François Bon / Autoroute
ou comment rater la sortie d'un livre qu'on voulait d'aventure

Autoroute a été publié par Seuil Jeunesse en 1998, dans la collection alors dirigée par Claude Gutman, que je remercie - pour le site Internet, compte tenu que la collection a été depuis liquidée par l'éditeur, je reprends seulement cet échange récent avec un lycéen lecteur...

autre lien : en avril 2005, Alain-Philippe Durand propose à ses étudiants de Rhode Island un forum d'une semaine, auquel bien sûr je suis associé, sur Autoroute et non-lieux

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• Autoroute se veut un livre "à contraintes", c'est à dire que chaque figure du récit est soumis à énoncé préalable (d'ailleurs, j'avais mis en exergue une citation de Georges Perec sur Interroger l'habituel): les livres de fiction jeunesse sont souvent étudiés dans les classes de collège, nous partagions avec l'éditeur l'envie de proposer aux enseignants des récits qui introduisent à la littérature contemporaine, avec du monologue intérieur, des effets de cinétique, des jeux de ponctuation, des façons distinctes d'appréhender le réel apparemment banal, et le pari de rendre cela invisible pour le lecteur qui n'y porterait pas attention - l'aurait-on rendu trop invisible? - Autoroute est même mon seul livre participant de "l'écriture à contraintes"

vrai : l'ancrage sur le novateur et trop méconnu récit "les autonautes de la cosmoroute", Paris Marseille en 32 jours, avec halte sur tous les parkings, par Julio Cortazar en 1981, dans son vieux bus Volkswagen

vrai aussi : avoir présenté à Arte avec un copain, en 96 ou par là, un projet de refaire le voyage de Cortazar, à 4, avec un preneur de son et un cameraman, sans jamais sortir de l'autoroute et en filmant tout, et la chaîne n'a pas voulu prendre le risque, prétextant qu'on n'était pas sûr à l'avance de ce qu'on pourrait trouver

idée 1: chaque récit devait obéir à un registre spécifique du récit de voyage, en essayant d'en explorer les différents aspects possibles, rencontres inventées, événements imprévus fictifs, mais aussi documentation (images découpés dans les magazines de camion, les dépliants de compagnies d'essence, inventaires sur bloc-notes des objets à vendre dans les stations-services, interviews réels de péagiers dans un journal national, anecdotes entendues sur le terrain comme celle du couple en dispute qui jette une alliance et revient la chercher une fois réconcilié)

idée 2, une exploration en terrain vierge : tout le livre se déroulerait dans une région de france pour moi inconnue, d'où le choix du quart nord-est, où je ne suis jamais allé en voiture

idée 3 : de Julio Cortazar, a beaucoup compté pour moi aussi le livre Marelle - d'où l'idée d'avoir dans le livre le journal fictif du voyage, et une suite d'annexes qui seraient traités comme des matériaux plus bruts, donc prouvant la réalité supposée du voyage, notes de frais, relevés kilométriques, et les interviews inventés avec les personnages croisés dans la première partie

réalisation : un Mactintosh portable Powerbook 145, mon garage, et l'usage intensif du logiciel Route 66 qui permet de calculer automatiquement les kilomètres et les itinéraires - une collection de "France Routes, le mensuel du routier", en découpant dans un cahier les paysages autoroutiers dans les pubs ou les reportages, le courrier des lecteurs et même la rubrique "bonnes blagues" avec parfois des trouvailles étonnantes (les routiers qui se marient décorent leur camion et viennent à la cérémonie suivie du camion, le magazine chaque mois présente une sélection de photos)

tenez: l'enterrement obligé de rester tout un après-midi à la station parce que le véhicule mortuaire est en panne, mais gardant sur le parking, à l'arrêt, la disposition du convoi – vrai pas vrai ? oui, là c'est vrai, donc pourquoi on ne m'aurait pas cru sur tout le reste ?

plus: des documents techniques, comme rebricoler en accentuant les fantasmes d'utilisation un mode d'emploi réel des caméras numériques DV qui venaient d'apparaître, les travaux sur l'absorption des eaux de pluie ou la migration des crapauds etc...

