Michel de Certeau | la ville vue du 110ème étage

avec Michel de Certeau, préparation de l’atelier BNF "écrire la ville"


A préparer l’atelier écrire la ville que proposera la BNF en septembre, une piste entraîne l’autre. Voir en mouvement, se garder aussi de la ville nostalgique qu’on porte tous, pour ouvrir le récit à ce qui est la perception de la ville pour ceux qui en sont déjà les acteurs. La déambulation et l’errance ont aussi une histoire. Puis aussi, comme le film y a habitué la technique littéraire à marche forcée, intégrer le point de vue dans la perception. Les textes déclencheurs ne manquent pas, de Novarina à Roubaud.

Mais il faut se pousser soi-même (c’est ce qu’on doit aussi au travail collectif) à côté de ce qu’on sait faire. Ainsi, à Cherbourg, je découvrais cet exercice proposé par Gwenaëlle Stubbe (les 20 propositions d’écriture seront chaque fois associées à une brève vidéo pour laquelle nous solliciterons un auteur contemporain, Gwenaëlle en sera, j’espère) : Vous êtes au-dessus de…. Le mystère des propositions d’écriture, c’est qu’elles dépendent en large part de l’univers et de l’imaginaire portés par celle ou celui qui les présentent : au-dessus d’un mur ou au-dessus d’un immeuble [1] ou au-dessus d’un crayon, ça ne pouvait fonctionner qu’avec Gwenaëlle et je ne saurais pas le porter. Mais, pourtant, les textes tout au bout se ressemblent : parce qu’ils en appellent seulement, eux, à l’imaginaire et à la représentation de ceux avec qui nous mettons en partage l’écrit, quand nous dessinons ensemble le territoire très mince et précis où écrire devient possible, sans que ce soit exercice (cette équivalent géographique n’est pas une métaphore : c’est comme cheminer ensemble au point abrupt où l’auteur considéré et soi-même sommes à égalité devant l’inconnu).

Alors, point de vie depuis la ville vue d’en haut ? L’occasion de réouvrir Michel de Certeau, New York vue depuis le 110 ème étage de ce qui était le World Trade Center. Le WTC a disparu, la tentative d’une équivalence de l’écrit et de la marche, de la ville confrontée à sa lisibilité, reste étonnamment active, et presque une fiction par le travail intérieur qu’elle induit.

Images : chantier du World Trade Center, FB, juillet 2008. Autres photos de New York en rubrique images. Et texte mémoire sur le World Trade Center, ici performance sur des images de Robert Cantarella et écrit du 11 septembre 2001.

Michel de Certeau | Marches dans la ville…

Une ville transhumante, ou métaphorique, s’insinue ainsi dans le texte clair de la ville planifiée et lisible.

Depuis le 110e étage du World Trade Center, voir Manhattan. Sous la brume brassée par les vents, l’île urbaine, mer au milieu de la mer, lève les gratte-ciel de Wall Street, se creuse à Greenwich, dresse de nouveau les crêtes de Midtown, s’apaise à Central Park et moutonne enfin au-delà de Harlem. Houle de verticales. L’agitation en est arrêtée, un moment, par la vision. La masse gigantesque s’immobilise sous les yeux. Elle se mue en texturologie où coïncident les extrêmes de l’ambition et de la dégradation, les oppositions brutales de races et de styles, les contrastes entre les buildings créés hier, mués déjà en poubelles, et les irruptions urbaines du jour qui barrent l’espace. A la différence de Rome, New York n’a jamais appris et de défier l’avenir. Ville faite de lieux paroxystiques en reliefs monumentaux. Le spectateur peut y lire un univers qui s’envoie en l’air. Là s’écrivent les figures architecturales de la coincidatio oppositarum jadis esquissée en miniatures et textures mystiques. Sur cette scène de béton, entre deux océans (l’atlantique et l’américain), les caractères les plus hauts du globe composent une gigantesque rhétorique d’excès dans la dépense et la production.

À quelle érotique du savoir se rattache l’extase de lire un pareil cosmos ? D’en jouir violemment, je me demande où s’origine le plaisir de « voir l’ensemble » de surplomber, de totaliser le plus démesuré des textes urbains ?

Être élevé au sommet du World Trade Center, c’est être enlevé à l’emprise de la ville. Le corps n’est plus enlacé par les rues qui le tournent et le retournent selon une loi anonyme ; ni possédé, joueur ou joué, par la rumeur de tant de différences et par la nervosité du trafic new-yorkais. Celui qui monte là-haut sort de la masse qui emporte et brasse en elle-même toute identité d’auteurs ou de spectateurs. Icare au-dessus de ces eaux, il peut ignorer les ruses de Dédale en des labyrinthes mobiles et sans fin. Son élévation le transfigure en voyeur. Elle le met à distance, elle mue en texte qu’on a devant soi, sous les yeux, le monde qui ensorcelait et dont on était « possédé ». Elle permet de lire, d’être un Œil solaire, un regard de dieu. Exaltation d’une pulsion scopique et gnostique. N’être que ce point voyant, c’est la fiction du savoir.

