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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>#r&#233;cit | Rencontre avec le dernier descendant de Charles Baudelaire</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article761</link>
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		<dc:date>2026-07-02T06:21:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Baudelaire, Charles</dc:subject>
		<dc:subject>r&#234;ves et bizarre</dc:subject>
		<dc:subject>histoire compl&#232;te</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;conversations sur une tombe au cimeti&#232;re Montparnasse, avec un prologue&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot763" rel="tag"&gt;histoire compl&#232;te&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton761.jpg?1352732249' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff761.jpg?1352731912&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
La premi&#232;re version de ce texte avait &#233;t&#233; publi&#233;e en novembre 1989 dans le portfolio de la revue &lt;i&gt;Le Serpent &#224; Plume&lt;/i&gt; dirig&#233;e par Pierre Astier, et repris en poche par le m&#234;me &#233;diteur en 1993. La rencontr&#233;e &#233;voqu&#233;e ici eut lieu en juin 1989, et mon interlocuteur est d&#233;c&#233;d&#233; en avril 1998 (peut-&#234;tre que j'&#233;crirais diff&#233;remment, ou plus simplement, aujourd'hui, cette rencontre : mais je pr&#233;f&#232;re la laisser telle qu'elle a d'abord paru.
&lt;p&gt;R&#233;flexion aussi, de mon c&#244;t&#233;, sur le &lt;i&gt;temps&lt;/i&gt; -&#8211; du mal &#224; penser que ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit il y a 20 ans, alors que depuis lors j'ai toujours continu&#233; de rendre visite &#224; la tombe de Baudelaire (nombreuses &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/wcam/040425_Baudelaire.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;traces&lt;/a&gt; &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1772' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sur&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article504&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article145&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site&lt;/a&gt;), que j'ai toujours donn&#233; &#224; Baudelaire une place centrale dans les diff&#233;rents enseignements que j'ai &#233;t&#233; amen&#233;s &#224; donner, m&#234;me si toujours sur strapontin de vacataire, et que ce m&#234;me travail au long terme reste ouvert sur la table m&#234;me maintenant que je coupe peu &#224; peu les interventions ext&#233;rieures pour me concentrer ici sur le laboratoire personnel...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans compter que le texte dont il est le plus question ici, &lt;i&gt;Sympt&#244;mes de ruine&lt;/i&gt;, est toujours pour moi la porte centrale pour rejoindre cet atelier Baudelaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Rencontre avec le dernier descendant de Charles Baudelaire&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Conduit jusqu'au dernier bord du pr&#233;cipice, avec l'horrible loisir d'en conna&#238;tre la profondeur. Vous exprimer cela. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme, m&#234;me maintenant, se refusait donc &#224; me dire son nom, et avait une mani&#232;re g&#234;nante d'&#233;viter les regards en restant le visage obstin&#233;ment tourn&#233; sur la tombe &#224; nos pieds. Un manteau sur un dos &#233;troit et un peu cass&#233; d'en haut, comme quelqu'un qui aurait dans sa vie pass&#233; trop de temps &#224; une table sous la lampe, cela de blanc sur la peau, et les cheveux trop rares bien que longs ; voil&#224; donc, &#224; ce qu'il pr&#233;tendait, le dernier descendant de Baudelaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Informes monuments qui &#233;terniseront cette cruelle folie. Ne pas exc&#233;der d'une t&#226;che trop forte dont la nouveaut&#233; pla&#238;t d'abord, que l'importance des choses fait regarder comme n&#233;cessaire, mais dont on se lasse et qui se change imperceptiblement &#224; bien moins qu'il ne faut. C'&#233;taient de simples papiers de famille. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tour de b&#233;ton au-dessus de nous dans un ciel noir et ceux qui payaient pour voir Paris d'en haut, le bruit d'un chantier proche et, vers la rue Froidevaux (&#231;a s'appelle vraiment comme &#231;a) mais dans l'enceinte m&#234;me du cimeti&#232;re, ce b&#226;timent vieux tout de brique rouge et sans fen&#234;tre sous un toit de tuiles, un lierre tr&#232;s ancien et une porte d'acier peinte d'un marron fonc&#233;, assez haut pour tenir trois &#233;tages et sans destination compr&#233;hensible, adoss&#233; &#224; une usine morte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'avais toutes les preuves, une enti&#232;re malle de papiers, et sa bague. Voyez sa bague, dit l'homme en sortant sa main maigre de sa manche et d&#233;voilant sur un anneau plut&#244;t ordinaire une petite &#233;meraude de femme. Sept ann&#233;es, sur ces papiers, monsieur... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grue en tournant surplombait les carr&#233;s de marbres align&#233;s et tous pareils de tombes neuves, sur les &#233;chafaudages de l'immeuble les silhouettes d'hommes bleus aux casques jaunes semblaient &#224; chaque instant s&#233;par&#233;ment immobiles. La dalle de pierre verdie &#233;tait fleurie pourtant et le descendant (ou s'affirmant tel) me fit remarquer le comique de ces gens qui pour honorer Baudelaire s'en allaient voler des marguerites de plastique aux cadavres d'&#224;-c&#244;t&#233;. Et disant cela il grattait de la mousse comme on fait sur la tombe des siens, tout autour de l'inscription lat&#233;rale : concession &#224; perp&#233;tuit&#233; n&#176; 362, 1857.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La tristesse dont ce simple d&#233;but vous accable, dit l'homme. Charles Baudelaire, son beau-fils, d&#233;c&#233;d&#233; &#224; Paris &#224; l'&#226;ge de 46 ans, le 31 ao&#251;t 1867, il lut. Voyez-vous, la loi des familles. C'est une disposition verticale, o&#249; le g&#233;n&#233;ral Aupick est dessous, le po&#232;te au milieu et sa m&#232;re l&#224; sous la plaque, donc bien pos&#233;e sur son fils. Regardez cette fourmili&#232;re, au bord : le joint a &#233;clat&#233;, elles passent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais publi&#233; deux mois plus t&#244;t cet article intitul&#233;, d'apr&#232;s le po&#232;me fameux de Poe, traduit par Mallarm&#233;, &lt;i&gt;La cit&#233; en la mer&lt;/i&gt; : pour quelques-unes des plus fortes proses de Baudelaire, d'apr&#232;s ce qu'on y reconnaissait de la constellation des forces et influences (ce qui s'y tissait d'un &#233;cho des &lt;i&gt;Fleurs du Mal&lt;/i&gt;, mais aussi des traductions d'Edgar Allan le sombre, le mat&#233;riau aussi qui affleurait dans l'&#233;dition Corti des &lt;i&gt;Fus&#233;es&lt;/i&gt;), j'avais voulu reprendre le peu qu'on savait des projets not&#233;s de Baudelaire, ses fameuses listes ratur&#233;es mais &#224; la permanence obsessive, pour venir &#224; mon tour tenter d'allumer ce paysage toujours merveilleux qu'est l'&#339;uvre non r&#233;alis&#233;e d'un homme, ce qu'elle avoue de ses r&#234;ves et sous-tend, comme un paysage sous-marin entrevu multiplie le sentiment de surface, l'&#339;uvre accomplie, si br&#232;ve pour Baudelaire. Si on ne peut gu&#232;re ainsi aller loin, de tels reliefs un temps surplomb&#233;s fascinent par cette nuit m&#234;me o&#249; ils restent, les quelques notes des &#233;bauches semblant alors autant de lignes lumineuses o&#249; surgit sans doute plus nettement l'intuition du po&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'article avait paru dans le num&#233;ro de novembre des &lt;i&gt;&#201;tudes baudelairiennes&lt;/i&gt;, revue pourtant relativement confidentielle, et il y a trois semaines &#224; peine je recevais la premi&#232;re lettre ainsi sign&#233;e, simplement : &#171; un descendant de Charles Baudelaire &#187;. Trois pages d'une &#233;criture sans marge : infond&#233; et absurde, d'apr&#232;s lui, mon article &#233;tait uniquement bas&#233; sur des sp&#233;culations &#224; faux, il m'affirmait le pouvoir d&#233;montrer.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; J'ai donn&#233; ma vie &#224; de telles fum&#233;es. Ce qui vous en appara&#238;t certains soirs comme une fum&#233;e seulement, ainsi gaspill&#233;e. Et pourtant vous continuez sur cette route toujours, on s'obstine. Mais j'avais ces papiers, que je tenais par h&#233;ritage, heureusement &#233;chapp&#233;s des griffes rapaces de madame F&#233;licit&#233; Baudelaire, femme d'Alphonse fr&#232;re de Charles et d&#233;c&#233;d&#233;e en 1902. Oui monsieur, 1902 seulement, &#224; distance de grand-p&#232;re. Ces papiers &#233;taient pass&#233;s, par hasard disons-le, dans la branche des Foyot dont je suis. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut entrer dans ce cimeti&#232;re pour s'apercevoir de la hauteur ordinaire d'une ville, la moindre bicoque en surplombe les murs et les immeubles s'&#233;tagent par pans tr&#232;s loin ; surtout, pass&#233;e la petite porte rue Froidevaux, c'est le bruit de la ville qui s'y prend sur les all&#233;es de gravier, on dirait qu'elles en r&#233;sonnent. Un fond de bo&#238;te en somme, recoup&#233; encore par deux longs murs avec les croix qui passent, sans une porte ni une habitation, et comme un trait de scie dans les tombes, la rue &#201;mile-Richard (&#171; Je ne sais pas qui fut M. &#201;mile Richard &#187;, dit l'homme quand je le lui eus demand&#233;, ajoutant : &#171; Ils ne sont pas Foyot ; la branche Baudelaire comme la branche Foyot-Dufayis est issue de Neuville-le-Pont, dans la Marne &#187;). On entendit le fracas d'un train : une rame rapide venait se coller &#224; la masse grise encore en construction de la gare moderne. On reconnaissait aussi la masse arri&#232;re de ce th&#233;&#226;tre dit de la Ga&#238;t&#233;, qui venait se coller au coin de ces deux all&#233;es marqu&#233;es dans le cimeti&#232;re par deux pancartes &#224; la perpendiculaire : avenue de l'Ouest, all&#233;e du Nord, Baudelaire au carrefour. De la fr&#233;quentation des villes &#233;normes, du croisement de leurs innombrables rapports, que na&#238;t cet id&#233;al obs&#233;dant, et j'ai dit au descendant ou s'affirmant tel : qu'un homme &#233;crive ceci, et cent cinquante ans apr&#232;s sa mort soit ainsi toujours prisonnier de cette fr&#233;quentation, de ce croisement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai v&#233;cu longtemps d'en donner lecture, il a r&#233;pondu. Juste un pupitre &#224; musique de mince fer noir, mon livre reli&#233; de rouge, trois projecteurs ; j'essayais d'entrer dans ce monde, vous vous souvenez : &lt;i&gt;Qui n'a r&#234;v&#233; le miracle d'une prose po&#233;tique, musicale sans rhythme et sans rime&lt;/i&gt; (je me rappelai bien s&#251;r assez de la suite pour la lui redire : &lt;i&gt;prose assez souple et assez heurt&#233;e pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'&#226;me, aux ondulations de la r&#234;verie, aux soubresauts de la conscience&lt;/i&gt;). Ah j'en sais encore de quoi r&#233;citer deux heures, et je l'ai fait mille fois dans nos villes, cela a dur&#233;, monsieur, presque vingt ans. Mais cette vie doit finir : la gare o&#249; parfois on ne vous accueille m&#234;me pas, l'h&#244;tel proche o&#249; vous d&#233;posez votre valise et d&#233;pliez sur le lit le froc que vous endosserez tout &#224; l'heure pour lire, le moment enfin o&#249; devant l'auditoire rassembl&#233; d'un lyc&#233;e ou d'une maison de quartier (on apprend &#224; &#234;tre modeste mais enfin, j'en vivais), vous prononcez les derniers vers et qu'ils applaudissent : &lt;i&gt;Avalanche veux-tu m'emporter dans ta chute&#8230;&lt;/i&gt; Le repas que vous prenez seul, la nuit enfin dans la chambre pauvre et au matin de nouveau la gare et le train. Comme on entre ainsi dans une &#339;uvre et la profonde r&#233;sonance des mots : &lt;i&gt;J'aime les nuages... les nuages qui passent... l&#224;-bas... l&#224;-bas... les merveilleux nuages !&lt;/i&gt; Mais on en vient &#224; ne plus pouvoir soutenir les traitements qu'on essuie, de soi-m&#234;me. En l'honneur du po&#232;te et pour regarder la mer j'avais voulu habiter Honfleur, ce n'&#233;tait gu&#232;re commode. Dans les buffets des gares j'en &#233;tais insensiblement venu &#224; l'habitude de boire, elle est n&#233;faste. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon article des &lt;i&gt;&#201;tudes Baudelairiennes&lt;/i&gt; &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment centr&#233; sur cette fameuse page dite &lt;i&gt;Sympt&#244;mes de ruine&lt;/i&gt;. On conna&#238;t cette mani&#232;re de Baudelaire d'imposer par la phrase ce mouvement d'effondrement sans pesanteur du r&#234;ve : &lt;i&gt;B&#226;timents immenses. Plusieurs, l'un sur l'autre. Des appartements, des chambres, des galeries&lt;/i&gt;, avant de r&#233;aliser la menace vitale et d'embl&#233;e pass&#233;e de la r&#233;alit&#233; au symbole : &lt;i&gt;Fissures, humidit&#233; provenant d'un r&#233;servoir situ&#233; pr&#232;s du ciel. &#8211;- Comment avertir les gens ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Puis voyez-vous, les gens h&#233;sitaient &#224; croire cette v&#233;rit&#233; simple, que survivait en moi le dernier sang des Baudelaire, branche Foyot. Je ne le disais pas &#224; tout le monde, je ne le criais pas sur les toits. J'en r&#233;servais l'aveu. Mais ces gens, et de hautes &#226;mes parfois, le prenaient pour une lubie, une monomanie. Par jalousie, monsieur, direz-vous ? &lt;i&gt;Ruines ! ma famille ! &#244; cerveaux cong&#233;n&#232;res !&lt;/i&gt; J'aurai bien souffert de ce vers. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et c'est sur mon interpr&#233;tation de &lt;i&gt;Sympt&#244;mes de ruine&lt;/i&gt; que mon interlocuteur, comme annonc&#233; sur sa lettre, voulait me reprendre, d&#232;s notre arriv&#233;e au cimeti&#232;re o&#249; il avait tenu &#224; fixer notre rendez-vous (&#171; Parce qu'ici, monsieur, les mensonges ne tiennent pas &#187;, m'avait-il d'embl&#233;e affirm&#233;) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais qui &#234;tes-vous pour savoir les caves de Baudelaire ? Plut&#244;t se d&#233;crasser de ces fatuit&#233;s de petit ma&#238;tre. Ah vous allez maintenant balbutier de faibles n&#233;gatives. Non, ils sont condamn&#233;s &#224; perdre leur bel air, s'armer de toile cir&#233;e et de silence, ceux qui veulent r&#233;ussir par les fracas. Depuis dix sept ans j'ai les yeux coll&#233;s sur mon homme, cela vous laisse, n'est-ce pas, la langue embarrass&#233;e. Conduite infatigablement patiente, mais avez-vous pes&#233; suffisamment les lignes terribles ? &#187; (Je me les repassai mentalement, non, j'&#233;tais bien capable de n'en pas manquer une syllabe : &lt;i&gt;tout en haut, une colonne craque et ses deux extr&#233;mit&#233;s se d&#233;placent. Rien n'a encore croul&#233;. Je ne peux plus retrouver l'issue. Je descends, puis je remonte...&lt;/i&gt;) ; le descendant, qui ne d&#233;clinerait donc jamais son identit&#233; v&#233;ritable, hors ce nom de Foyot sous la main de tous les biographes : &#171; On ne sait pas assez la si terrible surface des choses, et jamais comment le texte d'un tel homme que Baudelaire s'arr&#234;te &#224; ce qu'il dit, avec la plus grande pr&#233;cision : tout commentaire est la fuite de ce que le po&#232;te impose, et qui se suffit. Je sais cela de famille. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le descendant cessa de mimer, ses mains maigres sortant des manches du manteau gris, son cou cass&#233; en arri&#232;re, et s'assit sans plus me regarder sur les trois marches qui descendaient de l'avenue gravillonn&#233;e &#224; la tombe en contrebas (&#171; Je passe ici tous les jours une petite minute au moins, dit-il, excusez-moi, j'y prends mes aises &#187;). Plus loin, vers l'entr&#233;e c&#244;t&#233; boulevard Quinet, deux enterrements simultan&#233;s se faisaient bizarrement face, les deux camions &#224; vingt m&#232;tres l'un de l'autre mais nez &#224; nez, et les deux cort&#232;ges, chacun r&#233;duit &#224; leur demi-douzaine d'assistants, en position sym&#233;trique des bi&#232;res qu'on descendait. Et mon Foyot (combien sont-ils dans l'annuaire &#224; en porter le nom) reprenait &#224; mi-voix la suite de &lt;i&gt;Sympt&#244;mes de ruine&lt;/i&gt;, texte que je consid&#233;rai comme lui embl&#233;matique, retrouvant cette aigreur rauque et retenue d'une voix &#233;videmment habitu&#233;e aux monologues (tout &#233;tait vrai sans doute de ce qu'il disait de ses tourn&#233;es d'histrion pauvre lisant Baudelaire aux lyc&#233;es de province) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;J'habite pour toujours un b&#226;timent qui va crouler, un b&#226;timent travaill&#233; par une maladie secr&#232;te&lt;/i&gt;. Voyez ici toute la condition humaine et le d&#233;sarroi du monde. &lt;i&gt;Une tour-labyrinthe, je n'ai jamais pu sortir&lt;/i&gt;. &#199;a veut dire, on ne s'en sort pas ; c'est si simple. Et vous osez parler d'&#233;bauche, quand c'est un texte total, des plus ambitieux, &#233;vident comme lui-m&#234;me le dit : &lt;i&gt;Je vois de si terribles choses en r&#234;ve&lt;/i&gt;. O&#249; donc avez-vous pris qu'il s'agirait l&#224; des derni&#232;res lignes de Baudelaire avant sa nuit. Spectacle somptueux de l'architecture des r&#234;ves, trop pr&#233;cis pour &#234;tre livr&#233; aux mains &#233;trang&#232;res : et si Baudelaire a refus&#233; de publier ces lignes, c'&#233;tait seulement pour s'effrayer lui-m&#234;me d'une audace susceptible de le d&#233;truire, lui, qui disait ces mots, et voyait en r&#234;ve ces choses ? &#201;criture tenue au bord de la destruction qui s'y annonce, et bient&#244;t tout emporte. Ah, ah : il nage autour de moi comme un air impalpable, la destruction m&#234;me, au bord du gouffre invoqu&#233;e et nomm&#233;e, tout se tient. Fameux ma&#238;tres, Piran&#232;se et de Quincey, parlez-en, j'ai tout lu, ce sont des ann&#233;es que j'y ai pass&#233; : c'est une maladie du monde qui vous saisit le cr&#226;ne, monde abrupt des vertiges, et le risque pris de la civilisation morte : une folie tout en vert, avec des ors. Je vis en plein midi descendre sur ma t&#234;te Un nuage fun&#232;bre et gros d'une temp&#234;te... Un texte d'audace, et c'est &#234;tre petit que le vouloir rel&#233;guer &#224; ses projets inachev&#233;s : vous, Baudelaire, le savez ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le descendant des Foyot, qui s'&#233;tait relev&#233;, s'&#233;tait approch&#233; d'un pas de la tombe, enfin ne me fixait plus des yeux. Il avait beau n'&#234;tre au plus que dix heures du matin, sa bouche vous projetait au visage une charge de vin blanc. J'ai object&#233; la concordance des &lt;i&gt;Sympt&#244;mes de ruine&lt;/i&gt; et de ce texte trop m&#233;connu, qui devait aussi figurer dans les po&#232;mes en prose sous ce titre de &lt;i&gt;La fin du monde&lt;/i&gt;, et rest&#233; sous ce titre dans l'&#233;dition Corti des &lt;i&gt;Fus&#233;es&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Quant &#224; moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d'un proph&#232;te&lt;/i&gt;, d&#233;clama le descendant avec une pose de th&#233;&#226;tre et des rondeurs de voie malgr&#233; le caract&#233;ristique enrouement d'un gosier trop lav&#233;, perdu dans ce vilain monde et coudoy&#233; par les foules, je suis comme un homme lass&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sabusement et amertume, continuait-il (je rapporte), la beaut&#233; prisonni&#232;re, et mise en d&#233;rive l'imagination humaine. Cela vient de Honfleur aussi, pr&#233;tendait-il : &#171; Une grand-tante que je n'aurai pas directement connue, et qui &#233;tait la derni&#232;re Foyot, fr&#233;quentait sa cousine Aupick : &#8220;Prenez, prenez la bague et ces papiers, ils sont de mon fils&#8221;. Pensez, monsieur, &#224; ces dix-sept mois de la maladie terrible, l'aphasie et les &lt;i&gt;Cr&#233;nom&lt;/i&gt; du g&#233;ant malade, son vrai dernier po&#232;me tout entier en un seul mot. Monsieur, c'est l'intelligence qui &#233;tait morte : elle en avait trop fait, et s'&#233;tait risqu&#233;e trop loin, c'&#233;tait l'interpr&#233;tation qu'on en faisait dans la famille Foyot. De &lt;i&gt;La fin du monde&lt;/i&gt;, monsieur, jeune homme, rappelez-vous la rature qui le termine : je veux dater ma col&#232;re, ray&#233;, et tristesse mis en place de col&#232;re ; le monde va finir, comme le g&#233;ant non plus n'en finissait pas, clinique Duval (voyez-vous sur lui le nom encore de Jeanne), de mourir. Mon arri&#232;re grand-tante le visitait souvent, et soutenait au retour sa cousine Aupick. Oh je connais l'&#339;uvre et ses faiblesses, le beau et le vilain cousus ensemble, le vaste et l'&#233;trangl&#233;. Et comme on sait quelquefois en soi-m&#234;me ces nerfs trop tendus qui ne donnent plus que des vibrations criardes, &#339;uvre douloureuse, qui trouble &#224; force le cerveau du solitaire le plus fort ; je me suis br&#251;l&#233;, monsieur, j'ai os&#233;. Et cette cadence : &lt;i&gt;je suis comme un homme lass&#233;&lt;/i&gt;, qui traduit le &lt;i&gt;Psaume 88&lt;/i&gt;, verset V : j'ai beaucoup &#233;tudi&#233;, la biblioth&#232;que de Honfleur est d'une ressource incalculable. