#photofictions #05 | Klein, Signoret, Savelli... et fiction !

faire en sorte que la fiction soit un film documentaire qu’on invente...


 

 

#photofictions #05 | Klein, SIgnoret, Savelli... et fiction !


Document d’appuis :
 Les grands magasins, film de William Kein avec Simone SIgnoret, 45’, 1964, consultation réservée aux abonné·e·s dans le cadre de cet atelier ;
 2 extraits d’Anne Savelli, Décor Lafayette, insérant dans son livre deux brèves traversées en immersion de ce film devenu mise en abîme de son propre travail...

Et aujourd’hui, fiction. L’injonction pourrait suffire. On ne part pas du travail d’un·e photographe, on prend appui sur la mise en abîme que propose Anne Savelli dans son Décor Lafayette (Inculte, 2013), insérant dans son livre deux brefs passages qui sont une immersion subjective non plus dans le « décor », galeries Lafayette pour elle en 2013, Printemps pour Klein et Signoret en 1964 (pour l’historique série télévisée en rupture, Paroles de femmes d’Éliane Victor) mais dans le film lui-même, sans présupposer ou donner l’accès (limite du livre « papier ») à cet extraordinaire document artistique, de toute façon sous scellés INA pour les droits (mais accessible, y compris via premier mois gratuit, sur leur plateforme Madelen, désormais incontournable).

La consigne pourrait donc s’énoncer dès maintenant, formule brève et ramassée : à vous d’installer et pratiquer votre propre mise en abîme (depuis votre univers d’écriture, ou vos énigmes autobiographiques, là où elles restent suffisamment opaques pour en appeler à l’écriture) : inventer un film, reportage ou documentaire, en préciser le dispositif (comme Klein avec Signoret), et bien sûr le raconter, ce film qui n’existera que durant le temps de la lecture, le temps où vous-même le faites exister pour votre lecteur.

Proposition facile, ou aux frontières de notre cycle ? Non. D’abord parce qu’on explore ainsi matériellement une fraction du riche et divers monde qui est celui d’Anne Savelli (lien vers son site), et que le lundi 3 octobre on échangera avec elle sur son parcours et ses pratiques d’écriture.

Mais d’abord parce que William Klein, tout récemment disparu (et cette proposition comme une forme d’hommage) est d’abord considéré comme photographe. Voir notamment ce chef d’œuvre qu’est la série Les Américains et ses portraits à bout de bras, principe sur lequel on reviendra dans proposition #06.

Est-ce que William Klein cesse d’être photographe quand il devient filmeur ? Dès la séquence d’ouverture, des gros plans de visages, des visages fractionnés, des vies entrevues au simple geste d’une main. La mobilité par la caméra (en 1964 elles sont si lourdes, et la prise de son en est séparée), avec ces extraordinaires plans de fin et le Printemps devenu uniformément blanc ? En photographie aussi, il a basé son travail sur sa propre mobilité.

Mais surtout le dispositif : demander à la grande actrice, immensément célèbre (on est 12 ans après son film iconique, Casque d’or) de mener dans le temps réel du tournage une expérience in situ : aborder quelques-unes des personnes repérées, engager la conversation, puis recréer — chez elles ou en lieu plus cale — un entretien sur le fond, cela ne fait pas de Simone Signoret une journaliste (sans aucun mépris pour le mot, on a travaillé déjà, par exemple, sur les expériences d’immersion-réel de David Foster Wallace), mais d’emblée son statut est celui de co-auteur et non de simple actrice — frontière d’ailleurs tout aussi artificielle, voir ce qu’en dit Koltès dans Une part de ma vie.

On peut même considérer que la tension linéaire du film, voire son propre enjeu avant même ce qu’il documente — portraits de femmes saisies au vif dans le fourmillement d’un grand magasin, avec les enjeux de consommation, d’idée symbolique du corps, de représentation sociale), c’est le film que fabrique progressivement William Klein sur comment Simone Signoret peu à peu s’interroge sur elle-même (mais cette curiosité des autres pour se connaître soi elle l’énonce dès le tout début), jusqu’au passionnant renversement de la fin, où c’est elle-même qui a pris la place de toutes ces femmes interrogées, devenues comme le chœur de la tragédie antique.

Maintenant, le livre d’Anne Savelli. Une volonté d’exhaustivité ? Non, longtemps qu’on sait que la littérature n’y peut prétendre que par illusion, mouvement d’une construction, c’est déjà présent dans l’inachèvement de Balzac, et cela culminera dès 1913-1924 dans le livre infini et impossible, mais donnant à lire son protocole en chaque endroit qu’on l’ouvre, The making of Americans (tiens, la presque homonymie) de Gertrude Stein.

Anne Savelli fractionne son récit (amplifiant même ce fractionnement par des plans et cartes insérés pleine page) pour donner l’illusion de cette exhaustivité, et la référence formelle à La vie mode d’emploi de Georges Perec, lui avec son immeuble d’habitation, est directe et insistante. On sera dans les rayons, dans la rotonde d’exposition, dans des salles inutilisées, dans les couloirs d’accès et — de façon récurrente — dans les escalators, on passera côté du personnel, on écrira la bande-son, le seul bruit général ici de la foule.

L’éclatement en deux micro-récits, en plein milieu géographique du livre, de sa description de deux passages du film inaccessible, est la seule exception qu’elle se donne : je ne reprends pas au hasard, ou sans justification, ce rapport d’Anne Savelli au geste artistique de Klein et Signoret.

Et note supplémentaire qui en découle : une description « générale » de votre film ou enquête fictionnelle sera toujours moins forte que 2 fragments reconstitués (fictionnellement reconstitués donc !) de ce même film ou enquête... c’est aussi la leçon de cet éclatement en 2 passages auquel procède Anne Savelli, avec un grossissement de zoom différent entre le premier et le second...

Alors, le lien à notre propre cycle #photofictions ? La contrainte, décalquée de Décor Lafayette mais en s’en séparant délibérément, de reprendre ce double passage où elle met en abîme son propre livre en décrivant le film tourné en lieu similaire mais quasi 50 ans plus tôt, et, nous, de fabriquer ce dispositif d’enquête, ce protocole du documentaire, pour en faire un film inventé, mais bien sûr décrit comme si on le visionnait (et le protocole de visionnage, projection ou lecture de dossier préalable, ou installation dans un lieu d’art, ou vu sur son téléphone ou son ordi sans même qu’on puisse ensuite en retrouver le lien), ou ensemble de rushes retrouvés, et donc dans l’intérieur de ce dispositif les images même qu’on est censé y avoir vues, après l’intensité des quatre exercices qu’on vient de réaliser dans ce cycle, on peut désormais se passer du’n référent image, et s’engager dans le récit fictionnel.

En tout cas, on essaye ! La piste pour débusquer ce qui sera votre thème ou votre sujet, ou votre dispositif (comment ne pas penser une fois de plus ici à Mark Baumer...), et si vous repartiez de cette phrase de la Poétique d’Aristote qui s’est imposée à moi durant l’impro vidéo : « qu’est-ce qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes ? » — dans cette conjonction du pousse à et du représenter, quelle image vient d’abord à vous, quelle part de réel où entrer avec dispositif de création de récit image ?

Bonnes écritures, et rendez-vous lundi 10 octobre 18h15 -> 19h45 pour un direct avec Anne Savelli...

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 octobre 2022
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