Georges Perec | le mot "géographie"

« il n’y a rien d’inhumain dans la ville, sinon notre propre humanité »



- lancer l’écoute, « Retrouvaille d’un sens », enregistré hôtel Metropol, parvis de la gare, à Metz :

 

retrouvaille d’un sens....

Accueilli en librairie aux quatre coins du pays (Lille, Montpellier, Brest, Strasbourg, Bordeaux, ça fait quand même un beau polygone ?), je suis surpris chaque fois des gens qui viennent me dire : « On passe sur votre site, de temps en temps. »

Bien sûr, un site comme tiers livre, on ne le fait que pour soi. Je ne sais pas trop quel reflet, de soi, du monde, on cherche à établir : si on le savait, on serait moins curieux de la suite de l’expérience.

Plutôt une sorte de grand arbre, où ce qui fascine dans Internet c’est de placer enfin au même plan, celui de la publication, ce qui de tout temps a été la diversité du travail, sa préparation, ses matériaux, et ce qu’on porte ou cherche dans notre discipline, ou de notre curiosité du monde, bien au-delà de la partie traditionnellement publiée de ce travail.

On peut lire les lettres de Kafka, déchiffrer ses carnets, reproduire ses dessins, on n’a pas ces lectures à haute voix, de Grillparzer ou de Tolstoï, qu’il faisait avec ses copains. Et il n’avait pas d’appareil photo numérique lorsqu’il est allé voir pour la 1ère fois les aéroplanes à Brescia (dans le Poitou-Vendée, on appelait encore do z’aroupianes les avions dans les années 60-70), ou lorsqu’il nous raconte dans le Journal la 1ère fois qu’il va au cinéma. Et non plus les paysages entrevus depuis la fenêtre des trains, lui qui voyageait tant, et si souvent de Prague à Berlin.

A ceux-là, que je ne connais pas et qui viennent de temps en temps sur ces pages, en remerciement (d’autant que le site va se mettre au repos la semaine prochaine), un enregistrement de nuit, en face la gare, hôtel Metropol à Metz — voir ma page sur Géronimo. Et ci-dessus ce qu’on voyait de la fenêtre, chambre 312, ce matin au réveil. Charlie Watts dessine systématiquement depuis 1964 les chambres d’hôtel où sa vie de Rolling Stone l’héberge, Olivier Rolin en stocke une description avec marque du téléviseur, lampes et chauffage plus vue de la fenêtre, moi depuis quelque temps je choisis toujours le livre que je vais emporter pour en stocker un bout dans l’appareil numérique.

Je ne dis pas qui c’est, voici un extrait ci-dessous, et si vous ne trouvez pas tout seul, vous pouvez toujours voir la page solution, donc le tout début de ce blog|journal : désolé si les livres qui comptent le plus sont aussi peu… Mais tentez d’abord l’écoute : même sur les textes qu’on connaît le mieux, et justement sur ceux-ci, il s’agit toujours de se déstabiliser soi-même, en renouveler le statut intérieur. Lire à haute voix en est un des passages possibles.


 

Parcourir le monde, le sillonner en tous sens, ce ne sera jamais qu’en connaître quelques ares, quelques arpents : minuscules incursions dans des vestiges désincarnés, frissons d’aventure, quêtes improbables figées dans un brouillard doucereux dont quelques détails nous resteront en mémoire : au-delà de ces gares et de ces routes, et des pistes scintillantes des aéroports, et de ces bandes étroites de terrains qu’un train de nuit lancé à grande vitesse illumine un court instant, au-delà des panoramas trop longtemps attendus et trop tard découverts, et des entassements de pierres et des entassements d’œuvres d’art, ce seront peut-être trois enfants courant sur une route toute blanche, ou bien une petite maison à la sortie d’Avignon, avec une porte de bois à claire-voie jadis peinte en vert, la découpe en silhouettes des arbres au sommet d’une colline des environs de Sarrebrück, quatre obèses hilares à la terrasse d’un café dans les faubourgs de Naples, la grande rue de Brionne, dans l’Eure, deux jours avant Noël, vers six heures du soir, la fraîcheur d’une galerie couverte dans le souk de Sfax, un minuscule barrage en travers d’un loch écossais, une route en lacets près de Corvol-l’Orgueilleux… Et avec eux, irréductible, immédiat et tangible, le sentiment de la concrétude du monde : quelque chose de clair, de plus proche de nous : le monde, non plus comme un parcours sans cesse à refaire, non pas comme une course sans fin, un défi sans cesse à relever, non pas comme le seul prétexte d’une accumulation désespérante, ni comme illusion d’une conquête, mais comme retrouvaille d’un sens, perception d’une écriture terrestre, d’une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs.

 


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 octobre 2007
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