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#232;se de mon article &#233;tait donc qu'un tel d&#233;nombrement obstin&#233; des po&#232;mes que Baudelaire notait comme &#224; faire n'en supposait pas une version, voire une &#233;bauche &#233;crite, mais bien cependant la vision int&#233;rieure de l'architecture, d'un motif dominant et qui &#233;tait sous ce titre comme une percussion incessante et acide. Ces motifs laissaient partout rep&#233;rer et affleurer le transvasement d'o&#249; ils proc&#233;daient : le projet titr&#233; &lt;i&gt;Le palais sur la mer&lt;/i&gt;, titre sans po&#232;me, renvoyait imm&#233;diatement (comme l'a d'ailleurs not&#233; Robert Kopp dans ses commentaires de l'&#233;dition Corti) &#224; &lt;i&gt;The city in the sea&lt;/i&gt; d'Edgar Poe : &lt;i&gt;la Mort s'est &#233;lev&#233; un tr&#244;ne...&lt;/i&gt; Tout autant que le projet non &#233;crit titr&#233; &lt;i&gt;Le chol&#233;ra au bal masqu&#233;&lt;/i&gt; renvoie au fameux &lt;i&gt;Masque de la mort rouge&lt;/i&gt;, titre pourtant si fort dans son th&#233;&#226;tre accompli et sa densit&#233; qu'il excluait l'autre approche. Mais tout se passe comme si les projets r&#233;alis&#233;s avaient litt&#233;ralement bu et accompli ce qui s'annonce dans ces listes de titres ratur&#233;s, probl&#232;me &#233;galement rep&#233;r&#233; par Robert Kopp, par exemple en ce que ce fameux drapeau &#233;tendu sur toute l'&#339;uvre : &lt;i&gt;N'importe o&#249; ! n'importe o&#249; ! pourvu que ce soit hors de ce monde !&lt;/i&gt; reprenait bien effectivement et d&#233;j&#224; les th&#232;mes et images de &lt;i&gt;The city in the sea&lt;/i&gt;, cette ville dans la mer une &#233;trange cit&#233; gisant seule en l'obscur Ouest, comme y avait puis&#233; aussi le &lt;i&gt;R&#234;ve parisien&lt;/i&gt; (&#171; &#192; mesure qu'on s'en approche, les constructions de Baudelaire sont des vertiges, et on con&#231;oit qu'il y ait sombr&#233; &#187;, affirmait le descendant) : cette ville est au bord de l'eau, on dit qu'elle est b&#226;tie en marbre, emprunt reparaissant plus loin : &lt;i&gt;Toi qui aimes les for&#234;ts de m&#226;ts, et les navires amarr&#233;s au pied des maisons&lt;/i&gt;, avant le grand d&#233;collement du r&#234;ve : &lt;i&gt;L&#224; le soleil ne frise qu'obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumi&#232;re et de la nuit suppriment la vari&#233;t&#233; et augmentent la monotonie&lt;/i&gt;. La complexit&#233; de ces jeux et renvois niant &#224; chaque ligne toute r&#233;duction &#224; une simple transposition de Poe &#224; Baudelaire, ou du vers &#224; la prose. Qu'un po&#232;me reste projet impliquait en fait l'&#233;puisement des motifs qu'il suscitait dans l'&#339;uvre d&#233;j&#224; r&#233;alis&#233;e, diff&#233;rant &#224; l'infini sa propre r&#233;alisation, mais les y d&#233;signait comme strate r&#233;currente organisant le jeu r&#233;ciproque des textes. La seconde th&#232;se de l'article &#233;tait qu'en parall&#232;le de ce premier mouvement s'&#233;bauchait un tr&#232;s lent d&#233;placement des th&#232;mes de l'&#233;criture vers une capacit&#233; d'hypnose et de r&#234;ve obsessif, marqu&#233;e par l'opposition de la colonne &lt;i&gt;Choses parisiennes&lt;/i&gt; &#224; la colonne &lt;i&gt;On&#233;irocritie&lt;/i&gt;. Si une grande part de la premi&#232;re trouva r&#233;alisation, Baudelaire n'accomplit rien de la seconde ; pour deux raisons, j'avan&#231;ai : une premi&#232;re &#233;tant encore l'avalement onirique, la charge de r&#234;ve laiss&#233;e &#224; porter sur &lt;i&gt;La chambre double&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les fen&#234;tres&lt;/i&gt; ou l'admirable &lt;i&gt;Vieux saltimbanque&lt;/i&gt; (po&#232;mes dont on se rappelle tous) comme de nager d&#233;j&#224; dans cette cit&#233; sous-marine toute de silence et loin du temps ; mais plut&#244;t pour ce qui aurait &#233;t&#233; un mouvement d'infini effondrement abstrait (Baudelaire lui-m&#234;me le d&#233;signant ainsi), l'image projet&#233;e dans le r&#234;ve de ce &#224; quoi contraint l'obstacle devant soi, et oblige &#224; le laisser survivre comme obstacle par cet inach&#232;vement : Baudelaire, qui traduisit avec la rigueur de son vers une prose, celle de Poe dans &lt;i&gt;Metzengerstein&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Usher&lt;/i&gt;, ne trouvant la magie fantasmagorique de son fonctionnement, pr&#233;cis&#233;ment, dans ce rendu hypnotique de la phrase et les creux promen&#233;s &#224; mesure de l'avanc&#233;e des rythmes, butant sur la traduction des po&#232;mes (laissant donc &#224; Mallarm&#233; le soupirail possible o&#249; jouer &#224; jeu &#233;gal, malgr&#233; la donne plus &#233;troite, tout comme les &lt;i&gt;Fleurs&lt;/i&gt; faisaient jeu &#233;gal avec l'entreprise gigantesque et obstruante de Hugo), mais en conduisant l'ombre partout au bord de ses textes pour en faire un seul po&#232;me (l'ombre port&#233;e de &lt;i&gt;The city in the sea&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;mais une clart&#233; sortie de la mer livide inonde les tours en silence&lt;/i&gt;) avec une force d'obsession que m&#234;me &lt;i&gt;L'homme des foules&lt;/i&gt; ne conquit jamais, jusque dans l'&#233;trange outrance, renvoyant presque, &#224; force d'opacit&#233;, &#224; cet univers sous-marin encore o&#249; s'aper&#231;oit en luminescences d'arri&#232;re-plan le d&#233;veloppement infini de la ville, qu'impose au hasard des &lt;i&gt;Tableaux parisiens&lt;/i&gt; un vers comme : &lt;i&gt;La rue assourdissante autour de moi hurlait&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ne me parlez pas de ce Mallarm&#233;, ce n'est qu'un masque empruntant tout de son ma&#238;tre pour petitement le mimer, monomane mais &#233;troit, fou qui se prenait pour un autre ou se croyait le fils du po&#235;te ; je ne sauve de son &#339;uvre exigu&#235;, monsieur, que ce vers du tombeau : &lt;i&gt;Contre le marbre vainement de Baudelaire&lt;/i&gt;, et le d&#233;port magnifique du nom. Mais ce n'est qu'un pauvre h&#232;re, un homme h&#226;ve des villes, qui copiait &#187;, dit le pr&#233;tendu descendant des Foyot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'avais termin&#233; cet article en avan&#231;ant que les deux titres chacun pr&#233;cis&#233;s par une parenth&#232;se, l'une de onze mots, et douze la seconde, qui &#233;mergeaient ainsi de la liste des textes &#224; faire, pouvaient alors se lire, en repensant au silence et &#224; la magie sans pesanteur de la &lt;i&gt;cit&#233; sous-marine&lt;/i&gt; de Poe (&lt;i&gt;nul rayon, du ciel sacr&#233; ne provient, sur les longues heures de nuit de cette ville&lt;/i&gt;), comme chacun une totalit&#233; &#224; laquelle Baudelaire m&#234;me n'aurait reconnu leur accomplissement, leur achev&#233;. Le premier &#233;tant donc celui-ci : &lt;i&gt;Appartements inconnus (Lieux connus et inconnus, mais reconnus. Appartements poudreux. D&#233;m&#233;nagements. Livres retrouv&#233;s)&lt;/i&gt;, et ce g&#233;nie de transporter la r&#233;p&#233;tition confondante de ces appartements jusqu'&#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de ces livres retrouv&#233;s, passant donc d'un r&#233;el &#233;voqu&#233; &#224; l'objet de fiction qu'on a dans les mains par l'image du transport lui-m&#234;me, l'imp&#233;ratif m&#226;chonnement en cinq pieds de d&#233;m&#233;nagements. Et le second, plus fondamental : &lt;i&gt;Les escaliers. (Vertige. Grandes courbes. Hommes accroch&#233;s, une sph&#232;re, brouillard en haut en bas)&lt;/i&gt; qui se passait de tout commentaire, sauf &#224; revenir toujours &#224; ces hommes accroch&#233;s minuscules sous la grande courbe, et ce brouillard comme le mouvement de les aspirer, r&#233;duction &#224; n&#233;ant de tout sauf ces escaliers dans le vide vertigineux de la nuit. Et qu'il y avait encore un jeu &#224; &#233;tablir, entre une &#339;uvre qui impose comme constituante d'elle-m&#234;me sa partie non r&#233;alis&#233;e, sa liste de projets, apr&#232;s une prose elle-m&#234;me titr&#233;e Les projets : &lt;i&gt;&#192; quoi bon ex&#233;cuter les projets, puisque le projet est en lui-m&#234;me une jouissance suffisante&lt;/i&gt;, terminait Baudelaire, et se terminait ainsi mon article.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Monsieur j'ai la preuve que vous ne dites ici que des fausset&#233;s, dit le descendant en secouant la revue des &lt;i&gt;&#201;tudes Baudelairiennes&lt;/i&gt;. Histrion peut-&#234;tre, mais dix-sept ans &#224; son service et maintenant log&#233; rue Froidevaux (et de sa fen&#234;tre voyant donc la tombe, il pr&#233;cisa). Ici, sur la tombe de Baudelaire je vous l'affirme, il reprit, et &#224; nous deux la &lt;i&gt;f&#234;te dans une ville d&#233;serte&lt;/i&gt;, c'est le titre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;F&#234;te dans une ville d&#233;serte&lt;/i&gt; c'&#233;tait en effet le titre encore d'un projet de Baudelaire, o&#249; j'avais moi-m&#234;me pr&#233;tendu distinguer (je m'&#233;tais l&#224; &#233;lev&#233; contre Cr&#233;pet cit&#233; par Kopp) un &#233;cho du &lt;i&gt;Roi Peste&lt;/i&gt;, une reprise transpos&#233;e de la partie centrale et fantastique du conte des Nouvelles histoires extraordinaires. J'&#233;tais le dos &#224; ce caveau sombre, du chantier le bruit d'un compresseur &#233;tait recouvert par les meules et les grincements des hommes en casque, la grue au-dessus des tombes tournait, tandis qu'une sir&#232;ne d'alarme, entre ici et la gare Montparnasse, avait d&#233;cid&#233; de ne plus s'arr&#234;ter. J'en voulais &#224; la ville de Paris d'avoir laiss&#233;, il y avait huit ans &#224; peine, c&#244;te &#224; c&#244;te avec le po&#232;te, s'&#233;craser la tombe vulgaire et b&#234;te d'une veuve qui lui avait mang&#233; tout le reste de son minuscule espace : il n'y avait donc aucune loi pour &#231;a (comme est tellement triste la rue Baudelaire, pr&#232;s de la rue de Prague, avec sa caserne de police et son &#233;cole de brique ? &#171; Destin &#233;ternel de la grandeur &#187;, r&#233;pondit Foyot, ou se pr&#233;tendant tel : &#171; Relisez comment ce th&#232;me traverse toutes ses lettres, jusque celles &#224; ce pauvre monsieur Manet, le peintre. Et souvenez-vous de cette toile qu'il a peinte, dite L'enterrement, inachev&#233;e comme si ce qu'elle d&#233;signait n'&#233;tait pas non plus l'inach&#232;vement m&#234;me, ciels gris et groupe restreint tout en noir, o&#249; c'est Baudelaire qu'ici-m&#234;me on porte &#187;). Je remarquai comment le bord de ses paupi&#232;res &#233;tait rouge, irrit&#233;. Il &#233;tait grimp&#233; sur les trois marches qui s&#233;paraient de l'all&#233;e la tombe en contrebas :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce sont des papiers dont j'ai l&#233;galement h&#233;rit&#233;, &#233;crits de sa main. Une fortune, que je tiens. Ce sont, monsieur, les mots de Baudelaire et prouvez le contraire, je lis ! Signal d'une f&#234;te int&#233;rieure, d&#233;livrance d'une angoisse. Je voyageais. C'est, monsieur, l'ultime po&#232;me de Baudelaire, confi&#233; par sa m&#232;re &#224; ma grand-tante Foyot en remerciement lors de la maladie du po&#232;te et des t&#226;ches qui s'ensuivirent, un document qui bouleverse l'enti&#232;re conception de l'&#339;uvre du g&#233;ant et je le leur prouverai. Je lis exactement : &lt;i&gt;Descendant, &#224; travers l'atmosph&#232;re d'un beau soir, les degr&#233;s de marbre d'un palais. Coupole du ciel, dont j'&#233;tais envelopp&#233;.&lt;/i&gt; Voyez, monsieur, les ratures du ma&#238;tre, c'est son texte. Po&#232;me inachev&#233;, j'ai plusieurs versions, j'essaye, monsieur, cher coll&#232;gue, de remettre en ordre, je vous lis l'ultime page du po&#232;te, &#233;coutez : &lt;i&gt;l'orchestre jette &#224; travers la nuit des chants de f&#234;te&lt;/i&gt;. Baudelaire, n'est-ce pas ? Obs&#233;d&#233; par une vision. Une ruine d'homme. Horrible vie, horrible ville. Les pans du g&#233;nie, une avalanche dans la prose, je lis ! &lt;i&gt;Port fourmillant de chants m&#233;lancoliques&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Melencholia&lt;/i&gt;, monsieur, jeune homme, a surcharg&#233; ici la main du po&#232;te, je lis), cette nostalgie du pays qu'on ignore.&lt;i&gt; Lac immobile, noir de son immense profondeur&lt;/i&gt;. J'ai toutes les preuves, un travail obscur, un si long travail du po&#232;te, et le plus haut risque des collages, je lis : &lt;i&gt;escalier myst&#233;rieux par o&#249; l'enfer donne assaut &#224; la faiblesse de l'homme qui dort&lt;/i&gt;, oh, monsieur, c'est une logique ambitieuse. &lt;i&gt;Explosion de nouvel an, chaos de boue&lt;/i&gt; ; l&#224; une variante, permettez que je prenne cette autre page, version remani&#233;e de son ultime prose, j'insiste : &lt;i&gt;et le bruit &#233;clatant d'un palais de cristal bris&#233; par la foudre&lt;/i&gt;. Sentiment d'effroi. Je ne discute pas. Baudelaire, monsieur, Baudelaire ne discute pas. Je lis : &lt;i&gt;bien diff&#233;rente des f&#234;tes humaines, c'est ici une orgie silencieuse&lt;/i&gt;. Et sans transition, juste un plan sur un plan, qu'y puis-je, monsieur, si je lis : &lt;i&gt;d&#233;coupant leurs architectures fines et compliqu&#233;es, et dans le m&#234;me d&#233;crochement de l'ajout&lt;/i&gt;, ligne suivante : pour secouer les souvenirs qui sont dans l'air. Retour : et, &#233;crit-il, &lt;i&gt;la gorge serr&#233;e par la main terrible de l'hyst&#233;rie, r&#233;pandre les contagions de sa folie dans les nuits du sabbat&lt;/i&gt;, avez-vous entendu cela ? Avant cette notation soulign&#233;e, soulign&#233;e, monsieur, voyez, deux fois : &lt;i&gt;les r&#234;ves &#233;loignent du possible !&lt;/i&gt; Entendez donc : &lt;i&gt;les r&#234;ves &#233;loignent du possible !&lt;/i&gt; Ah, monsieur, ce po&#232;me. Nous n'attendrions pas pour nous-m&#234;mes et la ville (montrant Paris qui nous environnait, nous surplombait), la catastrophe imminente ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il riait, montrant impudemment des dents g&#226;t&#233;es, d'un &#233;norme rire imb&#233;cile. Dans les mains du descendant, j'avais bien et de suite reconnu le papier d'&#233;picerie liss&#233;, l'encre bleue de stylo &#224; bille et l'&#233;criture agrandie, d&#233;form&#233;e et anguleuse, de la lettre re&#231;ue il y a trois semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et qu'un tel fauve meure ! &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>#r&#233;cit | La v&#233;rit&#233; sur l'exhumation du cr&#226;ne de Charles Baudelaire</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3444</link>
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		<dc:date>2026-07-01T03:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Fran&#231;ois Bon | fictions &amp; inventions</dc:subject>
		<dc:subject>Baudelaire, Charles</dc:subject>
		<dc:subject>histoire compl&#232;te</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;histoire vraie avec cimeti&#232;re et po&#232;tes&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique127" rel="directory"&gt;autres r&#233;cits &amp; fictions web&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot110" rel="tag"&gt;Fran&#231;ois Bon | fictions &amp; inventions&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot125" rel="tag"&gt;Baudelaire, Charles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot763" rel="tag"&gt;histoire compl&#232;te&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3444.jpg?1402431455' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff3444.jpg?1402431465&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#8226; &lt;i&gt;La v&#233;rit&#233; sur l'exhumation du cr&#226;ne de Charles Baudelaire&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; incluse dans &lt;i&gt;John Doe, et autres r&#233;cits avec mort&lt;/i&gt;, hors commerce, fait partie de quelques titres ajout&#233;s al&#233;atoirement dans l'enveloppe lors commande de trois livres mini...
