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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>Bertrand Leclair | Le roman comme exp&#233;rience</title>
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		<dc:creator>_ tiers livre invite... </dc:creator>


		<dc:subject>Michon, Pierre</dc:subject>
		<dc:subject>Quignard, Pascal </dc:subject>
		<dc:subject>Blanchot, Maurice </dc:subject>
		<dc:subject>Leclair, Bertrand </dc:subject>
		<dc:subject>Barthes, Roland </dc:subject>
		<dc:subject>Villa-Matas, Enrique </dc:subject>
		<dc:subject>Cixous, H&#233;l&#232;ne </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#034;la notion de genre s'est &#233;teinte en moi&#034;, Pascal Quignard&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;quelques contemporains&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot41" rel="tag"&gt;Michon, Pierre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot50" rel="tag"&gt;Quignard, Pascal &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot141" rel="tag"&gt;Blanchot, Maurice &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot358" rel="tag"&gt;Leclair, Bertrand &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot359" rel="tag"&gt;Barthes, Roland &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot360" rel="tag"&gt;Villa-Matas, Enrique &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot362" rel="tag"&gt;Cixous, H&#233;l&#232;ne &lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1881.jpg?1352732836' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Un moment important pour moi ce matin : la &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/tnc/spip.php?article266&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mise en ligne sur publie.net&lt;/a&gt; d'un vaste ensemble de 11 interventions critiques de Bertrand Leclair, r&#233;dig&#233;es au fil des ann&#233;es pour les Inrockuptibles ou Politis, ou pour des conf&#233;rences, ou lors d'hommages (Bernard Lamarche-Vadel).
&lt;p&gt;Moment important, parce que co&#239;ncidant sur le fond avec notre &lt;i&gt;coop&#233;rative&lt;/i&gt; d'&#233;dition num&#233;rique : travail de fond d'un auteur, dix ans de son activit&#233; critique, revenant obstin&#233;ment sur les m&#234;mes lignes de fracture (les diff&#233;rents textes sur Guyotat, Cixous, Sarraute). En les rassemblant, nous en permettons le libre acc&#232;s aux milliers d'&#233;tudiants, de Montpellier &#224; Strasbourg, d'Arras &#224; Poitiers, dont les &#233;tablissements ont jug&#233; important de proposer notre atelier de cr&#233;ation contemporaine parmi leurs autres ressources.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Index&#233; automatiquement dans leur catalogue, une recherche sur Houellebecq ou Marie NDiaye, ou Samuel Beckett, m&#232;nera le lecteur directement au chapitre des &lt;i&gt;Interventions&lt;/i&gt; sur le th&#232;me qui l'int&#233;resse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est une autre dimension : Bertrand Leclair a quitt&#233; aujourd'hui le terrain critique pour se consacrer &#224; son &#233;criture personnelle &#8211; mani&#232;re d'appliquer &#224; soi-m&#234;me le risque cherch&#233; et d&#233;crit chez les autres. Les vieux d&#233;mons du monde ne gu&#233;rissent pas vite : la litt&#233;rature de loisir, le consensus sur le &lt;i&gt;roman&lt;/i&gt; comme course hippique &#224; faible dur&#233;e de vie &#8211; non. La litt&#233;rature est &lt;i&gt;exp&#233;rience&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En contrepoint des 50 pages (sur 300...) en acc&#232;s libre sur publie.net, je propose ici &#8211; en hommage &#8211; cette r&#233;flexion de Bertrand Leclair qui cl&#244;ture ses interventions, juste avant une &#233;chapp&#233;e sur Henri Michaux elle-m&#234;me bien salutaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a &#233;t&#233; publi&#233;e en 2007 par Inculte, maison d'&#233;dition laboratoire qui d&#233;sormais &#224; &lt;a href=&#034;http://www.inculte.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;son propre site&lt;/a&gt;. Le discours ici de Bertrand Leclair sur le roman est une invitation directe &#224; lire autrement &#224; la fois les livres qui d&#233;barquent par dizaines dans la rentr&#233;e litt&#233;raire, &#224; la fois le discours critique qui nous les pr&#233;sente...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Bertrand Leclair | Le roman comme exp&#233;rience &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait v&#233;rifier, je n'ai pas eu envie de le faire, je cite au tamis de la m&#233;moire : c'est au tout d&#233;but du &lt;i&gt;Plaisir du texte&lt;/i&gt;, je crois, que Roland Barthes imagine un personnage qui, dans la rue, m&#233;langerait tous les langages, &#233;couterait tout le monde, endosserait toutes les opinions en m&#234;me temps sans redouter la contradiction, et les reproduirait &#224; son tour sur tous les tons et sur tous les modes, sans souci de la logique ou de la coh&#233;rence ; un personnage qui se laisserait, au fond, non seulement traverser mais envahir par tous les bruits et les conversations qui lui arrivent par hasard &#8211; eh bien, ce personnage alt&#233;r&#233;, dont on pourrait bient&#244;t dire qu'il est fou &#224; lier, qu'il faut l'interner, ce personnage, c'est le lecteur &#8211; au sens le plus noble du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour peu qu'il soit en accord avec eux &#8211; un accord qui n'est pas de l'ordre de l'id&#233;ologie, mais un accord au sens musical du terme, qui renvoie au rythme, &#224; la respiration, &#224; la &#171; colonne d'air &#187; comme disent les chanteurs, cette fameuse colonne d'air qui anime nos &#233;changes &#8211; pour peu qu'il soit donc, non pas forc&#233;ment en empathie, mais en accord avec eux, le lecteur peut passer indiff&#233;remment des textes si intelligemment r&#233;volutionnaires du jeune Marx aux &#233;crits si puissamment r&#233;actionnaires de Joseph de Maistre et les faire siens d'une mani&#232;re comparable, passer d'un roman guerrier de C&#233;line &#224; une fiction r&#234;v&#233;e d'H&#233;l&#232;ne Cixous et les faire siens durant le temps qu'il les lit, puisque les lettres s'animent sous ses yeux comme les notes d'une partition sous les yeux de l'interpr&#232;te et que &#171; &#231;a &#187; lui parle. Dans un deuxi&#232;me temps seulement, la n&#233;cessit&#233; de prendre une distance critique pourra s'imposer &#8211; &#224; moins d'avoir lu, &#233;videmment, avec le souci dialectique d'opposer son discours, sa pens&#233;e, son opinion &#224; celui dont on pense qu'il cherche avant tout &#224; convaincre, mais cela ce n'est d&#233;j&#224; plus tout &#224; fait la lecture qu'appelle le roman, la lecture en tant qu'elle est un geste artistique, la poursuite et la r&#233;alisation d'un &#233;change initi&#233; par l'auteur : en tant qu'elle est une exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si l'on veut aborder le roman comme exp&#233;rience, il faut d'abord pr&#233;ciser de quoi l'on parle, et interroger la notion vacillante de genre : par exemple en rappelant cette chose superbe qu'a pu dire un jour Pascal Quignard :&lt;i&gt; &#171; la notion de genre s'est &#233;teinte en moi &#187;&lt;/i&gt;. Po&#233;sie, essai, roman ? Autrefois les fronti&#232;res &#233;taient claires. Ce qui &#233;tait &#233;crit en vers &#233;tait de la po&#233;sie, le roman racontait une histoire avec un d&#233;but et une fin, l'ensemble &#233;tant &#233;crit, d'une part, en langue vernaculaire (pr&#233;cis&#233;ment appel&#233;e &#171; roman &#187; par opposition au latin, la langue des pouvoirs), d'autre part, en prose &#8211; quand ce mot de prose d&#233;signe un discours qui, &#233;tymologiquement, &#171; va en droite ligne &#187;, ce qui pourrait nous poser probl&#232;me avec le roman moderne ou contemporain. &#192; commencer par le mot roman, il faut encore pr&#233;ciser que l'on ne parle pas de ce roman qui prolif&#232;re en librairie et dans les pages livres des journaux, qui prolif&#232;re mais qui est mort, qui est le spectre de ce que fut le roman triomphant au xixe si&#232;cle, un avatar du r&#233;alisme, et que l'on pourrait appeler roman-karaok&#233;, ou roman-fossile, ou roman-t&#233;l&#233;film, m&#234;me si c'est injuste : les auteurs de t&#233;l&#233;films ne sont pas tous n&#233;cessairement dans cette infinie et rassurante reproduction du m&#234;me. Ce que je viens de dire est de l'ordre du lieu commun ; m&#234;me Philippe Claudel ou ses lecteurs pourraient le dire. Ce qui n'est pas du tout de l'ordre du lieu commun, ce qui est m&#234;me facteur de discorde, c'est l'espace que l'on d&#233;signe en disant cela, c'est la fronti&#232;re aussi poreuse soit-elle qu'implicitement on trace entre ce qui &#171; en &#187; serait et ce qui n'en serait pas, n'en serait que la p&#226;le copie commerciale, format&#233;e au go&#251;t du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on commence par le mot roman, il faut donc rappeler, au plus simple, au plus &#233;vident, que le roman comme exp&#233;rience, cela implique une exp&#233;rience du roman que l'on ne fait pas tous les jours, qui n'a rien de m&#233;canique ni m&#234;me d'&#233;vident. On ne d&#233;couvre pas tous les jours Splendeurs et mis&#232;res des courtisanes ou L'Homme sans qualit&#233;s ou Rosie Carpe ; on n'est pas non plus tous les jours dans la disponibilit&#233; requise pour vivre la lecture comme une exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; donc que surgit le deuxi&#232;me terme de la proposition, l'exp&#233;rience. Le roman comme exp&#233;rience, l'exp&#233;rience du roman, l'exp&#233;rience comme roman&#8230; Qu'entendre ici par exp&#233;rience ? &lt;i&gt;L'exp&#233;rience litt&#233;raire&lt;/i&gt;, ou son utopie, pourrait renvoyer &#224; une &lt;i&gt;&#171; exp&#233;rience int&#233;rieure &#187;&lt;/i&gt;, pour citer le titre de Bataille. Plus prosa&#239;quement, l'exp&#233;rience au dictionnaire a plusieurs entr&#233;es. L'une &#8211; &lt;i&gt;&#171; le fait de provoquer un ph&#233;nom&#232;ne dans l'intention de l'&#233;tudier &#187;&lt;/i&gt; &#8211; rappelle, parce qu'elle pose une finalit&#233; pr&#233;dominant au geste de cr&#233;ation, la dimension exp&#233;rimentale du roman des ann&#233;es th&#233;oristes, qui &#233;taient souvent outranci&#232;res et parfois imb&#233;ciles mais qui nous manquent cruellement par leur capacit&#233; justement &#224; imposer des fronti&#232;res avec lesquelles, par ailleurs, rien n'interdisait de jouer. M'int&#233;resse davantage le lien qui se tisse dans les autres d&#233;finitions entre exp&#233;rience et connaissance, quand la connaissance n'est pas le savoir, elle l'exc&#232;de si elle le nourrit, elle l'exc&#232;de justement parce que la connaissance se rapporte &#224; l'exp&#233;rience en tant que &#8211; je cite Le Robert &#8211; l'exp&#233;rience d&#233;signe, soit &#171; le fait d'&#233;prouver quelque chose, consid&#233;r&#233; comme un &#233;largissement de la connaissance &#187;, soit un &lt;i&gt;&#171; &#233;v&#233;nement v&#233;cu par une personne, susceptible de lui apporter un enseignement &#187;&lt;/i&gt;, soit encore et enfin une &lt;i&gt;&#171; connaissance