier. Du march&#233; au troquet en passant par le buraliste pour un magazine sinon le parc entourant la barre d'immeuble. La for&#234;t lui manquait. L'ascenseur, &#231;a c'&#233;tait nouveau, la salle de danse o&#249; enseignait son oncle, le cin&#233;ma du boulevard, le resto d'en face, le jet d'eau que l'on voyait de la mansarde mais en d&#233;pit de ce qu'elle r&#233;v&#233;lait, l'entit&#233; ville n'existait pas &#224; ses yeux cependant uniquement des pistes, des endroits pr&#233;cis qui le d&#233;visageaient, le saluaient et qu'il d&#233;couvrait du haut de ses huit ans et toujours en compagnie d'adultes. Ce fut charg&#233; pire qu'un mulet, en traversant nuitamment Lyon de part en part pour rejoindre la nationale vers Gen&#232;ve, que cette dimension d'espace urbain entra en lui. Aux alentours de dix-sept piges et par les pieds il prit enfin la mesure d'une distance. Ce qui lui d&#233;plut fortement. D'o&#249; ce rejet des villes &#224; l'exception de celles suppos&#233;es fabuleuses. Il vivait donc en campagne. Un hameau d'un quinzaine d'habitants. Des parisiens exil&#233;s retournant r&#233;guli&#232;rement au bercail lui proposaient une place dans la bagnole, un h&#233;bergement &#224; Bagnolet, qu'il refusait. Il n'aimait pas Paris. S'en foutait. Il y avait gal&#233;r&#233;. Pas tant d'avoir roupill&#233; ado sur un banc en compagnie de clochards au square des thermes romains, ni de n'avoir plus un fl&#232;che en poche, &#8211; une fille sympa &#8211; vendeuse de casse-dalle lui filait &#224; cro&#251;ter &#8211; non, passer par Paris en descendant d'Amsterdam &#231;a valait l'os et ces quelques jours c&#244;t&#233; Saint-Michel, l'oncle en &#233;tait ravi par contre, la seconde fois, en janvier, en deuche au d&#233;part de Gen&#232;ve tout a foir&#233;. Errances glaciales. Une ou deux nuits dans la caisse et basta. A dater de cette exp&#233;dition Paris l'indiff&#233;ra. Douze ans plus tard, les circonstances firent qu'il y retourna. Les deux premi&#232;res fois &#224; l'aller sur le pouce, une valise vide &#224; chaque main, et retour en train une vingtaine de gros cartons plus les valises pleines &#224; craquer mais surtout le matin printanier, le sourire des passants, la Seine, les bouquinistes, les quais, rue Dauphine, de Nesle, de Seine, fontaine St-Michel, place St-Andr&#233; des Arts, le quartier latin, Paris le prenait par la main, l'enveloppait toutefois il ne go&#251;tait jamais qu'un charme de proximit&#233;. A peine d&#233;barqu&#233; par le gars qui l'avait charg&#233; en stop devant la gare de l'Est, il entre au hasard &#171; Chez Foulard &#187;. Au comptoir du rade sirote un jus et de suite cette impression d'un village... le barman s'adressait famili&#232;rement &#224; chacun des clients. Comme s'il les connaissait. Sans doute des gens du coin...D'embl&#233;e cette proximit&#233; r&#233;duisit la taille de la capitale. Du reste il ne trimballait pas ses colis pour l'agr&#233;ment de la visite mais pour le boulot. Fallait du bl&#233; et vu son CV redoutable que faire sinon se mettre &#224; son compte ? Au troisi&#232;me voyage, le choc ! Permis en poche depuis jeudi, une Ami6 break bricol&#233;e, des biftons pour les emplettes, il prend la route dimanche vers quinze heures. Craignant le trafic parisien, il a pr&#233;vu d'atteindre Paris aux environs de deux heures du mat. et de gagner la gare de l'Est par la porte de Pantin, itin&#233;raire du premier trajet et qu'il rep&#233;ra. Ainsi aura-t-il le temps de prendre le ton, le tempo, le pouls de la circulation parisienne. La caisse tint bon et conduire dans Paris, le pied ! Ce fut lorsqu'il se rendit place d'Italie, longeant les tours du treizi&#232;me que waouh ! Combien par &#233;tages ? Trois quatre dix vingt fois plus qu'au village et combien d'&#233;tages et combien de tours, de barres, de places, de rues, de boulevards ? le p&#233;riph sur lequel il s'engage computant, visionnant des dizaines de milliers de kilom&#232;tres de c&#226;bles, fils, gaines, conduites, buses, tuyauteries, raccords, collecteurs, r&#233;servoirs, ces villes dans la ville qui s'enfoncent en sous-sol, de galeries en galeries, d'escalators en profondeurs, labyrinthe carrel&#233; de fa&#239;ence blanche, royaume d'un lointain minotaure, &#233;gouts, catacombes, un gruy&#232;re et dessus des immeubles &#224; perte de vue, eau, gaz, &#233;lectricit&#233;, t&#233;l&#233;phone, ascenseurs, passages, cours int&#233;rieures, il additionnait bout &#224; bout des escaliers, doublait, triplait quintuplait la ville dont il estimait ne voir que la surface tandis qu'il tentait de r&#233;unir en une seule sonnerie effrayante tous ces r&#233;veils-matins se d&#233;clenchant &#224; la m&#234;me heure ; la ville s'allumait, s'&#233;teignait, les gares, le m&#233;tro entre ciel et Seine, les p&#233;niches paressant &#224; l'amarre, sous les arches en marche, le ballet des caisses enregistreuses, la valse des tickets, les transactions par dizaines de milliers &#224; chaque seconde et combien de kilom&#232;tres quotidiens dans cette for&#234;t de jambes en route. ? les rendez-vous, les affaires se font se d&#233;font en hauteur, au sous-sol, au troquet, &#224; la brasserie, aux creux des lits, ces lits, tant de lits dans la ville, montagnes de lits qu'il empile mentalement et ils, elles, eux qui chaque matin s'habillent lorsque la ville se l&#232;ve, s'&#233;tire, s'agrandit, s'&#233;tend, se transforme &#224; midi en m&#226;choires affam&#233;es, quantit&#233; ph&#233;nom&#233;nale de nourriture engloutie journellement, aval&#233;e et l'eau d&#233;gringolant des chasses, des baignoires, lavabos, machines &#224; ceci, machines &#224; cela mais aussi l'eau tombant du ciel &#233;panouissant les coroles des p&#233;broques sur les trottoirs luisant dans l'&#339;il &#233;lectrique des r&#233;verb&#232;res. Perquisition des images par des cam&#233;ras &#171; nouvelle g&#233;n&#233;ration &#187; Tout est saisi partout. La moindre chambre de bonne, cambuse, cahute reli&#233;e &#224; des ombres, &#224; des canaux, a&#233;ration, ventilation, circulation de la mati&#232;re, des &#233;nergies, ondes, influx, en son sein produits par l'homme dont la ville s'empare et qui l'alimente depuis tant de si&#232;cles qu'elle semble devenue immortelle. Il venait de saisir le nombre, le mouvement de la multitude, d'embrasser la ville dans sa dimension holistique, il sentait la s&#232;ve circuler, circuler, circuler et non loin d'ici, des villes et des villes, des bus, des routes, des tunnels, des rails, des a&#233;roports, deux, quatre, six, douze voies d'un quartier &#224; l'autre de Terapolis. Une heure vingt de Gen&#232;ve &#224; Zagreb, vingt quatre pour le boulevard des antipodes. Il suffit de traverser le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#27' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 27&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; VITA NOSTRA BREVIS EST &#187;. Son regard glisse du soleil &#224; la lune. Suit les volutes sym&#233;triques des rinceaux jusqu'&#224; l'ove bleu-ciel, la petite ouverture rectangulaire surmontant le cadran comme pos&#233; sur le linteau d'une crois&#233;e qu'un meneau divise. Le voyageur &#233;tait averti qui entrait en ville par la porte de France : &#171; notre vie est br&#232;ve &#187; et longtemps je flippais en passant dessous lui a confi&#233; cet ami qui se refusait &#224; lire l'inscription latine quand lui, habitant &#224; vingt m&#232;tre d&#232;s l'&#226;ge de six ans, s'en battait. Il apprenait &#224; lire et pas &#171; rosa rosa rosam... &#187; mais avion, matin, tulipe, fille et ce latin jamais &#233;corch&#233;, ressenti &#224; l'&#233;gal d'un manque, raison pour laquelle il trimballe &lt;i&gt;le latin facile en quarante le&#231;ons &lt;/i&gt; toutefois l'ouvre rarement tant les lectures prioritaires le pressent. Il relit la maxime. Pas d'urgence. Il vient de r&#233;cup&#233;rer son passeport avant- hier &#224; l'ambassade. Plus de quinze ans sans revoir la rue ni cette horloge famili&#232;re mais alors, &#8211; alors d&#233;j&#224;... &#8211; pas de temps &#224; consacrer au soleil ou &#224; la lune des aiguilles. Il est en retard. Sa m&#232;re l'a pr&#233;venu : dedans &#224; six heures ! donc il fonce et c'&#233;tait toujours pareil. Demain le lyc&#233;e c&#233;l&#233;brera quatre si&#232;cles d'existence. Reverra-t-il des potes ? Il a, comme on dit, r&#233;ussi voire est en train de et &#231;a plane m&#234;me s'il bosse dur ou peut-&#234;tre parce qu'il bosse dur et de la vie br&#232;ve, il en a boulott&#233; une bonne tranche pensait-il tout en matant cette inscription, br&#232;ve &#233;galement, qu'il ne quittait pas des yeux, songeant au drame se produisit en ces murs : ce suicide, vers vingt ans, d'un ami de son paternel. Ce geste qui fit que plus jamais il ne regarda l'&#233;tage, l'horloge, comme un &#233;tage et une horloge ordinaires. La tour vivait de sa m&#233;moire. La mort &#233;tait pass&#233;e par l&#224;. Brutale, soudaine. Il en &#233;tait &#224; &#233;tablir un parall&#232;le entre ce fait et l'inscription quand un klaxon le fit sursauter. Craignos de se planter aux milieu de la route en contemplant les astres d'une aiguille toujours trop rapide. Vie br&#232;ve, vie br&#232;ve mais quelle connerie ! &#199;a vaut pas un clou ce truc de d&#233;bile, d&#233;j&#224; comment le miracle s'embarrasserait-il du temps ? et que vaut la dur&#233;e quand on a pris perpette ? Comme si la dur&#233;e d'une existence &#233;tait implicitement un bien et qu'il faille se h&#226;ter, sans perdre une minute, quand les vilipender enrichit d'un tr&#233;sor qui semble sans fond, que l'on ressent tel somme toute car dans le temps des alouettes r&#233;side la gr&#226;ce, le luxe du vivant, le go&#251;t de vivre et d'&#234;tre. Aussi plut&#244;t que manigancer, rentabiliser chaque seconde, ne pas les retenir, ne pas les mon&#233;tiser, ni les jours ni les ans, vivre et peut-&#234;tre que point de fond &#224; ce puits mais des paliers or, la question serait de savoir si l'on descend ou l'inverse. Qualit&#233; ? Quantit&#233; ? Les deux mon capitaine ! Nos existences sont br&#232;ves buvons nos os pulv&#233;ris&#233;s mille fois mais nos vies ! nos vies ? que signifie &#234;tre ? Ma&#238;tre Rutebeuf, dites-nous, que sont nos amis devenus ?... de si pr&#232;s tenus et tant aim&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#28' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La valise au grenier &#233;tait dans un piteux &#233;tat et pires les cahiers. Des rats, s'&#233;taient install&#233;s dans la valoche de l'oncle, bousillant bon nombre de carnets de croquis, d'esquisses, d'aquarelles, lignes perdues, des pages enti&#232;res pourries d'excr&#233;ments, moisies, bouff&#233;es telle l'entame de ce chapitre. On ignore le pourquoi de ce voyage. Aucune note ant&#233;rieure ne le signale. Brusquement il part ! Parce qu'il pouvait se le permettre ? parce que son ami avait insist&#233; ? parce qu'&#224; trente ans de l&#224; il en r&#234;vait ? Les sommets d&#233;filent. Il ne quitte plus le hublot. Un air de nulle part joue dans sa t&#234;te l'intro d'un op&#233;ra mais duquel ?. Les cimes basculent. Dans une lente rotation se rapprochent. Rapidement la tache brune de la plaine se pr&#233;cise. Un &#233;parpillement ocre stri&#233; de lignes sombres encercle le damier orange et gris des toits. Des terrasses que l'on devine quand brusquement, juste avant l'atterrissage, la musique dont il n'arrivait &#224; se d&#233;faire passe en boucle dans l'avion. &#199;a lui plait ce truc. Travers&#233;e du tarmac. Attente des bagages au carrousel et oh surprise ! son sac arrive en t&#234;te. &#199;a lui plait pareil. Bon accueil, agr&#233;able pr&#233;lude...Ils sont mont&#233;s dans une caisse brinquebalante aux gommes aussi nazes que la conscience d'un financier. D&#232;s la descente de l'a&#233;roport, m&#244;mes aux basques, petits au dos dans un panier conique &#224; lani&#232;re frontale, des femmes vont en file indienne. Par grappes des mecs accroupis &#224; l'orientale, coiff&#233;s de calots bigarr&#233;s, prennent le th&#233;. D'autres sont en route vers la journ&#233;e. Un &#226;ne pisse dans un terrain vague. Salue d'un vigoureux braiement l'ouverture des minuscules &#233;choppes en rang d'oignon, guirlande de mis&#232;re et de splendeur pass&#233;e au cou de Kali. Une vache broute des d&#233;tritus. Le jour se pointait, effilochait les p&#226;les lueurs de l'aube, dispersait un brouillard r&#233;siduel au fil des trous et des bosses jalonn&#233;s de tas de gravier ; sur des feux de fortune des m&#232;res chauffent de l'eau. D&#233;barbouillent les minots. Entre les tentes, toiles, t&#244;les, planches, plastics, elles s'affairent au petit-d&#233;jeuner. Les amortisseurs de la tire sont morts. L'image saute d'une jeune fille &#224; la fontaine rin&#231;ant ses cheveux &#224; celle d'un trentenaire, achevant de se peigner et glissant son miroir dans une sacoche de cuir port&#233;e en bandouli&#232;re. Un chien squelettique roupille sur le perron d'un temple. En regard, un portefaix courb&#233; sous la charge, clope au bec rase un cyclo-pousse au conducteur endormi, roul&#233; dans une couverture sur la banquette et tandis qu'un commis tire une charrette d&#233;gueulant de meubles que la bagnole vient de fr&#244;ler, trois poules picorent. La caisse vibre, tinte, tremble de tous ses boulons pourtant r&#233;siste car de chaque c&#244;t&#233; des vitres baiss&#233;es, des tableaux d&#233;filent que l'on croirait champ&#234;tres si n'&#233;taient ces colonnes ininterrompues de personnes en marche mais les images serr&#233;es, tressautent, pivotent, freinent, acc&#233;l&#232;rent, stationnent le temps de saluer ce mendiant au large sourire et pour la gamine en costume d'&#233;coli&#232;re, celui de se retourner sur son pote qui n'en perd pas une prise vu qu'il filme, dragonne au poignet, comme si de rien n'&#233;tait. La ville se resserre &#224; proximit&#233; du centre. La bobine ralentit, s'arr&#234;te sur le mouvement des passants, celui des tentures bariol&#233;es, Shiva, Ganesh, Bouddha, Hanum&#226;n, mandalas qu'un vent frisquet d&#233;colle l&#233;g&#232;rement du mur brique alors qu'aux branches d'un arbre, tout en haut, se balancent &#224; l'ombre de larges feuilles, des &#339;ufs noirs pointe en bas qui attendraient la nuit pour &#233;clore. Trois, quatre joailleries en bas du m&#234;me immeuble ; un plateau garni de verres vides, d'une th&#233;i&#232;re, d'un pot d'o&#249; d&#233;passe des manche de couverts, le coursier se faufile entre les bagnoles &#224; l'arr&#234;t. Longe un &#233;tal ambulant, balance deux mots au marchand de quatre saisons souriant derri&#232;re son antique balance &#224; plateaux, son &#233;tal qui voisinent trois femmes au bord du trottoir parlementant entre-elles tout en disposant, sur trois tissus chatoyant, au sol de l'encens, des fantaisie, des statuettes, des foulards, shiloms en terre, en marbre, gagner l'argent du riz, du loyer toujours la m&#234;me rengaine et &#231;a passe en face, derri&#232;re, sur les flancs dans les deux sens, &#224; pied, &#224; bicyclette, &#224; moto, rickshaw et &#231;a met les gaz par ce que le bruit, la vibration sous la selle, tr&#233;pidation du moteur... La foule s'&#233;coule, se m&#233;lange, se brasse, se croise ; au carrefour, contourne le perchoir blanc-crade d'un flic en uniforme bleu fonc&#233;, sans masque, noy&#233; dans le mono, dioxyde de carbone. D'un b&#226;ton blanc il dirige, bloque, lib&#232;re les flux &#224; la fa&#231;on d'une valve, d'une soupape r&#233;gulant la pression urbaine des art&#232;res de la capitale. C'est ici qu'ils descendent. La ville viendra &#224; pinces ! Au rythme des ses habitants, dans le kal&#233;idoscope des rues avec le temps qui s'effacera laissant la voie libre &#224; la m&#233;moire&#8230;la m&#233;moire de qui, de quoi ? la suite est perdue, dig&#233;r&#233;e. Depuis longtemps pass&#233;e par l'estomac du grenier&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#29' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 29&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Articulation du destin. Un &#234;tre-cl&#233; soudain surgissant. Ni elle ni lui, simplement la rencontre. Association d'un instant et d'un lieu partag&#233;s. O&#249; et quand on s'en rappelle bordel ! Les corps d&#233;filent. Ne rencontrent pourtant que des &#226;mes. Basculent en l'autre et pareil en face. Un vent doux raccompagne la mort &#224; la porte du paradis. Parler de rencontres, d'une certaine rencontre, lui est difficile. Rencontre, terme en l'occurrence inappropri&#233;, impropre. Ravissement, enl&#232;vement, &#233;l&#232;vement &#8211; ses mots &#8211; seraient plus justes mais l'h&#233;sitation si se pointe ce sujet....L'art d'esquiver d'ergoter, de douter sans rel&#226;che. Par des voies d&#233;tourn&#233;es d'en &#233;rafler la surface. Quelles raisons le conduisent donc tergiverser ? &#224; &#233;viter sans cesse le c&#339;ur de l'affaire ? Ali&#233;nation ? Absurdit&#233; ? aberration ? Si oui inutile de couvrir des pages. Des pages dont le fond strictement subjectif puiserait &#224; la source d'une d&#233;mence organis&#233;e, coh&#233;rente toutefois, &#224; supposer que l'oncle ne soit pas total barjo, intervient alors la difficult&#233; se rendre &#224; l'&#233;vidence d'une r&#233;alit&#233; hors-normes. Foutrement hors-normes ! Tant qu'il mit pr&#232;s de quarante ans &#224; piger, &#224; int&#233;grer et encore... sinon simplement f&#234;l&#233; l'oncle, au tournant du mill&#233;naire, racontait cette nuit et les suivantes dans ce gourbi d'un bled paum&#233; en bordure de l'axe Erzurum / Tabriz. Nuits constituant le centre, le moyeu, l'axe de ses r&#233;cits gravitant autour d'un astre invisible et Tonton dilue, diss&#233;mine, &#233;parpille le myst&#232;re, l'indicible dans la narration de son long cheminement vers l'acceptation. Certes, les circonstances ult&#233;rieures entrent en r&#233;sonance avec le fracas central ; &#224; la fa&#231;on d'un &#233;clairage indirect, d'un miroir tendu. A croire la lumi&#232;re crue de la r&#233;alit&#233; par trop insupportable. Quatre d&#233;cennies de digestion, de flottements, d'incertitudes, de rejets. Allong&#233; sur le plumard, il ne pouvait que ventiler &#224; toutes pompes, adh&#233;rer, assumer, endosser, endurer. S'&#233;tonner entre stupeur, frayeurs et merveilles... Des rencontres capitales il en retrace plusieurs. Vers treize ans, un prof &#224; qui il doit d'avoir appris &#224; apprendre, gr&#226;ce au d&#233;vouement peu commun de cet enseignant d'aimer l'&#233;tude mais encore, deux, trois mois avant les&lt;i&gt; &#233;v&#232;nements des confins. &lt;/i&gt; Sur le seuil du &lt;i&gt;M&#233;nestrel &lt;/i&gt;, un apr&#232;s-midi de juillet qu'un instant d&#233;serta... ce langage, ce langage d'avant la chute, d'outre-terre, cosmique, de toujours, de soie, fleuve, de s&#232;ve, d'Eve &#224; Gen&#232;ve. Langage d'elle dans la langue de V&#233;nus. D'elle si..si...si...tant.. tellement.. Langage en cage dont la porte s'ouvre et le ciel alors s'envole vers ses yeux, ses l&#232;vres, son sourire, son menton, la l&#233;g&#232;re fossette, ce myst&#232;re entendu, vu, saisi sans pour autant percuter de ce qui se produisait v&#233;ritablement, l&#224; ! au seuil du troquet. Ruisselant de boucles en cascades, luisants ces cheveux noirs ondulant dans lesquels jouait la lumi&#232;re. Le d&#233;sir du grain, de leur odeur contre sa bouche, de sa main les peignant, de ses doigts roulant cet accroche-c&#339;ur. Elle tourna la t&#234;te. L'&#233;tincelle jaillit. La t&#234;te lui tourna. Le cave &#233;tait ferr&#233;. Il ne remarqua pas la m&#232;che qui d&#233;j&#224; consumait. M&#232;che courte, m&#232;che longue ? Quelle m&#232;che ? Quelle &#233;tincelle ? Simplement boulevers&#233; il s'approcha d'elle. Certaines actions se prolongent bien au-del&#224; du d&#233;clic. Des dizaines de si&#232;cles, quelques d&#233;cennies, des ann&#233;es selon la nature, l'impulsion, la force, le positionnement du d&#233;tail qui les initie. Devient alors &#233;vident cet incident incompr&#233;hensible, oubli&#233;, lequel brusquement, &#224; la saveur d'un fait nouveau, resurgit et s'ajuste ; s'encastre parfaitement dans une globalit&#233; organique dont les &#233;v&#232;nements attestent de notre rapport &#224; l'existence mais ce n'est qu'en fin de partie, au terme de tous les encha&#238;nements, qu'il convient de consid&#233;rer la nature, l'essence, bonne ou mauvaise de l'incident initial. Erreur ? v&#233;rit&#233; ? folie ? r&#233;v&#233;lation ? que cette rencontre pr&#232;s de l'Ararat qui huit mois plus tard, l'exp&#233;diait pourrir dans un couloir &#224; bouffer des caramels rongeant les neurones, d&#233;vorant les nerfs, calcinant les fonctions cognitives, oxydant, dissolvant sa personnalit&#233; toutefois, &#224; supposer qu'il e&#251;t agit diff&#233;remment ce fameux dimanche soir, qu'e&#251;t-il v&#233;cu ensuite ? Aucune et mille r&#233;ponses inutiles &#224; cette question hors-jeu ; par contre, de voir tomber le masque d'hypocrisie d'une soci&#233;t&#233; inique, r&#233;pressive, sordide, cynique et criminelle fut salutaire. Le choix, vers vingt berges, entre partir un peu et mourir beaucoup sur place. Il surv&#233;cu l'oncle et plut&#244;t bien. Il a racont&#233; l'oncle de curieux face-&#224;-face, confluences, confrontations d&#233;sarmantes mais avant tout celui de la fronti&#232;re. Celui qu'il &#233;voque, survole, esquisse, fr&#244;le, soul&#232;ve sans approfondir, l&#226;chant par ci par l&#224; un d&#233;tail insignifiant comme ce bouquin, achet&#233; &#224; Nice : &#171; Les frontaliers du n&#233;ant &#187;. Tonton, pourquoi tu tousses ? &#199;a lui allait bien &#224; l'oncle ce titre. En l'occurrence vaguement pr&#233;monitoire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#30' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 30&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En dehors de No&#235;l, P&#226;ques et Toussaint &lt;i&gt;o&#249; sa m&#232;re fleurissait la tombe parentale&lt;/i&gt; pas, peu de rituels. La vie se pr&#233;sentait au jour le jour. Le temps bien que lisse et r&#233;p&#233;titif, ne laissait planifier que l'imm&#233;diat, l'essentiel. No&#235;l &#233;tait cependant particulier qui commen&#231;ait au premier d&#233;cembre par l'ouverture du calendrier de l'avent. Le six &#233;tait &#224; ne pas rater : flanqu&#233; du p&#232;re fouettard, &#233;paul&#233; des scouts tendant un cordage entre la foule sur les trottoirs, les m&#244;mes dans tous les sens, et Saint-Nicolas &#8211; patron des marins et des &#233;coliers &#8211; qui, &#224; la nuit tomb&#233;e, parcourait les rues du centre-ville. Du haut de sa monture le barbu balan&#231;ait force noix, bonbecs, oranges, cacahu&#232;tes, papillotes, mandarines puis descendait de cheval &#224; la mairie ; se rendait sous le grand &#233;pic&#233;a dress&#233; devant et la f&#234;te s'achevait par une distribution g&#233;n&#233;rale de pochettes surprises. Dans la foul&#233;e suivaient le No&#235;l de la f&#233;d&#233;ration ouvri&#232;re horlog&#232;re, celui de l'&#233;cole du dimanche, des pompiers, de la ligue anti-alcoolique mais aussi relax en classe, tra&#238;ner dans les magasins, baver devant le flipper m&#233;canique, y jouer sous pr&#233;texte de l'essayer, sinon le baby-foot pliable, des concours, des films... il ne loupait aucune manifestation. Vers le vingt du mois, son p&#232;re allait seul couper l'arbre en for&#234;t. No&#235;l &#233;tait une tr&#234;ve. Une tr&#234;ve d'un mois et bien que la bousculade ne conn&#251;t de cesse, on respirait en y pensant ; une lucarne s'ouvrait en hiver. L&#233;gendes, contes, r&#233;cits, num&#233;ros sp&#233;ciaux de Mickey, Spirou, Tintin fleurissaient les kiosques. No&#235;l, rituel annuel et P&#226;ques pareil ou presque : teindre des &#339;ufs, en d&#233;nicher dans la r&#233;serve de bois, trouver un lapin pr&#232;s d'un sapin au jardin, marrant pourtant moins prenant... plus bref et puis une ann&#233;e, les poules les ont pondus teints. Quant aux rites de passages, bapt&#234;me, examens, bizutages, circoncision... l'enterrement de sa m&#232;re, ses deux mariage et sa premi&#232;re communion obtenue de justesse. Tonton s'&#233;tait fait lourder des cours pr&#233;paratoires obligatoires &#8211; hebdomadaires &#8211; s'&#233;talant, s'&#233;talant s'&#233;talant, sur un an ! &#199;a lui bouffait le jeudi apr&#232;s-midi ce truc ! Et &#231;a le gonflait carr&#233;ment d'entendre pour la &#233;ni&#232;me fois la multiplications des conneries, la p&#234;che miraculeuse, l'aveugle chez le gu&#233;risseur quand ses potes dehors s'&#233;clataient, que le soleil au carreau ricanait. Il trouvait pas terrible, pas tr&#232;s chr&#233;tien de lui bousiller le seul jeudi de la semaine. De quatorze &#224; seize heures. En plein dans le mille ! Autant dire &#231;a passait mal, tr&#232;s mal et vu qu'il s'emmerdait &#224; mourir, il a grill&#233; une cha&#238;ne de trente, quarante p&#233;tards sous son pupitre histoire de r&#233;veiller les brebis et quoi ? un peu d'ambiance dans ce cimeti&#232;re o&#249; l'on ressuscite certes en fin de voyage mais gavant, gavant, l'apprentissage&#8230;Couloirs affol&#233;s !!! Par chance peu de classes. Convocation chez le dirlo. Arrangement avec le pasteur. L'oncle b&#233;n&#233;ficiera de cours particuliers. Mercredi de cinq &#224; six. Une heure c'est mieux hein Tonton ? ! Et les horaires corrects. Jolie demeure que celle du pasteur tenue par une &#233;pouse aimable, douce, belle et &lt;i&gt;Ravonnet&lt;/i&gt; finalement sympa. Certaines s&#233;ances ne manquaient pas d'int&#233;r&#234;t. Un mercredi, le saint homme en retard, l'oncle prenait racine sur le muret pastoral. Dos &#224; la grille, transistor &#224; l'oreille. SLC ! Salut Les copains !!! &#171; Mellow Yellow &#187; Donovan ! Putain cette chanson ! Une de plus au r&#233;pertoire toutefois de prendre l'avenue, de jeter un &#339;il au balcon, au muret et tac ! Mellow Yellow &#187; remonte. Comme de l'&#233;crire, qu&#233; Tonton ? Sur la photo de groupe, prise du parvis de l'&#233;glise, en primo communiant t'as l'air franchement niais. Innocent, vaguement poseur debout au troisi&#232;me rang. Aussi dans cette &#233;glise, trois &#233;v&#232;nements. Vers l'&#226;ge de quatorze, l'oncle monta en chaire le jour de No&#235;l. Ce soir, la famille &#233;tait du public. Un honneur. Il avait boss&#233; dur le texte chez un pasteur concurrent. Un mec super et ce 24 d&#233;cembre, il lisait, d&#233;clamait l'&#233;vangile selon Matthieu. Bon auditoire, salle comble ! Seconde occurrence, cette premi&#232;re et unique communion puis on saute en 2007 : au d&#233;c&#232;s de sa m&#232;re. &#201;trange histoire que ce d&#233;c&#232;s. La maison du seigneur remplie &#224; ras. Les portes qu'on ne pouvait fermer. Que des prolos, gens pour lesquels pas souvent dimanche, venus saluer celle en all&#233;e. Des pr&#234;ches, pri&#232;res mais aussi cette &#233;loge prononc&#233;e par un de la famille et le silence qui s'ensuivit, court silence brusquement bris&#233; par des applaudissements, des applaudissements cr&#233;pitant sous les tuiles d'un temple r&#233;form&#233; &#224; l'occasion d'un enterrement ; de surcro&#238;t en Suisse... D&#233;bordant de rebondissements ce d&#233;part boucle la s&#233;rie entam&#233;e avec Andr&#233;. Ce cycle enclench&#233; en compagnie de Raymond &#8211; parce que l'Ours ferm&#233; le lundi &#8211; retour dans cette bastille, passage au bureau, dans ce bureau des armoires et dans l'une d'elles un 8 mai 73 sous sa bouille coll&#233;e au dos de son dossier. D'une Saint Valentin &#224; l'autre par cinq fois la mort l'interpella. Cinq personnes venues le saluer avant de partir. Blanc bonnet et bonnet blanc. Changement de fr&#233;quence&#8230;Retour au sein de la matrice universelle dont on &#233;merge comme d'un long, profond sommeil.. La m&#233;moire se r&#233;veille et tu meurs ! La poche a c&#233;d&#233; dans les escaliers. La t&#234;te coince, tu voudrais refermer la br&#232;che, ton c&#339;ur s'affole, ton cr&#226;ne se d&#233;forme, autour du cou un cordon pass&#233;e deux fois t'&#233;trangle. Stop ! Tu voudrais dire stop ou le penser mais rien de &#231;a. Juste la noirceur de la force qui te pousse &#224; mourir et la t&#234;te presque dehors, trop tard, d&#233;j&#224; le corps glisse. Un cri, long cri d&#233;chirant. L'air s'engouffre, le feu, la chaleur. Tu viens de passer ailleurs, venu d'ailleurs tu y retourna abandonnant une &#233;corce vide, des cahiers, des cl&#233;s USB &#224; tel point hors-circuits que pour trouver la b&#233;cane en mesure de les lire, il a fallu pousser la porte d'un antiquaire sp&#233;cialis&#233; en informatique et c'est pas donn&#233; ces vieux machins... m'enfin c'est la vie ! hein Tonton ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#31' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 31&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce samedi soir l'oncle ne trouvait pas le sommeil. Las, il reposa ce bouquin en pensant&lt;i&gt;B&#226;le est quand m&#234;me une ville importante.&lt;/i&gt; Dimanche vers seize heures : d&#233;part en compagnie de la cadette pour une semaine de ski chez la grande s&#339;ur et son amoureux d'alors. Fondue, retrouvailles, la f&#234;te sans s'&#233;terniser .... Demain les tourtereaux turbinent. La petite et lui loueront des lattes, prendront les forfaits et zou sur les pistes. Huit jours que le sommeil joue &#224; cache-cache ; ce soir l'oncle esp&#232;re une immersion rapide, profonde, dans l'oc&#233;an r&#233;parateur d'une nuit compl&#232;te et bien c'est r&#226;p&#233;e et la gamine pareil ! Papa entame la lecture d'un poche retra&#231;ant l'&#233;pop&#233;e de la route de la soie. Vers deux plombes ils s'endorment. L'oncle r&#234;ve. L'oncle tombe. Lentement dans un puits aux parois parfaitement lisses ; sentiment d'apesanteur, nulle crainte, bras en l'air, descente agr&#233;able, sans rep&#232;re &#224; l'int&#233;rieur d'un immense tuyau vertical. Clin d'&#339;il &#224; Alice toutefois ni montre, ni lapin, ni retard mais tant&#244;t du temps, tant&#244;t de l'espace quand brusquement le man&#232;ge s'arr&#234;te net. Tonton l&#232;ve les yeux. Remarque deux rebords diam&#233;tralement oppos&#233;s et sur chaque, une silhouette pench&#233;e. Deux mains tiennent les siennes ; le maintiennent fermement au-dessus du vide. Blind&#233; Tonton mais quand il reconna&#238;t D&#233;d&#233; et en face ce jeune ami &#8211; second de la s&#233;rie de cinq &#8211; envol&#233; le lendemain du d&#233;c&#232;s d'Andr&#233;, litt&#233;ralement les bras lui en tombent. La chute reprend. A la m&#234;me allure, imperceptible, lente ; des lambeaux de chair, veines, art&#232;res, fibres, esquilles, restes de delto&#239;des l'accompagnent dans une bruine rousse, sorte de brouillard rouille. Trop lourd l'oncle ! Les bras d&#233;chir&#233;s aux &#233;paules sont rest&#233;s aux mains de ses amis et l'amusaient ces morceaux de lui, cette escorte, ces d&#233;bris, ces &#233;clats, comme provenant d'ailes arrach&#233;es d&#233;ployant une cape autour de ses &#233;paules. La glissade se poursuivit jusqu'&#224; la corde. La corde diam&#233;tralement fix&#233;e, tendue qui le bloqua pile &#224; l'entrejambe. Vacillant, l'oncle se remet d'aplomb. Aussit&#244;t une voix, voix sans visage, forte, imp&#233;rative sur un ton d&#233;clamatoire &lt;i&gt;maintenant il te faudra marcher sur un fil jusqu'au dernier de tes jours. En seras-tu capable ?&lt;/i&gt; L'oncle de r&#233;torquer qu'il n'en sait rien cependant &lt;i&gt;sans bras, jouer les funambules &#231;a craint&lt;/i&gt; et pas le temps d'une question que sa m&#232;re se pointe. En hauteur, sur la droite. Estomaqu&#233;, choqu&#233; de la voir en ce long pays sans fond qu'est-ce-que tu fous l&#224; ? fut tout ce qu'il pu d&#233;crocher. En r&#233;ponse, en silence, peut-&#234;tre en souriant, sa m&#232;re lui redonne ses bras. Tel quel ! Il voudrait savoir pourquoi elle ici, aussi cette histoire de membres sans...mais il vient de se r&#233;veiller. A la lisi&#232;re de l'&#233;veil se repasse la bobine. Quatre heures. La petite s'&#233;tire, baille, se redresse et les voil&#224; devisant &#224; la fen&#234;tre qu'enjambe une lune de reblochon. Papa raconte Emma&#252;s, l'Abb&#233; Pierre &#8211; mort trois semaines plus t&#244;t &#8211; , un brin de physique, gravitation, quelques constellations, la famille, tendres banalit&#233;s, bonheur de vivre loin des tracas, des disputes et des graviers dans la soupe. Ils se rendorment assur&#233;s de louper la matin&#233;e, or &#224; sept heures trente l'oncle &#233;tonn&#233; pr&#233;parait le th&#233;. Le temps d'en boire deux gorg&#233;s son mobile sonne. &#171; Maman est &#224; l'h&#244;pital &#187; lui annonce Ath&#233;na. &#171; Deux infarctus coup sur coup. Vers deux heures du matin papa l'a conduite &#224; l'hosto puis ils l'ont admise dans un centre r&#233;gional mieux &#233;quip&#233;. &#187; Sa frangine est sur place. Elle a vu maman. Lui a parl&#233;. Ce regard dans celui de sa fille que disait-il ? je pars ? l'amour ? la surprise ? le regret ? Les toubibs &#233;vitent de se prononcer quant &#224; d'&#233;ventuelles s&#233;quelles. Aller la voir ? Plus de cinq cents bornes dont un bon tron&#231;on en montagne mais surtout l'oncle est seul avec sa fille endormie. Les grands travaillent. Ath&#233;na a pris cong&#233;. Elle suit l'affaire. Le tient au courant. Au petit d&#233;jeuner papa expose la situation &#224; &lt;i&gt;Bient&#244;t Treize ans Plusunb&#233;b&#233;&lt;/i&gt; laquelle affirme se d&#233;brouiller tr&#232;s bien seule et pas de probl&#232;me ; &#171; tu peux partir papa si tu veux &#187; Oui mais non ! Vers dix heures nouvel appel. Leur m&#232;re est transf&#233;r&#233;e &#224; B&#226;le. Je crois que tu devrais monter mon fr&#232;re...L'ain&#233;e se lib&#232;re. Elle s'occupera de sa s&#339;ur. Peu avant midi il retrouve sa bagnole bloqu&#233;e par une camionnette de &lt;i&gt;plombier rien &#224; foutre d'autrui.&lt;/i&gt; La bouche en fleur, le mec radine au bout de dix minutes. Contact. Marche arri&#232;re. Route en lacets. Coup de bigo &#224; Ath&#233;na. Batterie &#224; plat. Chargeur out. A la troisi&#232;me station-service il d&#233;gote le bon mod&#232;le. Le branche. Lundi 12 f&#233;vrier, treize heures cinq. Le soleil cogne. Le portable vibre. Coup d'&#339;il au r&#233;tro. Il r&#233;pond. Ath&#233;na tente de le joindre depuis pr&#232;s d'une heure. Maman bye-bye en cours de transfert. Ils conduisent le corps &#224; B&#226;le et demain retour au bled. L&#224; elle suit l'ambulance-corbillard. Rappellera de B&#226;le. L'oncle roule vers la ville, vers la mort, vers le cadavre. En lui &#231;a se bouscule, le bon, le mauvais, la s&#233;v&#233;rit&#233;, la tendresse, l'amour, la souffrance, les col&#232;res mais les apr&#232;s-midi &#224; ramasser des m&#251;res, les tables de multiplications sous l'&#233;pic&#233;a, les sacs &#224; craquer de &#171; Nous-deux &#187; &#171; Intimit&#233; &#187; qu'elles se pr&#234;taient entre copines et qu'il trimballait &#224; travers la ville... &#199;a brasse au volant. L'adolescence, la naissance, les embrouilles, la pouponni&#232;re d'&#233;tat, la petite enfance, les escaliers h&#233;lico&#239;daux rue du Moulin, le bord du lac, la bou&#233;e, la peur, P&#226;ques et les cl&#233;s au front de sa m&#232;re, la d&#233;chirure, le cri, le sang sur l'herbe p&#226;le il allait sur cinq ans&#8230;et et SLAM !!! en pleine poire ! !&lt;i&gt;B&#226;le est quand m&#234;me une ville importante !&lt;/i&gt; Cette phrase deux jours auparavant alors qu'il posait ce bouquin et lui maintenant qui trace vers B&#226;le. Dans le ventre de la ville une morgue. Dans la morgue une d&#233;pouille ; celle de sa m&#232;re. Bouleversement imm&#233;diat. N&#233;cessit&#233; soudaine et vitale de saluer sa m&#232;re aujourd'hui &#224; B&#226;le. Ath&#233;na rappelle. Demande o&#249; sur la route ? Cent bornes en-dessous de Grenoble. &#171; Si tu veux arriver &#224; temps t'as int&#233;r&#234;t &#224; ne pas lambiner mon fr&#232;re. Le gars ferme &#224; dix-sept heures trente. &#187; Mort-bizness. Tarif&#233;e. Horaires de fermeture. Veill&#233;es assassin&#233;es... Contourner Grenoble, Chamb&#233;ry, Aix- les-Bains, la fronti&#232;re, Gen&#232;ve, autoroutes suisses limit&#233;es &#224; cent, serr&#233;, serr&#233;, tr&#232;s tr&#232;s serr&#233;. Cent soixante, cent quatre-vingt sur nationales, ralentir en croisant, freiner, n&#233;gocier l'&#233;pingle, speeder &#224; mort, 200 sur autoroute d&#233;gag&#233;e, des pointes de 240, &#231;a et l&#224; un petit cent-quatre vingt. La pression. Le permis chauffe, vire &#224; la braise. Arriv&#233;e &#224; B&#226;le aux mauvaises heures. Des travaux &#224; l'entr&#233;e. Par chance son beauf le guide. Les rails du tram, il les suivait lorsqu'il avisa un taxi. Une place libre devant. Tchac ! Bagnole boucl&#233;e il saute dans la caisse. Offre une prime rapidit&#233; au chauffeur. Sur le perron de l'hosto deux frangines plus un beauf. Ath&#233;na r&#233;sume. Redescendu voici cinq minutes r&#233;cup&#233;rer un truc oubli&#233;, le gars est en bas. Il remonte d'un instant &#224; l'autre. Il devait quitter &#224; seize heures trente. Presque une heure qu'elle le retient. &lt;i&gt;File, file avant qu'il ne parte ! Il a pris cet ascenseur &lt;/i&gt; devant la porte duquel l'oncle stationna moins d'une minutes. Trapu, court sur pattes sous le cru d'un n&#233;on un homme sort de la cabine. C'est lui. Il ne veut rien savoir. A termin&#233; sa journ&#233;e. Devrait &#234;tre parti depuis une heure d&#233;j&#224;. Il rentre. Ne rouvre pas. Pas m&#234;me cinq minutes ! Cent ! Deux cents ! Cinq cents ! Le cash qu'il a sur lui. Il s'en fout. &lt;i&gt;Toi t'as ta m&#232;re encore et l&#224; tu vas la retrouver ! Elle vit ta m&#232;re ! La mienne est en bas et je veux la voir !