#été2024 #06 | seul, Gustave Roud ou Louis Aragon ?

le cycle été 2024 de Tiers Livre



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#06 | seul, Gustave Roud ou Louis Aragon ?


Les deux extraits à télécharger bien sûr : deux auteurs strictement contemporains, l’un dans le fracas et les éblouissements du surréalisme, de la Résistance, de la politique, l’autre qui n’aura jamais arpenté (mais toujours arpentant) un carré de terre dans un canton suisse, et pourtant un étrange croisement.

Dans Le paysan de Paris, la troisième partie : une exploration de nuit des Buttes Chaumont, et, après la traversée du légendaire Pont des Suicides, deux pages structurées par une récurrence d’incipits à partir du mot seul : « je suis seul », puis tout simplement seul, puis plus que seul, et, liées à cette traversée, à la nuit, aux lumières, des phrases-images comme en permanent glissement. Exemple :

Seul par les labours et les épées. Seul par les saignements et les soupirs. Seul par les petits ponts urbains et les dénouements de faubourg. Seul par les bourrasques, les bouquets de violettes, les soirées manquées. Seul à la pointe de moi-même où à la clignotante lueur d’un bal deviné un homme perdu dans un quartier neuf et désert d’une ville en effervescence, une nuit d’été divine, s’attarde à rassembler du bout de sa canne de jonc les débris épars au pied d’un mur, d’une carte postale nostalgique négligemment déchirée par une main dégantée où brillait à côté des bagues la morsure vive et récente d’une dent que tu ne connais pas. Plus seul que les pierres, plus seul que les moules dans les ténèbres, plus seul qu’un pyrogène vide à midi sur une table de terrasse. Plus seul que tout. Plus seul que ce qui est seul dans son manteau d’hermine, que ce qui est seul sur un anneau de cristal, que ce qui est seul dans le cœur d’une cité ensevelie.

Dans Air de la solitude, des suites de scènes qui échappent totalement à une détermination « rurale », pas plus que ne le serait un tableau de Constable, mais des variations sur saisons, paysages et travaux. Il semble même, à mesure de l’avancée du livre, composé sur plusieurs décennies avec parutions partielles en revue, que les récits s’emparent avec plus de liberté du poème en prose, rétrécissant chaque fois plus le contenu de départ.

Et surtout, chez Gustave Roud, entre les récits qui s’enchaînent, des interruptions en italiques, de moins d’une page, et c’est d’elles que je vous propose de partir.

La sensation du seul, mais — on y reviendra dans la proposition suivante avec Kafka — non pas pour la dire en tant que telle, seulement pour explorer, dans ce surgissement provisoire, la perception comme synesthésique de l’ensemble du contexte. Exemple :

Je suis moi par habitude, comme une salle d’auberge vide qui se souvient de ses hôtes absents, comme un carrefour abandonné. La pluie va venir.
Le vent traîne sur le perron de ciment, avec le bruit de journaux qu’on froisse, de grosses feuilles d’aristoloche desséchées. Puis il se jette dans les rideaux bombés comme des voiles et tire de leurs plis la triste odeur des cigares éteints. Le lait fume sur la grosse nappe grise, près du pain gris et du beurre couleur d’orange. Une cuiller de plomb est fichée de biais dans un verre à côtes plein d’une gelée de fruits trouble comme un vin mort. La femme est retournée dans sa cuisine. Je reste seul dans cette salle avec le matin de novembre qui commence, comme lui sans force, inexplicablement heureux.

Donc le mot seul, sa récurrence avec variations comme le fait Aragon pour arracher sa grande suite d’images à la ville et à la nuit, mais on arrête chaque fois cela dans une perception immobile, synesthésique, où ce n’est pas le seul qu’on creuse, mais cette présence.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 juin 2024
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