de la vie acquise par les situations v&#233;cues &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport au v&#233;cu qui surgit l&#224; implique d'arr&#234;ter de s&#233;rier les probl&#232;mes : le lien pourrait para&#238;tre imm&#233;diatement paradoxal, entra&#238;nant &#224; mettre l'accent sur la dimension fictionnelle du roman. L'intitul&#233; &#171; le roman comme exp&#233;rience &#187;, d'un point de vue positiviste, pourrait m&#234;me ressembler &#224; une aporie, voire un oxymore, quand l'exp&#233;rience, on vient de le voir, renvoie &#224; la vie, au v&#233;cu, et le roman &#224; la fiction, c'est-&#224;-dire &#224; ce qui n'existe pas, &#224; ce que nul n'a v&#233;cu, &#224; ce qui ne rel&#232;ve pas de la r&#233;alit&#233; concr&#232;te des existences individuelles. &#199;a n'est pourtant pas une aporie, nous le savons tous pour l'avoir &#233;prouv&#233;. &lt;i&gt;&#171; Qu'est-ce qui n'existe pas un peu, une fois qu'on l'a imagin&#233; ? &#187;&lt;/i&gt;, demandait Villiers de l'Isle Adam en exergue &#224; son grand-&#339;uvre,&lt;i&gt; L'&#200;ve future&lt;/i&gt; &#8211; dans lequel, arborant fi&#232;rement le nom illustre de sa famille d'Adam, il r&#233;inventait &#200;ve au paradis r&#233;par&#233; des automates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le roman comme exp&#233;rience n'est pas une aporie, ce n'est pas tant ou pas seulement pour la part de myst&#232;re qui demeure, irr&#233;ductible, du moins je le crois, dans la cr&#233;ation, litt&#233;raire et artistique, ce myst&#232;re dans les lettres qui est au fondement d'une forme tr&#232;s agnostique de mysticisme qu'incarnait, par exemple, Flaubert lorsqu'il disait &lt;i&gt;&#171; je suis un mystique au fond et je ne crois &#224; rien &#187;&lt;/i&gt;, lui qui, comme vous le savez, voulait &#233;crire sur &lt;i&gt;&#171; rien &#187;&lt;/i&gt; pr&#233;cis&#233;ment, ce qui n'est pas rien, j'y reviendrai par la bande, ou par le vide. Si ce n'est pas une aporie, si le fait d'&#233;prouver des &#233;motions qui peuvent nous bouleverser au point de se constituer en exp&#233;rience profond&#233;ment v&#233;cue &#224; lire le destin de madame Bovary dont nous savons pertinemment qu'elle n'existe pas, qu'elle ne renvoie &#224; rien d'autre qu'au rien fantasmatique qui hante l'auteur, madame Bovary c'est lui, c'est l'autre en lui, celui qui &#233;crit, si ce n'est pas une aporie, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il s'agit d'un roman, qui vise au statut d'&#339;uvre d'art et prend donc la forme d'une proposition d'&#233;change destin&#233;e, adress&#233;e, &#224; un lecteur. Un roman est une fiction, mais il n'est pas seulement une fiction, et il n'est assur&#233;ment pas une fiction ordinaire. Par fictions ordinaires, j'entends celles que nous nous racontons tous les uns les autres et &#224; nous-m&#234;mes &#224; longueur de temps, et pas seulement en mati&#232;re amoureuse ou familiale (le fameux &lt;i&gt;&#171; roman familial &#187;&lt;/i&gt;) ; toutes ces histoires que nous nous racontons sans cesse pour nous conforter en tant que sujet, nous rassurer et nous r&#233;assurer, pour donner un semblant de sens aux rapports de force qui nous entra&#238;nent et nous constituent, individus que nous sommes dont on doit pouvoir certifier l'identit&#233;. Mais j'entends aussi celles que nous admettons comme des r&#233;alit&#233;s, ou bien que nous combattons, mais que nous combattons &#233;galement comme des r&#233;alit&#233;s, et qui sont le lot commun, par exemple, des informations t&#233;l&#233;vis&#233;es et des discours politiques &#8211; les informations &#233;tant, rappelons-le, ce qui nous informe, c'est-&#224;-dire tr&#232;s litt&#233;ralement, comme l'indique l'&#233;tymologie, nous donne ou nous impose une forme, nous &lt;i&gt;&#171; fa&#231;onne &#187;&lt;/i&gt; dans le m&#234;me temps qu'elles fa&#231;onnent les faits eux-m&#234;mes. Autant dire qu'&#224; parler d'information en terme de fiction je ne pense pas uniquement &#224; des affaires comme celle du RER B qui a d&#233;fray&#233; la chronique voici deux ans ; le &#171; contrat premi&#232;re embauche &#187; en ce printemps 2006 ne rel&#232;ve-t-il pas de la fiction, une fiction qui certes menace de devenir tr&#232;s vite agissante, mais une fiction qui n'a que le sens que celui qui la raconte lui pr&#234;te, et cela reste vrai que le narrateur de cette fiction soit Dominique de Villepin, qui raconte un sauvetage h&#233;ro&#239;que, ou qu'il soit le pr&#233;sident de l'Unef, qui raconte la m&#234;me histoire sur le mode du naufrage. Bref, il s'agit simplement de rappeler que le monde lui-m&#234;me est un th&#233;&#226;tre, un th&#233;&#226;tre sur lequel nous &#233;voluons en essayant de tenir notre r&#244;le de personne, de grande personne disent les enfants, qui ignorent que &#171; personne &#187; vient &#224; l'origine d'un mot &#233;trusque d&#233;signant pr&#233;cis&#233;ment le masque de th&#233;&#226;tre. Les &#233;motions couvent, sous le masque. Elles cuisent, parfois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roman est une fiction, mais une fiction &#233;labor&#233;e, construite pour &#233;chapper aux fictions ordinaires, s'arracher &#224; la r&#233;alit&#233; commune dans l'espoir utopique d'approcher une v&#233;rit&#233; du monde d&#233;barrass&#233;e des lieux communs, de la doxa du moment ; alors, &#233;crivant, lisant, comme si au th&#233;&#226;tre l'on &#233;tait Kafka en personne,&lt;i&gt; &#171; on d&#233;chire la toile, on passe entre les lambeaux de ciel peint et au-dessus de quelques d&#233;combres et on s'enfuit