Conversations avec Keith Richards | 11, des choses rares

Bref trajet en limousine pour l’aéroport d’Oslo (lendemain du précédent).



Conversations avec Keith Richards
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I’VE SEEN EVERYTHING. KR.

 

« J’ai vu une fois un homme qui se tenait à cinq centimètres du sol, me dit Keith Richards, et je n’ai pas compris comment. »

« J’ai essayé aussi, mais en m'accrochant au lustre, me dit Keith Richards – ça compte aussi, comme lévitation (il avait bien dit : levitation) ?

« La foudre qui tombe juste devant toi, me dit Keith Richards, là, juste de l’autre côté de la piscine. »

« Chose rare aussi, me dit Keith Richards, la fois où j’ai sauté en parachute — comme on dit, au moins t’es sûr d’arriver là où tu veux aller. »

« Remarquer que ça ne m’est jamais arrivé de sauter en parachute, me dit Keith Richards, sinon je m’en souviendrais. Encore que. »

« Ne me demande pas ça tout à la fois, dit Keith Richards : les rencontres rares sont des souvenirs qu’il faut déterrer à la petite cuillère – et je sais me servir d’une petite cuillère. »

« Une fois, me dit Keith Richards, j’allais vite, et j’ai été doublé par une voiture identique à la mienne, mais sans conducteur. »

« Les choses rares font peur, dit Keith Richards, elles vous troublent : une fois j’ai vu une pauvre dame sans bras ni jambes. »

« Après mes concerts, me dit Keith Richards, il y a des instructions pour qu’on les laisse venir à la loge, on voit de drôles de choses. »

« Un soir j’ai longuement parlé avec un avaleur de sabre, me dit Keith Richards : je fais le même métier, mais à l’envers, je lui ai dit. »

« Une fois j’ai vécu un truc vraiment rare, me dit Keith Richards, mais quand je me suis réveillé j’étais seul dans la pièce. »

« Je ne compte pas les animaux dans les rencontres rares, dit Keith Richards : l’animal humain est plus intéressant. »

« Sauf le serpent, dit Keith Richards : le serpent est une rencontre rare. À moins d’aller dans les zoos, bien sûr, mais c’est comme les musiciens : un musicien de zoo n’est pas un musicien rare. »

« Une chose rare, me dit Keith Richards, c’est les fois où tu es seul face à toi-même et soudain t’as compris un truc. »

« La vie est un coma, me dit Keith Richards, et le rock’n roll le tremblement par quoi tu en sors puis t’étourdis, tel est le cycle. »

« Et quand je dis cycle, je dis pas vélo, me dit Keith Richards : faut que ce soit clair, là, dans tes trucs — je hais la bicyclette. »

« J’ai connu des mercenaires retour de la guerre, dit Keith Richards : j’ai dû leur expliquer qu’ils se trompaient, quant à mes chansons. »

« Le double de Keith Richards n’est pas Keith Richards, dit Keith Richards. Sinon ce serait qui, Waddy Wachtel ? »

« J’ai connu beaucoup d’hommes politiques, dit Keith Richards, s’ils veulent me ressembler, je les traite de valets. »

« Cette femme touchait les verrues, et avait d’autres vertus, me dit Keith Richards : elle voulait me guérir de je sais plus quoi, j’ai refusé. »

« J’ai vu une fois deux hommes qui se ressemblaient à un point extraordinaire, tout en n’étant pas jumeaux », me dit Keith Richards.

« Johnny Hallyday est une chose rare, en France, me dit Keith Richards, puisqu’il a ça dans le sang, le rock’n roll. »

« Ces pauvres types qui se prennent pour Keith Richards parce qu’ils en ont la dégaine, le bracelet ou les bagues, me dit Keith Richards, ils te parleraient comme je le fais ? »

« À qui se prend pour un clone d’un homme célèbre, me dit Keith Richards, je réponds : essaye donc plutôt de ressembler à ce qui se cache derrière. »

« Une fois, dit Keith Richards, j’ai voyagé dans un avion dont j’étais le seul passager (avec l’équipage, bien sûr, remarque). »

« Une personne que je n’ai pas le droit de nommer m’a fait cadeau de sa guitare, me dit Keith Richards, l’humble est précieux et rare. »

« J’avais rêvé de monter dans l’espace, me dit Keith Richards. Problème, ils ne voulaient pas m’y envoyer seul, comme Gagarine. »

« J’aurais aimé rencontrer Gagarine, dit Keith Richards, le rock’n roll est une fratrie qui désigne de très loin qui lui appartient. »

« J’aurais demandé à Gagarine, me dit Keith Richards : si t’es parti là-haut, c’était pour fuir ou pour trouver ? »

« Il m’est arrivé d’avoir peur, dit Keith Richards : un homme dont les yeux n’exprimaient rien, mais absolument rien. »

« L’espèce humaine est riche de phénomènes incompréhensibles, me dit Keith Richards, mais d’aucuns me considèrent moi-même ainsi. »

« L’immense supériorité de Charlie Watts, par exemple, me dit Keith Richards, est son indifférence générale — même aux cosmonautes. »

