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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>Proust #51 | une impression qui pouvait ressusciter en moi l'homme &#233;ternel</title>
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		<dc:date>2013-06-27T07:01:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Nerval, G&#233;rard de</dc:subject>
		<dc:subject>Proust, Marcel </dc:subject>
		<dc:subject>Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>structure, gen&#232;se</dc:subject>
		<dc:subject>temps, uchronies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;affronter la madeleine (et ne pas y r&#233;duire Proust)&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique113" rel="directory"&gt;2013 | Proust est une fiction &lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot728" rel="tag"&gt;temps, uchronies&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3282.jpg?1372608735' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3416' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout, quoi de plus simple, s'il suffit d'un &lt;i&gt;&#171; petit morceau de madeleine &#187;&lt;/i&gt; (le morceau suffit, &#244; boulangers de Cabourg qui les commercialisez, &#224; Illiers-Combray ils en ont eu assez et sont plus discrets) &#8211; on est plus pr&#232;s du &lt;i&gt;&#171; petit pan de mur jaune &#187;&lt;/i&gt; de Bergotte que de la confiserie tremp&#233;e &lt;i&gt;&#171; dans son infusion de th&#233; ou de tilleul &#187;&lt;/i&gt; (remarquez l&#224; aussi combien le d&#233;doublement casse toute m&#233;canique et la remplace par le flou qu'on a dans les r&#234;ves), &lt;i&gt;&#171; et tout d'un coup le souvenir m'est apparu &#187;&lt;/i&gt;. Pour une fois que Proust se fait simple, normal que la madeleine soit devenu son image de marque, le clich&#233; proustien par d&#233;finition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, quelques phrases en amont, on ne l'a pas conquis, le simple : &lt;i&gt;&#171; Arrivera-t-il jusqu'&#224; la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, &#233;mouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arr&#234;t&#233;, redescendu peut-&#234;tre ; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et remontons encore quelques phrases en amont : &lt;i&gt;&#171; Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit &#234;tre l'image, le souvenir visuel qui, li&#233; &#224; cette saveur, tente de la suivre jusqu'&#224; moi. Mais il se d&#233;bat trop loin, trop confus&#233;ment ; &#224; peine si je per&#231;ois le reflet neutre o&#249; se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remu&#233;es ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interpr&#232;te possible &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils savent tout &#231;a, ceux qui parlent de la madeleine de Proust comme une affaire entendue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand arrive le passage c&#233;l&#232;bre de &lt;i&gt;&#171; ces g&#226;teaux courts et dodus appel&#233;s Petites Madeleines qui semblent avoir &#233;t&#233; moul&#233;s dans la valve rainur&#233;e d'une coquille de Saint-Jacques &#187;&lt;/i&gt; (toujours ce principe d'&#233;clatement-recomposition de la plus simple r&#233;alit&#233; potentiellement contenue dans un nom), c'est au pays des l&#233;gendes et de la mort qu'il nous laisse d'abord attendre : &lt;i&gt;&#171; Je trouve tr&#232;s raisonnable la croyance celtique que les &#226;mes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque &#234;tre inf&#233;rieur, dans une b&#234;te, un v&#233;g&#233;tal, une chose inanim&#233;e, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, o&#249; nous nous trouvons passer pr&#232;s de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent&#8230; &#187;&lt;/i&gt; La r&#233;miniscence elle-m&#234;me ne se rapporte, dans le hasard de son surgissement, qu'&#224; la mort : &lt;i&gt;&#171; cet objet, il d&#233;pend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fascine dans ce passage, &#233;videmment des plus grands, n'est pas le coup de gong de la r&#233;miniscence elle-m&#234;me, mais que justement elle n'advienne pas. Compl&#232;tement le contraire du processus qui amorcera &lt;i&gt;Le Temps retrouv&#233;&lt;/i&gt;, dans la biblioth&#232;que des Guermantes, avec la concordance des pav&#233;s de la cour, du bruit de la cuill&#232;re sur le verre, de la raideur des serviettes empes&#233;es et de Fran&#231;ois le Champi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'&#233;crit Proust dans le passage des madeleines c'est, bien au contraire, que la r&#233;miniscence ne se produit pas. Il n'&#233;crit que la r&#233;sistance, le &lt;i&gt;&#171; mot sur le bout de la langue &#187;&lt;/i&gt;. Plut&#244;t que la r&#233;miniscence en elle-m&#234;me, il &#233;crit le travail progressif du narrateur pour la cerner, l'identifier, la r&#233;duire ou la contraindre &#224; un territoire assez limit&#233; pour qu'enfin elle advienne, et que Combray lui soit offert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Il y avait d&#233;j&#224; bien des ann&#233;es que, de Combray, tout ce qui n'&#233;tait pas le th&#233;&#226;tre et le drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais &#224; la maison, ma m&#232;re&#8230; &#187;&lt;/i&gt; : alors qu'on est d&#233;j&#224; &#224; Combray, le narrateur se projette dans le futur, vers un point cible du vivant de sa m&#232;re, alors que le d&#233;clic pour Proust se fera apr&#232;s le d&#233;c&#232;s r&#233;el. Comme si, plut&#244;t que faire s'ouvrir Combray, le passage de la madeleine avait pour but, en &#233;voquant la maison d'enfance, de faire revivre celle qui a disparu, bien plus tard&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue du narrateur, la tisane servie par la m&#232;re ouvre au livre l'univers Combray dans lequel on va entrer. Du point de vue de l'auteur, la convocation &#233;crite de Combray ouvre la r&#233;miniscence d'une sc&#232;ne avec sa m&#232;re, bien plus tardive que Combray mais bien ant&#233;rieure &#224; l'intuition du livre. Ce n'est pas une explication du passage de la madeleine, mais c'est en tout cas une harmonique qui lui est consubstantielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'enl&#232;ve rien &#224; la m&#233;canique de ce passage, sa beaut&#233; et sa gravit&#233; &#8211; rien que l'amertume d'une miette de g&#226;teau dissoute dans la tisane. Mais que l'&#233;vocation que construit Proust ne soit pas dirig&#233;e vers le pass&#233;, mais vers un point situ&#233; dans son pass&#233; &#224; lui, mais dans le futur de l'instant &#233;voqu&#233; pour le narrateur, voil&#224; ce qui fait la force de l'&#233;criture, son d&#233;doublement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; preuve que surgit un personnage compl&#233;mentaire au voyageur &#233;voqu&#233; plus t&#244;t, et lui aussi r&#233;current dans la recherche (cinq fois), ce chercheur indiff&#233;renci&#233; et inquiet : &lt;i&gt;&#171; incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent d&#233;pass&#233; par lui-m&#234;me : quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur o&#249; il doit chercher et o&#249; tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : cr&#233;er. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut r&#233;aliser&#8230; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est lui, le chercheur, qui nous dit que la r&#233;miniscence n'est pas un petit morceau de pass&#233; qui &#233;tait pr&#233;sent et inaccessible, qu'on ravive, mais bien qu'elle est cr&#233;ation en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On passera alors en quelques lignes du &lt;i&gt;&#171; petit coquillage de p&#226;tisserie, si grassement sensuel sous son plissage s&#233;v&#232;re et d&#233;vot &#187;&lt;/i&gt;, &#224; &lt;i&gt;&#171; l'&#233;difice immense du souvenir &#187;&lt;/i&gt;, mais &lt;i&gt;&#171; sur la ruine de tout le reste &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avez-vous compt&#233; les verbes dans la c&#233;l&#232;bre phrase qui cl&#244;t le passage : &lt;i&gt;&#171; dans ce jeu o&#249; les Japonais s'amusent &#224; tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-l&#224; indistincts qui, &#224; peine y sont-ils plong&#233;s s'&#233;tirent, se contournent, se colorent, se diff&#233;rencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables &#187;&lt;/i&gt; ? Alors enfin et seulement pourrons-nous entrer avec le narrateur dans &lt;i&gt;&#171; la maison grise sur la rue &#187;&lt;/i&gt;, Combray aura commenc&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Proust #7 | la grandeur dans le bruit lointain d'un a&#233;roplane</title>
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		<dc:date>2013-06-15T07:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Baudelaire, Charles</dc:subject>
		<dc:subject>Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>train, voiture, avion</dc:subject>
		<dc:subject>biographie</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;lectricit&#233; et autres progr&#232;s techniques</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;quand Proust monte &#224; cheval et fait voler ses avions avec vingt ans d'avance &#8211; m&#224;j 2&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3255.jpg?1370800633' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='87' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;retour &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3416' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Un jour que j'&#233;tais all&#233; &#224; cheval voir les Verdurin et que j'avais pris dans les bois une route sauvage... