#été2024 #10 | Claude Simon, la main qui écrit tous les présents

le cycle été 2024 de Tiers Livre



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#10 | Claude Simon, la main qui écrit tous les présents


Les Géorgiques est un massif à soi seul dans l’oeuvre de Claude Simon. Dans la vieille maison familiale rue de la Cloche d’Or, à Perpignan, on a retrouvé, dans une cache murée sous un escalier, les carnets, registres et correspondances de Lacombe Saint-Michel, un de leurs ascendants vivant aux temps troubles de la Révolution puis de l’empire. Claude Simon sera frappé, avec de nombreuses correspondances aussi des lieux, des croisements avec sa propre vie, l’éternel retour des violences et guerres.

Le livre mêlera cette exploration des archives, qu’on lit et transcrit à mesure qu’on avance le livre, à ces croisements. Les guerres napoléoniennes pour l’un, la route des Flandres pour l’autre. S’y ajoutera Orwell, qui à Barcelone s’est engagé dans la guerre civile espagnole, que l’étudiant Claude Simon n’a fait que traverser par les bords.

À mesure qu’avancera le chantier des Géorgiques, plus de 1500 pages écrites, il se rendra à deux reprises dans le Tarn, sur les lieux désormais à l’abandon de la demeure de Lacombe Saint-Michel, cherchera sa tombe et celle de sa deuxième épouse, essayera de retrouver la piste d’un bronze longtemps resté dans sa famille.

Un prologue avec une peinture inachevée, l’ébauche dessinée de corps nus, et puis commence dès la page 5 un texte hallucinant, de pas loin de 50 pages, qui est le portrait en pied de Lacombe Saint-Michel. Avec au départ un parti-pris d’apparence très simple (je m’en suis servi de longtemps, en atelier d’écriture, pour des exercices de construction de personnage) : une forme récurrente — « il a cinquante ans... », « il a soixante ans... », « il a trente-huit ans » — constamment au présent, et sans aucune tentative de chronologie.

Se remémorer un personnage, les pistes lacunaires qu’on en a : tout est simultané, tout est présent en même temps, le faible et l’important, le net et l’imprécis. L’écrire, c’est seulement, dans cette constellation où tout est simultanément présent, suivre la linéarité par laquelle on se l’approprie. Et la récurrence de la formule induit aussi la coupe des passages de quelques lignes parfaitement indépendants : « le soir, il est mort ». Dans ce travail de construction, c’est le geste littéraire seul qui fait image : on ne se préoccupe pas de la nature de ce qu’on écrit, fiction, documentation, archive, description, reconstitution. La phrase doit rendre l’intuition qu’on a de ce point précis, quel que soit le savoir ou le non-savoir qu’on en a.

Et ça c’est un exercice formidable, parce qu’il conduit à remplacer la pulsion de chronologie par cette constellation du simultané : dans quel ordre reconstruit-on ces quarante pages de fragments qui sont littérairement la fabrique du personnage ?

Mais, dès la deuxième page du portrait avec les « il a... », des italiques s’insèrent plein texte : les événements équivalents à ceux de Lacombe Saint-Michel, mais dans le trajet biographique de Claude Simon — « l’aviation » qui s’acharne sur les survivants d’une embuscade, on n’est pas aux temps napoléoniens. Idem, lorsque Lacombe Saint-Michel est lui-même commandant de l’occupation militaire napoléonienne à Barcelone, ce « il s’engage dans les brigades populaires », sans que rien ne nous permette de le remarquer en amont, c’est Orwell, le fameux auteur de 1984, qui rentre en scène.

Et puis d’autres italiques : un contrepoint continu dans les italiques dont, saisi qu’on est par la biographie en cours de construction de Lacombe Saint-Michel, on met du temps à repérer le contexte. Une main. La main d’un homme âgé, avec des rides. Mais surtout, une main qui écrit. Les italiques et le fait qu’il s’agisse du narrateur renvoient à Claude Simon, mais sans lien avec le fil en italiques reparcourant le désastre de 1940. On est bien au temps présent de l’écriture.

Et c’est cette nappe-là dont je souhaiterait qu’aussi on se serve. Lisez attentivement : la main, comme indépendant de celui qui écrit ce livre, ouvre les registres et les lettres, recopie les listes données des noms de chevaux, ou les instructions à l’intendante pour la bonne gestion du domaine en son absence, la main est comme saisie par les archives, ces archives découvertes deux cents après, par hasard, dans la cache murée du vieil escalier, enjoignant à Claude Simon d’entreprendre cette remontée vers ce personnage qui pour lui n’était qu’un nom. Comme si la main qui ouvrait, triait, recopiait les archives appartenait tout à la fois à l’auteur du livre, donc la main de Claude Simon, qu’à celui dont il reconstruit la vie, ce Lacombe Saint-Michel.

Et nous, alors ? D’abord, pour cette proposition, on ne s’interroge pas sur fiction et non-fiction, Claude Simon l’affirmera avec force à la parution du livre : « ce n’est pas de la fiction, ce n’est pas de l’Histoire, c’est du vécu écrit sous diverses factures (envois épistolaires ; documents officiels ; mémoires ; témoignages ; lectures ; récits). La notion même de vécu écrit ouvre une brèche dans la cloison entre narrateur et auteur. Les Géorgiques explore une figure hybride : Claude Simon est et n’est pas Claude Simon. Il explore un vécu littéraire. L’espace fusionnel de la littérature. » (repris à Mireille Calle-Gruber, Claude Simon, une vie à écrire, Seuil, 2011).

C’est ce vécu écrit qui va être notre ligne dure, aujourd’hui.

Première tâche : ce personnage, cette vie à écrire, avec bribes d’archives, correspondances, albums, cartes postales, messages répondeurs, enquête, maison ou voyages, ou aucune archive, ou allez-vous le·la prendre ? Que jouez-vous de vous-même à le·la requérir et l’écrire ?

Alors bien sûr, une fois défini ce personnage, et à quelle distance de temps, on s’en réfère au principe d’écriture de Claude Simon : « il·elle a tel âge », le présent, la discontinuité, la constellation sans chronologie. Ça, c’est l’exercice classique.

Ce que je vous propose : dans l’extrait joint à cette proposition, suivre le texte jusqu’à cette première apparition de la main qui feuillette les archives, et le surgissement à même le texte, en palimpseste de celle de Claude Simon, de l’écriture manuscrite du personnage lui-même :

Le soleil éclaire d’un jour frisant la main qui feuillette les cahiers format registre aux pages couvertes d’une écriture régulière.

Et nous aussi, on va intercaler dans la construction même du personnage ces interstices en italiques qui seront vous-même enquêtant, cherchant, demandant, recopiant, et bien sûr écrivant et que ça passe par la main.

En se souvenant que Claude Simon nous propose une seule séquence d’un seul paragraphe en cinquante pages.

Et on aura transformé un simple exercice, la suite des « il a cinquante ans... il a soixante ans... il a trente-huit ans... », en expérience littéraire sans autre détermination.

Et prenez votre temps pour écrire, ce dimanche va être bien long.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juin 2024
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