« Quand tu penses à Charlie Watts, souviens-toi qu’il place les Rolling Stones après son goût des chevaux — puis applique cette hiérarchie à toi-même, me dit Keith Richards. »

« J’ai connu aussi de grands coureurs automobiles, me dit Keith Richards : je regarde toujours leurs doigts, comme ils tremblent. »

« Le déploiement du spectacle est ce qui te permet d’accéder à ta propre échelle, me dit Keith Richards : alors tu ne trembles plus. »

« Prends-toi pour un coureur automobile sur la première départementale venue, me dit Keith Richards : définition de l’humanité ordinaire. »

« J’ai aimé conduire, me dit Keith Richards, mais j’aimais trop que ce soit sans lois. »

« Gagarine aurait certes fait un bon chauffeur poids-lourd, me dit Keith Richards, et jamais un coureur automobile : leçon du rock’n roll. C’est de ton âge, à toi, Gagarine ? »

« M’a gêné quand même l’idée que Gagarine était russe, me dit Keith Richards : mais être cosmonaute américain était d’emblée un rêve impossible. »

« Tu vois les Américains dessiner une fusée avec cendrier à l’extérieur, juste pour Keith Richards, me dit Keith Richards ? »

« L’idée de la pelle, me dit Keith Richards : beaucoup à charrier de ce qui ne sert pas, beaucoup à charrier pour exhumer ce qui compte. »

« L’idée de la pelle, me dit Keith Richards, est ce qui te relie à tes morts. Au bout de tes bras, savoir qu’ils sont là. »

« Quand nous assistons à un enterrement ensemble avec Charlie Watts, me dit Keith Richards, et son silence était différent de son silence ordinaire. Moi pas. »

« L’amitié d’un musicien, c’est le signe qu’il t’envoie sur la scène, d’un coup de tom basse assorti à ton riff — pourquoi s’encombrer alors de n’importe quoi d’autre, me dit Keith Richards ? »

« Chose très rare : venir pour voir un copain mort, et quand t’arrives il est vivant, me dit Keith Richards — eh bien ça m’est arrivé. »

« Mais plus souvent c’est le contraire, avait complété Keith Richards, bien plus souvent le contraire. »

« Les grands malades de l’humanité sont sa part la plus sensible et la plus touchante, me dit Keith Richards : les grands alcooliques, notamment. »

« J’ai eu à Richmond la première fois l’illusion que toute cette foule n’était qu’un seul corps : une humanité ventre », me dit Keith Richards.

« Ce que nous nommons rock’n roll ne serait que la part vitale de notre indifférence », me dit Keith Richards.

« Je note dans les rencontres rares un gars, je lui dis : — Je suis Keith Richards. — Connais pas, il me répond. »

« Ça te change au moins des connards, tu leur dis : — Je suis Keith Richards. — Et moi Mick Jagger, qu’ils te répondent. »

« Tu feras quand même le tri, avant qu’on mette en livre, me dit Keith Richards : je veux pas passer pour le zigoto de Keith Traquenard, là... »

« J’étais curieux autrefois, me dit Keith Richards, de ces types capables de te raconter leur vie toute la nuit — maintenant plus. »

« Une rencontre très rare fut celle de cette personne, mais je te dis pas qui : toute une nuit assis, et on s’est rien dit », me dit Keith Richards.

« Je doute que j’aimerais faire aujourd’hui la connaissance de Charlie Watts, me dit Keith Richards. Mais cela, c’est lui le premier à me l’avoir appris. »

« Imagine-toi faire le même exercice avec Charlie Watts, me dit Keith Richards : tu manges ta chemise. Encore, elle vaut fichument moins cher que les siennes. »

« J’ai rêvé de faire la liste, un, de tous les gens qui m’ont une fois parlé, deux, de ceux dont je me souviens », me dit Keith Richards.

« Les grands hommes sont taciturnes, me dit Keith Richards — pour cela que je m’y suis entraîné beaucoup. »

« Un bon batteur est une rencontre rare, me dit Keith Richards : ça entre dans le thème, ça ? »

« Charlie Watts est un bon batteur », me dit Keith Richards d’un ton plus réfléchi. Puis : « Tu as entendu parler de Bognor Regis ? »

« Il n’y a que Charlie Watts (il avait dit seulement : Chaw’lie) pour avoir pensé à cette histoire de Bognor Regis », dit Keith Richards.

« J’ai traversé un tremblement de terre, deux éclipses de soleil, quatre accidents de voiture et ma propre vie », me dit Keith Richards.

« Je voudrais finir par un truc sérieux, me dit Keith Richards, écoute : l’émerveillement, sur cette terre, est chose bien trop rare, voilà. »

« Une fois je me suis tenu à cinq centimètres du sol, me dit Keith Richards, mais une seule — je n’ai pas réussi à refaire. »

« Ça n’a rien à voir, me dit Keith Richards, mais note-le quand même : méfie-toi des gens qui t’appellent par ton prénom seulement. »

« N’être parfois Keith Richards que pour soi-même, et encore, me dit Keith Richards. »

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 février 2013
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