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les vingt-quatre occurrences du mot &lt;i&gt;a&#233;roplane&lt;/i&gt; dans la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; un nouvel indice d'une probl&#233;matique de changement technique affectant la repr&#233;sentation symbolique du monde, et susceptible en tant que telle de provoquer de nouvelles pousses narratives. Non pas la probl&#233;matique du voyage et de la distance franchie, ou que le nouveau continent soit un appel, un myst&#232;re : la science-fiction naissante regorge de telles inventions, mais Proust n'y voit pas un moyen d'aller &#224; Londres, Berlin ou New York &#8212; il est bien trop t&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est passionnant par contre, c'est comment Proust requiert l'apparition de l'avion moins pour poser la question d'un changement dans notre perception du monde que pour scruter notre r&#233;sistance &#224; ce changement, qui peut aller jusqu'&#224; r&#233;futer ses manifestations techniques : &lt;i&gt;&#171; cela n'emp&#234;che pas que chaque fois que la soci&#233;t&#233; est momentan&#233;ment immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun changement n'aura plus lieu, de m&#234;me qu'ayant vu commencer le t&#233;l&#233;phone, ils ne veulent pas croire &#224; l'a&#233;roplane &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Proust est bien loin de se douter de comment cette phrase pourrait s'appliquer aux bouleversements de l'Internet et du livre. L'histoire de l'aviation balbutie en m&#234;me temps que Proust balbutie les &#233;tapes pr&#233;liminaires de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;. Il d&#233;colle progressivement sur de courtes distances, de m&#234;me qu'en mars 1906, &#224; Montesson, Traian Vuia accomplira l'exploit d'un vol de douze m&#232;tres &#224; une altitude passant le m&#232;tre, puis en ao&#251;t de la m&#234;me ann&#233;e volera &#224; Issy-les-Moulineaux vingt-cinq m&#232;tres &#224; une altitude de deux-m&#232;tres cinquante, puis que Santos Dumont, le 23 octobre de la m&#234;me ann&#233;e, &#224; Bagatelle, passera les soixante m&#232;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela, c'est dans l'orbite de Proust. Et quand l'&#233;criture de la Recherche prend son &#233;lan, en 1908, Farman sur un avion Voisin parcourt vingt-sept kilom&#232;tres et se pose &#224; Reims. C'est en 1909 que Kafka et Max Brod font le voyage d'Italie rien que pour voir les machines volantes (ce que Kafka raconte dans &lt;i&gt;A&#233;roplanes &#224; Brescia&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les noms immens&#233;ment populaires des premiers aviateurs ne franchiront pas les portes de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;, tandis que l'obscur po&#232;te du nom d'Alexis Saint-L&#233;ger L&#233;ger y sera accueilli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce bref passage, o&#249; les avions sont trait&#233;s comme des bateaux partant du port, et o&#249; Proust va sculpter d'un seul trait de plume ces lieux surgissants autour de la m&#233;canique et pour elle, est peut-&#234;tre un des plus beaux passages de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'&#233;tais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des promenades avec Albertine. Comme il n'avait pas tard&#233; &#224; s'&#233;tablir autour de Paris des hangars d'aviation, qui sont pour les a&#233;roplanes ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour o&#249;, pr&#232;s de la Raspeli&#232;re, la rencontre quasi mythologique d'un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait &#233;t&#233; pour moi comme une image de la libert&#233;, j'aimais souvent qu'&#224; la fin de la journ&#233;e le but de nos sorties &#8212; agr&#233;ables d'ailleurs &#224; Albertine, passionn&#233;e pour tous les sports &#8212; f&#251;t un de ces a&#233;rodromes. Nous nous y rendions, elle et moi, attir&#233;s par cette vie incessante des d&#233;parts et des arriv&#233;es qui donnent tant de charme aux promenades sur les jet&#233;es, ou seulement sur la gr&#232;ve pour ceux qui aiment la mer, et aux fl&#226;neries autour d'un &#8220;centre d'aviation&#8221; pour ceux qui aiment le ciel. &#192; tout moment, parmi le repos des appareils inertes et comme &#224; l'ancre, nous en voyions un p&#233;niblement tir&#233; par plusieurs m&#233;caniciens, comme est tra&#238;n&#233;e sur le sable une barque demand&#233;e par un touriste qui veut aller faire une randonn&#233;e en mer. Puis le moteur &#233;tait mis en marche, l'appareil courait, prenait son &#233;lan, enfin, tout &#224; coup, &#224; angle droit, il s'&#233;levait lentement, dans l'extase raidie, comme immobilis&#233;e, d'une vitesse horizontale soudain transform&#233;e en majestueuse et verticale ascension. Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait des explications aux m&#233;caniciens qui, maintenant que l'appareil &#233;tait &#224; flot, rentraient. Le passager, cependant, ne tardait pas &#224; franchir des kilom&#232;tres ; le grand esquif, sur lequel nous ne cessions pas de fixer les yeux, n'&#233;tait plus dans l'azur qu'un point presque indistinct, lequel d'ailleurs reprendrait peu &#224; peu sa mat&#233;rialit&#233;, sa grandeur, son volume, quand, la dur&#233;e de la promenade approchant de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous regardions avec envie, Albertine et moi, au moment o&#249; il sautait &#224; terre, le promeneur qui &#233;tait all&#233; ainsi go&#251;ter au large, dans ces horizons solitaires, le calme et la limpidit&#233; du soir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'a&#233;roport du Bourget n'existe pas encore, ces hangars survivront dans les petits a&#233;rodromes de la pratique individuelle de l'aviation, leur r&#244;le social est tout &#233;ph&#233;m&#232;re mais Proust sait s'en saisir. Dans son texte &lt;i&gt;Journ&#233;es en automobile&lt;/i&gt;, parlant de la cath&#233;drale de Lisieux, et parlant d'Alfred Agostinelli, Proust ajoutera un &#233;trange parall&#232;le entre la machine &#224; &#233;crire et les avions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Je ne pr&#233;voyais gu&#232;re quand j'&#233;crivais ces lignes que sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait &#224; dactylographier un livre de moi, apprendrait l'aviation sous le nom de Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associ&#233; mon nom de bapt&#234;me et le nom d'un de mes personnages et trouverait la mort &#224; vingt-six ans, dans un accident d'a&#233;roplane, au large d'Antibes. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avion accompagnera le roman dans toutes ses phases &#224; venir. Dans la nuit de la guerre, il en devient le symbole m&#234;me : &lt;i&gt;&#171; C'&#233;tait l'&#233;poque o&#249; il y avait continuellement des raids de gothas ; l'air gr&#233;sillait perp&#233;tuellement d'une vibration vigilante et sonore d'a&#233;roplanes fran&#231;ais... &#187;&lt;/i&gt; Et Proust, dans le m&#234;me passage du Temps retrouv&#233; parle de cette &lt;i&gt;&#171; impression de beaut&#233; que nous faisaient &#233;prouver ces &#233;toiles humaines et filantes &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans ce premier passage, o&#249; Proust monte &#224; cheval, le surgissement de l'avion troue litt&#233;ralement le r&#233;cit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Tout &#224; coup mon cheval se cabra ; il avait entendu un bruit singulier, j'eus peine &#224; le ma&#238;triser et &#224; ne pas &#234;tre jet&#233; &#224; terre, puis je levai vers le point d'o&#249; semblait venir ce bruit mes yeux pleins de larmes, et je vis &#224; une cinquantaine de m&#232;tres au-dessus de moi, dans le soleil, entre deux grandes ailes d'acier &#233;tincelant qui l'emportaient, un &#234;tre dont la figure peu distincte me parut ressembler &#224; celle d'un homme. Je fus aussi &#233;mu que pouvait l'&#234;tre un Grec qui voyait pour la premi&#232;re fois un demi-Dieu. Je pleurais aussi, car j'&#233;tais pr&#234;t &#224; pleurer, du moment que j'avais reconnu que le bruit venait d'au-dessus de ma t&#234;te&#8212;les a&#233;roplanes &#233;taient encore rares &#224; cette &#233;poque&#8212;&#224; la pens&#233;e que ce que j'allais voir pour la premi&#232;re fois c'&#233;tait un a&#233;roplane. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'a jamais vu le petit narrateur, m&#234;me &#224; Combray, prendre des le&#231;ons d'&#233;quitation &#8212; quand bien m&#234;me au contraire il est probable que Gilberte, elle, ait fr&#233;quent&#233; des man&#232;ges (ce sera le cas d'Albertine, elle en mourra). Proust a pr&#233;par&#233; son passage loin en amont, lorsque sa m&#232;re reproche au narrateur &lt;i&gt;&#171; l'argent qui file &#187;&lt;/i&gt; pour louer cette voiture avec chauffeur dans ses mondanit&#233;s de vill&#233;giature. Alors, quand Albertine ne peut le rejoindre, il se r&#233;sout &#224; reprendre les vieilles cal&#232;ches moins ch&#232;res. Mais, pour rendre la majest&#233; de l'avion, que la voiture lui dissimulerait, et o&#249; la cal&#232;che fait de lui un observateur passif, il lui faut quelque chose d'aussi fort que Chateaubriand qui, lorsqu'il raconte les chutes Niagara, veut nous faire croire que son cheval glisse et qu'il tombe, une des plus belles prouesses par exc&#232;s des &lt;i&gt;M&#233;moires d'Outre-Tombe&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;&#171; Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne le dites &#187;&lt;/i&gt;, r&#233;pondra Charlus &#224; Brichot). Et c'est, dans le passage ci-dessus, le d&#233;port du mot a&#233;roplane &#224; la toute fin qui cr&#233;e la force de l'apparition, et autorise la suite :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Alors, comme quand on sent venir dans un journal une parole &#233;mouvante, je n'attendais que d'avoir aper&#231;u l'avion pour fondre en larmes. Cependant l'aviateur sembla h&#233;siter sur sa voie ; je sentais ouvertes devant lui&#8212;devant moi, si l'habitude ne m'avait pas fait prisonnier&#8212;toutes les routes de l'espace, de la vie ; il poussa plus loin, plana quelques instants au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant c&#233;der &#224; quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant dans sa patrie, d'un l&#233;ger mouvement de ses ailes d'or il piqua droit vers le ciel. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la port&#233;e symbolique du passage, aucun moyen de douter, ne serait-ce que pour ces &lt;i&gt;&#171; yeux pleins de larmes &#187;&lt;/i&gt;, et il y a la r&#233;serve de lyrisme que Proust sait tendre d'un seul trait de m&#233;tal (le mot acier quand il y en avait pourtant bien peu ou pas du tout dans les ailes des Caudron).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baudelaire avait anticip&#233; cette possibilit&#233; pour la po&#233;sie de se grandir aux trois dimensions de l'espace, et d'y proc&#233;der par la vitesse, phrase qu'on conna&#238;t tous par c&#339;ur :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Que la phrase po&#233;tique peut imiter (et par l&#224; elle touche &#224; l'art musical et &#224; la science math&#233;matique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu'elle peut monter &#224; pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l'enfer avec la v&#233;locit&#233; de toute pesanteur ; qu'elle peut suivre la spirale, d&#233;crire la parabole, ou le zigzag figurant une s&#233;rie d'angles superpos&#233;s... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;crire le surgissement de l'avion, Proust a laiss&#233; Baudelaire organiser sans qu'on le cite le socle invisible du r&#233;cit, puisqu'&#224; lui est donn&#233; un objet r&#233;el qui puisse incarner le r&#234;ve baudelairien, de monter &#224; pic vers le ciel. Proust rajoute l'identification avec l'homme de l'air :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Cependant l'aviateur sembla h&#233;siter sur sa voie ; je sentais ouvertes devant lui &#8212; devant moi, si l'habitude ne m'avait pas fait prisonnier &#8212; toutes les routes de l'espace, de la vie ; il poussa plus loin, plana quelques instants au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant c&#233;der &#224; quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant dans sa patrie, d'un l&#233;ger mouvement de ses ailes d'or il piqua droit vers le ciel. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Proust aurait pu apercevoir cela de sa fen&#234;tre en hauteur de Balbec, &#224; pied depuis les perspectives avec vue de la Raspeli&#232;re, ou faire arr&#234;ter la voiture. Non. Il lui faut travailler, pour que la sc&#232;ne de l'avion soit fulgurante, la position m&#234;me du narrateur, et qu'on le place archa&#239;quement &#224; cheval, qu'on l'&#233;carte romantiquement de la route ordinaire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Un jour que j'&#233;tais all&#233; &#224; cheval voir les Verdurin et que j'avais pris dans les bois une route sauvage... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fabuleuse incoh&#233;rence narrative pour nous servir un anachronisme tout aussi fabuleux. Les lois du roman passent d'abord, et tout roman est beau comme un nouvel avion.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>[52] ces paysages du r&#234;ve, toujours les m&#234;mes</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3291</link>
