#été2024 #20 | Annie Ernaux, « de toi »

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#20 | Annie Ernaux, « de toi »


Un livre lourd de questions non résolues. Par exemple, sur un thème aussi central, présent déjà dans l’oeuvre narrative et autobiographique, avoir attendu la commande spécifique d’un éditeur très à l’écart et plus modeste que son éditeur principal, pour s’être lancée dans ce texte. Et que cette commande impliquait la forme épistolaire, lettre à un destinataire qui ne la recevra pas, et même si Ernaux joue aux funambules avec cette consigne pour se réimplanter dans ses dispositifs fictionnels habituels : livre écrit juste après Les années, on dirait qu’il le prolonge exactement, ou bien que c’en est un morceau manquant qui s’y rajoute.

Question encore : ce livre paru en 2011, pourquoi n’a-t-il pas rejoint en 2019 le Quarto qui, sous le titre Écrire la vie, se concentre précisément sur ces récits à détermination autobiographique ? Pour des questions de droits ? Bien bizarre, puisque justement aussi L’autre fille a été repris au format poche chez Folio en 2023 ?

Questions secondaires ? Non, puisque texte bref, une centaine de pages, mais aussi dense, radical et central pour l’oeuvre que La honte. Non, puisque les photos évoquées dans L’autre fille (le livre inclut des photographies, mais seulement de maisons) sont en tête du Quarto, dans ce document d’ouverture avec l’album familial puis personnel d’Annie Ernaux, et que tout le Quarto entre en résonance avec ce bloc de non-fiction : on y voit au moins deux fois la petite morte — et la difficulté à écrire à propos d’elle (« depuis 50 ans j’y pense », dit Annie Ernaux) est là dans le texte.

Donc d’abord un hommage, et sincère. C’est du feu. Mais, maintenant, on va très tranquillement tromper le livre et sa démarche, et ne lui emprunter qu’une seule phrase.

C’est en reprenant L’autre fille, parce que je voulais y relire le traitement de la photo dans la narration, que cette phrase m’a sauté à la figure :

Je n’ai que six photos de toi...

À rapprocher du fameux J’ai trois souvenirs d’école du W de Perec.

On trouvera sur Tiers Livre de multiples pistes pour écrire avec photographie, et même tout un cycle. On a rassemblé toute une bibliothèque d’outils.

Mais cette idée toute simple, je n’avais jamais osé, n’y avais jamais pensé.

Toute simple ? Oui : on s’adresse au personnage de la photographie.

Avec donc un corollaire : on reste, pour cette proposition, sur la médiation d’une photographie. Annie Ernaux cherche et construit un personnage, son texte est fascinant parce qu’elle procède par oppositions, dédoublements, renversements puisque prenant la place de la petite morte.

Nous on s’en tient à la photographie, et, des choses aussi graves que celles dont traite Ernaux, et les décennies qu’elle a mis avant d’ouvrir ce texte, on s’en tient à distance. Elle écrit cette phrase toute simple : « six photos de toi », parce que l’amplification, la gravité du contexte donnent son plein poids ou sa pleine transgression à l’expression toute simple.

Et c’est là que l’aventure, pour nous, peut devenir infiniment riche, neuve, complexe : en nous adressant, au travers de la photographie, par delà son cadre, au personnage qui y figure, nous ne nous adressons pas au personnage représenté sur l’image. Nous nous adressons, par delà l’écran matériel de la photographie, au personnage dont elle s’est saisi, posture, temps de pose, cadrage, qui photographie, et pourquoi, et où. Et quels regards, et quels hors-champ, et quels non-dits.

Ce qui va se passer — en tout cas c’est cela ma proposition —, c’est qu’en s’adressant à ce personnage, présent sur l’image, la photographie va se recomposer non pas depuis notre regard, ou l’objet matériel que nous tenons dans les mains, mais vue depuis son envers, vue depuis le personnage auquel nous nous adressons.

On peut garder le tu ? On peut. Et quelle forte idée.

Il s’agit de votre famille, d’archéologie familiale, de drame enfoui (Ernaux parle gravement du « secret ») ? Je ne l’ai jamais induit. Et même, bien au contraire : tout dépend de la photographie. Combien, dans mes archives de photographie numérique comme récemment en explorant des archives familiales après décès, de visages dont je ne sais absolument plus rien.

Portrait d’un inconnu, qu’il était beau, le titre de Sarraute. Mais on s’adresse à lui avec le savoir de la photographie, et uniquement ce savoir. S’adressant à lui au travers de la photographie, le « tu » va recomposer à l’envers, comme lui-même nous regardant depuis cet à l’envers de la photographie, ce qui nous rattache à ce personnage.

Ce n’est pas une photo. C’est une photo de toi.

Et ce sera de nouveau entrer en fiction mais justement : comme on ne l’a jamais essayé.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juillet 2024
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