dans la ruelle r&#233;elle, humide, sombre et &#233;troite, qui, parce qu'elle est proche du th&#233;&#226;tre, continue &#224; s'appeler rue du Th&#233;&#226;tre, mais qui est vraie et poss&#232;de toute la profondeur de la v&#233;rit&#233; &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce tissu fictif que cr&#233;e et qu'entretient la trame de nos identit&#233;s inform&#233;es, de nos existences socialis&#233;es, domestiqu&#233;es, ces existences que l'on voudrait av&#233;r&#233;es mais qui ne le sont pas toujours, l'exp&#233;rience du roman est peut-&#234;tre en somme l'opportunit&#233; de se lib&#233;rer un instant des fictions ordinaires qui trament nos existences, de d&#233;poser le fardeau des identit&#233;s, des responsabilit&#233;s, de dispara&#238;tre au monde des &#233;changes r&#233;alistes pour que puisse appara&#238;tre une autre dimension de notre pr&#233;sence au monde, une autre pr&#233;sence, livr&#233;e &#224; l'imm&#233;diatet&#233; sensible du corps allong&#233;, travers&#233; de mots, de voix, emport&#233; dans un temps autre, un temps d'avant les sonneries d'&#233;cole ou d'usine. J'ai parfois appel&#233; cela, &#233;crivant, lisant (c'est tout un), &lt;i&gt;&#171; s'appartenir &#187;&lt;/i&gt;, ce qui d&#233;signe aussi le fait de se tenir &#224; part, et renvoie &#224; la notion de s&#233;paration qu'implique l'exp&#233;rience et de l'&#233;criture et de la lecture (rappelons que, culturellement parlant, la s&#233;paration c'est le mal : c'est le diable qui s&#233;pare, qui divise. Le vrai scandale de la litt&#233;rature, ce n'est certes pas la subversion des histrions contemporains, c'est la s&#233;paration de corps et la libert&#233; de pens&#233;e que cette s&#233;paration autorise).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, si l'on veut, une fa&#231;on de se mettre&lt;i&gt; &#171; hors de soi &#187;&lt;/i&gt;, &#224; l'image de ce que l'on peut &#233;prouver dans la violence de la col&#232;re ou l'emportement &#233;rotique, mais par le jeu avec la repr&#233;sentation. Car c'est un jeu, aussi bien, un jeu qui se joue dans la langue, et donc dans la mati&#232;re m&#234;me des repr&#233;sentations communes, mais un jeu au sens que Schiller donnait &#224; ce terme lorsqu'il disait que &lt;i&gt;&#171; L'homme est seulement un &#234;tre humain quand il joue &#187;&lt;/i&gt; &#8211; et ce dans la mesure o&#249; le joueur rompt avec l'habitude, suspend son identit&#233;. Qu'est-ce qui joue alors en l'homme pour le rendre &#224; lui-m&#234;me au point, disait encore Schiller, qu'il peut d&#232;s lors viser &#224; habiter &lt;i&gt;&#171; l'&#233;difice entier du bel art et de l'art encore plus difficile de vivre &#187;&lt;/i&gt; ? La mobilisation du jeu, cette mobilisation a priori inutile, r&#233;v&#233;lant sa propre vacuit&#233;, son insignifiance, mobilise dans le m&#234;me temps exactement le corps et l'esprit, estompant les fronti&#232;res de l'un et de l'autre, et suspend du m&#234;me geste l'identit&#233; fa&#231;onn&#233;e par chacun au rythme des autres jusque dans ses propres mots. Le jeu nous renvoie, pour retrouver Flaubert, au rien, ce rien qui n'est pas rien, pourtant, ce rien agissant qui demeure quand tout s'efface, ce rien sur lequel l'&#233;crivain-artiste par excellence qu'&#233;tait Flaubert voulait &#233;crire &#8211; et auquel il croyait, &#224; rien d'autre. Le jeu nous renvoie, pour le dire autrement, au vide existentiel. Le roman donne du jeu, &#224; tous les sens du terme, et m&#234;me dans la confusion homonymique qui nous ram&#232;ne &#224; la notion de &lt;i&gt;&#171; sujet &#187;&lt;/i&gt; sur laquelle il faudra revenir. J'ai beaucoup &#233;crit sur ce th&#232;me, jouant aussi bien de l'anagramme du mot vide, dieu, signifiant des signifiants qui n'est qu'un signifiant, dans mes derniers essais, dans le Bonheur d'avoir une &#226;me en particulier, et je me permets d'y renvoyer. J'ajoute n&#233;anmoins cette pr&#233;cision prosa&#239;que : en tant qu'&#233;crivant, c'est longtemps avant d'avoir seulement commenc&#233; de me formuler les choses ainsi que j'ai li&#233; l'&#233;criture du roman &#224; la sensation complexe de vide. Au bout du compte, si en tant qu'auteur la &#171; notion de genre &#187; n'est pas tout &#224; fait &#233;teinte en moi, quoique j'y travaille, s'il reste &#224; mes yeux, dans la pratique, une diff&#233;rence essentielle entre l'&#233;criture d'une fiction et l'&#233;criture d'un essai ou l'&#233;criture po&#233;tique, c'est la perception &#233;vidente du vide, qui est intrins&#232;que &#224; l'&#233;criture romanesque. Contrairement &#224; l'essai, dont l'&#233;laboration repose sur des donn&#233;es pr&#233;existantes comme autant de piliers, comme autant d'&#233;l&#233;ments dont on sait par ailleurs qu'ils int&#233;ressent au moins quelques personnes par eux-m&#234;mes, &#233;crire un roman, c'est tenter de jeter un pont sur le vide pour atteindre un autre qu'on veut toucher, mais un autre dont on ignore tout (on sait, simplement, ou plut&#244;t on veut se persuader que &lt;i&gt;&#171; des lecteurs &#187;&lt;/i&gt; existent, quelque part, que le geste n'est pas seulement grotesque, puisque l'art de lire persiste et qu'il peut surseoir au grotesque du geste d'&#233;crire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que lecteur, je crois ce sentiment r&#233;ciproque : m&#234;me chez le plus na&#239;f d'entre les lecteurs, celui qui n'en aurait pas conscience une seconde, ce qui au d&#233;part intrigue, litt&#233;ralement, ce qui prend dans l'intrigue, c'est autant la facture du texte et la fa&#231;on de raconter