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;La v&#233;rit&#233; sur l'exhumation du cr&#226;ne de Charles Baudelaire&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Il faudra bien qu'on sache un jour la v&#233;rit&#233; sur ces papiers r&#233;tablissant, mais avec beaucoup d'ombres, la chronologie et les faits concernant le vol du cr&#226;ne du po&#232;te, dans sa propre tombe &#8211;- et du r&#244;le qu'y a pu tenir le po&#232;te Claudel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; nouveau une histoire r&#233;elle, dont les archives ont &#233;t&#233; bri&#232;vement mises &#224; ma disposition pour consultation, mais qui impliquaient de changer quelques noms et lieux &#8211; mais pas le principal int&#233;ress&#233;, Baudelaire lui-m&#234;me &#8211; et c'est bien pour cela qu'il &#233;tait de mon devoir de faire &#233;cho malgr&#233; tout &#224; ces archives interdites, que j'ai r&#233;dig&#233; ce qui m'&#233;tait accessible de ces archives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis j'ai r&#234;v&#233; si longtemps d'entrer dans le clan si restreint des auteurs du fantastique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; est partie cette histoire ? Il n'y a de litt&#233;rature qui vaille qu'&#224; l'aune de l'illusion qu'elle b&#226;tit. J'ai aim&#233; Jules Verne et Poe avant mes douze ans r&#233;volus, et n'ai pas quitt&#233; ces amours-l&#224;. L'exp&#233;rience qu'on m&#232;ne sur soi-m&#234;me, vingt ans durant, pour faire advenir du r&#233;el un peu de pr&#233;sence peut ne pas avoir d'autre raison que celle de d&#233;crocher un jour une page, juste une page, sur ce chemin escarp&#233;, celui d'Edgar Poe, celui de Hoffmann ou Jules Verne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc Baudelaire, enferm&#233; l&#224; &#224; Paris cimeti&#232;re du Montparnasse sous sa pierre, entre les os de son beau-p&#232;re le g&#233;n&#233;ral Aupick et la m&#232;re harcel&#233;e toute sa vie de lettres pour l'argent, toujours l'argent, &#233;trange sandwich pour qui a pratiqu&#233; le roman familial (Flaubert et Du Camp re&#231;us au Liban par le g&#233;n&#233;ral Aupick et madame, &#224; une question de politesse de l'ambassadeur h&#244;te sur l'actualit&#233; litt&#233;raire parisienne, Flaubert sans savoir s'embarque sur la nouveaut&#233; radicale qu'est un jeune po&#232;te nomm&#233; Charles Baudelaire, le chant d&#233;rythm&#233; neuf qu'est Baudelaire, et Aupick devient rouge, col&#233;reux et muet jusqu'au dessert : Du Camp expliquant &#224; Flaubert au retour la gaffe qu'il a commise). Au point que longtemps, cette place &#224; c&#244;t&#233; de Baudelaire &#233;tait libre, puisque je m'y rends rituellement depuis deux d&#233;cennies chaque printemps le saluer, j'avais eu le fantasme d'en r&#233;server la concession, l&#224;, maintenant de mon vivant, et si pr&#233;tentieux que cela puisse &#234;tre consid&#233;r&#233; : rien de plus l&#233;gal. J'ai trop tra&#238;n&#233;, une brave dame a &#233;tabli l&#224; son frigo de poussi&#232;re de marbre reconstitu&#233;, et tant pis si Baudelaire en &#233;touffe. J'aime sur cette tombe lire les papiers d&#233;pos&#233;s, les petites fleurs que de jeunes touristes &#233;trang&#232;res se contentent souvent d'arracher aux tombes voisines, et s'il fait beau il y a ces fourmis qui s'activent dans les interstices : on peut donc &#224; Paris manger du Baudelaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que m'est venue cette histoire, et j'en ai men&#233; &#224; mesure des ann&#233;es trois r&#233;dactions quasi compl&#232;tes, sans me r&#233;soudre cependant &#224; jamais la publier (pourtant, la seconde avait taille d'un livre, et j'avais m&#234;me touch&#233; un mince &#224;-valoir). Peut-&#234;tre que ce passage au fantastique, que je voudrais tant r&#233;ussir, ne tient apr&#232;s tout qu'&#224; une question de rythme, de taille du r&#233;cit, et qu'en le ramassant ici &#224; gros comme ce qu'on serre dans le poing, cela pourrait enfin fonctionner. Donc voici les trois &#233;tats de cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la premi&#232;re version, il s'agissait d'une histoire au pass&#233; : dans son bureau un ami, libraire connu d'une grande ville de province &#8211;- mais je dois prot&#233;ger mes sources un minimum -&#8211; me d&#233;voile, envelopp&#233; d'un velours rouge, le cr&#226;ne de Baudelaire, qu'il a pay&#233; tr&#232;s cher me dit-il, et bien s&#251;r sous le manteau pr&#233;cise-t-il, &#224; un antiquaire vaguement trafiquant, puisqu'il n'y a pas dans le droit fran&#231;ais de limite temporelle &#224; ces viols de tombes : c'est du droit, c'est comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3857 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/baudelaire-tombe-concession.jpg?1363535490' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'histoire remonte &#224; 1930. Un type, lequel disait que tout avait &#233;t&#233; si facile, qu'un pied de biche suffisait, avait d&#233;plac&#233; la vieille pierre mal jointe du cimeti&#232;re Montparnasse, pouss&#233; les reliques de madame m&#232;re et s'&#233;tait saisi du cr&#226;ne convoit&#233; (&lt;i&gt;Et son cr&#226;ne, de fleurs artistement coiff&#233; / Oscille mollement sur ses fr&#234;les vert&#232;bres. / &#212; charme d'un n&#233;ant follement attif&#233;&lt;/i&gt;). L'homme avait &#233;t&#233; plus tard enferm&#233; dans un asile, y &#233;tait plus tard d&#233;c&#233;d&#233;. Il avait dans ses affaires ce cr&#226;ne, lui pr&#233;tendant qu'il s'agissait de Baudelaire, quelle v&#233;rification aurait pu s'en faire ? L'administration avait men&#233; une enqu&#234;te : oui, la tombe avait &#233;t&#233; fractur&#233;e, les v&#233;rifications concordaient. Mais comment l'avouer publiquement, comment pratiquer une exhumation, juste pour voir si le cr&#226;ne y &#233;tait encore, sans que les journaux s'en m&#234;lent ? Ou imaginez le scandale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paul Claudel avait &#233;t&#233; requis pour mener une n&#233;gociation et que la restitution ne fasse pas de vague. &#201;crivain et diplomate, ayant go&#251;t des arrangements t&#233;n&#233;breux, le recours &#233;tait l&#233;gitime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celles et ceux qui connaissent Claudel savent sa passion un peu morbide pour ces repr&#233;sentations : dans son livre sur Isa&#239;e, qu'on est quelques-uns &#224; tenir pour sa meilleure prose, cette photo d'une nonne, visage tout noir dans son voile blanc, gencives retrouss&#233;es sur les dents exhib&#233;es depuis la racine, sans yeux bien s&#251;r, la peau racornie, oui, en pleine page dans son livre : une certaine s&#339;ur Sophie juste parce qu'il voulait que la dame, ainsi expos&#233;e, promen&#233;e, impose &#8211;- par sa beaut&#233; sp&#233;ciale, &#233;crit-il &#8211;- le respect illumin&#233; qu'il se sent, lui, pour sa religion. Myst&#232;re d'un corps inhum&#233; et qui avait &#233;t&#233; pr&#233;serv&#233;, c'est courant sans doute : mais de l&#224; &#224; en faire une photo pleine page dans son livre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Las, le cr&#226;ne avait disparu, sans qu'alors on puisse savoir, dans la poign&#233;e de personnes qui avaient &#233;t&#233; mises au courant, laquelle &#233;tait responsable : le front de calcaire du po&#232;te est de notre patrimoine &#224; tous, notre patrimoine commun (&lt;i&gt;J'entends le cr&#226;ne &#224; chaque bulle / Prier et g&#233;mir : / &#171; Ce jeu f&#233;roce et ridicule, / Quand doit-il finir ? // Car ce que ta bouche cruelle / &#201;parpille en l'air, / Monstre assassin, c'est ma cervelle &#187;&lt;/i&gt;). Dans les archives, la demande r&#233;it&#233;r&#233;e d'une c&#233;l&#232;bre maison d'ench&#232;res &#233;trang&#232;re, et les r&#233;ponses embarrass&#233;es de l'administration : aucune proc&#233;dure de classement possible, mais tous les obstacles mis pour emp&#234;cher la v&#233;n&#233;rable relique de quitter sa patrie. Ainsi, et &#224; la suite de tribulations non &#233;claircies, le cr&#226;ne de Baudelaire est-il maintenant la propri&#233;t&#233; d'un libraire respect&#233;, aux commandes d'une de nos plus belles librairies de province, mais dont je tais le nom, reprenant &#224; son compte l'adage comme quoi en mati&#232;re de meuble possession vaut bien, et pas besoin d'expliquer pourquoi ni comment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la petite caisse en bois avec le velours rouge, il y a tous les papiers concernant cette affaire : la lettre de renoncement de la maison d'ench&#232;res anglaise, sous pr&#233;texte que n'importe quel cr&#226;ne des environs de 1865, &#224; l'&#233;troit pari&#233;tal et malgr&#233; des protub&#233;rances dont on ne niait pas qu'elles puissent se reconna&#238;tre chez Nadar, ne valait pas preuve. Et bien s&#251;r trois ans de lettres de Paul Claudel, la derni&#232;re dat&#233;e de f&#233;vrier 1935 (c'&#233;tait remont&#233; jusqu'&#224; Alexis L&#233;ger, en litt&#233;rature Saint-John Perse, chef de cabinet aux Affaires &#233;trang&#232;res et qui d&#233;cline toute m&#233;diation, renvoie l'affaire d'un ton ironique d&#233;plac&#233; : j'ai une photocopie de cette lettre, qu'il s'est bien gard&#233; de reprendre dans ses &#339;uvres compl&#232;tes), restait donc l'honneur que j'avais eu de lever devant moi, tenu des deux mains, le cr&#226;ne de Baudelaire, et contempler ses orbites vides : lui qui savait voir (&lt;i&gt;Dans ton cr&#226;ne o&#249; vivait l'immense Humanit&#233;&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3856 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/baudelaire-tombe-fissures.jpg?1363535490' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans une deuxi&#232;me version, &#233;crite deux ans plus tard, il y a &#233;videmment le passage par le bureau de cet ami libraire d'une grande ville de province, puisqu'il en est l'indiscutable d&#233;positaire (pour cela je ne le nommerai pas), et que toute l'histoire est partie de ce fait r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le libraire lui aussi, entre temps, a rassembl&#233; des mat&#233;riaux compl&#233;mentaires, et avait pu remonter la piste du premier voleur. Il se v&#233;rifie que cette modeste caisse de bois laqu&#233; noir, enfermant le velours rouge et la relique &#224; l'&#233;trange couleur un peu jaune, si lisse sur le dessus, avait alors relev&#233; d'une affaire d'&#201;tat, et aurait d&#251; &#234;tre remise aux autorit&#233;s comp&#233;tentes comme le c&#339;ur momifi&#233; de Voltaire rue Richelieu &#224; la biblioth&#232;que nationale -&#8211; je le sais, je l'ai vu &#8211;-, le cerveau formolis&#233; d'Einstein &#224; Berkeley, ou celui de Goethe, &#224; Dresde, d&#251;ment mensur&#233;. Mais la Biblioth&#232;que nationale, sollicit&#233;e l'an pass&#233; par le libraire -&#8211; et toujours faute d'exactes preuves &#8211;, d&#233;clare que sans nier l'int&#233;r&#234;t d'une telle relique, faute des preuves s&#251;res d'une identification, elle pr&#233;f&#232;re s'en tenir &#224; l'achat de manuscrits, et sugg&#232;re pour se d&#233;fausser un d&#233;p&#244;t au mus&#233;e de l'homme : &#171; Pourquoi pas &#224; la galerie psychiatrique de l'&#233;cole de M&#233;decine ? &#187; , dit le libraire en col&#232;re. Une des lettres de ce dossier, c'est l'attestation, dans les ann&#233;es soixante-dix (ce n'est pas si vieux), d'un psychiatre reconnu &#8211; j'en tairai le nom, parce que lui aussi &#233;crivain, et encore plus connu que Claudel avait pu l'&#234;tre en son temps &#8211;, affirmant comme preuve certaine que ce cr&#226;ne est celui de Baudelaire certaine dissym&#233;trie des h&#233;misph&#232;res. Pour cette nouvelle version de mon r&#233;cit, que j'avais pouss&#233;e ais&#233;ment vu l'abondance des documents, compl&#233;t&#233;e par mes visites des lieux et quelques correspondances, y compris avec l'&#233;tablissement psychiatrique qui avait accueilli le malade, il m'avait fallu une centaine de pages, presque un petit livre. J'avais tent&#233; de raconter en temps r&#233;el ce soir o&#249; cet homme avait fractur&#233; la tombe : rien de plus facile au cimeti&#232;re Montparnasse. Il n'y avait pas de cam&#233;ras de surveillance &#224; l'&#233;poque, bien s&#251;r, et m&#234;me aujourd'hui -&#8211; j'avais fait quelques rep&#233;rages moi-m&#234;me -&#8211;, il suffisait de pr&#233;voir ses d&#233;placements en fonction de ce qu'elles couvraient, surveillance limit&#233;e aux enfilades des all&#233;es. Un caveau de famille comme celui du g&#233;n&#233;ral Hinstin (et &#224; l'&#233;poque il n'y en avait pas, de cam&#233;ras de surveillance), proche de la tombe de Baudelaire, quelques m&#232;tres en arri&#232;re celle de Tristan Tzara, dont la porte ne ferme plus, permettait de s'abriter discr&#232;tement en attendant le soir. La nuit ici, sous la tour, &#224; proximit&#233; imm&#233;diate de cette rue dite de la Gaiet&#233; (&lt;i&gt;Ange plein de gaiet&#233;, connaissez-vous l'angoisse ?&lt;/i&gt;), n'est jamais parfaite. Qu'on se laisse enfermer, qu'on &#233;vite les cam&#233;ras, qu'on pousse la vieille pierre tombale avec le pied de biche et rien de plus facile -&#8211; m&#234;me aujourd'hui -&#8211; que se saisir du cr&#226;ne de Baudelaire (dont maintenant, donc, on ne pourrait que constater effectivement l'absence), planquer le cr&#226;ne dans le caveau d&#233;sert&#233; puis sauter le mur c&#244;t&#233; rue Froidevaux (c'est ainsi qu'elle s'appelle : rue Froidevaux) et revenir le lendemain chercher la relique dans un discret sac de sport. Dans mon r&#233;cit, le voleur s'&#233;tait mis &#224; penser que ce cr&#226;ne allait lui porter malheur, qu'il tra&#238;nait avec lui la poisse. Pour s'en d&#233;barrasser il avait eu la pulsion, de le d&#233;truire au marteau, ou de le jeter anonymement par-dessus le mur d'un quelconque cimeti&#232;re de campagne : Rabelais, Moli&#232;re, Lautr&#233;amont et d'autres n'avaient pas eu meilleur sort pour leurs restes mortels.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3861 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/baudelaire-tombe-papiers-2.jpg?1363555676' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais on butait sur ces tribulations administratives du cr&#226;ne, retir&#233; &#224; son propri&#233;taire une fois hospitalis&#233; dans cet &#233;tablissement psychiatrique. Le nouveau propri&#233;taire, toujours anonyme, li&#233; &#224; l'&#233;tablissement psychiatrique, lui non pas hant&#233; par ces images d'os en poussi&#232;re, de tombes entrouvertes, mais d&#233;sireux de rentabiliser sa possession, avait d&#233;cid&#233; de vendre Baudelaire, et &#224; qui s'adresser d'abord sinon &#224; quelqu'un qui en vendait les livres, dans sa propre ville ? Gr&#226;ce &#224; un cercle d'amis et lecteurs, anciens &#233;l&#232;ves du lyc&#233;e, enseignants de la ville, rassembl&#233;s en association autour de sa librairie, le libraire avait en moins de trois-quarts d'heure r&#233;uni la somme pourtant consistante et l'anonyme d&#233;trousseur de ses propres patients avait retrouv&#233;, on le lui souhaite, des nuits calmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que ce r&#233;cit s'en tienne &#224; ces &#233;l&#233;ments r&#233;els, je le trouvai un peu d&#233;cevant. La curiosit&#233; d'un proc&#232;s-verbal d'&#233;poque, utilisant les techniques habituelles de la phr&#233;nologie selon les trente-deux zones de Le Gall, et faisant &#233;tat d'une dissym&#233;trie l&#233;g&#232;re entre les deux h&#233;misph&#232;res (rapport qui est joint aux pi&#232;ces accompagnant le coffret), ne suffisait pas &#224; faire une telle r&#233;v&#233;lation de mon r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une troisi&#232;me version, et comme souvent dans une de ces crises o&#249; l'on ne domine rien, qu'il vous semble que tout alentour est ferm&#233;, opaque et durci, j'avais sans rien reprendre tout r&#233;&#233;crit &lt;i&gt;&#171; au je &#187;&lt;/i&gt;. Donc moi-m&#234;me. Imaginant l'histoire aujourd'hui. La planque dans le cimeti&#232;re, moi. Le pied de biche, moi. La pierre tombale d&#233;plac&#233;e, les reliques pr&#233;cises de la maman (j'avais &#233;t&#233; t&#233;moin, pour une affaire de place &#224; regagner, d'une semblable manipulation, dite r&#233;duction des restes et d&#251;ment factur&#233;e, dans le cimeti&#232;re familial de Vend&#233;e), le cr&#226;ne &#233;troit au front haut plac&#233; dans un sac &#224; dos, un de ces petits sacs qu'ont ordinairement les joggers du dimanche et pay&#233; six euros dans cette boutique des sous-sols de la gare, l'habitude que j'avais essay&#233; de prendre, comme dans une vanit&#233; de La Tour, de placer devant moi ces orbites vides pour travailler, d'y chercher le myst&#232;re : avoir &#233;crit ainsi, comme sous sa dict&#233;e, non pas ce r&#233;cit mais ces uniques mots qui me semblaient tenir de la fascination sur moi des &lt;i&gt;Fleurs du Mal&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;&#171; Baudelaire en or et vert &#187;&lt;/i&gt;, et puis rien, mais rien de rien : blocage. Le blocage total, quand bien m&#234;me dans le r&#233;cit j'avais bricol&#233; moi-m&#234;me, d'un &#233;tui d'accord&#233;on diatonique et d'un tissu qu'on vend chez les luthiers pour prot&#233;ger les violoncelles, la bo&#238;te de bois noir et le velours rouge. Alors moi aussi (puisque dans cette version j'&#233;tais le narrateur de l'histoire), la d&#233;cision prise de remettre &#224; cet ami libraire, grognon mais unanimement respect&#233; dans la profession, dans cette ville de province o&#249; il est rare que je ne passe pas une fois l'an, la bo&#238;te et son contenu, pour sauvegarde et restitution. L'autofiction est &#224; la mode, je pensais, le r&#233;cit fera son petit bruit, j'ai pens&#233;, et puis zut, cette version ne tenait pas : l'affaire r&#233;elle, en 1930, avait autrement plus de chien, de lettres, d'opacit&#233;, et puis le silence m&#234;me de l'objet, apr&#232;s soixante-dix ans de trimbale et que personne n'en voulait. Les deux r&#233;cits venaient se rejoindre dans la derni&#232;re pi&#232;ce officielle dont nous disposions : ce refus de la Biblioth&#232;que nationale de France de se charger du cr&#226;ne, nous sugg&#233;rant pure et simple restitution au cimeti&#232;re Montparnasse ou cet inf&#226;mant d&#233;p&#244;t au mus&#233;e de l'&#201;cole de m&#233;decine. Mais pourquoi le mus&#233;e de l'&#201;cole de m&#233;decine ? Les voies administratives sont plut&#244;t tortueuses, parfois.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3855 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/baudelaire-tombe-portrait.jpg?1363535490' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Reste le cr&#226;ne. Et que l'ami libraire garde effectivement dans son bureau cet &#233;tui de bois incluant, depuis une histoire opaque et glauque des ann&#233;es 30, la relique ivoire (et se gardant bien, d'ailleurs, de la rapporter &#224; son domicile priv&#233;). Ce n'est pas rien, le cr&#226;ne m&#234;me &#233;dent&#233; d'un tel po&#232;te : et quoi en faire, &#224; qui appartiendrait-il ? Il en plaisante, mon ami libraire, en sa grande librairie de province (cherchez, subodorez, mais moi je dois prot&#233;ger mes sources) : &lt;i&gt;&#171; &#192; qui l'offrir ? &#192; l'acad&#233;mie fran&#231;aise qui n'a pas voulu de lui vivant, au museum d'histoire naturelle, &#224; la biblioth&#232;que nationale, &#224; Christie's ou Drouot et &#231;a marcherait mieux que vendre vos livres, &#224; vous les petits plumitifs d'aujourd'hui ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste que la seule d&#233;marche qui vaudrait, restituer le cr&#226;ne de Baudelaire &#224; la ville de Paris, et le replacer respectueusement dans sa tombe, est impossible, puisqu'elle vaudrait &#224; en reconna&#238;tre l'exhumation pr&#233;alable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajoute que je connais d&#233;sormais, et en ai conf&#233;r&#233; avec lui, un certain &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/gabrieldufay/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gabriel Dufay&lt;/a&gt; qui peut se revendiquer d'&#234;tre un v&#233;ritable descendant de la famille de Baudelaire, mais mon ami libraire refuse de le rencontrer : &lt;i&gt;&#171; Aux po&#232;tes la relique de Baudelaire, s'&#233;crit-il, aux po&#232;tes seuls. &#187;&lt;/i&gt; Apr&#232;s tout, comment lui en vouloir, l'os v&#233;n&#233;rable a valeur marchande, et lui a des enfants. Alors instituer, selon son id&#233;e, un tour de r&#244;le, les &#233;crivains dignes de le recevoir accueillant pour quelques mois chacun le cr&#226;ne &#224; poser sur leur table &#8211; une sorte de r&#233;sidence d'&#233;crivain &#224; l'envers ? Mais qui en d&#233;ciderait, et proc&#233;derait &#224; l'attribution, et avec quelle surveillance, quelle assurance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste qu'apr&#232;s les rencontres ou lectures, dans cette librairie respect&#233;e de grande ville de province (lorsque cela s'est bien pass&#233; et seulement, pr&#233;cise le libraire, pour quelques rares initi&#233;s), lorsqu'il a pr&#233;jug&#233; favorable et confiance dans la capacit&#233; de secret de ses &#233;crivains invit&#233;s, qu'aujourd'hui je trahis, apr&#232;s qu'on a vid&#233; quelques verres de vin blanc dans son bureau encombr&#233;, le libraire ouvre l'&#233;tui de bois noir, d&#233;plie le velours rouge, et vous laisse pour quelques instants lever face &#224; vous le cr&#226;ne de Baudelaire, ou du moins qu'on dit tel : et pourquoi ne pas le croire ? Il y a tant de faits obscurs ici-bas dans ce monde qui nous enferme, courant et nous agitant, et si peu d'&#339;uvres ou de livres comme les po&#232;mes de l'immense Baudelaire (tout cela dans un si petit cr&#226;ne : vraiment petit, je vous assure).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui nous dira, et v&#233;rifiera, si la tombe connue pour &#234;tre celle de Baudelaire rec&#232;le encore ses restes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas j'ai touch&#233;, j'ai tenu l&#224;, contre moi, j'ai soupes&#233;, j'ai serr&#233;, le cr&#226;ne du po&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_3859 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/baudelaire-tombe-tour-montparnasse.jpg?1363535490' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Gracq &#224; l'encan : ench&#232;res apr&#232;s d&#233;c&#232;s, la maison Gracq vid&#233;e et brad&#233;e</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1478</link>
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		<dc:date>2025-06-01T19:47:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Gracq, Julien </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;malgr&#233; le d&#233;sastre, quelques traces web&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;grognes &amp; soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot112" rel="tag"&gt;Gracq, Julien &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1478.jpg?1352732495' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='141' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#8226; NOTA : &#171; Tous les lecteurs de Julien Gracq ont pu repartir avec un souvenir du Ma&#238;tre, comme par exemple le lampadaire de la rue de Grenelle adjug&#233; 20 &#8364;. &#187; Paix aux cendres dispers&#233;es de Gracq. Quinze ans apr&#232;s mise en ligne de cet article, la plupart des liens recens&#233;s concernant cette ignoble bradage sont p&#233;rim&#233;s. Regrets et double deuil de n'en pas avoir archiv&#233; l'ensemble des images. On en retrouvera quelques traces cependant gr&#226;ce &#224; Daniel Morvan : &lt;a href=&#034;https://chien-de-lisard.blogspot.com/2017/04/vente-gracq-une-vie-lencan-archive.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;vente Julien Gracq, une vie d&#233;crivain au vide-grenier&lt;/a&gt;, Jean-Claude Bourdais : &lt;a href=&#034;https://www.jcbourdais.net/journal/14nov08.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Julien Gracq sur Internet, la vente qui fait du buzz&lt;/a&gt;, merci &#224; eux.
