selon vous

de l’art des questionnaires dans les universités et masters


Je me permets de le recopier, parce que celui-ci témoigne déjà d’une belle réflexion, un vrai travail – seulement c’est très précisément le quinzième que je reçois en deux mois, alors ça devient impossible. L’impression vraiment d’être pris pour une sorte de distributeur à Coca-Cola pour touche personnalisée dans mémoire universitaire de service, haute école je veux bien, mais dont la hauteur n’a jamais condescendu, en 25 ans, à m’inviter une seule fois... Après tout, ça peut vous faire un bon exercice pour répondre vous-même :

1. Quels sont selon vous les principaux bouleversements amenés par la digitalisation du texte sur la création littéraire, les habitudes de lecture et les circuits de distribution de l’écrit ?

2. Ces bouleversements représentent-ils selon vous une rupture historique ou entretiennent-ils une continuité ?

3. Comment imaginez-vous la création de demain, la lecture de demain, l’édition de demain ?

4. Quelles sont pour vous les pratiques littéraires et d’édition les plus innovantes de ce début de siècle ?

5. Quel regard portez-vous sur la numérisation des ouvrages (le projet Google Livres par exemple) et les critiques qui lui sont adressées ?

6. Que pensez-vous des formats (PDF, XML, ePub…) et des supports (liseuses, smartphones, tablettes…) actuellement utilisés pour les livres électroniques ? Quel modèle faudrait-il imaginer ?

7. Dans quelle mesure les technologies de l’Internet redéfinissent-elles le rôle de l’éditeur ? Le statut de l’auteur (notamment en termes de droits) ? La position de lecteur ?

8. Quel regard portez-vous sur les habitudes de lecture des Français ? Percevez-vous une amélioration ou une détérioration des pratiques de lecture ?

9. Comment estimez-vous l’impact de ces nouvelles formes de création et de diffusion sur les nouvelles générations ?

10. Quelles critiques portez-vous à l’encontre des corporations et autorités gouvernementales dans leur approche du monde de l’édition numérique ?)

Voyez, vraiment bien exprimé, accompagné d’un mail poli et respectueux. Je vous mets pas des extraits des quatorze autres, genre Comment imaginez-vous le livre du futur ?, avec rappel parfois un peu douloureux un peu plus tard : Votre réponse serait très importante pour mon mémoire etc.

Oui mais des fois ça tombe mal. Notre expérience, on la mène à nos heures de nuit, sans avoir jamais bénéficié d’aucun soutien d’institutions publiques, et là pas grand-chose à l’horizon. Ça passe ou ça casse, mais on les voit plutôt sur les bords à se dire que probablement le paysage serait plus tranquille si on n’était pas dedans. Sauf que, justement, on s’accroche et on y reste. D’un étudiant en master, on jugerait par exemple bien plus pertinente, aussi bien pour l’édition que pour la création, une question du type : Comment gérez-vous l’angoisse ?

Et nulle référence à ce qui fait la spécificité de l’expérience du destinataire, ou témoignerait qu’une petite heure ait été passée à examiner en quoi une pratique comme celle de l’association Tiers Livre / publie.net déplace déjà un certain nombre de ces questions. Moi, ça m’aurait semblé un préalable.

Après, il y a de ma part une réticence intellectuelle : depuis dix ans (suffit d’aller voir archives du site ou autres questionnaires, ou cette vidéo, etc..., mais pas vraiment l’impression que les étudiants qui vous demandent de remplir leur mémoire à leur place y aient pensé), se battre sur l’idée que penser le Net suppose d’en passer par le fait qu’il est imprédictible – on doit construire le présent en permanence sans jamais pouvoir s’appuyer sur un modèle établi par prolongement ou continuité, chaque micro-rupture technologique se chargeant de rebattre brutalement les cartes, voir en ce moment l’iPad, ou la montée de twitter etc. N’importe quel questionnaire qui se contente de rebattre les même niaiseries autour du mot futur – justement ce à quoi échappe en partie celui ci-dessus, mais qu’il illustre avec ce comment imaginez-vous demain, lecture, édition etc. Non, c’est ça qu’il faut d’abord mettre en cause pour travailler, mais ce n’est pas mon rôle de faire le rattrapage méthodologie – ça la fiche juste un peu mal côté enseignant concerné, et donc ça ne me regarde pas. Et toujours ce présupposé de simplisme : on passe des heures au quotidien à la veille numérique, à l’échange entre sites, et on serait censé émettre une opinion – votre regard sur, non. Je refuse le discours impliquant le mot génération, comme je n’en ai rien à fiche du début de siècle, merci, pas de ma faute si je suis de l’autre (voire même d’avant. !)

