écopoétique et éthique : une chance pour l’invention de récit ?
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vers une écopoétique, #05 | Joy Sorman, l’inhabitable, avant, après
On est en 2010. Pour une commande d’une revue, sur le thème de l’inhabitable, en collaboration avec un architecte et un photographe, Joy Sorman accompagne la personne de l’agence chargée des questions de relogement et de l’aide sociale, dans six de ces immeubles parisiens déclarés comme insalubres, et donc les logements sont murés à mesure des départs.
En 2016, Joy Sorman publie cet ensemble de textes chez Gallimard, à L’Arbalète, dans la collection qui a déjà accueilli en 2012 le livre qui résulte d’une expérience d’immersion d’une semaine dans la gare du Nord (expérience que j’ai partagée avec elle, pour ma part une semaine sur le parvis de la Défense, [voir ici->5275).
Pour cette nouvelle publication, mais en solo et dans l’idée du livre et non de la revue, Joy Sorman reprend et augmente ou précise les textes originaux, les six incursions dans les six immeubles, étage par étage, mais retourne sur chacun des six lieux. Ainsi, chaque chapitre, qui s’ouvre par l’adresse du lieu visité, se complète d’un texte plus court, Cinq ans après, où se fait le constat de la disparition, de la consensualisation, de la normalisation des signes, outre l’effacement des visages, et les brefs portraits de vie, compressés et tendus, qu’elle nous livre.
Il y a à tout cela une source symbolique : en 1973, Georges Perec, dans Espèces d’espaces, livre boîte à outils pour quiconque écrit avec ville, procède par cercles concentriques : la page, le lit, la chambre, l’immeuble, la rue, le quartier, la ville, etc. Ce principe lui interdit de saisir ce qui entoure la ville, la périphérie pourtant en pleine transformation (le bouclage du « périph » se fait à cette période-là, de même que l’érection, dans son boulevard circulaire rasant les bidon-villes, de la Défense). Et, tout à la fin de son livre, Perec propose un texte totalement à part, moins liste ou inventaire qu’accumulation en rupture avec sa syntaxe toujours limite du neutre (dans la construction) : L’inhabitable... Et là on retrouve cet entour de la ville : « les milliers de cagibis entassés les uns au-dessus des autres ».
Ce texte-source de Perec, Joy Sorman l’insère au centre névralgique de son livre, le lien est revendiqué (il l’était dans la publication originale, avant les retours cinq ans plus tard).
D’autant que, tout à la fin de L’inhabitable, Georges Perec bute sur les mêmes signes normalisés :
On est prié de dire son nom après dix heures du soir
Dans le livre de Joy Sorman, six brefs chapitres s’ouvrent par les six adresses. Pour chacune de ces incursions, accompagnant la « chargée de mission » de la SIEMP (elle ne nous donne pas de détail sur les modalités de ces accompagnements, ni sur la structure elle-même, sinon dans un bref passage aux deux tiers du livre :
Avant de faire son job (et je cite notamment ce passage au début des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke avec l’insertion plein texte du mur de l’immeuble en démolition, ou, plus haut dans le temps, le quartier en démolition où vit La cousine Bette...), en détaillant, en alternant avec les noms et portraits des gens rencontrés, à quoi ça ressemble :
Des couloirs sales et étroits mènent aux 70 logements. Le plafond lépreux laisse apparaître les couches successives de peinture qui se détachent par gros morceaux. Les moisissures font comme des traînées verticales d’eau rouillée, un sol éventré s’ouvre sur les poutres qui le soutiennent à peine et offre une vue immense sur l’appartement du dessous, des gravats roulent sous mes pieds.
Pour nous, difficile de reprendre au sens strict le même protocole de terrain. N’empêche que la réalité décrite est toujours présente. Incendie d’immeubles avec morts, dans les mêmes quartiers parisiens. Explosions et effondrements à la Plaine, Marseille, dans un contexte de corruption politique.
Le dispositif de Joy Sorman, je vous propose de l’inverser : dans notre propre expérience, notre expérience au quotidien, ce qui a disparu, a été réhabilité, reconstruit.
Pas de généralité, et les adjectifs, seulement fonctionnels. Description, pas jugement. La clé : Joy Sorman nous donne des adresses, rien qui relie ces adresses à leur rue (repenser, dans L’infra-ordinaire a comment Perec décrit la démolition progressive de la rue Vilin — textes issus de Lieux, publié 40 ans plus tard, ni rien qui relie ces adresses à la ville, ou entre elles.
Pour nous, une contrainte de timbre-postes (espèce en voie de disparition aussi, mais qui reste symbolique, plus cette expression de Faulkner, à peu près : « Quand on a le timbre-poste, tout dépend de comment on y creuse »). C’est un vieux garage, au coin de ma rue, remplacé par un immeuble avec boulangerie : ces douze mètres de trottoir deviendront mon avant/après. Et bien sûr, ces exemples, je pourrais m’en constituer une liste. La vieille usine historique qui imprimait les tickets de métro, à Nanterre, passé chaque semaine en RER tout au long de sa démolition, pour faire place à une prison high-tech, et privée : elle figure aussi dans le magistral Pont de Bezons de Jean Rolin, qui aurait aussi pu nous servir de point de départ (y compris parce que le principe du livre c’est aussi une suite de « retours » sur une suite limitée de noeuds urbains, quatre ans d’affilée).
Alors, à vous de trouver votre timbre-poste de départ, un seul suffit, et de vous concentrer sur ce côté au plus concret de ce que c’était : chez Joy Sorman, une entrée avec boîte aux lettres et début d’escalier suffit. Ou la cuisine des personnes qui la reçoivent, et sur quoi donne la fenêtre. Mais elle nous fait un cadeau majeur : cette suite de Cinq ans après, et le remplacement des signes. Un avant, un après.
Et, surtout des surtout (d’où l’alerte aux adjectifs) : s’en tenir au constat, ne jamais entrer dans la démonstration, et cela, quel que soit l’affect — il sera gros, l’affect. Il l’est chez Joy Sorman, en chaque visage.
À nous de nous en saisir.
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 septembre 2024
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