Balzac zones noires | Sinistre crime à Vendôme, La grande Bretèche

le livre associé au projet « Balzac roman »


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Sinistre crime à Vendôme, La grande Bretèche


« Sur le chemin de Versailles à Paris, entre Auteuil et le Point-du-Jour, repris-je, il existe une maison soumise au même régime. [...] J’ai rarement fait un voyage de Versailles à Paris, sans entendre mes voisins entasser, des réflexions aussi bizarres que peut l’être le fait en lui-même » (Pl III, 1514). Reconstruisons : un voyage des plus fréquents, notamment lors des retours depuis Saché. La diligence forcément encombrée, on dort, on mange, promiscuité, haleine. Puis on longe, mais à distance, cette maison déserte, où de voyage en voyage, d’année en année, la nature progressivement reprend ses droits. Alors on se tait, on regarde, il y a un peu de peur. Parce qu’au moins lui, Balzac, reconnaît, il cherche ce qui aurait changé. Et puis, à peine la maison hors champ, viennent les commentaires des beaux parleurs, les suppositions. Mais (merci Nicole Mozet), une étrangeté majeure : dans les versions ultérieures de La grande Bretèche, orthographiée d’abord « La grande Brétêche », la phrase a disparu. Un élément source de nature auto-biographique, mais qui implique mentalement de quitter un instant la focalisation intérieure sur cette ville, Vendôme, où Bianchon a été appelé pour un séjour limité dans le temps, et qui n’aura pas d’autre existence que par ce séjour, a semblé parasite à Balzac. Ou bien parce que mouvement naturel du récit, maintenant qu’il existe et fonctionne, de gommer à l’intérieur de lui ses échafaudages ? Mais la phrase supprimée est en soi une mécanique autonome : surgissement depuis la diligence et la promiscuité, durée brève de la vision, silence provisoire avant qu’elle revienne hanter les conversations, et au prochain voyage il en sera de même, sauf que la maison sera un peu plus délabrée, qu’une autre temporalité sera devenue implacable dans le récit, les cinquante ans assignés à la maison murée. Au départ, un conte fantastique avec crime en direct, annoncé par son aura de mystère (la maison abandonnée), et qui révélera progressivement jusqu’à ce qu’on le rejoigne, dans les dernières pages, comme dans une temporalité du récit épousant en direct son accomplissement. La tension linéaire croissante renforcée par la construction en triptyque, d’abord narration directe par Bianchon, deux la rencontre avec le notaire, et l’incroyable scène de genre (« Petit moment ! ») qu’est la fausse reconstruction orale de la rencontre, trois la femme de chambre soudoyée. Au terme, l’image qui fera rémanence, « tous trois virent alors une figure d’homme sombre et brune, des cheveux noirs, un regard de feu », qui vient se superposer sur une autre image construite exactement dans le même zoom avant, le visage de Mme de Merret mourante, « sa figure était jaune comme de la cire, et ressemblait à deux mains jointes » (et d’emblée un de ces sommets étranges que nous sert en permanence Balzac : qu’est-ce qu’une figure qui ressemble à deux mains jointes ?) mais après que le notaire ait traversé l’ensemble de la maison et des chambres, comme si la marche en avant, traitée dynamiquement et sans qu’on n’en fixe rien (« énorme chambre à frises de l’ancien régime, et poudrées de poussières », encore Balzac met-il sa propre image avec marche en avant du notaire dans une distanciation via mise en abîme, « vous vous seriez cru transporté dans une véritable scène de roman »), mais la rémanence après lecture des deux figures dans le même cadrage et la même brièveté de vision rendue définitive parce que correspondant à la découverte même de la maison par Bianchon, cernée par son parc infranchissable. Vendôme, la ville où Balzac est mis au collège, de ses six à ses quatorze ans, sans qu’on sache si une seule fois il est revenu à Tours (le collège reconstruit dans Louis Lambert) et le nom même de La grande Bretèche la ferme de Saint-Cyr sur Loire, sur la rive en face du vieux Tours (et qu’on retrouvera pour la noyade qu’il a déjà ébauchée, dix ans plus tôt, pour son Sténie ou les erreurs philosophiques) où lui et sa sœur Laure sont mis en nourrice (avec une autre petite fille, celle qu’on retrouvera dans Sténie) chez une madame Viel, et, de couvent pour sœurs missionnaires à reconversion en appartements hauts de gamme, toponyme qui existe toujours, entre le centre-ville et la Grenadière. Expérience de lecture à haute voix, répétée plusieurs fois dont une dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Tours, et une autre dans la bibliothèque de la maison Balzac rue Raynouard : cinquante-deux minutes exactement, pour lire intégralement La grande Bretèche.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mai 2026
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