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Lire Rabelais aujourd’hui, devoir, défi & vertige
D’ABORD CE DÉFI que Rabelais est aujourd’hui lisible, et vert, pourvu qu’on s’en remette franchement à ce qui était dès l’origine son premier interlocuteur : un jeu pur d’intelligence, la passion à lire malgré l’obstacle, dans toute cette obscurité charriée qui était alors la loi du monde, qu’il fait bon redécouvrir dans notre univers aseptisé, mais loin d’en avoir fini avec elle.
Le parti pris, surtout, de s’en remettre à la voix de François Rabelais telle que lui-même avait décidé de la moduler. Sa ponctuation, n’en déplaise aux an-ciens râtisseurs, est ferme, corrigée avec précision d’une édition à l’autre. Cela va droit, avec des élans et des syncopes qui sont seuls capables de mettre cette prose-là d’aplomb. Ce simple respect n’est pas encore dans les mœurs, et on pense ces vieux textes, mêmes fondateurs, comme le jardin réservé de la glose dont on les assomme, aux notes de bas de page et aux ac-commodements vers un français « moderne » mais à l’eau tiède plutôt que dans le registre des grandes écritures sauvages qui continuent à côté de se faire jour. L’affadir c’est se priver de cet élan même qu’il nous donne pour le suivre.
Lorsque, il y a bientôt vingt-cinq ans, j’avais en-trepris de transcrire page après page sur ordinateur les micro-films des éditions originales, c’est un nouveau Rabelais que j’avais vu émerger, d’une densité que nous ne lui savions pas, rehaussé de couleurs et plein d’angles, un Rabelais aussi qui va plus vite. Avec de grandes lancées, et des fonds calmes, soudain lim-pides et tranquilles. Plus simple finalement, sans ces prothèses qu’habituellement on lui rajoute. Le rire, l’énorme rire noir, y gagne : on restaure le gouffre qu’il surplombe, on refait passage au souffle d’air tout autour, et cet air-là ne balaye pas qu’un vieux siècle enfoui.
On n’accomplit pas un tel texte sans une capacité de langue hors du commun, où le progrès des temps n’a pas cours : le grand rythme hypnotique de Rabelais s’écrit à l’intérieur même des mots, dans la pâte même du texte et ses reprises sonores. Qu’on remplace cet équilibre en changeant le vocabulaire des signes, on pose sur le texte une grille visuelle re-dondante : les mots répètent ce que le signe ou le découpage rajouté induisent, et cesse ce déséquilibre qui fait tout pencher vers l’avant, entraîne hypnoti-quement à lire toujours. Il y a encore quinze ans, aucune édition, même les savantes, même au format poche, n’avait pourtant résisté au peigne et à la ton-deuse, quand seule la plus stricte fidélité permet cette musique du parler — la partition pour celui qui à haulte voix pour les autes –, cette force abrupte où la ponctuation ne marque que le souffle du théâtre, dans le défi qu’au bout du compte la lisibilité même y gagne.
La première surprise, à se glisser dans Rabelais non génétiquement modifié, est qu’on se retrouve chez nous. Les disjonctions par glissements et sautes de Proust, et cette manière de l’œuvre de se générer par elle-même à chaque boucle : elles sont pratiquées ici. Les grands éboulements dans des mots transformant à chacun leur propre loi de fonctionnement et de compréhension, où Joyce nous fascine, ils s’élaborent ici et lui le savait. Les filées denses et sans paragraphes où toute l’acidité monte de ces collages d’interlocuteurs, charroi serré s’agrippant par les ongles à ce à quoi sa colère s’en prend : il y a, au moins plastiquement, quelque chose de nos blocs contemporains de littérature (comme se présentaient Dostoievski ou Thomas Bernhard) dans le Rabelais tel qu’il s’imprimait, et qu’on voudrait remettre sur pied. Cascades de double point, insertions de parenthèses : d’autres grands textes d’aujourd’hui, pour re-garder en face la violence du monde, reconduisent à la machine-prose du Pantagruel.
