ENSBA | plan pour un Proust

reprise, derniers cours : mardi c’est Proust


documents et annexes pour le cours de reprise, ce 25 avril, 14h _ dernier cours le 2 mai _ l’atelier d’écriture aura lieu à la bibliothèque de 10h à 12h, 2 autres séances encore : 2 mai, et 9 mai pour rattrapage _ remise des mémoires pour l’UV : ce mardi 25, m’écrire si hésitations ou aide

liens pour Marcel Proust

- page Tiers Livre avec articles sur Baudelaire, Proust, Nerval, plus quelques notes reprises de Maurice Blanchot

- dossier BNF (en particulier pour les reproductions des manuscrits) et dossier adpf

- pour vous initier à quelques plongées numériques (vocabulaire de l’optique ou de la musique, par exemple...), télécharger fichier rtf Un amour de Swann (1,2 Mo), et A l’ombre des jeunes filles en fleurs (1,4 Mo). Me demander directement les suivants si besoin.

Proust | Un amour de Swann
Proust | à l’ombre des jeunes filles en fleur

plan pour un Proust

exemple du Proust pour tous : 500 pages au lieu de 3000, le best-of qui remplace la masse lente où se perdre, attendre, voir se constituer en permanence la montée du texte - je n’ai pas l’intention de vous aider à lire Proust ou vous le rendre accessible, résumable

même pas inciter : un saut à franchir pour être prêt à accepter Proust - saut qui ne s’exprime que là où on en est de son travail personnel, l’interrogation qu’on en a : un degré suffisant de fragilité, assez d’ombre pour ne plus savoir

alors forcément, un jour où on ouvre à nouveau les premières pages du premier livre, et on chevauche la grande boucle circulaire, ses emboîtements : ne pas prétendre attraper Proust autrement que dans ce mouvement qui portera à l’instant même qu’on l’a commencé

par exemple le coup de force de la dyschronie : l’histoire de Swann est un emboîtement, et un monde complet, qui n’en appelle pas au narrateur - mais si Swann était personnage, il serait réduit au contenu fermé de son histoire - établi par Combray, il est d’abord une histoire close : marié, père de Gilberte, établi à Tansonville, il est d’abord lieu de voix et perception, la marche sur le gravier, éternelle arrivée du soir de celui qui vient ici pour entendre sa propre histoire, et c’est dans son dos, sa silhouette découpée dans l’ombre, que nous assisterons à lui-même confronté à son opacité dans le temps, son opacité d’être

aborder d’emblée la Recherche par le point de son surgissement : elle est prête, rassemblée, immensément lourde, et rien ne s’est produit encore - puis la structure de tout cela apparaît : ce qui est rassemblé est en soi le livre, ne supporterait pas d’ajout, ne pourrait être avalé par une forme narrative conventionnelle qui voudrait le produire au jour - le seul mouvement à installer est celui de la venue au jour, par le dire qui l’établit, de cette masse depuis si longtemps rassemblée, offerte - alors le point d’aboutissement de la boucle est celui-là même qu’a rejoint le narrateur : point temporel où il commence son histoire, celle qui le mènera à énoncer ce point

ainsi, la circularité de Proust n’est pas un simple fait de lecteur, elle précède la suspension même du livre, qu’il soit nappes de temps superposées en un même point, établissant au même point leur diffusion concentrique d’époques tenues dans l’instant seul du surgissement mémoriel

et dans ce point aussi, d’un auteur de 38 ans qui n’a accumulé qu’échecs et impossibilité d’écrire, tout en écrivant massivement, le coup de force au réel : n’est réel que ce point de départ, le narrateur commençant ce livre dont le récit produira la totalité mémorielle et les nappes de ce qu’il rassemble - est réel ce parcours, en tant que parcours, puisque c’est le livre qu’on lit : livre mouvement, livre inachevable sinon il cristalliserait ailleurs que dans l’impératif boucle, mais voix que nous venons, au terme de la boucle, d’entendre dans les centaines d’heures et milliers de pages de ses montées et diffusions concentriques

ainsi, le seul appui réel de la boucle, c’est nous-mêmes, lecteur, par le fait même qu’on lise, et qu’au terme de la lecture nous soyons face au point de départ, alourdi de l’infinie matière

le plus haut coup de force de Proust, latent chez Balzac, oublié chez Flaubert, c’est de nous requérir dans notre processus de lecture pour en faire l’instance même du rapport du langage à la réalité, et conférer au langage, par nous-mêmes lecteurs, son emprise de réel

ainsi le langage pourra-t-il se déposséder de ce qu’il narre comme illusion de réel, et ne traiter de la réalité qu’il est, en tant que langage, que dans son processus infini de rejoindre une réalité absente, puisque faite de ce que nous projetons ou attendons d’elle, faite uniquement du mouvement que nous avons de disperser les fragments d’apparence fixe par quoi elle se défend de nous-mêmes, pour ouvrir à la langue, comme atelier, la possibilité même de son emprise sur la réalité

donner dès à présent l’exemple des sept poiriers en fleur : Proust aurait pu biffer chaque poirier décrit à mesure que le rapport langue objet franchit un saut formel : bruissement, monochromie, juste à la fin une nappe bruyante de reflets - non, il organise que les êtres de fiction, Rachel et le narrateur, plus Saint-Loup, découvrent successivement, d’un coin de rue à un autre, les poiriers successifs pour que le mouvement soit de nous rapporter ce saut, saut quantifiable, par quoi la langue se saisit de l’objet dans plus haute déconstruction, et qu’au terme de la déconstruction, la où la langue ne représente plus, une essence plus immédiate de la réalité lui est accessible, qu’elle nous offre en retour

