"oeuvres sombres et mélancoliques"

site à découvrir : "le jardin d’ébène"


Par exemple, photographie ci-dessus, cette image de Robert et Shana Parke-Harrison, qui convient parfaitement à ce que j’explore en ce moment concernant la ville, ou fascination Lovecraft.

Mais je n’avais jamais entendu parler non plus de Gregory Crewdson :

Je n’avais jamais entendu parler non plus d’Erwin Olaf :

Je n’avais jamais entendu parler non plus de Julie Blackmon :

Je n’avais jamais entendu parler non plus de Francesca Woodman.

La question étant : non pas prescrire un nouveau musée de la culture, mais s’étonner à nouveau de comment le web déplace d’une part le statut même de l’artiste – l’installant dans un réseau, un parcours, une communauté (on trouvera sur le même site pages consacrées à Dada, à Bellmer, etc) –, d’autre part comment nous-mêmes désormais appréhendons le monde via ce que tisse devant nous, via textes neufs et images surprenantes qui n’ont pas d’autre lieu que le web, nos parcours via l’écran – le lieu même où nous agissons aussi bien pour nos correspondances privées que pour notre geste de travail, ou l’imaginaire et le rêve.

Depuis quelques jours je relis très lentement Combray puis Swann (sur ma PRS-600), ce grossissement du monde et du temps je le relis de façon complètement neuve (la récurrence des paragraphes sur la petite phrase de Vinteuil, ou cet étrange passage sur pourquoi la grand-mère du narrateur préfère lui offrir des photographies d’oeuvres d’art représentant telle ville qu’une photographie de cette ville elle-même [1]...). Ce déplacement, à quoi nous conduit ici ce blog sur des photographes avec fantastique, a son strict équivalent pour nos pratiques de lecture, et ce qu’il nous revient d’inventer. C’est ce qui justifie, au quotidien, ce temps-écran devenu aussi dense que l’expérience autrefois réservée aux seuls livres.

(Et merci Nathalie Holt, scénographe et plasticienne elle-même, mêmes frontières réel/fantastique, pour la découverte.)

[1En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait « anciens », comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus grande partie, de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d’art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef-d’oeuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l’oeuvre n’avait pas été gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au-delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui représentent un chef-d’oeuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme ; la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morghen). Il faut dire que les résultats de cette manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère, des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des destinataires.

Marcel Proust, Combray.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 mai 2010
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