Alors, difficile à lire, exigeant des connaissances précises de vocabulaire obsolète et d’anciennes syntaxes ? Qu’on fasse l’essai au hasard, et qu’on pense tout cela dit à grande voix. « Une langue étrangère qu’on se découvrirait savoir d’avance », dit Valéry, et c’est déjà assez pour se risquer en terrain dont même l’étrangeté ajoute à la lecture, éclairages dont nous sommes déshabitués, et la verdeur, et le bas-ventre : au théâtre on sait apprécier et désirer ces effets qui immédiatement vous déroutent, et rendent les mots plus flottants. Le Pantagruel ne s’est jamais présenté comme le livret populaire qu’on prétend. La difficulté où nous sommes nous-mêmes chaque fois qu’on reprend l’extrême de syntaxe qu’est encore Mallarmé, et ce qu’on se sait lui devoir pourtant, et cette pulsion qu’on a d’y revenir, voilà plutôt le point de départ exigeant pour lire Rabelais. Une difficulté est là, qui n’est pas due au décalage des temps, mais à ce qu’affronte en elle son écriture.
Il y a épreuve, et la gommer supprime le meilleur. Par exemple, premier des deux chapitres IX, la suite fameuse des jargons et langues inventées de Panurge : exercice scolaire de linguiste amateur, accent sur les consonnes sans voyelles, jeu à la Perec pour dire la même histoire avec seulement la lettre « e » comme dans ses Revenentes, ou expérience sonore tout à tour explorant telle harmonique de dessous la langue ? La réponse est au bout : quand Panurge parle enfin la langue naturelle et maternelle, qu’est-ce que le sens enfin concédé peut rajouter ? On avait tout compris, et tout est éveillé des syllabes, jusque dans ce terrible mot briber, qu’on ne prendra pas la peine de mettre au glossaire. C’est son incursion dans l’incompréhensible qui fait la teneur même de la farce.
Par exemple, dans le Pantagruel, ce mystère de la présence d’un deuxième chapitre IX : parce que le livre s’est sans doute écrit ainsi, en intercalant, et d’une première matrice en farce traditionnelle, cet énorme escalier jeté sur un vide, celui d’une montée en langue ? Le deuxième chapitre IX, qui voit s’affronter au tribunal les seigneurs de Baisecul & Humevesne fait suite directement au chapitre VIII, et Panurge s’est glissé entre, parce que son décorticage de la langue primait la continuité de récit. C’est bien grâce aux jargons qu’on peut enfin dans les plaidoiries se frayer chemin dans la langue folle, qu’on dirait détruite si cette destruction ne permettait la première émergence au travers du texte de sa capacité subver-sive presque explicite : termes de guerre et de révolte, images à l’acide du pouvoir royal, et puis le grand jeu sonore d’écrire, même en désordre, comme on crève une bonde, qu’on ouvre au couteau le sac énorme de ce qui jamais ne s’est dit dans la langue.
Le lecteur de l’édition originale n’avait pas le jeu plus facile : les mots qu’utilisent Rabelais ne sont pas tous à sa disposition. Rabelais écrivant ce qui ne s’est jamais écrit, la langue en formation rapide, cristallisant à mesure, dont le vocabulaire même est en cours d’inventaire, ses livres constituant d’emblée une contribution intégrée à cette cristallisation et cet inventaire : la tâche de la fiction est d’emmener à travers le langage, indépendamment de sa compréhension immédiate. Agonou dont oussys vous denaguez algarou, nou den farou zamist : mettre en scène le langage, la relation qui le crée et celle qui le reçoit, figurer cela dans le texte comme son objet même, et de figure en figure chaque fois reconduite à la farce, retourner la langue sur le monde même, sans intermédiaire. Le génie de Rabelais, mais plus spécifiquement celui du Pantagruel, est d’organiser une traversée de lecture qui passe outre à l’obscurité locale du sens, et révèle la langue à elle-même, mettant en situation qui le fasse comprendre le langage séparé de sa signification. Rendons encore hommage ici à Michel Foucault, dans le prologue de Les mots et les choses, d’avoir dis-séqué ces fonctionnements où s’est échafaudée, avec la langue, la possibilité même de la penser face au monde et dans son rapport avec ce qu’elle désigne. Le plus mauvais coup porté au plaisir acide et noir de lire Rabelais, c’est cette bonne volonté des éditions sages d’avoir toujours voulu doubler le texte du sens qu’il était censé rendre : assez, de faire de son texte un musée de la langue, ou une paillasse de sciences natu-relles. Nous savons tous, dans d’autres domaines, le plaisir qu’il y a à toucher le matériau brut, et éprouver physiquement un poids, manier une force : on préfère la haute montagne aux jardins publics : Prug frest frinst sorgdmand strochdt drnds par brleland.
