Pierre Bergounioux | Aimer la grammaire

ou comment faire littérature de la matière-langue elle-même, "et tout comprendre en cinquante pages"


note du 24 novembre 2013

- c’était aussi à cause de l’équipe du Centre dramatique que nous nous étions installés à Tours. Pendant 10 ans, le rituel d’une lecture publique par mois, dont nous concevions le programme avec Bernard Pico. Changement de direction au CDRT, Gilles Bouillon passe le relais et Bernard est licencié, 58 ans c’est l’âge parfait pour ajouter son nom à Pôle Emploi. De ces dizaines et dizaines de grands moments lecture, y compris à Saché ou la Devinière ou tant d’endroits improbables, celle-ci comme trace et remerciement.

 

à l’écoute :

- Gilles Bouillon, Karin Rohmer, Bernard Pico, François Bon lisent Aimer la grammaire de Pierre Bergounioux, Centre dramatique régional de Tours, 31’

- Pierre Bergounioux, dialogue avec Gabriel Bergounioux et François Bon à propos de Aimer la grammaire, Centre dramatique régional de Tours, 42’

 

C’est paru en 2002, il me semble que c’était l’époque ou ministère de la Culture et ministère de l’Éducation nationale étaient réunis dans la même entité, ce qui avait permis à Henriette Zoughebi plusieurs initiatives comme celle-ci.

Dans mes plus anciens souvenirs, Pierre avait exigé que ce livre, titre Aimer la grammaire et sous-titre et tout comprendre en 50 pages soit vendu une somme maximum de 5 francs (le début du projet c’était avant le passage à l’euro) et imprimé sur du papier de boucherie, je le réentends dire cette expression.

En fait, il sera présenté sous la forme d’un petit livret populaire – ce qui ne suffira pas à ce qu’il le devienne. Mais objet de collection pour nous, les fidèles de ce brûlé de langue, il l’est.

Vous pensez bien que j’ai proposé à Pierre, de façon discrète et répétée, que cet ouvrage – dont il dispose à l’évidence des droits numériques – nous en prolongions la diffusion sur le web – et idem les Fata Morgana... Je finirai bien par le décider... Après tout, il a disposé d’un Mac avant nous tous, en 1984, pratique assidûment la photo-numérique et a même un téléphone portable. Mais le mot papier reste pour lui le théâtre et la finalité obligatoire du livre, disons que ça et ses cigarettes avec lui c’est 2 batailles perdues.

C’était donc le 25 mai 2005, avec mes amis du Centre dramatique national de Tours nous avions décidé une semaine dite Au bord du plateau, viendraient aussi Antoine Emaz et André Markowicz (Charles Juliet et Nathalie Léger la saison précédente). Je n’ai que l’image ci-dessus comme trace visuelle, mais conservés dans les fonds de disque dur, les 2 enregistrements audio, de la lecture où on s’était amusés comme rarement, une vraie jouissance à ce gravier de l’armature de langue, puis la discussion à trois, avec Pierre au milieu et moi-même et son frère Gabriel en intervieweurs dérailleurs...

Et je recopie ici le très court (Avant-Propos de Pierre à Aimer la grammaire... Cette page aujourd’hui non pour les tracasseries clermontoises, mais parce que Benoît Melançon insère dans son Oreille tendue, ce matin même, une lecture de Aimer la grammaire, à propos de la phrase comme moteur à explosion...

Et l’enchantement de la voix du Pierre, ce grand oral de notre littérature...


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Pierre Bergounioux | Aimer la grammaire, extrait


Avant-propos
Infinies complications, règles obscures, exercices fastidieux, voilà ce que le mot grammaire, trop souvent, signifie.

La grammaire n’est rien d’autre, pourtant, que la connaissance réfléchie de la langue. Elle vise à rendre conscientes, donc doublement opératoires, les ressources du langage qui est la plus haute, la plus puissante de nos facultés.

Ce court traité postule simplement que le lecteur, comme tout homme, en possède la maîtrise pratique. Il voudrait rattacher une discipline perçue comme tristement scolaire à son principe même, à la vie et à sa dimension proprement humaine, celle de son sens. Il n’établit rien que le lecteur (jeune ou moins jeune) ne sache déjà, mais d’un savoir qui fréquemment s’ignore et que les pages suivantes ne font que porter au jour.

 

Les signes.
Les exercices d’application sont tirés de la vie même. Celle-ci est ordonnée par des systèmes de signes simples ou complexes, séparés ou combinés.

Systèmes simpes : ceux qui recourent à l’analogie pure ou au pur arbitraire.

Parmi les premiers – les signes analogiques –, pêle-même, le rire et la grimace, le tremblement et les larmes, les cicatrices, le fard, la forme du corps (homme/femme), l’âge et ses marques (rides, tenue...), les gestes, les statues, les dessins, le mime, les masques, divers instruments de mesure (thermomètre, boussole, anémomètre, métronome...), le camouflage animal ou militaire, les marques de civilité comme tendre la main pour montrer qu’on n’est pas armé, soulever son chapeau – autrefois son casque – pour indiquer qu’on ne vient pas en ennemi, la génuflexion, la révérence, certains blasons (Paris, Berlin), le pavillon à tête de mort des pirates, certains drapeaux (libanais, australien...), la musique imitative, la peinture figurative, certaines cartes à jouer, le jeu d’échecs, les pictogrammes, les globes terrestres, une partie de la signalisation routière (chute de pierres, passage d’animaux)...

Sont purement arbitraires : les langues humaines, écrites et parlées, la musique, les modes vestimentaires (jupe, pantalon, bijoux, parfums, coupe et longueur des cheveux et des ongles), certains drapeaux (français, anglais...) et blasons, une autre partie de la signalisation routière (sens interdit, feu tricolore, STOP...), le langage des fleurs, certains uniformes (police et gendarmerie, justice, église), les vêtements de cérémonie ou de sport (kimono, smoking, robe longue), les grades, l’immatriculation et les couleurs des véhicules (jaune de la Poste), les sifflets et applaudissements, la peinture abstraite, le morse, les gyrophares et les sirènes...

Font appel à des systèmes plus complexes et combinés les conversations les plus simples mêlant paroles, mimiques, postures, gestes..., le théâtre, l’opéra, le cinéma, la télévision, la bande dessinée, la signalisation routière mêlant formes (cercle ou triangle), couleurs, chiffres (90), avertissements écrits (Ralentissez.

Enfin, certains signes sont ambigus. Leur valeur dépend du contexte. Le silence peut exprimer l’admiration ou la désapprobation, les cris l’enthousiasme ou la haine, la couleur du visage la honte ou le contentement, la fleur de lis la pureté ou l’infamie (lorsqu’elle était appliquée sur l’épaule des condamnés). Le blanc est la couleur du mariage en Europe, du deuil en Chine. Le rouge est chargé de valeurs puissantes et opposées. C’est le péril, le diable, le bourreau, les bêtes dangereuses, la maladie, la gêne, la fureur, les substances irritantes (le poivre, le piment), les interdits... Mais aussi l’abondance (le père Noël), les nourritures les plus raffinées (viande rouge, vin, crustacés), le feu bienfaisant, la voiture des pompiers, l’extincteur, la Croix-Roufe, la puissance (manteau de pourpre des princes, robe des cardinaux), la notoriété (tapis rouge), le mystère (rideau rouge du théâtre)...

Pierre Bergounioux


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1ère mise en ligne février 2013 et dernière modification le 25 novembre 2013
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