&lt;p&gt;Mais tout ne meurt pas si facilement sur le web, gr&#226;ce &#224; la WayBack Machine, pu t&#233;l&#233;charger le catalogue de la vente, tel que diffus&#233; &#224; l'&#233;poque par le cabinet Ivoire France, qui apparemment a pli&#233; boutique, le voici :&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_11421 spip_document spip_documents spip_document_file'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/pdf/vente_gracq12nov2008_cat.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 3.7 Mio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg?1791996123' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Toute une vie d&#233;ball&#233;e, lui qui avait toujours tenu &#224; discr&#233;tion et dignit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est du crachat, c'est exhiber, c'est salir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; part &#231;a, lui qui souhaitait confier sa maison &#224; la Fondation de France pour en faire un lieu vivant, une r&#233;sidence d'&#233;crivain, ladite Fondation l'a refus&#233;e, et pass&#233;e &#224; la mairie. La mairie l'a refus&#233;e, et le dossier doit &#234;tre arriv&#233; &#224; la R&#233;gion : en attendant, &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1357' class=&#034;spip_in&#034;&gt;maison vide, volets clos&lt;/a&gt;. Et d&#233;p&#234;chons-nous de tout brader, &#231;a ne peut pas attendre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on rouvrira les volets, ce sera trop tard. Des marchands vont, ce mercredi 12 novembre, s'approprier morceau par morceau ce qui pourrait &#234;tre l'encan d'une maison ordinaire de personnes de cette g&#233;n&#233;ration (tiens, ces descriptions d'int&#233;rieur de maison, pouss&#233;es &#224; l'inventaire, qu'on trouve dans &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; de Claude Simon, ou ses &lt;i&gt;G&#233;orgiques&lt;/i&gt;, ces 2 hommes qui &#224; la fin se ressemblaient tellement, m&#234;me si aucun des deux ne l'aurait avou&#233;). Seulement ce qu'on met en vente, ce n'est pas Louis Poirier, c'est bien l'estampille Julien Gracq qui en conf&#232;re la valeur marchande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci &#224; &lt;a href=&#034;https://grapheus.hautetfort.com/archive/2008/11/10/le-vide-grenier1.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jacques Andr&#233; (Grapheus)&lt;/a&gt; d'&#234;tre all&#233; photographier ce fauteuil, mise en vente 150 euros. C'est bien ce fauteuil qui &#233;tait pr&#232;s du po&#234;le, sous la lampe, &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1465'&gt;pour lire le journal&lt;/a&gt;. C'est dans ce fauteuil qu'il m'avait fait asseoir. Je suis lourd, Gracq il y a deux ans &#233;tait d&#233;j&#224; diaphane (nous avions cependant partag&#233; le d&#233;jeuner et un verre solide de Muscadet). Quand je me suis enfonc&#233; dans le fauteuil, j'ai cru que j'allais passer au travers et me retrouver sur le plancher. Lui, il &#233;tait devant moi sur un fauteuil bridge (il y avait les m&#234;mes, le club, les bridges, chez mes propres grands-parents), &#224; vendre aussi. &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article230' class=&#034;spip_in&#034;&gt;On avait parl&#233;&lt;/a&gt; science et astronomie, Proust et Saint-John Perse, m&#233;canique et deux-chevaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, ce fauteuil, ce sont ces paroles, cet &#233;change dans la lumi&#232;re qui d&#233;clinait doucement d'un apr&#232;s-midi de d&#233;cembre, il y a 2 ans. Et sa casquette, qu'il s'&#233;tait excus&#233; de garder parce qu'on &#233;tait l'hiver, ils la vendent aussi ? Mettez m'en une !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1951, Julien Gracq refuse le prix Goncourt. Un demi si&#232;cle plus tard, on attribue toujours le Goncourt, et on fait sur Gracq. Mercredi je serai dans une humeur &#224; vomir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> 11.09.2001 | cette jeune Noire tout en haut du World Trade Center</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article153</link>
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		<dc:date>2020-09-10T18:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>vie quotidienne (questions sur la)</dc:subject>
		<dc:subject>New York &amp; USA</dc:subject>
		<dc:subject>routes, voyages</dc:subject>
		<dc:subject>2001</dc:subject>
		<dc:subject>Piccoli, Michel</dc:subject>
		<dc:subject>Kolt&#232;s, Bernard-Marie </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;11 septembre 2001 : du visage et du nom&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot350" rel="tag"&gt;routes, voyages&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot256" rel="tag"&gt;Kolt&#232;s, Bernard-Marie &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton153.jpg?1352732083' class='spip_logo spip_logo_right' width='143' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;chaque ann&#233;e le 11 septembre, depuis le d&#233;but du blog en 2005, cette page revient en Une&lt;/i&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Mon livre &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/livres/mecanique.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;M&#233;canique&lt;/a&gt; venait de sortir, j'avais voulu de mon p&#232;re &#8211; d&#233;c&#233;d&#233; brusquement au mois de d&#233;cembre pr&#233;c&#233;dent &#8211; comme un bronze mortuaire. La semaine suivante devaient para&#238;tre un article dans le Monde et un autre dans Lib&#233;ration, la &lt;i&gt;rentr&#233;e litt&#233;raire&lt;/i&gt; n'&#233;tait pas encore devenue cette cacophonie grandissante et normalisatrice en voie d'acc&#233;l&#233;ration suicidaire. J'&#233;tais, le 11 septembre 2001, invit&#233; au 13h de France Inter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre invit&#233; de leur magazine, c'&#233;tait Michel Piccoli. On a &#233;voqu&#233; Kolt&#232;s. L'&#233;mission finie, avec Maryse Haz&#233; et Piccoli, on a prolong&#233; : les couloirs &#233;taient d&#233;serts, on &#233;tait l&#224; debout, et Michel Piccoli nous disait, l&#224; dans un coin de couloir &#8212; et simplement peut-&#234;tre parce que personne ne le lui demandait jamais plus, ce qu'avaient &#233;t&#233; les derni&#232;res heures de &#171; Bernard &#187;, qu'avec la m&#232;re de Kolt&#232;s il avait veill&#233; jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait 14h35 quand nous avons travers&#233; la r&#233;daction d'Inter pour reprendre l'ascenseur. L'immense salle de r&#233;daction, &#233;crans branch&#233;s en direct sur les agences de presse du monde tout entier, &#233;tait quasi d&#233;serte, et les &#233;crans vides. Les gens revenaient doucement de la caf&#233;t&#233;ria, deux &#233;tages plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce 11 septembre 2001, &#224; 13h heure de Paris, le monde &#233;tait calme : au point qu'au journal d'Inter ils avaient &#233;voqu&#233; une histoire un peu vaseuse : &#224; Moscou, dans les locaux de l'ambassade am&#233;ricaine, on avait trouv&#233; des chats &#233;quip&#233;s de micro sur la queue pour espionnage incertain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pris le TGV de 15h20, je suis arriv&#233; chez moi &#224; 16h30, dans cette heure si famili&#232;re du train, rien du bruit du monde n'aurait pu nous rejoindre, et pareil probablement lorsque je suis rentr&#233; chez moi : un bel apr&#232;s-midi, oui, et tranquille. C'est &#224; cause de notre fils a&#238;n&#233;, qui a t&#233;l&#233;phon&#233;, quoi : vingt minutes apr&#232;s ? Il avait entendu &#231;a dans le m&#233;tro. Je me souviens lui r&#233;torquer, pour le calmer : &#8212; Les Parisiens, ils exag&#232;rent tout. Les deux tours on les conna&#238;t, nous, on est mont&#233;s dedans... On a c&#226;bl&#233; une antenne portable sur l'appareil &#224; passer les cassettes vid&#233;o, l'image n'&#233;tait pas tr&#232;s belle (on se passait de t&#233;l&#233;vision) mais on a vu la premi&#232;re, puis la seconde tour s'&#233;crouler en direct. Ensuite, l'image s'est mise en boucle. Elle continue, en boucle pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est vrai qu'on &#233;tait mont&#233;s dedans, &#224; peine une poign&#233;e de mois plus t&#244;t. On &#233;tait rest&#233;s fascin&#233;s. On &#233;tait mont&#233;s pour faire les touristes, on avait d&#251; rester pr&#232;s de deux heures. C'&#233;tait presque vide. Je me souviens de la jeune serveuse parce que, pour du lait &#224; mettre dans le th&#233;, je ne savais pas o&#249; trouver, elle m'avait aid&#233;... C'est son visage que je portais, de son visage que je parle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, au second &#233;tage, nous &#233;tions rest&#233;s longtemps dans cette immense librairie, et j'avais compl&#233;t&#233; ma bibliographie pour ma &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/livres/stones.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;biographie Rolling Stones&lt;/a&gt; : des livres sur le rock que je n'aurais pas trouv&#233; ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais &#233;crit ce texte &#224; la demande express des Inrockuptibles, mais apr&#232;s ils avaient d&#233;cid&#233; que nous, auteurs fran&#231;ais, on &#233;tait moins vendeurs que des auteurs am&#233;ricains pour en parler : Bourmeau &#233;tait bien emb&#234;t&#233; de me dire &#231;a au t&#233;l&#233;phone, mais apparemment les d&#233;cisions se prenaient au-dessus de lui. C'est dans Le Temps, &#224; Gen&#232;ve, que c'&#233;tait paru.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 12 septembre 2001, on mettait &lt;a href=&#034;http://www.remue.net/bulletin/TB010915.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;en ligne sur remue.net&lt;/a&gt; une premi&#232;re suite de textes, avec ces mots de Marguerite Duras :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tout doit &#234;tre cass&#233; autour. Tout va mourir ? Tout va-t-il finir ? S'arr&#234;ter ? Aussi bien les larmes, l'amour, la mort ? Le sentiment ?&lt;br/&gt;
On ne sait plus.&lt;br/&gt;
C'est un mauvais jour. Serait-ce cela ? Seulement &#231;a, un mauvais jour ? On ne sait plus rien de fa&#231;on claire. On a 100 ans tout &#224; coup. On pleure.&lt;br/&gt;
On voudrait pleurer davantage, et puis non c'est trop, mais personne ne le dit.&lt;br/&gt;
Les cris des femmes, ceux des enfants ? Ca continuerait donc ? Oui, &#231;a continue. On est en vie. Comme la guerre. Lire &#231;a : qu'on est en vie.&lt;br/&gt;
Ce serait un mauvais jour ? On essaie de d&#233;tecter une connaissance d&#233;lav&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens encore, aujourd'hui, de la voix de Piccoli, ce 11 septembre &#224; 14h35 heure de Paris, disant la fin de Bernard-Marie Kolt&#232;s, une main tenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde &#224; nouveau cette photo de brume sur Manhattan, que j'avais faite depuis l'&#233;tage sup&#233;rieur du World Trade Center, deuxi&#232;me tour, quoi ? Quatorze mois plus t&#244;t, exactement. C'est ce que voyait encore le visage qui n'aura pas nom, le matin m&#234;me, peut-&#234;tre, du 11 septembre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Autre r&#233;f&#233;rence au 11 septembre 2001 dans tiers livre &#224; propos de cette performance &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1129' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sur des images de Robert Cantarella&lt;/a&gt;, au 104/pr&#233;figuration en juin 2007. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Voir tiers livre images en &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article112&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;avril 2007&lt;/a&gt; &#8211; plus, ci-dessous, World Trade Center, juillet 2008. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#192; lire : le t&#233;moignage de &lt;a href=&#034;http://remolino.qc.ca/2010/09/12/neuf-ans-plus-tard&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Cl&#233;ment Laberge&lt;/a&gt; et, du m&#234;me, &lt;a href=&#034;http://remolino.qc.ca/2011/09/10/au-coeur-de-lhistoire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Au coeur de l'histoire&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ce texte, mis en ligne sur Tiers Livre le 11 septembre 2005, repassera en Une du site chaque 11 septembre, pendant dur&#233;e &#224; d&#233;finir. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Photo du haut : FB, WTC, mai 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;WTC&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon | D'un &#233;croulement &#233;videmment int&#233;rieur&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;du visage et du nom, &#224; propos du 11 septembre 2001&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on affronte, par l'&#233;croulement qui persiste dans la r&#233;tine, chute comme infinie et sans terme, est d'abord int&#233;rieur. J'ai explor&#233; pendant tout un an le mur de Berlin, tout le pourtour du mur de Berlin, l'ann&#233;e 1988, d'Oberbaumbr&#252;cke &#224; Glienicke ou Potsdam, et je suis revenu onze mois plus tard &#224; Berlin dans cet &#233;tonnement de la traverse, de la rue qui continue droit dans la ville. Le mur surgissait comme obstacle dans la compr&#233;hension ant&#233;rieure, on avait du mal &#224; en chasser le fant&#244;me, mais on n'en voulait plus. On en gardait un &#233;clat peint sur sa table, mais qu'il cesse &#233;tait une vie neuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai assist&#233; &#224; l'effondrement de tours qu'on souffle. Particip&#233; &#224; ces f&#234;tes qu'on organise, parce que cet habitat mutil&#233; des folies soixante-dix ne peut avoir apoth&#233;ose qu'en finissant ainsi : un &#233;tage qu'on dynamite, et les &#233;tages sup&#233;rieurs enfoncent ceux d'en dessous, il ne reste plus que poussi&#232;re et tant mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai connu Bombay et Moscou, mais j'ai &#233;t&#233; effray&#233; la premi&#232;re fois que j'ai march&#233; dans ces entailles de vent qu'est Manhattan, hiss&#233;e sur les eaux. J'ai &#233;t&#233; fascin&#233; par le World Trade Center : on y entre en touriste, et puis tout l&#224;-haut, vous savez, dans ce balancement l&#233;ger qu'avait le b&#226;timent dans le ciel, on reste une heure et puis deux, comme en hypnose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;tions assis dans cette caf&#233;t&#233;ria paradoxalement d&#233;serte ou presque, o&#249; d'un coup va se modifier toute votre compr&#233;hension de la ville, votre compr&#233;hension du monde. Alors on s'&#233;tait attard&#233;, tout le temps que le soleil baisse, on avait repris du th&#233; et du caf&#233;, et aujourd'hui c'est ce regard et ce visage de la jeune serveuse noire, alors que je lui demandais ce petit rien pour compl&#233;ter ma commande, mais qu'on ne se comprenait pas. Si on s'&#233;tait compris de suite, aujourd'hui je ne me souviendrais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai aim&#233; ce labyrinthe souterrain qu'organisait sous lui le World Trade Center, j'ai derri&#232;re moi des livres que j'y ai achet&#233;s dans la tr&#232;s grande librairie du rez-de-chauss&#233;e, je bois mon caf&#233;, depuis, dans un mug d'une &#233;trange quincaillerie du sous-sol de ce qui se voulait un r&#233;sum&#233; du monde, une apoth&#233;ose folle du monde. Berlin, on voulait imaginer que le mur avait cess&#233;, on ne pouvait pas. Sur place, oui, on acceptait la respiration neuve. L&#224;, si j'imagine, revient visage de la jeune serveuse noire, dans la caf&#233;t&#233;ria tout en haut et oscillante, presque vide, avec vue sur monde, dans la &lt;i&gt;deuxi&#232;me tour&lt;/i&gt;, puisque maintenant on sait les compter. Je veux imaginer plus, je ne peux pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas l'image de cet effondrement &#224; jamais perp&#233;tuel, l'effondrement qui jamais ne touche le sol. C'est le visage de cette fille, et puis le mot &#233;gorg&#233;. Nous, ce matin-l&#224;, dans l'avion &#233;gorg&#233;s, sans image. Reste quoi, peut-&#234;tre ce qu'a photographi&#233; Cartier-Bresson en 1945, bien avant les Twins : l'entaille de vent dans le haut ciment de Manhattan, et cet homme assis par terre, face &#224; un chat. Si on affronte sans vaincre l'image int&#233;rieure, c'est parce que c'est nous-m&#234;mes qu'on y voit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me manquera &#224; jamais son pr&#233;nom, &#224; la jeune fille noire, et c'est peut-&#234;tre cela l'obsession : non pas aux images, mais aux noms.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que personne n'aura eu de nom, les morts m&#234;me n'auront pas nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#169; F Bon _ sept 2001&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_853 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/WTC08_1.jpg?1225874398' width='500' height='334' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>formes d'une guerre | pourquoi n'avons-nous pas le cerveau vert ?</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3101</link>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>fantastique</dc:subject>
		<dc:subject>Guillaud, Hubert </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;prof&#233;ration sur la condition animale, compos&#233;e entre Montr&#233;al et Qu&#233;bec&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot356" rel="tag"&gt;Guillaud, Hubert &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3101.jpg?1352734044' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff3101.jpg?1352731986&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;iframe width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/m6FBiFbp5BE?rel=0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Version initiale : novembre 2009 &#8211; la phrase initiale, &lt;i&gt;pourquoi n'avons-nous pas le cerveau vert&lt;/i&gt; vient si je ne me trompe d'un article d'Hubert Guillaud dans Internet'Actu.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vid&#233;o : bus de nuit Orleans Express, Montr&#233;al-Qu&#233;bec, d&#233;cembre 2009, retour d'une journ&#233;e &#224; l'UdeM.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Deuxi&#232;me version : 27 mars 2010.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Derni&#232;re mise &#224; jour : 8 d&#233;cembre 2010, Montb&#233;liard, pour &lt;i&gt;Formes d'une guerre&lt;/i&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi n'avons-nous pas le cerveau vert ? Pourquoi n'avons-nous pas des mains &#224; griffes ? Pourquoi n'avons-nous pas des pieds pr&#233;hensiles et dot&#233;s de rebondissement ? Pourquoi n'avons-nous pas le regard animal bilat&#233;ral (on lirait deux livres &#224; la fois, un de chaque c&#244;t&#233; du visage) ? Pourquoi n'avons-nous pas le dos comme une ardoise, et les pens&#233;es s'y &#233;criraient pour qui nous suit ? Pourquoi n'avons-nous pas les cheveux comme un langage, et taire nos &#233;motions pourrait s'apprendre, mais ils les indiqueraient sinon (ainsi du cheval, du chien, et m&#234;me de la tortue sans cheveux, mais qui rentre la t&#234;te) ? Pourquoi on ne sauterait pas haut comme la puce, ne s'endormirait pas quatre mois comme le pou ? Pourquoi pas des bras si grands qu'ils feraient signal par dessus les foules, et que toute foule ne serait qu'un mouvement organis&#233; de signes ? Pourquoi le langage avec l'organe buccal, assez qu'il mange, assez qu'il embrasse et l&#232;che et morde : le langage serait un mouvement des hanches, le langage serait tension des yeux, le langage serait la fa&#231;on dont on marche, court, saute, attend, tombe. Pourquoi la m&#233;moire des cervelles et pas la m&#233;moire des roches, de l'eau, du sable, de nos pas dans la ville, de nos pens&#233;es dans l'air et les nuages ? Pourquoi pas des yeux luminescents la nuit (on en conna&#238;t qui savent), pourquoi des oreilles et sens et odorat si peu perfectionn&#233;s (ils disent qu'avec la pens&#233;e on compense, je ne crois pas). Pourquoi pas un ventre de bois : manger on en serait d&#233;barrass&#233; ? Pourquoi des hommes chasseurs, et pas des hommes algues ? Pourquoi des hommes chass&#233;s, et pas des hommes en paix, doucement pos&#233;s sur le bord des &#238;les ? Pourquoi des hommes en guerre, et pas ceux-l&#224; br&#251;l&#233;s par leurs armes m&#234;me ? Pourquoi la po&#233;sie &#224; mains nues, et l'argent par avions, trains, camions ? Pourquoi on a encore le r&#234;ve, pourquoi on ne sait pas se d&#233;fendre du r&#234;ve ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>formes d'une guerre | angst</title>
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		<dc:date>2019-09-12T15:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>audio &amp; video</dc:subject>
		<dc:subject>textes pour la sc&#232;ne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;bouff&#233;es souveraines et paralysantes de la peur&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique101" rel="directory"&gt;2011 | Formes d'une guerre&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot19" rel="tag"&gt;audio &amp; video&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot703" rel="tag"&gt;textes pour la sc&#232;ne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3104.jpg?1352734048' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff3104.jpg?1352731989&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;fond_noir&#034;&gt;&lt;br/&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;iframe width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/-5tnld7CtUk?rel=0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les crises d'angoisse deviennent plus profondes. Les crises d'angoisses deviennent plus graves. Les crises d'angoisse deviennent plus absolues. C'est longer des murs. C'est se heurter &#224; un trou. C'est d&#233;river sans comprendre dans la nuit de la ville et la nuit qu'&#224; soi-m&#234;me on est. Tout vaudrait mieux que reprendre. Tout vaudrait mieux que continuer. Tout vaudrait mieux qu'affronter. Les crises d'angoisse deviennent permanentes. On les tient vaguement &#224; distance, comme du bras quelqu'un qui vous sollicite, comme d'un d&#233;tournement quelqu'un qui mendie, comme la porte ferm&#233;e &#224; quelqu'un qui veut absolument tout vous dire et vous expliquer, pourvu que cela le concerne lui et seulement lui. Les crises d'angoisse sont solitaires. Les crises d'angoisse sont secr&#232;tes. Les crises d'angoisse sont tournantes : sur soi-m&#234;me on tourne, en soi-m&#234;me on tourne. Les crises d'angoisse sont la boule du dedans devenue la boule compl&#232;te du tout : et tournent sur les parois le d&#233;cor des villes, et le souvenir des appartements, et le gros plan d&#233;form&#233; des visages, et la r&#233;manence des voix. Et tournent sur les parois du dedans la d&#233;coupe des toits, la perspective des rues : on est, au milieu de tout cela, immobile et crisp&#233;e, cette silhouette effray&#233;e, accroupie sur elle-m&#234;me et serrant ses genoux et son front dans ses bras, pr&#234;te &#224; l'immense chute : on le pense avec s&#233;rieux, consid&#233;ration, opini&#226;tret&#233;, qu'arr&#234;ter est la seule solution maintenant irr&#233;versiblement &#224; vous laiss&#233;e. On voudrait, du fond de la crise d'angoisse, n'&#234;tre pas ce vous. On a compris que si la crise d'angoisse s'all&#233;geait avant qu'on soit d&#233;finitivement ce vous, on aura une chance d'attendre ici la suivante, m&#234;me plus forte, m&#234;me plus terrible. On a juste appris, dans ses os, ses genoux, son front, qu'il ne s'agit que d'une possibilit&#233; d'ordre statistique : on trouve m&#234;me en cela part discr&#232;te de r&#233;sistance, consolation, abandon. La crise d'angoisse est votre d&#233;finition.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>#r&#233;cit | 1979, Les Indes noires</title>
		<link>https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3480</link>
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		<dc:date>2019-01-23T04:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;canique, usines, chantiers</dc:subject>
		<dc:subject>histoire compl&#232;te</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;journal de s&#233;jour en Inde, 1979-1980, au Bhabha Atomic Research Center&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique127" rel="directory"&gt;autres r&#233;cits &amp; fictions web&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot315" rel="tag"&gt;m&#233;canique, usines, chantiers&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot763" rel="tag"&gt;histoire compl&#232;te&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3480.jpg?1365538491' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='98' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Durant mes quatre ans de vie salari&#233;e, int&#233;rimaire puis employ&#233; comme technicien par l'entreprise de machines &#224; souder Sciaky de Vitry-sur-Seine j'ai effectu&#233; deux d&#233;placements professionnels au Bhabha Atomic Research Center de Bombay, de janvier &#224; mai 1979 et en f&#233;vrier 1980.
