DRM, droits et statuts de l’auteur, mutation numérique

bref échange sur questions souvent reparaissantes...


Merci à Yvain Bon, questions rédigées pour son séminaire de fac à Berlin : propageons, comparons... Photo : du quotidien de l’auteur numérique (mais c’était pas très différent à la Villa Médicis en 1984, du moins l’assiette). J’en profite pour signaler cet article du Los Angeles Times (merci Devorah Lauter).

 

YB – Quels sont les enjeux de l’industrie du livre numérique par rapport aux auteurs et aux droits d’auteurs ?
A priori, on reste dans le même schéma. Mais la répartition des coûts est différente (coûts de distribution presque nuls) et l’implication de l’auteur dans la médiation et l’accès à la ressource différente, donc possibilité d’une rémunération auteur bien plus consistante. Pour notre part à publie.net, le choix de travailler comme les galeries d’art, à 50/50 des recettes. Autre spécificité : la lecture streaming (lecture en ligne par abonnement) – facile décompter le nombre de pages lues et faire une péréquation des recettes, mais le critère devient plus sensiblement le temps même de la lecture.

YB – Est-ce que tu as rencontré des problèmes juridiques, ou des reproches et oppositions diverses par rapport à la gestion des droits d’auteurs / la publication sur internet ?
Il y a 2 problèmes juridiques essentiels : la France est le seul pays européen (idem US/CA) à baser la durée du contrat d’édition sur la durée de la propriété intellectuelle, exception quasi unique au droit commercial qui limite cette durée à dix ans. C’était certainement une avancée à la fin du XIXe siècle, maintenant cela impose un modèle où l’auteur qui ne produit pas sans cesse (l’oeuvre de Balzac par exemple se mûrit à mesure des rééditions) un nouveau livre voit ses ressources s’écrouler. On devrait pouvoir légitimement récupérer nos droits si l’éditeur ne diffuse plus suffisamment, à moins de 50 exemplaires par an, par exemple – et tous les agents littéraires imposent cette clause des 10 ans. Deuxième problème : les lois françaises régissant la propriété intellectuelle contraignent à une rémunération basée sur le prix de de vente, et non sur la recette, comme aux US/CA. Or, avec le numérique, le prix de vente est le même, mais l’échelle des remises et les cascades d’intermédiaires très différentes – il faut impérativement passer à une rémunération à la recette. Pour ma part je la pratique, illégalement donc, mais je n’hésiterai pas à transférer publie.net à Bruxelles en cas de problème.

YB – Est-ce que cette édition numérique vulnérabilise la position de l’auteur / de son éditeur par rapport à la « protection » d’une édition papier moins facilement reproductible ?
Je crois que maintenant c’est acquis assez largement : ces protections sont inefficientes (il faut quelques minutes pour les craquer, elles sont, et particulièrement avec les éditeurs qui imposent Adobe Digital Editions, une gêne considérable pour l’usager), et ce qui se diffuse le mieux, ce sont les oeuvres sans DRM. En musique, c’est encore tout récent que nous ayons nous-mêmes appris à nous dispenser de l’achat du mp3, et préférer nous abonner à Spotify ou Deezer : tout est partout disponible tout le temps, pourquoi s’embarrasser de la possession physique ? Et la prestation numérique ne concerne qu’en très faible partie le support matériel, donc le fichier. Ce que fait rémunérer le libraire – que ce libraire soit Amazon ou iTunes ou votre propre libraire de ville s’il est affilié à ePagine –, c’est le petit bouton connect accessible sur n’importe quel appareil, l’ergonomie tous supports (qui reste un beau défi technique et esthétique), c’est la portabilité d’un appareil à l’autre, la fiabilité du système d’annotations, la communauté créée autour du livrel, y compris le dialogue direct avec l’auteur. Et probablement, côté éditeur, que l’acte de vente participe de la régulation du symbolique, créer le repérage et l’attention autant que l’accès. A noter quand même que l’idée d’un « moins facilement reproductible » est fausse, surtout avec les moyens actuels de scan et d’impression à la demande, et que cette reproductibilité par piratage a été un élément déterminant (et dynamique, voir Darnton) de l’économie du livre de 1500 à 1800.

YB – Est ce tu penses, avec cette évolution numérique, que la position d’auteur est amenée à changer (par rapport à sa démarche, son métier, sa démarche de rédaction, ses exigences de publications, sa réception), si oui, dans quelle direction ?
Tout bouge, mais difficile encore de faire bilan. Sûr : dans une économie de l’attention, le site de l’auteur n’est pas une vitrine fixe avec quelques jolies photos et des articles de presse, mais inclut une part de ressources en creative commons ou gratuites, une vue réelle sur son atelier et ses chantiers. Sûr : dans l’économie récente, seuls quelques dizaines d’auteurs vivaient uniquement de leurs droits d’auteurs papier, et – tout comme pour les musiciens – le côté « live » du métier (lectures/performances, stages et ateliers, live blogging et autres commandes) prend une place plus grande, en lien donc aussi avec l’activité web de l’auteur. Pour ce qui est de publication/rédaction, le numérique ouvre la possibilité d’objets neufs, work in progress, oeuvres collaboratives (avec musicien ou photographe, ou collectif d’écrivains, ou écrivain et codeur/programmeur...) et une possibilité d’être présent très rapidement dans la distribution (iTunes comme les autres plateformes, l’actualisation se fait du jour au lendemain). L’oeuvre n’implique pas qu’elle soit close ni fixe (mais cela valait en grande part déjà aussi pour l’univers imprimé). On est juste au bord de ce qui commence. Je crains plutôt une bipolarisation : auteurs « papier » qui se rigidifient dans les pratiques traditionnelles, et émergence de nouveaux auteurs venus directement à l’édition par les blogs – mais à ceux-là d’assumer le risque.

YB – En ce qui concerne l’édition et les DRM. Quel futur ? Est-ce que ça remet en cause la notion de « piraterie » et de « partage ».
Pour notre part, nous avons choisi une forme relativement traditionnelle, téléchargement à l’unité ou lecture par abonnement, et protection du texte par tatouage via l’e-mail de l’acheteur. Et prix suffisamment bas pour que ça ne vaille pas la peine d’aller le chercher sur un site de torrent. En compensation, présence sur le maximum de canaux libraires possibles. Mais je suis bien conscient (et curieux) qu’apparaissent d’autres formes d’édition, non plus basées sur le copyright – « édition ouverte », et que là aussi on est au tout début des expérimentations. Je constate par contre permanence de la fonction editing : il y a bien longtemps que l’édition d’un livre est un processus aussi collectif qu’un film ou une pièce de théâtre. Le coût principal d’un livre papier n’est plus l’impression, mais plutôt la composition, il en va de même pour le numérique. Éditeur, ce travail m’appartient en propre : la fabrication d’un epub de haute qualité est une partie de ce qui est commercialisé, et de la valeur créée – quand bien même là aussi, avec Calibre, Sigil et les process d’auto-publication, chacun peut aboutir au même résultat, de même que chacun peut photographier ou filmer. La mutation par le numérique, en cela, n’est pas différente pour la littérature de ce qu’elle est pour la musique ou le film.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 juillet 2011
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