Qui était Rabelais ? Né en 1494 (au plus probable, mais sans plus que cette probabilité), on ne sait de sa vie, moins que grandes lignes, qu’une suite dis-continue et fragmentaire de points plus ou moins précis. Mis au couvent de la Baumette à Angers vers ses quatorze ou seize ans (mais s’y établir probablement le lien avec le clan Du Bellay, et quelle émotion, quand vous êtes vous-même avec votre caméra et micro sous ces murs inchangés devant l’eau noire), nul doute que le choix n’était pas de lui. Ses vingt ans et le noviciat passés, il est à Fontenay-le-Comte. La vieille capitale sud-vendéenne, endormie aujourd’hui, laisse peu imaginer l’activité intellectuelle de la région à cette époque : c’est à Fontenay-le-Comte aussi, ces années-là, qu’un autre François — François Viète, le lycée porte toujours son nom, et c’est à Chinon que vous trouverez un lycée Rabelais — invente l’algèbre. Là les premiers grands fanchissements dans la littérature grecque et latine, des amitiés fortes (Pierre Amy, Tiraqueau). Pour finir, les livres confisqués par l’administration du couvent, l’épisode est célèbre, et témoigne déjà d’une passion. Rabelais s’en va, grâce à l’évêque de Maillezais, qui le prend comme secrétaire : grand seigneur, Geoffroy d’Estissac vit plutôt à Ligugé, son autre abbaye, qui le plaçait haut dans la hiérarchie restreinte de la ville de Poitiers. L’Hermenault, son château vendéen, parmi des villages de misère, est le lieu qui aurait le moins changé depuis lors, puisque Maillezais est en ruine, et la vieille ville de Chinon hésitant à choisir entre sa rocade banale et son marché Rabelais aussi tristement folklorique que les confréries dédiées au vin. À une personnalité aussi développée que Rabelais, le grand aliment désormais fourni. Le monde vu en coupe, les marchés, la grand-route, la liberté d’apprendre et de penser, aussi les premières montées d’amateur sur les tréteaux de la farce. La lecture de Villon, si déterminante qu’il deviendra personnage réel du Pantagruel (aux enfers !) comme du Quart Livre, et qu’on retrouvera ses poèmes dans un chapitre central du Tiers Livre. Fait central, laissé de côté par l’université : la cellule élé-mentaire, le corps de la langue, l’intrication hypno-tique du rythme, le chant tel qu’il s’apprend (et même si ce qu’on dispose des poèmes d’alors de Rabelais ne tient pas, qu’il lui fallait attendre la prose pour en rejouer l’expérience), peut-être et surtout de Villon l’art d’une revendication impossible, tendre un fil sur un gouffre et comment toute la fibre humaine en trois mots peut se dire, à égalité du matériau lourd, tout ce vocabulaire et cette vie du Poitou, villes et campagnes, à pleines mains et pleines oreilles après les années d’enfermement contraint. Cela dure quatre ans, et puis une nouvelle marche devant lui : il part, nulle trace biographique pendant deux ans. Pantagruel fait un tour de France des universités : Rabelais a certainement déjà visité Bourges et Orléans, l’essentiel de son séjour est forcément parisien. La rue, une vision corrosive du monde, et enfin le grand brassage des visages et des langues. Sans doute centré sur l’apprentissage du droit, plutôt le palais de Justice que la Sorbonne. Mercenaires, paumés, infirmes, camelots et baragouineurs, plus le regard des fous : l’épisode de Seigny Iohan, fou de Paris (Tiers Livre, chap. XXXVII) rend bien l’ambiance. Il apprend la parole et son excès, Paris est unique et les rois n’osent pas y habiter. On approche de la catalyse. Nouveau départ, chaque fois définitif : en 1530, à Montpellier, il reçoit ses grades de licencié en médecine, pourra bientôt exercer et enseigner (les premières leçons sur des corps de pendus) à Lyon, hôpital de l’Hôtel-Dieu, qu’on l’imagine. Un autre serait satisfait. Peut-être à cause du retard au départ, que l’enthousiasme subsiste, voire déborde : à Montpellier encore il joue la comédie, monte avec des amis La farce de la femme muette, et à Lyon se retrouve