&lt;/i&gt; Cette ultime injonction remue les tripes du serviteur de Charron lequel in&#233;vitablement, vu sa tronche, vivait avec maman... Cinq minutes, pas plus consent le pr&#233;pos&#233; aux frigos. La cage aux morts s'enfonce en sous-sol. Directement d&#233;bouche sur la salle des coffres. &#171; Quel nom votre maman ? &#187; Il ne pouvait laisser sa m&#232;re seule dans cette boite, parmi ces casiers align&#233;s du sol au plafond, consigne r&#233;frig&#233;r&#233;e, gare de triage des cadavres en partance pour l'oubli, stock&#233;s dans cet espace bl&#234;me, clinique, froid, d&#233;volu &#224; l'inerte o&#249; le gars positionne un brancard &#224; roulettes &#224; hauteur d'un des petits carr&#233;s gris qu'il d&#233;verrouille. Alors, lentement, le mur recrache le corps. Je vous laisse cinq minutes et cinq minutes suffirent &#224; tout nettoyer. &lt;i&gt;Oui, B&#226;le est quand m&#234;me une ville importante&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#32' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 32&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce sentiment d'un grillage le s&#233;parant du ciel. Son regard montait, se blessait aux c&#226;bles tendus entre les immeubles, filet d'acier des trolleybus jet&#233; sur la ville, r&#233;sille se densifiant aux carrefours et qui d&#233;coupaient le ciel en tranche ; ce ciel qui descend jusqu'&#224; terre, ce ciel d'aquarelle dans les flaques o&#249; s'&#233;claboussent les enfants. Ce ciel sous nos semelles, au-dessus de nos cr&#226;nes, en nous vaste et redress&#233; par un r&#233;seau neuronal au service d'une image par trop d&#233;laiss&#233;e pour l'&#339;il d'un objectif &lt;i&gt;clic clic clic&lt;/i&gt; dans l'appareil ! Coucher, lever de ciel, jaune d'&#339;uf dans la po&#234;le bleue du firmament &lt;i&gt;clic clic clic&lt;/i&gt; pixelis&#233;s. Cieux de nuit, de jour, d'orage, de cendre aux visages p&#233;trifi&#233;s le temps d'un nuage. Encre sympathique des po&#232;tes, havre o&#249; leurs &#226;mes accostent, n&#233;cropole stellaire d'humeur anthracite, tant&#244;t ferrugineuse, plomb&#233;e que brise un &#233;clair &#233;blouissant, fendant d'un sabre magistral la nuit de haut en bas, ranimant les craintes ancestrales, ou ciel d'humeur vagabonde, tant&#244;t mendiant &#224; la mer un reflet d'argent, tant&#244;t mains dans les poches, pench&#233; vers la terre, sifflotant, il va son chemin. A la belle &#233;toile pisse des galaxies comme s'il en pleuvait. Parfois pleure. Quelques larmes alors tombent sur terre ainsi des dieux s'&#233;veillent dans l'esprit des hommes. Immense organe bleu-ciel que d&#233;cortique la physique. Poumon azur&#233; des r&#234;veurs le ciel contrarie les grincheux tandis que sous un dais de No&#235;l, les innocents aux dix mille questions b&#226;illent aux corneilles. Flocons attrap&#233;s au vol, fondant, cr&#233;pitant presque, &#224; la pointe de la langue. Les anciens tourbillonnent en habit de cristal, recouvrent la bourgade d'une ouate glac&#233;e. Le ciel secoue ses tapis sur Terapolis transie. Pays des saisons, chant&#233;, aim&#233;, perdu, ciel encombr&#233;, contr&#244;l&#233;... ciel sans elle, luisant des trottoirs sous l'averse mais d'abattoir, grenat, sombre, poisseux, bl&#234;me &#224; l'haleine f&#233;tide, putride, bourdonnant de mouches, au couchant glissant sur les cadavres, les agonisants, les bless&#233;s des guerres inutiles et futiles. Mordant, d&#233;chirant, avalant les jours, ciel de traine &#224; la peine dans l'hostilit&#233; des brumes industrielles. Ciel d'airain teint par l'esp&#233;rance, ciel de guimauve, d'outre-jour &#224; contre-ciel et si le ciel de la terre perd sa saveur qui saisira sa main tendue &#224; la porte de la Chapelle ? sa voix &#224; la bourse des gratte-ciel ? Dans les couloirs du m&#233;tro les tons p&#226;les d'un ciel sans vague ni souffle ni personne pour le dire ou le lire or, c'est inscrit dans le ciel et tous autant affair&#233;s &#224; l'oublier, &#224; tel point courb&#233;s sur de basses besognes que le ciel frappe sans r&#233;pit &#224; la porte de l'homme toutefois ne frappe qu'&#224; la mani&#232;re du ciel donc aucune r&#233;ponse d'en-bas. Les oiseaux, les insectes le d&#233;sertent qui se vide. Sous peu seules des machines le sillonneront. Idem les oc&#233;ans. Le ciel n'est plus qu'un milieu gazeux, de papier, de teinturier, d'encre, d'huile, de toile, ballets des stratus, chor&#233;graphies &#233;oliennes, d&#233;cors de nos turpitudes, ch&#226;teaux dans le ciel que l'homme d&#233;cline en vers tourment&#233;s de bleu, horizons int&#233;rieurs invisibles z&#233;br&#233;s de rose, t&#226;ch&#233;s de bl&#234;me, piquet&#233;s de gris, ray&#233; de vert, de feux aux reflets contrast&#233;s, lente d&#233;gradation lumineuse d'une harde de cirrus broutant les Champs-&#201;lys&#233;es. R&#233;appropriation du ciel par le biais des arts, de la formulation scientifique, mythologique, th&#233;ologique, astrologique toutefois tant de rubriques que l'oncle entreprit de r&#233;pertorier. Un boulot absurde, un plan &#224; la Sisyphe qu'il abandonna apr&#232;s trente ans. R&#233;sultat : plus de cents cahiers cram&#233;s. Le ciel se vit en prise direct, par tous les temps, et ce que l'oncle relate n'est plus le ciel cependant sa m&#233;moire du firmament. &lt;i&gt;Les pieds sur terre, la t&#234;te au ciel...&lt;/i&gt; d&#232;s treize ans il &#233;voque l'&#233;vasion sublime. De la ville sous le ciel vers la ville dans le ciel. En ville le vent se l&#232;ve ! En ville les papiers volent. En ville les gens se pressent sous l'&#339;il noir et gonfl&#233;, violet d'une poche pr&#234;te a crever. En ville le ciel renverse les arbres, change les rues en torrents, balaie les toitures, les antennes, coupe les communications, transforme les bagnoles en bateaux, les bateaux en &#233;paves et la ville d'eau prend l'eau, la ville prend le large, ville flottante entre ciel et mer, louvoyant d'arc en-ciel en arc-en ciel, en qu&#234;te d'une &#238;le, une &#238;le pour une ville sans terre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#33' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 33&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le jour se l&#232;ve sur la ville ! La ville dans les pas des passants. La ville en marche au son des cris, grincements, craquements, chuintements, cliquetis &#233;touff&#233;s, noy&#233;s dans les couleurs sourdes du trafic de la ville respirant, transpirant, exsudant ses odeurs grasses, aigres et sucr&#233;es, ses acres relents de pisse au fond des impasses. Son sang circule, remonte les veines des boulevards, irrigue ses organes, pulse dans ses art&#232;res, ach&#232;te un pain, commande un caf&#233;, compose le num&#233;ro du garage, se h&#226;te vers la bouche d'un m&#233;tro, tape son code &#224; la billetterie, composte, consulte l'horloge de la pompe aspirante et refoulante, d&#233;versant, avalant la foule sous la marquise, dispersant tout un chacun vers ses occupations, obligations, poign&#233;es de mains, saluts matinaux, ces embrassades, ces &#171; donne ta valise &#187;, ces figures maussades aux comptoirs et les serveurs de naviguer entre les chaises. Un gars feuilletait &#171; Le Monde &#187; quand une annonce brisa net les flux de la ruche. Des t&#234;tes se lev&#232;rent attentives. Des s'arr&#234;t&#232;rent qui regard&#232;rent autour d'elles : un gar&#231;on encaissait un jus. Un couple lib&#233;rait une table. Sept heures d&#233;j&#224;. Un clodo sur son plastic ronfle et pue tandis que les indiff&#233;rents vont &#8211; chacun flanqu&#233; de son pass&#233; &#8211; vers des futurs ordinaires, en majorit&#233; programm&#233;s susceptibles toutefois de basculer soudainement comme bascula l'oncle dans son entreprise folle : saisir toutes, absolument toutes les amorces, conclusions, transactions humaines simultan&#233;ment &#224; la seconde X. Sur le champ son esprit quitta la gare et pour une part la raison. Le monde sous ses yeux se prolongeait. L&#224;-bas des villes s'endormaient &#224; la lisi&#232;re des d&#233;serts, s'allumaient aux berges des fleuves, d'autres sous le soleil z&#233;nithal s'effondraient dans la touffeur, en fin d'apr&#232;s-midi prenaient le th&#233; et dans ces villes, &#224; chaque seconde des tractations, des marchandages, des regards s'allument, s'&#233;teignent, se d&#233;tournent et la pluie, de la partie ce matin, invita le soleil dans le c&#339;ur de l'oncle lequel se mit &#224; visionner mentalement la liste de tous les possibles d'un instant. Les possibles organiques, m&#233;caniques, col&#233;riques, hypoth&#233;tiques, &#233;conomiques, criminels, accidentels... le nombre de oui, de non en cette seconde o&#249; des mots de toutes langues jaillissent, gr&#233;sillent, cr&#233;pitent, hurlent, se murmurent se d&#233;clinent en tendres &#233;tincelles l&#224;, l&#224;, en cet instant d&#233;j&#224; r&#233;volu... La symphonie du verbe ne conna&#238;t de cesse. En diff&#233;r&#233;es, en direct, les voix num&#233;ris&#233;es gomment les distances, compressent le temps et sonnent de toutes parts au milieu des rires de la terre &#233;clatant son esprit. Entre ces portes closes, ouvertes, claqu&#233;es au propre comme au figur&#233; l'oncle s'interrogeait : quid de l'&#233;quilibre &#224; l'int&#233;rieur de cette seconde laquelle durait depuis cinq minutes d&#233;j&#224; lorsque Tonton r&#233;alisa que la simple recension des cat&#233;gorie n&#233;cessiterait des ann&#233;es quant aux conversations !!!! combien de milliards &#224; l'instant ? La seconde de l'oncle se dilatait, s'&#233;tendait. Dehors le temps s'&#233;coulait. En l'oncle la seconde n'arr&#234;tait de grossir ; translucide d'enfler jusqu'&#224; l'instant o&#249; il r&#233;alisa que la bulle l'enveloppait. Que chaque nouvelle donn&#233;e augmentait le rayon de la sph&#232;re. L'instantan&#233; couvrit des heures, des dizaines de cahiers bond&#233;s de personnages, chacun pris sur le vif de cet instant venu comment ? pourquoi ? il r&#233;pondait les traverses, la flaque &#224; ses pieds, une femme aupr&#232;s d'un contr&#244;leur, les fresques : Lyon, Avignon, Marseille, Toulon, Nice, Nice surtout et d'effleurer du regard ces villes sur les murs, les habitants lui apparurent &#8211; ainsi lui &#224; la gare &#8211; pr&#232;s des voies, assis dans un RER, speedant sur les trottoirs, bloqu&#233;s aux feux, debout &#224; la cuisine buvant, pr&#233;parant le caf&#233;, le th&#233;, s'&#233;tirant sous la couette, b&#226;illant &#224; la fen&#234;tre, sifflant sous la douche, descendant les escaliers, appelant les ascenseurs &#224; Menton, partout dans les campagnes s'activant, sur l'eau, dessous, dans les h&#244;pitaux, des infirmi&#232;res sillonnant les couloirs et ces gens qui tous attendent le bus, tous les bus de Terapolis, embarquant, d&#233;posant, roulant dont les passagers subissent un contr&#244;le, bus en r&#233;paration, &#224; l'entretien, au d&#233;p&#244;t, en route vers la casse et combien maintenant &#233;coutent le m&#234;me tube, regardent la m&#234;me &#233;mission revendue, repass&#233;e cent fois ? ? donc recenser les &#233;missions de radios, de t&#233;l&#233; sur les ondes &#224; la seconde S. L'oncle remplissait S conscient de la nature d&#233;lirante, chronophage de son entreprise pourtant se r&#233;jouissait de cette vision, de cette explosion de gestes, d'actions, s'amusait des tonnes de mayonnaise d&#233;goulinant aux alentours de midi sur le monde, s'indignait de la croissance des montagnes de d&#233;bris, des m&#232;tres cubes rajout&#233;s au cours de cette minuscule parcelle qu'il d&#233;cortiquait, bourrait de pri&#232;res, de requ&#234;tes, de demandes marmonn&#233;es, &#233;crites, muettes, larmoyantes...comblant ce bref intervalle de pourvu que, peut-&#234;tre que, si par chance, si par hasard, faites que... Puis,apr&#232;s avoir &#233;puis&#233; momentan&#233;ment les grandes cat&#233;gories, l'oncle rapprocha d&#233;tails et g&#233;n&#233;ralit&#233;s. Certaines habitudes permettaient de r&#233;pondre pr&#233;cis&#233;ment &#224; la question : &#171; qui fait quoi en cet instant en ville &#187; ? Les horaires des bureaux, des usines, des &#233;coles, canalisent les m&#234;mes personnes aux m&#234;mes endroits &#224; la m&#234;me heure. Pr&#233;cision toute horlog&#232;re comme si Terapolis n'&#233;tait qu'un immense rouage, un engrenage, un ressort que les hommes enroulent dans leur sommeil et qui, se d&#233;tendant la journ&#233;e, &#233;gr&#232;ne, scande, distribue, positionne leurs actes en fonction du planning. Partition diabolique mille fois rejou&#233;e et l'oncle de ce flonflon soporifique, r&#233;p&#233;titif tant que d&#233;plaisant, s'&#233;vadait ; tentait de bloquer le temps sur cette unique seconde devenue immense o&#249; Chronos n'&#233;tait plus que de l'espace &#224; traverser : un voyage qui s'arr&#234;ta pile au milieu du cahier 87. Rubrique actions invisibles : possibles des pens&#233;es flottantes 111 : &#171; songes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#34' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Nord&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'oncle cr&#233;chait au sud. Chez les chinois au trente-deuxi&#232;me d'une tour. Comme souvent samedi matin, il se rend au puces de St Ouen. L&#224; il patiente &#224; l'angle de &lt;i&gt;Tati&lt;/i&gt; o&#249; les vendeurs installent les bacs sur le trottoir. En face, sous le pont des voleurs &#231;a magouille, deale, traficote, m&#233;gote, fumaille. Par le Rochechouart il rejoindrait Pigalle, ralentirait &#224; l'approche de la Cigale, de Place Blanche. Le feu passe au vert. A gauche le cul, &#224; droite la dope ! L'oncle a rendez-vous. Pas question de tra&#238;nailler. Direction le p&#233;riph, la fronti&#232;re et au-del&#224; le grand Nord, l&#224; o&#249; c'est chaud. Dans le blaupunkt Ferr&#233; chante &lt;i&gt;Mon S&#233;basto&lt;/i&gt;, boulevard que l'oncle vient de remonter. Ici tout change ! Au bled le temps lanterne. Vrai pourtant que L&#233;o y s&#233;journa un mois chez un pote de l'oncle. Vrai qu'&#224; la sortie nord-est un panneau indiquait : Paris 457 km. Vrai que la grand-m&#232;re de Tonton fut baptis&#233;e &#224; la Madeleine. Vrai que des &#233;l&#232;ves apr&#232;s la matu int&#233;graient la Sorbonne. Vrai que l'un d'eux devint le brillant &#233;l&#232;ve de Barthes. Vrai que Raymond Lesv&#234;que, s'installait au piano du Cheval Blanc o&#249; les paroles de &#171; Quand les hommes vivront d'amour &#187; furent dit-on &#233;crites et vraie la r&#233;ponse d'un po&#232;te du cru lorsque Lesv&#234;que les lui pr&#233;senta &lt;i&gt;oui, c'est bien&#8230; un peu simple pourtant. &lt;/i&gt; vrai encore que l'appart de son p&#232;re &#224; longtemps &#233;t&#233; celui d'un prof de Sorbonne mais vrai que &#231;a ne rend personne plus malin et vrai que le coin &#233;tait fran&#231;ais sous Napol&#233;on et vrai que le coll&#232;ge des j&#233;suites devint &#201;cole Centrale et l'on trouvait m&#234;me, &#224; d&#233;faut d'h&#244;tel, un &lt;i&gt;Caf&#233; du Nord &lt;/i&gt;. La poubelle roule au pas. Longe les stands. Tonton coule un regard en direction du d&#233;ballage sauvage, un autre dans les all&#233;es. Sur la plaine du Lendit le nord &#233;tale la descendance de la grande foire m&#233;di&#233;vale de juin : des entrep&#244;ts, des ZUP, ZI, ZAC, ZA, ZIC, ZUS, des for&#234;ts d'immeubles, un stade, des cabanes, des bistrots du coin, des plats du jour mijot&#233;s, des snacks, des vitrines, des caisses en bois, en plastic, multicolores et &#231;a range, arrange, vide les bagnoles, dispose la came sur une b&#226;che, &#224; m&#234;me le trottoir. La vendeuse de kawa pousse sa charrette. Un marchand lui fait signe. Elle s'arr&#234;te au stand L'oncle gare sa caisse &#224; savon. Ajuste sa veste. V&#233;rifie qu'il n'a rien oubli&#233;. Se penche sur un lot de bouquins. Le soleil &#233;claire un titre. La journ&#233;e promet d'&#234;tre belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement l'oncle ne s'en sortait jamais si bien que lorsqu'il &#233;tait dans la merde. De chaque rupture il renaissait plus vif, plus joyeux, plus fou, plus d&#233;termin&#233;e qu'avant. A croire que les ab&#238;mes le ressour&#231;aient. Il venait d'acheter &#8211; curieuses circonstances, recoupements intrigants &#8211; un superbe entrep&#244;t, maison de ma&#238;tre, verger, &#224; l'ouest de Paris. D'ordinaire il rentrait en ville par porte de Saint-Cloud. Piquait sur la voie Georges Pompidou et de l&#224;, laissait filer jusqu'&#224; Ch&#226;telet, Bastille, un &#339;il sur l'eau, un sur la qualit&#233; de la pollution, le troisi&#232;me au milieu du trafic mais sous le pont Mirabeau coule la Seine d'Apollinaire mort &#224; la guerre et tous ces po&#232;mes qu'il emporta, la lente migration des barges pont de Grenelle, pont de Bir Hakeim o&#249; le m&#233;tro joyeux prend du soleil plein les mirettes quand dessous des bagnoles s'&#233;changent les rives, les amoureux deux par deux, Paris tendre, Paris riche, Paris gagn&#233;, Paris des berges, Paris des ponts, Paris promis, Paris perdu, Paris pas pris... Le soir la bagnole brinquebalait aux abords du &#171; nouveau quartier Citro&#235;n &#187;. L'oncle alors ralentissait et balan&#231;ait, par la fen&#234;tre du bl&#233; aux clodos install&#233;s contre la pile d'un pont-autoroutier. Les saluait. Dans le r&#233;tro les voyait r&#233;pondre puis contournait la station ouverte 24/24, prenait la rampe d'acc&#232;s au p&#233;riph ouest, d&#233;tournait le regard aux abords de TF1 aussi voyant que la cha&#238;ne nuisible. L'oncle a vu les maisons, les jardins fondre, les pavillons dispara&#238;tre, les machines d&#233;vorer le ciel. Parfois lui arrivait de passer par la D&#233;fense, de tourner entre, sous les cages de verre climatis&#233;es. Du futur d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233;, toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite, encore plus cons. La sortie qu'il n&#233;gociait en &#233;pousant la courbe menant &#224; la RN12. Un court tunnel s&#8216;abouche au tablier du viaduc dont les pieds trempent dans l'eau. Des p&#233;niches &#224; touche-touche, St Cloud &#233;tir&#233; sur la colline, une femme accoud&#233;e &#224; la fen&#234;tre d'une fresque peinte sur une fa&#231;ade juste avant que le tunnel de fa&#239;ence n'avale le trafic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous la pluie, sans parapluie ni paradis, &#224; l'angle d'un immeuble dans la nuit liquide, cette femme sous l'averse telle une d&#233;esse descendue des &#233;toiles. Miracle solitaire de vie souveraine fleurissant au milieu de nulle part mais l'oncle passa outre, press&#233; qu'il &#233;tait de retrouver l'appart que Marc lui pr&#232;tait. Un bel F3 &#224; Malakoff. Cependant Tonton naviguait plut&#244;t c&#244;t&#233; Montrouge et lorsqu'il s'y rendait &#8211; venant de l'ouest par Versailles &#8211; chaque fois le surprenaient les m&#233;tamorphoses, les nombreuses pubs &#8211; fa&#231;on BD niaise &#8211; vantant les parall&#233;l&#233;pip&#232;des de&lt;i&gt;standing&lt;/i&gt;&#224; venir ; panneaux aux familles b&#233;ates, extasi&#233;es devant les carr&#233;s de verdure, apparts de prestige des futurs HLM vaguement am&#233;lior&#233;s, biseaut&#233;s, en escalier, balcons, terrasses, petits riens les diff&#233;renciant des barres. Les b&#226;timents poussaient en remontant la c&#244;te. A l'instar d'orties dans un terrain vague, jalonnaient la longue plong&#233;e vers le p&#233;riph, descente qui le ravissait en raison de la Tour Montparnasse, Eiffel, du Trocad&#233;ro, quartier de la D&#233;fense, Grenelle, le sud, l'ouest, le nord, la moiti&#233; de Paris dans le compas. Un de ses circuits favoris. Apr&#232;s le pont du m&#233;tro &#224; droite remonter l'avenue mais souvent l'oncle tournait en raison de travaux, d&#233;viations, sens uniques pas l&#224; avant et se paumait dans le maillage des rues Racine, Corneille, Moli&#232;re, F&#233;nelon, Pascal, Boileau, La Fontaine , Descartes&#8230; Quand enfin il garait son &#233;pave imm&#233;diatement le saisissaient la blancheur, le calme du quartier, les maisons basses, ce vieux garage ann&#233;es soixante, ce bistrot du coin pour faire le point, &lt;i&gt;coin-coin&lt;/i&gt; mais cet ami retrouv&#233; par hasard qui habitait la rue parall&#232;le et donnait dans le mobilier en bois flott&#233; mais les &#233;paisses, larges lani&#232;res plastic jadis transparentes &#8211; faisant office de porte &#8211; que Tonton &#233;cartait pour se faufiler entre des all&#233;es &#233;troites de palettes accol&#233;es, tours de bouquins, encombrement maximal &#224; l'entr&#233;e puis sur quelques trois cents m&#232;tres carr&#233;es, des piles de tailles raisonnables, une arri&#232;re-salle, des containers, du vrac. Fallait fouiller, brasser, trier, se renseigner &lt;i&gt;cette s&#233;rie par deux cents c'est possible ?&lt;/i&gt; et la question classique &lt;i&gt; &#231;uila t'en as beaucoup ?&lt;/i&gt; Un marocain proche de Malakoff, un excellent chinois &#224; deux pas de porte d'Italie, un fournisseur sympa &#224; Montrouge, la messagerie du treizi&#232;me, les colis &#224; livrer avant dix-sept heures, tra&#231;ant sur Bercy la cit&#233; universitaire internationale devant laquelle, frustr&#233; d'&#233;tudes, Tonton bavait imaginant sans doute que d'y r&#233;sider rendait intelligent. C'&#233;tait &#231;a le sud de l'oncle. De Malakoff &#224; porte de Choisy. Aussi, bizarrement, sans parapluie sous la pluie, cette femme en imper beige, pos&#233;e l&#224; et qui semblait n'attendre personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'oncle s'&#233;tait pli&#233; de bonne gr&#226;ce &#224; l'exercice. Le sc&#233;nar s'enrobait. &lt;i&gt;Le tueur sym&#233;trique&lt;/i&gt; frapperait &#224; l'est. Il en &#233;tait convaincu. A l'int&#233;rieur du triangle Nation, Porte de Vincennes, porte de Montreuil. Il n'en d&#233;mordait pas et en ces temps, lorsqu'il se rendait chez un fou de ses potes, par Cours de Vincennes, Tonton cogitait ferme. Absence de mobile apparent, la signature, fuites que les journaux s'empresseraient d'imprimer. Son pote vivait &#224; Montreuil, rue de Paris. Un garage occupait le rez-de chauss&#233;e de l'immeuble. Son pote d&#233;ballait sur les puces. Vendait au d&#233;tail et par lots. Imm&#233;diatement ils sympathis&#232;rent. R&#233;guli&#232;rement d&#233;jeunaient &#171; Au Bon Coin &#187;. Cuisine familiale excellente, tarifs raisonnables. De plus, le troquet communiquait avec la salle de boxe (tenue par le fils du bistrot) o&#249; son coll&#232;gue, f&#233;ru d'art martiaux, s'entrainait. Atmosph&#232;re de lentilles, de rago&#251;t, de sueur, de cordes &#224; sauter &#224; deux pas de la boutique de Frank &#224; l'escalier casse-gueule et, jouxtant son enseigne, un box squatt&#233; par deux mecs en gal&#232;re toutefois sympas qui d&#233;pannaient parfois d'un peu d'herbe puis, c&#244;t&#233; puces, l'entrep&#244;t, les piles de d&#233;class&#233;s dont l'oncle bourrait sa caisse pour les march&#233;s de Provence. En prenant &#224; gauche, dans la rue perpendiculaire au bouclard, ils passaient chez un peintre. Frank avait pass&#233; commande d'un portrait des enfants. Le rapin logeait en sous-sol. Des dizaines de tableaux de bonne facture align&#233;s &#224; m&#234;me le b&#233;ton, un chevalet, un semblant de cuisine, un paddock et l'endroit de prime abord collait le blues, la sinistrose mais l'oncle aimait cette immense cave aux piliers gris que la pr&#233;sence d'un artiste &#233;clairait.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#35' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 35&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Nord&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marre de rentrer tard de Garonor, de tourner dans le treizi&#232;me &#224; la recherche d'une place et le matin de balancer la prune &#224; l'&#233;gout. Avenue de Choisy les PV fil&#232;rent au ordures jusqu'&#224; ce que l'oncle exp&#233;die ses palettes chez le saint patron des toubibs. D&#233;sormais l'oncle cr&#232;che &#224; l'ouest. Une des derni&#232;res fois qu'il emprunta le S&#233;basto fut pour d&#233;poser Frank m&#233;tro R&#233;aumur-S&#233;bastopol. C'&#233;tait un jeudi. Un jeudi qui le ramena dans ce couloir, &#224; cette photo r&#233;cup&#233;r&#233;e in-extremis, &#224; D&#233;d&#233; d&#233;c&#233;d&#233; la veille et l'oncle remontait le boulevard alors que ce jeune ami passait le bac. Les maths &#224; 14 heures. Comme promis trois jours avant, en d&#233;but d'apr&#232;me Tonton pensa &#224; lui or, ce jeudi... ce jeudi... aux environs de quatorze heures... Alentour le secteur s'assagissait. Rue St Denis des corps, rue St Denis des tapins, rue St-Denis d'&#201;ros s'achetait une conduite. Rue Blondel plus de blondes et plus d'elles. Volatilis&#233;es les fleurs du pav&#233;. Le fournisseur de St Ouen donnait maintenant dans la fripe. Tati tenait bon. Le pont des voleurs &#233;tait devenu celui du m&#233;tro Barb&#232;s. La p&#233;riode nord s'achevait dont il n'aurait pu dire qu'une chose : le temps par endroits avait coul&#233; si vite qu'il &#233;prouverait quelques difficult&#233;s &#224; se rep&#233;rer dans ce Nord autrefois familier. Porte de la Villette le tango des bouchers ne saigne plus. De la bagnole l'oncle jetait un rapide coup d'&#339;il au chantier. Le b&#226;timent principal sortait de terre et plus tard, &#224; chacun des ses passages, la g&#233;ode s'arrondirait davantage. A la porte de Notre Dame des Mis&#232;res, les entrep&#244;ts Mac Donald ras&#233;s ; remplac&#233;s par un point d'interrogation vu que par la suite, pour Charles de Gaulle, il montera dans un taxi, passera par le p&#233;riph toutefois il assista &#224; la mode naissante des ronds-points ; &#224; la multiplication des bretelles, des &#233;changeurs et ainsi par &#233;tapes suivra la m&#233;tamorphose de l'A1, la disparition d'un pont autoroutier &#224; la courbe id&#233;ale, la pose des murs anti-bruit, l'&#233;dification du Stade de France, la d&#233;sertification de certains quartiers aux commerces trop souvent pill&#233;s, la prolif&#233;ration des carcasses de bagnoles, celle des dealers sur le perron des immeubles... Le r&#234;ve factice des ann&#233;es cinquante s'effritait comme s'effrite &#224; chaque seconde celui d'hier quand demain n'est d&#233;j&#224; plus qu'une verrue sur la peau du paysage urbain. Souvent, &#224; l'entr&#233;e d'une ville l'oncle effa&#231;ait de sa vision les b&#226;timents des six derni&#232;res d&#233;cennies. Tout &#233;tait all&#233; si vite et le pire du cadeau de Pandore de se d&#233;verser sans mode d'emploi, notice, pr&#233;cautions &#233;l&#233;mentaires &#224; prendre en cas d'usage prolong&#233;. Or de cette omission, tout affair&#233; &#224; compter les biftons, si follement occup&#233; &#224; bricoler les armes du futur, l'homme ne s'avisa point et c'est bien dommage qu'il soit, comme qui dirait, tomb&#233; dans le panneau, le collet, la nasse de son avidit&#233; oui, bien dommage pour les petits oiseaux, les arbres, la mer, les gros poissons, la terre et ses locataires...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du saint patron des toubibs et des groupes pharmaceutiques, l'oncle, toujours &#224; l'ouest , emm&#233;nagea dans l'arri&#232;re-boutique du patron des &#233;conomes. A douze kilom&#232;tres du poulailler industriel reconverti en d&#233;p&#244;t qu'il louait depuis six ans d&#233;j&#224; mais cette fois, l'oncle devenait propri&#233;taire. Fini de casquer pour un bien qui ne lui appartiendrait jamais et les conditions rocambolesques de l'acquisition vaudraient d'&#234;tre cont&#233;es... Bien s&#251;r le quartier Citro&#235;n, l'immeuble de TF1, de Canal, il se rappelle les avoir vu pousser et le ballon m&#233;t&#233;o n'existait pas ; aussi les voies sur berges devenues en partie pi&#233;tonnes l'obligeaient, c'&#233;tait nouveau, &#224; prendre la sortie Concorde, &#224; se gaffer du radar et rejoindre le Pont Neuf par le tunnel des Tuileries. Les emplettes de la rentr&#233;e &#224; la Samaritaine, des librairies, des bouquineries, une bonne p&#226;tisserie, insensiblement de petites joies disparaissaient. A l'angle de la station 24/24 un nouvel immeuble de verre &#224; la gloire de Microsoft et de suite le p&#233;riph. Tonton prenait Versailles mais en trois minutes de ring difficile d'appr&#233;cier les transformations d'autant que ni le viaduc, ni St cloud, ni le tunnel ne changeaient vraiment. Seul, avant la descente sur Versailles, le nouveau raccord &#224; p&#233;age avec Nanterre avait vaguement modifi&#233; l'aspect du trajet. Plus loin, le contournement de Jouars-Pontchartrain &#233;vita les bouchons et peu &#224; peu, tron&#231;ons par tron&#231;ons, la RN 12 devint voie rapide jusqu'&#224; Dreux. Ce qui valorisa la propri&#233;t&#233; de l'oncle qui n'&#233;tait plus &#8211; aux bonnes heures et en respectant les limitations &#8211; qu'&#224; quarante-cinq minutes de Paris toutefois la brusque &#233;closion des radars automatiques, des cam&#233;ras partout, le flicage g&#233;n&#233;ral, l'oncle encaissait mal pourtant continuait de rouler ses clopes tout en conduisant et lorsque les situations le permettaient, que la mouche le piquait, il positionnait le r&#233;gulateur sur vitesse raisonnable puis s'asseyait en tailleur tandis que d&#233;filaient, direction Antony, le centre Bouygues dont les grues quadrillant le ciel avaient disparues, la tour de verre des Smart, la zone a&#233;ronautique, longs b&#226;timents bas d&#233;labr&#233;s de briques et de vitres, friche industrielle en bordure de laquelle une soufflerie au fronton triangulaire r&#233;sistait mais combien de temps encore ? L'oncle ne retourna que rarement dans la R&#233;publique-Vid&#233;o -Surveillance. Il a tout vendu et s'est cass&#233;. Un nuage blanc arrange une boucle dans le miroir des fa&#231;ades refl&#233;tant de fa&#231;ades en fa&#231;ades les fa&#231;ades des fa&#231;ades et le ciel de peiner &#224; peigner cet &#233;pi rebelle tomb&#233;e sur terre. Les voitures &#233;lectriques autonomes, propres, recyclables, communicantes, branch&#233;es sur Teranet glissent en douceur vers la destination encod&#233;e. Sur le bureau pr&#233;sidentiel tra&#238;ne le dossier du premier surg&#233;n&#233;rateur nucl&#233;aire quatri&#232;me g&#233;n&#233;ration. A quantit&#233; &#233;gale d'uranium, plus de cinquante fois la production d'une centrale classique sans compter le combustible appauvri ouvrant la porte, vu les r&#233;serves actuelles, &#224; des milliers d'ann&#233;es d'autonomie &#233;nerg&#233;tique. Le r&#234;ve ! Reste &#224; faire avaler le r&#234;ve au peuple. Les m&#233;dias s'en chargent d&#233;j&#224;. La science progresse. Les risques diminuent. Terapolis veille. Tout va bien. Dormez en paix braves gens. S&#233;curopolis contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tonton ne s'y rendait plus qu'&#233;pisodiquement. Par la porte d'Orl&#233;ans o&#249; les travaux du tram vert ralentissait la circulation qu'un flic r&#233;gulait au carrefour. Le tram circule le flic s'est chop&#233; un cancer. Son pote de Malakoff vivait en famille pr&#232;s de la gare de Meudon. Il passait le saluer puis le boulot se d&#233;pla&#231;ant, l'oncle ne passa plus. Le grossiste de Montrouge but le bouillon. Surnagea quelques saisons dans le treizi&#232;me sans que l'oncle e&#251;t le temps d'y faire un saut. Des ann&#233;es qu'&#224; la bifurcation de Clamart Tonton tra&#231;ait sur Antony puis retrouvait la A6. La famille, les entrep&#244;ts, les entrep&#244;ts la famille... Aller-simple : 650 bornes. Davantage s'il passait par la Suisse saluer sa frangine, son p&#232;re et d'ind&#233;crottables potes du terroir. Le gars au bois flott&#233; s'est exil&#233; en province. Le marocain ? Le chinois proche de porte d'Italie ? remplac&#233;s par un marocain, par un chinois en grande banlieue ouest. Il ne piquera plus vers Montrouge. On ne descend jamais deux fois la m&#234;me rue. Parait que le tram la remonte. L'oncle pensait d&#233;j&#224; &#224; se barrer. Il avait une vague id&#233;e d'o&#249; cependant les &#233;ventuelles destinations sont illisibles, biff&#233;es au bic appuy&#233; &#224; tel point que la pointe, par places, per&#231;a la page. L'oncle &#233;tait bizarre mais le plus bizarre du sud parisien resta pour lui la vision d'une femme sous la pluie, la pluie en imper gris dans la nuit. Cette femme, l'avait-il revue ? &#233;tait-il parti la retrouver ? Bien avant que Tonton ne se pique d'&#233;crire, dans un agenda de 87 qui faillit partir &#224; la benne, le th&#232;me de la pluie infiltre les commandes, les rendez-vous, les t&#233;l&#233;phones &#224; passer, une femme se faufile entre les dates, des po&#232;mes remplissent les jours libres, des post-it vaguement niais style &lt;i&gt;saluer la pluie&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;choisir du bleu dans les rayons du soleil&lt;/i&gt; voire &lt;i&gt;sous l'averse d'une nuit &#224; la renverse&lt;/i&gt; &#8211; fl&#232;che en bas &#8211; &lt;i&gt;l'eau du ciel noyait les tombes&lt;/i&gt; et parfois pour indiquer la suite notait&lt;i&gt;voir verso&lt;/i&gt;ou simplement &lt;i&gt;verso...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le soir &#233;lectrique de Paname, l'oncle venait de contourner Nation. De passer entre les deux colonnes Ledoux. Il sortait d'une s&#233;ance de boulot. Roulait peinard vers porte de Montreuil. Son pote avait t&#233;l&#233;phon&#233;. Ils devaient se voir. Des embrouilles &#224; coup s&#251;r car son pote, bien que d&#233;couvreur, d&#233;fricheur talentueux, attirait les tuiles pire qu'une toiture en r&#233;fection permanente mais c'est un pote et un pote c'est sacr&#233;. Un sacr&#233; pote ! Cours de Vincennes l'oncle conduisait lentement. L&#224; aussi la morale &#224; deux balles avait fait place nette. Il balance son m&#233;got par la vitre. Une bagnole le d&#233;passe. Lui coupe la route ! Les lampions s'allument. Voiture banalis&#233;e. Papiers, vous faites quoi ? Vous venez d'o&#249; ? Vous allez o&#249; ? Cours de morale : les m&#233;gots balanc&#233;s c'est mal et vous fumez quoi ? Coup de torche dans la boite &#224; gant tandis que Tonton tranquille raconte qu'il prend des rep&#232;res pour son polar en cours. Explique qu'il se glisse dans la peau de son h&#233;ros, un priv&#233;, qu'un de ses amis bosse aux m&#339;urs et il en &#233;tait &#224; interroger le keuf sur l'&#233;ducation, la conscience citoyenne quand l'autre tronche de cake, n'ayant d&#233;nich&#233; aucune arme de destruction massive, ni cadavre, ni sac de sport bourr&#233;e de dope ou de pognon, pas plus de bourrin, de dragon que de dinosaure lance un &#171; c'est bon &#187; &#224; son coll&#232;gue lequel rend ses fafs &#224; Tonton. Ce conte lui &#233;vitait de r&#233;pondre d'o&#249;, o&#249;, pourquoi, qui, que, quoi, comment par contre l'oncle avait abandonn&#233; son polar bidon au tueur sym&#233;trique et d&#233;cr&#233;t&#233; que le polar c'&#233;tait pas son truc. D'autres y excellent&#8230;Tonton ne pr&#234;tait gu&#232;re attention aux changements. A la sortie du m&#233;tro toutefois consid&#233;rait le troquet stabilis&#233; dans la d&#233;glingue, constatait la d&#233;rive des puces, d&#233;ballages d'infortune, trois nippes, un poster, deux bouquins fatigu&#233;s, une montre au verre fendu, du piteux &#233;tat... les patent&#233;s proposent de la godasse en vrac, des soldes en plastoc, du clinquant. Plus de chine. Un papy noctambule pousse un chariot d'hyper. A droite, tout est parti dans les m&#233;moires. Bient&#244;t seuls de rares clich&#233;s, albums de famille &#224; l'&#233;tal d'un broc, diront ce qui fut puis ces ultimes traces dispara&#238;tront comme la boutique de son pote, l'escalier casse-gueule, le &#171; Bon Coin &#187;, la salle de boxe, les deux zonards, le box, l'entrep&#244;t, les maisons, tout le p&#226;t&#233; &#233;cras&#233;, d&#233;truit comme sera d&#233;truit le centre commercial vautr&#233; &#224; la place du vieux quartier et finiront sa musique l&#233;nifiante, son &#233;clairage artificiel, passeront ses all&#233;es dall&#233;es, ses fausses plantes, ses faux arbres, ses promos d&#233;biles visant &#224; transformer le citoyen, le client lambda en propre artisan de sa d&#233;faite. Bah, c'est la vie comme aurait dit l'oncle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#36' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 36&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;center&gt;NORD&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Nord&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;couverte du graviton, au centre de recherche miraculeusement intact de l'immense complexe d'Agartha, et tr&#232;s rapidement de son anti-particule suivies de leurs applications techniques, balay&#232;rent les concepts d'habitat, de transport, les rapports de l'homme &#224; la terre, de l'homme &#224; l'homme. A l'automne l'oncle soufflera 353 bougies. Il habite au sud. Une plateforme verte surplombant la mer jaune de Fotanblo. La ville s'&#233;l&#232;ve en entonnoir. Ses anneaux circulaires flottent au-dessus des d&#233;bris de la vieille cit&#233; coiff&#233;e d'un gigantesque d&#244;me magn&#233;tique. L'oncle a palabres. Pas question de tra&#238;nailler. Direction la barri&#232;re. Niveau un. Porte cardinale N. La fronti&#232;re. Au-del&#224; le grand Nord, les d&#233;combres. L&#224; o&#249; &#231;a br&#251;le. L&#224; o&#249; l'on meurt encore avant cents ans. L&#224; o&#249; les primitifs, les non-am&#233;lior&#233;s, se reproduisent en libert&#233;. Il doit se rendre aux abords du crat&#232;re ict&#232;re. Rencontrer le Grand Conseil Nord dans les souterrains de Balbek&#232;s. Le Conseil n'accepte ni les andro&#239;des ni les clones, ni les hologrammes en temps r&#233;el certifi&#233;. A peine daigne-t-il recevoir un &#233;missaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque palier, chaque module est interchangeable, mobile, libre et constitue un &#233;l&#233;ment autonome adapt&#233; &#224; la vie communautaire. Le ciel se peuple. La terre se r&#233;g&#233;n&#232;re. Chaque station produit sa nourriture, recycle son eau, son air, les d&#233;chets des d&#233;chets. L'habitant des hauteurs veille &#224; l'&#233;quilibre. Quelque chose a perc&#233;, germ&#233; dans l'invisible de sa nature. Les cl&#233;s ont disparu. Toute activit&#233; n'est que strictement volontaire. Lib&#233;r&#233; du travail, l'homme vaque &#224; ses occupations, ses amours, sa famille, ses jardins. La cr&#233;ativit&#233; explose. Acheter, argent, arme, mort, guerre, haine, ces termes n'ont pas disparu mais servent &#224; d&#233;peindre antan. La connaissance enfin p&#233;n&#233;tra le c&#339;ur de l'homme et le mal autant que le bien sont appr&#233;ci&#233;s &#224; leur juste valeur mais surtout remis &#224; leur juste place. R&#233;introduction du pinson des arbres sur le Mont M&#233;rou, L'&#238;lot artificiel de Vertaill&#233; s'efface dans la brume vesp&#233;rale. Un tableau r&#233;cemment restaur&#233; y est expos&#233; &#224; la lueur duquel il appara&#238;trait que Fran&#231;ois Soleil ne fonda pas Vertaill&#233; cependant son fr&#232;re Louis Croisade. Le d&#233;bat fait rage Difficile &#233;galement d'&#233;chapper au discours sur la gr&#226;ce absolue et les dons &#233;tranges dont b&#233;n&#233;ficient les Primitifs. Curieusement le futur r&#234;ve du pass&#233;. L'homme se relit comme s'il se cherchait. Des machines contr&#244;lent des machines La ville est devenue vaisseau, flottille, escadre. Le niveau 88 de la Cit&#233; Radieuse Australe s'est appont&#233; au seizi&#232;me cercle secteur ouest. Une nu&#233;e de techniciens, physiciens d&#233;barque. Centrale de Charrtoues : en zone RF1, &#8211; r&#233;acteur 12 fusion g&#233;n&#233;ration 4 &#8211;, stabilis&#233; depuis pr&#232;s d'un demi-si&#232;cle, les capteurs ont enregistr&#233; et confirm&#233; une agitation thermique anormale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autorisation du&lt;i&gt;Cadastre Anneau 108 Sud&lt;/i&gt; en poche, l'oncle s'installa dans les arbres Sur la plateforme cultivait un lopin. Comme il vivait modestement, la majeure partie des l&#233;gumes allait l'&#238;le des Tempes. Le domaine tenait en dix ruches, une centaine de fruitiers plus trois hectares de caillasses, thym, romarin, fenouil, asperges sauvages, alo&#232;s, arbousiers, figuiers &#224; pr&#233;server en l'&#233;tat. Sur le replat de la colline une tribu de ch&#234;nes verts, vari&#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e de justesse, au sein de laquelle l'oncle installa son palais. Absence totale de fer. Du bois, tenons, mortaises, colle v&#233;g&#233;tale, cordage, verre souple. Le premier niveau comportait dix pi&#232;ces dont la salle d'eau, la cuisine et six allou&#233;s &#224; la biblioth&#232;que ancienne abritant des rescap&#233;s de tous genres, toutes langues, illustrations, reproductions, photographies, magazines, quelques brochures et manuscrits dat&#233;s de la grande d&#233;vastation ; rares, pr&#233;cieux, fragiles t&#233;moignages des premiers balbutiements de la renaissance. De l&#224; une passerelle rejoignait deux salles obscures bourr&#233;es du sol au plafond de mat&#233;riel &#233;lectronique d'avant. Ordinateurs pr&#233;quantiques, cl&#233;s m&#233;morielles 7D, fiches, prises, c&#226;bles, en grande majorit&#233; hors d'usage pourtant Tonton ne d&#233;sesp&#233;rait pas d'en assembler un qui p&#251;t lire des fichiers voire, par &#233;cho femto r&#233;activer les disques. Il &#233;tait obs&#233;d&#233; par la m&#233;moire, ses failles, ses vides, ses blancs. Une femme en imper beige, sans parapluie sous la pluie, la nuit le visitait r&#233;guli&#232;rement. Qui est-elle ? que fait-elle ? que veut-t-elle ? pourquoi la pluie ? Plusieurs articles t&#233;l&#233;pathiques de l'oncle firent le tour de Terapolis 2. Au second palier musique, ateliers graphiques, arts plastiques, langages du corps, des signes, articulation du discours, cabinet d'astronomie et au sommet de trois yeuses monumentales, ses appartements. Une hutte entour&#233;e d'un balcon, petite terrasse, quatre rosiers, de la menthe en pot, du basilic, trois cactus et huit chats allant, venant et qui passaient la rivi&#232;re au pin renvers&#233;. Jamais le pont. De la terrasse Tonton suivait la progression des digues, la marche des gigantesques pompes par dizaine de milliers, le jour, la nuit refoulant l'eau de la mer &#224; la mer. Villages, villes, ponts tordus, tours effondr&#233;es, rien n'a tenu. L'histoire &#233;merge &#224; l'instar de cette portion d'autoroute d&#233;gag&#233; en fin de sixi&#232;me saison. Carcasses de buildings, terres &#233;merg&#233;es, ferrailles irr&#233;cup&#233;rables et finalement tous ces polders, ces barrages, ces canaux seraient inutiles sans la coop&#233;ration des Primitifs. A vivre en zone blanche ? ou les avaient-ils d'auparavant ? la question travaille ; toujours est-il que mutations ou autres ph&#233;nom&#232;nes, les dons sont bien l&#224;. A chaque tribu le sien, &#224; chaque famille sa particularit&#233;, sa sp&#233;cificit&#233; ; ces facult&#233;s se m&#234;lent, bourgeonnent, s'&#233;teignent, r&#233;apparaissent en fonction des besoins, des naissances or voici quatre g&#233;n&#233;rations, la tribu des Oceman h&#233;rita non seulement de l'immunit&#233; radioactive totale mais du pouvoir de d&#233;contamination. D&#232;s l'aube ils avancent par la plaine d&#233;tremp&#233;e. A chacun de leurs pas le sol soupire, se r&#233;g&#233;n&#232;re. Viendront tr&#232;s vite les recycleurs organiques, suivront les d&#233;sosseurs, les rangeurs, les distributeurs, les r&#233;ducteurs. D'ici deux ans cette vaste portion de terre sera rendue aux hommes. C'est important et ne l'est pas. Le ciel est si vaste proclame le gouvernement...Souventes fois la Conf&#233;d&#233;ration des Anneaux offrit aux Primitifs de vivre dans une cit&#233; Anti-G. Refus syst&#233;matique. Aucune tribu, famille, individu &#224; ce jour n'a franchi une des portes cardinales. Pour eux la terre est socle du cosmos. Ils ne comprennent pas les modifi&#233;s. A quoi bon vivre si longtemps ? mourir si loin des &#233;toiles et si loin de soi-m&#234;me&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul horizon sec. Les marais mercuriels furent vite ass&#233;ch&#233;s et le Capsotube op&#233;rationnel de Mont &#338;il Boncoing jusqu'aux falaises de Rince. En d&#233;pit d'une moindre radioactivit&#233;, les m&#233;taux lourds, en quantit&#233;s ph&#233;nom&#233;nales, condamnaient la r&#233;gion pour des si&#232;cles. Longtemps l'oncle &#339;uvra en qualit&#233; de &lt;i&gt;Coordinateur Est.