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		<dc:date>2013-05-06T07:22:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Proust, Marcel </dc:subject>
		<dc:subject>Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>g&#233;ographie, paysage</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de ce fameux passage des trois arbres&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique113" rel="directory"&gt;2013 | Proust est une fiction &lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot182" rel="tag"&gt;Proust, Marcel &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot366" rel="tag"&gt;Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot771" rel="tag"&gt;g&#233;ographie, paysage&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3291.jpg?1367830881' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='126' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;note du 5 mai 2013&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
Tous ces jours, reprise du manuscrit initial, issu de la publication directe issu sur le site. Recomposition de la marche du livre, affaire de rythmes et de th&#232;mes. Puis reprise des chapitres eux-m&#234;mes. Peut-&#234;tre que la cl&#244;ture induite par le livre, l'effet de r&#233;sonance qui s'induit de texte &#224; texte, permet de les faire &#233;merger en d&#233;coupe plus nette, en faisant plus confiance &#224; leur th&#232;me pr&#233;cis, en &#233;liminant ce qui tient du continu, de la d&#233;marche elle-m&#234;me... Ce matin, c'&#233;tait le tour des &lt;i&gt;trois arbres&lt;/i&gt; de passer &#224; la refonte...
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi certains passages prennent-ils une telle force m&#234;l&#233;e de r&#234;ve ? Il suffisent &#224; propulser Proust en haut de la litt&#233;rature comme s'ils &#233;taient une suite de tableaux dispers&#233;s, ind&#233;pendants du grand parc ou du grand b&#226;timent livre o&#249; nous revenons sans cesse les visiter... La page o&#249; les trois arbres de la c&#244;te d'Hudimesnil bousculent l'id&#233;e de r&#233;alit&#233; du narrateur en fait partie, &#224; l'&#233;vidence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je cherche &#224; identifier, avant m&#234;me de relire, ce qui me reste du passage des &#171; trois arbres &#187;, je retrouve quoi ? La premi&#232;re image ne tient pas au passage lui-m&#234;me, mais &#224; une sensation personnelle, l'id&#233;e d'abord d'un retour, et puis ces moments de d&#233;but d'automne o&#249; les int&#233;rieurs semblent se r&#233;v&#233;ler comme vus sous vitre. Quand on revient d'une promenade, l'attention se rel&#226;che, et tout va plus vite (d'ailleurs, c'est la raison de la sc&#232;ne : parce que le soir tombe, pour revenir plus vite, on a pris par &lt;i&gt;&#171; la vieille route de Balbec &#187;&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est une note auditive qui permet la premi&#232;re mise &#224; distance de la r&#233;alit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; L'invisibilit&#233; des innombrables oiseaux qui s'y r&#233;pondaient tout &#224; c&#244;t&#233; de nous dans les arbres donnait la m&#234;me impression de repos qu'on a les yeux ferm&#233;s. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a la mise en perspective spatiale &#224; plus grande &#233;chelle, reliant le point local &#224; un territoire plus grand, ajoutant l'ind&#233;termination :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ... pareille &#224; bien d'autre de ce genre qu'on rencontre en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une grande longueur. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le narrateur pr&#233;cisant que &#171; au moment m&#234;me, je ne lui trouvais pas un grand charme &#187;, mais c'est peut-&#234;tre la fonction de ces mises en perspectives, de rester aust&#232;res et neutres, et c'est peut-&#234;tre ainsi qu'elles s'ins&#232;rent dans la fonction onirique de la prose. Renforc&#233; par une multiplication imaginaire, qui les met toutes en relation, l&#224; o&#249; est dans l'espace uniquement proustien : &lt;i&gt;&#171; comme une amorce o&#249; toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient aussit&#244;t sans solution de continuit&#233; &#187;&lt;/i&gt;, le territoire mental rempla&#231;ant donc le territoire spatial r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Proust revient alors au d&#233;pli vertical du temps, par superposition de toutes les occurrences &#233;voqu&#233;es :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Ce &#224; quoi ma conscience se trouverait imm&#233;diatement appuy&#233;e comme &#224; mon pass&#233; le plus r&#233;cent, ce serait (toutes les ann&#233;es interm&#233;diaires se trouvant abolies) les impressions que j'avais eues par ces fins d'apr&#232;s-midi l&#224;, en promenade pr&#232;s de Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que la brume s'&#233;levait et qu'au del&#224; du prochain village on apercevrait entre les arbres le coucher du soleil ... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi s'&#233;tablit ce fonctionnement qu'il a d&#233;j&#224; r&#233;veill&#233; en nous, mais qu'il nomme en nous laissant la libert&#233; de nous l'approprier :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ... au milieu de la r&#233;alit&#233; per&#231;ue une part assez grande de r&#233;alit&#233; &#233;voqu&#233;e, song&#233;e, insaisissable... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'introduction du mot r&#233;alit&#233;, sur la fugitivit&#233; et la distance des paysages, induisant cette exp&#233;rience commune :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; ... pour me donner, au milieu de ces r&#233;gions o&#249; je passais, plus qu'un sentiment esth&#233;tique, un d&#233;sir fugitif mais exalt&#233;, d'y vivre d&#233;sormais pour toujours &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et qui d'entre nous tous pour ne pas savoir trouver au fond de soi-m&#234;me cela, cela exactement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si l'art de Proust, comme ces arbres qui ne peuvent surgir dans leur bri&#232;vet&#233; qu'&#224; condition de la route, et du mouvement du narrateur sur la route, consistait dans le mouvement du texte, et toute la suite de figures qui, n'ayant rien &#224; voir, nous pr&#233;parent &#224; cet instant d'intensit&#233; brutale et r&#234;veuse ? Claude Simon &#233;voquera cette phrase de Proust lui-m&#234;me, &#224; propos de &lt;i&gt;&#171; la solidit&#233; in&#233;branlable d'une fugue de Bach &#187;&lt;/i&gt;... Ici, on part de loin. De cette sc&#232;ne o&#249; le narrateur se rend ridicule en donnant commission &#224; la fille du peuple, la belle fille aper&#231;ue assise sur le muret devant l'&#233;glise, moyennant pourboire insultant parce que disproportionn&#233;, d'aller &#224; la boulangerie d'en face pr&#233;venir &lt;i&gt;&#171; la marquise &#187;&lt;/i&gt; de son retard. Passage qui utilise un vocabulaire de voyeur obsc&#232;ne pour d&#233;crire l'adolescente : &lt;i&gt;&#171; il y en avait une grande qui assise &#224; demi sur le rebord du pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit pot plein de poissons &#187;&lt;/i&gt;, mais le poussant presque au vocabulaire du violeur : &#171; &lt;i&gt; ce n'est pas seulement son corps que j'aurais voulu atteindre, c'&#233;tait aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement, qui est d'attirer son attention, une sorte de p&#233;n&#233;tration. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, quand on repart dans la carriole, ce sera Chateaubriand et le clair de lune. Le narrateur, trop timide pour faire autrement, montre la lune &#224; la marquise en lui citant dune expression de Vigny : &lt;i&gt;&#171; elle r&#233;pandait ce vieux secret de m&#233;lancolie. &#187;&lt;/i&gt; Comme si &#224; la fois il nous pr&#233;parait &#224; la relation de la langue &#224; la r&#233;alit&#233; qui va bient&#244;t emporter le passage, et qu'en m&#234;me temps il soulignait, par l'impossibilit&#233; de la vieille marquise &#224; acc&#233;der &#224; l'art ou m&#234;me l'&#233;motion, le territoire o&#249; il va nous emmener. Et il prend le temps d'une digression suppl&#233;mentaire, la marquise de Villeparisis r&#233;pondant par une anecdote tragi-comique sur Chateaubriand, auquel dans sa famille on confiait chaque nouvel invit&#233;, sachant qu'il l'inviterait dans le jardin pour lui sortir de grandiloquentes phrases sur le clair de lune, justement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Curiosit&#233; : qu'en t&#234;te du passage aux trois arbres vienne le mot &lt;i&gt;incomplet&lt;/i&gt; &#8211; un signal de l'ouvert, de notre n&#233;cessaire travail &#224; nous, lecteur. Et puis la figure elle-m&#234;me, dessinant un paysage qui s'ouvre sur le non-d&#233;termin&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Nous descend&#238;mes sur Hudimesnil ; tout d'un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n'avais pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue &#224; celui que m'avaient donn&#233;, entre autres, les clochers de Martainville. Mais cette fois il resta incomplet. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissant alors passer l'image principale, en insistant sur le fonctionnement de fausse reconnaissance, le narrateur gardant donc autant de place dans l'image que la figure qu'il d&#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ... trois arbres qui devaient servir d'entr&#233;e &#224; une all&#233;e couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la premi&#232;re fois, je ne pouvais arriver &#224; reconna&#238;tre le lieu d'ont ils &#233;taient comme d&#233;tach&#233;s, mais je sentais qu'il m'avait &#233;t&#233; familier autrefois... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la force du d&#233;doublement de perception, c'est la r&#233;alit&#233; imm&#233;diate qui bascule et devient livre (alors que bien s&#251;r nous sommes dans un livre), c'est cette mise en ab&#238;me qui donne probablement sa force &#224; l'ensemble parce que pas moyen &#224; cet instant, nous lecteurs, de ne pas basculer avec le narrateur lui-m&#234;me :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ... si toute cette promenade n'&#233;tait pas une fiction, Balbec un endroit o&#249; je n'&#233;tais jamais all&#233; que par l'imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la r&#233;alit&#233; qu'on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu'on &#233;tait en train de lire et qui vous d&#233;crivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transport&#233;. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La force de Proust dans ce passage, c'est de ne pas se laisser avaler lui-m&#234;me par sa cr&#233;ation. Coupe nette, et retour au corps du narrateur, avec changement d'&#233;chelle et perception qui serait plut&#244;t celle du r&#234;ve :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ...comme sur ces objets plac&#233;s trop loin dont nos doigts allong&#233;s au bout de notre bras tendu effleurent seulement par instant l'enveloppe sans arriver &#224; rien saisir. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis ce moment o&#249;, pour rassembler l'image d&#233;j&#224; enfuie, le narrateur ferme les yeux, mais a besoin de conserver, pour faire durer l'image, son contexte m&#234;me, la carriole et la marquise (la grand-m&#232;re a litt&#233;ralement disparu du passage, elle ne reviendra que pour remercier de la s&#233;ance, &#224; la fin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Nous abusons de vous, disait ma grand'm&#232;re... &#8212; Mais comment, je suis ravie, cela m'enchante, r&#233;pondait son amie. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la sc&#232;ne primitive, les arbres aper&#231;us, tient en deux pages, il en faut six pour l'exploiter. D'abord l'effort volontaire et intentionnel, qui restera &#233;videmment vain et vide (&lt;i&gt;&#171; de ma pens&#233;e ramass&#233;e, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plut&#244;t dans cette direction int&#233;rieure au bout de laquelle je les voyais en moi-m&#234;me) &#187;&lt;/i&gt;. Puis le travail sur cet horizon vide de la m&#233;moire, en tant qu'il est vide, mais avec encore l'all&#233;gorie du livre comme retour en ab&#238;me &#224; la propre situation narrateur-lecteur : &lt;i&gt;&#171; fallait-il croire qu'ils venaient d'ann&#233;es d&#233;j&#224; si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait &#233;t&#233; enti&#232;rement aboli dans ma m&#233;moire, et que, comme ces pages qu'on est tout d'un coup &#233;mu de retrouver dans un ouvrage qu'on s'imaginait n'avoir jamais &#233;t&#233; lu, ils surnageaient seuls... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#233;moire comme contenu on passera &#224; la r&#233;alit&#233; comme image, et de l&#224; au r&#234;ve comme lieu de la conqu&#234;te, soit que la r&#233;miniscence n'e&#251;t pas concern&#233; un souvenir dirune, mais le souvenir d'un r&#234;ve, soit &#8212; ambigu&#239;t&#233; majestueuse, que seul le travail du r&#234;ve permette de conqu&#233;rir cette r&#233;alit&#233; n&#244;tre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ... n'&#233;taient-ils qu'une image toute nouvelle d&#233;tach&#233;e d'un r&#234;ve de la nuit pr&#233;c&#233;dente, mais d&#233;j&#224; si effac&#233;e qu'elle me semblait venir de beaucoup plus loin ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de revenir progressivement &#224; la condition r&#233;elle du narrateur via le trouble initi&#233; dans la r&#233;alit&#233; m&#234;me :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; ... ne cachaient-ils m&#234;me pas de pens&#233;es et &#233;tait-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois double dans l'espace ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors la porte est ouverte aux fant&#244;mes, aux sorci&#232;res (elles sont l&#233;gitimes, ce sont celles de Macbeth : &lt;i&gt;&#171; peut-&#234;tre apparition mythique, ronde de sorci&#232;res ou de nornes qui me proposait ses oracles &#187;&lt;/i&gt;), les morts (&lt;i&gt;&#171; chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs &#187;&lt;/i&gt;) ne surgissant pas dans l'espace du r&#234;ve, mais depuis le retour r&#233;el &#224; la carriole qui cahote dans le soir, et l'encombrent et y rient sans que la marquise ni la grand-m&#232;re, elles-m&#234;mes tenant des deux puisque pos&#233;es comme personnages de roman, n'aient rien &#224; y redire &#8212; le narrateur seul ma&#238;tre &#224; bord pour les emmener tous (&lt;i&gt;&#171; comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi &#187;&lt;/i&gt;). On en perdra la langue au passage, du moins aura-t-on fr&#244;l&#233; en embarquant avec soi les morts le risque de mutit&#233; et donc de cessation du livre : &lt;i&gt;&#171; le regret impuissant d'un &#234;tre aim&#233; qui a perdu l'usage de la parole, sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et que nous ne savons pas deviner. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'a plus qu'&#224; r&#233;gler, dans la fugue, la r&#233;solution des accords : le mot inqui&#233;tude avec le mot soir, la fin laiss&#233;e ouverte (&lt;i&gt;&#171; ces arbres eux-m&#234;mes, en revanche, je ne sus jamais ce qu'ils avaient voulu m'apporter &#187;&lt;/i&gt;), et le retour &#224; la permanence du narrateur, sa tristesse : &lt;i&gt;&#171; tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j'avais l'air r&#234;veur, j'&#233;tais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-m&#234;me, de renier un mort. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi va la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; pour d&#233;crocher ses pages d'anthologie, qu'il n'est pas possible de d&#233;tacher de l'ensemble sans tout perdre. Peut-&#234;tre la plus belle force de ce que nous nommons &lt;i&gt;&#171; les trois arbres &#187;&lt;/i&gt; c'est justement le souvenir vague qui s'ensuit, et qu'il nous faudra toujours feuilleter le livre sans plus rien reconna&#238;tre pour &#224; nouveau l'isoler, la retrouver et la relire (m&#234;me si c'est bien facile avec la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; sur tablette num&#233;rique, quand la simple requ&#234;te &lt;i&gt;trois arbres&lt;/i&gt; suffit &#224; faire &#233;merger le passage).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>romantique et gratuit le dimanche</title>
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		<dc:date>2009-09-20T12:34:56Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>publie.net</dc:subject>
		<dc:subject>lire num&#233;rique</dc:subject>
		<dc:subject>Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Ren&#233;, de Chateaubriand, en t&#233;l&#233;chargement gratuit&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique43" rel="directory"&gt;le bulletin&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot27" rel="tag"&gt;publie.net&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot249" rel="tag"&gt;lire num&#233;rique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot366" rel="tag"&gt;Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1885.jpg?1352732840' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
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&lt;p&gt;Nous rappelons que l'acc&#232;s int&#233;gral au site est possible depuis de nombreuses biblioth&#232;ques territoriales ou universitaires abonn&#233;es &#224; nos services. Que nous proposons un abonnement monoposte pour centres de documentation, &#233;coles d'art, centres r&#233;gionaux du livre. Et que de nombreux lecteurs choisissent l'option abonnement, 65 euros/an en lecture seule, 95 euros/an avec t&#233;l&#233;chargement (enlever TVA &#224; 19,6% si acc&#232;s hors UE), paiement s&#233;curis&#233; CIC, et paiement fractionn&#233; 6 euros/mois en choisissant option PayPal.&lt;/p&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>brouillons d'&#233;crivains, retour sur</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article499</link>
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		<dc:date>2006-09-03T08:09:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Baudelaire, Charles</dc:subject>
		<dc:subject>Rabelais, Fran&#231;ois</dc:subject>
		<dc:subject>Balzac, Honor&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>Saint-Simon, duc de</dc:subject>
		<dc:subject>Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;des brouillons au temps du num&#233;rique, et Saint-Simon&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;quelques contemporains&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot125" rel="tag"&gt;Baudelaire, Charles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot163" rel="tag"&gt;Rabelais, Fran&#231;ois&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot168" rel="tag"&gt;Balzac, Honor&#233; de&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot172" rel="tag"&gt;Saint-Simon, duc de&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot366" rel="tag"&gt;Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton499.jpg?1352732187' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='102' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;On nous pose souvent la question : mais avec le traitement de texte, vous ne gardez pas les &lt;i&gt;brouillons&lt;/i&gt; ? C'est vrai que la mode est &#224; la critique g&#233;n&#233;tique. Pour Flaubert et pour Proust, maintenant pour Balzac (non pas avec les brouillons, mais avec la suite des &#233;ditions) des travaux essentiels, qui permettent d'appr&#233;hender l'oeuvre dans sa dynamique de construction, sa gen&#232;se. Le logiciel Gen&#232;se de l'&lt;a href=&#034;http://www.lecture.org/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;AFL&lt;/a&gt; tentait de concilier l'univers des &#233;crits transitoires et celui de l'informatique : mais plus de nouvelles.