&lt;p&gt;Ayant commenc&#233; &#224; tenir une suite num&#233;rot&#233;e et continue de cahiers lors d'un d&#233;placement de m&#234;me type &#224; Moscou (de juillet &#224; octobre 1978), ces deux s&#233;jours &#224; Bombay ont &#233;t&#233; particuli&#232;rement importants dans mon chemin vers l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1983, cependant, &#224; Marseille, peinant &#224; d&#233;finir ce qui serait mon deuxi&#232;me livre, je d&#233;truis l'int&#233;gralit&#233; de ces cahiers, geste que je regrette aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte ci-apr&#232;s est dactylographi&#233; sur une machine &#224; &#233;crire &#233;lectrique sans justification de fin de ligne, ce qui ne suffit pas &#224; le dater avec pr&#233;cision, mais probablement au d&#233;but de mon s&#233;jour &#224; Berlin, donc fin 1987. Il ne participe pas d'une commande ni d'un projet, et est toujours rest&#233; dans mes archives personnelles. Il ne comporte pas de version manuscrite, mais de nombreuses corrections au stylo ou au Tippex.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enjeu tr&#232;s simple : point pr&#233;cis des souvenirs autobiographiques avant qu'il y ait trop de distance, et j'aurais pu les inclure dans les incises sur le travail industriel et l'usine rassembl&#233;es en 1992 chez Verdier dans &lt;i&gt;Temps Machine&lt;/i&gt;. L'imbrication des figures de la ville et du travail &#233;tait sans doute, avant que je bascule dans l'&#233;criture de mon premier livre, la derni&#232;re &#233;tape n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | Les Indes noires&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Indes noires&lt;/i&gt;, c'est le titre d'un Jules Verne. J'avais emport&#233; &#231;a, pour les quinze heures d'avion, mais &#231;a se passe sous terre, vers l'&#201;cosse, dans des mines de charbon abandonn&#233;es. Quelque chose comme, mais sous une coupole sombre, ce qu'on traverse un dimanche de f&#233;vrier, en allant en taxi vers Roissy : enfilades d'usines cass&#233;es entre les empilements de chair vivante, et des halls ultramodernes o&#249; tout se fait sans l'homme. Et puis Roissy, machine froide : d&#232;s Duba&#239;, l'escale, on est surpris du peu de mal qu'on a &#224; oublier tout &#231;a, le froid, le gris, m&#234;me si aller d'une usine &#224; une autre n'importe o&#249;, c'est toujours la m&#234;me machine qui nous attendait au bout ; le travail partout se ressemble, c'est nul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stupeur d'une nuit d'&#233;t&#233; dans l'hiver juste quitt&#233; : ces gens en short dans les lumi&#232;res de l'a&#233;roport qu'on ne conna&#238;tra pas, et la figure un peu triste des gar&#231;ons maigres qui traversent l'avion et tra&#238;nent un balai paresseux sous les si&#232;ges : le travail partout se ressemble, et tous on vous pose un nouveau repas sur les genoux ; d'autres avaient beau continuer sur Bangkok et le Japon, n'avaient plus que moi le nez en avant des touristes. Et puis, parce qu'on ne peut pas faire que dormir, on d&#233;couvre la mer, et un trait brillant, &#233;pais, du jaune satur&#233; en relief dans la nuit et c'est le centre d'une spirale o&#249; l'avion s'affaisse, cela se s&#233;pare et on ne comprend pas cette densit&#233;, ce grouillement. Pourquoi repouss&#233; l&#224;, sur cette c&#244;te aride sans estuaire que le soleil levant, &#224; ras, laisse mauve sous la marche gigantesque de la montagne qui s'arr&#234;te. La porte du 747 ouverte, c'est de suite l'Inde. L'Inde partout, cette odeur comme de peau, cet &#233;touffement sur fond humide de br&#251;l&#233; ; et presque tout de suite le bruit, l'&#233;cho jusque-l&#224; de leurs transistors ou haut-parleurs et ce gouffre d&#233;vers&#233; de vari&#233;t&#233; au son aigre de l'Asie. Cinq heures du matin, Bombay, le sol et l'aube.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Valise et taxi, et voil&#224;, l'Inde se donne. Pour aller au Bhabha Atomic Research Center, on ne traverse pas Bombay, on reste dans la racine de la presqu'&#238;le ; et douze kilom&#232;tres, dix millions d'hommes vous s&#233;parent de la porte de la mer, le triomphe colonial de la tr&#232;s louche Gateway of India (beaucoup de petits trafics &#224; cet endroit, je fr&#233;quentais peu). Prendre en travers, au lieu de gagner le bout de la presqu'&#238;le, &#231;a veut dire que ces enclos de mis&#232;re, au lieu d'&#234;tre faubourgs ou quartiers, ou poche, recouvrent toute la surface qu'on d&#233;finit comme ville (ce qu'ils nomment maintenant &#233;talement urbain). J'avais l'habitude de quitter Paris par la banlieue, pour d&#233;couvrir un autre pays par sa banlieue aussi : le travail partout d&#233;teint sur l'humanit&#233; de mani&#232;re identique, en g&#233;n&#233;ral par des blocs d'immeubles, c'est nul. Prague, Moscou, G&#246;teborg ou Bordeaux, le plus important, la douane ou l'a&#233;roport pass&#233;s, c'&#233;tait la machine : la machine &#233;tait la m&#234;me, presque m&#234;me le b&#226;timent qui l'abritait, presque m&#234;mes les quartiers o&#249; on installait les usines, et l'h&#244;tel qui nous h&#233;bergeait le temps de l'intervention ou du montage. Mais l&#224;, non, &#231;a va trop vite -&#8211; en paquebot autrefois, &#224; l'approche de la Gateway of India accueillant les familles de militaires et d'industriels anglais, j'aurais peut-&#234;tre eu le temps de voir venir : ces baraques de ciment entass&#233;es aux carrefours et butant sur une rang&#233;e de boutiques en ciment pareil et aux fa&#231;ades ouvertes, o&#249; jusque sur les trottoirs ils formaient encore, frise continue de corps allong&#233;s, les riches isol&#233;s du sol par une sorte de liti&#232;re, on est d&#233;bord&#233;, soi, son corps, tout de suite. Et derri&#232;re, dans la poussi&#232;re, de ces terrains que nous on dit vagues, mais l&#224;, les vagues, partout, sur des poteaux de bois &#224; hauteur d'une table de chez nous, c'&#233;taient leurs nattes de cocotiers tendues, cela m&#234;l&#233; de planches, parfois une t&#244;le ondul&#233;e, &#224; touche-touche et une famille sous chaque. Et d&#233;bordant sur les foss&#233;s, des femmes en marche, des enfants dans le dos, d'autres accroch&#233;s au sari, parmi les cochons et les chiens qui constituent le service de nettoyage. Voil&#224;, les gens, comme ils vivent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui ils sont, ceux-l&#224; : m&#234;me pas ouvriers. Les plus d&#233;sh&#233;rit&#233;s de ceux de nos banlieues vivent entre quatre murs, m&#234;me si pas plus. Mais l&#224;-bas, pas de limite &#224; ce de quoi on peut vivre. Les chantiers, par exemple, et comment on laisse les femmes porter les paniers de ciment sur leur t&#234;te tout en haut des &#233;chafaudages, pour cinq roupies le jour, un plat de riz et deux bananes, th&#233; fourni. Pour multiplier les cages &#224; lapin qui feront modernes, et o&#249; ceux-l&#224; ne viendront pas vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que l'Inde c'est cela encore, et quoi qu'ils en disent : un cloisonnement &#233;tanche. Le progr&#232;s, c'est que les ma&#231;ons, en revenant aux bidonvilles, portent sous leur bras un transistor allum&#233; plein pot. On n'invente pas le treuil, parce qu'on ne peut priver les femmes au panier, les hommes &#224; la truelle, de leurs cinq roupies quotidiennes. Et moi on me faisait venir pour souder le c&#339;ur d'un r&#233;acteur nucl&#233;aire, achet&#233; sous licence au Canada, le mat&#233;riau fissile en Russie, et le savoir faire en France, pour tourner les lois de non-prolif&#233;ration, avec regard bienveillant des m&#234;mes puissants qui les avaient &#233;dict&#233;es. Dans le taxi jaune, licence Fiat &#224; conduite anglaise, les premiers visages : le gosse estropi&#233; qui au feu rouge vient tenter de fourguer ses bricoles, le l&#233;preux qui s'applique contre la vitre et cherche &#224; vous prendre votre regard. Je verrai aussi les culs-de-jatte qui, sous les terrasses des bo&#238;tes &#224; touristes, ramant des deux bras, vont comme un homme qui court. Je verrai les singes attach&#233;s &#224; un chien, qui vous agrippent le mollet et ne le rel&#226;chent qu'en &#233;change d'une pi&#232;ce blanche, et que sinon on garde en remorque, sous les abois du propri&#233;taire. Et puis les mutil&#233;s, aux portes des temples, qui vieillissent. Une cour des miracles faite ville, et atypique comme Venise ou New York, Sao Paulo ailleurs peuvent l'&#234;tre. Il y a deux gares &#224; Bombay : Victoria pour les grandes lignes, et Reay Road qui dessert le noeud de la presqu'&#238;le comme si, sur un seul pont de Paris, on avait r&#233;uni tout le trafic de m&#233;tro de la ville. Il y a une passerelle au-dessus de l'encombrement des bus, avec des camions, des taxis, des vaches prises l&#224;-dedans. Dans cette trav&#233;e recouverte d'un toit translucide, avec des publicit&#233;s, entre les jambes, par terre, je vois ce qui d'abord ne me semble qu'un gros bout de bois : un tronc d'arbre coup&#233;, noueux. Et quand on approche, il y a un corps, au bout. Comme si cette jambe avait tout tir&#233; &#224; elle, tout ass&#233;ch&#233;. Plus que le possible. Un mendiant, non, pire : c'&#233;tait gris, minuscule sauf la jambe hypertrophi&#233;e et dure, c'&#233;tait la mort. Un an plus tard, de retour, je me trouve &#224; passer par cette m&#234;me passerelle. En montant, soudain, je me souviens avec pr&#233;cision : j'avais occult&#233;, entre temps. Puis un pressentiment, accept&#233; comme une fatalit&#233; : il fallait qu'il soit l&#224;, encore. Il y &#233;tait. Comme si la survie, &#224; Bombay, n'avait pas plus de limite que la mis&#232;re ; depuis je sens autrement la jambe amput&#233;e de Rimbaud : Reay Road.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, la ville n'a pas fini de combler ses marais. Elle est marais. En Vend&#233;e, mon pays, ils avancent en &#171; prises &#187; sur la mer. Ici, c'est la ville qui sur eux ou en eux patauge pour se retenir &#224; la terre. Bombay est une fausse &#238;le. Alors des remblais, des comblements &#224; force d'ordures repouss&#233;es au bulldozer. Comme partout. Mais ici, c'est les tropiques, et la fum&#233;e sous l'humidit&#233; reste l&#224;, bloqu&#233;e entre mer et montagne, &#231;a stagne. Et dans de gros tuyaux rouill&#233;s, sur ces ordures m&#234;me, encore des gens qui vivent. Bombay, un lundi matin de janvier, &#224; vingt heures de chez nous, de banlieue &#224; banlieue. &#192; force des d&#233;chets de la ville, quand on approche Dadar, des champs artificiels, carr&#233;s, nets, &#233;mergent des marais. Et ces cases &#224; hauteur de nombril les colonisent d&#233;j&#224;, tourbe brune sur la poussi&#232;re d'un marron plus clair. Et un carr&#233; pareil, curieusement vide ; sur le bord de la route, ils se suivent par dizaines, &#224; la file, une m&#234;me bo&#238;te de conserve &#224; anse en fil de fer tenue &#224; la main, avec quoi ils puisent au foss&#233; entre la route et le champ. L'usage, j'ai vite compris ; seulement, je n'&#233;tais pas pr&#233;par&#233;. Plus loin c'&#233;tait le champ des femmes, accroupies le dos &#224; la route pour quand m&#234;me un peu de discr&#233;tion, sari relev&#233; et bo&#238;te de conserve &#224; c&#244;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard. Apr&#232;s une nuit de bus, r&#233;veil sur un parking de station-service apr&#232;s Poona, sur la piste de terre qui m&#232;ne, pour Ajanta et Ellora, &#224; Aurangabad. J'avais &#224; c&#244;t&#233; de moi, nous &#233;tions les deux seuls blancs du bus, un Anglais bronz&#233; lavabo et dipl&#244;m&#233; d'Oxford : il venait de passer quatre mois &#224; l'extr&#234;me sud, ravitaill&#233; par buffle une fois par semaine, dans ces jungles o&#249; le soleil, c'est ce qu'il avait le plus &#233;tonn&#233;, ne p&#233;n&#232;tre pas. Il &#233;tudiait : les serpents. &#171; Au d&#233;but j'avais peur, apr&#232;s non &#8211; on se respectait. &#187; Un Anglais, quoi. On a le m&#234;me &#226;ge &#224; peu pr&#232;s, je lui raconte mes t&#226;ches &#233;lectroniques. C'&#233;tait l'aube, dans cette terre trop riche, o&#249; tout vient. De l'autre c&#244;t&#233; de la piste, une case en planches et en t&#244;le ; des femmes en sortent, pour r&#233;activer le feu, y suspendre une bouilloire. Les hommes eux dorment encore, dehors, enroul&#233;s dans des nattes. Et puis, lev&#233;s, apr&#232;s un &#339;il sur notre car, ils partent dans les bambous, avec la bo&#238;te de conserve &#224; anse. La ville avait gard&#233;, en l'amplifiant, l'usage des campagnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le taxi apr&#232;s Dadar longe un genre d'&#233;tang, en contrebas des voies ferr&#233;es, dont l'image la plus favorable est celle d'un camping au mois d'ao&#251;t : l&#224; aussi, on vit, sur le remblai m&#234;me, au ras de ces trains qui foncent toutes portes ouvertes, sous vitre, et dans la plus basse classe, pas m&#234;me de si&#232;ge, et ceux qui se pendent aux portes. L'&#233;t&#233; d'avant, Marielle, un ami de Nantes, y &#233;tait rest&#233; : venu en Inde pour d&#233;couvrir, et dans un train quelque part un coup de couteau pour une poign&#233;e de traveller-ch&#232;ques. Lui non plus n'avait rien d'aventurier &#8211; curieux, oui. Cet &#233;tang : pas la mer, ni un lac, juste de l'eau brune, qui stagne d'une mousson l'autre. Sur le bord, &#224; m&#234;me la terre, du linge &#224; s&#233;cher, les longues bandes aux couleurs p&#226;les des saris pauvres. En face, le m&#234;me tissu serr&#233; des nattes &#224; hauteur de nombril, o&#249; vivre. Le mois suivant, &#224; cet endroit tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment, j'ai vu la trace d'un camion qui avait loup&#233; son virage et boul&#233; l&#224;, dans une suite de tonneaux. Sa trace jusqu'&#224; l'&#233;tang, o&#249; il restait les roues en l'air, &#233;tait une route droite et large, sur pas loin de trente m&#232;tres, d'un tapis de choses m&#226;ch&#233;es. &#199;a s'&#233;tait pass&#233; dans la nuit. Il suffisait de regarder la surface serr&#233;e des nattes, et de rapporter &#224; la surface &#233;cras&#233;e, pour faire le compte. J'ai v&#233;rifi&#233; attentivement, les jours suivants : &#231;a n'a jamais figur&#233; dans aucun des trois principaux journaux locaux. Pas assez d'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En moyenne, huit morts par jour, &#224; Bombay, officiellement, sur les voies de chemin de fer : corps happ&#233;s, jet&#233;s, pouss&#233;s. Par semaine, en moyenne, officiellement toujours et pour la ville seulement, trois femmes br&#251;l&#233;es vives parce qu'on cuisine sur un r&#233;chaud par terre et que les saris des jours ordinaires sont en synth&#233;tique, on l'apprend dans un article tel que : &#171; cette semaine, crue singuli&#232;re&#8230; &#187;, comme on fait nous pour les for&#234;ts, &#224; Bombay on &#233;value un incendie urbain en m&#232;tres carr&#233;s, pas en nombre de victime. La mort Bombay. Je n'&#233;tais pas pr&#233;par&#233;. J'ai encore une collection de choses ainsi d&#233;coup&#233;es au jour le jour, dans le langage rassis des faits divers : un toit qui s'&#233;croule sur un mariage, trente-cinq morts ; bateau qui sombre, parce que trois fois le maximum de passagers autoris&#233;s, dans la travers&#233;e d'un bras de fleuve. J'ai vu comme &#231;a br&#251;ler, dans ces quatre mois, par hasard, comme au temps du Londres de bois, un quartier entier : foules qui fuient, rues cern&#233;es, et le craquement fou des flammes, le taxi qui vous emm&#232;ne en expliquant qu'on va prendre une autre route, que cela vaut mieux. Et les journaux : &#171; Derri&#232;re Crawford market, dix mille m&#232;tres carr&#233;s&#8230; &#187; Aucune victime, donc ? Cela, &#224; comprendre, pour tout. Pour le plus quotidien, pour la fatalit&#233; : leur peau nue, la terre et le temps. Ce n'est pas la m&#234;me chose que pour nous, l&#224;-bas, la mort. C'est absent. Comprendre comment nous l'&#233;vacuons, nous, du quotidien et du corps, et comment l&#224;-bas &#231;a les rejoint de partout, justement parce que &#231;a ne compte pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce proc&#233;d&#233; de soudage par faisceau d'&#233;lectrons, le m&#233;tal en fusion &#233;met des rayons X. Les pi&#232;ces &#224; souder, ce sont deux grands disques d'acier, de six m&#232;tres de diam&#232;tre, o&#249; viennent se fixer sur chaque face les embo&#238;tements des cent quarante tubes int&#233;rieurs du r&#233;acteur atomique. Le mois pr&#233;c&#233;dent, dans la ville enneig&#233;e o&#249; le jour levait &#224; midi pour finir trois heures plus tard, j'installais un mat&#233;riel semblable dans un chantier naval sur la Baltique, &#224; G&#246;teborg, et j'ai encore l'odeur de cette cantine, apr&#232;s les halls d&#233;serts, o&#249; ils mangeaient des pommes vapeur en buvant du lait, et d'o&#249; on voyait de grands cargos russes ou danois d&#233;filer au ralenti, les superstructures couvertes de givre. L&#224;-bas on avait install&#233; des protections contre les rayons, on mesurait les fuites. Ici&#8230; Les chefs, les ing&#233;nieurs restaient dans la zone prot&#233;g&#233;e, derri&#232;re les blindages de plomb. Mais qu'ils interviennent aupr&#232;s de l'&#233;quipe d'ouvriers qui, pour chaque soudure, installaient et centraient le canon &#224; &#233;lectrons et les installations de pompage sous vide&#8230; Alors je refusais de souder. Les gars redescendaient, s'&#233;loignaient, et je d&#233;clenchais. Et le coup suivant, voil&#224; qu'&#224; nouveau ils s'allongeaient directement sur ce qui serait bient&#244;t le c&#339;ur o&#249; fusionnent les barres d'uranium, en pleine zone d'&#233;mission de rayons X pendant la soudure. Je r&#233;expliquais, faisais traduire en maharathi par les contrema&#238;tres, je dessinais de grosses pancartes, avec des serpents dessin&#233;s. Mais &#231;a finissait toujours pareil : les rayons X ils avaient compris, m'expliquaient-ils, compris avec l'intelligence. M&#234;me un m'a montr&#233; une cicatrice de bras cass&#233; : ils savaient ce que je voulais leur signifier. Mais, en valeur d'&#233;change, redescendre d'une &#233;chelle o&#249; il faudrait remonter : non, il ne n'agissait pas de paresse, et bien d'un &#233;change avec la mort, comme s&#233;cularis&#233;e. R&#233;guli&#232;rement, je continuais d'interdire le soudage, expliquais qu'en France on avait des badges individuels (sans leur dire qu'en fait les badges on les laissait au vestiaire, on n'a jamais &#233;t&#233; emb&#234;t&#233; lors du contr&#244;le annuel). &#199;a durait trois jours, et il fallait recommencer. Dans ce voyage en bus avec l'Anglais, quand pour gagner Poona on escaladait cette falaise de mille m&#232;tres de montagnes qui d&#233;gringolent sur Bombay, en contrebas c'&#233;taient des pr&#233;cipices et on apercevait au fond des carcasses de car pareils exactement au n&#244;tre, des amoncellement de taxis jaunes sous la pleine lune, &#233;cras&#233;s. Il fallait accepter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le taxi retombe sur la mer, et les premiers jours, dans cette presqu'&#238;le biscornue, on n'y comprend rien. On arrive sur Chembur et Trombay. De l'a&#233;roport, ceux qui vont vers Bombay Center suivent l'autre front de c&#244;te, o&#249; se rassemblent les h&#244;tels chics : Centaur, Holliday Inn, jusqu'au prestigieux Taj Mahal du centre-ville. Cette racine de la presqu'&#238;le n'est pas &#233;voqu&#233;e dans les guides, et ne figure pas sur les plans pour touristes. Ils disent, &#224; la rubrique Elephanta Caves : &#171; On aper&#231;oit, derri&#232;re les raffineries de Trombay et la centrale &#233;lectrique Tata, le Bombay industriel, qui concentre le sixi&#232;me de l'industrie indienne, la moiti&#233; de son textile. &#187; Il leur faut s'en s&#233;parer d'un bras d'eau et se donner un pr&#233;texte touristique, pour sugg&#233;rer d'y jeter quand m&#234;me un coup d'&#339;il. Il est vrai que les guides parisiens &#233;voquent peu Argenteuil ou Bezons. Chembur, avec ses barres, cubes sur cubes, de logements genre Sarcelles sans peinture, avec cette impression que cela donne d'&#234;tre simplement trou&#233;s puisque fen&#234;tre et porte ici &#224; quoi bon, enserrant les premiers temps aper&#231;us, avec leur Ganesh sous maquillages, fleurs et poudres, la trompe &#224; se caresser le gros ventre sous les offrandes de toutes les couleurs, p&#233;tales, riz&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bombay, quatorze kilom&#232;tres de long sur au mieux deux de large, et autant de millions d'habitants que de kilom&#232;tres de long. Chembur le prolonge, comme un d&#233;versoir, et comme la ceinture de Paris stratifie tout un si&#232;cle. Puis Anushaktinagar : je retiendrai vite le nom, par n&#233;cessit&#233;. Le Centre atomique ressemble aux autres que je fr&#233;quente ces ann&#233;es-l&#224; : en tout cas &#224; celui de Cadarache, dans les montagnes de Provence. Comme un fr&#232;re, juste les singes en plus, et la mer et les &#238;les comme un fond de carte postale, plus muezzin au soleil couchant. Alors, apr&#232;s cette mis&#232;re sur vous comme une enclume, vous impr&#233;gnant comme forc&#233; de boire quelque chose de liquoreux et qu'on n'aime pas, parce qu'une vitre de taxi ne prot&#232;ge pas du l&#233;preux qui se penche et que cette odeur de br&#251;l&#233; s'impr&#232;gne &#224; vos v&#234;tements tremp&#233;s de sueur, on ne comprend pas cela : une simple barri&#232;re pass&#233;e, et c'est d&#233;barquer dans les tropiques comme les libres nous ont appris, depuis Robinson Crusoe et l'&lt;i&gt;&#206;le au Tr&#233;sor&lt;/i&gt;, &#224; les r&#234;ver. La luxuriance, le vert et les fleurs, comme, juste &#224; c&#244;t&#233; de nous, l'usine &#224; cin&#233;ma bien prot&#233;g&#233;e aussi. Enfin, ici, &#171; les parfums, les couleurs et les sons se r&#233;pondent &#187;, et on approche mieux que dix ans de lecture de son Baudelaire, qui n'a fait de voyage qu'une fois dans sa vie, embarqu&#233; vers les &#171; ports retentissants &#187; et &#171; la gloire du ciel sur la mer violette &#187;. Mais ici les vapeurs blanches sur la pile nucl&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois jours apr&#232;s, &#231;a y &#233;tait, le rythme. L&#224;-bas, le matin se vit plus facilement : il y a un plaisir, une s&#232;ve, au r&#233;veil de tant de forces. M&#234;me si c'est pour retrouver la m&#234;me machine qu'on a fait grandir &#224; Vitry-sur-Seine, maintenant &#224; l'&#339;uvre. Je me rappelle, dans ce bus militaire qui nous emmenait &#224; l'atelier : les arbres gorg&#233;s d'oiseaux, ce jacassement immense, comme g&#233;n&#233;ralis&#233;. Et dans les bougainvill&#233;es, ces gros corbeaux noirs, universels nettoyeurs des zones pauvres. Avec ces chiens jaunes qui n'engraissent jamais, et quelques cochons noirs pour la m&#234;me fonction d'hygi&#232;ne des rues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Central Workshop, l'atelier central, c'est huit cents ouvriers. J'arrivais &#224; sept heures, les gars &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224;, accroupis avec une tasse de th&#233;. Accroupis comme &#224; la maison, ou en ville au bord des trottoirs. Les balayeurs aussi travaillent accroupis, &#224; la main leur balai sans manche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis venu deux ann&#233;es successives, la premi&#232;re fois pour quatre pleins mois, boucler le soudage. La seconde fois parce que les avocats de notre client, qui n'avait pas fini de payer la machine, avaient trouv&#233; une belle mani&#232;re de tourner le contrat : le cahier des charges sp&#233;cifiait la capacit&#233; de souder des pi&#232;ces tr&#232;s &#233;paisses, un faisceau d'&#233;lectrons, gros comme un cheveu, traverse quinze centim&#232;tres d'acier ou de titane, comme la possibilit&#233; parfois