&lt;/i&gt; &#224; sauver ce qui pouvait l'&#234;tre des quatre tours de la Grande Biblioth&#232;que or, dans ce secteur surexpos&#233; &#224; l'extr&#234;me, le syst&#232;me de protection Alpha de Tonton beugge. C'e&#251;t d&#251; entrainer une mort quasi imm&#233;diate mais l'oncle ne s'aper&#231;ut de rien et, extraordinaire, le logiciel ne signala la d&#233;faillance que les sas franchis. Par trois fois l'incident se renouvela. Ce fut en quittant la Chambre Haute Ocemanienne que l'oncle, dans le d&#233;dale de Balbek&#232;s confia au jeune Olak cette anomalie d'avoir, &#224; trois reprises, surv&#233;cu &#224; une exposition cent fois mortelle sur quoi, celui qui deviendrait le grand f&#233;d&#233;rateur lui sugg&#233;ra de couper Alpha. De ce jour, sans pourtant b&#233;n&#233;ficier du don de d&#233;contamination, l'oncle connut sa particularit&#233;. Dans ce boyau l'oncle d&#233;couvrit &#233;galement le secret de son &#233;trange long&#233;vit&#233;. L'oncle n'a jamais subit d'am&#233;lioration, d'augmentation et sa r&#233;alit&#233;, sa m&#233;moire extraordinaire, son pouvoir de r&#233;g&#233;n&#233;rescence les devait, confessait-il, &#224; un il ne savait quoi de sans &#226;ge, d'intemporel et d'inexplicable. Soixante ans plus tard il annon&#231;a sa singularit&#233; aux citoyens de Terapolis 2 lors, dans la foul&#233;e, fut nomm&#233; premier ambassadeur aupr&#232;s des Primitifs. Ils &#233;labor&#232;rent ensemble le trait&#233; dit &#171; du Ciel et de la Terre &#187; stipulant que les surfaces nettoy&#233;es reviendraient aux tribus et la r&#233;cup&#233;ration, dont les Primitifs se d&#233;sint&#233;ressent, &#224; Terapolis 2. Huiti&#232;me humanit&#233; : un enfant court en riant derri&#232;re un ballon, un homme berce tendrement sa fille, le bl&#233; des astres l&#232;ve dans la temp&#234;te qui se retire avec la mer...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#37' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 37&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cinq nuits que l'oncle visitait des appartements. Que des appartements. Des appartements sans personne dedans. Des appartements neufs, refaits, &#224; r&#233;nover avec ou sans chemin&#233;e, double-vitrage, balcons, salles d'eau modernes, vieillottes aux lourds &#233;viers de gr&#232;s, bidets d&#233;suets, tapisseries murales, lambris ouvrag&#233;s, parquets marquet&#233;s, cabinets de travail, boudoirs, cuisines, salons, fumoirs, chambres &#224; coucher, alc&#244;ves, placards, recoins, mezzanines d&#233;filaient et ces vastes modules, ces surfaces, ces espaces, ces lofts &#233;taient fabuleusement meubl&#233;s. Tonton ne s'int&#233;ressait que vaguement aux buffets et autres merveilles toutefois ralentissait &#224; proximit&#233; des tableaux, des biblioth&#232;ques lorsqu'une nuit, effar&#233;, il d&#233;couvrit tout un pan d'ouvrages aux titres insolites, inqui&#233;tants et notamment &lt;i&gt;l'Abdelthor ou Livre des Chairs &#8211; Les &#201;vangiles du Mal &#8211; M&#233;moires Infernales &#8211; Pouvoirs d'en Haut Pouvoirs d'en Bas &#8211; l'Abomim&#233;dicon &#8211; Vertueuse Anthropophagie &#8211; S&#232;ve des ab&#238;mes &#8211; De S&#233;duire la Mort &#8211; Necronomicon &#8211; Cercles Pentagrammes Formulations &#8211; Jurisprudence Satanique &#8211;&lt;/i&gt; le l&#233;gendaire &lt;i&gt;Code Noir&lt;/i&gt; en treize tomes, le &lt;i&gt;Guide Sombre de Pand&#233;monium&lt;/i&gt; mais en dehors des livres qu'il se gardait m&#234;me d'effleurer, l'oncle d&#233;daignait ces amas de richesses et strictement ne touchait &#224; rien. Simplement il glissait d'une pi&#232;ce &#224; l'autre, silencieux, sans se donner la peine d'ouvrir les portes car il &#233;tait devenu Passe-Muraille. Sans doute le devait-il &#224; la femme en imper beige. Elle intervint vers la fin de la p&#233;riode inond&#233;e. Un mois que Tonton r&#234;vait d'eau, de Paris, de mer, de villes a&#233;riennes, de tribus errantes, de cataclysme, de lente r&#233;surrection quand cette femme, crois&#233;e r&#233;guli&#232;rement dans son sommeil l'invita &#224; se r&#233;veiller et l'oncle les yeux grands ouverts, m&#233;dus&#233; la fixait. Elle &#233;tait l&#224; ! Assise sur son canap&#233;. Sans un mot elle se l&#232;ve, sourit, passe un collier au cou de l'oncle et dans un tourbillon de blancheur pffuit volatilis&#233;e. Au matin l'oncle revisita la nuit. &#201;videmment l'apparition relevait du songe or, &#224; la salle de bain il remarqua le collier. Un collier ? Un collier ? D'o&#249; ce collier ? Il n'en porte jamais. Toujours est qu'il le retira, passa une excellente journ&#233;e &#224; &#8211; ici le bas de la page manque &#8211; sombra dans un sommeil de plomb, &#233;pais, dense, absolu. La nuit suivante par contre les balades reprirent toutefois les plateformes, sa cabane parmi les yeuses n'existaient plus. En revanche retour de ces labyrinthes, man&#232;ges, pirouettes qui l'&#233;tourdissaient, l'&#233;garaient et le d&#233;posaient au pied du songe sans qu'il ne sache plus rien ni de lui ni de l'endroit. Juste il va r&#234;ver. Mais ce vendredi, il ne retourna pas vers quoi il s'&#233;tait habitu&#233; au point de devenir un habitant de son propre r&#234;ve. Ce vendredi, apr&#232;s avoir tourn&#233;, tourn&#233;, apr&#232;s s'&#234;tre retrouv&#233; &#224; marcher dans un d&#233;sert il d&#233;couvrit une ville &#224; demie ensabl&#233;e et dans la cit&#233; morte une porte coch&#232;re comme neuve et d&#233;gag&#233;e. Dieu ! sa frayeur lorsque voulant la pousser, sa paume, son poignet, son coude, son bras, ses jambes, son torse, sa t&#234;te, son corps la travers&#232;rent. Il se retrouva dans une cour d'immeuble. Voulu v&#233;rifier. S'&#233;lan&#231;a contre un mur et s'&#233;tala dans une cuisine qu'il comprit, apr&#232;s rapide inspection, &#234;tre celle du concierge. Il passa successivement quatre plafonds. Du cinqui&#232;me &#233;tage remonta la rue des Oubliettes. Une quarantaine de logements en enfilade ; chacun regorgeant de pi&#232;ces, de salles d&#233;bordant des plus fantastiques richesses jamais accumul&#233;es. Une suite de cavernes d'Ali-Baba qu'il explorait. Cinq nuits d&#233;j&#224; qu'il s'impr&#233;gnait des lieux, d&#233;sirait comprendre, toutefois gardait ses distances d'avec le jeu auquel il &#233;tait convi&#233;. Les nuits s'&#233;coulaient de parquets pr&#233;cieux en invraisemblables plafonds ; de l'&#226;ge d'or &#233;gyptien &#224; la renaissance, de la renaissance au si&#232;cle des lumi&#232;res, de fontaines en bassins, de jade en jaspe partout le luxe, le silence ombr&#233; de courbes ambr&#233;es, chaudes, dor&#233;es, luisantes, chatoyantes, toutes &#233;poques, civilisations m&#234;l&#233;es, dispos&#233;es, expos&#233;es o&#249; il cr&#251;t reconna&#238;tre la toison d'or, l'arc d'Ulysse, la voile noire du navire de Th&#233;s&#233;e, le b&#226;ton de Mo&#239;se, la toute premi&#232;re boussole, premi&#232;re monnaie m&#233;tal, premi&#232;re roue, premier alphabet toutefois rien d'un mus&#233;e ! Des humains habitaient ces murs . Travaillaient-ils de nuit ? L'absence totale de vie &#224; l'exception de la sienne l'intriguait. L'intriguait aussi le fait que les miroirs l'ignoraient et qu'&#224; chaque salle, pi&#232;ce, couloir, chambre il d&#233;couvrait un objet dont il e&#251;t pu revendiquer l'appartenance : un tambour, une luge, un tank &#224; clef, une casquette, une palette de chef de gare, un train m&#233;canique, un paquet de clopes, des illustr&#233;s en pagaille, &lt;i&gt;Michey, Kit Carson, Oliver, Buck John, Tex Bill, Tarou, Tarzan, Kiwi, Mandrake, Le Fant&#244;me&lt;/i&gt;, train &#233;lectrique, serviette d'&#233;cole, ardoise, trousse, trois plumes, porte-plume au bois rong&#233;, fronde d&#233;coup&#233;e dans une chambre &#224; air, pistolets &#224; eau, &#224; amorce, sac de sport bleu, pantalon pat d'eph, stylo-bille quatre couleurs sur la chasse d'eau des WC... sur les tables, le manteau des chemin&#233;es, les couvre-lits, dans les corridors, ces objets remontaient le temps &#224; mesure qu'il franchissait les murs ne prenant jamais qu'une seule porte : la porte coch&#232;re. La seule qu'il tenta de pousser et les questions tournaient : passer les murs, les plafonds et marcher sur le sol ? les miroirs ne renvoyaient ni son visage, ni ses v&#234;tements, pourquoi ? et toutes ces chose famili&#232;res... mais la fatigue, l'accumulation d'images&#8230; Trente jours de d&#233;luge, un de pause et d&#233;boulent les apparts, l'oncle commen&#231;ait &#224; en avoir plein les tatanes, craignait la d&#233;mence, le coup de calgon, la d&#233;pression&#8230;Ce matin du douzi&#232;me jour, apr&#232;s une nuit d'&#233;merveillement suppl&#233;mentaire, il empocha le collier dans l'intention de le balancer ce qu'il oublia quand incidemment, sortant son mobile, le tira de sa poche. Eva le remarquant insista pour qu'il l'essaye. Estimant qu'il lui allait bien &lt;i&gt;tu devrais le garder sur toi&lt;/i&gt; ce qu'il fit dans une relative indiff&#233;rence. Sans plus y penser s'endormit avec et c'est en empruntant un court passage reliant les deux ailes d'un h&#244;tel particulier, que les miroirs de la galerie refl&#233;t&#232;rent son visage. Son corps &#224; droite se perdait &#224; l'infini ; &#224; gauche pareil et lui au milieu ne savait plus. Quel type donc d'existence que la sienne ? Quart de tour gauche. C'est lui ! Bien lui et &#224; son cou ce lacet de cuir, cette attache d'argent, cette perle bleue... Il se retourne. Se d&#233;visageait, se confirmait dans la contemplation surprise de son reflet quand un gr&#233;sillement l'arrache &#224; ses consid&#233;rations : la pierre fond, se liqu&#233;fie sur son torse sans qu'il en ressente la moindre br&#251;lure, la plus insignifiante &#233;l&#233;vation de temp&#233;rature. De la gemme il ne resta rien. Le cordon se d&#233;tacha, serpenta sur le sol qui l'avala. L'oncle en &#233;tait baba, &#233;bahi bouche b&#233;e mais pas le temps de se remettre que le sol, les glaces, le plafond, l'espace &#224; vitesse folle, tout dans la salle et lui avec enfle, se dilate jusqu'&#224; ce que, dans un brouillard argent&#233;, le processus ralentisse et sans raison apparente se stabilise. Lentement il recouvrit ses esprit et c'est alors qu'il cr&#251;t reconna&#238;tre un buffet. Un buffet, il en &#233;tait certain, qui ne se trouvait pas dans la coursive. Il s'en approchait, s'appr&#234;tait pour la toute premi&#232;re fois &#224; toucher un objet, ouvrir un tiroir lorsqu'un raclement de gorge le fit se retourner. Les proprios. Ils &#233;taient l&#224;. La femme exposa l'urgence absolue : VENDRE. Les appartements, le mobilier, les tableaux, les antiquit&#233;s tout ce qu'il avait vu&lt;i&gt;et &#231;a avec&lt;/i&gt;rajouta le mec en tra&#231;ant du doigt un rectangle dans l'air invisible, fen&#234;tre &#224; laquelle l'oncle se pencha et de laquelle il consid&#233;ra les champs, le bocage, les coteaux, la rivi&#232;re verte et lente, les nuages s'y baignant, le petit pont, le parc, les roseraies &lt;i&gt;tout &#231;a ?&lt;/i&gt; lan&#231;a Tonton sans r&#233;fl&#233;chir &lt;i&gt;et le reste&lt;/i&gt; ajouta la femme... C'&#233;tait absurde &#233;videmment. Si l'oncle vivait loin du besoin il n'avait pas de quoi se payer le moindre des bibelots entrevus lors de ses pr&#233;c&#233;dentes explorations. Cependant lorsque la femme articula le prix, la raison de Tonton d&#233;campa. Celui d'une baraque, d'une belle maison dans la cambrousse. Quelques centaines de milliers d'euros. Il r&#233;fl&#233;chissait quand lui vint une question &lt;i&gt;et &#231;a aussi ? &lt;/i&gt; d&#233;signant sur la colline &#224; droite, une immense statue de Shiva flanqu&#233;e &#224; ses pieds de fid&#232;les en train de tourner, tourner, tourner autour... .Non, l&#224; c'est le domaine des voisins r&#233;pondit la femme. A l'id&#233;e de voisins l'oncle fron&#231;a les sourcils. Bien s&#251;r, il pourrait liquider le bazar toutefois le transport, le stockage, le boulot mais la vente ! LA VENTE !!! La femme baissait, baissait le prix. Ab&#238;m&#233; dans ses r&#233;flexions il n' &#233;coutait pas. Que faire ? &lt;i&gt;Dernier prix !&lt;/i&gt; A ces mots l'oncle lui demanda de r&#233;p&#233;ter. Faillit tomber &#224; la renverse. Il pouvait payer cash ! Signer le ch&#232;que sur le champ mais &#224; quoi bon tout &#231;a ? De maisons il en avait d&#233;j&#224; deux. Pourquoi davantage ? cependant ces terres, ce vallon magnifique, la rivi&#232;re, les bois &lt;i&gt;mais de &#231;a je jouis quotidiennement&lt;/i&gt; songea-t-il et l'oncle, &#233;gal &#224; lui-m&#234;me, en parfait &#233;go&#239;ste qu'il fut, sans m&#234;me penser &#224; sa famille, consid&#233;rant que de ce fatras nul besoin, d&#233;clina l'offre. Aussit&#244;t l'immense halle vacilla, les murs par plaques, le plafond s'&#233;croulaient, les miroirs explosaient, le verre giclait de toutes parts. Tel un d&#233;rat&#233; l'oncle courut direction la sortie, entre les all&#233;es, les chemins encombr&#233;s, tandis que le sol se fendillait, gondolait, se d&#233;formait, se reformait. Lames, plinthes, miroirs, dalles, s'assemblaient, flottaient, se d&#233;litaient lentement puis retombaient lourdement, comme si le r&#234;ve r&#233;sistait quand dans le noir, le blanc, brusquement sur son s&#233;ant, entortill&#233; dans les draps, en sueur, l'oncle reconna&#238;t les piles de livres, son futal sur la chaise, ses chaussettes sous la t&#233;l&#233; allum&#233;e. Instinctivement il porte la main au cou. Plus de collier.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#38' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 38&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tonton collectionnait les obsessions. Mort, sexe, temps, m&#233;moire, Dieu, pas Dieu, le silence, le hasard, le r&#233;el, le r&#234;ve, les co&#239;ncidences, synchronicit&#233;s, les preuves, la connaissance, fronti&#232;res en tous genres, lieux de passage, dates, h&#244;tels, bistrots, salles d'attente, couloirs, ports, &#233;coles, souterrains, ponts, portes mais aussi certaines cat&#233;gories d'objets le fascinaient et notamment les miroirs, les livres, les fen&#234;tres, de m&#234;me le mouvement, l'impermanence, la transition perp&#233;tuelle, &lt;i&gt;maintenant d&#233;j&#224; derri&#232;re&lt;/i&gt; de cet &#233;ternel pr&#233;sent qu'il se targuait d'habiter ; ce foyer dont parfois les circonstances triviales l'&#233;jectaient mais que le verbe lui permettait de r&#233;int&#233;grer. Ainsi, suite au fameux &lt;i&gt;&#233;t&#233; des r&#234;ves&lt;/i&gt;, il s'attela &#224; rassembler, trier, ordonner, classer du matos aujourd'hui perdu. Du brut, du vrac, du grain, de la p&#226;te, des chutes de formes, couleurs, dimensions diverses toutefois d'une m&#234;me &#233;toffe, toutes s&#233;quences, paragraphes qu'il s'effor&#231;a de remodeler, de tailler d'ajuster, de coudre sans aiguille ni fil sur une trame &#233;clat&#233;e d'o&#249; sortirent trois recueils de nouvelles, un de po&#233;sie et deux romans. Six bouquins, six pseudos. A six &#233;diteurs il adressa un tapuscrit post&#233; chaque fois d'une ville diff&#233;rente. Tous refus&#233;s. Jamais parus. Jamais n&#233;s. Cette &#233;poque a cram&#233; au fond du jardin et en l'absence de ces douze feuilles A4 de 1984, pli&#233;es et retrouv&#233;es &#224; l'int&#233;rieur d'une pochette, nous ignorerions tout de l'existence de ces cahiers. Il pr&#233;cise en introduction : cents seize petits formats quadrill&#233;s qu'il d&#233;cortique, dont il tente d'extraire l'essentiel ce qui donne vingt-huit cat&#233;gories subdivis&#233;es. Des fl&#232;ches, num&#233;ros, chiffres romains, regroupements, recoupements, renvois, points d'interrogation, d'exclamations, surlignages, ratures, notes entre les lignes d'o&#249; ressortent 252 t&#234;tes de chapitres et 83 titres dont 41 allaient aux nouvelles, dix &#224; la plaquette, le solde r&#233;parti entre les romans somme toute jamais &#233;crits car sans lecteur pas de livre ! Juste des pages aval&#233;s par la singularit&#233;, boulott&#233;es par le vortex, or s'il est &#233;mouvant de se pencher sur des esp&#233;rances qui certes n'aboutirent de son vivant, il est amusant de constater la na&#239;vet&#233;, le kitch, l'aspect cellulo&#239;d, magazine populaire de titres tels que &lt;i&gt;Le Labyrinthe des Sentiments &#8211; Suaire des D&#233;lices &#8211; La Lie du Ciel &#8211; Cr&#233;puscule des ossements &#8211; Le tombeau des disgr&#226;ces &#8211; L'Amour en Exil &#8211; Nuit des &#194;mes &#8211; Le Mariage des Ombres &#8211; Le Palais des Circonstances &#8211; Le Baldaquin des Songes &#8211; Le Chant des Chairs&lt;/i&gt;. Le second roman aborde le temporel, la m&#233;moire, le hasard, la mort mais toujours ce manque de moyens l'obligeant &#224; jongler avec quelques centaines de substantifs d'o&#249; ces &lt;i&gt;M&#233;moires Infinitives &#8211; L'aube d'Inconnaissance &#8211; La Monnaie des Jours Sans &#8211; Une seconde d'&#201;ternit&#233; &#8211; D&#233;s Pip&#233;s &#8211; Hasards Volontaires &#8211; Destin de l'Homme Carotte &#8211; Calices Amers &#8211; Souvenirs D'en De&#231;a du Temps &#8211; Voix des Portes &#8211;. &lt;/i&gt; et impossible d'attribuer un titre pr&#233;cis &#224; l'un des recueils perdus ; du reste, qui sait si ceux retenus figuraient m&#234;me sur la liste toutefois le troisi&#232;me lot fournit quelques indices int&#233;ressants. Il s'attache aux lieux et bien que connus de l'oncle, difficilement localisables &#224; travers les &lt;i&gt;Gueules de Gares &#8211; Vers Ailleurs &#8211; Ports &#224; la D&#233;rive &#8211; Fant&#244;mes &#224; Quai &#8211; Passages Autonomes &#8211; Terapolis Underground &#8211;&lt;/i&gt; D&#233;j&#224; ! &lt;i&gt;&#8211; Le D&#233;barcad&#232;re des &#194;mes &#8211;Nord sans Boussole &#8211; Illusions Urbaines &#8211; Impasse des Fl&#233;trissures &#8211; Centrale des Tombeaux Ouverts &#8211; Au Temps R&#233;fl&#233;chi &#8211; Miroirs sans Dimension &#8211; Le Couloir &#8211; Passages de M&#233;moire&lt;/i&gt; suivi de &lt;i&gt;M&#233;moires de Passages&lt;/i&gt;, tous manuscrits, po&#232;mes, aphorismes, esquisses, sc&#233;nar, moments d'exaltation, de m&#233;lancolie, de d&#233;prime, br&#251;l&#233;s avec le reste &#224; l'occasion de la crise cons&#233;cutive aux quatre r&#233;ponses, assur&#233;ment polies mais n&#233;gatives et le pire, les deux romans rest&#233;s sans retour. Les &#233;diteurs les avait-ils re&#231;us ? Il n'osa s'en enqu&#233;rir. Du coup, n&#233;cessit&#233; faisant loi, durant plus dix ans Tonton ne r&#233;digea que des listes de commandes, des bons d'exp&#233;dition, des adresses, des factures...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#39' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 39&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Chantier interdit au public ! &#199;a fait des vacances ! Inutile d''imaginer les dalles, les assises, les fondations, on s'en cogne. Du crat&#232;re, des passerelles, des b&#233;tonni&#232;res, des marteaux-piqueurs, des grues, des camions, des traces d'engins dans la boue jaune on s'en tape et pareil des molaires pulv&#233;ris&#233;es de la m&#226;choire sup&#233;rieure du quartier. On ne risquera pas un &#339;il o&#249;, ayant saut&#233;, un n&#339;ud mort de la palissade laisse un &#339;illeton. On s'en balance ! C'est les vacances ! Que les soubassements descendent en enfer si bon leur semble et les piliers, qu'on ne visualise pas plus que les tiges d'acier griffant l'air gris, pas plus leurs alignements que les coffrages alors, que ces foutus colonnes de la croissance grimpent donc jusqu'au ciel si tel est leur destin&#8230; Terapolis n'est plus qu'un chantier d&#233;mentiel o&#249; tout ce qui n'est pas interdit devient obligatoire donc&#8230; &#224; quoi bon r&#233;parer sans cesse les d&#233;g&#226;ts d'hier en fourbissant ce jour ceux de demain ? sans compter cette maladie du pharaonique ! L'orgueil finance la d&#233;mesure quand la mis&#232;re s'accumule aux pieds des tours et &#231;a le gave le &lt;i&gt;progr&#232;s&lt;/i&gt; sauvage ! Enfant les chantiers l'attiraient. Ces excavations qu'il regardera plus tard avec indiff&#233;rence, antan le retenaient. Gamin il les arpentaient. A la fois terrain de jeu, d'exploration, de d&#233;couvertes et source de revenus, il aimait y roder. Pioches, pelles, marteaux, truelles, bacs, niveaux, m&#232;tres, fils &#224; plomb, seaux, perceuses, scies &#233;lectriques, c&#226;bles, de ce bazar il n'avait cure et se concentrait sur les bouteilles de bi&#232;re orphelines, chacune consign&#233;e trente centimes. Ainsi le sentiment non de taxer mais plut&#244;t de d&#233;barrasser. Rendre service quoi ! Deux sur un &#233;chafaudage, une oubli&#233;e sur la pelle m&#233;canique, l'autre contre une pile de palettes, celles-l&#224; trainant dans la gadoue en compagnie de ferrailles rouill&#233;es toutefois et curieusement en d&#233;pit du rapport int&#233;ressant &#8211; cinq, six bouteilles en vingt minutes &#8211;, l'oncle se d&#233;sint&#233;ressa tr&#232;s vite des chantiers. Il avait les siens et sans consigne ceux-l&#224;...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#40' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le bled avait relativement peu chang&#233; ; alentour les agglom&#233;rations explosaient, poussaient dans toutes les directions quand la petite cit&#233; &#233;piscopale proc&#233;dait par bonds. Rien de continu, de soutenu toutefois un lent accroissement. Par la plaine les taches grises, beiges et ocres de l'architecture minimaliste d'un secteur industriel tandis que sur les collines les bourges ont fait construire des demeures transparentes aux int&#233;rieurs d&#233;pouill&#233;s, criards sens&#233;s refl&#233;ter le luxe, l'espace, l'aisance mais renvoyant surtout l'&#233;cran g&#233;ant, le canap&#233; cuir interminablement confortable, l'absence r&#233;dhibitoire de bouquins et le vain para&#238;tre. Sous l'insignifiante pression de quelques op&#233;rations immobili&#232;res, les limites de la ville &#233;taient sensiblement rest&#233;es les m&#234;mes. Au sud le garage Lamborghini mais &#224; l'ouest difficile de savoir si le dinosaure en r&#233;sine du rond-point signale l'entr&#233;e du domaine des th&#233;ropodes, autres gast&#233;ropodes g&#233;ants, ou les confins de la commune s'effilochant, clairsemant ses demeures en direction de l'ancien a&#233;roport, alors qu'au nord, pr&#232;s de l'h&#244;pital et du ch&#226;teau bornant la ville, aucune modification notable n'est intervenue. Idem en direction de Paris. Le cimeti&#232;re, qui trace depuis des g&#233;n&#233;rations la limite nord-ouest du bled, n'a pas bronch&#233;. Quelques villas somnolent qui jadis s'essouffl&#232;rent &#224; grimper la c&#244;te cependant, hormis la carri&#232;re du ferrailleur reconvertie en centrale de thermor&#233;seau, la villa d&#233;truite o&#249; ses parents louaient le sous-sol et, face aux s&#233;pultures, une petite aire de stationnement, rien n'a chang&#233;. Aucune construction r&#233;cente ; comme si ce lopin plant&#233; de cypr&#232;s, de st&#232;les et croix interdisait l'outrage. Le d&#233;rangement qu'occasionnerait un quelconque chantier proche. Fronti&#232;re au cordeau : le mur des s&#233;pultures. Au-del&#224; des champs. La mort appr&#233;cie le silence. Rien de b&#226;ti dans le secteur depuis quatre g&#233;n&#233;rations hormis fin des ann&#233;es 50, en contrebas, si bas qu'ils semblent loin, des immeubles toujours en place auxquels s'ajoutent, venues plus tard, les cabanes de bric et de broc, &#8211; bois, plastics, t&#244;les de r&#233;cup &#8211; de ces jardinets &#224; la terre grasse et juteuse cultiv&#233;e &#224; la lisi&#232;re sud du pr&#233;au des morts. Ici ne construiras point ! Ici la qui&#233;tude et la paix enfin respecteras articulait le vent dans le langage des tombes. Pourtant l'oncle s'en foutait de ces tumulus, fleurs en pot, mausol&#233;es, caveaux familiaux cossus, couronnes d&#233;faites, photos fan&#233;es, mort dans la mort... indiff&#233;rent &#224; ce jardin pris par la grippe des ans qui &#224; sa mani&#232;re meurt et vit, il n'en franchissait jamais les grilles. Respecter les morts plus que les vivants &#231;a le d&#233;range. Anges &#233;plor&#233;s, regrets &#233;ternels, ind&#233;niablement la ville se reconstitue &#224; l'horizontale et chaque &#233;pitaphe telle une adresse en n&#233;cropole renvoie les descendants aux rues, maisons, logements, commerces, m&#233;tiers, d'&#233;poques r&#233;volues. Le grincheux, l'avare ripaillent en compagnie des vers du colonel. Les salauds d'hier enfin po&#232;tes, les militaires enfin troubadours... A chaque fois que l'oncle filait vers la France voisine, il ralentissait devant l'enceinte paisible. Rarement manquait d'adresser une pens&#233;e &#224; sa m&#232;re laquelle, il le savait, vit ou comme-ci ou comme-&#231;a, ici et l&#224; mais surtout pas sous ce carr&#233; de marbre noir grav&#233; &#224; son nom. Ce nom parmi les pr&#233;noms, patronymes du cr&#251; comme si apr&#232;s avoir eu, v&#233;cu, &#233;t&#233; la ville, les citoyens b&#233;n&#233;ficiaient &#224; moindres frais de son dortoir et de les faire se lever, se rencontrer une nuit de temps en temps &#224; l'improviste, oui, ce serait fendar de les voir se retrouver, de se revoir tous, qui au comptoir, qui &#224; la caisse, qui en ville sans son balai, les &#233;quipes &#224; la sortie des troquets, ce pote parti un huit mai, encore un, ce pote avec sa R16 au cendrier &lt;i&gt;il est interdit d'interdire &lt;/i&gt; cal&#233; &#224; l'avant, le Uher &#224; l'arri&#232;re en route pour le concert des Cream... On roulerait sans fin, couperait par la Voie Lact&#233;e, super musique, bon matos, les &#233;toiles comme on veut et l'autre, titubant &#224; midi, la vieille et ses cabas, ces trois anciens sur un banc, toutes ces personnes qui firent, furent la ville, les sortir du champ des archives ! Qu'ils chevauchent les limites, traversent les mondes, les murs, recouvrent les m&#233;moires, toutes les m&#233;moires puis descendent en ville nous dire, nous dire entre deux verres, entre cousins, comment mieux nous y prendre pour moins regretter&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 41&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Raymond&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;barqu&#233; au pavillon B ; sa pr&#233;sence sauva l'oncle&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; venait de passer la premi&#232;re porte. Il suivait. La franchissait &#224; son tour. Marre de ce corridor. &#199;a file la d&#233;prime. Tant pis, pas de kawa, rien, il avait accept&#233;, renonc&#233; &#224; la r&#233;cup&#233;rer. L'id&#233;e lui &#233;tait venue alors qu'ils survolaient ces magazines&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;pisode mensuels : quatre en quatre jours. Le premier : un article sur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; glac&#233;s. Il l'exposa &#224; Raymond.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raymond transf&#233;r&#233; du jour au lendemain en prison. Aucune adresse. A peine (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Du coup retour au kiosque. La responsable d&#233;jeune r&#233;pond la vendeuse. &#171; Attendez qu'elle revienne. Elle ne devrait plus tarder &#187;. Plus d'une demi-heure qu'elle doit revenir bient&#244;t. Tant pis, pas de caf&#232;te, ni de... le chuintement de la porte lentement se referme sur ses r&#233;flexions. Raymond&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stup&#233;faction de constater qu'ils furent lib&#233;r&#233;s, Raymond de taule et l'oncle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; les yeux d&#233;j&#224; dehors s'appr&#234;tait &#224; actionner l'ouverture de la seconde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On ne dira jamais assez combien tout tient &#224; rien&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; quand un sonore : &#171; Messieurs ! Messieurs ! &#187; les fit se retourner. A dix m&#232;tres environ, &#224; hauteur du kiosque, la buraliste les d&#233;signait du doigt. A sa gauche se tenait une petite brune,souriante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Remarquable en ces lieux&#034; id=&#034;nh5-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Raymond&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Joie immense des retrouvailles et tonnerre ! l'&#233;tonnement devant le hasard, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#233;loigna sa paluche du bouton. La brunette relan&#231;a : &#171; Vous voulez voir vos dossiers Messieurs ? &#187; Un cocktail de oui, bien s&#251;r, volontiers, si c'est possible, servi par deux voix surprises tandis qu'ils quittaient le sas et rejoignaient, d'un pas l&#233;ger, la femme venant &#224; l'instant de les inviter &#224; la suivre. Direction l'all&#233;e perpendiculaire. Ils flingu&#232;rent pr&#232;s de vingt minutes dans ce corridor &#224; d&#233;tailler des &#339;uvres d'artistes du cru. Aquarelles tortur&#233;es, violemment expressives, oppressantes, d&#233;rangeantes, interpellatrices mais surtout le lieu influait sur le ressenti. Ailleurs ces dessins auraient perdu cette &#233;tiquette&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Travaux de malades&#034; id=&#034;nh5-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; que l'endroit collait in&#233;vitablement &#224; l'esprit de qui les regardait. Les mules claquent. Elle a pris &#224; gauche. Imm&#233;diatement &#224; droite un couloir donne sur le A&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le A. L'oncle l'a travers&#233;. Simplement travers&#233;. Il portait un panier de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Brusquement leur guide pivote. A sa suite ils passent le seuil d'une porte beige &#224; la poign&#233;e costaude,&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tout &#233;tait costaud en ces murs, &#224; commencer par eux, durs comme les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; garantie &#224; vie. Un comptoir de bois divise la salle inond&#233;e de lumi&#232;re ce lundi veille de Saint-Valentin.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pr&#233;cision importante : ce lundi 13 f&#233;vrier inaugure un cycle clos lundi 12 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les quatre cinqui&#232;mes de la surface sont occup&#233;s par l'administration le reste va aux visiteurs. Des bureaux de belle taille, aux lignes lourdes et dat&#233;es, juxtapos&#233;s et dispos&#233;s en deux rangs se faisant face, r&#233;quisitionnent le centre. Un trio de secr&#233;taires dig&#232;re. Les minutes rampent. Une align&#233;e d'armoires m&#233;talliques XXXL, garde le mur ouest. Le gris administratif domine. Une photo de famille au cadre dor&#233; projette une tache de couleur solitaire. &#171; Quelle ann&#233;e messieurs ? &#187;. Ils se regardent surpris : &#171; quelle ann&#233;e ? &#187;. Celle de votre admission pr&#233;cise la responsable de service. En ch&#339;ur, spontan&#233;ment : &#171; 1973 &#187;. &#171; Mille neuf cents soixante-treize ! &#187; &lt;i&gt;songeuse...&lt;/i&gt; &#171; Trente-trois ans ! Ce n'est pas r&#233;cent ! Je ne sais pas si nous aurons conserv&#233; des archives aussi longtemps &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ses mots&#034; id=&#034;nh5-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sur ce elle se dirige vers les armoires. Hautes armoires ! Armoires ras la gueule de vies d&#233;chir&#233;es, archiv&#233;es cote-&#224;-c&#244;te, en rang, dans ces panses de fer au garde-&#224;-vous. Notre guide fait vraiment petite &#224; c&#244;t&#233; d'elles.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 42&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 10 et 11&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais tout &#231;a c'&#233;tait apr&#232;s. Apr&#232;s le lyc&#233;e, apr&#232;s cet amour fou d'un &#233;t&#233; fou, apr&#232;s Nice, apr&#232;s la Turquie, apr&#232;s le souffle, apr&#232;s Tabriz, apr&#232;s le retour d'Iran, apr&#232;s ce ticket de P&#226;ques 73 pour l'enfer, apr&#232;s la s&#233;ance photo, apr&#232;s le 11/02/74, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; &#224; moiti&#233; d&#233;truit, apr&#232;s avoir retrouv&#233; Raymond, apr&#232;s le d&#233;part du pays fatal en compagnie de D&#233;d&#233;, apr&#232;s s'&#234;tre arr&#234;t&#233;s en Provence, apr&#232;s une Gr&#232;ce jamais atteinte, apr&#232;s le retour de D&#233;d&#233; au pays des sous, apr&#232;s la naissance d'un premier enfant, apr&#232;s que Raymond tombe &#224; pic, apr&#232;s la d&#233;panne de mille balles, apr&#232;s le semi-&#233;chec d'un couple, apr&#232;s qu'il ait cess&#233; de voir en l'autre l'origine de ses probl&#232;mes, apr&#232;s qu'il ait pens&#233; avoir d&#233;cid&#233; de tout, de sa naissance comme du reste, apr&#232;s un mariage bizarre le jour de No&#235;l, apr&#232;s avoir vaguement arrang&#233; son statut, apr&#232;s un extrait de casier judiciaire pas trop f&#233;roce, apr&#232;s avoir remis&#233; ses esp&#233;rances, apr&#232;s avoir pens&#233;&lt;i&gt;si l'affaire a un sens elle ressurgira&lt;/i&gt;, apr&#232;s avoir mis le cap sur objectif thunes, apr&#232;s en avoir fait, il roulait &#224; l'aise quand en 2006, apr&#232;s que le bazar e&#251;t refait surface, Raymond et l'oncle pouss&#232;rent pour la seconde fois la porte de l'enfer dans le mauvais sens. Avant Tonton n'&#233;tait qu'un potache sans lendemain remorquant les parpaings, le ciment de l'enfance mais au lyc&#233;e c'&#233;tait super. Yougoslavie par la c&#244;te sinon Zagreb, Belgrade, Gr&#232;ce, Turquie sans histoire ni probl&#232;me, Rhodes, Amsterdam, Espagne, Ceuta, dix balles en poche et trois semaines marocaines inoubliables ; la vari&#233;t&#233; fran&#231;aise trimball&#233;e en stop, n&#233;goci&#233;e &#224; l'entr&#233;e de la m&#233;dina de Casa ; face &#224; la complainte des aveugles, entre un mec proposant une chemise et le jeune mendiant aux jambes entortill&#233;es, l'oncle vendait du Claude Fran&#231;ois. Retour sud Maroc/ Gen&#232;ve en trois bagnoles puis avec le bl&#233; des colliers d'ambre, perles, bracelets berb&#232;res, bagues troqu&#233;s contre des 45T &#224; Marrakech et liquid&#233;s place du Molard &#224; Gen&#232;ve, monter au festival de&lt;i&gt;Wight is Wight&lt;/i&gt; cuv&#233;e 70. Une bagnole Annecy Londres : tard le soir. Quel bol ! &lt;i&gt;L'Experience, Doors, Who, Ten Years After, Chicago, Cohen Family, Taste Sugar Mama, Supertramp, Hawkwind, Moddy Blues, Procol Harum, Miles Davis, Free, Cactus, Jethro Tull, Joan Baez...