Saint-Simon | Sel qui coulait de source

goût de Saint-Simon, 1702


Depuis combien d’années je lis régulièrement le soir un peu de Saint-Simon ? Cette année, remplacé les Pléiade par le lecteur Sony, j’extrais du gros fichier global (20 Mo...) une année après l’autre, et les exporte en PDF 250/280 pages avec mise en page toujours la même (et du coup, via l’interface tactile de la Sony, je corrige les quelques coquilles de ce Saint-Simon en accès libre). Hier soir, continuant 1702, d’un seul coup une de ces glissades sur personnage comme il les pratique. Ça doit sembler exotique à qui n’a pas pris le goût des Mémoires. Ici, il y a dans le même niveau de texte la façon de parler et les usages de parole, il y a le visage et ce principe dont Nietzsche plus tard fera axiome (voir ouverture de La philosophie au temps tragique des Grecs – merci Milad Doueïhi) : « avec 3 anecdotes je prétends reconstruire un personnage tout entier ». Et ce grand art du verbe, quand il repousse à l’écart les autres fonctions de la phrase, sujet ou compléments, posant donc la relation première... Photo : foreuse, Toronto (« Comme nous les aimons ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d’un excavateur » – chez Marcel Proust, mais si c’était ça aussi l’héritage du duc ?).

 

En même temps Madame fit un changement chez elle, dans lequel le roi entra, et qui se régla chez elle à Marly, dans une visite que le roi lui rendit un matin en revenant de la messe. Elle congédia ses filles d’honneur avec leur gouvernante en leur donnant des pensions, et prit auprès d’elle, mais sans titre ni nom, la maréchale de Clérembault et la comtesse de Beuvron, qu’elle avait toujours fort aimées, mais sur lesquelles Monsieur, qui les haïssait, l’avait toujours fort contrainte. Toutes deux étaient veuves, la comtesse de Beuvron pauvre, et toutes deux n’avaient rien de mieux à faire. Elle leur donna quatre mille livres de pension à chacune. Le roi leur donna un logement à Versailles ; elles suivirent Madame partout, et furent, sans demander, de tous les voyages de Marly.

La maréchale de Clérembault était fille de Chavigny, secrétaire d’État, dont j’ai parlé au commencement de ces Mémoires, à l’occasion de mon père, et soeur entre autres de l’évêque de Troyes, de la retraite duquel j’ai parlé, et qui reviendra encore sur la scène. Elle était gouvernante de la reine d’Espagne, fille de Monsieur, qui se prit à elle de diverses choses et la chassa assez malhonnêtement. Elle était parente assez proche et fort amie de M. et de Mme la chancelière, et allait souvent à Pontchartrain avec eux. C’est où je l’ai fort vue et chez eux à la cour. C’était une vieille très singulière, et quand elle était en liberté, et qu’il lui plaisait de parler, d’excellente et de très plaisante compagnie, pleine de traits et de sel qui coulait de source, sans faire semblant d’y toucher et sans aucune affectation. Hors de là des journées entières sans dire une parole ; étant jeune, elle avait pensé mourir de la poitrine, et avait eu la constance d’être une année entière sans proférer un mot. Avec sa tranquillité, son indifférence, sa froideur naturelle, l’habitude lui en était restée. On ne saurait plus d’esprit qu’elle en avait, ni d’un tour plus singulier. Quoique venue fort tard à la cour, elle en était passionnée et instruite à surprendre de tout ce qui s’y passait, dont, quand elle daignait en prendre la peine, les récits étaient charmants ; mais elle ne se laissait aller que devant bien peu de personnes et bien en particulier.

Avare au dernier point, elle aimait le jeu passionnément, et ces conversations particulières et resserrées, et rien du tout autre chose. Je me souviens qu’à Pontchartrain, par le plus beau temps du monde, elle se mettait, en revenant de la messe, sur le pont qui conduit aux jardins, s’y tournait lentement de tous côtés, puis disait à la compagnie : « Pour aujourd’hui, me voilà bien promenée, oh ! bien, qu’on ne m’en parle plus, et mettons-nous à jouer tout à l’heure » et de ce pas prenait des cartes qu’elle n’interrompait que le temps des deux repas, et trouvait mauvais encore qu’on la quittât à deux heures après minuit. Elle mangeait peu, souvent sans boire, au plus un verre d’eau. Qui l’aurait crue, on eût fait son repas sans quitter les cartes. Elle savait beaucoup et en histoire et en sciences ; jamais il n’y paraissait. Toujours masquée en carrosse, en chaise, à pied par les galeries : c’était une ancienne mode qu’elle n’avait pu quitter, même dans le carrosse de Madame. Elle disait que son teint s’élevait en croûte sitôt que l’air le frappait ; en effet, elle le conserva beau toute sa vie, qui passa quatre-vingts ans, sans d’ailleurs avoir jamais prétendu en beauté. Avec tout cela, elle était fort considérée et comptée. Elle prétendait connaître l’avenir par des calculs et de petits points, et cela l’avait attachée à Madame, qui avait fort ces sortes de curiosités ; mais la maréchale s’en cachait fort.

Il faut donner le dernier trait à cette espèce de personnage. Elle avait une soeur religieuse à Saint-Antoine à Paris, qui, à ce qu’on disait, avait pour le moins autant d’esprit et de savoir qu’elle : c’était la seule personne qu’elle aimât. Elle l’allait voir très souvent de Versailles ; et, quoique très avare mais fort riche, elle l’accablait de présents. Cette fille tomba malade ; elle la fut voir et y envoya sans cesse. Lorsqu’elle la sut fort mal et qu’elle comprit qu’elle n’en reviendrait pas : « Oh bien, dit-elle, ma pauvre soeur, qu’on ne m’en parle plus. » Sa soeur mourut, et oncques depuis elle n’en a parlé ni personne à elle. Pour ses deux fils, elle ne s’en souciait point, et n’avait pas grand tort, quoiqu’en grande mesure avec elle ; elle les perdit tous deux, il n’y parut pas et dès les premiers moments.

La comtesse de Beuvron était une autre femme à qui, non plus qu’à la maréchale de Clérembault, il ne fallait pas déplaire, et qui était extrêmement de mes amies. Elle était fille de condition de Gascogne ; son père s’appelait le marquis de Théobon, du nom de Rochefort. Elle était fille de la reine lorsqu’elle épousa le comte de Beuvron, frère de la duchesse d’Arpajon et du comte de Beuvron, père du duc d’Harcourt, desquels j’ai parlé plus d’une fois. Le comte de Beuvron était capitaine des gardes de Monsieur, dont j’ai fait mention à propos de la mort de la première femme de ce prince. Elle en était veuve, en 1688, sans enfants et était pauvre. Des intrigues du Palais-Royal la firent chasser par Monsieur au grand déplaisir de Madame, qui fut plusieurs années sans avoir permission de la voir, et qui ne la vit enfin que rarement et à la dérobée dans des couvents à Paris. Elle lui écrivait tous les jours de sa vie, et en recevait réponse par un page qu’elle envoyait exprès. Elle était intimement unie avec la famille de son mari, et notre liaison avec la comtesse de Roucy, fille unique de la duchesse d’Arpajon, où elle était sans cesse, forma la nôtre avec elle ; mais elle n’était revenue à la cour qu’à la mort de Monsieur, qui la lui avait fait défendre. C’était une femme qui avait beaucoup d’esprit et de monde, et qui, à travers de l’humeur et une passion extrême pour le jeu, était fort aimable et très bonne et sûre amie.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 mars 2010
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