&lt;p&gt;Pourtant, bien des &#233;crivains ont tenu eux-m&#234;mes &#224; s&#233;parer de leur oeuvre constitu&#233;e ces &#233;crits interm&#233;diaires. Chateaubriand et Henri Michaux par exemple. Aujourd'hui, l'&lt;a href=&#034;http://www.imec-archives.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;IMEC&lt;/a&gt; propose aux auteurs ce genre d'archivage, personnellement &#8212; ou psychologiquement &#8212; je ne supporterais pas. Pour avancer, il me faut les traces nettes en arri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, du temps des &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/arch/00_Azerty.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;machines &#224; ruban&lt;/a&gt; et Tippex, &#224; la publication, l'&#233;norme tas empil&#233; des feuilles corrig&#233;es, recopi&#233;es, quel symbole c'&#233;tait de s'en d&#233;barrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2001, la BNF nous avait propos&#233; une r&#233;flexion sur ce th&#232;me, via l'exposition &lt;a href=&#034;http://expositions.bnf.fr/brouillons/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Brouillons d'&#233;crivains&lt;/a&gt;, qui avait donn&#233; lieu &#224; un magnifique catalogue, et sur place des bornes interactives o&#249; nous avions &#233;t&#233; sollicit&#233;s &#224; quelques-uns (Michel Chaillou, Jean Echenoz, Jacques Roubaud, si je me souviens bien) pour parler de nos pratiques d'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reprends le texte que j'avais propos&#233; pour le catalogue : ici dans sa version int&#233;grale, non r&#233;duite, et telle que bricol&#233;e depuis, au hasard des jours : l'informatique fait que nous constituons tout notre travail dans une seule archive, celle du disque dur, son arborescence, et la pleine responsabilit&#233; des effacements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ci-dessus : page manuscrite de Saint-Simon, &#169; BNF&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;brouillons d'&#233;crivains : emport&#233; par la mati&#232;re&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On n'a pas eu toujours ce f&#233;tichisme des &#233;chafaudages. C'est en traversant bri&#232;vement cette mise en perspective, qu'on peut relativiser de n'avoir plus, nous, de brouillons : suite de fichiers &#233;ventuellement, dans les sauvegardes, dat&#233;s pour archive. Mais le livre va jusqu'&#224; sa forme d&#233;finitive en modifiant perp&#233;tuellement le m&#234;me fichier comme un peintre agit en permanence sur la totalit&#233; de sa toile : le risque pris &#224; l'impossible retour en arri&#232;re pouvant m&#234;me &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un outil au service de l'avanc&#233;e du livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rabelais&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Qu'&#233;crire ne vaille que dans le livre fini, hors la main de l'auteur, est une contrainte forc&#233;ment int&#233;rioris&#233;e par celui qui &#233;crit : on donne, on se s&#233;pare. &lt;i&gt;Vous aurez le reste de l'histoire &#224; ces foires de Francfort prochainement venantes&lt;/i&gt;, dit Rabelais en 1532, &#224; la fin du premier &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;. Notre &#232;re moderne, depuis l'apparition de la premi&#232;re presse &#224; imprimer chez Claude Nourry &#224; Lyon, a su int&#233;grer d&#232;s le d&#233;part dans le processus de fiction, comme un fait de fiction, la forme mat&#233;rielle de son objet artistique : &lt;i&gt;dont les aulcuns sont i&#224; imprimez, et les aultres l'on imprime de present en ceste noble ville de Tubinge&lt;/i&gt;, ailleurs dans Rabelais, o&#249; la figure en miroir des livres, des lettres manuscrites, et des r&#233;cits gigogne avec confrontation des personnages fictifs au locuteur r&#233;el est une marque r&#233;currente peut-&#234;tre sa plus audacieuse. Le livre, puisqu'il se d&#233;signe comme objet en construction, devient lui-m&#234;me sa propre arch&#233;ologie. Mais, partition pour voix, il ne saurait donner valeur aux &#233;tapes qui le pr&#233;c&#232;dent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On n'a donc pas de brouillons de Rabelais, m&#234;me si les suites r&#233;currentes de r&#233;cits sur le m&#234;me th&#232;me, sur les vingt ans qui s&#233;parent le &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; du &lt;i&gt;Quart-Livre&lt;/i&gt; sont la fixation graphique d'autant de strates dans l'art d'inventer la fiction, et l'inscription de son rapport au monde. Alors, m&#234;me sans trace mat&#233;rielle, pas &#233;tonnant que l'instant de premi&#232;re &#233;criture ait aussi sa trace dans l'oeuvre imprim&#233;e, et que cette trace, ce qui tient du rituel, soit li&#233; &#224; des sensations proprement physiques : &lt;i&gt;qu'il n'est tel que de faucher en est&#233; en cave bien garnie de papier &amp; d'encre &amp; de plumes &amp; de ganyvet de Lyon sur le Rosne tarabin tarabas&lt;/i&gt;, le canif (ganyvet) pour tailler plume et page &#233;tant sur la table de l'auteur un rituel que nous avons oubli&#233;. Rabelais inscrit dans son livre ce qui donne valeur, &#233;motionnelle aussi, aux brouillons : la trace primitive du geste d'&#233;crire, des mati&#232;res dont on se sert, et m&#234;me du temps qu'il fait &#8212; on retrouvera &#231;a dans chaque d&#233;but des livres de Claude Simon, inaugur&#233;s par une description (souvent accompagn&#233;e de dessins en marge du manuscrit) de sa table de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Montaigne&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Qu'on avance de soixante ans, et si le mot &lt;i&gt;brouillon&lt;/i&gt; ne s'applique qu'aux id&#233;es, et non pas &#224; des formes successives de gestation d'&#233;criture (&lt;i&gt;Ce sont des excez fievreux de nostre esprit : instrument brouillon et inquiete&lt;/i&gt;), la m&#233;diation de l'instant d'&#233;criture dans le contenu de ce qui s'&#233;crit, comme la mat&#233;rialit&#233; de ce qu'on convoque dans le rituel du livre, est une r&#233;currence dans Montaigne : &lt;i&gt;Je parle au papier, comme je parle au premier que je rencontre&lt;/i&gt;, ou encore, toujours sur ce m&#234;me mot &lt;i&gt;papier&lt;/i&gt;, de l'indiff&#233;rence de la mati&#232;re au contenu : &lt;i&gt;De ce mesme papier o&#249; il vient d'escrire l'arrest de condemnation contre un adultere, le juge en desrobe un lopin, pour en faire un poulet &#224; la femme de son compagnon&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du &lt;i&gt;temps&lt;/i&gt; de l'&#233;criture &#224; sa mat&#233;rialit&#233; : &lt;i&gt;Qui ne voit, que j'ay pris une route, par laquelle sans cesse et sans travail, j'iray autant, qu'il y aura d'ancre et de papier au monde ? Je ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions : fortune les met trop bas : je le tiens par mes fantasies&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la mat&#233;rialit&#233; de ce qu'on convoque, les lignes et les ratures, la feuille sans pliure ni marge : &lt;i&gt;J'ay accoustum&#233; les grands, qui me cognoissent, &#224; y supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge.&lt;/i&gt; R&#233;flexion si importante pour nous : mais la page &#233;cran, les rituels qu'on y a pour les polices, l'espacement, le fond d'&#233;cran, ne nous &#233;loignent pas forc&#233;ment du vocabulaire de Montaigne quant &#224; ses pliures et marges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quant &#224; la gestation de l'&#233;crit par le fait m&#234;me que d&#233;j&#224; on &#233;crive : &lt;i&gt;Au demeurant, je ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes, ouy &#224; l'aventure quelque mot : mais pour diversifier, non pour oster&lt;/i&gt;. Pour lui d&#233;j&#224;, le risque pris &#224; &lt;i&gt;oster&lt;/i&gt;, se couper de la trace en arri&#232;re, comme condition du risque vers l'avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y compris t&#233;moignage de l'&#233;criture sous dict&#233;e, comme nous disposons (moi pas) de calepins mp3 pour la voix : &lt;i&gt;Un valet qui me servoit &#224; les escrire soubs moy, pensa faire un grand butin de m'en desrober plusieurs pieces choisies &#224; sa poste. Cela me console, qu'il n'y fera pas plus de gain, que j'y ay fait de perte&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec enfin cette allusion quand m&#234;me &#224; la &lt;i&gt;r&#233;&#233;criture&lt;/i&gt;, et cette tr&#232;s &#233;nigmatique allusion &#224; la difficult&#233; de prendre distance avec un &#233;crit qu'on a tenu, la m&#234;me difficult&#233; que devant les auteurs qu'on lit : &lt;i&gt;Les mains, je les ay si gourdes, que je ne s&#231;ay pas escrire seulement pour moy : de fa&#231;on, que ce que j'ay barbouill&#233;, j'ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le demesler, et ne ly guere mieux&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bossuet&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Et bien s&#251;r qu'il n'y a l&#224; nulle hi&#233;rarchie ni le&#231;on &#224; prendre, puisque &#224; peine quatre-vingts ans et un des plus hauts et &#233;tranges monuments par o&#249; culmine notre langue, l'oeuvre oratoire de Bossuet, est &#233;crite dans la partie droite int&#233;rieure d'une feuille pli&#233;e en deux dans le sens vertical : marge et pliure convoqu&#233;es l&#224; pour l'audace de ce qu'on y &#233;crit : &lt;i&gt;Au moment que j'ouvre ma bouche...