&lt;/i&gt; Grand moment serinait l'oncle chaque fois qu'il &#233;pluchait cette &#233;poque mais, parmi six cent mille personnes, alors qu'il revenait de la roulotte &#224; casse-dalles, son pr&#233;nom sonne au pavillon. Il se retourne. N'en croit pas ses yeux ! Ses potes du bled ! Ses potes laiss&#233;s &#224; Ibiza vu qu'il descendait au Maroc. Apr&#232;s Hendrix, au petit matin, Charly et Tonton, matos dans un grand sac poubelle noir, sans go&#251;ter &#224; la couisine germaine, rentrent en traversant Deutschland. L'oncle d&#233;barque en sandales, crasseux, les tifs que des n&#339;uds, petit sac de laine sur le flanc, dix minutes en retard au droit qui d&#233;marrait la rentr&#233;e. Apprendre, &#8211; gr&#226;ce &#224; un prof waouh ! &#8211; c'&#233;tait devenu son truc. Il d&#233;sirait savoir. Kiffait les cours mais pas tous et pas que...la libert&#233; ! les amis retrouv&#233;s ! la musique ! les cartes, les troquets, les fines &#233;quipes, les f&#234;tes, la for&#234;t, les acides, les shiloms, les vir&#233;es en stop oui, c'&#233;tait cool avant les embrouilles&#8230;les embrouilles certes... mais bah ! comme disait Tonton &lt;i&gt; The goin' up was worth the comin' down ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 18 et 19&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le bazar ayant quitt&#233; le placard au tournant du mill&#233;naire Tonton nanti s'atomisait. Que faire ? Rien n'&#233;tait advenu de ses folles esp&#233;rances. Certes, il avait comme on dit r&#233;ussi et les enfants et la famille... pourtant l'oncle &#8211; un p&#233;nible &#8211; languissait. Lointaine plaie infect&#233;e. Trois d&#233;cennies de&lt;i&gt;tout va tr&#232;s bien Madame la Marquise&lt;/i&gt; toutefois, p&#233;riodiquement Tonton ren&#226;clait, tirait sur la laisse des paradis perdus. Tentait d'aller au-del&#224;, de s'extirper de la m&#233;lasse quand quoi le saisit ? qui le d&#233;lia... lent r&#233;tablissement, chutes et r&#233;missions, or pendant la convalescence, que faire ??? La mort au tournant et &#231;a perdu ? Pourquoi pas ? Il n'arr&#234;tait pas de remuer le pass&#233;&#8230; mais en 2003, un &#233;v&#232;nement silencieux soudain soulage l'oncle, d&#233;gag&#233; ce dernier accepte les faits comme r&#233;els, v&#233;ritables et tout devint de suite plus facile. Plus simple. Pour la premi&#232;re fois depuis trente ans il ne prenait pas la vie &#224; contresens. N'optait plus touchant l'essentiel, volontairement syst&#233;matiquement, pour la mauvaise alternative. Ne luttait plus contre les anges de sa m&#233;moire et face au terrain vague, il entreprit d'&#233;crire. Prose incertaine, illusion besogneuse qui se d&#233;sirait vivante, sonnante, tr&#233;buchante, de bon aloi et tr&#233;bucher oui et sonner certes mais faux, de traviole donc, raisons diverses, &#8211; sans plus de pr&#233;cision &#8211; il d&#233;cide de tout b&#226;cher ! La tombe emporterait son silence. Tu parles quel com&#233;dien ! Histrion tragi-comique Tonton ! La tombe emporterait son silence ! Tu parles ! Bavard comme cent pies Tonton ! Deux jours apr&#232;s cette d&#233;cision historique, un curieux hasard le remet en selle. Le 12/12/2012, anniversaire de sa s&#339;ur cadette. A dater de l&#224; l'oncle &#233;crivit de plus belle. Des pages et des pages nourrissaient la correspondance qui s'&#233;tait &#233;tablie, par mails et par hasard, entre une inconnue et lui. Trip d'un an. Ensuite les cahiers se succ&#232;dent. &#199;a l'occupait d'&#233;crire... Un peu par d&#233;pit, l'issue possible d'une impasse, ce qu'il reste &#224; faire mais aussi le d&#233;fi et comme l'&#233;crit rel&#232;ve du lecteur, pour &#234;tre lu. Pr&#233;tention d&#233;raisonnable, folle &#224; consid&#233;rer ses manuscrits, ce fatras de dossiers sans ordre, toujours est-il qu'il aborda, &#224; travers un atelier d'&#233;criture des domaines, des th&#233;matiques nouvelles lui qui pataugeait sans m&#233;thode sinon d'accumuler les taille-crayons...ainsi &#224; la masse comme d'hab, hors sujet, &#224; sa mani&#232;re il d&#233;bitait ses fables, &#224; l'&#233;cole en plus libre car il &#233;tait oh prouesse ! volontaire ! Il arrangeait des paysages, s'imaginait tour &#224; tour peintre, musicien, jardiner, cin&#233;aste &#8211; c'&#233;tait nouveau &#8211; ouvrier, coll&#233;gien, une sorte d'apprenti sorcier en lui le saluait qu'il d&#233;couvrait ! Silence, Tonton compose ! Tonton go&#251;te le myst&#232;re, guette la phrase, la tournure, le z&#233;phyr, le mot cl&#233; d'o&#249; surgiront un chapitre, un po&#232;me, l'aphorisme &#233;gar&#233;, la m&#233;taphore perdue et Tonton sans rivi&#232;re d&#233;roulait une plaine vide sur la page sinon, sans truelle ni briques ni mortier, b&#226;tissait des baraques, des immeubles, des rues de lettres, au crayon balan&#231;ait un gars dans un boulangerie, un autre au boulot, un troisi&#232;me se levait tandis que l'oncle alignait ses chevaux de bataille : la mort, le temps, l'absurde, la foi, la folie, le hasard, les liens, la libert&#233;, quoi qu'on fout l&#224; ? ce genre d'enfantillages sans que rien n'acqu&#238;t v&#233;ritablement forme toutefois Tonton s'&#233;tait pris au jeu et le r&#233;el plaisir qu'il en retirait comblait ses jours tranquilles bien que ses textes.. ses textes pff&#8230; de la poussi&#232;re qu'il disait ! Poussi&#232;re ! Poussi&#232;re agglom&#233;r&#233;e, anim&#233;e, vivante, consciente, porteuse de lumi&#232;re, en &#233;quilibre dans le jeu, l'enjeu du devenir&#8230;.Il faut respecter la poussi&#232;re ! Hein tonton ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 20 et 21&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'oncle sautait du coq &#224; l'&#226;ne. Z&#233;ro coh&#233;rence. Aucun suivi temporel ni spatial. Des fragments dispers&#233;s... Il est au bled et paragraphe suivant vingt ans plus tard en banlieue parisienne. Entre il s'est pass&#233; quoi ? Brusquement ouvrier agricole en Provence, prochain alin&#233;a il traine dans un village de l'est de la Turquie ou sans transition chez les barjos. Un peu de bio pas mal de ramasses, des &#233;bauches, le prince des &#233;bauches, le roi des d&#233;parts, le plouc des chapitres un. Il surchargea, brouilla des centaines d'amorces m&#234;lant consid&#233;rations sociales, philosophiques, historiques, rapprochant des &#233;v&#232;nements terriblement distants, d&#233;crivant des engrenages invisibles, soudain un coup de gueule ! une anecdote personnelle&#8230; toutefois l'oncle fantasmait &#224; longueur de journ&#233;e par cons&#233;quent l'imaginaire et le r&#233;el tissent une toile o&#249; discerner le vrai de la fable s'av&#232;re difficile. Impossible d'aller droit au but. Cheminement d'ivrogne titubant selon l'humeur, col&#233;reuse, m&#233;lancolique voire euphorique, certes il en a bouff&#233; des cartouches Tonton cependant le tri dans tout &#231;a ? Il n'a pas m&#234;me assembl&#233; &#8211; hormis quatre recueils et deux romans perdus &#8211; quelques centaines de pages histoire de proposer un truc quand des titres, des entames &#224; foison, lui qui voulait, ne voulait pas bleuissait des cahiers &#8211; souvent bleus &#8211; de textes qu'il ne relisait quasiment jamais alors, un vrai bouquin&#8230; Les autres s'en chargeront n'est-ce pas Tonton ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les munitions fondaient. Le pot bleu y &#233;tait pass&#233; soit toutes les cartouches d&#233;laiss&#233;es pour la&lt;i&gt;mine 2B&lt;/i&gt;, le clavier, quand lubie subite ! l'oncle se remit &#224; l'encre. A la plume il esquissa l'esquif, fixa le gouvernail, tendit la voile, tailla les rames, colora galets et rochers, saupoudra d'iode le clapotis, ajouta des clochettes d'&#233;cume &#224; la cr&#234;te des vagues, aux &#233;tincelles du couchant, aux martinets, go&#233;lands, cormorans, &#233;cueils, falaises, de la salle noy&#233;e d'o&#249; mot &#224; mot la mer se retire...gagne le large du r&#233;cit emportant lentement la barque, les passagers loin du rivage... loin de la chambre verte. Sur les eaux calmes ils doubl&#232;rent la ligne d'horizon et points fuyant la phrase disparurent&#8230; Ainsi diminuaient les stocks. Fallait du r&#233;appro mais pour &#233;crire quoi ? Tonton s'essaya &#224; divers genres. Picora de la nouvelle &#8211; court donc facile estimait-il &#8211;, m&#226;cha de la prose, brouta de la rime, rumina du concept, apprit &#224; d&#233;sapprendre, retournait les &#233;tiquettes, enfilait des costumes, choisissait des chaussures... allait pourtant d&#233;braill&#233;. Rien ne convenait et pour cause, l'essentiel demeurait hors de port&#233;e. Hors d'atteinte ! Au-del&#224; du dicible ! Loin de la vall&#233;e des mots sans lettre, sans pied ni t&#234;te, ni syllabe ni trompette, la voix &lt;i&gt;off &lt;/i&gt;qui dirait exactement ce qu'il ne parvient &#224; exprimer : l'indicible. Hors du pronon&#231;able et de l'articulable ; loin du sens qu'il doit conduire la pirogue et jeter l'encre &#224; l'&#233;cart des habitudes. Sous les eaux mortes du non-dit p&#234;cher du verbe, de l'adjectif, du substantif, du lieu commun, remonter les filets et vendre la came. Se risquer &#224; refl&#233;ter le prolongement invisible du monde pourtant, nulle trace de l'&#233;v&#232;nement central. Rupture de bobine, un passage manque : les jours qui suivirent la panne du van en Turquie. Ces jours dont on ignore ce qu'ils furent. Ces jours autour desquels les mots de l'oncle s'agglom&#232;rent en &#233;pisodes : la photo d'identit&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e, l'acquisition d'entrep&#244;ts, d'une maison secondaire, Raymond... Mais ce silence sur ce on ne sait quoi d'apparemment capital... en revanche il balance le trouble, s&#232;me le doute en &#233;grenant le rosaire de circonstances pr&#233;sent&#233;es comme autant de confirmations &#224; l'appui de l'invraisemblable. R&#233;alit&#233; dont il douta longtemps. N'osa ou ne put aborder de front. Ainsi travaillait-il &#224; l'ombre de Z&#233;non. Ses mots, sa pens&#233;e n'atteignaient jamais le c&#339;ur informulable, l'essence de ce qui ne peut &#234;tre dit et qu'il, selon Wittgenstein, convient de taire. En clair l'oncle &#233;crivait du rien &#224; l'encre sympathique sur du vent ...Tout au plus &#233;clairait-il faiblement la sc&#232;ne laquelle s'agrandissait &#224; mesure que la plume filait sur la feuille, que les recharges se succ&#233;daient tandis qu'insensiblement le carquois se remplissait. Pas de polar, S.F, romance, essai ; trop sp&#233;cialis&#233;, laborieux et l'oncle pas assez taill&#233; ne faisait pas fl&#232;che de tout bois cependant coupait les siennes dans du bizarre, de l'&#233;trange, de l'impossible, du tordu, du tortur&#233;, de la gr&#226;ce, du glauque, du d&#233;sespoir et de t&#233;n&#232;bres en t&#233;n&#232;bres errer tant que la lumi&#232;re jaillisse mais gaffe la c&#233;cit&#233; et gare aussi &#224; cette impossibilit&#233; de dire laquelle fatalement entraine &#224; dire...ce qu'il conviendrait parfois de taire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La succession r&#233;guli&#232;re &lt;i&gt;tadam tadam&lt;/i&gt; de phrases courtes &lt;i&gt;tadam tadam&lt;/i&gt; d&#233;clin&#233;es sur un rythme &lt;i&gt;tadam tadam&lt;/i&gt;de bogies &lt;i&gt;tadam tadam&lt;/i&gt; gares inconnues&lt;i&gt;tadam tadam&lt;/i&gt; peu, sinon pas d'action, de mouvement hormis celui du train. Un paysage roule dont il ne lui souvient plus. Un pont. M&#233;tallique sans doute, l'auteur-e ne pr&#233;cise pas cependant la couleur le laisse supposer. Le souvenir de l'adjectif gris, possible un effet de l'imaginaire toutefois rouge ! le pont est rouge et gris le train ? Un nuage ? Pas de vaches ou moutons dans les pr&#233;s ( &#224; v&#233;rifier). L'auteur installe le lecteur &#224; l'int&#233;rieur de ce que l'on suppose &#234;tre un omnibus de cambrousse voire train de banlieue et la m&#233;moire, la fantaisie personnelle brouillent les cartes ; tant&#244;t pr&#232;s de la fen&#234;tre crasseuse, tant&#244;t pr&#232;s du pont &#224; regarder le dur par une journ&#233;e ensoleill&#233;e qui se d&#233;couvre lorsque la rame p&#233;n&#232;tre l'ombre d'une marquise. Journ&#233;e d'&#233;t&#233; &#224; en croire le rouge des coquelicots lesquels, &#224; deux reprises en dix lignes, &#233;talent leurs corolles. Le dormeur du val n'est pas loin qui r&#234;ve de Rimbaud. Un voyageur se l&#232;ve. Il se passe quoi ? dit son regard. Rien r&#233;pond le silence il ne se passe rien sinon cette interrogation par vagues qui s'empare des visages. Il se passe quoi ? On ne sait pas tandis que les phrases roulent , &lt;i&gt;tadam tadam&lt;/i&gt;on apprend que le convoi est en rade. Des bus mis &#224; la disposition des usagers en gare de ??? et qui sait si un-e lecteur-trice n'est pas sur le quai ? bagnole au parking, &#224; attendre un-e passager-&#232;re &#224; la descente tout en entamant le chapitre trois du &lt;i&gt;Crime de l'Orient-Express.&lt;/i&gt; Qui sait quoi, sur l'instant, des nombreuses bifurcations ? Cet incident ferroviaire par exemple, perturbation insignifiante pour la plupart des voyageurs quand pour certains, pour chacun somme toute, &#224; chaque instant les cons&#233;quences d'un inconv&#233;nient mineur peuvent se r&#233;v&#233;ler majeures. Transformer une existence ! Effet papillon dit-on&#8230; le d&#233;part d'un roman... Le texte bascule dans tous les possibles sous l'&#339;il vif, &#233;carlate d'un dernier coquelicot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un acc&#232;s qui prend ou m&#232;ne dans une cour, l'&#233;vocation d'une barri&#232;re, d'un train&lt;i&gt;encore un&lt;/i&gt; immobile, une gare, &lt;i&gt;encore une&lt;/i&gt;, des souterrains, passages sous-voies. Aucune voiture, bus, v&#233;lo, poussette. L'auteur traverse &#224; pied une ville d&#233;serte ou plut&#244;t pas, peu de ville. Des corridors, galeries que sa m&#233;moire arpente, empruntant des escaliers, un couloir, un ascenseur. Absence de pr&#233;sence animale toutefois une friche glisse du vert dans ce texte aux rares couleurs sinon incluses &#224; l'int&#233;rieur de termes tels que mur, broussailles, bois, ciment, pierre. Peu d'odeurs et quasi pas de bruit. Souvenirs silencieux o&#249; l'auteur-e semble privil&#233;gier les phrases longues ; &#233;tir&#233;es tant qu'on en perd parfois le fil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un pont, &lt;i&gt;encore un !&lt;/i&gt; Sous le pont un bus, des bagnoles, quelques vaillants cyclistes. Un trafic dense, l'air empeste. Stagne. Transforme le secteur en aquarium &#224; cancers et pareil de ce passage aux pi&#233;tons stress&#233;s, portable en main. Des conversations en marche parviennent par bribes. Bizness ! &#231;a flippe, s'&#233;nerve &#224; l'autre bout. Visages ferm&#233;s, pas un chien, pas un chat, pas un insecte au cours de cette travers&#233;e d'un trottoir &#224; l'autre en phrases courtes, tamponn&#233;es, renvoyant &#224; la suivante laquelle chass&#233;e d&#233;j&#224; par la prochaine, vient rejoindre l'accumulation serr&#233;e, rapide de ces d&#233;placements, de ces jambes en route. Trafic !Ailleurs, &#224; l'int&#233;rieur pour changer, une sensation d'absence, d'&#233;garement dans le labyrinthe d'une fac. Quelques lignes espac&#233;es sans doute afin de souligner le vide, la r&#233;sonance, le malaise du d&#233;dale puis un troisi&#232;me texte &#224; l'avant propos bien nourri, battant comme la pluie les rues d'une ville que l'on suppose importante, am&#232;ne les cours discr&#232;tes de jadis... des arcades proches d'un lyc&#233;e, un souterrain, &lt;i&gt;encore un&lt;/i&gt;, travers&#233; main dans la main, ambiance punk, baba cool, rebelle, reggae. Une balade romantique sous la pluie qu'on aimerait revivre le temps d'une averse au c&#339;ur d'une autre une ville...mais &#224; cent bornes une inconnue,au long d'un quatri&#232;me r&#233;cit, se prom&#232;ne &#224; proximit&#233; d'une ligne fronti&#232;re r&#232;glementaire &#8211; gabelous en uniformes &#8211;. Ses pens&#233;es vont aux &#238;lots fermiers dispers&#233;s de part et d'autre d'une route en lacets et donc du vert. De l'espace, peut-&#234;tre de la solitude sous les r&#233;flexions de l'auteure mais aussi quoi la lie &#224; ces b&#226;tisses en plein champs ? ces fermes sur lesquelles descend le brouillard, le brouillard sur les terres de ce &lt;i&gt;passage en italique&lt;/i&gt;, par les matins bl&#234;mes le brouillard hivernal sur les fronti&#232;res gripp&#233;es...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#233;barqu&#233; au pavillon B ; sa pr&#233;sence sauva l'oncle&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;pisode mensuels : quatre en quatre jours. Le premier : un article sur l'&#233;vangile de Judas confirmait ce qu'il en pensait, &#224; savoir Judas seul &#224; m&#234;me de comprendre, de r&#233;pondre &#224; la demande...tiens ? l'&#201;cho des Savanes publie un interview du pote de Montreuil quant aux deux achet&#233;s dans le couloir, Bill Gates en tronche de Christ et la couverture du second : le dessin d'une section du Pont Neuf o&#249;, cinq mois plus t&#244;t, l'oncle fut pi&#233;g&#233; par&lt;i&gt;La Cam&#233;ra Invisible&lt;/i&gt;. Une histoire de p&#234;cheur. &lt;i&gt;Surprise, surprise !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Raymond transf&#233;r&#233; du jour au lendemain en prison. Aucune adresse. A peine son pr&#233;nom et vu l'&#233;tat sinistr&#233; de Tonton ce dernier d&#233;sesp&#233;ra de le revoir jamais.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stup&#233;faction de constater qu'ils furent lib&#233;r&#233;s, Raymond de taule et l'oncle d'asile, le m&#234;me jour, qu'ils habitaient la m&#234;me ville, la m&#234;me rue, et bossaient au m&#234;me hyper. Chacun &#224; une extr&#233;mit&#233; du bouclard. Raymond rayon vins, l'oncle chez les meubles&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On ne dira jamais assez combien tout tient &#224; rien&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Remarquable en ces lieux&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Joie immense des retrouvailles et tonnerre ! l'&#233;tonnement devant le hasard, le destin ! L'oncle y v&#238;t un signe ; l'histoire continuait d'autant que Raymond lui apprit conna&#238;tre ce bled proche de la fronti&#232;re iranienne. Un an avant que l'oncle ne s'y aventure Raymond marcha de Maku en Iran &#8211; Maku o&#249; l'oncle&#8230; &#8211; jusqu'&#224; ce village turc o&#249; Tonton sur un lit, une nuit&#8230; mais la route de Raymond jalonn&#233;e de circonstances insolites, curieuses, troublantes ... ensuite rencontre chez les dingues ! puis ils se perdent, se retrouvent, se perdent se retrouvent...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Travaux de malades&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le A. L'oncle l'a travers&#233;. Simplement travers&#233;. Il portait un panier de linge. Suivait l'infirmier. Six mois sans quitter le C. Six mois sans ciel au-dessus toutefois qui du ciel ou du A l'impressionna le plus ? Le A sans doute&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Tout &#233;tait costaud en ces murs, &#224; commencer par eux, durs comme les barreaux, les infirmiers, les m&#233;docs, les racl&#233;es, le cynisme des toubibs, du sordide solide !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pr&#233;cision importante : ce lundi 13 f&#233;vrier inaugure un cycle clos lundi 12 f&#233;vrier de l'an suivant.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ses mots&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Solange Vissac | Apparitions</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article241</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article241</guid>
		<dc:date>2018-09-30T04:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Solange Vissac vit &#224; Saint-&#201;tienne. Son blog : &lt;a href=&#034;http://jardindombres.blogspot.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jardin d'ombres&lt;/a&gt;. &lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle ralentit le pas . L'angle de la rue est proche. Une cordonnerie s'&#233;tale sur deux vitrines c'&#233;tait une boucherie autrefois. Elle tourne &#224; droite et dans l'instant m&#234;me le regard s'&#233;l&#232;ve sur un immeuble , &#224; mi-parcours de la rue, sur le trottoir oppos&#233; ; il se fixe sur les fen&#234;tres du troisi&#232;me &#233;tage . Un rayon de soleil l&#232;che encore la fa&#231;ade. Le haut de la rue restera dans une non existence, un lieu sans int&#233;r&#234;t. Ce qui compte est l&#224; : cet immeuble en pierre triste de trois &#233;tages o&#249; tout a commenc&#233;. Elle vient le voir comme on va contempler un tableau de Caspar David Friedrich. Elle ralentit encore le pas, fixe la fen&#234;tre de droite avec plus d'insistance, s'attendant presque &#224; voir se profiler une silhouette. Mais le regard devient flou comme lorsqu'elle fixait le tableau noir et que les signes de craie blanche se diluaient et dansaient sur la mer sombre .Le regard s'abaisse jusqu'&#224; la porte qu'elle sait lourde et qu'elle ne poussera pas. Elle n'a pas le code d'entr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est sombre. C'est sale ou gris ou les deux. C'est triste aussi sans doute. C'est un long couloir qu'il faut traverser. Il n'en finit pas d'obscurit&#233;. L'interrupteur qui donnerait un peu d'espoir est trop haut. La porte s'est referm&#233;e et il faut aller de l'avant. Reprendre son souffle. C'est toujours la m&#234;me image, la m&#234;me s&#233;quence qui revient. Ce couloir &#224; traverser dans cette semi obscurit&#233;. Il n'en finit pas de s'allonger en deux dimensions : longueur et hauteur. &#192; l'autre extr&#233;mit&#233; ce sera la place du march&#233; avec la vie des uns et des autres, mais avant il y a ce long tuyau sombre, empuant&#233; d'odeurs d'urine et de fruits pourris, cette interminable progression entre deux murs d'o&#249; suinte l'humidit&#233;, comme les bords d'une plaie ayant du mal &#224; se refermer, et o&#249; la main ne peut se poser. Le pied se doit d'&#234;tre attentif, le pav&#233; est glissant et il y a toutes sortes de choses qui peuvent courir l&#224;&#8230; A l'autre bout de la traboule , la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#3' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;paule droite, la rue monte sans effort &#8211; quelques restaurants la soutiennent &#8211; mais tr&#232;s vite des murailles de pierres grises se dressent, enserrant d'autres murs, qui eux-m&#234;mes enferment des espaces cloisonn&#233;s de silence o&#249; s'&#233;teignent ceux qui n'esp&#232;rent plus rien ou qui murmurent &#8220;on est foutus&#8221;. On n' ira pas del&#224;. Aux deux &#233;paules, un haut mur lard&#233; de fen&#234;tres d'o&#249; s'&#233;chappent les cris et les rires de ceux qui sont pleins de joie de vivre. De temps &#224; autre une sonnerie les rappelle &#224; l'&#233;tude, la rumeur s'&#233;teint lentement, bient&#244;t remplac&#233;e par le timbre d'un tram qui passe dans la Grand'Rue reliant le Nord et le Sud de la ville en une longue ligne droite. Plus en arri&#232;re encore, c'est une colline qui se dessine o&#249; des r&#234;ves se sont &#233;bauch&#233;s avant de s'&#233;teindre dans la raison. &#192; l'&#233;paule gauche, la rue rejoint le quartier ancien devenu pi&#233;tonnier o&#249; s'&#233;talent des terrasses de caf&#233; et se retrouve une jeunesse paisible. De l&#224;, on se faufile tranquillement dans les ruelles bord&#233;es de petites boutiques, de bars et de souvenirs. Et l'on marcherait sans h&#226;te.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#4' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le vent du Nord dans le dos et les yeux riv&#233;s sur les antennes relais qui attestent de la bonne direction, poursuivre l'ascension pour atteindre le belv&#233;d&#232;re : le chemin d&#233;laisse tout ce qui fait ville, monte et sinue entre les arbres puis les gen&#234;ts, les rochers, l'herbe humide et glissante. La rumeur d'en bas tend &#224; s'att&#233;nuer progressivement et se substituent les chants d'oiseaux et les gr&#233;sillements d'insectes. Grimper encore, le sentier est bien trac&#233;, il coupe une toute petite route goudronn&#233;e, puis se faufile &#224; travers les buissons avant de rejoindre une piste menant jusqu'&#224; la table d'orientation et la statue . Quelle est-elle ? Christ ? Marie ? Il y a comme une image flout&#233;e dans le souvenir...Ce qui importe , c'est la vue qui s'&#233;tale. De l&#224; tout se lit de la topographie de cette ville collinaire. Tout s'explique et se comprend. Depuis cette altitude toute relative, le regard plonge, cherche, affine sa vision, et se met &#224; imaginer les trajets des uns et des autres, tournant &#224; angle droit puis marchant sans d&#233;vier du but &#224; atteindre. Le rayonnement des solitudes vagabondes se dessine comme un r&#233;el fantasm&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#5' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les yeux riv&#233;s sur leurs smartphones, ils ne voient rien de ce qui est : sur le trottoir c&#244;t&#233; droit ce scooter vert d'eau, d'un autre temps, pos&#233; sur sa b&#233;quille pr&#232;s d'une petite table de jardin avec sa chaise assortie d'un vert qui n'a rien du Veronese, mais plut&#244;t d'un vert sauge, et l&#233;g&#232;rement plus bas cette touffe d'herbe qui borde l'entr&#233;e d'une boutique qui n'en finit pas d'&#234;tre restaur&#233;e. La signature abstraite d'une nature qui laisse bailler ses &#233;motions. Le sac poubelle transparent, jupe droite un peu longue au balancement sobre, accroch&#233; &#224; un poteau de sens interdit, se d&#233;cline lui aussi dans une tonalit&#233; de vert p&#226;le &#224; peine color&#233;e par des bo&#238;tes vides de coca ou de bi&#232;re. Sur la rive gauche de la rue , des bacs en bois o&#249; vivent des plantes sans fleurs, quelques bambous et autres tiges dansantes, au pied d'un poumon d' arbre qui masque la fa&#231;ade d'une maison rompant l'alignement et r&#233;duisant le passage des pi&#233;tons. Au sol l'ombre s'&#233;gare et dessine des arabesques que deux magnifiques Bobbys peints aux extr&#233;mit&#233;s d'un pub &#233;meraude, contemplent avec flegme. Pour le reste de la rue, plus haut, ce sera la luminosit&#233; qui prendra toute l'attention et rien d'autre n'aura d'importance : cette sur-exposition emporte tout, il semble qu'on ne verrait plus rien m&#234;me s'il fallait traverser. L'espace se dilate , l'oeil ne franchit pas.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Parler avec les noms des rues d'avant, c'est retrouver une d&#233;marche d'enfant, celui qui vivait l&#224; sans lyrisme et sans crainte , et qui sautillait entre les pans de lumi&#232;re et les lambeaux &#233;pars de quelques vies d'antan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rue du Chambon n'a rien &#224; voir avec la rue L&#233;on Nautin : c'est pourtant le m&#234;me endroit, d&#233;limit&#233; par les m&#234;mes rues mais ce n'est pas la m&#234;me texture ; les sons sont &#233;touff&#233;s, les bonjours plus rares, les gestes retenus. La perpendicularit&#233; &#224; l'axe majeur de la ville est identique et pourtant les pas semblent moins nombreux pour le rejoindre. Le bras qui balan&#231;ait le cartable avait plus de force et d'allant et le sautillement entre les pav&#233;s n'est plus de mise. H&#226;tivement les deux noms fusionnent, se raccordent entre eux lorsqu'un rayon de lumi&#232;re d&#233;tache un visage dans une pierre et qu'alors le r&#233;el h&#233;site avec le songe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La place que je nomme toujours Mi-Car&#234;me semble bien plus gaie qu'avec son nom d'aujourd'hui -&#8211; enfin qui date tout de m&#234;me de 1935 ( et je suis n&#233;e deux d&#233;cennies plus tard !!!) -&#8211; place Plotton ( un t ou deux, rien ne semble acquis). Sa tristesse indicible ne serait-elle que subjective&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la place que je dis parfois encore Marengo avec de vieux amis, elle arbore la modernit&#233; du nom de Jean-Jaur&#232;s avec son buste &#233;rig&#233; sur un de ses c&#244;t&#233;s, depuis 1914 quand m&#234;me...! Mais la g&#233;n&#233;ration d'aujourd'hui, avide de vitesse, la surnomme Jean-Jo . Une constante persiste : on s'y donne toujours rendez-vous pr&#232;s du kiosque &#224; musique et on y tourne encore autour pour y crier son m&#233;contentement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des noms de rues o&#249; l' emportent le bleu et les lueurs de l'aube : rue du Gris de lin, rue de la Chance, rue des Adieux, rue de l'Eternit&#233;, rue du Cr&#234;t du Loup, rue de la Harpe, rue de l'Is&#233;rable&#8230;A chacun, sur ses sentes occultes, de s'&#233;garer, s'embraser, percer de r&#233;el ce qui n'est que songe, enraciner une histoire et moudre le grain d'un pauvre imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#202;tre Leonard Cohen , avec le timbre de voix de ses derni&#232;res ann&#233;es, et murmurer des paroles de blues pour &#233;voquer ce lieu de certains dimanches matins, main dans la main de celle du p&#232;re , le temps qu'il nous consacrait &#8211; c'&#233;tait quoi une heure peut&#8212;&#234;tre &#8211; et nous allions dans un jardin qui surplombait une place. Il y avait l&#224; les statues d'un loup et d'un agneau sur lesquels nous grimpions , nous les enfants. Le p&#232;re assis sur un des socles lisant le journal , et nous r&#234;vant d'aventures en chevauchant ces bizarres montures. Levant les yeux, on voyait alors danser le feuillage qui calfeutrait cette singuli&#232;re oasis Ces deux statues en fonte ont sans doute &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;es lors de travaux ou alors je ne sais plus retrouver le chemin qui me ram&#232;neraient vers elles, ou le souvenir est tellement dans la marge du temps qu'il ne peut se rejoindre et que m&#234;me si c'&#233;tait possible... il ne faudrait pas venir l'effleurer. Cet espace fait partie d'un temps qui ne peut s'approcher, une rive o&#249; l'on n'accoste plus. Image rescap&#233;e de l'ombre o&#249; tant de souvenirs ont &#233;chou&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#8' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il semble regarder dans l'au-del&#224; de la pluie , quelque chose ou quelqu'un qui va sans doute arriver, qu'il attend peut-&#234;tre mais qui n'en finit pas de ne pas &#234;tre l&#224;&#8230;.Attabl&#233; dans un bar et tourn&#233; &#224; demi sur sa chaise en direction de la rue, alors que se r&#233;chauffe un verre de bi&#232;re sans qu'il n'y porte les l&#232;vres, une main pos&#233;e n&#233;gligemment sur la cuisse, cet homme jeune n'est qu'attente, tandis qu'un parapluie, pr&#232;s de ses longues jambes, s'&#233;goutte avec application et commence &#224; laisser na&#238;tre ce qui sera bient&#244;t une flaque que le sol du caf&#233; un peu sale, en cette fin d'apr&#232;s-midi, laissera s'&#233;taler sans probl&#232;me. Les sourcils se froncent, cherchent &#224; d&#233;chiffrer derri&#232;re chaque passant courb&#233; sous son parapluie si , oui ou non, la personne esp&#233;r&#233;e est cach&#233;e dessous. Il consulte son t&#233;lephone portable, soupire, avale une gorg&#233;e de bi&#232;re, secoue sa jambe de pantalon qui a absorb&#233; un peu de l'humidit&#233; de la toile du parapluie , et reprend sa consciencieuse attente, avec un regard fixe, presque gonfl&#233; d'angoisse. Pour qui l'observe, un roman s'&#233;bauche avec options variables : oui la jeune fille ( le jeune homme) esp&#233;r&#233; arrive enfin et ils s'&#233;treignent avec force ; non, la personne attendue n'arrivera pas et ce personnage ( car il est d&#233;sormais devenu personnage) finira son verre, laissera sur la table quelques euros, puis la pluie faiblissant d'intensit&#233; repartira et disparaitra dans la ruelle. On sent confus&#233;ment que sa journ&#233;e n'a plus aucun sens et que sa d&#233;marche a pris quelque chose d'indolent et qu'une sorte de poix retient ses pas qui ont du mal &#224; retrouver une d&#233;marche juv&#233;nile. Sans cet orage malencontreux, l'autre l'aurait-il rejoint ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#9' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'orage semble &#224; bout de forces, l'eau s'&#233;coule encore un peu de la toile qui prot&#232;ge la terrasse du caf&#233; avec un clapotis qui fait presque sourire. Un employ&#233; passe une raclette pour &#233;vacuer le trop plein d'eau qui s'est insinu&#233; : le frottement r&#233;p&#233;t&#233; du balai , les gouttes d'eau qui tombent avec r&#233;gularit&#233; puis finissent par se rar&#233;fier pourraient s'inscrire sur une partition. Attendre encore un peu avant de repartir. Les conversations vont bon train &#224; la table voisine -&#8211; des vies sont d&#233;ball&#233;es sans pudeur &#8211;-, une fen&#234;tre s'ouvre sur l'immeuble en face et laisse s'&#233;chapper le son d'un violon o&#249; l'archet n'est pas tr&#232;s s&#251;r et les gammes h&#233;sitantes, des passants marchent seuls t&#233;l&#233;phone coll&#233; &#224; l'oreille et parlent fort, trop fort pour celui qui n'a rien &#224; faire de leur soliloque encombrant -&#8211; on se souvient de ces vieux qui parlaient tout seuls dans la rue et on s'&#233;loignait par pr&#233;caution ou on riait &#8211;- , des martinets ou des hirondelles reprennent leur ballet avec des cris stridents, le tintement du tram au loin comme un rappel du lieu o&#249; l'on est, un triple &#233;ternuement secoue toute la ruelle -&#8211; un ogre sans doute -&#8211; et fait rire un groupe de jeunes gens pr&#232;s de la fontaine parlant des sujets du bac philo pass&#233; le matin, la sir&#232;ne d'un camion de pompier prend le relais &#8211;- mais la caserne n'est plus sur la place depuis quelques ann&#233;es d&#233;j&#224; &#8211;-, au loin les cris virulents des enfants qui sortent enfin dans la cour de r&#233;cr&#233;ation et se lib&#232;rent de tous les mots enferm&#233;s et contenus pendant les heures de classe , se mettre &#224; &#233;couter vraiment toute cette nappe sonore et se dire qu'&#233;crire les bruits c'est leur donner de l'ampleur , alors chercher avec acuit&#233; les bruits infimes, ceux que l'on ne remarque plus dans le quotidien : une chaise qui racle le sol, des verres qui s'entrechoquent derri&#232;re le bar, des pi&#232;ces de monnaie qu'on pose dans la coupelle sur la table, un verre qu'on repose un peu vivement ; passer d'un son &#224; un autre, y chercher un rythme , une harmonie, quelque chose qui s'allie au corps, aux battements de coeur... Sans r&#233;fl&#233;chir, emboiter le pas de cet homme qui a siffl&#233; quelques notes en passant devant la terrasse et marche avec noblesse, se glisser dans cet inattendu, en murmurant quelques mots de Virgile &#171; La d&#233;esse se reconnait &#224; son pas &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#10' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mettre ses pas dans ceux d'un personnage qui a siffl&#233; un air envo&#251;tant sans doute, mais refuser rapidement d'&#234;tre le jouet de la fl&#251;te de Hamelin, alors bifurquer et se laisser enivrer par cette odeur si reconnaissable entre toutes celles qui partent en fum&#233;e, celle du clan, ce tabac qui se fumait autrefois dans les pipes, plein d'ar&#244;mes fruit&#233;s , et visualiser en quelques flashs les gestes qui pr&#233;c&#233;daient : les pinc&#233;es saisies entre les phalanges, extraites de la blague &#224; tabac puis gliss&#233;es au fond du fourneau, le tassement, tr&#232;s l&#233;ger , par accumulation de ces brins , le craquement de l'allumette, avec l'odeur de souffre, ou le briquet &#224; gaz avec le pouce qui tournait une mollette &#8211; ce briquet laqu&#233; noir et or caress&#233; sur le bureau du p&#232;re &#8211; ou appuyait sur le bord droit, la flamme au-dessus du fourneau et l'aspiration qui s'en suivait pour que le tabac, sans qu'il s'embrase , d&#233;livre cette suave odeur et ce go&#249;t un peu &#226;pre dans la bouche. Tasser un peu dans le fourneau avec le bourre-pipe , s'asseoir sur le seuil de la porte ou devant la chemin&#233;e en fumant doucement, go&#251;ter sur le palais ce qui irradie, ne pas aspirer trop fort , garder les doigts sur le fourneau mais sans installer trop longtemps en bouche cette pipe de bruy&#232;re&#8230; Laisser remonter toutes ces sensations et se perdre dans des visions lointaines&#8230; L'homme au clan s'est &#233;vapor&#233; pendant ce laps de temps ! Ne pas r&#233;fl&#233;chir et entrer dans une boulangerie , acheter des rouleaux de r&#233;glisse pour combler un manque qui, on le sait, est dangereux pour la sant&#233;&#8230; et songer aussit&#244;t &#224; ces b&#226;tons de r&#233;glisse, achet&#233;s dans une minuscule &#233;picerie dans le village de vacances, conserv&#233;s entre les l&#232;vres pendant des heures, qui s'effilochaient avec lenteur et laissaient un go&#251;t doux , un peu amer et quelques traces color&#233;es aux commissures des l&#232;vres&#8230;. Reprendre pied dans l'aujourd'hui et maintenant, poursuivre le chemin d'errance dans les rues de la ville , s'adosser &#224; un arbre d'un petit jardin public, apr&#232;s en avoir caress&#233; l'&#233;corce selon les habitudes de l'enfance, contempler ce qui est, et marcher sur le rev&#234;tement qui donne une impression d'&#233;lasticit&#233;, pos&#233; au pied des jeux o&#249; grimpent les enfants, et sentir son corps devenir tr&#232;s l&#233;ger&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#11' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Appara&#238;tre dans le hall d'accueil et sentir qu'une forme de silence ou plut&#244;t de retenue s'installe, regarder les uns et les autres avec un sourire, saluer , dire bonjour un nombre incalculable de fois, soutenir les regards, montrer une joie contenue , r&#233;pondre aux questions , donner un renseignement, rappeler une interdiction, rassurer les anxieux, accompagner, &#234;tre disponible, faire preuve d'autorit&#233; ou de diplomatie, &#233;couter, expliquer, r&#233;p&#233;ter les m&#234;mes consignes, attendre un remerciement, serrer des mains, embrasser, hausser le ton, demander un peu de silence, rappeler &#224; l'ordre, faire &#233;teindre les portables, redire encore une fois que l'on ne court pas dans le couloir, &#233;couter l'air de rien les conversations entre parents, consid&#233;rer avec attention le comportement d'un enfant , essuyer des larmes, calmer quelque parent revendicatif, montrer de la compassion, observer sans rien dire, devenir invisible, comprendre les attitudes de l'un, les r&#233;ticences d'un autre, sentir lorsque quelq'un ne va pas bien, sentir les attirances et les rejets, se d&#233;prendre du brouhaha, se fondre dans les murs, se r&#234;ver phasme, n'&#234;tre que regard, imaginer une infinit&#233; de personnages peuplant une infinit&#233; de romans, porter son regard sur des lointains...lointains, r&#234;ver d'un ailleurs d'arbres et d'horizon, errer dans la marge du jour, aspirer l'air n&#233;cessaire pour survivre, puis raccompagner, v&#233;rifier que tous les parents sont sortis, fermer la porte &#224; cl&#233;, ouvrir la porte pour un retardataire en lui montrant l'horloge... avoir envie de silence, du grand silence&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#12' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le temps du passage couvert entre la grand'rue et celle qui lui est parall&#232;le &#8211; on ne disait pas traboule pour celui-ci, ni pour l'autre l&#233;g&#232;rement plus haut dans la rue, trop large sans doute, mais bien passage -&#8211; les voix flottent, dans une mati&#232;re autre que si elles s'&#233;taient &#233;chang&#233;es dans la rue toute proche, on les dirait plus sourdes ou suspendues , presque inaccessibles. Il se pourrait m&#234;me que ce soit des voix d'avant, sans contours, ni rep&#232;res, s'&#233;chappant d'un monde immobile et irr&#233;el, et que les mots issus des conversations &#8211;- entre une m&#232;re et son fils, un jeune couple, un groupe de filles excit&#233;es, ou ces deux l&#224; plus &#226;g&#233;s serr&#233;s l'un contre l'autre se parlant avec attention et marchant de m&#234;me -&#8211; aient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; prononc&#233;s il y a longtemps et reviennent juste s'incarner pour le court moment o&#249; ils traversent dans un sens ou dans l'autre ce passage d'une cinquantaine de m&#232;tres environ, o&#249; quelques vitrines tentent d'&#233;gayer, de retenir le regard et d'inciter &#224; entrer : boutiques de v&#234;tements, de chaussures, de t&#233;l&#233;phonie, salon de th&#233;, bijouterie, agence immobili&#232;re&#8230; Des voix attrap&#233;es, pi&#233;g&#233;es par le plafond de verre, puis renvoy&#233;es par la vo&#251;te, travers&#233;e de toutes les voix press&#233;es, compress&#233;es dans le palimpseste d'un monde qui n'existe plus&#8230; Se revoir &#224; huit ans les jeudis apr&#232;s-midi &#224; traverser la ville d'est en ouest pour aller voir les grands-parents, et emprunter forc&#233;ment ce passage pour raccourcir un peu le trajet &#224; l'aller , mais curieusement jamais au retour, visualiser cette petite fille se d&#233;portant instinctivement sur le c&#244;t&#233; droit , celui oppos&#233; &#224; la porte qui menait, on n'&#233;tait pas pr&#232;s de l'oublier, chez un docteur que l'on n'avait nulle envie de revoir&#8230; On esp&#233;rait l'issue oppos&#233;e du passage avec le tram qui circulait dans les deux sens et par-dessus tout la boutique du chocolatier d'o&#249; s'&#233;chappaient des odeurs qui titillaient les narines, dont on ne faisait que r&#234;ver car dans cette boutique on n'y entrait jamais, bien trop chic et ch&#232;re bien s&#251;r, mais les effluves &#233;taient offertes &#224; tous... Traverser ce passage comme on traverse le jour , non plus sur le c&#244;t&#233;, mais en plein milieu &#8211; sereinement &#8211; pour &#234;tre en r&#233;sonnnce parfaite, sans se