de souder &#224; vitesses lin&#233;aires de d&#233;placement &#233;lev&#233;es. Notre raison occidentale sous-entendait : pour ne pas d&#233;former les pi&#232;ces minces. On va lentement sur les pi&#232;ces profondes, rapidement sur les pi&#232;ces fines. Mais l'Orient nous demandait de traverser &#224; soixante-dix centim&#232;tres secondes des t&#244;les &#233;paisses de cent millim&#232;tres, les deux &#233;taient &#233;crits, faute de quoi ils retiendraient un tiers du prix de la machine. J'&#233;tais donc en mission quasi impossible, mais muni par les juristes de ma propre entreprise d'un viatique &#224; dire tr&#232;s naturellement : les &#233;chantillons &#233;talonn&#233;s qui devaient servir &#224; prouver les capacit&#233;s de la machine &#233;taient &#224; fournir par le client. Il me fallait donc venir, dire que j'&#233;tais pr&#234;t &#224; prouver le fonctionnement (aberrant) de la machine, pourvu qu'on me fournisse en m&#233;tal rare. &#199;a a &#233;t&#233; la course : r&#233;union interrompue, presque en me saluant comme un ma&#238;tre d'&#233;chec, et puis le lendemain on m'informe que les &#233;chantillons &#233;taient bien partis de Calcutta. Un codicille au contrat sp&#233;cifiait je ne sais pourquoi ni comment, en cas de contestation, que le client avait vingt-huit jours pour fournir ces &#233;chantillons. Alors, chaque matin de ce second voyage, j'arrivais &#224; l'usine &#224; 7 heures, et m'enqu&#233;rait d'o&#249; &#233;taient mes &#233;chantillons : on a suivi ensemble leur lente progression &#224; travers l'Inde des chemins de fer. Quand ils sont enfin parvenus au Centre, c'&#233;tait le 27&#232;me jour, mon contrat &#233;tait termin&#233;, je repartais le lendemain. L'Orient s'&#233;tait pris &#224; son propre pi&#232;ge, et de tout un mois je n'avais fait que parler &#224; mes amis de l'atelier, puis, au bout d'une heure ou deux, partir explorer la ville. Aubaine rare dans la vie d'usine, qui ne s'&#233;tait produite pour moi qu'une fois, d&#233;j&#224;, &#224; Prague, entre ces deux voyages : un t&#233;lex re&#231;u parlait d'explosion, on m'avait mis dans le premier avion. Mais derri&#232;re le &#171; rideau de fer &#187; de ce qui &#233;tait encore le bloc socialiste, encore une question de terminologie de contrat : Motorlet, notre client, fabricant de moteurs d'avion sous licence russe, avait pu importer la machine, mais n'avait pas de contrat pour importer les pi&#232;ces de rechange n&#233;cessaires, au bout de cinq ans de service. Par contre, un accident permettait de d&#233;clencher imm&#233;diatement cette commande : ils l'avaient donc simul&#233;, et moi je n'avais strictement rien &#224; faire, tout fonctionnait tr&#232;s bien. Si ce n'est qu'Air France avait &#233;gar&#233; les pi&#232;ces, les retrouvait deux jours plus tard mais rendues &#224; Sao Paulo. L'usine &#233;tait dans les bois, et cinq cents m&#232;tres de for&#234;t on d&#233;couvrait une maison ocre et tranquille : Mozart avait &#233;crit l&#224; son Don Giovanni. Mon interpr&#232;te tch&#232;que &#233;tait un brave homme bedonnant, fraiseur qui avait appris le fran&#231;ais dans les camps, prisonnier des nazis. Log&#233; dans le foyer de jeunes travailleurs associ&#233; &#224; l'usine, on nous servait le matin, pour tous deux, dans une cantine d&#233;serte, une goulash et des cochonnailles dont je ne pouvais rien avaler, me contentant de caf&#233;, tandis que le bonhomme s'enfilait les deux rations, &#224; l'&#233;merveillement de fi&#232;res cuisini&#232;res qui lui apportaient m&#234;me du rab. Apr&#232;s quatre mois de r&#233;gime v&#233;g&#233;tarien &#224; Bombay, cela changeait. Mais aussi, apr&#232;s le retour via Roissy, quand on red&#233;couvre Paris avec encore un peu plus de casquettes et de mitraillettes, et que la langue qui s'&#233;tait retranch&#233;e dans les r&#234;ves doit &#224; nouveau s'user &#224; la vie ordinaire, le Hradschin (celui du Golem de Meyrink), les briques et d&#233;dales, les antres &#224; bi&#232;re de Prague, ville forte comme Sienne ou Rome, me r&#233;conciliaient avec l'Europe. Et la maison ocre de Mozart, les brouillards du soir avec des chapeaux &#224; la Kafka m'offraient une magie &#224; laquelle, par l'Orient seul, j'&#233;tais d&#233;sormais pr&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Inde c'est trop fort, &#231;a so&#251;le. Et pourquoi cet &#233;cart : pour dire comment, &#224; un an de distance, rien n'avait chang&#233; de Bombay, ni aux odeurs ni aux musiques, &#224; la mis&#232;re et l'entassement grouillant de Chembur Patak, aux paniers d&#233;bordant de t&#234;tes coup&#233;es de volailles dans un nuage compact de mouches &#224; Crawford Market, ni m&#234;me &#224; l'in&#233;puisable r&#233;serve de d&#233;bris coloniaux fleurant la vieille Angleterre sous les toiles du Chor Bazar, le &#171; march&#233; aux voleurs &#187;, et encore moins au trajet sempiternel du reconnaissable camion de ramassage des morts, le matin dans les slums.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon retour, ce second voyage, les gars &#233;taient en gr&#232;ve. Une histoire de chaussures. Dans l'atelier de soudage, seuls les contrema&#238;tres, qui ne soudent pas, avaient droit &#224; ce qu'on nomme ici &#171; chaussures de s&#233;curit&#233; &#187;. &#192; cinq cents roupies par mois, salaire d'un soudeur, huit cents roupies pour les meilleurs, on ne peut s'en permettre l'achat. Rien que ces sandales, pour tout le monde : celles que je portais moi aussi (et que j'ai gard&#233;es toutes ces ann&#233;es), que vous taille d'apr&#232;s le contour de votre pied nu copi&#233; &#224; la craie, sur un trottoir, &#224; m&#234;me un pneu de camion, un cordonnier couleur poussi&#232;re, lui pieds nus parce que c'est l&#224; son &#233;tau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas tant les questions d'argent, malgr&#233; l'&#233;norme disproportion &#224; notre regard : le franc valait un peu moins que deux roupies, le salaire quotidien d'un ouvrier de base s'&#233;tablissait &#224; cinq roupies. Rajkumar Nayagam, que j'avais imm&#233;diatement retrouv&#233;, tabla professionnel &#224; la radio de Bombay et pas sp&#233;cialement d&#233;favoris&#233;, gagnait trois cent cinquante francs par mois : mais une voiture, une t&#233;l&#233;, valent le prix d'ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Inde du petit travail : il faudrait recenser ces industries du trottoir, le trottoir usine. Le folklore les cite : arracheurs de dents, rue enti&#232;re de devins &#8211; par oiseaux, cartes ou jet de cailloux &#8211;, r&#233;tameurs de casseroles et marchands de cigarettes &#224; l'unit&#233;, horlogers tr&#232;s s&#233;rieux et m&#233;decins d'habits. Mais conna&#238;t-on le nettoyeur d'oreille ? J'en ai vu. Et le mort ? Un m&#233;tier comme les autres : on s'&#233;tend sur le trottoir, un drap blanc sur le corps et le visage, tabou viol&#233; d'un rituel immuable, puis on ne bouge plus, tandis qu'un comparse ramasse la monnaie. &#192; Juhu, la grande plage, pr&#232;s de l'a&#233;roport, deux gosses, huit ou neuf ans, alternent : s'enterrant dans le sable jusqu'aux narines, un jour l'un, un jour l'autre, par journ&#233;es de douze heures, pendant que le copain fait la manche. Plage, l&#224;-bas, &#231;a ne veut pas dire Pornic : mais l'&#233;norme Bombay d&#233;bordant jusqu'&#224; la mer, d&#233;finitif camp de r&#233;fugi&#233;s sur le sable, entre les pieds de chameaux et l'odeur grasse des lampes &#224; carbure, troupes d'enfants en bandes et sans toit, qui viennent vous proposer leur s&#339;ur comme on vous montre dans la paume un morceau brut de haschich ou une gourmette vol&#233;e &#224; des Am&#233;ricains : &lt;i&gt;&#171; Do you better get a boy ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour souder &#224; l'arc, avec les projections de m&#233;tal en fusion, ils gardaient les pieds nus, mes soudeurs. L&#224;-bas o&#249; on ne conna&#238;t pas l'&#233;tabli, o&#249; l'usine garde en elle les habitudes de la rue : les ajusteurs assis par terre et se servant de leurs pieds pour tenir la pi&#232;ce &#224; limer, comme le cordonnier des trottoirs, et travaillant ainsi au centi&#232;me aussi bien que nos as parigots. Comme Laurent Yvetot, dit Dodo, le meilleur que j'aie jamais connu : son surnom parce que, m&#234;me du m&#233;tro Marcadet, o&#249; il est n&#233; et habite, &#224; gare du Nord, puis de Gare du Nord &#224; Austerlitz, et d'Austerlitz &#224; Vitry quai des Anglais, il s'endormait &#224; chaque &#233;tape. Ensemble on a fait deux mois le trajet quotidien Paris-Vernon, &#224; l'&#233;poque pour souder des clapets sur le troisi&#232;me &#233;tage du moteur de la fus&#233;e Ariane : il se rendormait au premier pont apr&#232;s Saint-Lazare, se rendormait encore dans la deux-chevaux camionnette qu'on laissait le soir &#224; la gare. Sa passion, c'&#233;tait les armes &#224; feu : cach&#233;es sous son &#233;tabli. Commerce licite &#224; condition d'&#234;tre vendues percuteur et barillet soud&#233;s aux collectionneurs, soi-disant inutilisables. Lui il ne revendait pas directement, mais les remettait en &#233;tat pour eux, rectifi&#233;es, al&#233;s&#233;es, pr&#234;tes &#224; l'emploi. D'ailleurs, c'&#233;tait la sp&#233;cialit&#233; tout &#224; l'honneur de ma bo&#238;te, pendant la derni&#232;re guerre : on fabriquait les armes pour la R&#233;sistance, des gars comme Dodo. On &#233;tait ensemble aussi &#224; Moscou, le premier mois, en juillet 1978 : le soir, dans les longueurs du resto, il racontait sa maison dans la Sarthe, o&#249; il partait avec sa femme en side-car, chaque &#233;t&#233;. Dodo, il a fait la Chine et la Sib&#233;rie, Chicago et Isra&#235;l. &#192; Moscou, dans le minibus qui nous prenait &#224; l'h&#244;tel pour nous emmener dans cette zone toute blanche sur le plan de la ville, o&#249; &#233;tait cette filiale Tupolev o&#249; on installait nos &#233;quipements, il dormait. Je n'ai jamais su ce que &#231;a pouvait bien pouvoir dire, pour lui, l'expression &#171; du monde entier &#187; : sauf, peut-&#234;tre, sa collection d'&#233;tiquettes de marques de bi&#232;re (&#171; T'y penseras, &#224; me n'en ramener ? &#187;, outre s'appeler Yvetot, c'est la seule personne que j'aie jamais connue qui utilisait ces normandismes d&#233;crits par Flaubert&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est important, les gars comme Dodo. C'est eux, l'&#233;cluse par o&#249; s'offre l'&#233;change. C'est en eux que vit ce savoir des mains, qui ne s'invente pas. &#192; Bombay, quand j'avais besoin d'un tournevis, j'appelais Bailea Todankar, dit Bill. Je lui racontais ce que je voulais, il penchait la t&#234;te un peu de c&#244;t&#233;, et on prenait la matin&#233;e, ensemble, pour aller le fabriquer. Une fois, on n'y arrivait pas, &#224; l'usine. Il m'a dit de l'attendre &#224; l'entr&#233;e du Centre atomique, le soir six heures, et on est parti dans les fonds de Trombay, chez un type qui bricolait des moteurs de taxi : un garage en plein air (d'ailleurs, ils dormaient sur place), et l&#224; on a bricol&#233; notre cl&#233; ou je ne sais plus, pour les besoins du r&#233;acteur nucl&#233;aire. &#192; la fin des quatre mois, j'avais demand&#233; au Centre un prime pour Bailea : on me l'avait promise. L'ann&#233;e suivante, revenu, je lui avais demand&#233; : il a secou&#233; la t&#234;te avec un sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soudure &#224; l'arc d&#233;gage des ultra-violets : je n'ai jamais vu un soudeur se servir du masque obligatoire. Tendant la main &#224; hauteur des yeux, regardant par l'interstice entre les doigts, d'ailleurs on a tous fait &#231;a. Et les plus vieux restaient dans l'atelier, mais ne faisaient plus rien, que rester accroupis, et la conversation. Aveugles : pas au point de ne pas pouvoir se d&#233;placer, mais pas beaucoup plus. &lt;i&gt;&#171; Et si t'avais pris un masque ? &#8211; Don't bother of that, dont botter of dat&#8230; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'ai mieux compris un peu de ce qui m'&#233;chappait de Moscou, &#224; d&#233;couvrir ainsi les vieux aveugles de l'atelier des Indes : l'orient &#224; Moscou plus fort que l'occident. Et la force torve et sauvage de Tolsto&#239;, que jamais nous n'atteindrons, quand on nous fabriquait, le lundi matin &#224; 9 heures (c'&#233;tait pour nous les Fran&#231;ais, on disait non, alors ils buvaient eux), de la pure &#171; vodka &#187; - en tout cas ils appelaient &#231;a comme &#231;a -&#8211; avec l'alcool d&#233;natur&#233; qui nous servait &#224; d&#233;graisser le titane, et qu'ils coloraient au Nescaf&#233; pour l'apparence, et accompagner, &#224; la pause, les &#233;cureuils tu&#233;s le dimanche, et fum&#233;s &#224; l'ancienne mode, presque crus : &#171; Go&#251;te, tu verras&#8230; &#187; J'&#233;tais d&#233;sorient&#233;, &#224; Moscou, d'expliquer &#224; Ivan et Volodia, pay&#233;s cent roubles par mois, bien plus forts et bien plus dou&#233;s en &#233;lectronique que moi, l'usage et l'entretien de la machine : eux, ils avaient d&#233;j&#224; tout compris. Et au-dessus de notre t&#234;te, dans cette apoth&#233;ose de l'&#232;re Brejnev, les slogans accroch&#233;s aux charpentes, et le titulaire en chef de la machine, quadruplement m&#233;daill&#233;, rondouillard, luisant de ses quatre cents roubles mensuels et de son titre de &#171; meilleur ouvrier de l'usine &#187;, qui s'&#233;tait vu attribuer donc d'office le nouveau mat&#233;riel, et nous r&#233;pondait chaque fois &lt;i&gt;&#171; Korocho &#187;&lt;/i&gt;, on se d&#233;brouillerait bien, mais pr&#233;f&#233;rant apr&#232;s appeler Ivan et Volodia et les laisser faire, les contemplant &#224; distance d'un air mena&#231;ant et autoritaire, eux les sans grades. Une fois, &#224; Moscou, on avait demand&#233; la mise &#224; disposition du pont roulant qu'on voyait accroch&#233; lui aussi aux charpentes, pour d&#233;cuver notre transformateur haute tension &#224; bain d'huile, o&#249; un thyristor avait rendu l'&#226;me. &#171; Le pont roulant sera l&#224; demain&#8230; &#187; &#199;a avait dur&#233; la moiti&#233; de la semaine, jusqu'&#224; ce qu'on s'&#233;nerve pour de bon : &#171; Mais le pont roulant est arriv&#233;&#8230; &#187; Et nous montre quatre gars, des montagnes aux yeux brid&#233;s, qui ont soulev&#233; notre transfo. Prague c'est l'Europe, et Moscou c'est l'Orient : la vraie s&#233;paration ne co&#239;ncidait pas avec les fronti&#232;res politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Moscou comme &#224; Bombay l'eau courante ce n'est pas tous les jours. Souvent, &#224; Bombay, pas assez de pression pour le refroidissement de nos pompes &#224; vide. Alors on attendait, eux accroupis, moi cul par terre, on parlait. J'imaginais, en France, arr&#234;ter les ateliers du Commissariat &#224; l'&#233;nergie atomique de Saclay, o&#249; on avait r&#233;guli&#232;rement des d&#233;pannages, pour un probl&#232;me de robinets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon, la gr&#232;ve : le travail avait repris assez vite, apr&#232;s quelques paires de chaussures attribu&#233;es au seuls ouvriers qualifi&#233;s. Lesquels, trois semaines plus tard, revenaient travailler en sandales. Et &#224; mes questions : &#171; Too much hot&#8230; &#187; Ils les avaient revendues, et tant pis pour le m&#233;tal chauff&#233; bleu sur la peau nue, partout marqu&#233;e d&#233;j&#224; jusqu'aux genoux et jusqu'aux coudes, de lunules p&#226;les. Mais il y avait aussi sous leur gr&#232;ve d'autres choses, qu'on n'a pas voulu m'expliquer, ni les chefs ni les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Inde c'est violent, parfois violent pour rien, mais toujours violent sans retenue. Tous les jours, aux abords des gares qui sont les points principaux de concentration, ces batailles entre flics arm&#233;s de simples b&#226;tons et le peuple par ethnies solidaires. Tous les jours, dans les journaux, avec seulement l'indication du quartier : trois morts, sept morts&#8230; On &#233;voque aussi chaque fois, &#224; c&#244;t&#233; du nombre de morts, le nombre, en g&#233;n&#233;ral double, des &lt;i&gt;&#171; disparus &#187;&lt;/i&gt;&#8230; &lt;i&gt;&#171; Riot at Nasik Central Station&#8230; &#187;&lt;/i&gt; pour une histoire de resquille, et la proximit&#233; de ces innombrables chantiers de construction jamais finis, dont les &#233;chafaudages en quelques minutes deviennent des lances, des matraques, des armes. Les &#171; disparus &#187; : un policier mort se paye cher, si on retrouve la famille, alors il vaut mieux emporter les cadavres. Trois morts c&#244;t&#233; &#233;meutiers, quatre disparus c&#244;t&#233; uniformes. Gr&#232;ves ; une fois, en ville, j'ai vu d&#233;filer un cort&#232;ge d'ouvriers du textile. Combien de camions : quatre-vingts ? Et tous charg&#233;s &#224; d&#233;border de ces grappes de minuscules hommes maigres, habill&#233;s tout de blanc, avec sous le calot le m&#234;me regard obstin&#233; et des banderoles que je ne comprenais pas, bloquant longtemps l'infernal d&#233;sordre du centre-ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se racontait des histoires, en attendant l'eau. &lt;i&gt;&#171; Mister Camel &#187;&lt;/i&gt;, surtout. Un bonhomme sans &#226;ge, de ceux-l&#224; des soudeurs qui n'y voyaient plus bien, et pleuraient blanc, suppuration permanente. Il ne parlait pas l'anglais, on me traduisait. Heureux et rare possesseur de deux chameaux : &lt;i&gt;&#171; Dua&#239; Hunt ! &#187;&lt;/i&gt;, il me r&#233;p&#233;tait, chaque matin, quand je le saluais, des fois que j'aie oubli&#233;. La journ&#233;e finie, il se louait avec eux pour les travaux agricoles des faubourgs. Surtout, c'&#233;tait lui l'infirmerie. Ce Centre atomique, avec deux mille personnes, des centaines de chercheurs, avait sans doute son poste de secours. Mais pour les ouvriers, c'&#233;tait lui : dans les recoins, derri&#232;re les vestiaires, o&#249; il gardait des herbes. Rebouteux aussi, le soir et le dimanche, pour les animaux, et tueur. Une fois, pour me montrer, il m'a tripot&#233; la colonne vert&#233;brale. J'ai compris, apr&#232;s, la l&#233;vitation &#8211; myst&#232;re pr&#233;serv&#233; de l'Asie dangereuse. Et deux jours apr&#232;s, je vois mon Mister Camel (je lui avais offert, et il me l'exhibait chaque fois qu'on se croisait, un paquet de cigarettes &#224; l'effigie du chameau) aux prises avec un type plus jeune, les deux au bord de se battre. J'essaye de me faire expliquer (zat's noting, don't bozer : &#171; bother, don't bother &#187;, mot central). Je chope mes deux gars par les &#233;paules et leur dit en fran&#231;ais : &#171; Alors les mecs, quoi qui va pas ? &#187; Parce que l'argot, souvent, &#231;a se comprend internationalement bien mieux que l'anglais, question de conviction. Apr&#232;s on m'a expliqu&#233;, comme en secret : le jeune &#233;tait le chef de son ethnie, et ce qu'il lui reprochait c'&#233;tait justement notre familiarit&#233;, et nos palabres. Et que je lui ai attrap&#233; les &#233;paules, au type, &#231;a lui avait encore moins plu. La tribu veillant dans l'usine &#224; reconduction de l'ordre social : cela fait relent zouave, colonies, et Tintin dans les Soviet. Mais &#224; Simca-Poissy, ces ann&#233;es-l&#224;, c'&#233;tait encore un peu comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On avait une &#233;quipe du matin et une &#233;quipe du soir en alternance, l'une dirig&#233;e par Deshmuk, et l'autre par Shimpy (Mister Deshmuk et Mister Shimpy : acc&#233;dant au grade de contrema&#238;tre, il n'y avait plus de pr&#233;nom). Deshmuk, un gars timide, qui ne parlait qu'en mettant sa main &#224; plat devant sa bouche, chuchotant en dodelinant de la t&#234;te. Shimpy, l'oppos&#233; : un gars qui ne faisait pas comme lui voulait, il tapait, et vraiment. Une fois, je me suis interpos&#233;, &#231;a a failli mal finir. Shimpy ne parlant pas anglais, il nous fallait un interm&#233;diaire. Ce jour-l&#224;, j'ai arr&#234;t&#233; la machine, dit que je n'accepterais pas qu'on traite un type de cette fa&#231;on devant moi, et je suis rentr&#233; &#224; mon logement, &#233;videmment &#231;a a fait du bruit, et pas arrang&#233; nos relations. Pour souder par faisceau d'&#233;lectrons il faut une qualit&#233; suffisante de vide, et sur une pi&#232;ce complexe comme ce soubassement de r&#233;acteur avec cent soixante douze orifices, un syst&#232;me d'&#233;tanch&#233;it&#233; qui &#233;tait un combat de chaque jour. Mais, les premi&#232;res semaines, je ne comprenais pas pourquoi des pannes &#233;lectroniques si fr&#233;quentes, et toujours dans l'&#233;quipe Shimpy, toujours avec Shimpy. Je me suis d&#233;brouill&#233; pour arriver &#224; six heures, comme eux : en fait, quand la machine mettait du temps &#224; pomper, au lieu d'aller v&#233;rifier les &#233;tanch&#233;it&#233;s, Shimpy tapait la machine comme il tapait les ouvriers. Alors je lui ai dit : &lt;i&gt;&#171; Shimpy, tu tapes la machine, moi je tape Shimpy &#187;&lt;/i&gt; (Hey, Shimpy, U hit the machine, I hit Shimpy&#8230; et &#231;a se comprenait internationalement, par construction). De ce jour-l&#224; on a &#233;t&#233; super copains : on tenait m&#234;me langage. Et il me disait fi&#232;rement, chaque matin, n'avoir battu personne. &#192; mi-chemin de mon s&#233;jour, ayant droit &#224; une semaine de cong&#233;s et le chantier en bonne voie, je me suis offert le N&#233;pal : il m'a demand&#233; tr&#232;s secr&#232;tement si je pouvais lui rapporter du whisky, une vraie bouteille de whisky interdite &#224; Bombay, on a fini carr&#233;ment dans l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alcool c'&#233;tait hors de l'usine. C'est partout. Distilleries clandestines, j'ai go&#251;t&#233;. Pas mieux que la vodka au Nescaf&#233; : le &#171; killer drink &#187; &#224; base de sucre de canne et d'&#233;corce de cocotier, distill&#233; en faisant cramer de vieux pneus. Il s'en fabriquait dans le Centre lui-m&#234;me, apparemment en bonne complicit&#233; de Deshmuk et Shimpy : pareil que les ateliers normands o&#249; se monte la fus&#233;e Ariane est avant tout la plus grande fabrique nationale d'alambics individuels, o&#249; l'inox spatial sur fonds public s'&#233;coule en calva priv&#233;. Et &#231;a tue vraiment, le &lt;i&gt;&#171; killer drink &#187;&lt;/i&gt;, et raide : je les ai vus, en fin de f&#234;te, le samedi soir, dans les slums, les yeux aiguis&#233;s et le regard resserr&#233;. J'ai vu Bailea, d'un an l'autre : &#171; Killer drink not good &#187;, oui mais. Mais eux, dans leurs poches, ils ont des herbes. On sort un pr&#233;cieux petit tortillon de papier aluminium, on avait fait sentir. Ou priser une poudre insupportable, qui vous fait garder jusqu'au soir un &#233;ternuement convulsif, eux &#231;a les faisait rire. Les herbes et les poudres, ou cette bouch&#233;e rouge qu'on mastique apr&#232;s repas, et on va en paix : le &lt;i&gt;&#171; killer drink &#187;&lt;/i&gt;, d&#233;fonce des pauvres, est plus destructeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deshmuk et Shimpy commandent chacun &#224; une vingtaine de gars. Une poign&#233;e de qualifi&#233;s, comme Bailea Todankar, et la bonne douzaine qui r&#233;pondent au m&#234;me patronyme de Patil. Et comme ici on divise les grades ouvriers en OS1, OS2, OS3, OP et la suite, ici un kal&#233;idoscope de m&#234;mes visages mais pris en strates &#224; mesure de les d&#233;qualifier, comme si &#224; chaque strate correspondait un corps, plus maigre, aux yeux plus grands et fixes, comme ceux de notre balayeur, celui qui allait chercher ces tasses de th&#233; douce&#226;tre au lait, et sinon accroupit l&#224; derri&#232;re. Ou ceux qui, comme le Barnab&#233; de Kafka, n'ont d'autre fonction que courir : cet immense service &#224; &#233;chelle de la ville qui, &#224; partir d'un train sp&#233;cial, am&#232;ne en deux heures de temps, chaque midi, en v&#233;lo ou port&#233; &#224; bras, leur