que ce qui est racont&#233; &#8211; comment l'auteur va-t-il s'en sortir ? &#8211; et entra&#238;ne parfois jusqu'au point o&#249;, toutes protections abolies, le lecteur hors de lui se trouve suspendu au geste du romancier, en vient &#224; redouter, bient&#244;t angoiss&#233;, que le roman se termine en le laissant, justement, dans le vide, apr&#232;s l'avoir d&#233;sastreusement entra&#238;n&#233; &#224; part au nom, certes pas de la r&#233;alit&#233;, mais d'une v&#233;rit&#233; de l'&#233;motion mise en branle, d'un r&#233;el de l'&#233;motion dont il s'agirait de faire l'exp&#233;rience &#8211; bref, qu'il se termine, comme on dit, en queue de poisson. Pour le formuler autrement, et sans craindre cette fois la m&#233;taphore amoureuse, il y a toujours au d&#233;part un jeu de s&#233;duction &#8211; Barthes parlait, &#224; propos des exp&#233;riences radicales que proposent Artaud ou Bataille, d'une &lt;i&gt;&#171; coquetterie &#187;&lt;/i&gt;, d'un reste de coquetterie sans lequel aucun &#233;change ne s'initie. Il y a toujours au d&#233;part un jeu de s&#233;duction, qui parfois entra&#238;ne les &#234;tres dans la d&#233;pense et la perdition amoureuse, l'ali&#233;nation &#224; la r&#233;alit&#233; commune, la d&#233;route des identit&#233;s constitu&#233;es qui seule peut rendre au monde, au sentiment d'&#234;tre au monde, enfin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, il me semble que penser le roman comme exp&#233;rience implique de penser le roman, non pas comme objet, mais comme l'espace d'un &#233;change &#8211; un &#233;change qui vise &#224; ce que Bataille appelait la communication forte, celle qu'on peut parfois &#233;prouver dans l'emportement &#233;rotique, par opposition &#224; la communication faible, doxique, qui toujours domine la r&#233;alit&#233;, ce lieu commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pars au fond du principe qu'en tant que lecteurs nous sommes devant l'objet mat&#233;riel qu'est un roman exactement comme nous sommes devant un paysage en mouvement, si ce n'est encore une fois, et c'est &#233;videmment essentiel, que ce paysage est de facture et de mat&#233;riaux humains et qu'on peut donc, peut-&#234;tre, y d&#233;m&#234;ler quelque chose en regards. L'&#233;motion qui nous &#233;treint face &#224; certains paysages, dont le plus souvent nous sommes bien incapables de dire grand chose sinon des banalit&#233;s m&#233;taphoriques, cette &#233;motion nous savons bien qu'elle n'est pas dans le paysage, pas plus que le mouvement n'est dans le paysage quand bien m&#234;me j'ai parl&#233; &#224; l'instant d'un paysage en mouvement ; le mouvement est dans le train, ou la voiture, ou nos jambes ; nous savons bien, sauf &#224; en &#234;tre rest&#233;s au stade purement romantique d'une &#171; enfance de l'art sans dieu &#187;, nous savons bien qu'aucun paysage n'est sublime ou triste ou morbide ou romantique ; le paysage est ; &#233;ventuellement il est volcanique ou maritime, le reste rel&#232;ve de l'humain, c'est &#224; dire du langage. L'&#233;motion que nous transmet le paysage, c'est une &#233;motion que nous &#8211; et nous cette fois est clairement collectif, historique, culturel &#8211;, y avons projet&#233;e. C'est, disons, une propri&#233;t&#233; seconde du paysage, exactement comme la br&#251;lure est une propri&#233;t&#233; seconde du feu : j'ai beau dire que le feu br&#251;le, ce n'est pas lui qui br&#251;le, c'est moi. Pour &#234;tre seconde, ext&#233;rieure, cette &#233;motion n'en est pas moins effective, elle nous met en branle, en mouvement, un mouvement tr&#232;s r&#233;el, qui peut m&#234;me nous couper le souffle et nous mettre &lt;i&gt;&#171; hors de nous &#187;&lt;/i&gt;, m&#234;me s'il renvoie en nous, parfois, aux pires st&#233;r&#233;otypes, parfois, peut-&#234;tre, &#224; des archa&#239;smes et des arch&#233;types, des structures, pourquoi non, dont nous ignorons tout mais qui ne nous agissent pas moins &#8211; &lt;i&gt;&#171; le paysage c'est la m&#232;re &#187;&lt;/i&gt;, pour proposer une piste qui m'int&#233;resse et citer Freud au passage. Le paysage c'est la m&#232;re : il renvoie aux premiers regards dont nous ne savons rien, il renvoie au corps aveugle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;motion que provoque un roman est du m&#234;me ordre ; elle est seconde l&#224; encore. Le roman n'est pas dans le roman, pas plus que le paysage n'est dans le paysage &#8211; le livre n'est pas dans le livre, pour citer cette fois Pierre Michon, s'il n'est nulle part ailleurs : il est, peut-&#234;tre, dans le texte au moment jouissif o&#249; l'auteur cr&#233;e les conditions de l'&#233;change et s'y projette ; il est, peut-&#234;tre, dans le roman au moment o&#249; le lecteur s'y br&#251;le. L'art du roman, cette &#233;criture dans le vide et sur le vide, qui vise &#224; cr&#233;er les conditions d'un &#233;change, c'est &#233;laborer, fa&#231;onner au sein du langage un paysage qu'un lecteur pourra venir animer, pour y loger de l'&#226;me, pour y laisser jouer librement sa propre puissance &#233;motionnelle. Un paysage, ou plus pr&#233;cis&#233;ment un espace &#8211; car qui dit espace dit temps, cet ingr&#233;dient essentiel du roman &#8211; un espace o&#249; laisser librement jouer la langue en chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Construire un espace, il faut l'entendre au sens le plus mat&#233;riel de l'expression : car seule la facture du texte et rien d'autre que la facture du texte peut faire advenir l'&#233;motion d&#233;barrass&#233;e de ses scories doxiques, et peut parfois m&#234;me faire