frotter aux &#233;chardes du pass&#233;, jeter un oeil distrait sur les vitrines, penser que ce marchand de chaussures &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224; du temps d'avant, v&#233;rifier que la plaque du m&#233;decin a disparu, depuis longtemps sans doute, progresser vers la lumi&#232;re de la grand' rue et une fois la clart&#233; retrouv&#233;e &#224; l'autre bout , h&#233;siter, mais si peu, traverser la rue entre deux trams, entrer fi&#232;rement dans la boutique du chocolatier acheter des b&#226;tons de chocolat &#224; la cr&#232;me -&#8211; quel parfum madame ? Vanille bien s&#251;r -&#8211; et ne pas attendre , ouvrir la bo&#238;te et croquer dans un b&#226;tonnet les yeux ferm&#233;s&#8230; &#234;tre en dehors et en dedans dans un m&#234;me instant, &#234;tre soi et l'enfant qu'on a &#233;t&#233; ou que l'on croit avoir &#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#14' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ressentir une sorte de lassitude &#224; errer dans les rues de la ville et visualiser les images d'un pass&#233; qui n'en finit pas de vouloir &#234;tre pr&#233;sent, sentir aussi que les souvenirs commencent &#224; vous abandonner ou plus exactement que c'est l'envie de les abandonner qui se fait jour, tout en se reprochant une mani&#232;re de l&#226;chet&#233;&#8230; S'asseoir sur un banc pr&#232;s du kiosque &#224; musique en cette fin d'apr&#232;s-midi et tenter un regard neuf. Oublier ce qui a &#233;t&#233; , faire face &#224; ce qui est. Choisir un lieu qui n'existait pas du temps d'avant et cueillir ce que ces individus, qui sortent du cin&#233;ma o&#249; ils ont r&#233;fugi&#233; leurs os pour une heure ou deux, veulent bien donner de visible dans ce court moment o&#249; ils &#233;mergent, flottant dans dans cet entre-deux &#8211; encore dans l'histoire qu'ils ont vue et pas encore dans la leur de laquelle ils se sont soustrait le temps d'un film &#8211; . Avec la trou&#233;e de ciel clair qui lui tombe sur la t&#234;te, il semble qu'une force soudaine &#233;claire bri&#232;vement son regard, durant l'instant que cette femme fixe le balancement du feuillage des platanes. Elle reste l&#224; quelques instants sans savoir de quel c&#244;t&#233; de la place elle va aller, fait quelques pas vers la droite , puis comme si elle avait retrouv&#233; ses esprits, fait demi-tour, repasse devant le cin&#233;ma et traverse la place d'un pas de plus en plus soutenu. Son dos se redresse, elle rajuste son sac, qu'elle tenait au bout du bras et qui trainait presque &#224; terre , passe la bandouli&#232;re en diagonale de son buste, et s'&#233;loigne en une d&#233;marche rajeunie. Le couple qui survient apr&#232;s, la soixantaine peut-&#234;tre mais une soixantaine d'aujourd'hui, c'est &#224; dire dynamique et joyeuse : l'homme tr&#232;s grand tenant par l'&#233;paule la femme petite &#8211; mais la femme n'apparait telle que par contraste avec l'homme, seule il est certain que l'on ne dirait pas d'elle qu'elle est petite &#8211;- , on sent cette longue complicit&#233; des vieux couples, tout enti&#232;re dans ce geste d'enlacement, qui pourrait presque para&#238;tre d'&#233;touffement, quand il se penche vers sa compagne pour lui donner sans doute son sentiment sur le film, mais elle, elle n'est pas encore pr&#234;te &#224; parler, elle est encore dans l'histoire, dans cette intensit&#233; silencieuse et elle ne peut que lui renvoyer un sourire ennuy&#233;, comme si le monde dans lequel ils p&#233;n&#232;trent maintenant n'&#233;tait qu'illusoire, et que la r&#233;alit&#233; &#233;tait l&#224;-bas dans cette salle obscure qu'elle a tant de mal &#224; quitter. Ils restent plant&#233;s l&#224; , lui toujours pench&#233; vers elle son bras sur son &#233;paule &#224; elle, et lui expliquant ce qu'il n'a pas aim&#233; du film, et elle, ne voulant pas revenir &#224; ce r&#233;el, r&#233;sistant par le mutisme mais sa t&#234;te, allant de droite &#224; gauche, puis de gauche &#224; droite signifie clairement qu'elle n'est pas de son avis. Ils restent malgr&#233; tout enlac&#233;s et , sans une h&#233;sitation s'&#233;loignent du parvis et tournent au coin de la rue, disparaissant du champ de vision. Les cheveux coup&#233;s avec soin, une veste de costume, un piercing &#224; l'oreille droite et des chaussures de sport rouges, ce jeune homme tranche parmi les spectateurs de ce cin&#233;ma plut&#244;t d'art et d'essai, il sort rapidement son t&#233;l&#233;phone portable de sa poche pour consulter ce qui a bien pu survenir dans son univers pendant le temps de repli qu'il s'&#233;tait octroy&#233;, nulle &#233;motion ne le traverse et il reprend pied dans la r&#233;alit&#233; avec la vivacit&#233; d'un poisson qu'on vient de rejeter dans l'eau. Les jeunes gens qui lui succ&#232;dent arborent une attitude tout autre, avec une expression d'int&#233;riorit&#233; que l'on ne s'attendrait pas &#224; voir voir chez des &#234;tres aussi jeunes. Il y a un jeune homme grand, un peu maigre, dont on sent bien qu'il ne va pas tarder &#224; se vo&#251;ter, &#224; la peau lunaire de roux et dont le regard a une sorte de fixit&#233; lointaine et l'on sent bien qu'il lui faudra faire un effort pour revenir parmi les siens et &#233;changer quelques mots, m&#234;me banals. C'est lui qui prend toute la lumi&#232;re dans ce petit groupe, peut-&#234;tre par son silence alors m&#234;me que les quatre autres ont entrepris d'&#233;changer leurs impressions sur ce film et qu'ils ne paraissent pas vraiment d'accord. Son regard &#224; lui cartographie un autre r&#233;el, s'&#233;gare dans une overdose d'ombre dont il sera difficile de rena&#238;tre. Enfoui dans ses pens&#233;es il se heurte &#224; un homme qui passe l&#224;, venant d'un ailleurs qui doit ressembler un peu au sien, car les deux hommes , en balbutiant des excuses mutuelles &#233;changent ce que l'on peut nommer un vrai regard. Lui le jeune homme perdu et l'autre ce petit homme un peu rond, aux cheveux blanchissant et l&#233;g&#232;rement d&#233;garnis, et qui semble &#233;merger d'un &#233;tat d'insomnie mais avec une vivacit&#233; surprenante. Ils se sourient, comme s'ils s'&#233;taient reconnus, et chacun d'eux r&#233;int&#232;gre son apparence, le jeune homme en rejoignant ses compagnons et l'homme plus &#226;g&#233; en prenant le temps de sortir un paquet de cigarettes de sa poche, d'en allumer une , tout en suivant des yeux le groupe de jeunes qui s'&#233;loigne de la place : ses doigts tremblent un peu. L'homme &#224; la cigarette, un peu d&#233;contenanc&#233;, avise un banc o&#249; s'asseoir, face au cin&#233;ma et , dans l'immobilit&#233; grise de son regard, fixe les quelques personnes qui sortent encore de la s&#233;ance, moins singuli&#232;res sans doute mais qui gardent sur le visage les traces d'un autre monde , o&#249; l'empreinte des vies &#233;ph&#233;m&#232;res qu'ils ont c&#244;toy&#233;es, peut-&#234;tre m&#234;me endoss&#233;es, leur laisse une ombre de lumi&#232;re sucr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#15' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Toi aussi, sur ton banc de b&#233;ton, tu te tiens dans la marge, &#224; regarder ceux qui sortent du cin&#233;ma plut&#244;t que d'aller voir le film , &#224; imaginer ce qu'ils pensent , comment ils pensent, ou m&#234;me s'ils pensent, et &#224; dessiner d'un coup de crayon rapide des silhouettes d'individus que tu ne croiseras plus, mais qui l'espace d'un instant auront occup&#233; ton esprit ; toi aussi tu restes sur le seuil, suspendu dans cette expectative doucereuse et lancinante, tu t'installes dans le r&#234;ve, tailles le v&#234;tement qui correspond le plus &#224; la voilure de ce jour, endosses un fragment de pr&#233;sence autre , te prends pour cette femme avec son sac en bandouli&#232;re qui regardait le feuillage s'&#233;brouer &#8211; peut-&#234;tre est-elle simplement myope et ne voyait-elle plus rien en sortant du cin&#233;ma &#8211; , et ce couple tu le connais ?, on dirait que tu l'as croqu&#233; en connaissance de cause et que tu as trouv&#233; la juste distance pour dire tout un fonctionnement entre eux et l'on sent bien ce qui, sous les mots, tremble encore un peu et que tu ne diras pas pour que cela ne c&#232;de pas ; et ce jeune homme toi aussi il t' intrigue avec ce regard &#233;gar&#233; dans un ailleurs o&#249; il serait bon de le rejoindre, il semble fait d'une mati&#232;re h&#233;sitante, pleine de ces incertitudes qui jalonnent nos chemins, et tu le fixes avec une &#233;vidente tendresse comme si tu tendais entre vous deux une fragile passerelle de mots susceptible d'abolir la distance, de relier deux vies qui auraient tant &#224; partager, mais ce n'est ni le temps, ni l'heure, il ne te reste qu'&#224; rouler en boule ce petit bonheur &#8211;- qui aurait pu &#234;tre &#8211;- dans un coin de toi, &#224; le couver pour les jours o&#249; un oubli de qui tu es te tiraillerait plus fort ; toi aussi &#224; imaginer la vie des autres, il te semble vivre avec plus d'intensit&#233; m&#234;me si, tu le sais bien , ce n'est qu'une vie en italique et ne t'&#233;tonne pas si je te tutoie c'est que nous sommes faits de la m&#234;me &#233;toffe &#224; rester devant ce capharna&#252;m d'images et d'impressions et nous avons tant de mal &#224; canaliser la d&#233;ferlante de ce que nous ressentons, &#224; tenir &#224; distance nos contradictions et &#224; sacrifier la joliesse pour une r&#233;alit&#233; autre qui d&#233;range, qui creuse un sillon for&#233; de notre propre absence, notre manque, et que derri&#232;re tes lunettes cercl&#233;es de rouge, il y a un vrai regard de myope celui qui voit bien autre chose que ce qui est.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#16' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;tu sais, je connais tes itin&#233;raires dans la ville, nous avons &#224; peu pr&#232;s les m&#234;mes&#8230;.enfin pas tout &#224; fait non plus&#8230; ; les librairies et les bouquinistes o&#249; je te regarde ranger les piles de livres , redresser un exemplaire un peu pench&#233;, lire la quatri&#232;me de couverture, le reposer, penser sans doute que non tu ne peux pas encore acheter, que tu n'as pas encore lu tous les livres achet&#233;s ces derniers temps &#8230;.je te suis parfois dans le vieux quartier pi&#233;tonnier et je remarque que tu ne regardes pas vraiment ceux qui sont &#224; la marge, couch&#233;s par terre ou faisant la manche, que tu cherches &#224; ignorer ces mecs qui vendent de la drogue dans les coins sombres, sous un proche, &#224; l'or&#233;e d'une impasse&#8230;, que la salet&#233; de certaines rues ne semble pas te toucher, tout &#224; ressasser tes souvenirs sans doute, et sens-tu le foss&#233; qui se creuse entre les gens de cette ville, les commerces qui ferment et ces rues qui se d&#233;sertifient, tu marches avec ton regard d'enfant qui semble parfois en jach&#232;re d'apparitions, tu touches la pierre des murs comme si d'un geste magique ce qui a &#233;t&#233; pouvait &#234;tre &#224; nouveau, rena&#238;tre, rejaillir de l'humus des souvenirs, comme si tu d&#233;chiffrais sous tes paupi&#232;res closes le cheminement d'ombres qui ont &#233;t&#233; : elles ne sont plus, r&#233;veille-toi et regarde cette ville telle qu'elle est aujourd'hui &#224; charrier des vies de plus en plus d&#233;chir&#233;es, &#224; suinter de d&#233;tresse, coutur&#233;e de points de suture qui craquent &#224; chaque fin de mois ; et si tu veux rester dans le pass&#233;, regarde les terrils &#8211;- nos crassiers &#8211; - ce ne sont pas que des pro&#233;minences vertes qui verticalisent la ville et qui font jolis sur une carte postale, tu as oubli&#233; ou peut-&#234;tre jamais vraiment su le travail des mineurs d'ici, celui des femmes, les clapeuses aux mains dans le charbon tout au long des jours, les coups de grisou et tous les autres malades de silicose... Allons je ne veux pas noircir ton regard mais il faut faire attention et ne pas oublier de poser les yeux l&#224; o&#249; cela irrite un peu, consid&#233;rer les &#233;chardes plant&#233;es dans l'asphalte de la ville, les souffrances qui vous envahissent tout d'un coup. Ici point de fleuve o&#249; laisser filer ses pens&#233;es , point de plage ensoleill&#233;e o&#249; reposer ses os, mais des maisons sombres qui se m&#233;tamorphosent doucement, c'est vrai, mais il y a encore tant de gens &#224; la marge&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#17' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est le mot &#233;charde que j'ai entendu dans tout ce discours, faisant &#233;cho au premier souvenir de l'enfance, ou plus exactement au premier r&#233;cit reconstruit apr&#232;s les r&#233;cits d'adultes tant de fois dits et redits : cette &#233;pine enfonc&#233;e dans l'oreille apr&#232;s avoir port&#233; des b&#251;ches de bois sur l'&#233;paule pour les poser pr&#232;s du fourneau dans la cuisine, et ce bout de bois enfonc&#233; dans l'oreille assez profond&#233;ment et les bras du p&#232;re qui porte le petit enfant que je suis au pavillon d'urgence , l&#224; en haut de la rue &#224; cette &#233;poque, et mes pleurs et mes cris lorsque l'infirmi&#232;re s'est empar&#233;e de moi et le morceau de bois extrait, montr&#233; et jet&#233; &#224; la poubelle, la premi&#232;re &#233;charde d'une vie dont on ne sait pas alors combien d'autres se planteront sous la peau. Et un jour revenir l&#224; dans cet appartement plus de trente ans apr&#232;s en &#234;tre partie encore enfant -&#8211; il est en r&#233;paration &#8211;- bien s&#251;r c'est interdit de p&#233;n&#233;trer l&#224; , c'est dangereux, mais la porte de l'immeuble en bas est ouverte, c'est dimanche il n'y a personne, monter les &#233;tages en se tenant &#224; la rampe froide, en &#233;vitant les d&#233;tritus sur les marches, en se rem&#233;morant ce qui &#233;tait, &#224; chaque &#233;tage qui vivait l&#224; , est mort depuis ou allong&#233; dans un lit , arriver au troisi&#232;me, sentir le c&#339;ur battre avec plus d'intensit&#233;, pousser le battant de la porte qui est entrouverte, et se retrouver face &#224; un espace sans cloison, trouver cet appartement tout petit, alors qu'on le disait grand , voir les fen&#234;tres donnant sur la rue du m&#234;me bois vermoulu d'avant, vouloir expliquer comment &#233;taient les trois pi&#232;ces o&#249; nous vivions, dire le froid l'hiver, et puis sentir le sol se d&#233;rober dessous, se sentir aspir&#233;e comme au bord d'une rivi&#232;re quand la peur de l'eau s'empare de vous, en une invisible tornade qui vous laisse assomm&#233; ; reprendre pied sans trop savoir comment, mais sachant une seule chose c'est qu'il faut partir d'ici imm&#233;diatement, il y a un danger r&#233;el &#224; vouloir traverser les murs du pass&#233;, qu'il faut &#233;carter les liens de la camisole qui viennent de vous enserrer, s'&#233;loigner, ne pas se retourner, se retrouver en bas de l'immeuble sans comprendre ce qu'il vient de se passer, regarder ses mains et y d&#233;couvrir un morceau de carpette rouge que l'on a sans doute arrach&#233; avant de fuir et que l'on enfermera dans un boite plus tard, juste pour se dire que l'on n'a pas r&#234;v&#233;. &#201;crire cela , c'est &#234;tre ext&#233;rieur &#224; l'image de cette sc&#232;ne, se souvenir que c'&#233;tait dans le corps lui-m&#234;me que cela se passait, le corps qui perdait ses rep&#232;res de temps, d'espace , le corps face &#224; une vision qu'il ne pouvait soutenir, et la langue tentant de contenir ce qui est advenu et le mettre &#224; distance pour pouvoir respirer &#224; nouveau. Et dire que ce ne sont pas que les yeux qui ont vu mais le corps entier, que le sol n'a pas trembl&#233; r&#233;ellement, mais que r&#233;ellement le corps s'est senti emport&#233; &#224; la lisi&#232;re d'un monde o&#249; il ne pouvait aller. Nulle id&#233;e du temps que cela a dur&#233;, mais l'intensit&#233; de l'instant perdure. Comme quelques ann&#233;es plus tard, lorsque en haut de la rue, l&#224; o&#249; la premi&#232;re &#233;charde a &#233;t&#233; arrach&#233;e, d&#233;sormais ce n'est plus le pavillon d'urgence mais cette maison o&#249; s'arr&#234;tent de respirer ceux qui n'ont plus d'espoir, ce corps de b&#226;timents o&#249; meurent les vieilles personnes et qui le savent encore pour certaines, c'est l&#224; o&#249; la derni&#232;re page de l'enfance s'est ferm&#233;e &#224; tout jamais devant le corps allong&#233;, fig&#233; du p&#232;re et que le mot orphelin est venu sur les l&#232;vres se poser , non comme une plume, car ce mot &#233;tait lourd de toute une vie qui venait de s'&#233;teindre, se recroqueviller sur elle-m&#234;me en une seconde. Et le mot orphelin sur le fil des l&#232;vres et le m&#234;me vertige avec le sol encore qui se d&#233;robe en cette nuit d'hiver &lt;i&gt;et le silence qui ne sera plus rompu&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#18' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;le regard devient flou &#8211;- le silence ne sera plus rompu &#8211;- il n'y aura plus de regard &#8211;- d'abord hagard le regard -&#8211; puis trouble le regard emblav&#233; de ce flou de l'oeil du myope &#8211;- ce regard perdu &#8211;- baillonn&#233;e la parole &#224; tout jamais &#8211;- les peurs disparues dans le regard flou -&#8211; la mauvaise conscience rompue -&#8211; un peu d'angoisse dans ce silence qui ne sera plus rompu &#8211;- jamais &#8211; la distance pour toujours avec ce regard plein de quelque chose d'incertain -&#8211; se garder de la lumi&#232;re pour ne pas rompre le silence &#8211;- s'enfoncer dans les &#233;paisseurs du temps o&#249; seul un regard flou peut errer -&#8211; museler les mots qui pourraient advenir -&#8211; rester dans ce flou o&#249; rien n'est s&#251;r -&#8211; habiter ce silence qui est plus une pause ou un soupir qu'une paix -&#8211; ne pas interrompre le silence &#8211;- comme un lambeau abandonn&#233; le regard se perd o&#249; meurt l'ordinaire -&#8211; le silence d'infini ne sera plus rompu &#8211; les yeux ne savent rien &#8211;- ils d&#233;colorent ce qui est -&#8211; alors garder le regard trouble proche de l'&#233;pouvante o&#249; suinte rouge le ciel &#8211;- le regard recueilli par des ombres d'ardoise -&#8211; flou ou fou le regard quelle importance -&#8211; il n'y a que le silence &#8211;- un trouble un d&#233;pouillement d'&#233;corch&#233; -&#8211; rester entre les pages d'ombre &#8211;- dans cet ailleurs impr&#233;cis -&#8211; entre les plis de ce silence qui ne sera plus rompu -&#8211; il n'y a plus rien au-del&#224; de ces lointains de brouillard -&#8211; de ce territoire du rien &#8211;- froiss&#233; le regard sous un silence d&#233;pos&#233; &#8211;-&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#19' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a tant de soleil soudain qui met en lumi&#232;re l'escalier de l'obscur, celui qui monte vers un des plus grands cimeti&#232;res de la ville sur une de ses collines ; il rayonne &#224; pr&#233;sent d'une forme de solennit&#233; o&#249; les pens&#233;es qui naitraient l&#224; au cours de l'ascension pourraient &#233;galer celles n&#233;es sur les marches du majestueux escalier de La Piazza di Spagna qui rejoint l'&#233;glise de la Trinit&#224; dei Monti &#224; Rome, l'esprit baroque en moins et la solitude en plus. Ici au pied de l'escalier, pas de fontaine comme celle de la Barcaccia de Pietro Bernini mais une simple rue avec des voitures qui glissent entre les maisons et les occupants qui ne voient rien, qui ne r&#233;alisent pas qu'ici un peu d'Italie flotte sur ces marches qui s'&#233;l&#232;vent sur le flanc droit, dessinant un chemin vers cette soif d'infini que l'on rec&#232;le en nous... Ces marches que l'on gravirait comme si nos pas nous &#233;levaient sur un coteau d'&#233;ternit&#233;...Le po&#232;te arriv&#233; en haut, le souffle un peu court, d&#233;clamerait des strophes intenses avec dans le regard une parcelle d'inqui&#233;tude en contemplant les toits d'une cit&#233; dont il ne sait rien...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#20' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle est noire et recouvre la salle de sa propre noirceur. Il n'y a rien d'autre que cette grande paroi de verre sombre &#8211; &lt;i&gt;the big wave&lt;/i&gt; &#8211; cette d&#233;ferlante de six m&#232;tres de haut et de quinze de long, ce mur de verre qui recouvre le silence de la salle du mus&#233;e, mosa&#239;que de dix mille briques o&#249; se refl&#232;tent les lumi&#232;res de s&#233;curit&#233; des petits blocs au-dessus des portes . Elle porte toute la nuit en elle et enserre l'invisible renvoyant l'&#233;cho de toutes les noirceurs, les angoisses, les peurs, les solitudes de tout un chacun qui est venu pendant le jour arpenter , regarder, se heurter &#224; cette masse et qui n'est plus l&#224; pour s'y confronter. &lt;i&gt;Face &#224; l'obscurit&#233;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Exposition de Jean-Michel Othoniel au MAMC de Saint-Etienne.&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est le nom donn&#233; &#224; cette exposition qui hante la grande salle centrale du mus&#233;e, et &#224; l'oppos&#233; de cette vague gigantesque, des blocs noirs d'obsidienne plant&#233;s l&#224; , pr&#234;ts &#224; r&#233;sister &#224; l'enfouissement , faits de cette m&#234;me force obscure face &#224; l'heure ultime. Dans l'espace de la nuit, une danse o&#249; les volumes se r&#233;pandent et se r&#233;pondent en un sentiment d'euphorie ou de d&#233;sespoir, partageant une forme de gloire pour cette verticalit&#233; qu'ils arborent. Ce tsunami de pierres &#233;tal&#233; en un long silence , enroul&#233; dans cette opacit&#233; pleine d'une m&#233;moire qui palpite encore un peu et dans une immobilit&#233; &#233;nigmatique, se nourrit &#224; cette &#233;paisseur nocturne que l'&#233;criture tente de d&#233;rouler mais ne fait qu'enrouler dans ses propres ombres. C'est cette vague qui vient au devant et qui stagne dans l'inaccompli de l'apparition. Vertige . Ailleurs, dans les autres salles du mus&#233;e, tout est en sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#21' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;dans l'au-del&#224; du losange une pastille rouge perc&#233;e de jaune o&#249; brille une goutte de ros&#233;e qui aspire toute la lumi&#232;re du matin, sur ses bords r&#233;tract&#233;s des taches brunes soutenues par une conque verte translucide -&#8211; sous les pieds des grains sombres resserr&#233;s et parsem&#233;s de brins tremblants, de peluches bourrues, de poussi&#232;res amidonn&#233;es , tout &#224; c&#244;t&#233; un conglom&#233;rat de pierres serties o&#249; s'&#233;garent ces grains tristes -&#8211; lever les yeux de la page et se faire attaquer par un rayon de lumi&#232;re au travers d'une masse lourde ployant vers la terre o&#249; l'&#339;il revient rapidement ne faisant que fureter -&#8211; happ&#233; par une mouche il se pose sur ces rayures noires, grises et blanches de largeurs in&#233;gales, d'un ton un peu pass&#233;, sur l'horizon de la surface -&#8211; dessus, &#224; port&#233;e de main, ces petits traits verticaux d'&#233;paisseurs diff&#233;rentes et des chiffres dessous 34200019235064, matricule qui occulte sur quelques centim&#232;tres carr&#233;s une photo o&#249; des verticales et des horizontales se croisent m&#233;daill&#233;es d'une sorte de rond emprisonnant d'autres ronds plus petits et encore plus sombres -&#8211; le losange s'&#233;l&#232;ve &#224; peine et d&#233;limite une carte de tendresse des verts qu'il faudrait pouvoir dire entre Veronese et sapin -&#8211; revenir &#224; la surface blanche au plus pr&#232;s et dress&#233;s haut les mots manipul&#233;s , les lettres p&#226;les du crayon &#224; papier qui se lient d'une &#233;criture noy&#233;e, et qui gonflent puis meurent sous la rature , le ruisseau de ce qui s'&#233;crit stopp&#233; net la voix ( voie) est perdue, plus rien sur la table de dissection quand passe un filament blanc rayant le losange d'un trait d'air, une caresse d'&#233;ph&#233;m&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre &#231;a revenir, sentir que quelque chose se rapproche en un malaise indistinct, une petite appr&#233;hension qui sourd, des battements de coeur qui semblent s'acc&#233;l&#233;rer et se dire qu'il vaudrait peut-&#234;tre mieux faire demi-tour&#8230; Grimper &#224; nouveau les trois &#233;tages, la main sur la rampe, et le coeur qui s'emballe, tourner la poign&#233;e de la premi&#232;re porte, appuyer sur celle de la seconde , enlever sa veste ou son manteau, l'accrocher &#224; la pat&#232;re de l'alc&#244;ve, enfiler ses pantoufles, contourner la demi-cloison du c&#244;t&#233; gauche et retrouver le petit bureau tout pr&#232;s de la fen&#234;tre dans la cuisine, minuscule univers avec l'importance du bureau, de son espace &#224; soi , le premier, du formica orange , avec deux tiroirs sur le c&#244;t&#233; droit, meuble vintage aujourd'hui, dedans les crayons, stylos, carnets, breloques d'enfant, petits bouts de rien conserv&#233;s, caress&#233;s, accumul&#233;s &#8211;- pas de poign&#233;es aux tiroirs , ils se tiraient par dessous avec un l&#233;ger bruit d&#251; au frottement &#8211; le premier po&#232;me &#233;crit cach&#233; l&#224; dans un carnet -&#8211; rouge le carnet &#8211; le premier vers : assis sur un vieux pouf, &#233;ventr&#233;, large et noir -&#8211; premier alexandrin suivi de dizaines d'autres &#8211;- fiert&#233; de l'avoir &#233;crit en l'honneur d'un vieil homme tant aim&#233; &#8211;- avec le stylo encre rouge mordor&#233; par lui offert qui se glisse entre les doigts d'enfant &#8211; sur le bureau les cahiers et les livres de classe bien rang&#233;s sur le c&#244;t&#233; gauche adoss&#233;s &#224; l'&#233;tag&#232;re et la bouteille d'encre o&#249; emplir le stylo et les gestes aff&#233;rents o&#249; s'inscrit l'odeur du caoutchouc de la pompe &#8211;- le regard port&#233; sur la demi-cloison o&#249; deux ou trois cartes postales disent la mer ou la montagne de quelqu'un d'autre -&#8211; &#224; droite la lumi&#232;re qui donne du jour une id&#233;e -&#8211; sur la planche accroch&#233;e &#224; la cloison d'autres livres des couvertures vertes roses ou blanches, lus et relus jusqu'&#224; usure -&#8211; les serre-livres &#233;l&#233;phants en bois -&#8211; l'album de timbres bleu outremer avec ces carr&#233;s et rectangles de papier gomm&#233;s ou tamponn&#233;s qui portent loin les r&#234;veries &#8211;- et des clous plant&#233;s l&#224; sur la tranche de la planche avec ces porte-cl&#233;s qui pendouillent , collection d'une &#233;poque pour se sentir &#224; la mode, faire comme tout le monde &#8211;- dans l'au-del&#224; de la cloison un autre bureau celui du fr&#232;re avec les bruits qu'on &#233;pie &#8211; parfois une question, la demande d'un crayon ou d'une gomme, se lever, faire passer par-dessus la cloison l'objet en question en demandant express&#233;ment de ne pas l'user -&#8211; derri&#232;re un peu sur la gauche le chuchotement de la radio et les pages d'un journal qui se tournent ou une chaise qui est tir&#233;e, un tiroir ouvert, une casserole d&#233;plac&#233;e -&#8211; chaque univers de chacun clos sur des pens&#233;es qui ne se diront pas...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#23' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 23&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ne pas faire grand'rue mais faire place, sauter de l'une &#224; l'autre comme cinq coups d'&#233;pingles piqu&#233;es sur sur le plan : passer de la Terrasse plaque tournante des trams o&#249; les regards oscillent entre l'&#233;cran qui d&#233;compte les minutes avant la venue du tram et le lointain pour v&#233;rifier les indications donn&#233;es et son arriv&#233;e effective , mettre en mouvement le ciel avec de petites boules de nuages qui s'enfuiraient vers le nord, qui sortiraient de la ville et prendraient la route des vacances, puis revenir &#224; la r&#233;alit&#233; et pointer la place Carnot &#8211;- un march&#233;, des poussettes, des femmes, des ados qui parlent fort, une circulation dense, lever les yeux et le train sur le pont, dessous une sorte de gare orange &#8211; poursuivre et s'arr&#234;ter un peu sur la place importante de la ville, Jean-Jaur&#232;s , o&#249; les jets d'eau &#233;l&#232;vent le regard puis l'abaissent en un mouvement discontinu et l'&#233;glise derri&#232;re, la cath&#233;drale, immobile et d&#233;serte, et les amoureux qui s'enlacent &#224; l'ombre d'un platane, les enfants qui glissent sur le toboggan, courent remontent les degr&#233;s de l'&#233;chelle et glissent encore sans savoir pourquoi, et que passe le temps devant les vieux assis sur des bancs, t&#234;te baiss&#233;e ou le regard lev&#233; qui vient buter sur les fa&#231;ades jaunes des immeubles d'en face ne renvoyant qu'un soleil factice, une centaine de m&#232;tres plus haut, plus loin, la place de l'H&#244;tel de ville avec ses immeubles repeints de couleur claire eux aussi contribuant &#224; &#244;ter des m&#233;moires le nom de ville noire &#8211; mais les crassiers toujours l&#224; sur les collines alentour, t&#233;moins indestructibles d'une vie pass&#233;e &#8211;- et le man&#232;ge pour enfants tournant , tournant et tournant encore pour bien dire l'horloge du temps qui n'en finit pas d'avancer alors que le ciel s'&#233;loigne et ne rien voir au-del&#224;, faire les derniers m&#232;tres , tenter de distinguer une place sur la place du Peuple, se souvenir de l'avant, comparer et trouver qu'aujourd'hui ce ne sont que des rues qui se croisent , se traversent, que des rails qui s'enjambent, des trams qui passent d'un c&#244;t&#233; ou l'autre, que l&#224; &#224; cet endroit le pass&#233; ne peut co&#239;ncider, qu'il est enfoui sous des strates d'oubli, et que cela cr&#233;e comme un malaise, une nostalgie et il faut passer outre et constater qu'il y a davantage de ciel peut-&#234;tre d'une clart&#233; opaline, des horizons autres o&#249; pouvoir imaginer, et que la lumi&#232;re de fin de journ&#233;e, pleine de douceur serait pr&#234;te &#224; faire na&#238;tre un nouveau regard...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#24' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 24&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; cet endroit le pass&#233; ne peut co&#239;ncider, il est enfoui sous des strates d'oubli, et cela cr&#233;e un malaise, une nostalgie et il faut passer outre&lt;/i&gt; m&#234;me si elle redoute d'arracher aux m&#234;me si elle redoute d'arracher aux t&#233;n&#232;bres quelque chose de douloureux ; elle fur&#232;te dans l'album photos, trouve ce clich&#233; dont elle a une m&#233;moire parcellaire, ce ne peut &#234;tre un souvenir car l'enfant, sur la photo, a tout juste deux ans ; elle marche d'un pas vif ; il fait encore beau c'est le mois de septembre, c'est &#233;crit sous la photo ; elle est v&#234;tue d'une robe avec un gilet plein de gros boutons et marche sur cette place, celle dite du Peuple, les bras en avant, et de cet air d&#233;cid&#233; qu'elle ne se connait pas, le visage rond encore du b&#233;b&#233; et les cheveux courts ; sur sa droite, mais un peu en arri&#232;re le fr&#232;re de quatre ann&#233;es plus &#226;g&#233; et qui avance en positionnant les mains comme sur le guidon d'une moto, les l&#232;vres retrouss&#233;es pour bien imiter le bruit de cette moto qu'il est bien certain d'avoir enfourch&#233;e ; sur la gauche tout pr&#232;s, la m&#232;re, le regard pench&#233; sur elle pr&#234;te &#224; intervenir en cas de chute probable, un sac &#224; main noir dans la main gauche et un paquet plat pli&#233; dans l'autre, une veste sombre sur une robe blanche et des nu-pieds ; aucun des trois ne regarde le photographe, le p&#232;re forc&#233;ment ; derri&#232;re eux un groupe de quatre jeunes hommes adoss&#233;s &#224; une barri&#232;re en bordure de place qui eux fixent l'objectif en riant. Un kiosque &#224; journaux sur la droite de la photo, de cela elle n'a pas le souvenir, mais la vitrine du magasin CHAUSSURES SUZY au fond de la photo, l&#224; c'est certain : c'est bien la m&#234;me place ! Cette photo est incongrue dans l'album familial ; toutes les autres sont prises &#224; la campagne ou lors de r&#233;unions de famille , mais c'est la seule vue dans une rue de la ville et sans que les personnes ne posent : pourquoi emprisonner cet instant l&#224; ? Elle n'aura plus la r&#233;ponse&#8230; A quelques m&#232;tres d'o&#249; ce clich&#233; en noir et blanc a &#233;t&#233; pris, le souvenir vif du marchand de marrons chauds, les samedis et dimanches soirs d'hiver, le cornet de papier journal o&#249; il glissait les marrons presque noirs et la chaleur alors sur les doigts ; l'&#233;t&#233; c'&#233;tait un marchand de glaces mais ce n'&#233;tait pas souvent que le cornet biscuit&#233; &#233;tait entre les mains. De l'autre c&#244;t&#233; de la grand' rue qui traverse cette place, c'&#233;tait le kiosque aux fleurs mais sans aucun souvenir d'achat, juste ces couleurs &#224; traverser, des odeurs surprenantes, des gens qui s'arr&#234;taient, regardaient, choisissaient, une vie simple et color&#233;e dans une image fixe. Sur la droite et derri&#232;re la petite famille, la Papeterie g&#233;n&#233;rale o&#249; s'achetaient les cadeaux &#8211; le stylo encre rouge mordor&#233; venait de l&#224; &#8211; et les cartes de visite se faisaient imprimer ici ( elle pense se souvenir qu'il lui reste une boite transparente avec des cartes &#224; son nom, elle sourit). Au fond de la place sur la gauche le magasin Monoprix avec ces &#233;tals vari&#233;s qui la faisait r&#234;ver : le magasin a ferm&#233; dans les ann&#233;es 90 puis a r&#233;ouvert vingt-deux ans plus tard, et avec cette r&#233;ouverture le sentiment d'un retour dans le pass&#233;. Elle revient &#224; cette photo o&#249; elle a deux ans et une forme de d&#233;termination qu'elle se voudrait bien arborer encore ; elle semble pr&#234;te &#224; conqu&#233;rir le monde et sur cette place du Peuple, rien ne l'effraie, tout est &#224; elle, [poussez-vous devant, j'arrive], semble-t-elle dire ! Elle se murmure qu'elle aime bien cette petite fille dont elle n'a aucun souvenir&#8230;Lorsqu'elle traversera cette place &#224; nouveau elle tentera de se souvenir de ce regard l&#224;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#25' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 25&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle se dit que son regard d'enfant n'existe plus ni ce pas de conqu&#233;rant ou cette d&#233;termination et voudrait bien savoir ce qu'ils sont devenus. Elle se dit que se garder de la lumi&#232;re et errer dans les souvenirs d'ombres n'est peut-&#234;tre pas ce qui faudrait qu'elle fasse. Elle se dit encore qu'&#224; force de scruter les ciels et leurs boules de r&#234;ves elle est sans doute pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; d'autres vies. Elle se demande si la recherche de silence n'a pas pris trop d'importance dans sa vie . Elle se dit que contempler la ville et la vie &#224; la Caspar David Friedrich n'est peut-&#234;tre pas une bonne id&#233;e. Elle se demande pourquoi son regard ne franchit pas . Elle se dit que les voix d'avant toutes les voix d'avant et d'encore plus loin parlent trop fort en elle mais comment leur clouer le bec. Elle se dit que la pens&#233;e magique est peut-&#234;tre rassurante mais point trop quand m&#234;me. Elle se dit que tous ces gens qui marchent dans les rues enferm&#233;s dans leurs propres tourments ne seraient que des &#233;gar&#233;s corps et &#226;mes. Elle se dit qu'elle est peut-&#234;tre bien &#233;gar&#233;e. Elle se dit qu'elle s'est install&#233;e dans une marge qu' il faudrait sans doute enjamber. Elle se dit que ce serait l'instant qui compte juste l'instant. Elle se dit que parler quelquefois serait peut-&#234;tre pas mal. Elle se demande pourquoi c'est toujours en marchant que nait cette envie d'&#233;crire. Elle se demande pourquoi elle n'est jamais partie. Elle se demande &#224; quoi &#231;a sert de faire toujours le m&#234;me trajet dans la ville. Elle se demande dans quelles rues elle n'a jamais march&#233; et pourquoi. Elle cherche &#224; se rappeler si elle s'est d&#233;j&#224; perdue dans cette ville. Elle dit pourquoi toujours cette envie de toucher les arbres. Elle se demande quand elle ne l&#232;vera plus les yeux sur le troisi&#232;me &#233;tage de cette vieille maison. Elle se demande quelles &#233;chardes restent encore &#224; se planter sur sa peau. Elle se demande quelle ville se d&#233;ploie dans la t&#234;te des gens qu'elle croise. Elle se dit que peut-&#234;tre &#224; l'angle de la rue quelqu'un du temps d'avant serait l&#224;. Elle se dit et si les fant&#244;mes... Elle se dit que si tout n'&#233;tait vraiment rien . Elle se demande quand cela prendra fin. Elle se dit qu'elle se pose la question de l'oubli et qu'elle le redoute. Elle se dit qu'elle a l'art de se poser des questions qui n'ont pas de r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#26' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 26&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle se souvient. C'est peut-&#234;tre en passant du soleil &#224; l'ombre ou l'inverse quand le regard ne peut distinguer ce qu'il voit, perc&#233; par la lumi&#232;re, qu'elle a tourn&#233; au coin de cette ruelle pour &#233;chapper &#224; ce froissement des yeux , sans penser o&#249; elle allait, d'ailleurs elle n'allait nulle part, elle marchait juste pour le plaisir d'&#234;tre l&#224;, sans projet de visite ou de photos, simplement pour se laisser happer par l'improbable, et elle s'&#233;tait perdue, r&#233;ellement perdue, &#224; ne plus savoir dans quelle direction aller pour renouer avec les endroits qu'elle connaisssait ; cela faisait d&#233;j&#224; deux semaines qu'elle vivait l&#224;, et ce n'&#233;tait pas son premier s&#233;jour. &lt;i&gt;C'est une corde qui encore me happe, s'enroule autour de mes chevilles et me traine vers le bleu d'une vie &#224; Venise. l'eau des canaux d&#233;tricote l'&#233;cheveau des pens&#233;es et brode un canevas o&#249; le lyrisme guette. Dans le quartier du Castello je marche dans la marge et sur la peau de marbre, j'&#233;cris sur les murs des clo&#238;tres&lt;/i&gt;. Elle &#233;tait sortie sans le plan salvateur qu'elle jugeait inutile d&#233;sormais, elle &#233;tait juste partie marcher un peu apr&#232;s le repas du soir, et toute &#224; ses pens&#233;es de l'exposition d&#233;couverte l'apr&#232;s-midi, n'avait pas pr&#234;t&#233; attention o&#249; ses pas l'entrainaient. Jamais elle n'avait senti cette emprise de la ville comme cela : elle n'avait aucune id&#233;e d'o&#249; se trouvait la riva degli Schiavoni ou la direction du campo San Zanipolo &#8211; de l&#224; elle aurait su rejoindre l'appartement &#8211; . Elle passait de ruelle minuscule en ruelle encore plus &#233;troite sans parvenir &#224; se rep&#233;rer avec le ciel et le soleil. C'&#233;tait un peu comme si le ciel n'avait plus de r&#233;alit&#233; &#224; cheminer entre ces murs d&#233;cr&#233;pits qu'elle s'obstinait &#224; caresser. &lt;i&gt;On marche, sans savoir jusqu'o&#249; ira le pas, face &#224; quelle faille il s'arr&#234;tera ni au-dessus de quel abime le vertige enlacera : on arpente alors &#224; grandes enjamb&#233;es puis d'une allure plus grave le triptyque du temps&lt;/i&gt;. La sensation qui l'envahit alors n'&#233;tait pas de crainte mais de respect vis-&#224;-vis de cette ville qui reprenait toujours le dessus sur ces hordes de touristes qui croyaient &#8220;avoir fait Venise&#8221; en une journ&#233;e. Elle prenait son temps, progressait en regardant chaque mur, chaque porte bien close, chaque fen&#234;tre avec des volets &#224; demi ferm&#233;s, puis chaque pont , chaque barri&#232;re ; elle avait la forte intuition qu'il fallait se laisser faire, participer &#224; cet envo&#251;tement dirig&#233; de