vite dans l’encre d’imprimerie, parmi la toute petite frange intellectuelle occupée à dévorer la masse manuscrite pour en faire des livres, et en explorer la magie. L’invention est encore toute récente. Livres de haute volée, annotés et traduits du grec, c’est l’époque de sa lettre à Érasme. Et on donne la main aux productions annexes de l’imprimeur : on a tout lieu de supposer qu’il a participé par exemple à une édition révisées de ces Chroniques gargantuines devenues étalon de la littérature de colportage (mais qui n’ont rien à voir avec son futur Gargantua). Avait-il déjà amassé et tenté des pages de proses, sur le registre de la farce, et qui pourraient être la base, par exemple, des récits de Panurge à Paris ? La construction abrupte du Pantagruel, par blocs hétérogènes, autorise à le penser. Cela n’empêche pas le tour de force : c’est en quelques mois, dans cette activité multiple (est-ce à cette époque que naît le premier de ses deux enfants attestés — dont sa fille Lucie qui sera après sa mort dépositaire de ses archives et manuscrits ?), que se compose un livre à l’ambition apparemment modeste, et qui, à mesure qu’il s’écrit, casse de l’intérieur ses propres limites de genre pour ouvrir à une œuvre gigantesque. Un écrivain s’invente, et la plus haute fascination du Pantagruel, au bout de compte, est peut-être d’avoir fixé en lui-même au rebours, strate après strate, cette si rare genèse, comme dans la glace un corps vivant.
Peut-être a-t-on sous-estimé, à force de parler d’humanisme et de renaissance, réforme et théologie, le poids de violence et d’obscurité de ce monde d’avant 1532. Ce que cela pouvait induire chez un relégué, un inutile, se morfondant à vingt ans danse les murs de ce couvent sur l’eau noire de la Maine... L’oubliant, on fait trop des livres de Rabelais un monde d’allusions à des événements contemporains, on le réduit au rôle de publiciste, au mieux de contestataire : un acte délibéré d’intelligence, plutôt que le seul conflit tenu du monde et du rêve, à partir du haut fond d’enfance. On sait la date de Marignan, mais on oublie Pavie. Michel-Ange peint la Sixtine, et Dürer vient de graver sa Melencholia. En cinq ans un grand bouleversement s’annonce, comme toute la surface de la pensée et de la représentation balayés : en cinq ans Machiavel publie son Prince et Thomas More son Utopia, Érasme après L’éloge de la folie écrit ses Colloques, Luther publie ses thèses avant d’être excommunié. Mais ce grand nettoyage se fait par actes isolés, chacun dans son cercle de solitude, qu’il nous faudrait réapprendre de voir à tâtons. On rêve de conquête géographique, on aspire à la connaissance du monde, et du ciel, mais il est trop tôt : on n’a encore ni lunette ni microscope, Copernic viendra (encore, clandestinement) dix ans après Pantagruel, et les grands voyages n’osent pas remplacer par ce qu’ils constatent les descriptions de Pline. Americo Vespucci, puis Magellan au prix de deux cent quarante-sept morts, multiplient brutalement et immensément l’inconnu à nos portes plutôt qu’en rien résoudre. On n’a pas en-core adopté la numérotation décimale, il faut le bou-lier pour la moindre addition : et tout cela aurait équivalent pour cette passion de la pensée, de la prose, à inventer et savoir, mais par une conquête intérieure qui ne trouve pas encore ses relais, et en tire son aspérité et sa grandeur. Alors oui, Dürer et Rabelais ont jeu égal. Alors aussi, contrairement au livre si fin et sensible de Bakhtine, nous faisant si généreusement explorer symboliques du carnaval et fêtes des fous, l’impression que tout cela, pour Rabelais, s’écrit plutôt en négatif : ce n’est pas une écriture du bonheur dans le monde, encore moins de la joie adjacente à l’avènement d’un monde neuf, celui qui se serait appelé Renaissance. Plutôt le fait que le monde réel ne suit pas ce bouleversement promis, semble au contraire s’accrocher et se plier aux lois anciennes : Bourbon, nommé connétable cette