autobiographie des objets | 57, Guenute

du cinéma comme pratique individuelle


Cela aussi pour cet étonnement où je suis d’être si vide de souvenirs concernant cinéma ou film. Est-ce que c’est une ligne de frontière réelle entre gamins des villes et gamins des campagnes ? Le cinéma est déjà une pratique populaire quand Kafka s’y rend pour la première fois, et quelles scènes celles de Fellini dans Roma.

Moi, à Saint-Michel en l’Herm, je ne vois rien. Je vois un camion qui se gare parfois devant la salle des fêtes, je reconnais le camion, je sais que la cérémonie est régulière, le type descendra le projecteur et installera son écran, et nous viendrons voir avec l’école. De ce qu’on nous montre, rien qui soit resté. Ou alors avalé par les réminiscences ultérieures ? Le monde devenait visible, on inventait le documentaire : mais pas Wiseman, plutôt les Mahuzier, et ce qui s’exportera plus tard des Mahuzier dans le modèle Connaissance du monde.

Je cherche, je me laisse glisser vers cette idée d’un écran tendu où il se passerait quelque chose. D’autres écrans surgissent progressivement : c’est l’été, près de la Tranche-sur-Mer et dans les pins, en plein air, il y a des bancs, un film. Impossible encore ramener l’idée de ce que ça pouvait être.
Les souvenirs de télévision ne s’y mêlent pas, j’y vois – dans ce noir et blanc sautillant et déformé par le hublot encore presque rond – des choses infiniment sérieuses et graves, comme le générique grondant de Cinq colonnes à la Une.

Je n’ai pas d’éléments non plus pour dater ce voyage offert par mes grands-parents paternels, à mon frère et moi, pour nous faire découvrir Paris. On loge chez la soeur de mon père, rue Ordener, dans le XVIIIe : Paris est une ville à l’époque très noire, presque uniformément noire. Il m’arrive encore aujourd’hui, à certaines stations de métro, de retrouver soudainement, un instant, ce qui était l’odeur du métro dans ces années-là, et la façon dont ça brinquebalait, avec les portes en bois à glissière et petit verrou de bronze, le wagon des premières au milieu de la rame. Cette odeur reste pour moi un des principaux repères de l’urbain – et la nuit il faisait régulièrement trembler le plancher de l’immeuble, quatre étages au-dessus de la rue. Les grands-parents nous avaient offerts un tour de Paris dans ces bus à étages, évidemment beaucoup trop pour tout retenir, ou différencier les Invalides de l’Opéra etc., surtout que tout à la fin la grand-mère s’est aperçue que j’avais déréglé les boutons de l’audio-guide, pour lequel on avait pourtant payé supplément, et que j’avais tout écouté en anglais – mais à ne rien comprendre au déferlement de la ville, est-ce que ce n’était plus logique, que la langue aussi soit devenue brutalement étrangère ?

On était donc allé au cinéma, c’était sur les Champs-Élysées, puisqu’ils faisaient partie du programme et qu’à l’époque il gardaient ce côté populaire, les salles avaient de grandes enseignes et les titres de films étaient célèbres. Je sais qu’il s’agissait du Jour le plus long (ce qui veut dire qu’on était en 1962), et que ce qui était raconté, si cela ne tenait pas au documentaire façon Mahuzier, passait par l’histoire et la reconstitution, n’était pas une fiction – la guerre, les Allemands, le Débarquement étaient aussi de l’histoire strictement familiale. Dans la précision du souvenir, ne s’inscrit pas la durée du film, mais la taille de l’image : j’ai peur de la taille de l’image, l’image n’a pas à être si grande, l’image n’a pas à occuper tout un mur. Et puis nous sommes à un balcon, comme suspendus au-dessus d’une foule, dans le velours rouge d’une salle close et éteinte, autour de nous, devant et derrière, des gens et des gens. Je crois que mon aversion à l’idée même du cinéma s’instaure en une fois ce soir-là et qu’elle est irréversible, définitive.

Il n’est pas possible pourtant que je n’aie pas vu de films, même si me reste cette répulsion pour les salles où on s’enferme en foule – qui m’empêchera toujours aussi d’aimer quoi que ce soit du théâtre, sinon l’exploration de la scène vide – de cette année du voyage à Paris jusqu’aux tentatives plus résolues d’accompagner les copains au « ciné club », le mercredi, dans nos sorties d’internes au lycée, se faire peur avec la Nuit des morts vivants, tenter de comprendre ce qu’il pouvait y avoir d’intéressant à Théorème de Pasolini, et finalement repartir tranquillement pour quinze ans d’abstinence.

Les images, si elles sont mobiles, je ne les retiens pas. J’ai mémoire des lieux, des paysages, des pages lues, des histoires entendues, mais rien pour les films.