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt-quatre occurrences dans les &lt;i&gt;Oraisons&lt;/i&gt; du mot &lt;i&gt;bouche&lt;/i&gt;, &#224; peine quatre pour le verbe &lt;i&gt;&#233;crire&lt;/i&gt; : c'est cela, la r&#233;volution de Bossuet dans la langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loi presque de th&#233;&#226;tre qui fait que pour la loi m&#234;me du texte qu'on prononce d'en haut, montrant &#224; l'auditoire le &lt;i&gt;mannequin&lt;/i&gt; dessous, rev&#234;tu des habits du mort, qui en repr&#233;sente le cadavre, on cite la chaire dix-sept fois comme si le texte se pr&#233;sentait &#224; mesure qu'on le dit, convocation dans le texte du temps de sa prof&#233;ration comme th&#233;&#226;tre de sa gestation : &lt;i&gt;ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se pr&#233;sente &#224; ma pens&#233;e&lt;/i&gt;, et qu'on ne parle jamais de papier ni de feuille ni d'encre, m&#234;me si le processus d'enqu&#234;te et de creusement sur soi-m&#234;me par &#233;crire est bien consciemment le m&#234;me : &lt;i&gt;Malheur &#224; moi si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi-m&#234;me.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De ceux qui &#233;crivent debout ou dictent&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Et que c'est toute une fili&#232;re de notre langue, les textes &#233;crits en arpentant une pi&#232;ce et en dictant (pas seulement chez nous, puisque Rilke et Noetzche pratiquaient aussi l'&#233;criture ambulatoire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On attend longtemps, on mature, et quelquefois ce qui tombe s'&#233;crit si vite. Dans le th&#233;&#226;tre, presque en temps r&#233;el de ce qu'on prononce, mais peut-&#234;tre alors attendre d'un jour &#224; l'autre jour la r&#233;plique suivante. Et cette condition de vitesse pouvant &#234;tre crit&#232;re g&#233;n&#233;tique du texte : cinquante-trois jours pour dicter &lt;i&gt;La Chartreuse de Parme&lt;/i&gt;, debout et en mouvement, commen&#231;ant chaque jour &#224; heure fixe, comme Artaud dictant &lt;i&gt;Van Gogh suicid&#233; de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, le recours oral ou la condition orale impos&#233;e au corps invalide-t-elle le processus ? C'est r&#233;pondre. La prise de voix s'entend dans les quatre reprises successives des chapitres du &lt;i&gt;Van Gogh&lt;/i&gt; d''Artaud, qui n'est pas un texte lin&#233;aire, mais un cercle concentrique chaque fois tendu plus large &#224; partir du m&#234;me point de d&#233;part, de la m&#234;me image (le chapeau, le corbeau).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rituel alors prime le brouillon, qui n'est pas. Mais la vie m&#234;me de celui qui s'offre, parlant et marchant, comme ce que la bouche aspire dans le texte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Baudelaire, Lautr&#233;amont : des grands parleurs aux grands muets&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
On conna&#238;t ainsi des grands parleurs et des grands muets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette anecdote d'Asselineau &#233;vitant Baudelaire, parce que l'ami Charles chaque fois sort de sa poche la version en cours d'un po&#232;me, et le lit &#224; sa victime de hasard : essai oral de la feuille griffonn&#233;e et ratur&#233;e, dont les versions successives ne sont pas conserv&#233;es (on a le dernier manuscrit, et les corrections sur parutions ou &#233;preuves successives).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est ce geste qui &#224; distance interpelle : ne pas recopier (dans les Lettres par exemple), mais toujours lire soi-m&#234;me. Rimbaud avait la pratique contraire, et sans les po&#232;mes recopi&#233;s dans un cahier pour Paul Demeny, sans les recopiages des &lt;i&gt;Illuminations&lt;/i&gt; pour Verlaine ou Germain Nouveau, l'oeuvre disparaissait. Transition d&#233;cisive : aujourd'hui, nous imaginons que la trace papier peut suffire &#224; porter un texte dans le temps, non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cette l&#233;gende d'Isidore Ducasse tapant des accords sur un piano, la nuit, pour essayer ses phrases, brouillon oral ou rituel ? Peu importe qu'&#224; part Philippe Soupault personne ne puisse en attester. Le texte garde trace de ses reprises (la suite des beau comme, comme il garde trace des recopiages (les associations de mots reprises directement de Baudelaire, comme des manuels de biologie ou de d&#233;veloppement photographique), sans qu'on ait pu conserver les &#233;tapes d'un texte des plus impressionnants de notre patrimoine. Mais une phrase comme &lt;i&gt;Chaque fois je lis Shakespeare, il me semble que je d&#233;chiqu&#232;te la cervelle d'un jaguar...&lt;/i&gt; s'&#233;crit-elle par &#233;tapes laborieuses, ou d'une seule tomb&#233;e, retour d'une marche du soir via la rue Vivienne et le Palais-Royal (phrase par quoi on mesure encore une fois combien la discipline de lecture est aussi, voire d'abord, le brouillon mental de l'&#233;crivain) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Primat alors du rituel sur le brouillon, et retour case d&#233;part : l'&#233;nigme est bien dans le r&#233;sultat seul, tous &#233;chafaudages disparus ce jour ce 1871, retour du cimeti&#232;re Montmartre, l'h&#244;telier Jules-Fran&#231;ois Dupuis et son gar&#231;on d'&#233;tage Antoine Milleret faisant m&#233;nage d&#233;finitif dans la chambre de leur locataire de vingt-quatre ans (ah, le myst&#232;re de cette page du Journal des Goncourt, dans Paris encercl&#233;, avec les incendies rouges dans le ciel et les animaux du Jardin des Plantes, &#233;l&#233;phants et girafes, vendus pour leur viande, o&#249; Edmond vient sur la tombe de son fr&#232;re Jules, au cimeti&#232;re Montmartre, quasi le m&#234;me jour qu'on enterre anonymement Lautr&#233;amont).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Balzac&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
C'est tout cela ensemble, peut-&#234;tre, qu'il nous faut tenir dans le tableau &#224; m&#234;me distance et confus&#233;ment, qui ne commence pas par une page blanche et ne s'organise pas si facilement que dans le cas g&#233;n&#233;reux d'Honor&#233; de Balzac, apr&#232;s que le vicomte de Loevenjoul eut r&#233;cup&#233;r&#233; chez &#233;piciers et poissonniers du quartier les papiers abandonn&#233;s &#224; leur sort de papier : vendus au poids par madame veuve, n&#233;e Hanska, vite remari&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Balzac fait souvent relier, pour offrir ou conserver, non pas l'&#233;criture manuscrite, faite pour &#234;tre confi&#233;e aux mains noires, celles du prote, du compositeur, abandonn&#233;e &#224; l'imprimerie. Mais trace de la premi&#232;re transubstantiation vers le livre : comment cela lui revient, dans le premier, puiis le second jeu d'&#233;preuves. Et si la magie, c'est le carat&#232;re d'imprimerie, l'&#233;criture objectiv&#233;e dans la figure de l'&#233;crivain, ce qui l'atteste c'est la correction manuelle, l'ajout autographe. Qu'il les offre, d&#233;dicac&#233;es, ou qu'il les garde, reli&#233;es en maroquin rouge, dans son propre bureau, la question pour nous est ouverte : Balzac cr&#233;e &#233;videmment une valeur, la constitue telle, mais non pas simplement en tant qu'&#233;tape provisoire, g&#233;n&#233;tique, de son oeuvre. C'est ailleurs, c'est de cette constitution comme livre et comme auteur que le maroquin rouge symboliquement atteste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste les feuilles manuscrites vendues au kilo au poissonier et &#224; l'&#233;picier de la rue Raynouard, que le vicomte Leovenjoul rach&#232;te &#8212; ce qu'il en reste &#8212; et puis