enseigner | pas d’écriture créative à l’ENSBA, mais sans oser le dire

pour remplacer Pierre Bergounioux, l’ENSBA recherche un "professeur d’histoire de la création littéraire", y a comme un schmilblick


Ce billet n’a pas vocation polémique, seulement de poser quelques points de vocabulaire et de pratiques très précis, mais dont les enjeux sont d’importance considérable lorsque certaines écoles font l’effort de s’ouvrir au creative writing, et d’autres jouent la ligne Maginot, dans ce qui apparaît être de plus en plus au détriment de leurs étudiants.

Les images iPhone dans les sous-sols ou couloirs de la rue de Valois, où j’ai eu 3 jours pour gamberger à tout ça, mais surtout à cette appellation professeur d’histoire de la création littéraire qui est un non-sens totalement inacceptable et dommageable.

Et, sous la terminologie, il y a une question de fond, enjeu pour toute la communauté éducative.

FB

 

Après trois journées pleines dans les sous-sol du ministère de la Culture (sans fenêtre c’est pas si grave, sans wi-fi si !) à examiner en jury une quarantaine de projets de recherche émanant de l’ensemble des écoles d’art, photo ou design, expérience évidemment plus que précieuse, au bout d’une première année comme prof titulaire, pour une vue un peu plus synoptique de comment fonctionne chaque établissement, par le contact serré aussi avec les collègues du jury, et bien sûr le permanent éclairage ou recadrage de nos interlocuteurs au ministère, bien forcé de considérer que la question de l’écriture c’est en soi un des chantiers à poser, et qu’il nous appartient de poser : non pas pour interroger ma propre pratique à Cergy, mais dans quelque chose de plus enthousiasmant : quelque chose dont nous avons nous-mêmes à inventer le territoire, à explorer la marche en avant inédite.

Pas à revenir ici sur ce jury, les mécanismes de pensée concrètement mis en place par les équipes de tant d’établissements pour se positionner en chercheur (mot qui se suffit à lui-même, pas question de définir un « artiste chercheur » comme il y a des « enseignants chercheurs ») et que cette recherche soit en elle-même création, et tire sa spécificité d’y associer les étudiants. Rien qui ne m’ait été vraiment étranger après un an de Cergy, mais apprendre à découvrir comment elle est posée dans les termes du design social ou urbain, ou dans l’image numérique, ou la mise en place de formations post-diplômes.

Ce à quoi je pensais in petto, ces trois jours, c’est à la formulation choisie par l’ENSBA (Beaux-Arts Paris) pour amorcer le renouvellement de poste de Pierre Bergounioux, né le 25 mai 1949 et qui cessera d’enseigner à la fin du mois prochain.

Ce n’est pas de Bergou mon frère d’armes qu’il sera question, mais c’est bien aussi de repasser par les étapes chronologiques. Pierre fait partie de ces êtres d’exception qui ont dû fabriquer seuls leur chemin (il raconte dans La mort de Brune l’arrivée de la première station-service sur bitume dans la ville de Brive, et dans L’orphelin comment l’ombre de la grande guerre a tissé tout le caractère de son père), quittant le département pour entrer en prépa (à Limoges, puis Bordeaux), intégrant ensuite Normale Sup, et nommé prof de collège à proximité d’Orsay parce que son amoureuse, corrézienne aussi, dans un itinéraire parallèle mais scientifique, vient d’entrer au CNRS. Pierre raconte dans le premier tome de ses Carnets comment longtemps il n’a connu que la Corrèze et l’Essonne, sans même entrer dans Paris. S’affirmant comme un des principaux auteurs de ces 20 ans, il continue d’enseigner en collège, règle ses temps d’écriture sur ses vacances scolaires. Entre temps, la sculpture (objets de métal, à partir d’éléments agricoles ou industriels récupérés dans les casses) est devenu une sorte de chemin parallèle et probablement d’importance égale pour lui.