gamelle personnelle &#224; deux millions de personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour chapeauter Deshmuk et Shimpy Ambadas Teraikar, qui chaque jour, pour me montrer que son embonpoint de chef n'&#233;tait pas un handicap, me montrait ses exercices de yoga poirier inclus, au point que je me souviens surtout de lui la t&#234;te &#224; l'envers et le nombril &#224; l'air. Et puis autant d'&#233;tages que la tour Montparnasse jusqu'au &#171; superintendant &#187;, un homme par juste loi de circularit&#233; lui aussi tr&#232;s petit et tout maigre, qui ne me parlait pas, m'a dit son adjoint, &#171; pour ne pas s'incliner devant les blancs &#187;, et donc lui disait &#224; lui, l'adjoint, ce qu'il y avait &#224; dire, &#224; moi le blanc, et je me souviens de son regard, cette troisi&#232;me semaine, quand j'&#233;tais venu &#224; l'usine habill&#233; simplement comme eux tous, pantalon nou&#233; large et vague tunique plus sandales, tout achet&#233; sur place. On vous explique que les castes c'est fini, mais chaque &#233;tage se venge sur celui d'en dessous de ce qu'il subit d'au-dessus. Et se m&#233;fier toujours de clich&#233;s qui pourraient resurgir, et non pas pour nier les efforts, mais rep&#233;rer la nouvelle gangr&#232;ne comme ici du Progr&#232;s : l'Inde moyenne gonfle et tant mieux pour ce que ce pays va devenir, l'Inde moyenne avale tout, mais jamais Teraikar n'est all&#233; chez Bailea, comme jamais Deshmuk n'irait chez Madu Koli &#224; qui Teraikar n'a m&#234;me jamais adress&#233; la parole, et qu'&#224; Das Teraikar pas plus qu'&#224; moi le superintendant n'adresse la parole, mais aura fait savoir &#224; Teraikar, par son adjoint, de me faire dire qu'&#234;tre all&#233; visiter chez lui Madu Koli est une erreur de ma part. Et que tout cela, lorsque cela co&#239;ncide dans l'espace exigu d'une machine, fait se superposer autant de langues, l'indhi des ing&#233;nieurs, l'anglais de service, le maharathi des ouvriers et les dialectes des sous-qualifi&#233;s, Madu Koli n'ayant certes pas la m&#234;me langue que Mister Camel. Et qu'&#224; Bombay les Tamouls sont ing&#233;nieurs et ceux de Calcutta man&#339;uvres, que les premiers sont v&#233;g&#233;tariens stricts et que les seconds ont une cantine r&#233;serv&#233;e o&#249; on sert du poisson s&#233;ch&#233;, que les Sikhs sont comptables et le dimanche matin il est beau de les voir marcher lentement au soleil pour faire s&#233;cher des cheveux qui tombent plus bas que la taille, et que m&#234;me les Patil, soign&#233;s par le vieux rebouteux, ne le salueront pas le lendemain et que chacun de ceux-l&#224; a ses jours f&#233;ri&#233;s, ses f&#234;tes et ses observances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prenais des le&#231;ons de sitar : c'est Ambadas Teraikar qui m'avait procur&#233; l'adresse et m'avait accompagn&#233; la premi&#232;re fois, de moi-m&#234;me je n'aurais jamais os&#233; et cela a &#233;t&#233; le compl&#233;ment ou le sym&#233;trique de l'exp&#233;rience d'usine. Chandrashekar Naringrekar m'a donn&#233; cette premi&#232;re grammaire qui, depuis lors, me sert au moins &#224; &#233;couter leur musique. Il habitait Chembur, au rez-de-chauss&#233;e de la maison de son propre ma&#238;tre parti enseigner en Am&#233;rique, l'ustad Mohiaduddin Dagar, et pour lors occup&#233;e par son fr&#232;re, lui chanteur, l'ustad Fariduddin Dagar. Et fier de m'asseoir sur le m&#234;me tapis, chez Chandu, que Don Cherry on John McLaughlin. C'est au souffle, &#224; la respiration qu'on m'entrouvrait, et la deuxi&#232;me ann&#233;e, lisant Proust (c'est une autre histoire, mais qui traverse aussi Bombay) j'ai pu mesurer ce que l'art, par ce rai que Chandu ou l'ustad semblaient conduire jusque l&#224; dans cet air devant moi, &#233;tait absolue transgression par rapport &#224; ce couvercle de la vie d'usine. Et que ma rondelle de r&#233;acteur, o&#249; nous soudions les structures tubulaires, &#233;tait cependant peut-&#234;tre un arbitraire esth&#233;tique du m&#234;me ordre. Je rejoignais Chandrashekar chaque fois qu'il jouait : ce soir-l&#224;, &#224; un concert priv&#233;. Son ma&#238;tre jouait la rudra veena, cet instrument tr&#232;s grave, et Chandrashekar le surbahar, qui est au sitar comme l'alto au violon, reprenant le sitar pour le mouvement rapide qui cl&#244;t le raga. Une barri&#232;re en travers de la rue, des gardiens avec des b&#226;tons, des palmiers, des bruits d'oiseaux, et, dans les all&#233;es r&#233;serv&#233;es, une suite de villas, une autre Inde, celle d'en haut. Le hasard a fait que le commanditaire du concert, qui recevait Chandu, et son porteur d'&#233;tui par la m&#234;me occasion (plus Rajkumar Nayagam, le percussionniste sans cesse mobile avec qui bient&#244;t je traverserai sans cesse la ville, et l'&#233;pouse de Chandu, s&#339;ur des deux ustads, qui jouerait la tampura d'accompagnement), &#233;tait un des principaux responsables du Centre atomique et apr&#232;s le concert, quand je l'ai remerci&#233; de son accueil, on a un peu parl&#233; (mon superintendant l'a appris, et du coup m'a enfin consid&#233;r&#233;). Ce n'&#233;tait pas le V&#233;sinet, malgr&#233; la luxuriance des tropiques reprenant droit dans la ville mis&#232;re : un pavillon genre Drancy. Mais il faut comprendre autour le grouillement, savoir le &lt;i&gt;&#171; killer drink &#187;&lt;/i&gt; au son des transistors, se rappeler le b&#226;ton des gardiens, pour imaginer l'oasis et la beaut&#233; de la nuit, la musique respect&#233;e et dans ce que nous ne savons plus faire, le musicien qu'on invite chez soi et qu'on &#233;coute deux heures, le raga qui va avec l'heure et la saison, la passerelle soudain faite &#224; la tradition mill&#233;naire et la plus haute culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis le lendemain c'est dimanche, j'attends le car, il vient, il est plein. Le suivant, vingt minutes plus tard, d&#233;borde aussi, alors au troisi&#232;me je fais comme les autres, je m'accroche au dehors, en courant parce que, pour limiter les grappes, le chauffeur n'arr&#234;te pas. On est l&#224;, accroch&#233; aux montants des fen&#234;tres sans vitres, au-dessus des roues. Et le contr&#244;leur fait le tour comme &#231;a lui aussi, pendu dehors, nous passant dans le dos, tendant le bras &#224; l'int&#233;rieur pour piocher les billets et soudain on est au-dessus de la mer, c'est un pont comme celui de l'&#238;le d'Ol&#233;ron, qui enjambe les p&#233;troliers, on les surplombe en tout petit l&#224;-dessous, pas de vertige tandis que le car gronde sur le parapet sans trottoir : le frisson vaut, et &#224; moins cher, nos f&#234;tes foraines. &#171; New Bombay &#187;, de l'autre c&#244;t&#233;, ce n'est pas d'abord &#224; cause de l'&#226;ge des b&#226;timents, mais bien parce que c'est la ville de cette nouvelle Inde des classes moyennes : une greffe de l'Inde en complet veston sur un bout de marais s&#233;par&#233; des sans-logis par le bus &#224; ticket payant. Et de longues lignes de maisons &#224; r&#233;p&#233;tition, dans la terre encore nue et sans voirie. On a donn&#233; des facilit&#233;s &#224; Ambadas pour devenir propri&#233;taire. Dedans, il a la t&#233;l&#233;, mais la voiture leur serait inaccessible. C'est un privil&#233;gi&#233; : ayant responsabilit&#233; de ce chantier du r&#233;acteur, on l'a envoy&#233; au Canada, puis &#224; Paris. Et pour son voyage de noces, quinze ans de cela, ils &#233;taient all&#233;s jusque dans le sud. Sa femme est quelqu'un de rare : traductrice de th&#233;&#226;tre, de l'indhi au maharathi. La maison : une pi&#232;ce et une cuisine au rez-de-chauss&#233;e, deux chambres minuscules en mezzanine. Ils ont deux fils, mais logent aussi un fr&#232;re &#224; elle, sans travail. Pour &lt;i&gt;&#171; Holi &#187;&lt;/i&gt;, le carnaval de f&#233;vrier, o&#249; toute l'Inde s'arrose dans la rue de riz et de p&#233;tales, mais surtout de peinture et de seaux d'eau, ils m'avaient invit&#233;. On est assis par terre, les quatre hommes, t&#233;l&#233; en marche et porte grande ouverte, avec chacun devant soi sur le ciment une feuille fra&#238;che de bananier. Et dix-huit fois, j'avais compt&#233;, madame Teraikar s'&#233;tait baiss&#233;e devant chacun de nous quatre pour d&#233;poser les ingr&#233;dients compliqu&#233;s d'un repas traditionnel, un repas de f&#234;te. J'ai dit &#224; Das que cela me g&#234;nait un peu. Juste avant mon d&#233;part, ils m'ont r&#233;invit&#233; &#224; un biryani, plat o&#249; se m&#233;langeaient, de toutes les couleurs, y compris le bleu profond, trente-six composants diff&#233;rents, qu'ils m'ont &#233;num&#233;r&#233;. Elle a mang&#233; assise avec nous, derri&#232;re sa propre feuille de bananier, chacun se servant de la main droite exclusivement comme de juste. J'ai dit &#224; Das que sa pr&#233;sence compl&#233;tait le plaisir : &#171; Je l'ai oblig&#233;e&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Das est le seul ath&#233;e que j'ai rencontr&#233; l&#224;-bas. Une &#233;clipse, vers la fin de mon s&#233;jour, a trac&#233; sa route de totale nuit depuis le Japon pour aller mourir en Afrique. Etonnant spectacle, autant dans le ciel que dans la ville, et les perceptions du silence soudain, animal et humain, aussi vives que ce qui reste d&#233;finitivement de cet instant o&#249; s'exacerbent toutes les couleurs. Toute l'Inde s'y &#233;tait pr&#233;par&#233;e. Journ&#233;e f&#233;ri&#233;e, une de plus. Trois heures avant l'apparition de l'ombre noire dans le ciel, plus de bus, et les taxis s'alignaient, vides, le long des rues. Le chauffeur musulman qui a accept&#233; de me ramener en a profit&#233; pour quadrupler le tarif. Les trottoirs avaient tout raval&#233; de leur d&#233;sordre, c'&#233;tait une ville morte, comme apr&#232;s une contagion. Au quatorzi&#232;me &#233;tage d'une tour, dans le Centre de recherche, les scientifiques avaient install&#233; des lunettes, on avait des verres fum&#233;s, je les ai rejoints. Cette impression, suspendu au-dessus de la terre lorsque soudain le ciel d&#233;voile en entier son creux et que la pesanteur myst&#233;rieusement, mais perceptiblement s'all&#232;ge, qu'on se sent tomber d&#233;sormais dans ce vide o&#249; paraissent une &#224; une, p&#226;les et qu'on n'aurait jamais cru si proches, ni m&#234;me pr&#233;sentes, les grosses plan&#232;tes nos voisines. Tout a vir&#233; au violet sombre, et la terre muette semblait une &#233;trange et provisoire nuit de fin du monde : les tropiques accentuent tout, m&#234;me les &#233;clipses. Et puis, dans le retentissement neuf des muezzins qui signait le retour du jour, un dr&#244;le de cr&#233;puscule, un cr&#233;puscule comme lav&#233;, s'&#233;tait install&#233; tandis que la gigantesque Inde, comme une mar&#233;e monte (d'ailleurs la mer cette nuit-l&#224; s'est offert sa seule temp&#234;te en quatre mois) retrouvait lentement son bruit g&#233;n&#233;ral. Ce jour-l&#224;, mon ami Ambadas Teraikar, seul des habitants de New Bombay, obligea ses deux fils &#224; traverser leur cit&#233; pavillonnaire toute r&#233;cente pour oser, verres fum&#233;s en main, contempler publiquement l'&#233;clipse : les voisins n'osaient pas, et on leur avait fait savoir. &lt;i&gt;&#171; But afterwards you've got your shower ? &#187;&lt;/i&gt; je plaisante : toute l'Inde s'&#233;tait douch&#233;e, sur les trottoirs... &lt;i&gt;&#171; Sure we did. &#187;&lt;/i&gt; L'&#233;preuve des puissances au-del&#224; de l'homme appelait le bain sacr&#233; et purificateur, ath&#233;e ou pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bailea &#224; son tour vient me chercher. Il est venu en v&#233;lo et &#8211; pour cinq roupies, me pr&#233;cise-t-il, qu'il refuse que je lui rende &#8211; , a emprunt&#233; pour moi le v&#233;lo d'un copain. Voir l'Inde en v&#233;lo c'est encore un nouveau monde. Derri&#232;re la pile atomique, une barre HLM r&#233;serv&#233;e aux ouvriers du Centre. Du ciment nu, des trous carr&#233;s. Le privil&#232;ge de Bailea, qui lui a valu son logement : il sait lire et &#233;crire. Des ouvriers soudeurs des deux &#233;quipes, un tiers environ savent. Bailea est un ph&#233;nom&#232;ne : bien avant ing&#233;nieurs, &#233;lectroniciens ou chimistes, et quelquefois sur des pannes inconnues (interf&#233;rences haute tension, on a mis longtemps &#224; trouver), il a tout pig&#233; de la machine moderne. Et le soir il trime au noir, dans ce garage, aire de terre nue sur laquelle, de trois taxis en miettes, on en improvise un neuf, o&#249; on &#233;tait venu une fois inventer un genre de pince &#224; rallonge. Bailea est trop riche int&#233;rieurement pour ce qu'on lui demande : le &#171; killer drink &#187; &#233;rode le surplus. Un grand gars bien balanc&#233;, avec une petite moustache pointue, et qui rigole tout le temps. Trois enfants, dont sa petite fille si belle, et lui aussi h&#233;berge un beau-fr&#232;re, et encore un neveu &#224; lui : une pi&#232;ce commune, une chambre, et la cuisine sans meuble, r&#233;chaud par terre au centre. Mon deuxi&#232;me s&#233;jour, d&#232;s mon arriv&#233;e, j'ai demand&#233; que Bailea ait statut d'assistant d&#233;tach&#233;. Explications embarrass&#233;es, allusions au &#171; killer drink &#187;. J'ai insist&#233;, refusant de bosser sans lui, et on me l'a ramen&#233; d'un autre atelier. Apr&#232;s les quatre mois de l'an dernier, la hi&#233;rarchie s'&#233;tait veng&#233;e du garage sauvage des slums : je ne sais pas s'ils ont une expression pour mise au placard, en pays sans placard. Mais la jalousie l'exigeait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est Bailea qui m'a pr&#233;sent&#233; Madu Koli. Le boulot de Madu, un silencieux, qui passait le matin dans l'atelier et n'avait pas affaire &#224; moi directement : pointeau, on aurait dit dans notre usine, encore une fonction &#233;vanouie. Il inscrivait la pr&#233;sence ou non des gars au travail, sur une &#233;critoire en bois. Madu avait eu la polyo du bras droit, qui restait fixe, atrophi&#233;. &lt;i&gt;&#171; Madu Koli is a fisherman &#187;&lt;/i&gt;, m'avait dit Bailea, dans son dr&#244;le d'anglais comme si chaque syllabe s'&#233;non&#231;ait ind&#233;pendamment de toutes les autres. J'ai dit que moi aussi je venais d'un pays de p&#234;cheurs. Et j'ai dit aussi que &#231;a me ferait plaisir, un dimanche, un tour en mer. D'accord, et m&#234;me joie. Puis, le lendemain, non. Bateau en panne, dit Bailea, puis mauvaise lune et je ne sais quoi. Je dis que la p&#234;che ce n'est pas grave, mais que le tour en bateau vraiment je voudrais, et que j'assume les frais. Embarras. J'avais fait l'erreur de me r&#233;jouir moi aussi, devant Ambadas, du projet de balade, les menaces &#233;taient vite revenues &#224; Madu Koli. Alors j'ai dit bien fort que dommage, tant pis, et on a combin&#233; en douce notre tour &#224; Elephanta, avec Bailea et ses trois gosses, qui n'y &#233;taient jamais all&#233;s, plus Madu et ses quatre gosses &#224; lui, &#231;a faisait toute une &#233;cole. Une longue barcasse pointue des deux bouts, avec monocylindre diesel au milieu. &#192; l'embarcad&#232;re, des hommes nus, dans l'eau jusqu'aux &#233;paules, car&#233;nant. J'avais d&#233;j&#224; v&#233;cu &#231;a, mais dans les livres, lisant Henri de Monfreid, quinze ans avant. On a pass&#233; la journ&#233;e dans les grottes sculpt&#233;es de la vieille &#238;le, ils avaient emport&#233; le riz et le pique-nique, avec les copains de Madu on &#233;tait exactement dix-huit sur le bateau, dix-sept hommes et la petite fille de Bailea. Troupe d&#233;braill&#233;e, et ce jour-l&#224; j'&#233;tais tomb&#233; sur Didier Lockwood, venu jouer &#224; Bombay, il avait fait l'excursion officielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au retour que je suis entr&#233; chez Madu. Trombay Village, les cabanes de p&#234;cheurs coinc&#233;es entre les raffineries et le m&#244;le des tankers, face &#224; l'&#233;norme pile nucl&#233;aire sous son panache blanc, avant que notre futur r&#233;acteur la rejoigne. Une pi&#232;ce unique de ciment nu, sans fen&#234;tre, et un appentis sous un toit de t&#244;le perc&#233; au milieu pour cuisine. Dans la pi&#232;ce, d'abord, une grosse pendule, tr&#232;s belle. Et comme ailleurs le coin des idoles : peut-&#234;tre un peu plus fourni qu'ailleurs, puisque, dans le village, il est un des rares &#224; avoir un travail, et de bureau en plus &#8211; la polyo a eu ses compensations. Roul&#233;es contre le mur, les nattes tress&#233;es qui servent la nuit pour dormir, &#224; toute la famille. Il para&#238;t qu'un voisin a une chaise : on va chez lui la lui emprunter, et il a bien fallu que je m'en serve. On a pris le th&#233; : en trente-quatre ans de la vie de Madu, c'&#233;tait la premi&#232;re fois, ainsi aux portes de Bombay, qu'un blanc entrait au village. Et des t&#234;tes passaient &#224; la porte, se d&#233;coupant &#224; contre-jour : &lt;i&gt;&#171; My friend Bonn, of America&#8230; &#187;&lt;/i&gt; &#192; la troisi&#232;me ou quatri&#232;me fois, je lui ai demand&#233; pourquoi l'Am&#233;rique. Que moi c'&#233;tait la France, en Europe : &lt;i&gt;&#171; Because, for us in India, atcha : America and Latin America, same thing&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Et parce qu'on &#233;tait dans la confidence, une dizaine de bonshommes par terre et la chaise vide au milieu, il m'a demand&#233; comment je priais J&#233;sus. J'ai dit ne pas prier. &lt;i&gt;&#171; Atcha. I know that. I pray at morning, before my wash. Ad you, that's Sunday, only at Sunday&#8230; &#187;&lt;/i&gt; J'ai dit encore que non. &lt;i&gt;&#171; So, you're a jew ? &#187;&lt;/i&gt; Que non encore. Alors sa voix : &lt;i&gt;&#171; Listen : but who brings you happiness ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madu, Madu le polyo. Longtemps apr&#232;s, j'ai re&#231;u une lettre, qu'il avait fait &#233;crire. Que, si je lui trouvais du travail, m&#234;me dur, il viendrait. Parce que son fr&#232;re le p&#234;cheur avait d&#251; arr&#234;ter, il n'y avait plus la barque, et que son salaire de pointeau ne suffisait pas. Je n'ai pas r&#233;pondu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La machine &#233;tait aliment&#233;e par une armoire de puissance qui comprenait deux sectionneurs. Le premier,en haut, relie la machine aux 440 volts de l'alimentation g&#233;n&#233;rale, et commande aux pompes, aux mouvements. Puis un second, &#224; hauteur de taille, dispose d'une serrure de s&#233;curit&#233; : deux cl&#233;s remises &#224; deux personnes diff&#233;rentes, le chef d'&#233;quipe plus le responsable entretien et s&#233;curit&#233;, et qui seul permet d'envoyer les 440 volts sur les thyristors qui la transforment en 60 000 volts. Quand j'arrive, ce matin &#224; 7 heures, Shimpy donne un grand coup de pied dans l'armoire &#233;lectrique, mais juste pour rire, pour me dire que c'est en panne. Plus moyen d'envoyer la haute tension. Simplement, &#224; cause des vibrations, de la chaleur, la serrure s'est desserr&#233;e, rien du tout. Je coupe le courant au sectionneur d'en haut et, devant toute l'&#233;quipe r&#233;unie, m'accroupis pour me glisser dans l'armoire, derri&#232;re les quatre barres de cuivre plat du triphas&#233;, &#224; cause du manque de place le cou et la poitrine en sueur coll&#233;s aux barres conductrices. Par chance, les trente seconde que doit durer mon tour de cl&#233; &#224; pipe sur le support serrure et le souquer une fois pour toutes, je dois garder la t&#234;te tir&#233;e en arri&#232;re, regard vers le haut, il n'y a vraiment aucune place ici. Juste assez pour apercevoir le sectionneur du haut se renclencher. Juste le temps de gicler, me projeter &#224; plat dos sur le ciment. Une ch&#226;taigne au 400 volts, par faux contact, &#231;a m'&#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; : dans ce m&#233;tier on y passait tous. Le bras paralys&#233; trois heures durant. Mais l&#224;, 440 volts &#224; plein corps, tremp&#233; de sueur, le triphas&#233; sur la poitrine, au fond d'une armoire de fer, avec un rebouteux possesseur de deux chameaux pour tout recours&#8230; Le pauvre gar&#231;on n'y a rien compris. C'est la premi&#232;re et seule fois de ma vie o&#249; j'ai allong&#233; un type, et r&#233;pondu d'un poing colonial &#224; la gentillesse incroyable qui est le premier, fondamental drapeau de toute l'Inde. C'&#233;tait un petit homme tr&#232;s brun, originaire du sud et qui ne regardait jamais en face, d'une timidit&#233; extr&#234;me et qui &#233;tait l'&#233;lectricien responsable du hall. Il avait en charge les ampoules, les fusibles. Pendant que je r&#233;parais le sectionneur haute tension, il lui &#233;tait venu &#224; l'id&#233;e de v&#233;rifier si le sectionneur principal, celui que j'avais soigneusement relev&#233; pour me glisser contre les barres, n'&#233;tais coinc&#233; comme celui d'en bas. Alors moi aussi je me suis excus&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce matin-l&#224;, il n'&#233;tait plus question pour moi de travailler. Les jambes en coton ne me portaient plus, et un tremblement dans les doigts qui m'a rendu difficile, pour toute l'ann&#233;e que j'aurais encore &#224; demeurer salari&#233;, n'importe quelle manipulation haute tension. Et m&#234;me maintenant, dans les moments de tension, d'&#233;nervement ou d'angoisse, c'est le tremblement de ce jour-l&#224; qui remonte. Je suis descendu en ville, par le 91, les vieux bus rouges sans vitres, &#224; semi-remorque et imp&#233;riale. Et c'est ce jour-l&#224; pr&#233;cis&#233;ment, downtown &#224; une heure inhabituelle, que j'ai crois&#233; puis suivi ce cort&#232;ge fun&#233;raire parsi. Le cadavre devant, embaum&#233;, maquill&#233; et color&#233; le visage de cire et presque translucide, le corps v&#234;tu de blanc et recouvert de belle fleurs, port&#233; &#224; bras d'homme avec clarinettes et tambours, jusqu'&#224; l'enceinte haut mur&#233;e des &lt;i&gt;Towers of Silence&lt;/i&gt;. J'ai pu v&#233;rifier, apr&#232;s, que j'avais bien vu, ce jour-l&#224;, le portail ouvert des Tours du silence : quand bien m&#234;me on ne voyait qu'un autre mur, des arbres, du vert, une paix. Les cadavres y sont d&#233;shabill&#233;s, mis nus sur un brancard de bois, les oiseaux font le reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a comme &#231;a dans la vie, dont on ne s'aper&#231;oit qu'ensuite, &#224; l'usage, mais dont l'arbitraire m&#234;me, ensuite, compte plus que tout le reste. La mort y a chaque fois sa marque, pour nous interdire la r&#233;compense et la prise. Je dois beaucoup aux deux &#233;v&#233;nements de cette journ&#233;e-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas retourn&#233; encore &#224; Bombay.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Fran&#231;ois Bon c'est n'importe quoi</title>
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		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>les autres Fran&#231;ois Bon</dc:subject>
		<dc:subject>homonymes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;j'en peux plus je vais me pendre&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;grognes &amp; soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot454" rel="tag"&gt;les autres Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot455" rel="tag"&gt;homonymes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1207.jpg?1352732380' class='spip_logo spip_logo_right' width='126' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Note du 24 d&#233;cembre 2017 : le Monde publie ce jour un bref article sign&#233; Fran&#231;ois Bon, &#171; professeur &#224; l'universit&#233; de Toulouse &#187; et &#231;a me vaut encore &lt;a href=&#034;http://www.lemonde.fr/histoire/article/2017/12/24/l-ephemeride-de-l-histoire-le-24-decembre-noel-bien-avant-l-heure_5234034_4655323.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;tout un tas de r&#233;actions surprises&lt;/a&gt;, d'o&#249; le souhait de clarifier ici.
