31 | les Oiseaux square d’Anvers

tags : Paris, André Breton, 1981

un lieu au hasard

Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et devenu assez massif, mais non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

31 | les Oiseaux square d’Anvers


De cette période le café des Oiseaux, square d’Anvers, et là je n’aurais pas invité Dominique Grandmont ni personne — les surréalistes gravitant autour de l’appartement d’André Breton rue Fontaine, un des lieux les plus fréquents de rendez-vous restait bien sûr le Cyrano, boulevard Clichy en face du Moulin Rouge, et dans cette période où j’habitais rue de Trévise ou rue Rochechouart il m’arrivait d’aller m’y asseoir, sauf que c’était le Paris des touristes, de la crasse de Pigalle et le Cyrano, avalé par une enseigne anglaise quand il ressemblait plus à ce rade de la rue des Martyrs qu’un film populaire a rendu suffisamment célèbre (quoique désormais oublié ou en voie de) pour que le décor en soit préservé comme de la verroterie de luxe, même si maintenant on ne se souvient du film qu’une fois dans le bistrot, qui en fait son enseigne, inversion de la notion de décor ou scénographie — mais même du temps encore du Cyrano (les débuts d’après-midi il restait presque vide, j’amenais un bouquin, mais les ondes ne portaient pas à y écrire, contrairement à cette sorte de self service de l’autre côté du boulevard après la place Clichy, déserte l’après-midi avec sa vitrine du premier étage en surplomb du boulevard, et l’indifférence de toute la ville autour), square d’Anvers un peu plus haut sur le boulevard et donc à quelques dizaines de mètres de ma piaule Rochechouart c’était à la fois désert et à la fois ce mobilier qui semblait ne pas avoir changé depuis des décennies, et même si on pouvait imaginer que le mobilier des années 20 avait été refait à neuf dans les années 50, les trente ans qui m’en séparaient faisaient qu’en y entrant on poussait directement la porte des surréalistes : je revois des sortes de paravents translucides séparant la salle en plusieurs box ou espaces, debout on voyait tout mais en s’affalant sur la moleskine il n’y avait plus que votre table et les quatre places que vous mobilisiez pour vous seul, votre tasse de café et le cahier — je revois aussi les lustres surchargés, les enseignes pour apéritifs gravées à même les miroirs, puis le loufiat maigre et maladroit qui s’en fichait que vous restiez l’après-midi pourvu qu’on ne l’embête pas, un signe de loin pour renouveler le café suffisait, il y avait souvent deux ou trois habitués dont je reconnaissais le visage et ça devait être réciproque, un gars voûté à scoliose, peut-être même plus jeune qui moi qui pourtant n’avait pas encore la trentaine, qui gribouillait au stylo-plume (moi aussi, et d’ailleurs mon Shaefer lourd à corps de métal acheté dans une minuscule boutique renfoncée avenue Trudaine où il ne devait pas s’en vendre tous les jours, cela aussi contribuant à cette sorte de sentiment hors du monde qu’était, alors partagée, alors commune, l’activité d’écrire), donc lui accumulant des pages et des pages sans relever le menton, à l’eau minérale, tandis que je passais des dix minutes le nez en l’air, à respirer l’ambiance comme le loufiat respirant le boulevard, le gros patron à moustache lui inventant régulièrement des tâches uniquement parce que ça ne lui plaisait pas de payer un gars à rien faire, je revois aussi des habitués qui tout au fond, près de la porte des chiottes mais ça ne les dérangeait pas, aimant cette ombre et cet écart, posaient pendant deux heures des cartes sur un tapis (on les leur fournissait), presque sans parler mais avec une sourde régularité mécanique comme si se tramait ici des décisions emportant toute l’Europe et moi j’avais encore ces Clairefontaine 240 pages grand format, épais, à reliure double spirale se déformant comme un ressort, provenance la silencieuse papèterie à l’entresol de l’avenue Trudaine aussi, préférant cette taille comme si chaque page alors devenait un pays, une fragmentation, des flèches et des traits pour relier, en quatre ans il dut y en avoir cinq ou six remplis jusqu’au bout puis je passerais à cette suite numérotée cousus et non plus la spirale, dont je commencerais la numérotation, qui irait jusqu’au 20 ou par là (j’en ai gardé quelques-uns), en intégrant la suite des grands formats brûlés l’hiver 1983-1984, les textes accumulés alors se résumant à distance à leur quête, ou leur sensation, un des rares bistrots où on ne vous embêtait pas d’une musique de fond, la sensation que tout était à distance mais que d’autres que vous, dès les années surréalistes et peut-être à cause de ce seul nom du bistrot, café des Oiseaux dans la découpure sombre du boulevard et les néons plus loin de Pigalle, la fête foraine d’un autre âge de saltimbanques qui s’y installait en novembre, ou cette découpure comme minérale avec ses arbres morts et la sempiternelle silhouette des lycées de la République qu’était le square d’Anvers, le fouillis des rues qui l’irriguaient (ou auraient pu) côté Paris centre, la frontière au nord qu’était le bord de l’enclave Montmartre comme si tout ici regardait vers l’arrière, oui une période de presque deux ans où si souvent tu venais d’asseoir avec ton cahier et le café trop vite refroidi, une sensation qu’hors l’écriture le monde aurait été inamovible, combien dans les années voire les décennies à suivre tu te rachèterais de cahiers en croyant l’illusion encore possible à ranimer, et jamais tu n’as pu te résoudre, quand tu passes dans le coin, à ne pas rentrer pour un café aux Oiseaux, c’est bien décati, on n’y trouve plus rien de surréaliste même pas la mémoire que la littérature aurait eu un jour dans la ville importance symbolique, il y a un fond de radio genre RFM ou Nostalgie, un loufiat toujours aussi perdu comme si ça leur montait au moral pour les cinq ou dix ans qu’ils passent là avant qu’on les remplace, ça me fiche le bourdon chaque fois mais est-ce que ce n’est pas simplement pour n’avoir su te retrouver ni même t’apercevoir à distance, avec tes tifs en désordre et noircissant ton cahier grand format de ta marquetterie de rêves et de phrases bizarres.

 

NAVIGUER PAR MOTS-CLÉS
autres billets de cette rubrique
haut de page ou accueil du site

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 janvier 2022
merci aux 39 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page