trie, reclasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chateaubriand, Saint-Simon&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Chateaubriand lui d&#233;truisait tout, pr&#233;f&#233;rant le silence du monument &#233;crit. Il n'y a pas de hi&#233;rarchie entre les deux d&#233;marches, et l'absence de m&#233;diation elle aussi nous enseigne : c'est un saut dans le vide, un trou dans le noir, et toutes les &#233;tapes qu'on pourrait s'imaginer pour s'aider ne servent &#224; rien pour ce qui est de former son art personnel du saut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regardez Saint-Simon : toute une vie de cour dans l'ombre, et chaque fois qu'il pourrait sortir de cette ombre, quand le duc de Bourgogne devient dauphin officiel et que Saint-Simon est du premier cercle, c'est la rougeole qui frappe. Quand Philippe d'Orl&#233;ans devient r&#233;gent, les Saint-Simon, son ami le plus proche, celui qui l'a port&#233; contre les col&#232;res du vieil oncle roi, c'est son tour d'avoir les id&#233;es trop vieilles par rapport &#224; l'abb&#233; Dubois ou le banquier Law. De 1723 &#224; 1742, Saint-Simon met dix-neuf ans pour &#233;crire ce qui fut de 1699 &#224; 1723, presque un temps r&#233;el, pour cette grande fuite emmagasin&#233;e, o&#249; on attrape les gens par l'instant qu'ils meurent, dessinant &#224; rebours ce mouvement qui finalement les emporte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa vie de cour, Saint-Simon ne cesse pas d'&#233;crire. Des lettres, pour la grande masse perdues. Des m&#233;moires st&#233;riles, g&#233;n&#233;alogies des ducs, qui nous rebutent, mais qui feront dans les &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt; la structure, l'ordre et le squelette. Il nous rend compte, &#224; quinze ans d'&#233;cart, d'un chemin pr&#233;cis de conversations, par suite de rendez-vous nocturnes dans les arri&#232;re-cabinets de Versailles ou au fond des jardins de Marly. Et il annote dans les marges Torcy, le ministre des affaires &#233;trang&#232;res, dont il s'est fait pr&#234;ter puis recopier &#224; la main les &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt;, et le &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt; de Dangeau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tonnant Dangeau : brave homme qui savait tr&#232;s bien jouer au billard, dut sa fortune &#224; l'avoir enseign&#233; &#224; Louis XIV, et savait perdre devant son &#233;l&#232;ve. Insipide Journal de Dangeau : du factuel, le temps qu'il fait, et comment s'habillent les dames. Qui meurt et combien au jeu on gagne. Mais Dangeau capte le temps, sert de calendrier, et ce calendrier est celui du roi, puisque le ma&#238;tre de billard, au ventre largement arrondi par sa fortune, est devenu homme presque principal &#224; la cour. Les marges de son &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt; sont &#233;troites, mais c'est l&#224; que Saint-Simon &#233;bauche, pour chaque personnage, le tableau au noir, le condens&#233; vitriol que nous sommes. Le livre d'un autre devient le propre brouillon du sien, &#233;criture condens&#233;e, dress&#233;e droit, qui va d'un coup &#224; sa cible par faute de place : qu'on compare, dans l'&#233;dition Pl&#233;iade, pour chaque noeud de r&#233;cit, la version annot&#233;e dans Dangeau et la version d&#233;velopp&#233;e, seul exemple qu'on ait peut-&#234;tre dans notre litt&#233;rature, avec Flaubert, de premier jet sauv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Addition &#224; Dangeau, au hasard, concernant le duc de Vend&#244;me : &lt;i&gt;Les gens de d&#233;tail et d'insignes favoris commandaient l'arm&#233;e plus que lui. Peu de ces favoris, et nuls autres, le voyaient &#224; ses soupers dissolus de tous les soirs, et il avait accoutum&#233; tout le monde &#224; sa chaise perc&#233;e, sur laquelle il passait ses matin&#233;es &#224; recevoir et la foule et les gens en tout genre les plus distingu&#233;s, devant lesquels, &#224; mesure que cela lui venait, il faisait sans fa&#231;on ce pour quoi on est en pareille posture. Devant eux, on &#244;tait le bassin s'il &#233;tait trop plein, qui, lav&#233;, lui servait tout de suite de bassin &#224; barbe, et sur cette m&#234;me chaise perc&#233;e il mangeait un d&#233;jeuner chaud avec cinq ou six familiers devant tout le monde, parce qu'il ne d&#238;nait jamais et qu'il soupait toujours. Devant la compagnie, il se torchait le cul.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Duc de Vend&#244;me, version d&#233;finitive : &lt;i&gt;Il se levait assez tard &#224; l'arm&#233;e, se mettait sur sa chaise perc&#233;e, y faisait ses lettres et y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire &#224; lui, c'est-&#224;-dire pour les officiers g&#233;n&#233;raux et les gens distingu&#233;s, c'&#233;tait le temps de lui parler. Il avait accoutum&#233; l'arm&#233;e &#224; cette infamie. L&#224;, il d&#233;jeunait &#224; fond, et souvent avec deux ou trois familiers, et rendait d'autant, soit en mangeant, soit en &#233;coutant, ou en donnant ses ordres ; et toujours force spectateurs debout. Il faut passer ces honteux d&#233;tails pour le bien conna&#238;tre. Il rendait beaucoup ; quand le bassin &#233;tait plein &#224; r&#233;pandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l'aller vider, et souvent plus d'une fois. Les jours de barbe, le m&#234;me bassin dans lequel il venait de se soulager servait &#224; lui faire la barbe. C'&#233;tait une simplicit&#233; de moeurs, selon lui, digne des premiers Romains, et qui condamnait le faste et le superflu des autres.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cent soixante-sept mots pour cent trente-huit, mais surtout, avec ce &lt;i&gt;pour le bien conna&#238;tre&lt;/i&gt;, l'image en miroir de ce qu'accomplit le livre. Toute une vie pour un &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt;. Puis, avec l'embo&#238;tement du &lt;i&gt;selon lui&lt;/i&gt; sur les premiers Romains, mise en relief suppl&#233;mentaire du personnage, qui cr&#233;dibilise ou l&#233;gitime lui-m&#234;me sa description.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Curiosit&#233; que ces additions de Dangeau, la phrase de premi&#232;re r&#233;daction suit l'action comme avec une cam&#233;ra &#224; l'&#233;paule, puis Saint-Simon y passe le peigne, s&#233;pare les phrases selon la division simple des d&#233;placements ou de la description. Et pourtant, parce qu'il ne peut s'en d&#233;prendre, il r&#233;introduit dans le texte subdivis&#233; et peign&#233; ce mouvement gliss&#233; qui donne du d&#233;tail &#224; voir, fait d&#233;finitivement pr&#233;sence. Pr&#233;sence remise &#224; la grammaire, &#224; la torsion grammaticale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que Saint-Simon ait &#233;crit toute sa vie, parfois cela lui &#233;chappe, et on le voit qui traverse lui-m&#234;me son livre, des pages &#224; la main : &lt;i&gt;Sans r&#233;pondre une parole, je tire une cl&#233; de ma poche, je me l&#232;ve, j'ouvre une armoire qui &#233;tait derri&#232;re moi, j'en tire trois petits cahiers &#233;crits de ma main.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est ainsi qu'apr&#232;s dix-neuf ans (et qu'on voie ici m&#234;me cette page o&#249; il interrompt de croix et de larmes ses &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt; en cours &#224; la mort de sa femme) il peut, tout &#224; leur terme, dans une conclusion dont les sous-titres (&#233;criture tenue en marge, Saint-Simon faisant acte g&#233;n&#233;tique des M&#233;moires ce qui sera le principe de double &#233;criture pour Michaux dans &lt;i&gt;Mis&#233;rable miracle&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;L'Infini turbulent&lt;/i&gt;) sont tour &#224; tour : v&#233;rit&#233;, d&#233;sappropriation, impartialit&#233; et style, &#233;crire cette phrase &#233;tonnante : &lt;i&gt;Dirais-je enfin un mot du style, de sa n&#233;gligence, de ses r&#233;p&#233;titions trop prochaines des m&#234;mes mots, quelquefois de synonymes trop multipli&#233;s, surtout de l'obscurit&#233; qui na&#238;t trop souvent de la longueur des phrases, peut-&#234;tre de quelques r&#233;p&#233;titions ? J'ai senti ces d&#233;fauts. Je n'ai pu les &#233;viter, emport&#233; toujours par la mati&#232;re, et peu attentif &#224; la mani&#232;re de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet acad&#233;mique ; je n'ai pu me d&#233;faire d'&#233;crire rapidement.