doigt de ma&#238;tre par la ville elle-m&#234;me, qui tentait de lui faire comprendre qu'elle n'&#233;tait rien, que d'autres avant elle avaient essay&#233; de la poss&#233;der, mais que nul n'y arriverait, m&#234;me si on &#233;tait persuad&#233; de bien conna&#238;tre la sinuosit&#233; des calli ; et bien non ! Une ville, quelle qu'elle soit, et particuli&#232;rement celle-ci &#8211; un vrai labyrinthe, on lui l'avait bien dit &#8211; ne se livre jamais totalement. Elle allait p&#233;n&#233;trer le silence d'ici et d&#233;couvrir ses bruits intimes. &lt;i&gt;Il y a l'essence du silence embrass&#233; lorsque , une lumi&#232;re emplie de spectres sur les doigts, on d&#233;rive entre les parois ocres et resserr&#233;es comme on s'enfoncerait au sein de Broc&#233;liande, la t&#234;te emplie du songe d'&#234;tre heureux. On se d&#233;salt&#232;re &#224; l' illusion d'&#234;tre ma&#238;tre du monde, on s'enivre en un glissement dans les plis et replis d'une ville dont on ne cueille que quelques dentelles d'ombres et on se laisse s'&#233;garer dans cette sorte de murmure o&#249; tout s'enfuit&lt;/i&gt;. Elle parlait dans son for int&#233;rieur &#224; Venise, comme on r&#233;pond &#224; une amie qui vient de vous confier un secret. Venise venait de lui d&#233;voiler des traces enchev&#234;tr&#233;es sur les murs et au sol, un autre temps, une r&#233;alit&#233; &#233;cart&#233;e, &#233;cartel&#233;e dans ses silences. Elle marchait ou faisait du sur-place, tant l'attention qu'elle portait sur des d&#233;tails, la for&#231;ait &#224; ralentir toujours davantage. Elle se trouvait dans une d&#233;chirure d'espace et de temps, dans un &#233;tat ind&#233;cis, ambigu, dans l'attente d'une d&#233;livrance mais sans la souhaiter vraiment, et lorsque, &#224; quelques indices elle sut enfin o&#249; elle &#233;tait, elle en eut presque des regrets... En rentrant , elle posa quelques phrases : un plain-chant du vague, du diffus, de l'&#233;ph&#233;m&#232;re qui enfle &lt;i&gt;sous l'ombre d'un capharna&#252;m de fant&#244;mes : un &#233;tal de luxe. Il y a une forme de s&#233;r&#233;nit&#233; &#224; jouer le psalmiste de l'instant, &#224; louer le silence d'entre les mots, l'&#233;vidence de la perte, et le fr&#244;lement d'aile du temps qui passe&lt;/i&gt;. Le dessin qu'elle tenta ensuite de r&#233;aliser pour signifier cette errance, tenter de retrouver ce trouble qui l'avait saisie sous ces &#233;paisseurs travers&#233;es, ressemblait &#224; une arabesque qui s'enroulait sur elle-m&#234;me, une spirale et au centre, elle dessina un &#339;il qui la fixait ... &lt;i&gt;On se dit qu'on n'est s&#251;r de rien, que l'&#233;cheveau des certitudes n'est pas celui que l'on d&#233;noue &#224; grandes brass&#233;es, puis on se trouve semblable &#224; l'enfant au matin de No&#235;l, &#224; contempler le r&#234;ve devenu r&#233;alit&#233;, &#224; recueillir ce silence ponctu&#233; du souffle des cloches, &#224; le glisser entre les pages d'un livre ou d'un carnet o&#249; s'&#233;crit la version intime de qui tente d'&#234;tre quand les barri&#232;res du dedans se d&#233;robent&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#27' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 27&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Son r&#234;ve serait de rester &#224; Venise, mais rester ne ferait-il pas oublier le plaisir, jamais amoindri au fil de ses voyages, de l'arriv&#233;e . Le magn&#233;tisme est si fort, lorsque le train entre dans la gare de Santa Lucia, et que, au travers du flot humain , on aper&#231;oit le grand canal et les maisons qui le bordent baign&#233;es de cette lumi&#232;re si intimement li&#233;e &#224; ce lieu, qu'elle accepte de partir , uniquement avec l'id&#233;e de revenir. A chaque retour, l'apparition est toujours aussi intense et les larmes jamais tr&#232;s loin. Elle songe &#224; une arriv&#233;e un soir d'hiver lorsque quelques flocons se mettraient &#224; danser et lentement tapisseraient le sol et que tout ce qui est en effervescence serait recouvert de silence : Venise en blanc et en brume. Arriver en train a quelque chose de rassurant , de par la lenteur, sur la toute fin du voyage, d&#233;clin&#233;e harmonieusement , et qui fait appara&#238;tre le paysage en un mouvement qui soudain se fige. Lorsque le retour survient, l'arriv&#233;e dans sa ville d'origine n'est pas du m&#234;me ordre, du m&#234;me &#233;merveillement, mais a malgr&#233; tout une touche de fr&#233;missement. Elle sait, bien avant les annonces par micro dans le wagon qu'elle en est tout pr&#232;s, elle a reconnu &#8211; m&#234;me si elle emprunte rarement ce mode de transport &#8211; ce qui pr&#233;c&#232;de l'entr&#233;e dans la ville . Elle a lu Jean-Christophe Bailly qui raconte cette travers&#233;e de la vall&#233;e du Gier et la compare &#224; une table de cantine o&#249; rouilleraient ici ou l&#224; les gamelles... mais o&#249; s'insinue aussi une sorte de noblesse et de dignit&#233;. Depuis cette lecture , le regard pos&#233; sur cette arriv&#233;e est autre. Elle aime ce retour &#224; la tomb&#233;e de la nuit , avec venant de Lyon les cercles de lumi&#232;re qui surgissent, papillons d'une nuit urbaine qui &#233;clatent derri&#232;re les vitres du train, comme si l'image donn&#233;e &#224; voir avait ferment&#233; tout le jour puis se r&#233;v&#233;lait dans un laps de temps tr&#232;s bref qu'il ne faut pas rater. Pas de beaux paysages aux abords de la ligne de train, de ceux que l'on regarde avec l'oeil aux aguets, mais savoir que l&#224;, derri&#232;re ces collines ou ces petites villes, serpentent des routes pleines de charme au milieu de vergers sur un versant, ou de for&#234;ts de r&#233;sineux sur l'autre. Au fur et &#224; mesure du ralentissement du train, ce sont les mouvements des passagers qui prennent le relais, s'activant pour ranger &#233;crans de toute sortes, livres ou magazines. Le train entre dans cette respiration de l'arr&#234;t, les passagers se l&#232;vent, et c'est le brouhaha des valises que l'on extraie des r&#233;duits &#224; bagages puis que l'on tire dans les trav&#233;es, le pi&#233;tinement, et l'ouverture des portes. Lorsque le train d&#233;verse ses passagers sur le quai num&#233;ro un et qu'elle se trouve de plain-pied dans le hall puis sur l'esplanade, il y a toujours un instant de flottement, une sorte d'&#233;bauche de la marche, alors m&#234;me qu'autour d'elle le flot de voyageurs se pr&#233;cipite, la d&#233;passe avec vivacit&#233;, elle aurait presque la sensation de faire du sur place. La foule se disperse dans deux directions avec h&#226;te soit vers l'arr&#234;t de tram sur la gauche soit vers la station de taxis sur la droite. Elle prend son temps, comme si l'ailleurs &#233;tait l&#224; devant elle, comme cet ailleurs d'o&#249; elle revient. Elle sait que si elle foule demain ou dans quelques jours les dalles de cette esplanade, ce ne sera pas le m&#234;me regard qu'elle posera sur ce qui s'&#233;tale &#224; ce moment m&#234;me. Les yeux d&#233;pliss&#233;s, elle regarde comme une premi&#232;re fois. Les travaux de r&#233;habilitaion de ce quartier ne sont pas termin&#233;s, mais ont encore progress&#233; depuis son d&#233;part. Une grande batisse rouge a pris de l'ampleur et attire le regard. Le ciel prend toute sa place et l'avenue monte toujours tout droit en face. Le relief de l'oubli reprend ses formes, revient &#224; elle. Malgr&#233; la fatigue du voyage, ou gr&#226;ce &#224; elle peut-&#234;tre, elle s'empare de l'instant , de l'image donn&#233;e, laissant un peu de flou se r&#233;pandre sur les bords.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#28' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 28&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Voir, regarder, elle sait. Mais c'est apercevoir qu'elle pr&#233;f&#232;re. Quelque chose, quelqu'un, un mouvement qui s'inscrit dans une lumi&#232;re de l'&#233;tonnement, dans un entre-deux d'ombre et de clart&#233;, dans une bri&#232;vet&#233; de l'instant, une saveur unique. Un geste, une couleur, un peu d'&#233;perdu. Assise dans le tram, pr&#232;s de la vitre, cela surgit, passe et disparait. Toujours l'au-del&#224; de la fen&#234;tre qui importe. S'abstraire de l'imm&#233;diat des voyageurs, et porter son attention vers cet ailleurs au go&#251;t d'inachev&#233; : un collage d'images, un coup de griffe du monde, une &#233;tincelle de d&#233;sir. Cueillir d'un battement d'&#339;il ces apparitions dans les failles qui s'offrent. Enlever ses lunettes de myope augmente la vision recherch&#233;e et procure l'art de voir au-del&#224; d'un visible. Laisser le dehors d&#233;filer dans ce flux o&#249; r&#232;gne le flou et attraper au vol ce qui se donne : une silhouette, pench&#233;e &#224; une fen&#234;tre, sans &#226;ge, pas de sexe, gomm&#233;s ces d&#233;tails qui procurent un sens, et on imagine le reste du corps pr&#234;t &#224; basculer, ou peut-&#234;tre une sorci&#232;re jetant des sorts sur les passants dans la rue ; le mouvement des feuilles d'un platane ou autre arbre de ville devient une vague verte entre des murs, une rivi&#232;re indiff&#233;rente et press&#233;e ; les fa&#231;ades communes et sans attrait particulier se m&#233;tamorphosent, par le jeu des rideaux color&#233;s derri&#232;re les fen&#234;tres, en taches mouvantes de couleurs rivalisant avec des peintures abstraites ; un effet de sillage et des arabesques de corps dans des colonnes d'eau &#8211;- un enfant courant sous les jets d'eau de la place, le tram a ralenti, l'apparition est plus longue &#8211;- ce corps &#224; corps qui &#233;clabousse, et d&#233;place et &#233;tire ces filaments d'eau, un discontinu continu. Glisser d'un &#234;tre &#224; un autre, sans risque de reconna&#238;tre, recouvrir le dehors de ce voile bleu&#226;tre, &#233;treindre une r&#233;alit&#233; distordue, s'absenter d'elle-m&#234;me le temps d'un trajet, une vingtaine de minutes peut-&#234;tre, puis penser &#224; descendre, chausser &#224; nouveau les lunettes, r&#233;aliser que l'arr&#234;t est pass&#233;, revenir en arri&#232;re et dans la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#29' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 29&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;1&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il est des jours avec le regard &#233;lim&#233;, o&#249; tout semble incertain, sans couleurs, sans rien &#224; &#224; esp&#233;rer, rien &#224; contempler. Elle sort malgr&#233; tout de chez elle, va dans la rue &#224; la rencontre de ce dehors. &lt;i&gt;Ecoutez voir&lt;/i&gt;, dit l'homme &#224; la voisine d'en face. Alors elle &#233;coute les quelques mots &#233;chang&#233;s, elle regarde les gestes qui renforcent le discours &lt;i&gt;il est parti avec sa payse &lt;/i&gt; et le bras droit donne la direction, vers le sud de la ville ; &lt;i&gt; il a emmen&#233; le chien &lt;/i&gt; et du bras gauche il mime le chien qui tire sur sa laisse, il tire aussi la langue pour signifier la force du chien qui tire sans doute. &lt;i&gt;C'&#233;tait le soir et il tanguait un peu, il avait pas bu que de l'eau ; faut dire qui fait chaud alors &#231;a se comprend&#8230;&lt;/i&gt; Et d'un pas semblable il s'approche de la voisine qui se replie un peu dans l'ombre. Il est clair que lui non plus n'est pas &#224; je&#251;n ; de la sueur perle sur son front et sa chemise est d&#233;cor&#233;e de belles aur&#233;oles qui ne datent pas du jour. Un &lt;i&gt;pagnot&lt;/i&gt;, aurait dit le p&#232;re, pas m&#233;chant, mais qu'il ne faut pas contrarier. D&#233;munie d'elle-m&#234;me, elle suit le soliloque du vieil homme qui passe son temps &#224; observer les uns et les autres &#8211;- &lt;i&gt;apincher&lt;/i&gt; aurait dit la grand-m&#232;re -&#8211;, surveiller les all&#233;es et venues dans sa rue. &lt;i&gt;Elle avait une robe qu'on voyait tout &#224; travers, sa payse, elle a de beaux restes mais quand m&#234;me &#231;a se fait pas... hein&lt;/i&gt; Il cherche l'assentiment de la voisine qui ne sait comment se d&#233;p&#234;trer de l'importun. Il est pieds-nus, la chemise ouverte sur un torse poilu, une barbe de huit jours et des cheveux mi-longs un peu filasses ; rien qui donne envie de l'approcher. Il continue : &lt;i&gt;z'avez pas entendu les cris le matin, &#231;a sonnait pas le grand amour et le soir bras dessus bras dessous comme des, comment on dit d&#233;j&#224;, des tourteaux&#8230; des tourtereaux&lt;/i&gt;, murmure la voisine. &lt;i&gt;Voil&#224;, c'est &#231;a , des tourtereaux&lt;/i&gt;. La voisine cherche &#224; rentrer chez elle avec son sac de courses qui p&#232;se au bout du bras ; son t&#233;l&#233;phone portable sonne et lui sauve la mise ; elle r&#233;pond et fait un signe &#224; l'homme pour lui signifier qu'elle doit partir tout en r&#233;pondant. La femme entre dans l'immeuble, l'homme balaye d'un regard lourd alentour, l'aper&#231;oit , elle , qui est fig&#233;e au bord du trottoir. &lt;i&gt;Ecoutez voir&#8230;&lt;/i&gt;, il dit en s'approchant.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;2&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il est des jours &#224; tendance d'autisme o&#249; elle n'attend rien de personne, et m&#234;me bien au-del&#224;, o&#249; elle ne souhaite que nul ne lui parle ou l'approche. Elle ne peut qu'errer entre un r&#233;el qu'elle ne peut fuir totalement et un r&#234;ve o&#249; elle esp&#232;re encore un peu trouver une raison d'&#234;tre. C'est mercredi, le jour des bouquinistes sur la place principale de la ville, alors elle rejoint ce dehors pour d&#233;nicher un dedans supportable. Les mains dans les bacs &#224; livres, le regard enfoui pour ne pas &#234;tre interpell&#233;e, elle fouine. D'autres mains, pr&#232;s d'elle, s'activent de m&#234;me. Les quatre mains farfouillent dans le bac &#224; litt&#233;rature. Des mains larges, p&#226;les, emplies de taches brunes, encore fermes et pleines de cette &#233;nergie dont elle se sent parfois d&#233;munie. Elles s'emparent d'un ouvrage avec tendresse, le feuillettent, le tiennent sans trembler le temps d'une lecture de quelques phrases, puis tournent les pages et s'immobilisent un peu plus loin. La personne &#224; c&#244;t&#233; d'elle doit &#234;tre grande , elle sent une pr&#233;sence imposante la c&#244;toyer, m&#234;me si elle ne l&#232;ve pas le regard vers elle. Elle a reconnu la collection de l'&#233;diteur. Elle tente de d&#233;chiffrer le titre du livre qui requiert l'attention de son voisin, se dit que s'il le repose, elle s'en emparera ; pour l'instant elle n'a rien trouv&#233; &#224; se mettre sous la dent ; elle esp&#232;re beaucoup du hasard qui lib&#232;re. Elle entend ou croit entendre son voisin lire &#224; haute voix quelques lignes, elle tend l'oreille ; cela fait comme une psalmodie. Elle ne veut pas le regarder. Il lit un peu plus fort ; peut-&#234;tre pour elle. Elle ne sait pas ce qu'il dit, mais sait que ce livre, elle le veut. Il ne lit plus, il lui pose une question qu'il r&#233;p&#232;te un peu plus fort et attend une r&#233;ponse : &lt;i&gt;Vous connaissez cet auteur ?&lt;/i&gt; Elle porte alors le regard sur la couverture, lit Edmond Jab&#232;s et murmure qu'elle ne l'a jamais lu. &lt;i&gt;Alors, n'attendez plus !&lt;/i&gt; lui r&#233;pond-il d'une voix souriante et il glisse l'ouvrage entre ses mains. Le temps de d&#233;chiffrer le titre, l'homme s'est &#233;loign&#233;, elle ne voit de lui que son dos tr&#232;s droit sur de hautes jambes , dans une tenue d'&#233;t&#233; claire et vaporeuse ; une chevelure blanche et soign&#233;e comme chapeau d'&#233;t&#233;. Sans autre r&#233;flexion, elle prend &lt;i&gt;Le livre des questions&lt;/i&gt;, paye et repart le pas plus l&#233;ger.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;3&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il est des jours d'apparitions qui tranchent dans le visible. De ces ombres qui n'ont pas trouv&#233; la paix et qui continuent de hanter les rues de la ville comme le chant des poussi&#232;res qui se posent sans bruit. En l'espace d'une seconde, l'esprit bascule et se perd dans une opacit&#233; sans nom. Une femme, &#226;g&#233;e, petite et un peu ronde, pench&#233;e vers l'avant marche sur le trottoir devant elle. Sur l'&#233;paule pend un sac en toile, rappelant ces sacs de plage d'autrefois, avec l'inscription La Rochelle un peu p&#226;lie au-dessous du dessin de tours. Elle sait bien que ce n'est pas possible que ce soit Louise , mais cette silhouette, cette d&#233;marche, cette mani&#232;re de tenir son sac et ce sac m&#234;me venant de sa ville pr&#233;f&#233;r&#233;e, tout lui rappelle sa tante. Elle ne sait comment l'aborder. Elle finit par la d&#233;passer en la heurtant l&#233;g&#232;rement. Louise &#233;chappe un sac en papier avec des abricots qui roulent sur la chauss&#233;e. Elle se confond en excuses, ramasse les fruits tomb&#233;s, remet le tout dans le sachet, s'excuse &#224; nouveau et croise enfin le regard de celle qu'elle nomme Louise en son for int&#233;rieur. Sid&#233;r&#233;e par le regard bleu qui la fixe sans col&#232;re, mais avec une candeur qui la bouleverse. Louise lui dit que ce n'est rien, que ses mains ne tiennent plus les objets comme autrefois, que tout lui &#233;chappe mais qu'elle est bien gentille d'avoir ramass&#233; ces quatre fruits&#8230; Elle, elle n'arrive plus &#224; parler. Elle sourit seulement. Louise tourne au coin de la rue. Lorsqu'elle arrive &#224; son tour, &#224; l'angle de la rue, apr&#232;s avoir repris ses esprits, de Louise nulle trace. Bien s&#251;r, ce n'est pas Louise, elle est morte il y a... un an... jour pour jour...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#30' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 30&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Aucune soir&#233;e d'hiver, quand le vent souffle sa froideur et que la neige accumule la toison qui calfeutrera les terres, n'est aussi redoutable que ces jours o&#249; les orages aux alentours du quinze ao&#251;t laissent &#233;clater ce qui n'est pas loin de signifier la fin des vacances. Enfant, elle redoutait cette bascule du temps &#8211; et le quinze ao&#251;t &#233;tait la date rep&#232;re &#8211; o&#249; se prenait le tournant des derniers jours &#224; vivre dans cet autre monde, celui de l'&#233;ternel , ou ce qu'elle prenait comme tel, &#224; vivre sans contrainte, sans horaire et dans ce dehors de campagne qu'elle ch&#233;rissait. Apr&#232;s les orages, ce seraient les colchiques qui jailliraient dans les pr&#233;s signant l'arr&#234;t de mort de l'&#233;t&#233;, le retour vers la ville et la rentr&#233;e , mot plein de r&#233;pugnance. Les journ&#233;es se faisaient plus fra&#238;ches, ou ruisselaient sous des pluies continues, on enfilait un pull, se recroquevillait pr&#232;s de la chemin&#233;e, dans la grande maison de pierres, avec le stock de bandes dessin&#233;es qui tentaient de faire oublier ce qui &#233;tait en train d'advenir. Chaque ann&#233;e pendant dix-huit ans, &#224; peu pr&#232;s, elle revivrait ces derniers jours d'ao&#251;t avec un mal &#234;tre qui ne se gu&#233;rissait d'aucune fa&#231;on. Enfant, elle ne savait pas encore , que cela se perp&#233;tuerait tout au long de sa vie, et que, si les orages r&#233;sonnaient &#224; d'autres p&#233;riodes de l'ann&#233;e, celui du quinze ao&#251;t &#233;tait annonciateur du r&#234;ve de rentr&#233;e des classes, puisque elle se trouvait d&#233;sormais de l'autre c&#244;t&#233; du bureau &#224; manier la craie blanche sur le tableau. Un rituel involontaire viendrait s'ajouter &#224; l'orage, les colchiques et la fraicheur in&#233;vitable : celui du r&#234;ve de rentr&#233;e o&#249; tous les possibles impossibles se d&#233;clinent avec perversit&#233;. Elle courait apr&#232;s ses &#233;l&#232;ves diss&#233;min&#233;s dans les rues de la ville ; elle croulait sous le nombre d'enfants qui n'avaient pas tous une chaise et un bureau ; des animaux, plut&#244;t du genre f&#233;lins, se m&#234;laient aux groupes d'enfants dans la cour de r&#233;cr&#233;ation ; un incendie &#233;clatait et elle sauvait tous les enfants&#8230; Chaque ann&#233;e, pendant trente-sept ans, le r&#234;ve de rentr&#233;e fera son apparition apr&#232;s le quinze ao&#251;t, donnant un coup de cutter aux derniers jours de vacances. Encore aujourd'hui, alors qu'elle s'est gliss&#233;e sans probl&#232;me dans l'habit de la retrait&#233;e moderne et dynamique, elle sait que le r&#234;ve de rentr&#233;e des classes viendra lui chatouiller les neurones, mani&#232;re de caresser l'oubli.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#31' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 31&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sans h&#226;te, la colline se raccorde au ciel. De petits nuages s'&#233;talent dans une envie de bleu. Le soleil &#233;crasant fait place &#224; une douce &#233;chancrure d'&#233;t&#233;. Avan&#231;ant sur les larges all&#233;es, elle a la sensation agr&#233;able d'apprendre la lumi&#232;re. Le pas se ralentit au fil des murmures r&#233;sonnant dans les feuillages. Autour r&#232;gne une harmonie &#224; laquelle s'accorde sa sensibilit&#233;. Il lui semble que tout ce lieu a &#233;t&#233; tress&#233; de brins de vie se croisant avec simplicit&#233; : les arbres, les all&#233;es, les monuments qui se dressent, les graviers au sol qui crissent sous le pas, et juste ce qu'il faut de taches de rouge, mauve ou jaune sem&#233;es par les fleurs. Ici, plus qu'ailleurs , c'est le r&#232;gne de la verticalit&#233; et de l'horizontalit&#233; &#224; &#233;chelle humaine : les st&#232;les, les statues de plus ou moins bon go&#251;t, les dalles de marbre ou b&#233;ton, l'horizon. Ce sont les tombes abandonn&#233;es qui l'aimantent, celles qui ne sont plus visit&#233;es depuis longtemps et qui rec&#232;lent un charme particulier avec leurs grilles rouill&#233;es, recouvertes d'un lichen jaun&#226;tre qui, lorsque le regard de myope prend le dessus, s'&#233;tale, se dilue en une toile impressionniste o&#249; dessoud&#233;s, &#233;cartel&#233;s, &#224; moiti&#233; enfouis, gisent des Christ de bronze donnant &#224; voir un monde qui n'a plus cours. De la terre monte cette manne chaude d'une fin de journ&#233;e d'&#233;t&#233;. Elle poursuit son avanc&#233;e. Nul besoin de r&#233;fl&#233;chir, ses pas se porteront d'eux-m&#234;mes l&#224; o&#249; ils le doivent Les ombres s'allongent donnant de l'ampleur aux d&#233;tails insignifiants. Au loin une trou&#233;e bleue. Elle sait l'ange aux ailes repli&#233;es, veillant &#224; l'angle de l'all&#233;e &#224; emprunter ; ce n'est d'ailleurs plus une all&#233;e qu'il faut dire d&#233;sormais mais une sente de terre, mal ais&#233;e pour marcher, entre des tombes plus anciennes, plus &#233;troites aussi, aux dalles de pierre blanche qui s'effritent paisiblement. Encore un petit virage &#224; droite et elle est arriv&#233;e. La tombe est en tr&#232;s mauvais &#233;tat maintenant mais on distingue encore tr&#232;s bien sur les photos ovales les visages d'un autre temps, celui d'un homme et d'une femme, qu'elle n'a pas connus. De grandes herbes s&#232;ches cachent un peu les noms et les dates, qu'elle arrache sans effort ; de la main elle balaie la terre qui s'est r&#233;pandue sur la dalle claire. Elle n'a pas apport&#233; de bruy&#232;re, elle ne se savait pas venir ici en ce jour, elle se dit que la prochaine fois peut-&#234;tre... Elle se dit aussi que &#231;a ne sert &#224; rien de venir l&#224; , avec ou sans bruy&#232;re. Elle se dit qu'elle est heureuse d'&#234;tre venue l&#224;, qu'elle se sent bien sans trop savoir pourquoi. C'est la tombe o&#249; on l'a emmen&#233;e pendant toute son enfance ; cela fait partie d'elle comme les paysages vus et travers&#233;s &#224; de nombreuses reprises. Nulle tristesse ou m&#233;lancolie. Ce lieu lui est consubstantiel, au m&#234;me titre que l'&#233;cole, la maison de l'enfance, son quartier, une ou deux librairies qu'elle fr&#233;quente assidument ou quelques itin&#233;raires dans les rues de la ville. Comme sur les &#233;tals des libraires o&#249; elle remet des piles de livres en place, l&#224; elle ramasse un pot de fleurs tomb&#233;, redresse une croix pench&#233;e ou simplement lit les noms et les &#233;pitaphes offerts comme elle le fait avec les quatri&#232;mes de couverture. Le cimeti&#232;re est le lieu, par excellence, des questions sans r&#233;ponses. Elle sait &lt;i&gt;qu'elle a l'art de se poser des questions qui n'ont pas de r&#233;ponses&lt;/i&gt;. Lorsqu'elle prend la sente du retour qui n'est pas la m&#234;me qu'&#224; l'arriv&#233;e, elle aper&#231;oit un groupe de personnes au bord d'une tombe ouverte. Ils sont un peu loin d'elle sur la pente descendante de l'autre versant de la colline de ce cimeti&#232;re. Elle surplombe un peu la vision de cet enterrement en cours. Des hommes et des femmes, emp&#234;tr&#233;s de leurs corps, se tenant face &#224; leur propre disparition tout en honorant celui ou celle qui vient d'entrer dans le royaume des morts. Elle les imagine emplis de ces pens&#233;es qui naissent et envahissent les esprits lorsque l'on est face &#224; la mort d'un proche, des promesses que l'on fait et qu'on ne tiendra pas, de l'id&#233;e d'un dieu qui refait surface avant de s'an&#233;antir &#224; nouveau lorsque la vie normale aura repris son cours. Elle poursuit son retour berc&#233;e par les sons d'une guitare, un dernier adieu &#224; celui ou celle qui n'est plus. Elle pense qu'elle a bien fait de venir errer un peu ici en cette fin d'apr&#232;s midi et que la petite brise qui souffle maintenant est la bienvenue. Elle rel&#232;ve la t&#234;te, porte loin les yeux , se dit que tous les cimeti&#232;res de la ville &#8211; elle en r&#233;pertorie six &#8212;, sont &#233;tablis sur une colline de la ville (sauf un). Celui-ci, sur la colline du Cr&#234;t de Roc, est le plus ancien et le plus vaste. L&#224; se trouvent des milliers de corps, l'absence et les questions qui l'accompagnent, une vue magnifique sur la ville et la force d'un ciel.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#32' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 32&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le ciel prend toute la place, qu'il soit laqu&#233; de bleu et d&#233;mis de nuages, qu'il soit sur fond de larmes ou d'un lavis poudreux, qu'il soit fan&#233; ou pelucheux, blanc ou bas, incertain ou sans plis, vernis ou terne, lumineux de v&#233;rit&#233; ou pesant de larmes, de plomb ou d'&#233;meraude, chiffon rouge ou tapis de cendres, d'aube ou de cr&#233;puscule, d'apparitions ou de dissipations, buvard&#233; en lambeaux ou fleuri d'infini, congestionn&#233; ou cribl&#233; de lumi&#232;re, d&#233;color&#233; ou piqu&#233; d'&#233;toiles, lunatique ou constant, stri&#233; d'envols noirs ou blanchi de fum&#233;es, crach&#233; d'ombres ou infus&#233; de rose, source de visions ou poudre de silence, &#233;clat brouill&#233; d'un regard flou ou pl&#233;nitude des brumes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On reste toujours &#224; jardiner son carreau de fen&#234;tre, &#224; explorer le mouvement continu d'un petit coin de bleu, &#224; d&#233;raciner &#224; mains nues ce qu'on a cru y voir grandir, &#224; tenter de d&#233;chirer d'un geste de la main ce petit ourlet de rien et ses invisibles, &#224; fouir dans ses entrailles pour y trouver soudain les mots, &#224; &#233;crire pour le d&#233;placer, &#224; perforer un nuage pour y d&#233;nicher un brin d'aube ou juste apr&#232;s la pluie pour y trouver les italiques, &#224; partir &#224; son assaut pour s'abreuver du vol des corbeaux, &#224; se perdre dans la ouate c&#233;leste, &#224; scruter ses rives bleues quand &#224; l'int&#233;rieur il pleut, &#224; devenir clocher pour tenter d'attraper la lumi&#232;re en surplomb et tremper sa plume dans une langue de silence&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a le choix des collines pour se rapprocher des ondulations du ciel et se tenir &#224; mi-chemin entre la ville et l'azur. Elle se faufile entre les maisons du lotissement, emprunte un escalier un peu raide , grimpe par les sentes le long des jardins ouvriers, glisse un bonjour ici ou l&#224;, traverse une route, reprend un chemin et son souffle avant la mont&#233;e plus raide et sans ombre, et finit par rejoindre le sommet du parc qui domine au nord-ouest de la ville, au cr&#234;t de Montaud. Point de colline inspir&#233;e mais de l&#224; le partage entre terre et ciel est parfait et tout s'ordonne, dans une forme d'immobilit&#233; feinte, o&#249; le bleu, po&#232;me dans la prose, s'&#233;gare dans le tableau du jour.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#33' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 33&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Entre fuite et d&#233;sir de rencontres, entre oubli et envie d'&#233;blouissement, entre instant &#233;pous&#233; et pass&#233; rejailli, il y a un fil o&#249; elle avance en un &#233;quilibre pr&#233;caire, toujours en qu&#234;te d'un lieu qu'elle nomme vrai, sans trop savoir quel sens cela pourrait bien recouvrir. Elle fuit le centre ville et les grands magasins o&#249; tout est d&#233;sordre de gestes et de sons, elle s'&#233;loigne de tout ce qui n'est qu'enchev&#234;trement de formes et de couleurs, et se r&#233;fugie dans un parc o&#249; le ciel a sa place avec toutes ses &#233;paisseurs de bleu, o&#249; des arbres fixent la vision et bercent du murmure de leur feuillage, o&#249; l'herbe pousse au milieu, comme les id&#233;es qui surgissent en plein milieu de rien . Elle marche dans les all&#233;es ou sur l'herbe, avec la lenteur de qui pense, en laissant son regard s'abreuver &#224; tout ce qui fr&#233;mit autour d'elle. Les matins ont ce quelque chose qu'elle nomme d&#233;licieux, lorsque la lumi&#232;re accompagne le pas, et que les voix semblent &#224; peine sorties du silence. Les enfants qui jouent , le font sans la fatigue ou l'agressivit&#233; des apr&#232;s midis, ils sont dans cette vie singuli&#232;re de l'enfance non encore travestie par la lourdeur du jour. Sur la pelouse, cette fillette, cinq ans peut-&#234;tre, qui s'applique &#224; lancer un ballon en direction de son petit fr&#232;re, &#224; peine deux ans, avec pr&#233;cision pour qu'il puisse frapper &#224; son tour avec plaisir et lui renvoyer le ballon d'un coup de pied net et franc et la joie des deux enfants &#224; &#233;changer ces passes sans cris, sans col&#232;re, le p&#232;re tout pr&#232;s qui regarde, avec un brin d'&#233;motion peut-&#234;tre... Cet homme qui court, autour du parc, qui passe &#224; plusieurs reprises avec toujours un sourire lorsqu'il croise quelqu'un, un petit signe de la main ou de la t&#234;te, ou qui s'arr&#234;te quand il voit un enfant qui vient de tomber&#8230; Les jardiniers qui nettoient les massifs, coupent quelques fleurs fan&#233;es et discutent avec un vieil homme assis sur un banc et dont ce sera peut-&#234;tre le seul &#233;change de la journ&#233;e... Les canards qui barbotent dans l'&#233;tang se mettent de la partie pour communiquer avec ce tout petit gar&#231;on qui n'en finit pas de leur parler dans son jargon de petit gar&#231;on et les volatiles semblent comprendre les secrets qu'il leur livre...Et sur le tourniquet cette petite fille qui ne quittera pas du regard son amoureux du jour&#8230; Quelques &#233;clats d'un matin o&#249; elle cherche &#224; voir la vie en rose, comme si son pass&#233; et ce pr&#233;sent se rejoignaient , une courte parenth&#232;se dans des jours d'indiff&#233;rence, un r&#234;ve &#233;veill&#233; o&#249; le champ du possible s'&#233;vase et que cessent enfin les outrages et les portes qui claquent. Elle avance dans cet entre-deux, dans cette entrevue silencieuse, ces &#233;tendues d'herbes et ces creux d'ombres o&#249; se balbutie un peu de son enfance.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#34' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 34&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle d&#233;plie le plan de la ville. Elle d&#233;ploie les quatre points cardinaux, les &#233;tire juqu'aux confins du bureau. C'est le centre ville son univers, qu' elle arpente &#224; tour de pas. Sa carte d'intensit&#233;s. Des lisi&#232;res, elle sait si peu. D&#233;couper la ville et la voir s'ouvrir soudain. La voir s'&#233;taler jusqu'aux charni&#232;res des communes qui l'enserrent. Passer l'au-del&#224; des sept collines. Risquer le regard. &lt;br class='autobr' /&gt;
S'impr&#233;gner de la toponymie. La traduire en visions. Fragmenter le r&#233;el ou ce qui se croit tel. Inventer une &#233;criture de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nord/ C'est une entr&#233;e avec ses commerces &#224; la reproduction identique &#224; n'importe quelle grande ville, ses routes embouteill&#233;es, ses collusions de maisons, un h&#244;pital, un p&#244;le m&#233;dical qui enfle d'ann&#233;e en ann&#233;e, un parc, des jardins ouvriers, un mus&#233;e d'art moderne et contemporain, un stade mythique, une gare secondaire, un tunnel, la rivi&#232;re du Furan qui rejaillit de l'obscurit&#233; et l'autoroute qui emporte vers des destinations qu'elle ne connaissait pas enfant. L&#224; o&#249; la ville se reproduit, s'&#233;chappe, se dilue. Elle vit sur cette bordure, dans cette respiration. Elle se cherche dans ce parc , sillonne cet espace, raye cette &#233;tendue, veille aux griffures du temps. Elle vit dans cette frange de soi, fragment&#233;e, o&#249; elle construit les souvenirs de demain. C'est sa ville d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest/ L'ouest c'&#233;tait l'&#233;chapp&#233;e belle sans tumultes et sans souci du hal&#232;tement du temps, mieux que la langue dans le palais, plus hallucinant qu'un train p&#233;n&#233;trant et ressortant du tunnel, plus &#233;nigmatique que la lecture du Club des cinq, plus foisonnante que les r&#234;veries devant une carte routi&#232;re. L'Ouest , c'&#233;tait, pass&#233;s les jardins ouvriers, des criques de bleu rien que pour elle, avec dans le palais la langue paternelle, lang&#233;e de ses propres haillons, rapi&#233;c&#233;e de ses souvenirs et des souvenirs d'encore plus avant, pli&#233;e et repli&#233;e, emball&#233;e de ces silences qui empoissent le ventre. C'&#233;tait le chemin des vacances et le retour dans la maison de pierres, les champs, les bois, l'&#233;t&#233;, les vacances, et l'&#233;clipse de l'enfance...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud/ Pour aller au sud de la ville, il faut monter la grand'rue. Rien de plus illogique pour un esprit d'enfant qui avait compris que le sud est en bas de la carte et que dans ce mental d'enfant, logiquement on descend&#8230; Tr&#232;s longtemps le plan de la ville a &#233;t&#233; invers&#233; dans son esprit...Le sud, c'est d'abord la plate-forme des trams, l'ancien h&#244;pital celui de Bellevue, des jardins ouvriers, un tunnel ou un pont, la direction des for&#234;ts et du froid, des sentiers qui grimpent , de la bruy&#232;re et des belles &#233;chapp&#233;es visuelles vers les Alpes, des sorties du dimanche &#224; Rochetaill&#233;e ou au Bessat, la source du Furan qui s'&#233;coule librement avant d'&#234;tre enfoui pour traverser la ville, le lieu des randonn&#233;es &#224; crapahuter sur les rochers et la lande et &#224; se murmurer qu'ici elle pourrait rester. Le vrai Sud, c'est l'au-del&#224;, apr&#232;s le col du grand-bois, celui de la route vers les arbres fruitiers en fleurs, le soleil, la lumi&#232;re, une v&#233;g&#233;tation nouvelle, les clich&#233;s dont on ne se lib&#232;re pas&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est/ Ce que recouvre l'est, elle n'en a qu'une id&#233;e tr&#232;s vague et pas grand chose &#224; en dire. Ce ne sont que des noms de lieux o&#249; elle n'allait pas enfant et qu'elle traverse parfois aujourd'hui sans affect, d&#233;nu&#233;e de souvenirs : la Marandini&#232;re, la Palle, Monthieu, le Bois d'Avaize, le parc de l'Europe, la M&#233;tare, les jardins du p&#232;re Volpette. Des immeubles des ann&#233;es soixante, des rues o&#249; elle se perdrait, dont la g&#233;ographie est illisible jusqu'aux noms qu'elle m&#233;lange et dont elle ne sait situer ni le trac&#233; ni leur exacte place, et dont ses pieds n'ont jamais foul&#233; le bitume : Pierre Loti, Degas, Le Corbusier, Sisley Rembrandt, Watteau, Courbet, Gauguin&#8230; Une topographie non incarn&#233;e, bord&#233;e d'inconnu, charg&#233;e d'opacit&#233;, o&#249; pourrait se dessiner un horizon des possibles, se passer l'once d'un d&#233;but de quelque chose...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#35' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 35&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;p&#233;tition des pas pour ouvrir la clart&#233;, la carte encore &#233;cart&#233;e, &#233;cartel&#233;e, jusqu'&#224; &#233;chancrer la parole, reprendre les chemins d&#233;laiss&#233;s avec des yeux qui entament ce qui pourrait...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nord/ Le nord, c'est aller vers un devenir, un ailleurs o&#249; les chemins de l'enfance ne menaient pas ou s'arr&#234;taient tr&#232;s vite ; c'est chausser des bottes de sept lieues et prendre la fuite, changer de mode de vie, mettre un mot &#224; la place d'un autre ou m&#234;me inventer du vocabulaire, devenir &#233;tranger &#224; soi-m&#234;me, sortir de sa langue, s'inventer son propre chemin &#224; coup de d&#233;s et de lignes bris&#233;es et se d&#233;couper sa propre carte &#224; toujours arpenter sans jamais arriver quelque part. Plus de pass&#233; en allant vers le Nord, plus de certitude, juste se laisser emporter, embarquer, r&#234;ver, &#234;tre, exister, sortir, d&#233;sirer, s'&#233;veiller, pousser toujours plus loin, se laisser traverser les seuils qui nous retiennent&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest/ A l'Ouest, des ombres , paillet&#233;es d'apparitions, avec des voix d'&#233;tain et de lumi&#232;re cuivr&#233;e , le ressac des mots dans l'interstice des sentes, des quignons d'ailes coup&#233;es, des &#233;cumes de r&#234;ves et des souvenirs card&#233;s. Revenir &#224; l'ouest mais par un autre chemin, celui des lisi&#232;res, des bords et des talus, o&#249; les paupi&#232;res nouvelles traversent les tranch&#233;es d'ombres et s'ouvrent sur des clairi&#232;res de chaux vive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud / Ici elle pourrait rester , crapahuter est plus difficile d&#233;sormais mais rester entre les rochers et la lande de bruy&#232;re, &#224; caresser du regard les apparitions qui se l&#232;veraient encore d'entre les arbres. Se satisfaire de ce qui est donn&#233; &#224; voir, y puiser la lumi&#232;re et rester sous le ciel et se laisser regarder par lui ; rester entre les pierres , les gen&#234;ts et la bruy&#232;re, au bord de l'abime, un livre entre les mains et, de temps &#224; autre, lever les yeux du livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est/ Un horizon des possibles : des rues &#224; agripper, &#224; se laisser griffer par les choses d'ici, les yeux d&#233;cousus, pousser les portes, forcer les fen&#234;tres, &#233;carter les rideaux, devenir ronce et se d&#233;ployer , &#233;mietter ce qui est l&#224; devant, toutes ces choses les unes apr&#232;s les autres, rester dans le voir et non dans le faire, voir d'ici ce qui saigne, ou ce qui b&#233;gaie, ou ce qui se perd, ce qui s'unit &#224; l'ombre et au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#36' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 36&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Encore, &#224; nouveau, et plus avant encore et m&#234;me tr&#232;s ailleurs guid&#233;e par l'ind&#233;cision du vent et par de longs regards sur une pr&#233;sence convoqu&#233;e. Plus de langue paternelle mais la langue des songes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nord/ Dans ce pays, il y a des landes au nord de la petite ville, des landes de bruy&#232;re qui surplombent une baignoire de bourdonnement urbain. De l&#224;, de cette lisi&#232;re, n'&#234;tre que guetteur de l'impr&#233;visible, entre rues et boulevards, ponts et tunnels, avenues et impasses, forcer la vue jusqu'aux places et ruelles, trottoirs et caniveaux et regarder le petit bateau de papier qui vogue sous le regard de l'enfant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest/ Dans ce pays, suivre les sentiers, ces chemins d&#233;tremp&#233;s, ceux de l'&#233;chapp&#233;e qui s'enfoncent dans le refuge des ombres entrecoup&#233;es de ciel, dans ce toi des lointains, mais proche, si proche encore, dans ce regain fugace, dans ce passage si peu urbain o&#249; le bitume s'estompe, o&#249; la pierre se confie en une parabole nouvelle entre les herbes oubli&#233;es et la paix de l'espace, au plain-chant de l'intime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud/ Dans ce pays, la ville est dans le dos, pr&#234;te &#224; se faire oublier, &#224; taire ses souffrances, mais proche toujours, r&#233;sonnant de bruits divers qui ne peuvent s'&#233;teindre, les rumeurs du jour qui d&#233;valent des ruelles se faufilent entre les murs de b&#233;ton puis s'&#233;loignent et meurent dans quelque coin perdu, et le vent qui assoiffe et traverse les arbres d'angoisse ou de plaisir, et la r&#233;p&#233;tition des voix jusqu'&#224; l'enrouement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est/ Dans ce pays, &#224; l'&#233;cart, d'autres terres inexplor&#233;es et qui tiennent en amont du regard, avec leurs roses tr&#233;mi&#232;res et l'offrande de lumi&#232;re au matin &#233;lev&#233;e, charg&#233;e d'instants &#224; venir, r&#233;els ou fa&#231;onn&#233;s, se dessine un horizon des possibles o&#249; pourrait se passer l'once d'un d&#233;but de quelque chose, sans fronti&#232;res pour obstruer la langue, maternelle ou des songes. &lt;i&gt;Dans mon pays, on remercie&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ren&#233; Char.