advenir le sentiment du sublime, seule la facture du texte peut surseoir au grotesque, ce grotesque inh&#233;rent &#224; la pr&#233;tention d&#233;lirante d'&#233;crire ou de lire et pourquoi ; ce grotesque, ou son sentiment, auquel sont vou&#233;es toutes les formes d'&#233;change rat&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule la facture du texte peut faire advenir l'&#233;motion &#8211; et c'est bien pourquoi le roman est un art, et c'est bien pourquoi il rel&#232;ve de l'exp&#233;rience. Je laisse en suspens les pistes esquiss&#233;es pour rappeler que l'exp&#233;rience, &#233;tymologiquement, chose curieuse mais qui en l'occurrence me r&#233;jouit, vient d'un substantif latin qui signifie &lt;i&gt;&#171; faire l'essai de &#187;&lt;/i&gt;. Outre que le roman rejoint subitement l'essai au sens que Montaigne a imprim&#233; &#224; ce mot, le roman comme exp&#233;rience, le roman comme ce qui fait l'essai de, on voit imm&#233;diatement comment cela me ram&#232;ne &#224; mon point de d&#233;part : l'exp&#233;rience du roman, c'est l'exp&#233;rience de qui fait l'essai d'autres voix, de toutes les voix qui l'environnent et dans lesquelles la sienne d'ordinaire est prise, c'est-&#224;-dire l'exp&#233;rience d'une alt&#233;ration voire d'une ali&#233;nation de son contexte personnel : une ali&#233;nation tr&#232;s particuli&#232;re puisqu'elle est jusque dans une certaine mesure volontaire, puisque la suspension des liens sociaux, ordinaires, identitaires, s'op&#232;re dans le cadre donn&#233; de l'&#339;uvre et n'entra&#238;ne pas la rupture qu'est la folie. Je cite Barthes, cette fois textuellement, puisque, &#233;videmment, et contrairement &#224; ce que j'annon&#231;ais tout &#224; l'heure, je n'ai pas pu m'emp&#234;cher d'aller v&#233;rifier &lt;i&gt;Le Plaisir du texte&lt;/i&gt; &#8211; bien s&#251;r, le deuxi&#232;me paragraphe n'a que peu &#224; voir avec ce que j'en disais, la sc&#232;ne ne se passe pas du tout dans la rue, l'homme qu'imagine Barthes, &lt;i&gt;&#171; qui m&#233;langerait tous les langages, fussent-ils r&#233;put&#233;s incompatibles, qui supporterait, muet, toutes les contradictions &#187;&lt;/i&gt; n'est pas d&#233;sign&#233; comme fou, c'est plus subtil et en tout cas nettement plus barth&#233;sien : cet homme serait, dit Barthes, &lt;i&gt;&#171; l'abjection de notre soci&#233;t&#233; : les tribunaux, l'&#233;cole, l'asile, la conversation, en feraient un &#233;tranger : qui supporte sans honte la contradiction ? Or ce contre-h&#233;ros existe : c'est le lecteur de texte, dans le moment o&#249; il prend son plaisir. Alors le vieux mythe biblique se retourne, la confusion des langues n'est plus une punition, le sujet acc&#232;de &#224; la jouissance par la cohabitation des langages, qui travaillent c&#244;te &#224; c&#244;te : le texte de plaisir, c'est Babel heureuse &#187;&lt;/i&gt;. Je pr&#233;cise qu'&#224; la ligne suivante Barthes note cette r&#233;flexion essentielle entre parenth&#232;ses : &lt;i&gt;&#171; Plaisir / jouissance : terminologiquement, cela vacille encore, j'achoppe, j'embrouille. De toute mani&#232;re il y aura toujours une marge d'ind&#233;cision &#187;&lt;/i&gt;. R&#233;flexion essentielle, quant &#224; la notion d'exp&#233;rience, quant &#224; la notion de croyance mystique (la jouissance et la joie) par opposition &#224; un culte d&#233;vot, pragmatique, quant &#224; la notion de sujet enfin dont il est question dans la citation de Barthes et qui, de fait, est le lieu de l'exp&#233;rience : car qu'est-ce qu'un sujet qui acc&#232;de &#224; la jouissance sinon un sujet qui n'en est plus un, plus tout &#224; fait un en tout cas, dissous dans sa jouissance vitale et souveraine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule la facture du texte, disais-je, peut provoquer le plaisir du texte &#8211; encore faut-il y croire, de part et d'autre (auteur / lecteur), avoir la libert&#233; d'y croire aussi bien, &#224; la possibilit&#233; d'un &#233;change, &#224; la libert&#233; qui reste toujours &#224; prendre d'en jouer le jeu, &#224; la disponibilit&#233; qui est la m&#234;me que celle qu'exige la rencontre amoureuse. Que cette croyance soit na&#239;ve ou r&#233;fl&#233;chie : croire &#224; la possibilit&#233; du roman comme exp&#233;rience, c'est croire &#224; la facture du texte (aux possibilit&#233;s infinies de jouer dans et avec la langue, aussi sacr&#233;ment maternelle soit-elle), et l'on retrouve une forme de mysticisme agnostique, qui certes ne peut pas ordonner socialement le r&#233;gime de la litt&#233;rature &#8211; le vaste clerg&#233; des &#233;diteurs et des critiques s'en charge &#8211;, mais qui, en parvenant parfois &#224; l'incarner dans le texte, y implique la litt&#233;rature, la fait vivre. J'aurais aim&#233; ici faire un d&#233;tour par la volont&#233; de puissance, voire de toute-puissance, ce &#224; quoi ouvre l'art comme exp&#233;rience aux confins retrouv&#233;s de l'enfance, par opposition &#224; la volont&#233; de pouvoir, qui ne peut que d&#233;tourner de l'exp&#233;rience de l'art si elle en utilise les codes. Mais je me contente de citer Pierre Michon &#233;voquant un court et tr&#232;s beau texte de Maurice Blanchot sur Moby Dick, intitul&#233; &lt;i&gt;&#171; Le secret de Melville &#187;&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;&#171; Il n'est donc pas douteux, &#233;crit Blanchot, qu'en faisant le r&#233;cit de cette chasse l&#233;gendaire, [Melville] a voulu renouveler l'antique r&#233;cit du combat de Jacob avec l'ange, se donnant l'objet irr&#233;alisable d'attirer Dieu dans son livre, d'exprimer son