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Emport&#233; par la mati&#232;re&lt;/i&gt;. Et puis : &lt;i&gt;Je n'ai jamais pu me d&#233;faire d'&#233;crire rapidement&lt;/i&gt;. Comme lorsque Walter Benjamin disait de Balzac, reprenant Curtius : &lt;i&gt;Toute po&#233;sie na&#238;t d'une rapide vision des choses&lt;/i&gt;, dix-neuf ans d'&#233;criture continue, huit tomes Pl&#233;iade gonfl&#233;s, pour n'avoir su se d&#233;faire d'&#233;crire rapidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute cette nuit construite, qui est l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Perspective num&#233;rique&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Peut-&#234;tre, alors, si on a assez complexifi&#233; le tableau, la m&#233;diation neuve se divise en autant d'&#233;l&#233;ments, et la discontinuit&#233; para&#238;t peut-&#234;tre moins un foss&#233;. 1988, premier ordinateur Atari sur ma table, mais d&#233;j&#224;, en dix ans, que de progr&#232;s dans les machines &#224; &#233;crire traditionnelles, m&#233;morisation d'une ligne, correction automatique des derniers caract&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; peine, au d&#233;but, le traitement de texte est-il une machine &#224; &#233;crire perfectionn&#233;e. On imprime sur les feuilles listing, par l'imprimante &#224; aiguilles, et on d&#233;chire les feuilles pour retrouver le texte, qu'on corrige &#224; la main. Cinq ans plus tard, je d&#233;couvre les premiers ordinateurs portables : le Powerbook Macintosh, noir et non plus du gris morbide des ordinateurs de bureau, et c'est comme retrouver un cahier, qu'on peut emmener sous le bras, d&#233;ployer gr&#226;ce &#224; sa batterie sur la table de cuisine d'un logement ami, sur une table de fond de bistrot ou dans le train. La vraie taille de la r&#233;volution est un peu ult&#233;rieure, ce jour d'ao&#251;t 1996 o&#249; pour la premi&#232;re fois, et tr&#232;s laborieusement alors, j'acc&#232;de &#224; Internet. &#201;videmment, que ce que nous vivons depuis dix ans est une mutation &#224; l'&#233;chelle de celle d&#233;crite au d&#233;but de ce texte, l'apparition &#224; Lyon d'une presse &#224; imprimer. &#201;videmment, qu'aucun rituel n'est plus pareil, et &#233;videmment, que les premiers &#224; &#234;tre mang&#233;s ont &#233;t&#233; nos brouillons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte en cours n'est plus une &#233;paisseur, qu'on gratte, o&#249; on coupe et recolle, qu'on feuillette, mais seulement un d&#233;filement. Quand on ouvre le fichier du texte en cours, le matin, c'est la page de garde qui s'affiche, et on laisse filer le texte, par curseur interpos&#233;, jusqu'au front de taille. Au d&#233;but c'est dangereux : on &#233;crit sous l'apparence d&#233;j&#224; du livre, on pourrait ne pas corriger, et la surprise serait s&#233;v&#232;re. Et la m&#233;moire mat&#233;rielle des mots n'est pas, sur l'&#233;cran, celle qu'on avait &#224; les tripoter sur papier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et du coup, quelle r&#233;gression dans ces ramettes de 500 feuilles 80g, qu'on ach&#232;te en supermarch&#233;. Mais je repense &#224; Baudelaire, et son go&#251;t de lire plut&#244;t que recopier : je crois que j'ai appris &#224; me servir bien autrement de la m&#233;moire instantan&#233;e du texte. Je le mesure parfois au th&#233;&#226;tre : &#224; quelque chose d'&#233;crit il y a plusieurs ann&#233;es, dit par un autre, les doigts &#233;prouvent une envie automatique de correction. On rentre, on allume la machine, et on d&#233;couvre que la correction n'est pas &#224; faire, c'est l'acteur qui s'&#233;tait tromp&#233;. M&#233;moire corrective, qui ne saurait pas r&#233;citer, mais d&#233;c&#232;le la diff&#233;rence. Autres f&#233;tichismes : autrefois emmener avec soi ses cahiers, son manuscrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Maintenant, quand on &#233;merge de la s&#233;ance de travail, effectuer la sauvegarde, et n'importe o&#249; qu'on aille, on aura sur soi le disque magn&#233;tique. Mais &#224; chacun sa fa&#231;on d'affronter ce pour quoi n'existe pas encore de rep&#232;re : untel attend pour copier &#224; l'ordinateur que le texte soit enti&#232;re &#233;crit et corrig&#233; &#224; la main, sur son &#233;critoire de bois ; untel &#233;crit &#224; l'ordinateur et imprime un tirage, puis d&#233;truit le fichier, de fa&#231;on &#224; se forcer &#224; tout r&#233;&#233;crire plut&#244;t que corriger &#224; l'&#233;cran, et fait cela deux fois, voire trois, avant de juger le travail fini ; untel enfin d&#233;cide pour un livre qu'il sera &#233;crit sans corriger ni reprendre, en tapissant sa pi&#232;ce &#224; &#233;crire des feuilles imprim&#233;es &#224; chaque fin de s&#233;ance de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne restera pas de brouillons : c'est que la correction est atomis&#233;e, d&#233;multipli&#233;e, permanente. Mais ceux de Chateaubriand nous manquent-ils ? Et puis il y aura d'autres archives, &#224; mesure qu'on s'apprend &#224; jouer avec le courrier &#233;lectronique. Pas de projection, surtout : on joue avec l'ab&#238;me, mais on sait bien que la chance de la litt&#233;rature, pour chaque &#233;poque, c'est d'investir ce qui, pour chaque &#233;poque, est la figure sp&#233;cifique de cet ab&#238;me. Le presse &#224; imprimer pour Rabelais, l'agonie d'une monarchie pour Saint-Simon. La lecture sur &#233;cran, le poids politique d'Internet, l'habitude de la multiplication, pour une page, de niveaux hypertextes mais dans la m&#234;me bri&#232;vet&#233; : et si &#231;a aidait &#224; d&#233;couvrir que tels sommets de la litt&#233;rature se sont d&#233;j&#224; content&#233;s de cette m&#234;me bri&#232;vet&#233;, voire jusqu'&#224; son exc&#232;s provoquant ? Par exemple, en quatre lignes, texte total :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Assez vu. La vision s'est rencontr&#233;e &#224; tous les airs.&lt;br/&gt;
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.&lt;br/&gt;
Assez connu. Les arr&#234;ts de la vie. &#8212; O rumeurs et Visions !
&lt;p&gt;D&#233;part dans l'affection et le bruit neufs !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cela s'appelle &lt;i&gt;D&#233;part&lt;/i&gt;, c'est dans &lt;i&gt;Illuminations&lt;/i&gt; d'Arthur Rimbaud, titre, d&#233;but, corps et fin. Et pour le convoquer ici sur cette page, je n'ai pas eu, comme pour Saint-Simon, &#224; grimper sur une chaise pour atteindre les volumes sur l'&#233;tag&#232;re, mais juste &#224; copier dans l'ordinateur m&#234;me, o&#249; sont d&#233;j&#224; tous ces auteurs : comment j'aurais sinon cherch&#233; dans Montaigne les occurrences du mot papier, du verbe &#233;crire ? Nulle r&#233;volution l&#224;, mais un autre outil dans les rituels d'approche, de voyage dans les textes. Une aide aussi, retrouver sa biblioth&#232;que (ou le dictionnaire Littr&#233;) sur son &#233;cran, pour tenir &#224; distance son propre texte. Et si le nouvel ab&#238;me &#233;tait pour nous la chance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout, compte-tenu de comment s'accumule en si peu d'ann&#233;es derri&#232;re chacun de nous le cimeti&#232;re de machines en plastique invendables, qu'on change chaque deux ans, serions-nous nous m&#234;mes surpris si quelque technicien mandat&#233; en allait r&#233;cup&#233;rer les donn&#233;es du disque dur, l'&#233;tat de notre travail tel jour, que nous-m&#234;mes ne savons plus. Osons la perte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Coda : Saint-John Perse, Ren&#233; Char&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Saint-John Perse, par exemple, qui a tout organis&#233; de ce qui lui survivrait, ce peu : en vaut-il moins ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de brouillon pour celui qui, capable d'&#233;crire : &lt;i&gt;Toute chose au monde m'est nouvelle&lt;/i&gt;, donnait comme injonction : &lt;i&gt;O Voyageurs sur les eaux noires en qu&#234;te de sanctuaires, allez et grandissez, plut&#244;t que de b&#226;tir&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'injonction sym&#233;trique de Ren&#233; Char : &lt;i&gt;Enfonce-toi dans l'inconnu qui creuse. Oblige-toi &#224; tournoyer&lt;/i&gt;, n'est-elle pas m&#234;me favoris&#233;e d'avoir bien moins derri&#232;re soi de papier &#224; jeter ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste aussi la magnifique iconographie, la trace mati&#232;re, que rassemble &lt;a href=&#034;http://expositions.bnf.fr/brouillons/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Brouillons d'&#233;crivains&lt;/a&gt; : assumer le deuil.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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