À l’ENSBA, cette fin des années 90, Henri-Claude Cousseau et Gaïta Leboissetier inaugurent une résidence d’écrivain (idée belle et généreuse) la liberté offerte d’un amphi hebdomadaire (le Mûrier dont j’aurai une sorte de nostalgie permanente, littéralement un cube aux gradins sur la diagonale), et l’interaction à volonté avec les étudiants qui le souhaitent, même si le système d’ateliers de l’ENSBA favorise beaucoup moins le travail en commun qu’à l’EnsaPC.

Quand Bergou termine cette résidence, je suis convié à prendre le relais, et je considère cela comme une chance immense. Des ateliers d’écriture j’en mène depuis longtemps, mais parler deux heures d’affilée d’un auteur (ou plus, Rimbaud, Baudelaire, Balzac c’est plutôt sur deux cours) et organiser un voyage en littérature en partant de la genèse des oeuvres, via Duras, Sarraute, Claude Simon, quel défi – j’arrive souvent à l’école sans avoir dormi 2 heures la nuit précédente. Par contre, dans l’amphi même, aussitôt après le cours, et l’année suivante dans la magnifique bibliothèque (allez-y voir…) le matin avant le cours de l’après-midi, je propose un atelier d’écriture, avec bien sûr la confiance expresse de Gaïta et son permanent et amical suivi, mais en dehors de tout lien institutionnel. L’école vient d’entrer dans le système LMD, et la littérature fait partie des options obligatoires, à charge pour les étudiants de la valider sur les trois premières années, à leur guise. De ces ateliers, je garde de nombreux contacts et amitiés : Jérémy Liron, Béatrice Rilos, Anne Collongues, Sepand Danesh et bien d’autres. Je crois que jamais je ne me serais présenté à Cergy sans le bonheur que m’ont professionnellement apporté ces deux années.

Un prof de psychanalyse qui part en retraite, la reconversion de l’intitulé du poste, et en 2009 l’Ensba crée une chaire de littérature. Le poste est proclamé au concours, mais construit pour Bergounioux, et tous ses proches se réjouissent de le voir enfin quitter le collège pour un travail à sa mesure, et une implication auprès des élèves artistes qui lui convient tout autant.

Cette année, il s’agit de le remplacer. Pierre n’a jamais pratiqué l’atelier d’écriture, qui pour le lui reprocher ? À chacun de s’ancrer dans son territoire de pertinence.

Pour moi, le défi commence là : l’écriture se pratique, comme la musique et la peinture. L’enseignement qui se fonde sur les oeuvres et se dispense via un « professeur de littérature » ne s’autorise cet intitulé que par défaut : parce que les mêmes professeurs ont soigneusement exclu de l’université cette notion de pratique. À ce que j’en sais, un « professeur de peinture » n’est pas un professeur d’esthétique ni un professeur d’histoire de l’art.

Alors, par défaut nous aussi, parce qu’il fallait bien définir le terrain de cette pratique, on s’est inspiré du vocabulaire américain, puisque au contraire, chez eux, le creative writing est présent dans toutes les facs, est dispensé par des écrivains invités à résider sur les campus, y installant une culture du texte, autorisant une reconduction de l’écriture comme métier, aussi bien qu’affirmant que l’art du récit ou du poème n’est pas l’apanage de ceux qui étudient les Lettres.