&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#37' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 37&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours ainsi dans les r&#234;ves, on entre sans frapper car les portes ont disparu, les murs n'ont plus de consistance ou bien celle du carton ou du papier, on tend le bras et la main passe au travers des murs, des morts, du vide, d'un champ de bl&#233;s et l'on voit par-del&#224;, parfois m&#234;me des flammes et les images br&#251;lent et les tables sont emplies de mets et de vaisselles et les yeux sont rougis. Ils sont nombreux les morts qui hantent ces appartements trop serr&#233;s dans cette rue qui monte, ils sont nombreux et de tous &#226;ges avec leur douleur pli&#233;e en petits morceaux et cach&#233;e au fond des poches ou sous la pile de linge bien repass&#233;e, les visages ne se ressemblent plus ou se d&#233;sagr&#232;gent dans le flou de l'&#233;trange, ils ont oubli&#233; leur langue, il n'y a que des regards que l'on ne peut fixer et des corps lang&#233;s de v&#234;tements sombres. Chacun est &#224; sa t&#226;che. Le tailleur, avec ses craies et ses ciseaux tout au d&#233;coupage de l'horizontalit&#233; d'un tissu d'o&#249; il fait na&#238;tre des corps, ceux de ses proches morts lors du g&#233;nocide arm&#233;nien, le cordonnier qui n'en finit pas de saisir une pointe coinc&#233;e entre ses l&#232;vres fines et de taper, taper sans s'arr&#234;ter sur celle-ci, enfonc&#233;e dans le talon d'un soulier, comme s'il voulait enfouir le cauchemar du village incendi&#233;, la coiffeuse enroule des bigoudis sur une t&#234;te d&#233;tach&#233;e de son corps et elle pique une pointe jusqu'au cuir chevelu, mais il n'y a plus de sang &#224; jaillir. On s'&#233;l&#232;ve dans les &#233;tages &#224; regarder cette femme assise &#224; la table de la cuisine, et ses larmes continues devant la photo d'un fr&#232;re, d'un fils, d'un mari, mort en 14 ou en 17, et cette autre qui tente de soigner les blessures de son mari rentr&#233; lui de la guerre mais bless&#233; et ailleurs, et cette troisi&#232;me qui a perdu trois de ses enfants et qui surgit entre ces murs de coton en marmonnant des pr&#233;noms, ou ce que l'on croit tel . P&#233;n&#233;trer cet autre immeuble o&#249; cela a d&#251; chanter des airs d'op&#233;ra italien ou des chansons siciliennes, entre les casseroles de p&#226;tes et les photos de l&#224;-bas o&#249; &#233;taient rest&#233;s les plus vieux, ne saisir que quelques mots, ce pourrait &#234;tre &#8211; mais que s'est-il pass&#233;, que s'est-il pass&#233; &#8211; . Et tous les oubli&#233;s, les sans grades, ceux qui ont fait comme ils ont pu, les ivrognes ou les sobres, les r&#234;veurs et les po&#232;tes, hommes femmes ou enfants, tous ils errent entre les murs des caves ou des greniers avec leurs livres de pri&#232;res ou leurs flacons de nitroglyc&#233;rine, leurs images pieuses ou leur manuel de r&#233;volutionnaire. &#8220;Tout n'est rien&#8221; est grav&#233; quelque part&#8230;Se faufiler entre les ombres de tous ceux qui ne sont plus, aller jusqu'au bout de la rue, au num&#233;ro quarante o&#249; l'on avait bien &#233;vit&#233; de se rendre, mais qu'il faut affronter du regard un jour ou l'autre, et se laisser emporter par les murmures de tous les allong&#233;s, qui ont laiss&#233; leur dernier souffle se r&#233;pandre ici, avec ou sans conscience, dans la langue des morts qu'ils commen&#231;aient d'apprendre, cette langue sans voyelles qui r&#233;sonne d&#233;sormais dans cette portion de rue biseaut&#233;e des d&#233;sastres d'un monde o&#249; l'on ne fait pas mieux.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#38' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 38&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;voix d'avant&lt;/i&gt; : ce sont elles qui, sans cesse, s'immiscent entre les l&#232;vres, imposent leur phras&#233;, un vocabulaire , n'ont aucune raison de passer par l&#224;, et pourtant se glissent et s'invitent &#224; chaque coin de page&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;le dehors du dedans&lt;/i&gt; : intimement li&#233;s, le miroir bris&#233; de l'un renvoie les images floues de l'autre en une manipulation permanente, et inversement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le dedans du dehors&lt;i&gt; : intimement li&#233;s, les murmures qui s'agitent &#224; l'int&#233;rieur &lt;/i&gt; dessinent la g&#233;om&#233;trie des ombres qui s'&#233;talent &#224; l'ext&#233;rieur , et inversement&lt;br class='autobr' /&gt;
cartographie des ombres : quelque chose ou quelqu'un s'approche, vous fr&#244;le puis s'&#233;loigne esquissant une chor&#233;graphie entre ombre et lumi&#232;re , un monde se d&#233;tache, un r&#234;ve s'&#233;labore&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;passerelles d'incertitudes&lt;/i&gt; : quelque part un peut-&#234;tre &#8211; peut-&#234;tre &#8211; un fil de funambule o&#249; avancer en vacillant des cils&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#233;chardes obscures&lt;/i&gt; : &#224; la pointe du cri, ce qui tenaille dans les tripes et saigne et suinte, quand on ne s'y attend pas, et n'en finit pas de recommencer&lt;br class='autobr' /&gt;
d'un regard flou : celui qui permet tout, qui fait basculer du ferm&#233; &#224; l'ouvert, qui fait inventer de nouveaux astres, d&#233;cline une ponctuation de couleurs, r&#233;veille des fant&#244;mes, efface les visages, effleure ce qui affleure dans l'image, invente son vocabulaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;arr&#234;t sur marge&lt;/i&gt; : cela bruit, cela se meut, cela s'emplit,, cela se vide, cela respire, cela se recentre, cela s'&#233;carte , mais celui qui regarde est toujours dans la marge&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;un peu d'&#233;perdu&lt;/i&gt; : hors du droit chemin , l'esprit troubl&#233; par ce qui advient ou ce qui ne se voit pas ou ne veut pas &#234;tre vu, &#224; ne plus trop savoir ce que les mots &#233;crivent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;jours d'apparitions&lt;/i&gt; : d&#233;rives diaphanes par ces rais de lumi&#232;res n&#233;s des mots qui s'&#233;pousent et polarisent le regard jusqu'&#224; mettre au jour , &#224; mettre en lumi&#232;re quelques traces qu'on pensait disparues&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;les corps emp&#234;tr&#233;s&lt;/i&gt; : ils n'arrivent pas &#224; s'&#233;chapper de l'histoire, &#224; prendre leur envol, tout emberlificot&#233;s d'eux-m&#234;mes, englu&#233;s d'une vie qu'ils n'ont pas choisie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;carte d'intensit&#233;s&lt;/i&gt; : entre ombres et lumi&#232;res toujours des flaques de vies , fanals bleu&#226;tres sur les bas-c&#244;t&#233;s d'une ville d&#233;livr&#233;e des lacis d'une m&#233;moire&lt;br class='autobr' /&gt;
sans jamais arriver quelque part : errance dans les rues, errance dans les souvenirs, s'enfuir, &#233;viter, tourner autour, effleurer l'ailleurs, des mots sur des images qui obs&#232;dent, fuite int&#233;rieure&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;tranch&#233;es d'ombres&lt;/i&gt; : des mains qui se blessent &#224; traverser des lieux o&#249; il n'y a plus aucune raison de passer, s'accrochent aux barbel&#233;s des souvenirs jusqu'au doute&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ce petit ourlet de riens&lt;/i&gt; : ce que l'on ne voit pas, bien cousu sous l'envers du tissu, cet &#224;-peu-pr&#232;s aplati sous la pliure , la cl&#233; de la table d'orientation&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#39' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 39&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Que voulait dire cette tour chapeaut&#233;e d'un ch&#226;teau d'eau &#233;rig&#233;e sur une des sept collines de la ville ? Son nom lui-m&#234;me se voulait prometteur : la tour Plein-Ciel, celle qui faisait office de phare en culminant &#224; 63 m&#232;tres de hauteur dans une ville si &#233;loign&#233;e de tout fr&#233;tillement de vagues. Une tour point de rep&#232;re, une sorte de Nord qui aimantait le regard, une pr&#233;sence diffuse qui pointait une des extr&#233;mit&#233;s de la ville. &#201;rig&#233; dans les ann&#233;es 70, en pleine p&#233;nurie de logements, ce b&#226;timent &#233;tait cens&#233; renouveler le visage de la ville et rompre avec les anciens clich&#233;s de la cit&#233; noire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait c&#244;toy&#233; cette renaissance de la ville. Elle &#233;tait adolescente &#224; l'&#233;poque et n'avait gu&#232;re conscience de l'ampleur du projet et de la hauteur des ambitions. Apr&#232;s des ann&#233;es dans son troisi&#232;me &#233;tage sans confort, elle avait enfin pu int&#233;grer un logement avec toutes les commodit&#233;s, comme on disait alors, et elle se r&#233;jouissait que cela fut offert &#224; tous. Une verticalit&#233; de lumi&#232;re, &#224; toucher le ciel&#8230; Mais rien n'est jamais comme on l'imagine...De vertigineuse, la tour &#233;tait devenue un gouffre et symbole d'un quartier en grande difficult&#233; sociale, &#233;ducative, v&#233;ritable &#8220;embl&#232;me d'un d&#233;sastre urbain&#8221; comme l'&#233;criraient les journaux. S'appuyant sur les r&#233;sultats d'un r&#233;f&#233;rendum , &#224; plus de 70% favorables &#224; la destruction, la tour se devait d'&#234;tre an&#233;antie. Et le le jeudi 24 novembre 2011 &#224; 10h45, il a &#233;t&#233; proc&#233;d&#233; &#224; l'implosion de l'&#233;difice. Elle a assist&#233;, de loin, &#224; la destruction , a trembl&#233; lorsque tout s'est affaiss&#233;, a pens&#233; &#224; tous ceux qui avaient oeuvr&#233;, travaill&#233; pour son &#233;laboration quarante ann&#233;es auparavant, les longs mois de chantiers an&#233;antis en quelques secondes et cette poussi&#232;re s'&#233;talant, recouvrant tout l'autour, et des dix-huit &#233;tages un amas de gravats que des camions, pendant des semaines, auront la charge de faire dispara&#238;tre. Trag&#233;die en trois actes s'&#233;talant sur moins d'un demi-si&#232;cle d'histoire avec naissance d'un projet et tous les espoirs qui s'y attachent, d&#233;ception d&#251;e &#224; une r&#233;alit&#233; qui ne tient pas au b&#226;timent mais &#224; tout un contexte socio-&#233;conomique, et destruction en trois secondes et enfouissement sous des nuages de poussi&#232;re grise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui prend le plus de place dans son esprit est sans une once d'h&#233;sitation l'instant de la d&#233;molition, ces secondes d'effacement du paysage, la disparition. Ce paysage boulevers&#233;, sens dessus dessous. Se dire que le cadrage de cette partie de la ville n'aura plus lieu, puisque rien n'apparaitra plus. Ne plus voir, ne plus stigmatiser un quartier, c'est cela qui a &#233;t&#233; choisi en effa&#231;ant la tour Plein-Ciel. Elle a vu et revu les vid&#233;os qui immortalisent l'instant d'affaissement, mani&#232;re de ne pas oublier. Mais cela aussi disparait peu &#224; peu des m&#233;moires, une tranch&#233;e de vide s'&#233;l&#232;ve &#224; toucher le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#40' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du ciel au sol, il n'y a qu'un mouvement des yeux &#224; ex&#233;cuter, avec lenteur pour ne pas subir un effet de vertige, le m&#234;me que celui qui fait perdre pied lorsque on se trouve confront&#233; &#224; ce corps allong&#233; qui vient de rejoindre le royaume des morts, ou lorsque l'on imagine que remettre ses pieds dans l'appartement de l'enfance n'est pas sans cons&#233;quences&#8230; Il y a toute cette immensit&#233; &#224; traverser et retrouver la stabilit&#233; devant ce qui d&#233;chire le temps. Depuis l'enfance, elle voue une tendresse particuli&#232;re aux bas-c&#244;t&#233;s sur les routes et chemins qu'elle emprunte, les talus, les bordures, les berges, les foss&#233;s, les buissons sur les chemins campagnards o&#249; grappiller quelques m&#251;res ou framboises. Les marges d'un monde o&#249; laisser errer des pens&#233;es buissonni&#232;res. Est-ce pour cela, qu'inconsciemment, elle a choisi de vivre &#224; la lisi&#232;re de la ville, sur une bordure qui caresse deux autres communes&#8230; &#8220;Chemin des champs&#8221; est le nom de sa rue ; c'est un joli nom pour y vivre, m&#234;me si les champs ont disparu depuis longtemps du paysage. Cette rue est la ligne rouge entre trois communes. On y parvient par la rue Chantelauze, un sas entre la grande ville et les plus petites, tout un po&#232;me &#224; laisser r&#233;sonner ... Des maisons des mines impeccablement entretenues, aux fen&#234;tres arrondies et aux marquises au-dessus des portes d'entr&#233;e, y c&#244;toient des jardins ouvriers et un lotissement d'une vingtaine de maisons plus r&#233;cent , encadr&#233; par un ou deux immeubles plus hauts et plus longs. Et un talus d'herbe. Pas tr&#232;s long, ni tr&#232;s haut. Une cinquantaine de m&#232;tres, pas plus. Une langue d'herbe oubli&#233;e. Quelque chose qui ne sert &#224; rien. Des voitures stationnent souvent &#224; sa base, ou sur son fa&#238;te. Mais un talus d'herbe. Ivresse de la terre. Tentation de verticalit&#233;. Glissades potentielles. Herbe m&#226;ch&#233;e, d&#233;chir&#233;e. Tentative &#233;perdue de rester le chemin des champs quoiqu'il survienne. Quelques m&#233;gots peut-&#234;tre ou vers de terre. Des pissenlits au printemps. Des murmures de brins d'herbe entre les bruits de moteurs. Pierres et poussi&#232;re. Un bout de campagne en ville. Un lieu d'abandon o&#249; r&#234;ver. Un espace qui ne peut &#234;tre clos. Une immensit&#233; pour un pas d'enfant. Une terre de maraude pour l'escargot. Une zone sans int&#233;r&#234;t pour l&#8216;automobiliste. Un jardin pour les chiens. Un tapis vert pour la pie. Une aire pour le vent. Un rep&#232;re pour l'&#233;gar&#233;. Un &#233;garement pour le citadin. Un entre-deux de pas grand chose. Un &#233;troit talus &#224; l'interstice. Sans arbre ni ombre. Sans r&#244;le &#224; endosser. Sans utilit&#233; d&#233;clar&#233;e. Ni entr&#233;e, ni sortie. Un accroc dans le tissu urbain. Un talus de peu. Que personne ne trouble. Que personne ne regarde. Libre de songes &#233;chevel&#233;s. L&#224; o&#249; les mots se reposent. O&#249; une phrase se cherche. O&#249; l'instant se d&#233;plie. Un seuil peut-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#41' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 41&lt;/a&gt; (34 augment&#233;e)&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle d&#233;plie le plan de la ville&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;plier, d&#233;plier, replier &#8211; la place du pli sur la carte &#8212; la trace du pli &#8211; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; . Elle d&#233;ploie les quatre points cardinaux, les &#233;tire jusqu'aux confins du bureau&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;aux limites &#8211; aux lisi&#232;res &#8211; le del&#224; &#8211; l'outre-mur comme l'outre-noir &#8211; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est le centre ville son univers, qu' elle arpente &#224; tour de pas. Sa carte d'intensit&#233;s.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;intensit&#233; des ondes &#8211; intensit&#233; magn&#233;tique &#8211; intensit&#233; &#233;lectrique &#8211; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Des lisi&#232;res, elle sait si peu. D&#233;couper la ville et la voir s'ouvrir soudain. La voir s'&#233;taler jusqu'aux charni&#232;res des communes qui l'enserrent. Passer l'au-del&#224; des sept collines. Risquer le regard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;aller au del&#224; &#8211; d&#233;ployer l'oeil &#8211; d&#233;plier l'espace &#8211; &#233;largir les limites &#8211; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; . S'impr&#233;gner de la toponymie. La traduire en visions.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;croire voir &#8211; par&#233;idolie &#8211; r&#233;el autre &#8211; flou cr&#233;atif &#8211; quelque part dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Fragmenter le r&#233;el ou ce qui se croit tel. Inventer une &#233;criture de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nord/ C'est une entr&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;un d&#233;but de quelque chose &#8211; ou une fin &#8211; un seuil &#8211; l'incipit d'un possible (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; avec ses commerces &#224; la reproduction identique &#224; n'importe quelle grande ville, ses routes embouteill&#233;es, ses collusions de maisons, un h&#244;pital, un p&#244;le m&#233;dical qui enfle d'ann&#233;e en ann&#233;e, un parc, des jardins ouvriers, un mus&#233;e d'art moderne et contemporain, un stade mythique, une gare secondaire, un tunnel, la rivi&#232;re du Furan qui rejaillit de l'obscurit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;une rivi&#232;re &#8211; longtemps &#233;go&#251;t &#224; ciel ouvert &#8211; vie d'autrefois &#8211; rivi&#232;re des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et l'autoroute qui emporte vers des destinations qu'elle ne connaissait pas enfant. L&#224; o&#249; la ville se reproduit, s'&#233;chappe, se dilue. Elle vit sur cette bordure, dans cette respiration. Elle se cherche dans ce parc , sillonne cet espace, raye cette &#233;tendue, veille aux griffures du temps. Elle vit dans cette frange de soi, fragment&#233;e, o&#249; elle construit les souvenirs de demain. C'est sa ville d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouest/ L'ouest c'&#233;tait l'&#233;chapp&#233;e belle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;escapade &#8211; Une &#233;chapp&#233;e belle hors des fant&#244;mes moroses et grandiloquents &#8211; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sans tumultes et sans souci du hal&#232;tement du temps, mieux que la langue dans le palais, plus hallucinant qu'un train p&#233;n&#233;trant et ressortant du tunnel, plus &#233;nigmatique que la lecture du Club des cinq&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;l'enfance toujours qui resurgit &#8211; &#233;talon des aventures &#8211; lectures roses &#8211; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, plus foisonnante que les r&#234;veries devant une carte routi&#232;re. L'Ouest , c'&#233;tait, pass&#233;s les jardins ouvriers&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;jardins familiaux &#8211; du p&#232;re Volpette &#8211; enclaves de fleurs &#8211; terre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, des criques de bleu rien que pour elle, avec dans le palais la langue paternelle, lang&#233;e de ses propres haillons, rapi&#233;c&#233;e de ses souvenirs et des souvenirs d'encore plus avant, pli&#233;e et repli&#233;e, emball&#233;e de ces silences qui empoissent le ventre. C'&#233;tait le chemin des vacances et le retour dans la maison de pierres, les champs, les bois, l'&#233;t&#233;, les vacances, et l'&#233;clipse de l'enfance...&lt;br class='autobr' /&gt;
Sud/ Pour aller au sud de la ville, il faut monter la grand'rue. Rien de plus illogique pour un esprit d'enfant qui avait compris que le sud est en bas de la carte et que dans ce mental d'enfant, logiquement on descend&#8230; Tr&#232;s longtemps le plan de la ville a &#233;t&#233; invers&#233; dans son esprit...Le sud, c'est d'abord la plate-forme des trams, l'ancien h&#244;pital celui de Bellevue, des jardins ouvriers, un tunnel ou un pont, la direction des for&#234;ts et du froid, des sentiers qui grimpent , de la bruy&#232;re et des belles &#233;chapp&#233;es visuelles vers les Alpes, des sorties du dimanche &#224; Rochetaill&#233;e ou au Bessat, la source du Furan qui s'&#233;coule librement avant d'&#234;tre enfoui pour traverser la ville, le lieu des randonn&#233;es &#224; crapahuter sur les rochers et la lande et &#224; se murmurer qu'ici elle pourrait rester. Le vrai Sud, c'est l'au-del&#224;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;un possible &#8211; l'autre versant &#8211; celui qui attire &#8211; ou qui angoisse &#8211; celui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, apr&#232;s le col du grand-bois, celui de la route vers les arbres fruitiers en fleurs, le soleil, la lumi&#232;re, une v&#233;g&#233;tation nouvelle, les clich&#233;s dont on ne se lib&#232;re pas&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est/ Ce que recouvre l'est, elle n'en a qu'une id&#233;e tr&#232;s vague et pas grand chose &#224; en dire. Ce ne sont que des noms de lieux o&#249; elle n'allait pas enfant et qu'elle traverse parfois aujourd'hui sans affect, d&#233;nu&#233;e de souvenirs : la Marandini&#232;re, la Palle, Monthieu, le Bois d'Avaize, le parc de l'Europe, la M&#233;tare, les jardins du p&#232;re Volpette. Des immeubles des ann&#233;es soixante, des rues o&#249; elle se perdrait, dont la g&#233;ographie est illisible jusqu'aux noms qu'elle m&#233;lange et dont elle ne sait situer ni le trac&#233; ni leur exacte place, et dont ses pieds n'ont jamais foul&#233; le bitume : Pierre Loti, Degas, Le Corbusier, Sisley Rembrandt, Watteau, Courbet, Gauguin&#8230; Une topographie non incarn&#233;e, bord&#233;e d'inconnu, charg&#233;e d'opacit&#233;, o&#249; pourrait se dessiner un horizon des possibles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le songe d'autre chose &#8211; un regard point&#233; &#8211; l'ombre d'une lumi&#232;re &#8211; une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, se passer l'once d'un d&#233;but de quelque chose...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#42' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 42&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 1 et 2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Entrer dans les souvenirs ou s'accommoder de ce qui surgit parfois au coin d'une rue , ce qu'on imagine exister derri&#232;re une porte, ce qu'on croit se rappeler, ou ce qu'on engendre au fil des ans dans le d&#233;lire des pens&#233;es ou des signes que l'on croit reconna&#238;tre. Se laisser assaillir par ce foisonnement, ou se laisser berner, comme lorsque l'on s'extraie d'un lieu sombre &#8211; for&#234;t, &#233;glise, cave, souterrain &#8211; et que la lumi&#232;re nous saisit et nous aveuglerait presque, et que cela engendre des visions ou une sorte d'&#233;tat second, parfois m&#234;me un &#233;tat de stupeur ou d'h&#233;b&#233;tude. Ressusciter les souvenirs, m&#234;me les plus inf&#226;mes, et faire rejaillir ces lumi&#232;res qui, un jour, avaient brill&#233;, et que l'on tente de mille et une mani&#232;res de revivifier.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 2 et 3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait tr&#232;s &#233;trange de passer d'une rue tranquille &#224; une place anim&#233;e par cette traboule sombre et pleine de peurs refoul&#233;es. Cette impression de dispara&#238;tre dans le ventre des immeubles noirs et d'&#234;tre recrach&#233; dans la foule du march&#233; en moins d'une minute. La crainte de faire cette travers&#233;e, se prendre pour Jonas sans encore le savoir, mais aussi le d&#233;sir de cette densit&#233; du sombre et de la peur. Reprendre souffle dans le minuscule r&#233;duit o&#249; s'engouffrait la lumi&#232;re du jour et s'enfoncer &#224; nouveau pour les derniers m&#232;tres entre les hauts murs sales. Passer d'un espace &#224; l'autre mais curieusement toujours de la rue &#224; la place et jamais en sens inverse. Elle s'&#233;chappait de la rue par la traboule mais elle revenait devant l'entr&#233;e de l'immeuble aux trois &#233;tages &#8211; qui jouxtait pourtant ce raccourci &#8211; par une autre rue, celle d'en bas, jamais celle d'en haut o&#249; rien d'int&#233;ressant vraiment n'existait. De la rue &#224; la place, de l'intime &#224; l'&#233;tranger, de l'ordinaire &#224; l'&#233;trange. Elle n'avait nulle conscience de la g&#233;ographie du quartier, mais il y avait des trajets que l'on faisait et d'autres que l'on n'imaginait m&#234;me pas emprunter. Lorsqu'elle revient aujourd'hui dans ce quartier de l'enfance, elle monte la rue jusqu'au num&#233;ro 21, sur le trottoir oppos&#233;, regarde la fa&#231;ade de l'immeuble &#8211; il y a bien longtemps que plus personne &#224; la fen&#234;tre ne lui fait un signe de la main &#8211; traverse alors la rue, se donne une contenance en faisant semblant de lire le menu du restaurant qui est install&#233; d&#233;sormais au pied de l'immeuble, puis revient sur ses pas . Elle ne va jamais plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 3 et 4&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Combien de fois n'avait-elle pas cherch&#233; &#224; se souvenir de tous les commerces qui animaient sa rue et qui ont presque tous disparu : une &#233;picerie, un pressing, une p&#226;tisserie, un bouquiniste &#171; Vers et prose &#187; devant la vitrine duquel elle convoitait des &#171; Sylvain et Sylvette &#187; , une boulangerie, la sienne , celle o&#249; on la pr&#233;nommait Chantal une fois sur deux, sans qu'elle sache pourquoi, et o&#249; s' achetait le pain au lait le jour de la rentr&#233;e des classes. C'&#233;tait aussi l'entr&#233;e de la traboule , d&#233;sormais ferm&#233;e &#224; clef, qu'elle empruntait pour aller au petit lyc&#233;e. Au bas de son immeuble un caf&#233; glauque avec les gueuleries d'ivrognes et juste apr&#232;s L'&#233;toile blanche o&#249; on l'envoyait acheter le lait le matin dans des bouteilles en verre consign&#233;es. Cela cogne toujours et encore en elle mais le poids du temps fait que cela devient de plus en plus confus. Elle tente de d&#233;gager des souvenirs de la gangue de rouille ou de vert-de-gris qui les enveloppe et les d&#233;figure. Reliques ou vestiges d'une enfance, elle parcourt ces sillons avec une forme d'obsession, n'&#233;tant m&#234;me plus capable de voir la ville d'aujourd'hui, se reportant impitoyablement au pass&#233;. S'&#233;loigner de la rue, du quartier et voir enfin ce qui fr&#233;mit d&#233;sormais.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#43' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle a cherch&#233; ses phrases. Des phrases l'ont trouv&#233;e. Soigneusement certains noms de la ville ont &#233;vit&#233; d'&#234;tre nomm&#233;s. Certains lieux aussi. C'est comme lorsque l'on marche dans une ville, on avance tout droit puis on tourne &#224; droite ou &#224; gauche , attir&#233; par une lumi&#232;re, une foule ou une solitude. Certaines vitrines captent le regard et d'autres laissent indiff&#233;rent. Pour elle, c'est le jadis qui a sinu&#233; entre les lignes, souvent refait surface faisant semblant de rien, donnant la lumi&#232;re ou installant la p&#233;nombre n&#233;cessaire . Il n'a jamais cess&#233; de bruire et d'agiter le feuillage de ce qui s'&#233;crivait. Des questions se sont pos&#233;es et les r&#233;ponses ne se sont pas &#233;crites. Une autre ville a surgi en filigrane puis s'est &#233;vanouie. Des silhouettes ont fait leur apparition puis se sont effac&#233;es ; elle aurait bien aim&#233; faire un bout de chemin avec elles plus longtemps, qu'elles deviennent des personnages, mais cela ne s'est pas fait. Elle a soigneusement &#233;voqu&#233; des morts &#233;loign&#233;s pour ne pas laisser la m&#233;lancolie prendre le pas. Toujours &#224; chercher l'&#233;quilibre entre rester sur le seuil ou passer la porte, fuir ou se tenir au centre. Et ces voix du jadis n'ont jamais cess&#233; de s'immiscer, comme le dehors s'est infiltr&#233; dans un dedans bris&#233;. Une chor&#233;graphie d'ombres a travers&#233; les passerelles d'incertitudes savamment lanc&#233;es entre les apparitions &#233;perdues qui se sont succ&#233;d&#233;. Sans jamais arriver quelque part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle aimerait que ce qui s'est &#233;crit ressemble, de loin, &#224; un livre anim&#233; pour enfants. Elle affectionnait ces albums lorsqu'elle &#233;tait petite fille ; elle avait l'histoire de Poucette et d'autres dont elle a oubli&#233; ce qui se racontait. Ce n'&#233;tait pas le r&#233;cit l'important, mais l'ambiance, les images qui surgissaient au d&#233;tour d'une page, les questions qui se posaient &#8211; jamais les r&#233;ponses &#8211; &lt;i&gt;le bonjour et l'adieu &lt;/i&gt;, la d&#233;rive sur la vague des mots. Sur la m&#234;me page, il y avait plusieurs plans, peut-&#234;tre trois avec le fond, l'avant avec les personnages de l'histoire et une zone m&#233;diane avec quelques d&#233;tails qui happaient parfois le regard. Peu de pages car elles &#233;taient &#233;paisses, faites d'un carton fort, reli&#233;es entre elles par une grosse spirale. Ce n'est pas l'histoire qui reste en m&#233;moire, mais la gamme de couleurs &#8211; beaucoup de vert et jaune dans Poucette &#8211; , le foisonnement de la nature repr&#233;sent&#233;e. Il fallait ouvrir de petites fen&#234;tres ou trappes qui d&#233;voilaient un &#233;l&#233;ment cach&#233; &#8211; un lapin derri&#232;re un buisson &#8211; ; des pop up lorsqu'on tournait la page avec le d&#233;ploiement d'un paysage ou d'un int&#233;rieur, une tirette aussi qu'il fallait manipuler avec pr&#233;caution pour ne pas casser le m&#233;canisme, et l'on s'imaginait acteur de l'histoire en tirant ou non ce petit bout de carton qui faisait appara&#238;tre un personnage , un danger imminent ou un bouquet de fleurs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire encore, d&#233;cliner une gamme de couleurs plus vari&#233;e, saupoudrer davantage de lumi&#232;re, croquer plus de d&#233;tails, ouvrir d'autres trappes dans les rues de la ville et dans les soutes de la m&#233;moire, ins&#233;rer d'autres tirettes pour qu'apparaissent des silhouettes oubli&#233;es, creuser les interstices et y d&#233;ployer la prose, non dans une joliesse de fa&#231;ade, mais dans une forme de faiblesse confiante.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210#44' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Peu &#224; peu les parfums se distillent, se d&#233;collent des pierres nues et des aub&#233;pines en fleurs, s'insinuent dans le vent, se glissent au coeur des noms du Sud, se murmurent dans les tonalit&#233;s de terres trop chaudes, s'ourlent aux buissons d'&#233;pines. Soudain Marguerite traverse. Fauvettes et merles, un coq ou un geai palpitent &#224; leur tour entre les lignes. Grillons et cigales fragmentent les interstices &#8211; pass&#233; pr&#233;sent &#8211; . Les couleurs d'un ailleurs, vives et rougeoyantes, et la douceur du bleu. L'espace s'&#233;largit : des noms d'ici aux noms d'ailleurs. Ce serait comme emprunter le chemin pour un ailleurs sans bornes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'immiscer dans un entre-deux o&#249; le regard fait son ouvrage , tenter de voir ce qui n'est plus visible, pass&#233; et pr&#233;sent emm&#234;l&#233;s sont travers&#233;s d'un souffle invisible. Entre les deux, on ne sait plus. Le visible dispara&#238;t et l'invisible fait son apparition. Les bas-c&#244;t&#233;s d'une vie, emplis de nostalgie, se d&#233;tachent avec des silences qui colmatent. La m&#233;moire est mise &#224; l'abri entre les lignes, et les voix se confondent sans &#234;tre nomm&#233;es. Rien n'est vraiment net et l'on progresse sur une passerelle d'incertitudes, sans jamais arriver quelque part ou alors revenir toujours et encore &#224; la premi&#232;re image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ancr&#233; sous la peau le pass&#233; a bien creus&#233; ses sillons. Plisser les yeux un peu pour regarder un r&#233;el qui a bien eu lieu. La ville est en arri&#232;re-plan, tout en discr&#233;tion. Une &#233;criture o&#249; des espaces se d&#233;plient, avec des reflets vol&#233;s, o&#249; l'on entre et l'on reste entre les lignes &#224; errer un peu entre des temps suspendus. Entre feu d'artifice et h&#244;pital, on sait. On a d&#233;j&#224; v&#233;cu. Une petite musique qui dit des &#233;bauches de vie dans le souffle d'une langue o&#249; quelque chose fr&#233;mit. Assis dans ce sillon faire face et percer les ciels.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Exposition de Jean-Michel Othoniel au MAMC de Saint-Etienne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ren&#233; Char.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;plier, d&#233;plier, replier &#8211; la place du pli sur la carte &#8212; la trace du pli &#8211; les d&#233;chirures &#8211; se glisser dans ses interstices &#8211; jeu de cartes &#8211; plis et cartes li&#233;s &#8211; plaisir de d&#233;plier &#8211; rage de replier &#8211; pli d' ombre et de lumi&#232;re &#8211; ce qui se cache &#8211; ce qui s'oublie &#8211; plier et d&#233;plier un texte aussi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;aux limites &#8211; aux lisi&#232;res &#8211; le del&#224; &#8211; l'outre-mur comme l'outre-noir &#8211; aux charni&#232;res de lumi&#232;re &#8211; chim&#232;res d indicible &#8212; t&#233;n&#232;bres &#8211; et de rebonds en rebonds...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;intensit&#233; des ondes &#8211; intensit&#233; magn&#233;tique &#8211; intensit&#233; &#233;lectrique &#8211; intensit&#233; du souffle &#8211; accent d'intensit&#233; &#8211; intensit&#233;s int&#233;rieures &#8211; ou du pass&#233; &#8211; l&#224; o&#249; tout est engrang&#233;, rang&#233;, soign&#233; &#8211; tout ce qui fr&#233;mit derri&#232;re les paupi&#232;res &#8211; &#224; la puissance de s&#232;ve &#8211; la rosace d'o&#249; tout rayonne ...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;aller au del&#224; &#8211; d&#233;ployer l'oeil &#8211; d&#233;plier l'espace &#8211; &#233;largir les limites &#8211; faire d'une chapelle une &#233;glise &#8211; faire d'une &#233;glise une cath&#233;drale &#8211; cadrer large et haut &#8211; oser un geste nouveau &#8211; oser une geste nouvelle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;croire voir &#8211; par&#233;idolie &#8211; r&#233;el autre &#8211; flou cr&#233;atif &#8211; quelque part dans l'ombre &#8211; gestes d'ombres &#8211; pas perdus du regard &#8211; une mani&#232;re de qui vive &#8211; langue obscure &#8211; trou&#233;es de ciel ...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;un d&#233;but de quelque chose &#8211; ou une fin &#8211; un seuil &#8211; l'incipit d'un possible &#8211; l'&#233;bauche d'un quelconque &#8211; un &#233;cho d'ailleurs &#8211; un brin d'inconnu &#8211; un petit bout de pas grand chose...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;une rivi&#232;re &#8211; longtemps &#233;go&#251;t &#224; ciel ouvert &#8211; vie d'autrefois &#8211; rivi&#232;re des armuriers &#8211; celle des teinturiers &#8211; rivi&#232;re enfouie sous la ville &#8211; affluent de la Loire &#8211; Furania &#8211; eau souterraine &#8211; sa riv&#232;re int&#233;rieure...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;escapade &#8211; Une &#233;chapp&#233;e belle hors des fant&#244;mes moroses et grandiloquents &#8211; se d&#233;tacher du quotidien &#8211; fuir, toujours &#8211; aller vers une sorte de secret &#8211; un coin solitaire &#8211; des orties sous la peau &#8211; d&#233;sir de m&#233;tamorphose &#8211; s'envoler loin de soi...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;l'enfance toujours qui resurgit &#8211; &#233;talon des aventures &#8211; lectures roses &#8211; f&#233;licit&#233; &#8211; plasir de lecture &#8211; premi&#232;res peurs &#8211; lecture sous la table ...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;jardins familiaux &#8211; du p&#232;re Volpette &#8211; enclaves de fleurs &#8211; terre nourrici&#232;re &#8211; convivialit&#233; &#8211; collines paysag&#233;es &#8211; campagne citadine &#8211; cabanes de jardiniers &#8211; cabanes d'enfance...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;un possible &#8211; l'autre versant &#8211; celui qui attire &#8211; ou qui angoisse &#8211; celui que l'on regarde &#8211; qui fait r&#234;ver &#8211; qui permet de tenir...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le songe d'autre chose &#8211; un regard point&#233; &#8211; l'ombre d'une lumi&#232;re &#8211; une impasse peut-&#234;tre &#8211; un carrefour de possibles &#8211; des sables d'oubli &#8211; une palpitation &#8211; un temps suspendu &#8211; se laisser porter...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Chlo&#233; d'Aniello | Va, Vauvilly, va !</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article216</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article216</guid>
		<dc:date>2018-09-30T04:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, pour Tiers Livre</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; construire une ville avec des mots &#187;, les contributions&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique15" rel="directory"&gt;construire une ville... les textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Je ne sais jamais quoi &#233;crire dans ces cas-l&#224;... j'&#233;cris beaucoup sur des post-it, d'habitude. Ou sur les murs de la cuisine. Des fois juste un mot, pour la sonorit&#233;. Comme perdu, &#224; c&#244;t&#233; de la louche suspendue. Quoiqu'il en soit la trace &#233;crite m'environne, comme cette citation de Ren&#233; Char r&#233;&#233;crite au-dessus du bureau ou celle de Perec juste &#224; c&#244;t&#233;. Il y a aussi celle de Patrick Guyon &#224; c&#244;t&#233; de la lampe. Et &#231;a fait longtemps que je n'ai pas &#233;cris l&#224;, &lt;a href=&#034;https://lesfossilespaupieres.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur les fossiles paupi&#232;res&lt;/a&gt;). Je ne publie pas beaucoup, mais j'aimerais bien. Comme j'aimerais coller des po&#232;mes grandeur nature dans l'espace public, sur les panneaux d'affichage libre, mais pas que. Tiens, mais en fait j'en ai des choses &#224; dire. &#201;crire.
