Peter Brook | Shakespeare est un morceau de charbon

chaque dimanche, une page singulière de littérature



 extrait de Points de suspension, 40 ans d’exploration théâtrale, Le Seuil, 1992, traduction Jean-Claude Carrière et Sophie Reboud.

 à consulter : site Peter Brook, à lire aussi : à propos de Rencontres avec des hommes remarquables, qui reparaît en DVD

 

Peter Brook | Shakespeare est un morceau de charbon


L’histoire offre un certain point de vue sur les choses, mais il ne m’intéresse pas beaucoup. C’est le présent qui m’intéresse. Shakespeare n’appartient pas au passé. Si ce qu’il dit est valable, c’est valable aussi maintenant.

Comme pour le charbon. On connaît tout le processus de la forêt vierge, comment elle s’enfonce dans le sol et comment on peut retracer l’histoire du charbon. Mais pour nous, tout le sens d’un morceau de charbon commence s’arrête lors de la combustion, en nous donnant la chaleur et la lumière dont nous avons besoin. Shakespeare, pour moi, c’est ça. Shakespeare est un morceau de charbon inerte. Je peux écrire des livres et faire des confidences sur l’origine du charbon, mais je ne m’intéresse réellement au charbon que le soir où il fait froid, quand j’ai besoin d’avoir chaud, quand j’allume un feu et qu’il devient lui-même. C’est alors que sa vertu reprend vie.

Poussons un peu plus loin. Je crois qu’aujourd’hui, notre compréhension de la perception est en train de changer énormément, et que nous commençons à reconnaître que la faculté humaine de perception n’est pas statique, qu’il s’agit plutôt d’une redéfinition instant après instant de ce que nous voyons. Regardez ces énigmes visuelles où vous ne savez pas si telle chose est sens dessus dessous - vous savez, ces carrés noirs et blancs qui semblent sauter dans tous les sens. Vous pouvez véritablement voir comment l’esprit fait face à quelque chose qu’il essaie de re-comprendre, en essayant de vérifier si le cube est à l’envers ou pas. L’esprit tente constamment de rétablir un monde cohérent à partir d’impressions de ce genre.

L’œuvre complète de Shakespeare m’apparaît comme un ensemble très complet de codes, et ces codes, chiffre par chiffre, nous envoient des ondes et des impulsions que nous essayons de rendre cohérentes. Si nous acceptons ce regard sur l’écriture de Shakespeare, nous voyons que nous sommes aidés par notre conscience présente. Cette conscience possède bien sûr ses propres forêts ténébreuses, ses propres secrets, sa propre stratosphère. Les aspects étranges de l’œuvre de Shakespeare qui, à première vue, semblent archaïques ou lointains, peuvent réveiller des zones secrètes en nous-mêmes. Cette approche peut aider à découvrir un sens derrière des brutalités qui, apparemment, dans Titus Andronicus, en sont dépourvues. Dans La Tempête ou dans Le songe d’une nuit d’été, la question inévitable (« comment mettre en scène des fées et des esprits ? ») ne peut être résolue par des moyens esthétiques. A un niveau immédiat, la « féerie » n’évoque rien pour l’esprit moderne. Il n’y a rien là à habiller, rien à bâtir. Toutefois, en insistant sur l’image « féerie », il devient petit à petit clair que le monde féerique est une façon de parler, dans un langage symbolique, de tout ce qui est plus léger et plus vif que l’esprit humain. « Vif comme la méditation », dit Hamlet. Est féerique tout ce qui peut transcender les lois naturelles, et pénétrer dans la danse des particules d’énergie, lesquelles se déplacent à une vitesse incroyable. Quelle imagerie théâtrale peut permettre à des corps humains de suggérer l’absence de corps ?

Shakespeare est un morceau de charbon.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mai 2005
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