Alors nous parlons depuis le début des années 70 (73, la date officielle des premiers décrets) d’atelier d’écriture, énoncé qui ne saurait satisfaire, ambigu puisque chaque auteur a son propre atelier, mais au moins qui signe sa spécificité. Et, depuis cette année, grâce en particulier à l’équipe de Paris VIII (projet en cours : que les étudiants en master création littéraire à Paris VIII puissent valider un de leurs crédits en venant pratiquer chez nous vidéo ou photo ou son, et que ceux de chez nous qui souhaiteraient mettre l’écriture en avant de leur démarche puissent symétriquement valider un de leurs crédits à Paris VIII), l’appellation création littéraire fait officiellement partie de la nomenclature des masters de Lettres de l’enseignement supérieur, a priori une simple question de terminologie, mais une victoire symbolique sur la rigidité de départements de Lettres sclérosés par genre et par siècles… Avec le risque maintenant du presque contraire : pas de fac qui ne souhaite disposer de son master Création littéraire, et tout le monde s’y met avec ses petits exercices, on écrit sur soi, on autofictionne, on a une approche très scientifique de la narration, des situations et des personnages. Pendant un an j’ai pu m’exercer à tout cela comme prof invité à l’université de Montréal (UdeM) et Laval (Québec) en partageant les étudiants avec d’autres enseignants création sur des pratiques très différentes, et de suivre aussi les « masters de création » qui au Québec associent un travail de création à un travail de recherche analytique. Oui, il y a une spécificité de la création littéraire et cela se travaille.

Je n’en suis pas dépositaire. Je crois que le meilleur de ce que m’ont apporté les étudiants de Cergy cette année, c’est précisément l’écart avec les formes et genres hérités. On s’est exercé à la narration, on a fricoté avec l’intensité, le fantastique, les inscriptions du réel et de la ville, on a mille exercices encore devant nous sur personnage, ville, cinétiques, oralité, mais le premier écart c’est dans la spécificité même du lieu d’où on requiert la littérature : si elle est voix off dans un film ou légende dans une « édition » de projet photographique, si elle est poème lancé sur un mur pour quelques jours, ou proclamé en perf dans une des « coordis » du mardi, la littérature joue pleinement, et tout ce qu’on a fait cette année c’est d’installer ces milles fils, qui partiraient de la salle de danse, de la petite salle aveugle de projection de film ou de la lumière et de l’espace de la salle photo, jusque dans les alvéoles du troisième où on imprime et blogue, faire que le texte soit interrogé comme tel, dans son histoire, ses enjeux, son esthétique, et qu’on y soit libre parce qu’on dispose de sa maîtrise.

Il n’y a pas de poussée spontanée des merveilles. C’est paradoxal à Cergy, mais souvent, aux étudiants qui viennent me voir la première fois avec un petit trois pages considéré comme la dernière merveille du monde, la première réaction c’est de proposer tout simplement de venir à l’atelier, non pas une fois en passant, mais dans un de ces cycles happening du mercredi en amphi ou du jeudi en danse, et de me supporter parlant une heure d’Artaud ou Michaux puisque telle est ma prérogative, parce qu’on ne se porte pas dans ces montagnes sans équipement, ou alors après, ou alors plus tard. Et il y a beaucoup à faire aussi pour passer de la gestation du texte au texte comme écosystème, histoire des formes de l’écrit, e-inclusion et littératie numériques.

Cela signifie que, dans ma pratique de création littéraire, il y a une exigence de littérature, que je ne propose pas de façon historique, ni selon le genre et le siècle, mais que j’organise cette visite selon le concept de nécessité et d’arbitraire qui permet d’approcher tel texte, tel auteur, dans son surgissement, et la singularité qu’on peut y prendre pour soi-même.

Et lorsque, une heure plus tard, nous travaillons en groupe sur les textes juste écrits, qu’on y scrute syntaxes, logique, intuitions et prolongements, on est là aussi où la création littéraire s’enseigne, inclut un ensemble de paramètres où le job, côté du prof, c’est de savoir les fonder doublement, au regard des immédiats enjeux du réel et de l’expérience qu’on en fait (de la ville, du corps, de la fable) comme au regard de la bibliothèque qui, comme le dit Lautréamont pour la poésie, est la bibliothèque de tous et non d’un seul.

