#été2024 #11 | Claude Simon, retour de nuit et phrases flottantes

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#11 | Claude Simon, retour de nuit et phrases flottantes


C’est un des livres de Claude Simon que je relis le plus souvent. Dans ce livre, c’est le passage auquel je reviens le plus souvent.

Histoire a été publié en 1967, l’année même du Sgt. Peppers des Beatles, c’est-à-dire tout près de nous dans le contemporain. En apparence, une écriture sur rien, une écriture depuis le rien n’avoir à dire.

Mais ce rien, dans un contexte biographique lourd, chargé. Déménagement place Monge à Paris, pour la dernière adresse. Installation près de Perpignan, à Salses, dans la maison de famille côté maternel, où Claude et Réa Simon vivront maintenant de mai à octobre.

Et pour cela, vendre une métairie, quelques bouts de vigne qui lui restent, quitter la vieille maison familiale rue de la Cloche d’or à Perpignan (là où ont été retrouvées, dans une cache murée, les carnets et correspondances de Lacombe Saint-Michel, d’où naîtront les Géorgiques), et pour vider la maison se séparer des meubles, démarcher des antiquaires, obtenir un prêt bancaire sur hypothèques. Non, ce n’est pas de ça que parle Histoire. Mais des douze heures de cette journée du narrateur, se réveillant dans la maison qu’on va comme saborder (ou saborder de soi), heure par heure arpenter la ville, honorer ces rendez-vous, manger quand même, puis se rendre en voiture auprès d’un cousin pour une ultime formalité.

Et c’est probablement le seul moment du livre où, puisqu’il ne s’agit que de cela, un retour en voiture (un jour de soirée électorale, et la politique à Perpignan n’a jamais été simple) en passant du soir à la nuit, tandis que la voiture glisse dans la campagne, puis que la ville progressivement se refait, la vie concrète (matérielle, dirait Duras) du narrateur coïncide au plus direct avec le texte, comme si ce retour et le texte étaient parfaitement synchrones.

Et pour cela, un nouveau système d’organisation des phrases.

De ponctuation ? Non. De ponctuation ? Si. Chaque phrase vient se surimposer par glissement à la précédente juste par l’irruption d’une majuscule. Ce qui veut dire que la phrase ne cesse pas, mais juste que la suivante prend à son tour le dessus.

Et dans ce mouvement flottant de la phrase, d’une part la possibilité d’installer des instantanés : choses aperçues une fraction de seconde, mais qui restent rémanentes un instant avant de disparaître — la continuité du texte résultant paradoxalement de ces suites de coupes nettes, faites d’images brièvement arrachées au réel.

Vous pensez à la fameuse scène dite « des trois arbres » dans À la recherche du temps perdu ? Relire les deux conférences de Claude Simon sur Marcel Proust, il n’y a pas de hasard.

Et puis, comme les majuscules nous permettent chaque fois de se repérer dans une nouvelle syntaxe qui éclot, se structure, avance avant d’être avalée sous la phrase qui suit, la possibilité de coller ou d’assembler ensemble les verbes sans autre cheville.

On a donc pour cette consigne une thématique : du soir à la nuit, ici en voiture, il s’agit d’un retour.

On a donc pour cette consigne une contrainte formelle : texte continu, synchrone de ce retour (vingt minutes à écrire, pour un texte qui demandera vingt minutes à lire ?), sans autre ponctuation que l’irruption des majuscules signifiant le tuilage de la phrase par celle qui la suit.

Et ce serait bien assez pour un atelier d’écriture ordinaire.

Autre manière de dire que, pour nous, ce ne sera pas assez. Je vous propose une idée supplémentaire et ultime : et si, ce texte que vous écrivez, il était relié à un de vos trois précédents, au choix ?

Alors on aurait compris, avec les mains et les mots, une autre composante de l’immense force d’Histoire : que l’unité d’un livre peut parfaitement tenir à l’indépendance de ses parties.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 juin 2024
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