Moricq

lieux, souvenirs, écriture


Je parle ici de Moricq parce qu’on n’écrit pas sans se traverser soi, que j’ai buté sur le nom Moricq dans tumulte, mais qu’il ne m’est pas possible, pour la contrainte que je m’y suis faite, d’insérer ni territoire personnel (notion d’autofiction), ni lien hypertexte.

Moricq ce n’est pas un personnage, mais un toponyme. Un lieu du marais qu’autrefois j’aimais bien, un peu perdu dans l’immensité plate, avec l’eau immobile et les écluses. On sentait la mer, on sentait que des dizaines de kilomètres en arrière et autour le marais se prolongeait, et ici toujours la même maison aux volets clos, l’ancien bar (il continuait de fonctionner comme bar, mais maintenant c’était devenu en même temps l’entrée d’un camping), et les mêmes deux ou trois barques échouées là dans la vase.

Moricq je ne venais que l’hiver, dans ces quatre ans où nous avions vécu là, je prenais mon vélo et je venais, souvent sans descendre du vélo, juste en s’arrêtant contre le parapet de l’écluse. Les paysages de mer ne sont jamais à eux-mêmes pareils. Avant l’écluse, à six cents mètres, il y avait le hameau, sa vieille tour carrée et les murs de pierre entre les maisons basses qui s’emmêlaient ici comme ils devaient le faire au dix-septième ou seizième siècle, quand ici on traversait l’estuaire du Lay, que sous la tour était le port (les maisons en refaisaient le dessin), et qu’on avait à s’acquitter du péage aux passeurs. Maintenant la mer loin. Je suis de cette race-là, je pensais à Moricq, regardant les habitants de Moricq, regardant le vieux bistrot qui devait être, à distance de la tour, là où il y a trois siècles les barques accostaient, j’avais cette impression ici bien plus qu’ailleurs et cela ne s’explique pas, je venais sans doute ici sur mon vélo, restant sur la selle, le vélo posé contre le parapet de l’écluse, aux beaux jours d’hiver, quand personne ici ne passe et que le camping était fermé. Je me disais : Rabelais aussi a forcément pris une barque ici pour passer, sous ce ciel, c’était son chemin forcément de l’Hermenault à Luçon et quoi, du ciel, de cette eau et de cette race, aurait changé, ici en mon pays de vent ?

C’est à cette époque, en 1988, que j’ai reçu ici mon premier ordinateur, commandé par correspondance et livré à domicile, un carton pour l’ordinateur, un carton pour l’imprimante à aiguille. Et depuis lors, mes archives me suivent, tandis que les choses écrites auparavant se sont peu à peu éloignées : je ne saurais pas les transférer, la main n’aime pas reprendre ses traces.

J’avais même proposé à Louis Dubost, éditeur au Dé Bleu, mais publiant en Vendée, une livre pas forcément long, qui s’appellerait Moricq. Louis m’avait bien sûr dit oui. Pourtant, et lorsqu’il me le demandait : « Mais tu raconteras quoi, Moricq ? », je n’aurais su quoi répondre. Je voyais ces descriptions très précises et fragementées des lieux, le parapet, le bistrot, le Lay, l’écluse. De l’écluse, les mécanismes, les grands bras bleus immobiles des pelles qui mécaniquement se relevaient à marée haute, et puis les taches de rouille ou celles repeintes au minium d’un orange presque rouge.

Et puis la tour, je m’imaginais visiter des archives, retrouver des dates, des événements : la suite des guerres passées ici avaient toutes eu Moricq pour frontière, et j’aimais aussi ce pays pour la fixité de cette frontière que pourtant rien ne marquait qu’un bras d’eau immobile. La guerre de cent ans délimitait ici l’emprise des territoires anglais (j’habitais Angles), la guerre de religion avait séparé ici les abbayes protestantes que veillait Agrippa d’Aubigné des zones d’un catholicisme traditionnel au-delà, les guerres de Vendée aussi avaient échoué à cette frontière, j’en avais la trace par cet aïeul d’aïeul tour à tour instituteur itinérant appointé par la république dans les temps révolutionnaires, et à charge de la charité publique dans les retours ancien régime (avant lui, nulle trace écrite), et de même aujourd’hui la conjonction politique, puisque le député Métais, de ce côté du Lay, était de gauche, le seul de Vendée (à l’époque). Je voyais aussi, mais de loin vaguement, les visages de ces quelques vieux croisés l’hiver à Moricq, quand je passais à vélo, qu’on se saluait à voix haute, époque où il n’était pas si commun qu’un homme, et père de famille encore, n’ait pas de travail visible et repérable, et se promène ainsi en bicyclette en pleine journée : ces vieux on pouvait en décrire les maisons, les meubles et les objets, la disposition même des pièces, j’étais allé aussi au cimetière de Moricq, dans un cahier j’ai encore le relevé exhaustif que j’y avais fait des noms sur les tombes.

Je n’ai jamais écrit ce livre, même bref. Pendant plusieurs années, chaque fois que je croisais Louis Dubost (je le croise toujours), il m’apostrophait : « Et Moricq, alors ? » Ça a bien duré six ans avant qu’il ne demande plus.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mai 2005
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