alors poser dès ce moment, avant même de lire Combray ou Balbec, ou les dispositifs optiques, ou l’assomption technique (la voiture, le téléphone, l’électricité), le statut des médiations artiste - là aussi, s’en tenir au concept personnage ravale toute l’entreprise à du rien : suite de bavards, aussi bien puisque la seule médiation œuvre est la parole qu’ils y tiennent - s’ils échappent à la tautologie, c’est pour être en-deça de toute assignation personnage - il y a plusieurs Elstir qui ne s’emboîtent pas - il y a la phrase de Vinteuil qui est en amont de Vinteuil, il y a Bergotte personnage social qui est incapable de rejoindre le Bergotte écrivain - et la galaxie encore plus étrange des artistes de la seconde boucle : le poète golfeur, évidemment Morel violoniste, voire Albertine peintre

s’incruster là via quelques boucles qui en sont des microcosmes - d’abord la Berma, et que le lien à l’art de parole et de mouvance de la Berma se fasse par l’irruption de la photographie, et l’opposition à la photo du pape achetée par Françoise - puis Charlus en tant qu’artiste sans œuvre, requérant le narrateur pour devenir médiation de son œuvre, ce qu’il refusera, mais dans le lieu même de la saisie balzacienne du monde : cette saisie balzacienne qui n’est pas reproductible, condamne Charlus à son errance et son marchandage via Morel ou ses performances de salon

s’incruster plus dans les boucles artiste : Elstir et l’atelier Carquethuit - Bergotte et sa double mort, revenir de près au petit pan de mur jaune - la suite récurrente des pages se saisissant de la musique, pages sur Chopin et Cambremer, puis la phrase Vinteuil, puis le septuor
faire passer ce dispositif en amont des nappes de temps qui le spécifient - articuler sur ceux-là le narrateur : par exemple en s’appuyant sur la dissymétrie délibérée de l’architecture par quoi le narrateur est le medium nécessaire de l’ensemble - on sait tout ce que chacun dit au narrateur, on ne sait qu’exceptionnellement ce que répond le narrateur à ceux qu’il promène dans la Recherche, on ne saura jamais pourquoi ceux-là ont pour le narrateur un tel intérêt qu’ils lui en racontent autant, visites aux Guermantes, l’attente pendant qu’il regarde Elstir, les discours sur les robes Fortuny, les déclenchements de strates de paroles : étymologie et noms de lieux, Legrandin et Bloch comme autres doubles de la langue auteur

nappes de parole : Brichot, Saniette et la grand-mère comme déplis temporels de la langue, verticalité de strates promenées à front de l’avancée spirale - le lift, les « cuirs » du directeur d’hôtel, les accents de Françoise comme dépli social ou horizontal de la langue dans cette même avancée spirale - la langue absente du narrateur : l’outil Saint-Simon pour dire le relief de silhouettes toujours vues depuis leur éloignement temporel, voir l’emprunt cousin évêque regardant derrière ses doigts - statut de la parole, comme le fondement peinture qu’on cherche par Elstir, pour une simultanéité symphonique : hériter du salon de Tolstoï, le rendre simplement plus mouvant, passage systématique par la scène de groupe, en alternance avec quelques face-à-face privilégiés : la grand-mère, Saint-Loup, Albertine, Charlus

nappes techniques : reculer toujours de suivre la Recherche dans ce qu’elle narre - rôle de l’électricité qui ouvre la nuit, le jardin d’hiver des Swann - rôle des cinétiques : de la carriole de Balbec 1 à la voiture de Balbec 2 - récurrence des cinétiques train : déjà amorcé par Balzac (Jeunes mariés) et Flaubert (Educ Sent) ou les russes (Karénine et l’Idiot), les 3 arrivées en train, Combray, Balbec 1 et la masturbation, le petit train de Balbec 2, allégorie de Saint-Lazare comme citation Dante - la photographie : mort de la grand-mère, lanterne magique Combray - le téléphone

est-ce que posé tout cela le principe des nappes basées sur un seul instant de franchissement de conscience (lire en détail Doncières), endormissement ou réveil, devient plus concret, ou surplombant la narration qui l’organise ? - on va évoquer pour chacune des nappes successives : Combray, Balbec, retour Paris, Balbec 2, Doncières la teneur matérielle de l’hallucination conscience, variations persiennes, statut du rêve, déformations du réel : à condition du réel d’abord difforme, on peut le laisser approcher par voix et visages

Swann comme atelier : périodes fixes et strates horizontales dans le parcours Odette, qui on voit chez les Verdurin, figures : Vinteuil, cattleyas, Forcheville, l’essai sur l’art

Proust assembleur de matière : les lettres, les pastiches, les articles, les traductions Ruskin, puis le Sainte-Beuve - la disjonction Sainte-Beuve via Balzac : « je sais que tu ne l’aimes pas » - la version 1912 en 3 tomes et naissance de la spirale : elle était formée dans le livre, elle ne l’avait pas avalé - ce qui manque à Jean Santeuil : il ne manque rien à Jean Santeuil - deux opacités de Proust : se refuser la publication de Jean Santeuil (retour sur relation Grasset et argent), le refus de soin lors de la dernière pneumonie

Proust nous apportant héritage : grands articles sur Baudelaire, Nerval, Flaubert, Proust se constituant héritage : en cela seulement que l’œuvre ne s’appuie pas sur illusion de réalité préexistante chez le lecteur, mais sur sa seule réalité de lecteur pour mettre en chantier cette illusion même, où naît que la langue en appelle au réel pour que celui qui écrit advienne à soi-même

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 avril 2006
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