propre r&#234;ve d'&#233;crivain et d'homme qui &#233;tait de combattre le destin et de le mesurer par une volont&#233; incroyable de d&#233;fi, persistant dans la d&#233;faite et dans la mort &#187;&lt;/i&gt;. Et Michon d'ajouter, &#233;videmment :&lt;i&gt; &#171; Attirer &#171; Dieu &#187; dans le texte, &#231;a veut tout simplement dire qu'un texte doit se r&#234;ver autre que ce qu'il est (c'est-&#224;-dire un texte) &#187;&lt;/i&gt;. Attirer Dieu, voire, l'y faire tomber, dans le texte. Alors sans doute, au-del&#224; de toutes les fronti&#232;res de genre, peut-on commencer &#224; admettre, accepter la proposition essentielle et irrecevable de Marcel Proust &#8211; &lt;i&gt;&#171; la vraie vie, c'est la litt&#233;rature &#187;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#171; La vraie vie, la vie enfin d&#233;couverte et &#233;claircie, la seule vie par cons&#233;quent pleinement v&#233;cue, c'est la litt&#233;rature. Cette vie qui, en un sens, habite &#224; chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas &#224; l'&#233;claircir &#187;&lt;/i&gt;. Proust qui, enferm&#233; dans sa chambre aux volets clos, est l'arch&#233;type d'une s&#233;paration volontariste, d'une appartenance radicale, depuis laquelle il a provoqu&#233; comme cela n'avait jamais &#233;t&#233; provoqu&#233; un d&#233;bordement du r&#233;el par la litt&#233;rature en la mettant &#224; son tour, et &#224; jamais peut-&#234;tre, hors d'elle &#8211; c'est l'exp&#233;rience que l'on ne peut que faire, &#224; le relire aussi bien qu'&#224; le lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais rendu l&#224;, la question se pose : peut-&#234;tre, au fond, aurait-il mieux fallu commencer, non pas par roman, non pas par exp&#233;rience, mais par hasard. Par le hasard, et donc par surprise. C'est que le hasard souvent fait bien les choses. Non. Je corrige. Le hasard fait les choses sans se soucier du bien ou du mal, mais parfois on a la grande satisfaction d'en venir &#224; penser qu'il les fait bien. C'est aussi, &#233;videmment, une question de point de vue, qui appelle une d&#233;construction, quand le hasard est de fa&#231;on parfois un peu trop heureuse la chance des uns et le malheur des autres, et peut-&#234;tre est-ce l'un des r&#244;les de l'exp&#233;rience du roman que de nous le rappeler, et de nous rappeler aussi que la chance n'existe pas, fille du hasard sans foi ni loi, qu'elle n'existe que sous la forme utopique, comme disait je ne sais plus qui, du hasard qui nous ferait rater un train quelques instants avant qu'il d&#233;raille. Ce qui est s&#251;r, c'est que le hasard a partie &#233;troitement li&#233;e &#224; l'art du roman, au jeu, au vide, &#224; ce qu'il est convenu de d&#233;signer par la mort de dieu. Vous savez sans doute que hasard est un mot d'origine arabe, qui d&#233;signe un jeu de d&#233;s &#8211; c'est cela m&#234;me, au passage, qui fait la beaut&#233; renversante de l'intitul&#233; mallarm&#233;en : &#171; Un coup de d&#233; jamais n'abolira le hasard &#187;. Je ne r&#233;siste pas au plaisir de citer une fois de plus les lignes qu'&#233;crivit Sartre en introduction justement &#224; son Mallarm&#233; rest&#233; inachev&#233;, La lucidit&#233; et sa face d'ombre : datant de la r&#233;volution de 1848, le moment historique o&#249; s'est r&#233;pandue l'annonce de la mort de Dieu, Sartre ajoutait d&#232;s la cinqui&#232;me ligne de son texte :&lt;i&gt; &#171; &#192; l'ouverture de la succession ce fut la panique : que laissait-il, le Disparu ? Des hasards &#187;&lt;/i&gt;. Sartre pr&#233;cise que d&#233;sormais l'homme en est un, de hasard, &lt;i&gt;&#171; priv&#233; du statut de faveur que lui garantissait la Volont&#233; Divine &#187;&lt;/i&gt;, priv&#233; de &lt;i&gt;&#171; destin &#187;&lt;/i&gt;, ce destin dont jouent depuis toujours les romans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, et bien qu'on essaie d'y rem&#233;dier en ordonnant nos vies dans les histoires que nous en tirons, que nous nous racontons sans cesse pour tenter de les contraindre au sens, ces histoires spectrales que tant de romanciers continuent de reproduire dans l'illusion que l'on peut &#171; encha&#238;ner les faits &#187; pour ma&#238;triser nos vies pourtant d&#233;cha&#238;n&#233;es, il y a d&#233;sormais beaucoup de hasard dans nos histoires, mais il n'est pas si facile d'en accepter la partie, de rester ouverts &#224; la chance, d'admettre que nous y soyons livr&#233;s comme de vulgaires et inutiles personnages d'un roman contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reprends. Si je dis que le hasard, tout de m&#234;me, en l'occurrence a bien fait les choses, c'est qu'il m'a mis entre les mains le livre idoine voici quinze jours. Je commen&#231;ais &#224; peine &#224; me torturer mentalement dans la perspective de d&#233;velopper cette notion de roman comme exp&#233;rience quand j'ai ouvert &#171; par hasard &#187; le nouveau livre de l'&#233;crivain espagnol Enrique Vila-Matas. Je n'ai plus le temps de proposer une lecture de &lt;i&gt;Docteur Pasavento&lt;/i&gt;, mais je ne voudrais pas conclure sans y renvoyer, quand ce roman, non seulement m'a offert l'opportunit&#233; d'une exp&#233;rience au moment o&#249; il s'agissait d'en parler, mais surtout a litt&#233;ralement inform&#233; le texte que j'&#233;cris (le dire n'est qu'une autre fa&#231;on de t&#233;moigner de la puissance du roman). &#192; titre d'exemple, c'est tout droit de ce livre que sort la merveilleuse citation de Kafka que j'ai faite tout &#224; l'heure sans en donner les r&#233;f&#233;rences, et pour cause : elles n'y