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 1&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle attend perch&#233;e sur un tabouret. Sur le lieu de rendez-vous, elle a pris de l'avance. Beaucoup. Quand on revient on prend son temps. On se pr&#233;pare, on arrive t&#244;t pour se laisser aller au bord des pr&#233;cipices. Ce caf&#233; d'angle, flots de circulations et flots de Sa&#244;ne. Elle est d&#233;j&#224; partie de l&#224; en courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenir exacte sur les ombres blanches. Souvenirs intacts attendrissant l'asphalte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant, elle n'aimait pas faire des phrases en commen&#231;ant par le sujet. Fuir (verbe d'action). Endosser des gestes fant&#244;mes, cela pose une question d'identit&#233;. &#199;a se soul&#232;ve comme les pas &#224; cette allure. Une marche &#233;perdue, o&#249; s'arr&#234;ter &#233;quivaut &#224; s'&#233;vaporer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ne revenait pas souvent mais croisait des fant&#244;mes &#224; chaque fois. Des spectres muraux se d&#233;collant de fa&#231;ades d'immeubles, d'enseignes de bars, de panneaux signal&#233;tiques, de plaques de rues. Elle avait fui cette ville comme une catastrophe, comme si un jour la colline d'en face avait pris feu. Entr&#233;e en &#233;ruption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du Rh&#244;ne a coul&#233; depuis. Beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart du temps elle pr&#233;f&#233;rait marcher. A la descente du train jusqu'au centre ville puis regagner le quartier des habitudes ou des rendez-vous, souvent le m&#234;me, en haut. Le temps de la marche dans les grandes villes, o&#249; le regard balaye des pans entiers de souvenirs, c'est un peu comme &#233;prouver le bruit du rideau avant le spectacle ou le noir gr&#233;sillant d'une salle de cin&#233;ma ; une exp&#233;rience d'intimit&#233; collective. Voire d'ubiquit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce ne sont pas des visages qui reviennent mais des sensations boomerang, que la m&#233;moire alli&#233;e du corps au goudron remet en mouvement. Ici tu &#233;tais assise. Il buvait un soda. L&#224; vous avez travers&#233;. Il a disparu l&#224;. Ici on a r&#234;v&#233;. Il y avait un cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser aux &lt;i&gt;Gisants&lt;/i&gt; d'Ernest Pignon Ernest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A force de marcher elle retrouve des racines dans le b&#233;ton. A l'int&#233;rieur. Pour celle dont la proprioception des pieds se limite &#224; deux feuilles de papier, libres et d&#233;tach&#233;es, c'est une avanc&#233;e. Un arr&#234;t sur image. Une quatri&#232;me dimension d&#233;mat&#233;rialis&#233;e, en dehors d'elle-m&#234;me, avec l'&#233;lan pour continuer. Une alchimie particuli&#232;re de torsion et de frontalit&#233; en suspension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenir. Enqu&#234;te sur les traces du corps urbain dans l' espace public (reconnaissable par le corps de tous) et priv&#233; (collusion, ressac et mouvement intarissable du temps).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois, elle ne remonta pas. Resta en bas, &#224; quai. O&#249; le goudron avait d&#233;j&#224; re&#231;u ses pas, ses empreintes de courses et le poids des tabourets &#224; l'heure des happy hours. Elle chercha m&#234;me une rue qu'elle ne retrouvait pas. Ce trompe-l'&#339;il. Presque une &#238;le.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 2&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Clair et lumineux, comme le sol, propre et brillant, d'environ cent m&#232;tres carr&#233;s. Le hall d'entr&#233;e. Large et vitr&#233;, des deux c&#244;t&#233;s. Dans le fond, des bo&#238;tes aux lettres. Deux rang&#233;es de petites plaques dor&#233;es coll&#233;es sur du bois sombre. Puis une plante vivace et luxuriante, qui s'&#233;tire devant un renfoncement, un petit recoin d'obscurit&#233;. Le tout est un immeuble d'angle, &#224; la proue et &#224; la poupe borgnes, arr&#234;t&#233; par le croisement de la rue du 1er mars et du cours Tolsto&#239;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 3&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Palier d'ascenseur, rez-de-chauss&#233;e. Deux grandes portes grenat, un petit caisson dans la p&#233;nombre, le bouton d'appel et sa lumi&#232;re jaune, peut-&#234;tre orange qui l'entoure. A droite, un interrupteur &#224; c&#244;t&#233; d'une porte, un rayon blanc dessous. La cage d'escalier derri&#232;re, acc&#232;s sous-sol et &#233;tages sup&#233;rieurs. En face une porte ferm&#233;e &#224; clef. Le local de la concierge avec produits vitres, sols, serpilli&#232;res, balais, chiffons et vaporisateurs. Clair-obscur et liser&#233;s lumineux. L'&#339;il se repose, s'habitue. L'interrupteur n'a pas &#233;t&#233; pouss&#233;. Personne ne sort ni entre. Rien ne bouge, pas m&#234;me le temps. Les bruits de la circulation derri&#232;re, sur les c&#244;t&#233;s. Un bocal Dolby Surround. Dans l'angle mort les bus du cours Tolsto&#239;, les sir&#232;nes, les &#233;clats de klaxons. &#201;touff&#233;s. A quelques kilom&#232;tres de l&#224; sous le sol, une rame de m&#233;tro circule remplie de passagers.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 4&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sortir par le cours, passer devant la banque, traverser. Longer puis gravir les marches de la place. Zigzag entre les assis qui attendent le bus. Regarder l&#224; o&#249; l'on pose le pied. Constellations de chewing-gums, restes du march&#233;. Slaloms entre les excr&#233;ments canins quand les pieds des platanes ne suffisent plus. Attendre le petit bonhomme vert, ou pas. Regarder les lampadaires et les cam&#233;ras qui se prennent pour des lampadaires. Saluer. Traverser derri&#232;re un bus, sentir son souffle chaud et carbonique. T&#233;moigner de la nonchalance des pigeons, est-il possible de marcher dessus ? Penser &#224; un pied de dinosaure qui a d&#251; se poser l&#224; il y a des millions d'ann&#233;es ou encore aux sabots d'un cheval tirant un fiacre rempli de personnes press&#233;es. Le parvis de l'&#233;glise, contourn&#233;. Longer son enceinte par la gauche jusqu'au coll&#232;ge. Sourire et remettre ses mains dans les poches. Des parents qui attendent sur le trottoir, dans les voitures, presque embusqu&#233;s. Oh non maman, la honte. Traverser pour rejoindre le magasin de bonbons qui n'existe plus. Souvenirs de ceux qu'on mettait au fond des poches. Oubli&#233;s puis retrouv&#233;s dans la machine &#224; laver. Retrouver le coll&#232;ge pour le d&#233;passer, la primaire, la maternelle. Marcher sur les rails tous neufs du tramway, passer sous les tilleuls, s'enivrer. Aller sonner chez les copains.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176;5&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La haie de tro&#232;ne d&#233;passe un peu de son grillage vert (une nuance plus sombre que celle du tro&#232;ne, remarquable par ses piquets plant&#233;s en son milieu tous les m&#232;tres environ). Elle continue de courir sur le trottoir puis s'arr&#234;te pour laisser place aux quarante-deux barreaux m&#233;talliques d'un portail vert s&#233;curis&#233; (du m&#234;me vert piquet que le grillage du tro&#232;ne) avant de repartir sur le bitume gris clair (du m&#234;me gris clair que la Citro&#235;n gar&#233;e juste devant deux poubelles d'un gris l&#233;g&#232;rement plus fonc&#233;) cinq m&#232;tres plus bas, de l'autre c&#244;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 6&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une fois par semaine Jacqueline Bouchant fait la lecture &#224; sa classe. C'est vendredi et la derni&#232;re heure se remplit des aventures de Bilbo le Hobbit. Pendant ce temps-l&#224; on ne fait rien. Jacqueline lit et on l'&#233;coute, le regard enfoui sous les bras ou s'&#233;garant par les fen&#234;tres. Dehors les feuilles des arbres s'agitent, des &#233;cailles jaunes et vertes, un dragon... tout &#224; l'heure &#224; la r&#233;cr&#233;, on s'est mis &#224; quatre pour faire le tour d'un platane. On aurait dit un bracelet de cheville pour pied d'&#233;l&#233;phant. Apr&#232;s on a fait la chor&#233;graphie de Maldon' avec un rameau de tro&#232;ne fra&#238;chement arrach&#233; du grillage. Nettoyer, balayer, astiquer... on &#233;tait fier de notre accessoire mais notre version de Zouk Machine a pris fin avec un bon coup de sifflet. Au loin sous le sifflet, les moustaches de Monsieur Cody sous le pr&#233;au, ses sourcils fronc&#233;s... Djamil vient de faire tomber le taille-crayon de Soraya en s'endormant sur le bureau. Dans la classe &#231;a glousse un peu ; Nora essaie de r&#233;cup&#233;rer le maximum de collerettes color&#233;es la t&#234;te dans son cartable. Quelques unes restent accroch&#233;es &#224; ses cheveux boucl&#233;s. Le silence retombe. C'est normal qu'on soit fatigu&#233;, on &#233;tait tous &#224; Jean Gelet ce matin. A la premi&#232;re heure, tous en maillots de bain. En sortant on a crois&#233; ceux de Jean Vilar qui &#233;taient dans la cour. Vivement qu'on les batte au M&#233;boud ! La comp&#233;tition de cross c'est la semaine prochaine et il y aura tout le monde, Courcelles, N&#233;ruda, ceux du Pont des Planches et m&#234;me Pierre et Marie Curie. Mais Martin Luther King c'est le mieux. &#199;a claque comme nom, &#231;a r&#233;sonne. Comme le Prince de Bel Air (lui aussi il est am&#233;ricain). Pour son anniversaire, on va faire un spectacle au Centre Culturel Charlie Chaplin et on chantera Armstrong devant plein de gens qu'on ne conna&#238;t pas. Hier soir, ils ont parl&#233; du Mas du Taureau &#224; la t&#233;l&#233; ! Ce n'est pas loin de l'&#233;cole, c'est l&#224; o&#249; il y a notre mur d'escalade. En sortant il suffit de continuer &#224; droite sur la Promenade L&#233;nine. On peut aussi sortir par le Chemin des Plates apr&#232;s l'&#233;tude et prendre le raccourci par le Chemin de la Godille. On entend des &#233;clats de voix de la classe d'&#224; c&#244;t&#233;. Au CE1 on a tous eu peur de Madame Bonnet.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 7&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Se borner au plus petit. Soudain l'envie de retrouver ce petit bar tout en longueur, avec le toit en pente dans le recoin, tout au fond, qui offre la meilleur place tranquille, presque cach&#233;e. Pour quelles raisons, elle ne se souvient m&#234;me pas du nom du troquet ? Elle a d&#251; vivre des moments forts l&#224;-bas, quelques confidences, des rencontres passionnantes, tragiques, vers les premi&#232;res bornes de v&#233;los en libre service. S&#251;rement qu'elle y est d&#233;j&#224; retourn&#233;e toute seule. Elle a d&#251; &#233;crire l&#224;-bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a beau tourner autour de l'&#233;glise Saint-Nizier et longer les quais pour r&#233;tr&#233;cir le p&#233;rim&#232;tre, se perdre dans les petites rues adjacentes et pi&#233;tonnes, elle se retrouve toujours au Voxx, rue d'Alg&#233;rie. Plus tard revigor&#233;e, elle descendra le quai Saint-Vincent &#224; la recherche d'une terrasse &#224; l'ombre pour son rendez-vous de l'apr&#232;s-midi. Attabl&#233;e &#224; la P&#234;cherie, elle contemplera la fresque sur sa gauche et comme un mirage sur le Chott el-J&#233;rid tout lui reviendra d'un coup, presque rien, pas le nom du caf&#233; mais la sensation en regardant cette rue qui monte &#224; peine que c'&#233;tait une des fa&#231;on d'y arriver.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se retrouvera face &#224; quelques chose qui y ressemble, mais pas trop. Le lieu sera ferm&#233;, les tabourets pos&#233;s &#224; l'envers sur les tables. Tout sera sombre. Non. Cela ne pouvait pas &#234;tre l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 8&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il pleut et &#231;a fait na&#238;tre la verticalit&#233; dans les mouvements. La ligne de chute, la fuite, l'apesanteur. Il pleut et &#231;a revient &#224; l'int&#233;rieur, assise devant la table blanche, le plateau de dominos cascade, le crayon &#224; la main ou le pyrograveur. L'exp&#233;rience chaude de l'empreinte, l'odeur du bois br&#251;l&#233;, une m&#233;moire imprim&#233;e dans le corps qui deviendra encre, plume. Le passage de la verticale &#224; la liquidit&#233;. Comme le sablier renvers&#233;, il est d'abord question de poids. La fa&#231;on de placer le domino en plastique minuscule o&#249; un d&#233;faut de fabrication non rare, une boursouflure sur le c&#244;t&#233;, suffit &#224; tout renverser.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 9&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Secousses de jambes sous une table, vibrations de chaise, tintement de boucles d'oreilles. Une chaise que l'on tire, des chaussures essuy&#233;es sur un paillasson. Glissement d'un bureau-tiroir sous un lit mezzanine. Une porte-fen&#234;tre qui coulisse et des rideaux tir&#233;s avec deux petits cordons blancs de nylon. Le bruit d'un n&#233;on de salle de bain et le clic d'un interrupteur. Une douche. Des dominos qui se renversent. Le va-et-vient de la p&#233;dale d'une machine &#224; coudre, des doigts tapant sur une machine &#224; &#233;crire &#224; un rythme soutenu. Le cycle essorage d'une machine &#224; laver avec le chuchotement d'une cocotte-minute. Les pas des voisins au plafond puis des coups de balais qui se r&#233;pondent sur des radiateurs. Une sir&#232;ne de pompiers, le soupir d'un bus qui d&#233;marre. Un trousseau de clefs qui tombe, cliquetis mat, les portes d'un ascenseur qui se referment. Un rire malade, &#233;touff&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 10&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le produit-vitre, dans ce hall &#231;a sent le produit-vitre, toujours. Le moindre recoin des cents m&#232;tres carr&#233;s en est imbib&#233;. M&#234;me l'ascenseur sent le &#171; propre &#187;, une odeur bleue turquoise envahissant tout l'appareil respiratoire. Avec les parois rose saumon, il faut avoir le c&#339;ur bien accroch&#233; pour se laisser hisser et sentir tout son poids s'&#233;branler sur la plate-forme. L&#224;-bas, c'&#233;tait plut&#244;t jaune foin apr&#232;s la pluie, urine et marqueur noir sur neuf &#233;tages, occasionnellement. Souvent, lorsque le monte-charge &#233;tait en panne, on retrouvait ces effluves de mictions et de solvants intactes dans la cage d'escalier. Sinon, quand les portes s'ouvraient sur le quatri&#232;me, &#231;a sentait les f&#232;ves mijot&#233;es pendant des heures. Une odeur nouvelle et forte, ronde et poivr&#233;e, qui rajoutait au reste de l'ascension une note de t&#234;te insolente et persistante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rideau noir recouvre la fen&#234;tre. Il est fait main, en feutre. De larges bandes de velcro sont cousues aux deux extr&#233;mit&#233;s. Elle disait qu'on dormait mieux dans le noir complet. Dans la chambre, chacune soul&#232;ve un coin pour voir le visage de l'autre appara&#238;tre de l'autre c&#244;t&#233;. Puis dispara&#238;tre. Par jeu la main r&#233;p&#232;te inlassablement le m&#234;me mouvement de va-et-vient contre la vitre. Acc&#233;l&#232;re. Avec dext&#233;rit&#233;, sans trop tirer. Le pouce cesse de s'agripper et laisse l'espace entre les doigts se remplir de mati&#232;re noire, jusqu'&#224; l'empoigner. Sans trop de force. Les mains amplifi&#233;es font danser le tissu et leurs bras se chargent mutuellement d'envoyer de soyeux rouleaux verticaux le long du rideau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait install&#233; un &#233;clairage tamis&#233; dans la petite cuisine, quelques bougeoirs sur la table et sur le plan de travail. Elle avait d&#233;clar&#233; que pour ce r&#233;veillon de No&#235;l, chacun allait manger ce qu'il voulait. L' assiette de la cadette &#233;tait remplie de p&#226;tes papillon, au beurre, agr&#233;ment&#233;es sur les bords de petits morceaux de saucisson et de cornichons finement d&#233;coup&#233;s par ses soins. La m&#232;re et l'a&#238;n&#233;e se partageaient des escargots au beurre persill&#233; tandis que le p&#232;re se r&#233;galait de pieds paquets dont la sauce tomate laissait quelques traces sur le bord de sa moustache.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 11&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ils se font face. Le bar, la pharmacie, le tabac et la boucherie. Ils ont le m&#234;me trottoir le tabac et la pharmacie, le bar et la boucherie. Si on relie ces quatre points hautement n&#233;vralgiques, on obtient un v&#233;ritable carr&#233; d'habitudes, &#224; variables fortement circulatoires. On peut s'y rendre directement par angle droit o&#249; d&#233;border, en fonction des n&#233;cessit&#233;s, par les interstices, par arr&#234;ts dans la quadrature du cercle ; comme par exemple la banque ou la sup&#233;rette. Ou alors faire comme les &#233;boueurs, un caf&#233; avant la tourn&#233;e et regarder la pharmacienne relever son rideau m&#233;tallique et le courrier. Ou encore la buraliste traverser en vitesse, pour rejoindre la sup&#233;rette d'o&#249; ressort le boucher, toujours fourr&#233; &#224; tailler la bavette avec le g&#233;rant de la sup&#233;rette qui une fois seul en magasin, chante &#224; tue-t&#234;te tous les tubes qui passent &#224; la radio. Beaucoup de chansons des ann&#233;es 80 qu'on peut entendre facilement depuis la queue ext&#233;rieure de la boucherie (contrairement &#224; celle qui poireaute devant le n&#233;on vert de la pharmacie). Quant &#224; la fromag&#232;re, de l'autre c&#244;t&#233; du tabac, elle rousp&#232;te toute seule derri&#232;re sa caisse. Comment se fait-il qu'encore aucune file de patients cliente devant chez elle ? Pour la satisfaire, du bar il suffit de traverser. Passer par le cabinet de m&#233;decins (qui jouxte la pharmacie) et la pizzeria (dont le propri&#233;taire change annuellement) , puis remonter le petit immeuble jaune. La Tomme d'Abondance est arriv&#233;e. Le tableau chevalet ardoise et bois naturel vous accueille, la clochette de la porte retentit ainsi que la temp&#233;rature ressentie. Derri&#232;re ses lunettes rondes et rouges, la fromag&#232;re vous pr&#233;sente tous ces beaux cylindres de lait entier. Il va falloir s'en sortir, faire un choix puis traverser, chercher de la salade chez le chansonnier.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Certains montent l'escalier blanc en colima&#231;on pendant que d'autres stagnent sur l'escalator. Se tiennent &#224; la rampe tout en jetant un &#339;il au niveau sup&#233;rieur, se retournant parfois &#224; la recherche d'une enseigne, afin d'anticiper le prochain mouvement des membres inf&#233;rieurs. D'autres profitent de ce rare moment d'immobilit&#233; pour laisser le regard se poser sur d'autres immobiles, comme celui qui, nez coll&#233; &#224; la vitrine, se demande combien co&#251;te cette essoreuse &#224; salade dernier cri. Ou encore celle qui assise sur un banc, entour&#233;e d'emplettes et de plantes vertes, pianote tr&#232;s vite des pouces sur son t&#233;l&#233;phone. Wesh. Attention &#224; la marche.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 13&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La vague se retire et laisse le sable cr&#233;piter sur sa trace. L' &#233;cume sur les grains de silice. Sur les coquilles vides, du calcaire, demeures abandonn&#233;es, gisants biscornus &#224; la suite de Fibonacci. Sur des morceaux de verre polis, comme du cristallin vieilli, &#233;bloui par le soleil, le sel. Des &#233;meraudes cataractes. Des larmes, chlorure de sodium sur des m&#233;gots de clopes, petits cylindres blanchis aplatis, recourb&#233;s repli&#233;s, de la mousse expans&#233;e, goudronn&#233;e. Sur du plastique d&#233;chir&#233; l'&#233;cume perdure, parce que le sable est absent, parti fabriquer du b&#233;ton, du ciment pour construire des autoroutes, des centrales nucl&#233;aires, des maisons. Sur des lamelles organiques, brunes, vertes, des cheveux limon, go&#233;mon aux boursouflures &#233;tranges, jaunes et luisantes. Des bouts de mati&#232;res s'y s'accrochent, jalousie g&#233;n&#233;tique de mouchoirs tremp&#233;s, de serviettes hygi&#233;niques ensanglant&#233;es. Des bouts de b&#226;ton, du bois flott&#233;, des b&#226;tonnets de glace, des emballages de go&#251;ter, des aur&#233;oles de cr&#232;me solaire, de l'huile stagnante, se dandinant au gr&#233; des flots. Plus loin sur le sable sec, des empreinte de mouettes, de sandales en plastique petite taille, le charbon d'un feu de camp, quelques canettes d'aluminium. A l'horizon des nuages s'accrochent comme du linge sur le fil, parsem&#233;s in&#233;galement que quelques m&#226;ts viennent transpercer. Bient&#244;t les bateaux &#224; moteur sillonneront, rivalisant d'&#233;cume et s'ajouteront sur le fil les paquebots &#224; l'aplomb. Des milliers de gilets oranges d&#233;barqueront, coups de sifflets pour ne pas se perdre, &#224; l'inverse de ce qui s'est s&#251;rement pass&#233; au large, il y a quelques heures dans l'obscurit&#233;. Ni gilet ni terre ferme. Ce matin tout est calme, celui d'avant ou d'apr&#232;s une temp&#234;te, sur cette plage &#224; moiti&#233; publique, dont l' acc&#232;s est interdit la nuit. Un joggeur passe sur la corniche, petites foul&#233;es, maillot fluo et &#233;couteurs disparaissant &#224; contre-jour.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 14&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle plonge sa raclette dans le grand seau rectangulaire pos&#233; &#224; ses pieds. En se courbant, son dos recouvert d'un ch&#226;le s'arrondit &#224; c&#244;t&#233; d'un chariot sur lequel d&#233;passent un balai et le produit vitre. Sur la pointe des pieds elle dessine des allers et retours sur la baie vitr&#233;e. Tout son corps s'&#233;tire, ses talons d&#233;collent de ses sabots blancs. De l'autre c&#244;t&#233; de la vitre, son regard turquoise transpara&#238;t au milieu de ses cheveux sombres et boucl&#233;s. Ses bras crois&#233;s haut, remontant sa poitrine et cintrant davantage son blaser noir, font remonter ses &#233;paulettes jusqu'aux oreilles. Le cou dispara&#238;t au profit du menton, renfrogn&#233;. Hochement de la t&#234;te, parfois accompagn&#233;e par l'abaissement des paupi&#232;res, &#224; tous les &#233;l&#232;ves qui passent devant elle. Un micro sourire, tir&#233; retir&#233;, en coin. Juch&#233;e sur des talons hauts &#224; l'entr&#233;e du coll&#232;ge, elle salue aussi quelques parents ou fronce des sourcils. Soudain un dahu. Elle sort du passage souterrain emmitoufl&#233;e de couvertures, un bonnet enfonc&#233; sur la t&#234;te. La d&#233;marche est matinale, chaloup&#233;e. Elle fait quelques pas &#224; l'ext&#233;rieur puis s'arr&#234;te quelques secondes le nez au vent sur la jet&#233;e. Elle s' &#233;tire un bras puis l'autre, tout en tenant ses couvertures comme une serviette de plage. Elle s'assoit sur l'escalier, face &#224; la mer, sort son petit d&#233;jeuner de dessous ses couvertures et le partage avec les mouettes d&#233;j&#224; alertes sur le sable. C'est d'abord un tout petit point qui avance &#224; toute allure, puis un visage rougi, allong&#233;, d&#233;form&#233; par la vitesse, la bouche grande ouverte criant quelques chose &#224; qui voudra bien l'entendre. Il se retourne sans ralentir, jogging et baskets, large tee-shirt blanc. Il vocif&#232;re de plus belle et acc&#233;l&#232;re, derri&#232;re lui deux policiers font de m&#234;me. Il a les cheveux clairs, tr&#232;s courts, les poings resserr&#233;s dans la course. Il galope jusqu'&#224; un hall d'immeuble et s'y faufile in extremis. La porte se renferme sur les policiers. La terrasse du restaurant est pleine. Le verre &#224; pied rempli de vin rouge, il s'en saisit en le coin&#231;ant entre son premier et son deuxi&#232;me orteil. La t&#234;te et le genou droit se rapprochent, puis le genou s'&#233;loigne, le pied monte, un petit coup rapide, les l&#232;vres atteignent le cristal, la t&#234;te bascule en arri&#232;re et il refait tranquillement le chemin inverse en d&#233;posant le verre &#224; moiti&#233; vide au nord son assiette.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne t'ouvrirai pas, non, je sais pas qui t'es et puis ta t&#234;te ne me revient pas alors je laisse glisser tu vois, j'ai d'autres chats &#224; fouetter, je peux pas tout faire, m'occuper de toi, tout g&#233;rer, t'es pas seul au monde tu sais, je suis l&#224; je t'ai vu, t'ai salu&#233; maintenant basta, &#231;a s'arr&#234;te l&#224;, le sourire c'&#233;tait par politesse, pour te dire oui tu existes, tu es bien l&#224;, je t'ai vu mais maintenant je ne comprends pas pourquoi tu restes l&#224;, c'est pour m'emmerder ou quoi, moi j'aime pas qu'on me regarde pendant que je travaille, et puis colle pas ton nez &#224; la vitre, &#231;a laisse des traces je viens de les faire, et arr&#234;te de sourire comme &#231;a c'est flippant, et d'ailleurs pourquoi tu souris au juste, tu te fous de moi c'est &#231;a, j'aime pas ce sourire moi, je sais pas ce qu'il y a derri&#232;re, d'habitude c'est myst&#233;rieux de pas savoir mais l&#224; non, c'est froid comme un bout de m&#233;tal, &#231;a ferme toute envie, &#231;a repousse m&#234;me, oui c'est &#231;a &#231;a repousse, ton masque l&#224;, que t'as choisi pour moi et ben il est repoussant, en plus on voit m&#234;me pas tes yeux tu tires trop dessus, mais enfin c'est possible &#231;a d'ouvrir la bouche comme &#231;a, c'est d&#233;gueulasse, arr&#234;te je te dis je viens de les faire, non, non je ne t'ouvrirai pas non, maintenant je vais t'ignorer, tu me fais peur, non tu n'existes pas, non.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Toujours plus &#224; l' ouest, vois-tu, de fa&#231;on &#224; s'imaginer l'oc&#233;an derri&#232;re, toujours. Tu peux bien passer du 9e au 7e &#233;tage, l'important c'est de traverser, le p&#233;riph', le fleuve, les clous, tout. Pour l'instant il n'y a pas d'obstacle car il reste du chemin &#224; faire, toute la terre est encore derri&#232;re nous et puis devant aussi, on peut marcher encore comme &#231;a pendant des heures qu'on touchera pas le bout avant longtemps. Bien s&#251;r que c'est autoris&#233; de tourner en rond, ou autour, de faire des pauses quoi. Un jour je suis rest&#233;e sur ce rond-point que tu vois l&#224;, pendant une bonne heure j'ai regard&#233; les voitures passer autour de moi. Il y avait comme un rythme qui s'installait, tchac, tchac tchac, tchac, tchac, tchac tchac tchac, tchac et les corbeaux ont commenc&#233; &#224; poser dessus la m&#233;lodie comme &#231;a, les pattes tendues sur les fils &#233;lectriques. Alors d'un coup &#231;a devenait une bande son de voyage, tu vois tu te mets &#224; tout voir, &#224; distinguer les silhouettes derri&#232;re les volants et &#224; te placer &#224; c&#244;t&#233; d'eux, comme &#231;a, juste quelques secondes, un covoiturage du regard et c'est seulement apr&#232;s que tu peux traverser.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 17&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le tiroir ne se tire plus, c'est un non-tiroir. Le cliquetis r&#233;p&#233;t&#233; des couverts pour preuve, CRCP. Toute la table se moque, un rire enrou&#233; comme si la toile cir&#233;e &#233;tait rest&#233;e coinc&#233;e en gorge, une toux de bois paresseux souffl&#233;e en plein milieu de fourchettes, cuillers, couteaux. C'est la table aux dents m&#233;talliques, la table de milieu de nuit. Tant pis. Il n'y aura pas de lame pour se mirer la nuit. Pas besoin de lame pour observer une cuisine de nuit. Il y a les lumi&#232;res d'en face qui ravivent la flamme et le non-miroir du sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nez coll&#233; &#224; la vitrine, on se demande de quel c&#244;t&#233; on est, &#224; force. Derri&#232;re, l'essoreuse &#224; salades. Dernier cri. Elle co&#251;te tant. Haut de gamme quoi. Evidemment verte mais pas salade hein, plut&#244;t pomme. Maintenant on pousse, sur le dessus on appuie, on ne tourne plus. Il y a toujours ce syst&#232;me de centrifugation, oui mais cette fois on pousse, on ne tourne plus. Alors, ce ne sont plus les m&#234;mes muscles en jeu, &#231;a se ressent jusque dans l'omoplate, on descend avec la paume au lieu de serrer le poing et &#231;a change tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;OK. Je veux bien que mon cin&#233;ma deviennent un Monop'. OK. Je veux bien entrer et me souvenir de ce gros plan qui pleure au milieu des chips, &#231;a marche. Faire un tour dans les rayons et refaire ce dialogue avec lui qui pleure dans le chariot parce qu'il a faim. D'accord pour faire la queue en regardant les nouveaut&#233;s &#224; venir ; l'horoscope, la m&#233;t&#233;o super je prends. M&#234;me les recettes en libre-service, roul&#233; de courgettes au ch&#232;vre, int&#233;ressant, mais s&#233;rieusement, il n'y a rien pour s'asseoir ici, vraiment ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 18&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pas besoin de lame pour observer une cuisine de nuit&lt;br/&gt;
pas besoin de lame pas besoin de lame&lt;br/&gt;
la cuisine la nuit&lt;br/&gt;
s'abreuvant de drame une lame mise &#224; mal&lt;br/&gt;
pas de reflet bleu pas de flamme&lt;br/&gt;
ni de larme qui suinte sur la table de nuit&lt;br/&gt;
pas besoin de calme pour une cuisse d'ennui&lt;br/&gt;
au service du soin qui reluit&lt;br/&gt;
pas de cui-cui&lt;br/&gt;
et le soir nu dans le coin qui avale la voisine !&lt;br/&gt;
Padam !&lt;br/&gt;
Pas &#224; pas la nuit cuisine pour&lt;br/&gt;
pour d&#233;tendre celle qui s&#233;vit&lt;br/&gt;
dans les contours d'une cuisine la nuit&lt;br/&gt;
au service d'un observatoire bl&#234;me&lt;br/&gt;
v&#233; ! comment la nuit d&#233;termine&lt;br/&gt;
toute la lumi&#232;re dans une cuisine&lt;br/&gt;
pas besoin de lame pour observer la nuit&lt;br/&gt;
une cuisine seule suffit&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'effort de monter la c&#244;te, frottement &#224; la colline, la manger du regard, avancer. Une taupe a&#233;rienne, les genoux lampes-torches. Parfois relever la t&#234;te pour appr&#233;cier la progression, ne pas se retourner. L'horizon d&#233;coup&#233; en face comme une pi&#232;ce de puzzle. S'y ins&#233;rer. Penser &#224; tous ceux qui poussent, ce qui est loin derri&#232;re, le ch&#226;teau d'eau, les antennes relais, les demoiselles coiff&#233;es, puis se remettre aux pieds, les chausser du regard, gros plan sur le b&#233;ton et sa concr&#233;tude grise par endroit constell&#233;e, chewing-gums, m&#233;gots, papiers ; tout un univers qui se d&#233;roule en vitesse sous les semelles et sa profondeur qui porte le vertige comme l'&#233;cran de sol au Futuroscope. Ne pas se distraire, ne pas s'arr&#234;ter. Les pav&#233;s irr&#233;guliers, les marches larges et lisses, hautes, se retourner encore, cent quatre-vingts degr&#233;s, appr&#233;cier la vue, les chemin&#233;es, les toits, les gratte-ciels, les allumettes flamb&#233;es de la raffinerie, les fum&#233;es, grises, noires, blanches, enlever la veste, la nouer &#224; la taille, les graffs, les pochoirs sur les murs, monter ne pas s'arr&#234;ter, zigzagures entre les gens, le pas rapide, pr&#233;f&#233;rer la ligne droite, se tenir &#224; la rampe, se positionner dans le sens de sa circulation, monter, doubler, croiser les rencontres habituelles, extraordinaires. Grimper, c'est une montagne, la pente est raide. Une marche o&#249; rien ne compte &#224; part la destination, les autres font de m&#234;me, parfois quatre &#224; quatre, on s'encourage en silence, le simple fait d'&#234;tre entour&#233; tient bon. Regarder droit devant les b&#226;timents qui se rapprochent, marcher comme on marche au m&#234;me moment &#224; Lisbonne ou &#224; la R&#233;union, Sofia ou Mamoudzou, sentir le c&#339;ur battre, poursuivre, semer, le corps pench&#233;, a&#233;rodynamique, une taupe a&#233;rienne, pouss&#233; par le d&#233;cor derri&#232;re, les plaques tectoniques, les &#233;tages topographiques, rien ne d&#233;passe, souvenirs s&#233;dimentaires, une fois arriv&#233; on ne culmine qu'&#224; l'ombre des arbres, pour exister, seulement les arbres, se dire que d'autres trajets ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; effectu&#233;s, avant, ce n'est pas la premi&#232;re fois que les pierres supportent nos poids passagers.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 20&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Remplie de prospectus, la bo&#238;te est pleine. La pile s'amasse dans le fond, frotte les bords recourb&#233;e sur son poids. En se pliant aux exigences de l'espace, de fines couches de papier glac&#233; recouvrent de fines couches de papier journal, ou vice versa. Certains s'&#233;loignent, d'autres se rapprochent. Armoire sold&#233;e, aspirateur en promo, cartable ou pommeau de douche se collent les aux autres, t&#234;tes ou pieds en l'air, pour la premi&#232;re fois. Dans un coin, une paire de baskets et le tout dernier barbecue s'observent en chiens de fa&#239;ence tandis que l&#224;-haut, un tapis de bain observe la sc&#232;ne en &#233;quilibre sur un porte-manteau dont les bras d&#233;passent dehors, accompagn&#233;s de notes de bas de pages et gros chiffres fuchsia.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 41&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La vague se retire et laisse le sable cr&#233;piter sur sa trace&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ou : La vague se retire et laisse le sable mouill&#233;, une bande &#8211; un liser&#233;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L' &#233;cume sur les grains de silice&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;voil&#224; donc la tentative d'approcher la notion sonore de l'&#233;tirement avec le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;doute&#034; id=&#034;nh7-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;cume sur grains de silice, pourquoi pas d&#233;velopper la composition pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sur les coquilles vides, calcaires, demeures abandonn&#233;es, gisantes biscornues &#224; la suite de Fibonacci&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;en spirales logarithmique :1, 3, 5, 8, 13, etc.&#034; id=&#034;nh7-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vague se retire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;retire son tapis&#034; id=&#034;nh7-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et laisse le sable fourmiller, tr&#233;pider sur place. L' &#233;cume&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ou &#201;cume en tant que r&#233;sultat ; &#233;cum&#226;t, &#233;cumoire ?&#034; id=&#034;nh7-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; cr&#233;pite [se pr&#233;cipite] sur les grains de silice. Sur le calcaire, le nacre des coquilles vides, ces gisantes biscornues demeurant abandonn&#233;es jusqu'&#224; la cime&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;le 1 de la suite], deviennent alors p&#233;pites de surprises une fois mouill&#233;es (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 42&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 15 et 16&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; du hall il l'observe en train de lui faire de grands signes. Elle n'a pas compris, on ne comprend jamais rien au travers des vitres. D'ailleurs elle &#224; l'air effray&#233;, c'est affligeant. Voire humiliant parce que c'est toujours la m&#234;me chose avec la peur, &#231;a fait comme un masque de mochet&#233; que tu gardes dans le miroir sans autres reflets possibles au moins pendant vingt-quatre heures. &#199;a reste, &#231;a colle &#224; la peau la peur, surtout quand elle se voit dans les yeux d'un autre, la pupille se dilate et pouf, &#231;a bouffe tout, l'iris se r&#233;tr&#233;cit jusqu'&#224; seulement d&#233;finir les contours ultras fins (ici turquoises) d'un trou noir. Alors d'accord, se dit-il, c'est &#224; &#231;a que je ressemble ici maintenant, avec toi. Ce nouvel &#233;tat de fait ne le fera pas bouger d'un cil, mais au contraire le plongera dans un &#233;tat de profonde m&#233;ditation. Ce qui nous laisse le temps de constater, sans aucune arri&#232;re-pens&#233;e, que ce n'&#233;tait pas la premi&#232;re fois qu'il se retrouvait devant une porte ferm&#233;e, fa&#231;on de parler. La plupart du temps il &#233;copait au mieux d'un non affirmatif &#224; chaque fois qu'il apparaissait devant quelqu'un. Il pr&#233;sente bien pourtant, avec son costume finement ray&#233; et ses mocassins vernis, pas de quoi effrayer une chouette, mais ce sourire qu'il affichait, rempli de dents blanchies au bicarbonate de soude, fichait la trouille &#224; la majeure partie de ses interlocuteurs. Une fois seulement, au cours de sa longue carri&#232;re, cette ouverture plus grande que le visage ne d&#233;couragea pas Simone, danseuse italienne exub&#233;rante prise en stop &#224; la sortie de Nice, qui l'apostropha &#224; peine mont&#233;e dans l'habitacle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;entre 18 et 19&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Azgran repose son stylo &#224; l'endroit tout frais d'encre griffonn&#233;e et referme le carnet dessus. Le capuchon noir, digne des plus grands marque-pages, d&#233;passe fi&#232;rement du petit parall&#233;l&#233;pip&#232;de encartonn&#233;, soulag&#233; du travail achev&#233; ou de s'en &#234;tre tir&#233;, impossible &#224; dire. Raclement de gorge et lamp&#233;e de bi&#232;re, Azgran s'allume une clope et recommande un verre. Ce soir la terrasse est d&#233;serte, s&#251;rement la faute &#224; cette pur&#233;e de pois arriv&#233;e quand le jour s'est fait la malle, exactement &#224; l'heure du go&#251;ter, sympa le changement d'heure, sympa. N'emp&#234;che que, est-ce que je pourrais avoir des cacahu&#232;tes s'il-vous-pla&#238;t, c'est pas si mal de voir personne ou presque, de deviner les silhouettes qui traversent ou la couleur des carrosseries aux feux rouges. C'est pas si mal, non, c'est pas si mal, n'emp&#234;che qu'Azgran se fourrait le doigt dans l'&#339;il s'il pensait que ces divagations l'aideraient &#224; rentrer chez lui un jour. D&#233;croisement de jambes sous la table. Recroisement de jambes sous la table. Azgran n'&#233;tait pas dupe mais ses jambes ne le portaient plus, &#224; force d'errer sur le bitume, de s'abriter dans les bars, elles avaient perdu toute la lucidit&#233; d'un trajet retour.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand on s'obstine en vain &#224; chercher une rue (juste pour s'assurer que tout ce qu'on a connu n'a pas disparu) on finit par se perdre. Et l'on s'obstine davantage, c'est tout &#224; fait son cas. C'est pour travailler mes cinq sens, se dit-elle, garder alertes l'ou&#239;e, la vue, le go&#251;t, le toucher, l'odorat. Et peut-&#234;tre en d&#233;velopper un autre, qui sait ? Alors c'est par n&#233;cessit&#233; qu'elle choisit de se perdre, de croire qu'elle est toujours en ville, habitante et log&#233;e jusque dans l'&#233;cho des pas martel&#233;s sur le rev&#234;tement urbain. Or cette petite symphonie bitumale continue &#224; se jouer sans elle depuis belle lurette. Elle est partie, elle a perdu sa place &#224; l'orchestre. Illico presto. C'est ainsi. Mais laissons la encore un peu d&#233;ambuler dans les rues &#233;troites, continuer sa marche fr&#233;n&#233;tique, le nez en l'air &#224; la recherche d'indices providentiels, imitant des allures diverses, suivant une silhouette, trop press&#233;e ou trop lente... car &#224; force de mobilit&#233;, on dirait bien qu'elle repr&#233;cise les r&#232;gles du jeu en changeant d' objectif (rester dans le flot au lieu de trouver cette rue) sans s'en apercevoir. Voil&#224; qui est int&#233;ressant, car elle finira par la trouver cette rue, sans la chercher, &#233;videmment. Son corps, alors d&#233;barrass&#233; de toute injonction c&#233;r&#233;brale, l'am&#232;nera pile &#224; l'endroit d&#233;sir&#233; par un chemin jadis maintes fois emprunt&#233;. Une fois remise de cette preuve extraordinaire de la m&#233;moire du corps, elle se tiendra face &#224; cet endroit qu'elle finira par renier tant il avait chang&#233;, mais laissons cela car c'est une autre histoire. Maintenant elle d&#233;bouche sur le fleuve, encore une fois. Elle pourrait tout &#224; fait s'&#233;nerver de tourner en rond mais non, au contraire, on dirait que &#231;a l'apaise cette soudaine perc&#233;e horizontale et s'accorde m&#234;me une pause avant de repartir battre le pav&#233; en suivant la direction du courant, une sorte de fl&#232;che tournant dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;proposition n&#176; 44&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est presque une &#238;le, le manque. Presque. Il y a toujours derri&#232;re ce petit bout de territoire que l'on garde pour soi, cette immense cro&#251;te qui s'&#233;tale comme une p&#226;te qu'on ne regarde pas. Faut plus pi&#233;tiner, marcher dessus, faut avancer en lui tournant le dos. La fuite, c'est une presqu'&#238;le. C'est une presqu'&#238;le la fuite, une robe &#224; tra&#238;ne jaune effleurant tout ce qui affleure, parking, ascenseur, pelouse &#224; p&#226;querettes, passage pi&#233;ton, canette de bi&#232;re, raffinerie, &#233;olienne. Elle n'a pas d'yeux la fuite, elle en manque. Peut-&#234;tre les a laiss&#233;s avec la p&#226;te, loin derri&#232;re. Peut-&#234;tre sont rest&#233;s accroch&#233;s au paysage, dans le cadre d'une photo ou sur le cordage d'une balan&#231;oire. Peut-&#234;tre qu'elle les a mang&#233;s la fuite, peut-&#234;tre qu'elle a mang&#233; ses yeux et la bouche qui va avec, pour les recracher plus tard, quelque part, semer des graines de fuite, va savoir. Quoiqu'il en soit elle va l&#224; ou va l'eau. La seule direction c'est l'eau. Autour, juste, au moins. La fuite, c'est comme une &#238;le manqu&#233;e qui essaie de prendre le large. Presque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au chevet la lumi&#232;re, non. &#201;teins, dors. Il y a ce moment o&#249; l'on regarde l'ampoule droit dans les yeux avant de l'&#233;teindre, on reste un peu sans ciller car on h&#233;site, on se toise et puis il y a ce clic. Et ces galeries qui redessinent, l&#224;, sous les paupi&#232;res, le souvenir intact du filament incandescent. Au front. Un tunnel. Au revoir la lumi&#232;re. Non tu ne dors pas, qu'importe, au genou la lampe torche, tu progresses lentement, te camoufles dans l'obscurit&#233;. Les pas que tu entends derri&#232;re, les soupirs des camarades, tu es loin, ils sont &#224; tes c&#244;t&#233;s. Toujours. Il y a la sueur qui redescend en bouche, se m&#233;lange au sang, &#224; la dent qui fait mal. Tout &#231;a a le go&#251;t du fer, tes poumons ont le go&#251;t du fer, le m&#234;me go&#251;t que ces rails o&#249; les chariots se poussent avec difficult&#233;. Et tu te tais dans cette douleur, plus tu descends et plus tu te tais, comme les autres. Le silence s'arrache &#224; la roche &#224; coup de pioche et se ramasse en courbant l'&#233;chine, avec lenteur et effritement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On regarde devant soi sur un tapis roulant. Il est &#224; c&#244;t&#233; mais tu regardes devant, pour garder l'&#233;quilibre, l'objectif en vue.... de toutes fa&#231;ons il va plus vite que toi, c'est une histoire de r&#233;f&#233;rentiel (son allure plus rapide tandis que tu stationnes sur le tapis, le regard p&#233;riph&#233;rique tu vas quand m&#234;me plus vite que les trois silhouettes assises sur ces si&#232;ges de plastique vert ou celles d&#233;ambulant sur la terre ferme, &#224; tes c&#244;t&#233;s). Tu vas plus vite que l'escargot ou la fourmi qui traverse au mauvais moment dehors, la poussette rose et le caddie mais qu'est-ce qu'il a dit, tu ne t'en souviens pas, tu regardais droit devant, comme si les mots &#233;tais tendus sur l'&#233;cran en face, les directions du m&#233;tro, par o&#249; est la sortie, mais qu'est-ce qu'il a dit, est-ce tu acc&#233;l&#232;res, est-ce que tes pupilles se dilatent, vois-tu plus loin maintenant que c'est pass&#233;, ce qu'il a dit le retrouves-tu dans cette pub trois fois trop grande pour un seul coup d'&#339;il, sur le manteau violet de la dame devant le retrouves-tu ce qu'il a dit, le fr&#244;lement d'&#233;paules, vous &#233;tiez pourtant c&#244;te &#224; c&#244;te mais les yeux devant, toujours en avance sur ce que &#231;a dit, il est parti et tu courroies, tu avances sans marcher comme un membre du paysage.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ou : La vague se retire et laisse le sable mouill&#233;, une bande &#8211; un liser&#233;, cr&#233;piter sur sa trace / sa perte, pour souligner l'aspect sonore de cette disparition par &#233;tirement, loin du fourmillement des c&#233;r&#233;ales dans un bol de lait frais &#8212;quoique&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;voil&#224; donc la tentative d'approcher la notion sonore de l'&#233;tirement avec le frottement &#233;cume/silice alors pourquoi pas ne pas mettre simplement : &#233;cume sur silice, mais en perdant les grains, on perd le cr&#233;pitement, cet effet d'absorption-laitc&#233;r&#233;ales. Quoi qu'il en soit, approfondir pour plus tard cette notion du mouvement de la vague qui se retire comme un tapis d&#233;rob&#233; sous les pieds pour ensuite mieux repr&#233;senter l'absence de la vague sur le sable mouill&#233; ; une surprise cr&#233;pitante, tr&#233;pidante&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;doute&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;cume sur grains de silice, pourquoi pas d&#233;velopper la composition pour souligner la rencontre de l'eau sal&#233;e, de micro-organismes, nutriments min&#233;raux et autres mati&#232;res en suspension (l'&#233;cume) avec le dioxyde de silicium (sable)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;en spirales logarithmique :1, 3, 5, 8, 13, etc.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;retire son tapis&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ou &#201;cume en tant que r&#233;sultat ; &#233;cum&#226;t, &#233;cumoire ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;le 1 de la suite], deviennent alors p&#233;pites de surprises une fois mouill&#233;es [lorsque tous les anneaux des coquilles sont immerg&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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