mon vieux Schopenhauer rouge

34 | j’avais fini par retrouver où et comment avait bien pu disparaître ce livre : cela ne le remplaçait pas


C’était un livre épais, dans une reliure de cuir rouge un peu souple, agréable au toucher. Les pages étaient de papier bible, très fin, légères au feuilletage. Je l’avais acheté d’occasion, le propriétaire précédent était probablement fumeur : des années après, chaque fois que j’ouvrais le livre je reconnaissais cette odeur.

Je ne crois pas l’avoir jamais lu intégralement : ce sont quelques rares œuvres, celles qu’on ouvre au hasard, et on peut les prendre au fil. Pour moi c’est associé, assez mystérieusement et sans vraie cause, aux auteurs allemands, Hoffmann, Bloch, telle anthologie (sur papier bible aussi) des auteurs du Romantisme, Jean-Paul, Novalis, Büchner, Günderode, Bettina… Le monde comme volonté et comme représentation fait partie, pour moi, de ces livres rares, mais qui peuvent vous accompagner sur très longtemps.

Je ne saurais pas en citer des fragments de mémoire (ah si : comme des statues habillées, mais je ne saurais pas retrouver la métaphore dans le livre relié cuir rouge). Par contre, du temps où je tenais des cahiers, je sais où je pourrais – et même probablement très vite – retrouver les zones où j’en ai souvent copié des extraits.

Qu’est-ce qu’un livre qui vous accompagne aussi longtemps, mais qu’on n’aura jamais lu autrement qu’en feuilletage de hasard ? Il semble, à chaque fois qu’on saisit un nœud, une phrase qui nous concerne, que le titre devienne un outil optique, qu’il se saisisse lui – le livre – de la phrase et la renvoie sur le monde au dehors, le grand dehors.

J’avais été saluer sa tombe, aussi (comme plus tard nous avions cherché celle de Trakl) : c’était encore l’Europe de l’est. Dans le petit cimetière près Friedrich Strasse reposent aussi Hegel et Bertolt Brecht – on dirait qu’il a manqué son coup jusque dans la tombe, le vieux grogneur rêveur qui avait tout enfermé dans un livre, ce livre. À cette époque-là je ne me sentais pas tenu de documenter mes déplacements et rencontres par des images : pourtant, à vingt ans de distance, quel chamboulement dans ces rues là-bas.

Je ne lis plus beaucoup de livres. J’ai cette petite tablette, qui tient dans le creux de la main. Où que je sois, elle me permet d’accéder au réseau et d’y retrouver y compris les ressources cachées de mon site, et donc Schopenhauer. J’y trouve un autre rêve : l’idée de totalité est présente, il suffit de pousser le bouton et d’effleurer quelques-uns des carrés de l’écran. Les villes, les événements, tout se met à vibrer, il suffit de les convoquer, de les appeler, de s’y perdre. Le titre, Le monde comme volonté et représentation, garde sa verdeur et sa splendeur.

Cependant, je ne trouve plus chez moi le vieux livre à la reliure de cuir rouge, aux pages de papier bible, et gardant odeur d’un propriétaire inconnu. Je savais m’y perdre. Naviguant dans ces images que propose la petite tablette d’aluminium anodisé à l’écran tactile de verre que je tiens dans la paume, j’aimerais me perdre me plus. Le monde qu’on vous offre est encore trop reconnaissable : même le cherchant très loin.

Quoi faire, quels objets proposer qui compensent ? Y a-t-il ici offre d’un semblable labyrinthe ? Et que projetons-nous sur le monde en retour ? Il ne v a pas si bien, on le savait déjà. Le vieux grogneur et rêveur manque.

 


responsable publication François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 décembre 2008
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