sont pas, et je n'ai pas encore cherch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; &#201;crire est rechercher la chance &#187;&lt;/i&gt;, disait Bataille. &lt;i&gt;Docteur Pasavento&lt;/i&gt; est au bout du compte un livre sur rien sinon sur les hasards de l'&#233;criture au risque de la chance, et donc de la perte &#8211; ou de la disparition au monde des identit&#233;s constitu&#233;es. Le narrateur, un &#233;crivain hant&#233; par Robert Walser et par la question de la disparition, va tenter &#224; son tour de dispara&#238;tre, non sans ambivalence, non sans v&#233;rifier r&#233;guli&#232;rement gr&#226;ce &#224; Internet que, malheureusement, personne ne s'est aper&#231;u de sa disparition, personne ne le recherche et personne ne semble y songer, &#224; l'exception peut-&#234;tre de son ex-femme priv&#233;e de pension alimentaire. Surtout, ce narrateur qui se laisse envahir au premier chapitre par une voix surgie de nulle part, dans la tour de Montaigne qu'il visite avant de se rendre &#224; un d&#233;bat, qui se laisse peu &#224; peu envahir au point de pr&#234;ter &#224; cette voix une identit&#233; pr&#233;cise, celle du docteur Pasavento, et de l'adopter &#8211; jusqu'&#224; ce que cette identit&#233; nouvelle se r&#233;v&#232;le &#224; son tour carc&#233;rale, et que de nouveau des voix ext&#233;rieures viennent s'y loger pour peu &#224; peu prendre la place et l'occuper d'une autre histoire &#8211;, ce narrateur est tr&#232;s exactement le portrait en action du lecteur dont parle Barthes au d&#233;but du &lt;i&gt;Plaisir du texte&lt;/i&gt;. C'est le roman du lecteur fou, qui prend la litt&#233;rature au pied de la lettre, envahi par les hasards des lectures et des signes qu'il croit reconna&#238;tre &#224; tous les coins de rue, en particulier dans la myst&#233;rieuse rue Vaneau, sans doute l'une des rues parisiennes les plus riches en histoire litt&#233;raire (on y croise, ou bien, on y est livr&#233; &#224; chaque pas aux spectres de Gide, Bove, Saint-Exup&#233;ry, Marx et quelques autres). Si la mati&#232;re est celle d'un essai (les chapitres s'intitulent, par exemple, &#171; Le mythe de la disparition &#187; ou &#171; La disparition du sujet &#187;), la facture du texte est celle d'un roman, un roman joyeusement lib&#233;r&#233; par la folie du narrateur de toute attache r&#233;aliste, qui progresse, &#224; la mani&#232;re de Tristram Shandy, dans d'infinies et r&#233;jouissantes et tr&#232;s hasardeuses digressions. J'en cite un passage, apr&#232;s avoir seulement pr&#233;cis&#233; que les parents du narrateur se seraient suicid&#233;s dans l'Hudson, &#224; New York, quelques temps plus t&#244;t, quelques temps avant que ce narrateur devienne le docteur Pasavento, lui m&#234;me destin&#233; &#224; laisser la place en tant que sujet au docteur Ingravallo puis au docteur Pynchon : &#171; Je me suis r&#233;veill&#233;, le lendemain, en nage et les nerfs en capilotade, sans doute parce que j'avais r&#234;v&#233; qu'&#224; cause de ma mani&#232;re personnelle d'explorer la r&#233;alit&#233; (en avan&#231;ant dans le vide), il n'y avait pas le moindre souffle d'air dans ma froide chambre d'h&#244;tel de Naples, devenue le fond noir et chaud de l'Hudson &#224; son passage &#224; New York o&#249;, me comportant comme un fils indigne, je giflais mes parents noy&#233;s, pourtant d&#233;j&#224; bien morts. Je me suis r&#233;veill&#233; en voyant encore leur bouche d&#233;chir&#233;e et d&#233;figur&#233;e par l'amertume produite par la sauvage et aquatique baffe filiale. Et ce fut, sans aucun doute, un soulagement de se r&#233;veiller et de voir que rien de tout cela ne me concernait et que mes parents n'&#233;taient pas m&#234;me mes parents, moi j'&#233;tais le docteur Pasavento, sp&#233;cialiste en psychiatrie et &#233;crivain cach&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Course contre la v&#233;rit&#233; de la mort ou fiction des superstitions et des lectures, &lt;i&gt;Docteur Pasavento&lt;/i&gt; se r&#233;v&#232;le peu &#224; peu le roman de la notion m&#234;me de sujet, au sens occidental du terme ambigu de sujet, cette notion aujourd'hui en voie de dissolution, dont toute l'histoire semble parall&#232;le &#224; l'histoire du roman europ&#233;en. On pourrait le r&#233;sumer d'une formule que je vous accorde a priori absconse : &lt;i&gt;Docteur Pasavento&lt;/i&gt; raconte le projet suicidaire mais de toute fa&#231;on irr&#233;alisable de parvenir &#224; la dissolution du roman dans le roman du roman dissous, sinon dissolu. On peut d&#233;monter ma formule absconse, sachant ce qu'est le roman du roman, d'abord ; en renvoyant la notion de roman dissous ou dissolu, d'une part &#224; la question du sujet, d'autre part, &#224; la production romanesque aussi florissante qu'elle est l&#233;nifiante, au point que la critique en vient r&#233;guli&#232;rement &#224; le dire toujours d&#233;j&#224; enfin tout &#224; fait mort, le roman ; quant &#224; son impossible dissolution, &lt;i&gt;Docteur Pasavento&lt;/i&gt; la d&#233;montre : il reste toujours quelque chose du sujet et du roman quand on prend vraiment le risque d'en finir avec eux &#8211; et ce quelque chose, en l'occurrence, prend la forme paradoxale et magistralement litt&#233;raire d'un grand roman. Mais, lisez-le. En un mot comme en cent, c'est une exp&#233;rience, &#233;prouvante et v&#233;ritable. Les occasions ne sont pas si fr&#233;quentes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#169; Bertrand Leclair, 2007.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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