Thierry Crouzet | de la volonté de contrôle

pour les Vases communicants de mars, échange avec Thierry Crouzet


Drôle d’aventure avec Thierry : dans le cadre de ces #vasescommunicants, il avait prévu de répondre à mon Autobiographie des objets par un texte sur le baby-foot, et j’en ferais de même chez lui sur le même thème.

Mais quand il se met à écrire, ça donne ce texte de 25 pages qu’illico, avant-hier, je propulse sur publie.net – et donc avant d’avoir pu moi-même écrire sur le baby-foot (peut-être quand même la semaine prochaine).

Et la même intersection avec les 2 textes ci-dessous. À mi-parcours des 6 mois du J’ai débranché, Thierry m’avait envoyé par voie postale, sur clé USB, son Ya Basta. Ces deux textes y seront intégrés dès dimanche.

Et lire chez lui mon mon isolement même.

Accueillir ici Thierry Crouzet : parce que celui-ci n’hésite pas à mettre ses mains dans le web et le politique, ou ce qui les rejoint. Et que ça fait du bien.

FB

Et bien sûr au rendez-vous des vases pour la liste complète des participants.

 

Thierry Crouzet | Ya Basta, 2 compléments


Y’en a marre de la volonté de contrôle

La centralisation introduit des goulets d’étranglement, des barrages contre la complexité, des octrois où nous devons payer des droits de passage et où il est facile de superviser nos transactions (et nos déplacements). Si les villes ne sont plus entourées de bureaux de douane où nous devons nous acquitter de la gabelle, de nouveaux postes frontières ont ressurgi, chacun bridant l’auto-organisation.

Exemples : il y a un provider entre nous et le Net, un supermarché entre nous et les producteurs, un banquier entre nous et les créditeurs (ils ont même réussi à nous persuader que nous avions besoin de toujours plus d’argent, ce qui est un merveilleux coup marketing puisque leur métier est de nous en prêter [1])… Ces intermédiaires innombrables, sous prétexte de nous simplifier la vie, n’ont fait souvent qu’en réduire les possibilités.
Nous devons apprendre à les contourner.

Avant nous accédions au Net par des providers. Réponse : libérer des fréquences radios pour que nous interconnections nos Wifi.

Avant quelques institutions identifiées généraient l’argent. Réponse : dividende universel et microcrédit.

Avant des entreprises offraient du travail dans des usines coûteuses et polluantes. Réponse : l’artisanat high-tech (micro-informatique, imprimantes 3D, bio-ingénierie domestique… [2]).

Avant des centrales produisaient l’énergie à partir de matières fossiles extraites de mines dument répertoriées et défendues par des fils barbelés. Réponse : électricité solaire.

Avant des éditeurs sélectionnaient les œuvres et les commercialisaient, c’est-à-dire les protégeaient pour maximiser leurs revenus. Réponse : autorisation de la libre copie.

Avant des médias nous informaient. Réponse : blog.

Cette liste pourrait s’étendre à bien des domaines, mais prenons garde. Si les nouvelles technologies nous aident à ouvrir des chemins de traverse, elles ne nous protègent pas mécaniquement des octrois et de la volonté de contrôle : les centrales photovoltaïques se dressent entre nous et l’énergie, les moteurs de recherche entre nous et les informations, les réseaux sociaux entre nous et les autres, les agrégateurs de contenu entre nous et les auteurs.

À tous les problèmes, il existe des solutions centralisées qui offrent le contrôle et la puissance à des privilégiés et des solutions décentralisées qui mettent chacun de nous à égalité. Leur succès respectif ne dépend que de nous. Ne nous laissons pas abuser par l’argument fallacieux de la rentabilité ou de l’optimisation. Les intermédiaires, au même titre que les chefs, se sont toujours efforcés de nous persuader que sans eux nos vies seraient infernales.

En vérité, sans eux, notre contrôle devient beaucoup plus difficile.

 

Y’en a marre du culte de la rareté

Peu d’argent, car accaparé par ses émetteurs, peu de travail, car concédé au prix de remerciements et ronds de jambe après soumission d’un CV, peu de biens, car par manque de travail on manque d’argent, peu de culture, car interdiction de copier les œuvres sous prétexte de protéger leurs auteurs, peu d’énergie, car refus d’exploiter celle gratuite et quasi inépuisable du soleil, peu de représentativité, car accaparée par quelques apparatchiks, peu d’information car elle est source de pouvoir, peu de reconnaissance, car elle est source de bonheur, peu de bonheur, car il permet de se moquer de tout le reste, peu de liberté, car elle autoriserait de créer de l’argent, d’offrir du travail, de s’affranchir des sources d’énergie fossile, de faire circuler les œuvres…

La rareté, aussi appelée austérité par les économistes, est corolaire de la volonté de contrôle.

Basculer vers l’abondance (monétaire, culturelle, énergétique…), c’est accepter l’explosion de la complexité, c’est reconnaître les vertus de l’auto-organisation.

À partir de ce moment, nous ne pouvons plus nous différencier des autres par ce que nous possédons ou par le pouvoir que nous exerçons, mais par ce que nous sommes, c’est-à-dire par ce que nous lisons, pensons, aimons, rêvons… Dans un monde d’abondance, seul l’être importe, et les artistes [3] deviennent notre nourriture énergétique première (et le dividende universel facilite leur condition de vie et de création).

La notion de classes sociales, en tout cas définie sur les anciens critères monétaires, explose. Chacun de nous ne ressemble plus à aucun autre. Nous sommes tous singuliers, irréductibles, individués. Les êtres aussi deviennent abondants. Nous ne formons plus une armée de clones aux mouvements prédictibles. Nous échappons à toute marchandisation, à toute grégarisation.

 

Thierry Crouzet, Ya Basta

[1Dixit l’ancien ministre de l’Économie argentin, Roberto Lavagna.

[2Comme la micro-informatique a donné à tous la puissance de calcul et de communication des États et des entreprises, les imprimantes 3D offrent à tous la puissance de l’outil industriel. Une nouvelle révolution technologique est en cours.

[3J’entends « artiste » au sens large, il qualifie les créateurs, tous ceux qui ont un geste à eux, des artisans aux philosophes sans oublier les scientifiques et les techniciens. Je l’oppose à ceux qui vivent du management de nos vies, de notre temps, de nos finances…


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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 mars 2012
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