Plus tard, de 1964 à 1967, il y aurait l’imbrication à Civray du cinéma Le Paris et du garage, nous vivons au premier étage, et le dimanche l’espace cimenté en devient notre terrain de jeu. L’issue de secours du cinéma donne sur ce que nous nommons « le passage », une allée ouverte sur l’arrière pour faire passer les camions et laver les voitures au jet, fermée côté rue Louis XIII par un portail de fer, qui résonne avec un bruit de gong lorsqu’on fonce dessus en vélo, un jeu qu’on aime bien. Donc, mon frère aussi, on s’arrête là, sur nos vélos, et on entend la bande-son. C’est une bribe d’histoire, et comme le film dans l’après-midi repasse trois fois, on est vite capable de reconstituer toute l’histoire. J’apprends le cinéma par les films du dimanche au cinéma Le Paris à Civray, mais c’est sans jamais voir les images qui sont associées aux voix, et même maintenant, s’il m’arrive par hasard d’avoir à regarder un film dans une salle, j’en profite bien mieux en fermant les yeux.

Les deux dernières années à Saint-Michel en l’Herm ont été prospères : mon père est sans arrêt en clientèle, et place une DS 19 après une autre. On a vendu des camions à la laiterie coopérative (mot depuis toujours présent dans mon environnement), et la deux-chevaux est dans sa splendeur, arrive l’Ami 6. La photographie est une tradition passée de mon grand-père à mon père, il y a toujours, dans une armoire du premier étage, tel vieux Kodak 6x9 à soufflet, l’appareil stéréoscopique et ses plaques de verre, un appareil d’avant-guerre mais presque miniature, et mon père est passé aux diapositives avec sa Retinette Kodak.

Là aussi ça passe par l’odeur : la lampe brûlante du projecteur crame la poussière que le ventilateur rejette, les parois extérieures sont faites de bois recouvert d’un genre de tissu collé. Si je retiens moins les diapositives que les photographies noir et blanc (la mémoire visuelle tiendrait donc à la capacité de manipuler l’objet-image ?), j’entends avec précision le déclic du petit chariot par lequel nous poussons la suivante devant la lampe, tandis que le panier de plastique transparent avance d’un cran. Il y a donc cérémonial, regarder ensemble le voyage dans les Vosges ou le Massif Central, et avec le projecteur est venu l’écran : on tire les trois pieds, on soulève la glissière carrée, on déroule le tissu brillant qu’on accroche tout en haut. Les diapositives, nous les avons numérisées : elles échappent peu aux typologies prévisibles. Elles honorent la voiture, qui conditionnait de toute façon l’ensemble.

Et donc, ce même moment, l’arrivée d’une caméra Bolex-Paillard, compacte et lourde dans son gainage vulvanite, avec sa poignée baïonnette et sa dragonne : une mécanique à ressorts, les réglages DIN et ASA, le petit objectif avec réglage des diaphragmes. C’est du film seize millimètres qu’on expose d’abord moitié gauche, puis moitié droite après retournement, d’où l’objectif (Berthiot Cinor) légèrement décalé sur le côté. Souvenir diffus, mais c’est probablement l’opticien Van Eenoo de Luçon (tiens, le magasin existe toujours), qui devait s’intéresser plus à ses Kodak qu’à nos lunettes de mioche, qui la lui avait fournie : les films, on les ferait nous-mêmes.

Et donc, si bien sûr on regardait en famille la bobine après retour du développement, l’irruption d’un banc de montage très sommaire, deux roues à manivelles, un petit guide au milieu avec massicot, et à nouveau une odeur : le dissolvant qui permettait de recoller, en biais, un bout de film à l’autre.

Alors ce fut son jour de gloire : les pompiers volontaires étaient astreints, une fois l’an, à une séance d’exercice. Je suppose que le repas qui suivait était une épreuve plus conséquente. Mon grand-père et mon père avaient de plus la charge du Citroën 23 rouge à gros nez rond, dont on allait démarrer et laisser tourner une dizaine de minutes le gros diésel chaque dimanche matin, dans l’obscurité de sa remise (odeur encore : les vestes de cuir, mêlées du parfum de caoutchouc des tuyaux pendus à la verticale). Cette année-là, mon père filme l’exercice. Et, à la prochaine fête des pompiers, projette son film. Le public n’est plus celui anonyme de la salle des Champs Élysées : ceux qui sont dans la salle sont ceux qui sont sur l’écran. Et miracle : au milieu de la bobine, voilà que tous ils accélèrent – en muet bien sûr. Et Guenute, le brave Guenute, pendant une minute trente fait tout à reculons. Impossible ! L’image ne reproduit plus le réel, elle l’inverse. Plus tard, le camescope et le magnétoscope feront passer le traitement de l’image individuelle directement dans l’espace de la télévision.

La distance est moins grande du Rétable des Merveilles de Cervantès à Guenute, qu’elle l’est de Guenute à nous-mêmes. Difficile de savoir ce qu’en pensait mon père, hors ce bonheur des appareils, des lampes brûlantes et leur fâcheuse habitude de claquer au mauvais moment, la préparation du spectacle et la fête qui en résulta. On doit avoir ces films quelque part, mon frère (l’autre) disait qu’on devrait les faire numériser : je n’en suis pas sûr.

L’éloignement est plus favorable, comme pour le Rétable des Merveilles, par lequel Cervantès invente l’écran, les images en mouvement, et l’illusion du vrai sortant de l’écran.


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1ère mise en ligne 6 janvier 2012 et dernière modification le 10 février 2013
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