Faudra-t-il ensuite retomber dans le sombre espace où circulent des foules qui, visibles d’en haut, en bas ne voient pas ? Chute d’Icare. Au 110e étage, une affiche, tel un Sphinx, propose une énigme au piéton un instant changé en visionnaire : It’s hard to be down when you’re up.

La volonté de voir la ville a précédé les moyens de la satisfaire. Les peintures médiévales ou renaissantes figuraient la cité vue en perspective par un œil qui pourtant n’avait jamais existé. Elles inventaient à la fois le survol de la ville et le panorama qu’il rendait possible. Cette fiction muait déjà le spectateur médiéval en œil céleste. Elle faisait des dieux. En valait-il différemment depuis que des procédures techniques ont organisé un « pouvoir omni-regardant » ? L’œil totalisant imaginé par les peintres d’antan survit dans nos réalisations. La même pulsion scopique hante les usagers des productions architecturales en matérialisant aujourd’hui l’utopie qui hier n’était que peinte. La tour de 420 mètres qui sert de proue à Manhattan continue à construire la fiction qui crée des lecteurs, qui mue en lisibilité la complexité de la ville et fige en un texte transparent son opaque mobilité.

L’immense texturologie qu’on a sous les yeux est-elle autre chose qu’une représentation, un artefact optique ? C’est l’analogue du fac-similé que produisent, par une projection qui est une sorte de mise à distance, l’aménageur de l’espace, l’urbaniste et le cartographe. La ville-panorama est un simulacre « théorique » (c’est-à-dire visuel), en somme un tableau, qui a pour condition de possibilité un oubli et une méconnaissance des pratiques. Le dieu voyeur que crée cette fiction et qui, comme celui de Schreber, ne connaît que les cadavres, doit s’excepter de l’obscur entrelacs des conduites journalières et s’en faire l’étranger.

C’est « en bas », au contraire (down), à partir des seuils où cesse la visibilité, que vivent les pratiquants ordinaires de la ville. Forme élémentaire de cette expérience, ils sont des marcheurs, Wandermänner, dont le corps obéit aux pleins et aux déliés d’un « texte » urbain qu’ils écrivent sans pouvoir le lire. Ces praticiens jouent des espaces qui ne se voient pas ; ils en ont une connaissance aussi aveugle que dans le corps à corps amoureux. Les chemins qui se répondent dans cet entrelacement, poésies insues dont chaque corps est un élément signé par beaucoup d’autres, échappent à la lisibilité. Tout se passe come si un aveuglement caractérisait les pratiques organisatrices de la ville habitée. Les réseaux de ces écritures avançantes et croisées composent une histoire multiple, sans auteur ni spectateur, formée en fragments de trajectoires et en altérations d’espaces : par rapport aux représentations, elle reste quotidiennement, indéfiniment, autre.

Echappant aux totalisations imaginaires de l’œil, il y a une étrangeté du quotidien qui ne fait pas surface, ou dont la surface est seulement une limite avancée, un bord qui se découpe sur le visible. Dans cet ensemble, je voudrais repérer des pratiques étrangères à l’espace « géométrique » ou égéographique » des constructions visuelles panoptiques ou théoriques. Ces pratiques de l’espace renvoient à une forme spécifique d’opérations (des « manières de faire »), à « une autre spatialité » (une expérience « anthropologique » poétique et mythique de l’espace), et à une mouvance opaque et aveugle de la ville habitée. Une ville transhumante, ou métaphorique, s’insinue ainsi dans le texte clair de la ville planifiée et lisible.

[1Un des textes produits lors de cet atelier, et publié dans Mercurielles n° 7, ateliers d’écriture de l’agglomération cherbourgeoise, maître d’œuvre Brigitte Poulain :

Je suis sur un immeuble avec ma cousine. Puis on est entré par une fenêtre noire et on a vu mes parents. Puis ils ont marché dans une flaque d’eau. Ma cousine est partie car mes parents se sont fâchés. Elle est partie lentement à la piscine. Mes parents m’ont mise au coin sur une bosse de page. Puis on est sorti de l’immeuble.
Je suis avec ma cousine sur un immeuble. On a ouvert une fenêtre noire par où on est entré, puis on a marché dans une flaque d’eau et on a vu mes parents. Mes parents se sont fâchés et ma cousine est partie lentement en peignoir à la piscine. Mes parents m’ont mise au coin sur une bosse.
Pas grand-chose à dire : mes parents et moi, on est parti de l’immeuble à quatre pattes.
Camille.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 août 2008
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