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D’un certain art du voyage
« À Thiers, j’ai failli périr. En montant sur l’impériale, au moment où j’avais lâché les cordons de cuir à l’aide desquels on se hisse, les chevaux sont partis et je suis tombé ; mais, en tombant j’ai ressaisi une lanière, et suis resté suspendu. Le coup par lequel j’ai frappé la voiture, par suite de ce poids de 80 kilos que nous avons constaté, a été violent, et le fer d’un marchepied m’a ouvert le tibia. Le pantalon, la botte, la blouse, tout a été coupé. Je me ne me suis fait panser qu’à Lyon ; aujourd’hui, je ne suis pas encore guéri ; mais l’escarre s’est formée après quatre bains ; je marche, grâce aux soins des conducteurs, qui m’ont toujours fait un lit sur leurs impériales, j’irai bien dans deux jours. » Quand, depuis Aix-les-Bains, Balzac raconte cet accident à Zulma Carraud (début septembre 1832), le statut du corps tel qu’il l’emploie dans sa lettre serait totalement inconcevable dans le roman : un outil de langue qui lui serait accessible mais qu’il ne peut reconnaître comme tel — on s’y habituera plus tard.
Mais, quand il part en voyage, c’est pour aller le plus vite possible, en payant le moins cher possible. Il couvre des distances énormes en très peu d’heures. Il s’agissait pour lui, depuis la « poudrerie », à Angoulême, où il s’était hébergé chez les Carraud, de rejoindre la comtesse de Castries (qui ne voudra pas de lui) aux « eaux » d’Aix-les-Bains, en Savoie, il prend la diligence depuis Angoulême jusqu’à Limoges, puis une autre direction Lyon : quatre jours sur l’impériale, parce que c’est moins cher. Assis à deux mètres cinquante du sol, serré parmi les autres silhouettes taiseuses derrière les six chevaux, non pas face à la route mais à la perpendiculaire, un rabat en cuir sur les genoux. Personne à l’époque ne voyage plus vite que lui, il le dit dans ses lettres, il en est fier. Au relais de Thiers, ce début septembre 1832, entre Clermont et Roanne, en y regrimpant il perd l’équilibre, ses quatre-vingts kilos (c’est lui qui le précise donc à Zulma Carraud) accrochés à une lanière il se déchire la botte, les bas et le tibia sur le marche-pied manqué, on l’allonge là-haut parmi les colis, et il ne sera soigné qu’à Lyon. Vilaine plaie. La fin du voyage se fera « dans un lit » aménagé sur l’impériale, pas encore vraiment confortable : escarres, plaie qui se rouvre, beau tableau qu’il offrira à sa comtesse, n’empêche que ce principe de vitesse sera toujours vicéralement le sien.
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mai 2026
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