même année 1515, et voulant être roi à la place du roi, dont l’équipée de guerre civile finira par le sac de Rome, mais après quel gâchis en France dans cette année 1523, jusqu’aux bords du Poitou (le Roi Guillot et autres bandes), serait un modèle de Picrochole bien plus pertinent que Charles Quint (en ce cas, ce serait plutôt François 1er, et son impossible rêve d’Italie, dans le rôle). L’abaissement de Pavie, le pays humilié et le flottement qui s’ensuit, invasions, famines à répétition, épidémies : voilà plutôt le vrai terreau du Pantagruel et sa révolte. Au sens propre de volte face : on tourne son visage face au monde intérieur et c’est à lui qu’on en appelle. Les mots sont là pour la médiation, et le saltimbanque, qui secoue le nom de l’auteur pour inventer sa figure d’Arcimboldo : non, celui-ci la misère du monde réel ne peut l’atteindre, qui signe Alcofribas Nasier. La grandeur de Rabelais n’est pas dans ce qu’on a voulu nommer son huma-nisme, mais de s’en être tenu au rôle du saltimbanque. Ni Érasme, ni Machiavel, il les dépasse par l’humilité de sa position de départ : pas plus que la farce du grand Patelin, qu’il cite par cœur. Mais on secoue depuis les profondeurs, sans prétendre à la distance, et on ramasse la mise toute entière.
Lire Rabelais est en cela aussi une expérience rude, et une des raisons de ce qu’on l’a trop laissé de côté, par rapport à Shakespeare ou Cervantès, qui le suivent à cinquante ans, quand enfin on dispose des cartes du monde, de la lunette astronomique, et que le monde médiéval est mort : il n’y a pas de Renaissance, mais un rongement intérieur qui fait tomber toute entière l’histoire, d’un seul coup — et langue comprise —, dans l’âge classique. Rabelais est moderne pour avoir fabriqué notre langue depuis là-bas, et lui avoir fait passer la barrière, quand c’est son monde qui s’écroulait. Mais l’écroulement lui est postérieur, il n’a connu que le pire : une fin de non-recevoir permanente à tous les possibles. Qu’on relise ce terrible poème aussi écrit à Maillezais (œuvres pareillement gigantesques se succédant en ce même lieu étroit, au fond du golfe en-vasé, derrière les ports de mer de La Rochelle et d’Olonne, dans un marais qui depuis mille ans déjà sert de ghetto et de bagne) : Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, conclusion sanglante et sans perspective d’un élan pourtant inimaginable, porté par un siècle. Le sentiment de gouffre sous ses livres, l’âpreté et le noir, ce terrible rire enfin qui emporte tout, en découlent au plus direct, dès Pantagruel.
Lire aujourd’hui Rabelais, c’est venir à un moment privilégié : deux mouvements convergent, qui ne se sont pas rencontrés. Bousculée par Joyce, Proust, et Kafka, la perception du fait littéraire a su élaborer un discours qui respecte ses modèles, et s’en fasse transporter plutôt que se les soumettre : dans sa fragilité même, si haut tenue, Maurice Blanchot en aurait représenté le meilleur symbole. Elle n’est jamais remontée à Rabelais. Il écrit dans le choc de l’imprimerie, et écrit ce choc — nous écrivons dans le choc de la mutation numérique de l’écrit, et recourons à Rabelais pour lire au présent ce choc. D’autres, du sein de la glose rabelaisienne, ont rendu le rideau plus fragile : on a rebrassé les cartes dans l’ordre, on a séparé la légende des faits. De grands coups de lime ont été portés dans les préjugés, le premier étant, comme s’il n’y avait jamais eu Eschyle, Platon ou Plutarque, ou Villon, que l’écriture est une invention postérieure (son concept même travaille explicitement, dès le Pantagruel, chaque page de Rabelais), que l’intelligence commencerait avec Racine et que ces hommes-là, avec leur franc rire, étaient des naïfs, bons vivants d’abord, des maladroits touchant juste mais par hasard. La glose regorge de ces jugements d’en-haut, on nous les a fait subir avant même de connaître l’œuvre, dont les restaurants Le Rabelais n’imaginent pas grand chose. Les livres de Lucien