Nicolas Dickner | numérique et petits Mickeys

"il faudra bien s’y faire", dit-il (des exclusivistes)


Je crois qu’il y a des choses qui deviennent plus claires, du moins dans les thèmes de débat, et deux en particulier :
- qu’un des déplacements c’est le passage d’un univers du lire à un univers du lire/écrire
- qu’un autre déplacement majeur c’est que ce passage affecte la notion même d’écrivain, née au 17ème siècle (voir travaux Alain Viala).

Pour ma part, ce qui symbolise le mieux c’est deux points, c’est la pratique même d’Internet, les commentaires accueillis par les sites amis et qui deviennent le laboratoire, et le fait – mais depuis des années – qu’ici on pense et écrit ensemble : Internet s’écrit, se pense, se fait en collectif (mais aussi le film ou la musique).

Alors, autant ce Tiers Livre est un site personnel, autant j’ai toujours eu l’impression qu’à constituer ce livre d’un type neuf, il était aussi fait de toutes ces voix croisées, accueillies, partagées.

J’ai souvent attiré l’attention sur la chronique de Nicolas Dickner, notamment parce que c’est une des rares chroniques d’auteur à investir directement le champ social de l’écrivain, l’atelier et le temps de la composition, les questions liées à la diffusion et au métier, et bien sûr la place du livre, y compris lorsque ses enfants s’assoient de préférence sur les livres de Claude Ponti. Et si la langue ne se partage pas, si les livres de Nicolas, Tarmac, Nikolski sont diffusés ou co-édités en France, les usages sociaux-culturels qui nous permettent de vivre et travailler ne sont pas les mêmes.

Donc, plutôt que d’envoyer lien par une brève, à titre exceptionnel, mais fraternel (aussi parce que c’est ce qu’on doit à Internet, cette circulation, ces échanges, ou tout simplement se lire les uns les autres) je reprends pleine page ce ghettos et chapelles paru dans son blog Hors Champ, accueilli par l’hebdomadaire québécois Voir.ca : parce que cette colère me/nous concerne. Elle ouvre à débat ? Bien allons-y...

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Nicolas Dickner | Ghettos et chapelles


 

Ceci n’est pas une chronique sur le livre électronique. Je le précise parce que le prétexte de départ en est, justement, le livre électronique, et que l’on pourrait aisément en déduire qu’il s’agit de mon propos principal.

Il n’en est rien.

Résumons la situation : j’éprouve une irritation croissante, depuis quelques mois, à la suite de la lecture de trop nombreux articles qui dénigrent le livre électronique.

Les mêmes arguments reviennent sans cesse. On prétend qu’il s’agit d’un phénomène dangereux, susceptible d’engendrer une littérature paresseuse, corrompue, viciée, froide, impersonnelle, peu sérieuse, facile, prêt-à-jeter – voire de mener à l’éradication pure et simple de toute littérature.

Je n’entends pas défendre ici le livre électronique. Ma position sur le phénomène est, paraît-il, difficile à cerner – et la raison en est fort simple : je n’ai pas de position. À mes yeux, le livre électronique n’est ni une bénédiction, ni une calamité, mais simplement un fait avec lequel nous devrons bientôt vivre. Dont il faudra tirer parti.

Il se trouve toutefois, disais-je donc, que ce déluge d’articles condescendants et alarmistes me donne bizarrement envie de faire l’éloge du livre électronique.

On croira qu’il s’agit d’une prise de position en faveur du progrès. Erreur. Rien à voir avec le progrès. D’ailleurs, je ne crois pas au progrès.

Non, le problème se trouve tout ailleurs.

On a maintes fois souligné les dispositions foncièrement technophobes du milieu littéraire, mais plus rarement a-t-on noté sa tendance à se peinturer dans un coin, son attirance malsaine pour les ghettos et les chapelles.

Je rêve parfois d’un grand livre qui s’intitulerait : Une histoire de la littérature moderne en 50 exclusions. Ce serait instructif. On s’apercevrait qu’elle ne date pas d’hier, cette étroitesse d’esprit qui consiste à mépriser des formats, des genres, des supports, des auteurs.

Quelques exemples ?

La Littérature ne se décline pas en feuilleton.

La Littérature ne se publie pas en livre de poche.

La Littérature n’a pas de genre : ni polar, ni science-fiction, ni eau de rose.

La Littérature ne se publie pas en blogue.

La Littérature ne fait pas de compromis : elle ne s’abaisse jamais à prendre le lecteur en considération.

La Littérature n’a rien à voir avec les petits Mickey.

La Littérature ne se lit pas sur un téléphone cellulaire.

La Littérature vomit la nouvelle orthographe.

Vous voyez bien que cette chronique ne traite pas du livre électronique ! Elle porte sur la philosophie, la taxonomie, la sémantique – tout ce que vous voulez à part le livre électronique. Elle porte sur cette ancienne manie de définir la littérature par élimination. De manière exclusive. Non par ce qu’elle englobe, mais par ce qu’elle écarte.

Or, pour tout vous dire, je commence à en avoir soupé.

Ne me prenez pas pour un joyeux hippie œcuménique : il s’agit d’une simple question pragmatique. Pour un écrivain, la fermeture est tout bêtement contreproductive.

Si Borges avait tenu le roman d’espionnage pour une sous-littérature, jamais nous n’aurions pu lire Le Jardin aux sentiers qui bifurquent. Si Italo Calvino et Umberto Eco avaient méprisé le roman policier, jamais nous n’aurions eu Si par une nuit d’hiver un voyageur et Le Nom de la rose.

La vitalité (et la survie) de la littérature repose sur la diversité. Cette réalité est vieille comme le monde – allez relire Darwin et on s’en jasera.

Bref, serait-il possible d’arrêter une petite minute de paniquer au sujet du livre électronique ? Il n’est pas question, pour l’heure, de remplacer le support papier, mais bien d’ajouter de nouvelles plateformes, de nouvelles fonctions, de nouvelles pratiques.

Je le répète : ajouter, pas remplacer.

La diversité est toujours positive – et je suis fatigué de voir des exclusivistes s’acharner contre cette chose même qui donne son sens à la littérature.

De toute façon, ceux qui professent l’exclusion sont toujours pris en défaut. Tout ce que l’on a dénoncé comme non littéraire l’est finalement devenu. Les lecteurs transforment le paysage, et l’Institution se plie. On a vu des thèses de doctorat sur la science-fiction, sur San Antonio, sur le roman graphique, sur les Harlequin. On en verra bientôt sur Twilight et Lost.

Vous pensez que le livre électronique n’est ni sérieux, ni littéraire ? L’histoire vous donnera tort. Faites-vous à l’idée.

 

© Nicolas Dickner _ Hors Champ


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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 février 2010
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