Tout ça pour en venir à quoi ? Comme d’hab, penser en marchant. Ci-dessus, dans Art Press (et sur leur propre site), la façon dont l’ENSBA appelle à candidature (ajoutons qu’il n’y a pas besoin de doctorat pour être admis comme enseignant en école d’art, mais que tout écrivain peut candidater s’il peut justifier de huit ans d’expérience dans son domaine en tant qu’activité principale – et un peu mal à l’aise avec ce statut du doctorat universitaire requis dans le moindre comité et suivie de travaux) et l’intitule ainsi :

professeur d’histoire de la création littéraire

Alors non. Non au charabia. Non au mépris.

On n’est pas assez d’écrivains à enseigner en école d’arts, je m’en fiche pour les écrivains, mais je m’en fiche pas pour le texte : le peintre parle et dit, le photographe pratique le récit, le théoricien en appelle aux syntaxes, le filmeur écrit des dialogues et ainsi de suite. Le texte est matière à même le réel, et ce qu’on interroge ce n’est même pas d’abord sa production, mais son rôle et son enjeu.

Cela commence à se savoir qu’on fait du boulot. Il y a Enzo Cormann à l’ENSATT, école qui la première a institué l’écriture comme une de ses composantes, alors qu’elle ne l’a jamais été au CNSAD ni au TNS (honte la France). Il y a de l’écriture à la HEAD Genève, mais pas à l’ENSAD Paris. Il y a de l’écriture à Lyon (et j’espère bien que Jérôme Mauche on verra sa binette à Cergy l’an prochain qu’il nous raconte), Laure Limongi et d’autres au Havre, Eric Suchère à Saint-Etienne, puis pas mal d’intervenants ponctuels, et parfois des gabarits comme Espitallier, Quintane, Fiat, Pennequin mais voilà, la liste est courte.

Ce billet pour seulement une chose : que l’écriture soit une pratique, et une pratique noble, qu’elle ait sa place dans l’université en général, mais soit encore mieux chez elle en école d’art, tant le texte se mêle à l’ensemble des démarches, c’est trop important, c’est trop vital.

Or on n’en est qu’à l’amorce. Mais précisément, il faut un peu de respect et de clarté.

Pour la littérature, d’abord. Si l’ENSBA, pour remplacer le plus excellentissime de ceux qui portent le sel, le sang, le sens de la littérature, souhaite un professeur de littérature, on ne lui reprochera pas qu’elle ne recrute pas plutôt un professeur de Lettres, qui serait l’appellation la plus exacte. Et je suis parfaitement d’accord s’il s’agit d’un professeur d’histoire de la littérature (mais ce n’était pas du tout ce que proposait Pierre Bergounioux).

Si l’ENSBA, après la clandestinité à quoi elle m’a contraint il y a quelques années (on vous invite et rémunère pour le cours magistral, et vous faites ce que vous voulez en plus avec les étudiants mais on ne veut pas le savoir), souhaite prendre le train en marche et autoriser ses étudiants à travailler leurs textes, suivre les pistes de l’invention narrative, alors qu’elle recrute un professeur de création littéraire et ce n’est pas la même chose.

Mais s’il s’agit seulement de dire création littéraire parce que c’est plus à la mode que le vieux mot de littérature, et inventer cette catégorie bâtarde d’un professeur d’histoire de la création littéraire alors il y a tromperie, esbrouffe. Ou alors ils parlent de création textuelle, qui aurait déjà mieux pertinence ?

Remarque, moi je veux bien – on ne doit pas être si nombreux dans ce pays à pouvoir dispenser un cours de réelle histoire de la création littéraire côté John Gardner ou Malt Olbren aux US, ou le magnifique travail de fondation accompli en France dès les années 70 par Anne Roche, Claudette Oriol-Boyer ou Elisabeth Bing – d’ailleurs il commence à y avoir pas mal de thèses et travaux sur cette histoire-là.

En attendant, ce serait vraiment bien qu’ils ajustent un peu le tir sémantique, à l’ENSBA – parce que, de toute façon, leurs étudiants ne seront pas dupes.

 


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mai 2014
merci aux 1253 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page