#voyages #09 | Wittig, elle nous raconte l’histoire

un cycle basé sur l’imaginaire et le réel dans le récit de voyage


 

le double voyage, #09 | Wittig, elle nous raconte l’histoire


C’est encore une figure archétype, une figure-socle, un rouage constamment présent du récit de voyage : l’histoire rapportée, le conte imbriqué.

Sans parler des Mille et une nuits, dont c’est le principe et la tension mêmes, je cite le Don Quichotte : des « histoires » qui peuvent être très longues, mais chaque fois introduites par le contexte qui provoque qu’on nous les raconte, et qui fonctionnent comme des récits indépendants, autonomes et quasi séparables du livre.

Dans les exemples qui m’importent, je cite les « histoires » que Georges Perec rassemble dans les 3 pages d’index à la fin de La vie mode d’emploi, dont beaucoup sont introduites par leur titre pour rompre la continuité du livre.

Il y a aussi La grande Garabagne, dans le grand livre d’Henri Michaux qu’est Ailleurs : le narrateur séjourne parmi ces différentes peuplades ou civilisations que fait surgir Michaux, Émanglons, Hizivinikis, Hacs et tant d’autres : il y a ce dont il est le témoin direct, il y a les histoires que les personnages rencontrés, là au coin d’une foule assistant à un combat mortel en pleine rue, lui conte des rituels et du passé.

Les Guérillères de Monique Wittig (Minuit, 1969), fonctionne par strates, assemblant au moins trois nappes de récit superposées, chacune selon un mode narratif précis, toujours dans l’énonciation collective de ce elles plurielles. Mais, à dix reprises exactement (voir l’extrait téléchargeable), ce qui est moins que mineur dans un livre-poème de 160 pages, Wittig introduit un nom, un prénom, et prononce explicitement la formule quasi magique : nous raconte l’histoire, ou bien elle raconte l’histoire.

Dix fois, mais là dans une forme plus tranchante, séparée des autres nappes, sans lien de l’une à l’autre, mais chaque fois comme une mini fiction compacte, arrachable, en dix lignes ou une page et demi, vient un événement, une légende, un fait transmis secrètement.

La magie, et l’abrupt !, de l’atelier d’écriture, c’est que notre premier réflexe est toujours de dénégation : mais je n’en ai pas, moi, d’histoire à raconter ! ou bien : je l’invente comment, cette histoire qu’on est censée m’avoir racontée ?

Alors la première étape, toute simple, c’est le volet au passé des voyages rassemblés dans vos précédentes contributions : dans tel voyage, dont on secoue le souvenir, si on en convoque les visages, les voix, dans ce dont on se souvient, il n’y a que ce dont on a été témoin ? Ou bien, justement, dans cette masse composite qu’est le souvenir, même imparfait, même lacunaire, là, dans tel endroit, tel refuge, tel bout de la nuit, ou telle durée des transports, il n’y a pas, vraiment, un visage, une voix qui vous racontent ce qui alors commence à vous revenir, lacunaire, fragile, et qui va être cette histoire — maintenant à vous de nous la raconter — et qu’il va falloir reconstituer, ou réinventer ?

D’autres appuis, pour s’aider : eh bien, justement, reprendre Les guérillères, ou tout au moins ces 10 « raconte l’histoire » que j’ai rassemblées dans l’extrait téléchargeable : la façon dont elle insère ce nom et ce prénom, le contexte tel qu’elle le reconstitue (description, circonstance, ambiance), et vous aussi commencer par la formule magique : « prénom nom alors raconte l’histoire suivante »... et vous vérifierez qu’à l’obligation de continuer, surgit un contenu, notre, votre histoire, qui prend justement sa force dans sa fragilité, le fait d’être reconstituée, réinventée...

J’oserais bien une autre astuce : l’exercice est difficile ? Oui, mais c’est toute la littérature, qui est difficile. Or, là, il s’agit justement de sortir de la relation directe pour atteindre à une mécanique plus complexe, arborescente, plus lourde, plus large du récit : on écrit non pas depuis l’expérience dont on peut attester soi, mais on reconstitue l’expérience dont témoigne l’autre, celle ou celui qui, à cet instant, dans tel contexte ou circonstance, vous raconte l’histoire. L’astuce : et si d’emblée, pour le voyage considéré, ou une suite de voyages, ou directement en reprenant vos contributions déjà écrites et en y ajoutant ce greffon, vous écriviez non pas une (et non pas mille et une), mais par exemple trois histoires ? Elles seront plus brèves ? Tant mieux. Elles seront chacune mois élaborée que s’il s’agissait d’une seule et plus longue histoire ? Oui, mais c’est leur diffraction qui donne la couleur de l’imaginaire. Non pas une des histoires que nous rapporte Monique Wittig, mais le fait qu’elles soient dix : voilà ce qui décale, rehausse, accomplit le livre.

Alors bonnes écritures ! Et je crois qu’avec cette exploration, insérer ou imbriquer une histoire racontée par un protagoniste issu du récit lui-même, on rejoint un fonctionnement qui dépasse de très loin notre premier angle d’attaque, le récit de voyage...

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mars 2023
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