Febvre, Jean Paris, François Rigolot et Gérard Defaux, Michael Screech et plus récemment Mireille Huchon ébauchent un Rabelais enfin écrivant : un homme de voix et de vision. Mais la jonction ne s’est pas faite, et c’est un grand manque : jamais encore l’œuvre n’a été abordée globalement. On vit dans un monde où la certitude est moins que jamais possible, et trop rares sont les grands manieurs de noir, qui savent entrer dans les zones de risque et en faire l’aliment de leur gouffre. Balzac, Chateaubriand, Flaubert et Hugo l’avaient perçu de Rabelais, maître privilégié. Peut-être sommes-nous favorisés à notre tour, de tenir ces fragiles chandelles, que Beckett ou Thomas Bernhard nous laissent, pour entrer à nouveau dans les caves de l’œuvre, en affinité profonde avec cette vacillante lumière, et d’y contempler d’autre façon la structure. Le mot « architecte » (tant bien architectes monstiers) émerge pour la première fois dans la langue française par le Pantagruel, et l’œuvre fourmille de ces phrases qui la ramassent dans le poing : et lors contemplions la structure. Non pas pour prétendre à une nouvelle vérité monodique de Rabelais, un Proust avant l’heure : aussi risible que son interprétation celtique, numérologique ou alchimiste. Mais pour souligner comment rien là n’est dissociable de la langue, dans son acception entière et son risque, la farce même dans ce bonheur de dire qui déplace tout, et permet justement de basculer franc dans le rire à la moindre poussée qui survient. Une capacité d’image, brasser de la chair et de l’os, rendre un visage et tisser sur lui en trois mots tout le désarroi du monde s’il faut. La très haute capacité de l’écrivain tient déjà du rêve flaubertien : malgré les apparences, écrire sur si peu, en venir à ce rien, où seule subsisterait, comme dans la plaidoirie de Humevesne, une obsessive métaphore musicale (comptes les instruments cités, autant que les outils manuels).
Non pas donc l’œuvre par ses contenus, ses prétendues allusions, sources et influences. Matériau sans doute, mais que la farce évide, jusqu’à n’être plus cette image sans doute privilégiée parmi celle de Rabelais : vessie de porc comme en ont les fous et les gosses, où on fait sonner des pois chiches desséchés. Rabelais est un sonneur, c’est un vielleux des rues qui sature son texte. N’empêche qu’il transporte réelle-ment dans ses livres une vessie de porc et des pois chiches, que cela n’avait jamais été mis en littérature, et qu’il y met aussi le fou qui l’agite.
Assertions qui ont sous l’image un effet grave sur l’œuvre. Imaginons que toutes les éditions de Proust, depuis sa mort, mettent Swann en ouverture, puis fassent lire Combray, avant de reprendre le chemin avec Gilberte et Balbec, sous le prétexte que telle est la chronologie de ce qu’on y raconte. L’œuvre de Rabelais, dans sa perception globale, a souffert de la primauté de succès et de symbole du Gargantua, renversant d’ailleurs au passage les prémisses du second livre : ce n’est pas une œuvre réaliste, mais bien un conte au pays d’enfance retrouvé. Il n’y a aucune ambiguïté dans le comportement de Rabelais : ce sont bien ces Chronicques gargantuines, rejetons amoindris du cycle arthurien, que cite Rabelais comme fausse source du Pantagruel. Et il ne corrige pas, comme il aurait eu l’opportunité de le faire, bouleversant bien plus d’autres passages, lors des rééditions postérieures. Symétriquement, le Gargantua cite le Pantagruel et le maintient en avant-dire. Faire lire le second livre avant le premier a une conséquence immédiate, qu’éditions et manuels ne manquent pas de poser comme fait d’évidence : Pantagruel est un coup d’essai, génial mais maladroit, un brossage de surface mais où tout un territoire s’impose à son auteur, qui n’en sortira plus.
À nous alors de prolonger et le devoir, et le défi, et le vertige.
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er novembre 2025
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