plus: l'idée de retrouver au hasard des routes tel photographe contemporain (Iroshi Sugimoto, sous les traits d'un auto-stoppeur japonais), tel acteur réel (la scène avec Villeret), d'utiliser une large gamme des vecteurs de communication: cabines téléphoniques par exemple, juste avant l'âge des portables, ou ces lieux plutôt improbables mais réels qui permettent de dormir en libre-service sans quitter l'autoroute, ou le relevé pendant plusieurs mois des noms marqués sur les camions, ou description des convois militaires, des différents animaux aperçus (du cirque à l'abattoir, l'autoroute, quelle ménagerie)

plus encore: on ne choisit pas un tel thème par hasard quand on a passé son enfance dans un garage, et ses étés d'adolescent à servir de l'essence sur la Nationale 10 - l'histoire de l'homme qui ne voulait plus quitter l'autoroute, l'histoire des enfants oubliés au redémarrage, les souvenirs de voitures juste après accident, et le tondeur de gazon qui ramasse tout ce qu'il trouve, il y avait en amont un certain bagage biographique

et toujours une mise en garde présente: le chauffeur-routier italien dont le loisir c'est le tricot, je l'ai vu, mais sa conversation je l'invente, alors si je l'appelle Mastorna (le pseudonyme de Felllini dans ses films, comme 8 1/2), ça devrait mettre en alerte

atout : en 97-98, je faisais souvent l'aller retour Tours Bordeaux en voiture par l'autoroute, le matin j'allais en fac de sciences et l'après midi au centre de jeunes détenus, j'en sortais littéralement crevé, je roulais 3/4 d'heures et m'arrêtais dans une station à 90 bornes de Bordeaux, chaque semaine quasi à la même heure, j'y restais une bonne heure, le temps de récupérer, d'affronter intérieurement le choc qu'avait été l'immersion dans la prison - dans cette heure passive, le caravansérail permanent qu'est une hale d'autoroute s'imprégnait en moi comme de voir un film

regret : un article trop hâtif dans Le Monde, dès la sortie du livre, présente le livre comme un récit réel - je suis pris à mon propre piège ! là où je voulais faire croire à la réalité, on prétend que j'ai pris ma voiture et que je raconte ce que j'ai vu, adieu les dispositifs narratifs, adieu les personnages inventés

exemple: voici parmi d'autres le compte rendu du magazine Lire, par Laurence Liban - notez que je ne lui en veux pas ! une fois l'erreur propagée par Le Monde, quiconque s'y engouffrait, sans aucune volonté de me nuire, bien au contraire! mais qu'aurait-elle pu dire de plus, avec un point de départ faussé d'avance ?

Autoroute, par Laurence Liban
Lire, novembre 1999 L'écrivain François Bon a passé sept jours sur l'autoroute. De cet univers apparemment connu, il a tiré les preuves de l'existence d'un monde parallèle où la raison et le cœur suivent d'autres voies que celles du bitume à péage. Où l'on rencontre «l'homme de Châlon» qui ne veut plus quitter l'autoroute; un couple venu chercher ses alliances jetées un an plus tôt au cours d'une dispute; un jardinier, un péagiste... Road-movie ou traité d'entomologie, tout cela se lit comme une enquête policière, une carte IGN à la main. Singulier et prenant.
 

admiration Jules Verne, ô mânes : pour donner plus de poids à l'illusion, j'avais voulu que le narrateur ne soit pas le personnage principal, mais plutôt un intercesseur, et un personnage principal qui aurait fonction de voir, d'aller en avant, d'où le choix d'un cinéaste dont je serais provisoirement l'assistant ou scénariste, fréquente situation réelle, et pour que personne ne soit dupe je l'appelle Verne, en pensant que l'allusion à Jules Verne serait suffisante - on me demandera toujours, après la parution : "mais ce cinéaste, là, c'est qui, en fait?" - moi qui croyais payer ma dette aux lectures d'enfance genre Cinq semaines en ballon ou Voyage au Centre de la terre, ça reste à faire!

bizarrerie: que ce livre soit étudié en fac, tous les ans et un peu partout, sous prétexte qu'avec le livre de Cortazar, Feux rouges de Simenon et Lendemain de fête de Jacques Séréna on n'est pas nombreux à avoir choisi ce thème de l'autoroute comme matière littéraire, et plus jamais dans les collèges, alors que j'étais si fier d'aller sur ce terrain-là avec de l'aventure et du rêve

finalement, une bonne leçon!

FB