En tout cas, c’est un autre axiome de ce que j’ai appris d’Internet : on n’avance pas avec des idées générales – on tente de s’approprier une constellation de micro-problématiques concrètes, dont la façon de se mettre en relation est précisément le premier défi pour les penser, ou le tenter.

Peut-être aussi qu’à HEC Paris, dont le slogan est la performance responsable – ô bouffissure du commerce et arrogance des prétendants à la hiérarchie sociale – ça fait partie de l’enseignement : ne pensez-pas par vous-même, débrouillez vous pour penser par ce que disent les autres ? C’est pour ça sans doute qu’on les trouve désormais en tel nombre dans les lieux de décision artistique... Et c’est valorisant, un petit mémoire sur l’édition numérique, on parle de jolies petites machines, on peut émailler son propos de noms de gens célèbres – pas les soutiers dans mon genre, mais pour ce qui est du livre numérique la masse de discours, articles, études et rapports est exponentiellement anti-proportionnelle aux achats qu’on nous en fait...

Sans plaisanterie, là avec le dixième étudiant de master en deux mois, je commence à péter un plomb : là il s’agit d’une haute école en sciences d’études commerciales, pignon parisien sur rue etc. Est-ce que cette école, qui se sert de nous comme gomme à mâcher, aurait pris un abonnement à publie.net, aurait même sollicité (ai vu ça récemment) un abonnement démo gratuit d’un mois pour faciliter le travail des étudiants concernés ? On l’aurait fait avec plaisir. Alors non.

Désolé, vraiment désolé. Il faudrait peut-être se rendre compte, au pays des universités tranquilles, qui ne lèvent pas le petit doigt (on peut compter les expériences inverses, à Paris IV / Echap, à Poitiers) pour le moindre dialogue, y compris le plus essentiel : renouer avec une étude et une transmission de la littérature qui ne fasse pas abstraction de ses supports et modes matériels de circulation, que désormais, entre leurs châteaux et nous les mendiants des rues il y aurait un minimum de politesse à respecter, donnant donnant.

Travailler, on veut bien. Mais que ce soit considéré comme travail, justement.

Quel plaisir il y a, à l’inverse – et cette année à Québec et Montréal je crois qu’on a avancé sur formes, contenus, méthodes – n’est-ce pas RA et BM , à mener journée de stage ou atelier, ou conférence et ateliers, et pourquoi pas programme de cours tout simplement (à commencer par démontage de l’utilisation du traitement de texte, même à l’étudiant qui m’envoie son docx ça aurait pu servir) – mais là aussi, fini le temps des notables d’un côté, salaire garanti jusqu’à l’âge de la retraite dans leur université plan-plan, et les saltimbanques qui devraient faire la courbette en plus de prendre un après-midi pour répondre à des questions envoyées à l’identique à plusieurs... (Et surtout pas, d’ailleurs, la masse inerte des collègues qui ne grimpent pas sur le ring.)

Comme j’aurais aimé, d’un quelconque de ces questionnaires et notamment de celui-ci, que soit évoquée ou développée une question qui n’ait pas déjà été l’objet d’un échange dans ce long travail collectif que nous permet le web, et où mon Tiers Livre, j’espère, tient humble place.

Comme j’aurais aimé, tiens, la question 11 : ils vivent de quoi et comment, les quelques-uns qui estiment important, en ces temps d’incertitude et de rupture, à explorer et expérimenter ces formes qui interrogent en profondeur ce qui nous est le plus essentiel, en terme d’imaginaire, de représentation du monde, et de culture ?


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2010
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