&lt;p&gt;Comme ces confusions reviennent constamment, mais que je ne changerai pas de nom pour autant, ni les autres, je repasse en Une du site le billet ci-dessous datant de mars 2008, le premier que j'ai consacr&#233; &#224; &#233;claircir cette question de mes homonymes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajoute qu'avec le Fran&#231;ois Bon arch&#233;ologue on a d&#233;j&#224; eu ce genre d'embrouille. Une fois Gallimard m'a envoy&#233; 300 &#8364; et j'ai fini par comprendre que c'&#233;tait pour lui mais j'ai gard&#233; la thune (pour compensation de dommage), j'esp&#232;re qu'il a r&#233;clam&#233;. R&#233;cemment, le Seuil a publi&#233; une &lt;i&gt;Histoire mondiale de la France&lt;/i&gt; avec contribution de mon homonyme, je n'ai pas compris, sauf bien plus tard, pourquoi j'en avais re&#231;u 2 exemplaires, j'esp&#232;re que depuis il les a re&#231;us, ses exemplaires d'auteur. Il y a 3 ou 4 ans j'avais fait une r&#233;clamation aupr&#232;s d'Amazon incapable de distinguer nos ouvrages, je n'ai jamais r&#233;ussi &#224; leur faire comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; noter que le Fran&#231;ois Bon dont je parle ci-dessous a &#233;t&#233; depuis lors &#8211; et peut-&#234;tre est toujours ? &#8211; conseiller r&#233;gional &#171; divers droite &#187; dans les Deux-S&#232;vres mais vu que depuis &#231;a a &#233;t&#233; dissout dans la &#171; Nouvelle Aquitaine &#187; je ne sais pas. En tout cas longtemps qu'on n'a pas &#233;t&#233; quiproqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en profite pour m&#224;j des liens. Et je vous dis pas les homonymes de mon fr&#232;re Jacques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB (Fran&#231;ois Bon, l'unique, l'original &#8211; ah non, &#231;a c'est l'autre, tous les autres...)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon oui, mais tous les Fran&#231;ois Bon&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Il y a longtemps que je sais qu'on est un paquet de Fran&#231;ois Bon : au cimeti&#232;re d'Ouessant, sur le mur des marins noy&#233;s avec leur bateau dans la premi&#232;re guerre mondiale, j'en sais au moins un...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est comme &#231;a avec nos noms de tout le monde : la cousine de ma grand-m&#232;re qui s'appelait Modeste Guenon, &#224; la Grande Bernegoue pr&#232;s de Vix en Vend&#233;e, tiens j'aurais d&#251; prendre comme pseudo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re fois &#231;a m'est arriv&#233; en 1979 &#224; Paris : je fais un ch&#232;que pour un disque (il y avait encore des disquaires), la patronne passe dans l'arri&#232;re-boutique et revient avec un type : son employ&#233; s'appelait Fran&#231;ois Bon, elle avait cru &#224; un vol de ch&#233;quier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, j'en recense 7. Les 4 ans que j'ai v&#233;cu &#224; Montpellier, j'habitais en fait Castelnau-le-Lez, et j'&#233;tais sur liste rouge (&#244; temps du t&#233;l&#233;phone fixe fax r&#233;pondeur). Pendant 4 ans, un Fran&#231;ois Bon, qui animait sur Montpellier centre une petite agence publicitaire et &#233;tait dans l'annuaire, a r&#233;pondu gentiment aux appels t&#233;l&#233;phoniques qui me concernaient, disant qu'il n'avait pas mon num&#233;ro. Je n'aurais pas eu la patience r&#233;ciproque...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cemment dans un bel article du Monde avec photo, mais l&#224; &lt;a href=&#034;http://bit.ly/cpSsRZ&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;on ne risque pas de nous confondre&lt;/a&gt; : on trouve un &lt;a href=&#034;http://www.allosurf.net/viewtopic.php?t=573&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt; champion de glisse (vous assure que non, c'est pas moi d&#233;guis&#233;). J'avais d&#233;couvert son existence un peu plus t&#244;t, quand une cha&#238;ne de t&#233;l&#233; am&#233;ricaine m'a envoy&#233; un e-mail pour me demander comment diffuser mes films : ils s'int&#233;ressaient donc aux ateliers d'&#233;criture ? Le quiproquo n'a pas dur&#233; tr&#232;s longtemps. Regardez-le un instant &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=S5H9Eheu0FY&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur YouTube&lt;/a&gt;, c'est lui le Fran&#231;ois Bon dont tous les Fran&#231;ois Bon sont le plus fiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un &lt;a href=&#034;http://www.f-bon.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt; conseiller en informatique &#224; Saint-Etienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi sur Facebook un amateur de curiosit&#233; nomm&#233; &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/profile.php?id=100012766634506&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt; que je ne connais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et r&#233;cemment, au Seuil, on me r&#233;clamait une avance vers&#233;e pour livre non-&#233;crit &#224; &lt;a href=&#034;http://traces.univ-tlse2.fr/accueil-traces/equipes-de-recherche/smp3c-societes-et-milieux-des-populations-de-chasseurs-cueilleurs-collecteurs/bon-francois-47310.kjsp?RH=Afrique_traces&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt;, arch&#233;ologue &#224; Toulouse &#8211; risquait pas d'&#234;tre &#233;crit, le livre, vu la confusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On devrait faire un club... &lt;a href=&#034;http://www.cercledart.com/catalogue_ouvrages/9782702207154_ghertman_alain_peint_sur_le_cul_du_diable&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Guy&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;http://www.ghertman.com/artiste_peintre/dessin_joussemet_java.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Joussemet&lt;/a&gt;, il n'y a pas longtemps, m'envoyait une page d'annuaire d&#233;chir&#233;e dans la ville de Lafayette (USA) : on &#233;tait une vingtaine, l&#224; encore, de Fran&#231;ois Bon. &#199;a n'a rien d'extraordinaire : je connais un Pierre Michon de 20 ans, et &#224; Digne-les-Bains 4 &lt;a href=&#034;http://blog.lignesdefuite.fr/post/2008/04/03/ne-suivez-pas-ces-liens&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Nathalie Quintane&lt;/a&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;mais bien noter que Fran&#231;ois B., n&#233; &#224; Saint-Michel en l'Herm, Vend&#233;e, d'une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Fran&#231;ois Bon dont je vous parle, je n'ai rien &#224; lui reprocher. On s'est m&#234;me t&#233;l&#233;phon&#233;, une fois, tellement on n'en finissait plus de d&#233;m&#234;ler l'imbroglio. Un homme tr&#232;s courtois, on a m&#234;me plaisant&#233; : natif pas loin de Fontenay-le-Comte, comme moi, 3 ans plus vieux mais des enfants du m&#234;me &#226;ge et je ne sais pas si pour l'un ou l'une les pr&#233;noms ne se recoupaient pas non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux &#224; qui j'en veux, c'est les merdouillards de petit journal de d&#233;partement, qui au lieu de faire leur travail s'en vont chercher les images sur Google et font un copier-coller sans se pr&#233;occuper des cons&#233;quences : &lt;i&gt;Vend&#233;e Matin&lt;/i&gt; vous &#234;tes des nuls. Vous nous devez des excuses, &#224; Fran&#231;ois Bon et Fran&#231;ois Bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce Fran&#231;ois Bon l&#224;, &#231;a a commenc&#233; en 1986 (vingt ans qu'on vit ensemble, donc) : j'avais fait une suite de lectures en Allemagne, traduction du &lt;i&gt;Crime de Buzon&lt;/i&gt;, ma premi&#232;re trad, et quand j'ai r&#233;clam&#233; remboursement de mes frais au minist&#232;re des affaires &#233;trang&#232;res, on m'a jur&#233; que c'&#233;tait pay&#233;. J'avais eu vent &#224; Cologne : &#8212; Mais on vous a connu quand vous &#233;tiez lecteur &#224; la fac... Vu mes comp&#233;tences en germanistique, &#231;a ne risquait pas. On a remont&#233; la fili&#232;re : Fran&#231;ois Bon &#233;tait attach&#233; linguistique en Norv&#232;ge, plus tard conseiller culturel l&#224;-bas. Il s'est trouv&#233; qu'une connaissance de l'ouest, Michel M&#233;tayer, alors &#224; l'Institut fran&#231;ais de Fribourg, apr&#232;s aux Beaux-Arts Toulouse, faisait l'interm&#233;diaire. On venait dire &#224; Fran&#231;ois Bon : &#8212; Mais vous ne vous aviez pas dit que vous &#233;criviez des livres... Et moi je confirmais que non, je n'&#233;tais pas conseiller en Norv&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous, Vend&#233;ens, il y a deux Vend&#233;e : la m&#234;me fronti&#232;re a servi de limite &#224; la guerre de Cent Ans, au village pr&#232;s a servi de fronti&#232;re aux guerres de religion, puis &#224; la chouannerie. M&#234;me ces derni&#232;res ann&#233;es, le d&#233;put&#233; de mon coin de marais, M&#233;tais, &#233;tait socialiste, comme le maire de la Roche-sur-Yon, tandis qu'&#224; Montaigu-la-Diguedu allez voir comment &#231;a vote, on va m&#234;me encore &#224; la messe. C'est Napol&#233;on qui a coup&#233; du Poitou, son bassin linguistique (bon, &#231;a vous int&#233;resse pas forc&#233;ment, mais c'est mon blog, &#224; moi Fran&#231;ois Bon), notre partie de marais, capitale Fontenay-le-Comte, li&#233;e &#224; la tradition protestante qui va de la Rochelle &#224; Melle, et l'a regroup&#233;e avec le &lt;i&gt;bocage&lt;/i&gt; du nord, la chouannerie chez Balzac c'est Foug&#232;res, c'est pas le Pertuis breton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a c'est cors&#233; vers 1995, quand Philippe De Villiers a d&#233;cid&#233; de faire de l'abbaye de Maillezais, celle de Geoffroy d'Estissac, le protecteur de Rabelais (lequel n'y a probablement jamais dormi une seule fois, quoiqu'on y montre son pr&#233;tendu cachot - il vivait entre L'Hermenault et Ligug&#233;), un son et lumi&#232;re qui serait &#224; la Vend&#233;e Sud ce que le Puy-du-Fou, le Disneyland des chouans, est &#224; la Vend&#233;e Nord. Moi, Maillezais, pas touche : c'est le pays de mes grands-parents maternels, Vix, Damvix, c'est le pays de Chaissac (le seul reproche que me faisait ma grand-m&#232;re : que j'aie de l'admiration pour ce &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/tnc/spip.php?article41&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Chaissac&lt;/a&gt; qui &#233;tait &lt;i&gt;un peu fou tu crois pas&lt;/i&gt;, mais c'est qu'avec &lt;i&gt;cette pauvre madame Chaissac&lt;/i&gt; les &#233;changes &#233;taient constants, ne serait-ce que pour organiser et corriger le certificat d'&#233;tudes, et Chaissac, qui ne pouvait pas trop s'afficher &#224; Vix, venait en bicyclette &#224; Damvix o&#249; il &#233;tait le copain du cur&#233;, et le cur&#233; et l'instit la&#239;que, en Vend&#233;e, &#231;a ne se fr&#233;quente pas).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, voil&#224;, j'&#233;tais &#233;videmment dans le comit&#233; de soutien (et &#231;a ne s'est pas fait), sous mon nom Fran&#231;ois Bon, et je d&#233;couvre que Fran&#231;ois Bon, de retour au pays, &#233;tait directeur des affaires culturelles de De Villiers, en charge du dossier (j'ajoute qu'il ne l'est plus maintenant, &#224; ce que j'en sais). On &#233;tait donc des deux c&#244;t&#233;s de la p&#233;tition&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;c'est par Raymond Bozier que je l'ai appris, coup de fil h&#233;riss&#233; : &#8212; Mais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, avec le m&#234;me nom, d'o&#249; ce coup de t&#233;l&#233;phone d'une grande courtoisie, qui a &#233;t&#233; notre seul &#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai n'ai jamais eu &#224; interf&#233;rer avec le pays vassal de De Villiers, droite politique chassant sur des terres que je ne fr&#233;quente pas. Et je vous souhaite le meilleur, Fran&#231;ois Bon, pour votre mandat citoyen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le r&#233;p&#232;te : c'est &#224; &lt;i&gt;Vend&#233;e Matin&lt;/i&gt; que j'en veux. Non, je ne suis pas le Fran&#231;ois Bon en photo sur l'article. Enfin si, mais c'est l'article, vous comprenez. Enfin je sais plus, mais vous voyez ? Des excuses donc &#224; Fran&#231;ois Bon pour usurper son identit&#233; via Fran&#231;ois Bon. Je n'irai JAMAIS &#224; Saint-Hilaire des Loges. D'ailleurs, on devrait supprimer les d&#233;partements. Et puis red&#233;couper les r&#233;gions, aussi : redonner Nantes &#224; la Bretagne, redonner Fontenay-le-Comte au Poitou Charentes, appeler R&#233;gion Bocage le Perche, la Mayenne et les Mauges, et laisser De Villiers o&#249; il est. Amen&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Merci &#224; Jean-Baptiste Bill&#233; de m'avoir pr&#233;venu, quand m&#234;me...&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_627 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/Francois_Bon.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/Francois_Bon.jpg?1205178623' width='500' height='1005' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;mais bien noter que Fran&#231;ois B., n&#233; &#224; Saint-Michel en l'Herm, Vend&#233;e, d'une m&#232;re institutrice, ayant plus tard &#233;crit sur les Rolling Stones, a eu l'&#233;l&#233;gance de choisir pour patronyme B&#233;gaudeau, je l'en remercie &#8212; sans compter qu'il n'est pas conseiller cantonal, lui : &lt;a href=&#034;http://inculte.over-blog.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;inculte&lt;/a&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;c'est par Raymond Bozier que je l'ai appris, coup de fil h&#233;riss&#233; : &#8212; Mais qu'est-ce que tu fabriques, c'est n'importe quoi...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Merci &#224; Jean-Baptiste Bill&#233; de m'avoir pr&#233;venu, quand m&#234;me...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>unending stories #377</title>
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		<description>&lt;p&gt;&#171; Du livre perdu...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique175" rel="directory"&gt;unending stories&lt;/a&gt;


		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4458' class=&#034;spip_in&#034;&gt;pr&#233;c&#233;dente&lt;/a&gt; _ &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4435' class=&#034;spip_in&#034;&gt;r&#232;gle du jeu&lt;/a&gt; _ &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4460' class=&#034;spip_in&#034;&gt;suivante&lt;/a&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Du livre perdu. Tu composais dans ta t&#234;te le livre perdu. Tu ne voulais pas &#233;crire le livre perdu. Juste en parler, le d&#233;cire, le montrer. Peut-on se souvenir d'un livre qu'on n'a pas lu, et pour cause. Ni m&#234;me le r&#234;ver : tu ne parlais de ce livre que comme un r&#234;ve d&#233;truit.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>unending stories #376</title>
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		<description>&lt;p&gt;&#171; Une image mentale se forme...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique175" rel="directory"&gt;unending stories&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4458.jpg?1501360680' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4455' class=&#034;spip_in&#034;&gt;pr&#233;c&#233;dente&lt;/a&gt; _ &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4435' class=&#034;spip_in&#034;&gt;r&#232;gle du jeu&lt;/a&gt; _ &lt;a href='https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4459' class=&#034;spip_in&#034;&gt;suivante&lt;/a&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une image mentale se forme. Tu prononces le mot : &#171; image &#187;, ou &#171; forme &#187;, ou &#171; temps &#187;. Rien de cela qui soit histoire. Parfois l'image mentale vient du dehors, que tu per&#231;ois et r&#233;assembles. Parfois du dedans. Parfois juste du flottement, depuis le domaine qui les s&#233;pare. L'histoire st ce mouvement, cet appel &#224; peut-&#234;tre m&#234;me pas plus qu'un mot. L'image parfois est muette, si on ne la dit pas. Et d'autes fois l'histoire fait croire &#224; l'image, alors qu'elle seule l'invente. Mais l&#224; on n'y croit pas compl&#232;tement : une image qui se rend invisible pour forcer &#224; l'histoire, c'est bien de leur strat&#233;gie, &#231;a.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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