de comment « Autoroute » et pourquoi

de l’histoire fictive d’un roman basé sur l’idée de 3 semaines à filmer sans jamais quitter les autoroutes du nord-est de la France



- lire en ligne la version hypertexte intégrale d’Autoroute, ainsi que le cahier de préparation

- disponible dans le dossier téléchargement de Tiers Livre, Autoroute, version augmentée et révisée du livre paru en 199 (éditions du Seuil), format epub pour tablette, liseuse, ou lecture ordinateur directe, ainsi qu’un PDF fac-simile échelle 1 feuilletable et téléchargeable du cahier de préparation.

- ci-dessous comment est né ce livre, et des événements qui ont quelque peu faussé sa réception à parution.

 

Je venais de découvrir le fabuleux livre/voyage de Julio Cortazar et Carol Dunlop : Les Autonautes de la cosmoroute. Un voyage Paris Marseille en bus Volkswagen, en s’arrêtant à chaque parking, passant la nuit dans un sur deux des arrêts. Soit 32 jours pour le voyage, sans quitter l’autoroute.

Une drôle d’inversion du monde, avec l’impression que l’autoroute devient l’espace total du monde, immobile en fait, avec le reste de la planète qui s’en est séparé, et gravite en désordre tout autour.

On comprend lentement que ce voyage en fait est un adieu au monde : Cortazar mourra peu après, ainsi que Carol. Ils nous disent au revoir, en cherchant le lieu le plus paradoxal de l’isolement.

Avec Fabrice Cazeneuve, nous avons proposé à Thierry Garrel, responsable documentaires de création sur Arte, non pas de refaire le voyage, mais de s’embarquer à notre tour pour 3 semaines sur l’autoroute, on ne la quitterait pas, on filmerait tout. Thierry s’est moqué de nous : on ne pourrait rien découvrir que d’ordinaire.

Mais justement, l’ordinaire, dans l’héritage de Perec, est-ce que cela ne vaut pas, d’aller le chercher dans ces zones limites du monde, celles du mouvement, de l’anonymat mêlé à l’intime, et un espace en fait stratégique pour l’économie, intersection de microcosmes liés à la terre, de l’autre côté du portail fermé, et l’incessant passage.

Pas question donc de faire le documentaire, et moi j’en rêvais pour de vrai. Souvenir de toute la doc collectée, pendant quelques mois, je dois encore avoir quelque part un énorme cahier grand format rempli de coupures de journaux collées (on ne demandait pas tout à l’ordinateur, c’était juste avant la bifurcation Internet), et surtout des magazines de transport routier.

C’est encore Fabrice qui a provoqué l’écriture : il nous fallait être plus convaincant qu’avec Thierry Garrel, à cette époque dans un bureau magnifique et bien confortable des étages d’Arte, il en reste quelque chose dans le début du livre... Tu devrais écrire qu’est-ce qu’on aurait vu si on y était allé, me dit Fabrice Cazeneuve. J’ai compris d’ailleurs plus tard, pour nos docus suivants, que c’était la nouvelle loi pour la télé : raconter par avance là où que le hasard nous ferait basculer.

Je me souviens, c’était l’été, j’avais acheté une carte de France, j’avais sur mon Mac un logiciel, Route 66 qui permettait de calculer trajets, distances [1]. J’avais derrière moi des kilomètres d’autoroute [2] et un passé biographique qui fait toujours de moi, quoi que j’en aie, un observateur privilégié du monde mécanique, et une seule région de la France que je ne connaissais pas du tout : le quart nord-est. Alors j’y ai envoyé cette voiture imaginaire, avec un type qui filme et un autre qui écrit. Tous les paysages sont réels, minutieusement reconstruits, mais d’après les photos les plus archétypiques découpées dans France-Routes...

C’est le fait d’avoir commencé par Balzac, et finalement n’en avoir jamais déménagé. Ce qui m’intéresse dans la littérature, c’est l’illusion du monde. J’avais des kilos de doc, j’avais eu des tas de surprises, des tas d’histoires en lisant ces kilos de magazines de routiers, et pendant ces mois on aurait dit que quiconque me croisait, même sans savoir sur quoi je bossais, avait une histoire d’autoroute à me raconter. Alors ça a condensé en fausses interviews, en listes et inventaires (non, je ne me suis jamais arrêté dans une station Fina à Dijon, d’ailleurs il n’y plus la marque Fina du tout, je n’ai rien recopié, j’étais à mon ordi, je crois dans les Corbières, ça se mêle à des souvenirs de Lagrasse, je réinventais mes listes.

Claude Gutman, après sa belle collection La Page blanche à Gallimard, avait trouvé refuge provisoire au Seuil. Le livre y est sorti en 1999. J’en étais bigrement fier. Fiction, personnages, dérive road movie, souvenirs de voyage... Et puis patatrac : tout le monde a cru que c’était vrai. En fait non, je crois que c’est parti d’un article dans Lire :

Autoroute, par Laurence Liban

Lire, novembre 1999 L’écrivain François Bon a passé sept jours sur l’autoroute. De cet univers apparemment connu, il a tiré les preuves de l’existence d’un monde parallèle où la raison et le cœur suivent d’autres voies que celles du bitume à péage. Où l’on rencontre « l’homme de Châlon » qui ne veut plus quitter l’autoroute ; un couple venu chercher ses alliances jetées un an plus tôt au cours d’une dispute ; un jardinier, un péagiste... Road-movie ou traité d’entomologie, tout cela se lit comme une enquête policière, une carte IGN à la main. Singulier et prenant.

Alors les autres ont suivi. Voilà, j’avais fait mon petit tour et raconté ce que j’avais vu. Mon travail sur les ateliers d’écriture commençait à être connu, j’avais créé moi-même mon piège. Et Paysage Fer sortait au mois de janvier suivant chez Verdier, là il s’agissait bien littéralement d’une enquête, d’un relevé de notes.

Ainsi, lisez cet article de Philippe-Jean Catinchi dans Le Monde. Pas n’importe qui Philippe-Jean Catinchi, et je suis touché évidemment de sa lecture, Perec, l’expérience du réel, etc :

Passager d’une terre en déshérence

Le Monde des Livres, article paru dans l’édition du 21.01.00

François Bon observe, repère pour témoigner de l’abandon insensible d’espaces humanisés

Sans esbroufe, ni ostentation, avec cette pudeur inentamable qui signe sa manière, sobre, sèche, étique, profondément humaine, François Bon se fait cinéaste paysagiste. A quatre mois d’intervalle deux de ses textes tentent de satisfaire à l’exigence de Georges Perec, citée en exergue d’ Autoroute : « Comment parler de ces choses communes, comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes. » Deux projets d’écriture très différents mais qui obéissent à la même nécessité impérieuse : témoigner de l’abandon insensible d’espaces humanisés, dont la vitesse dispense de prendre conscience. Partir donc et ouvrir les yeux. « Les ciels, les rencontres, un visage de hasard et c’est toute une histoire qui commence (...). Qu’est-ce que c’est d’autre, le cinéma, que ce peu ? Une attention aux mouvements. Ne pas faire d’image, mais assembler plutôt des éclats de temps, capter ce qui change par le temps, sur une seconde ou à peine plus, dans ce ciel ou sur ce visage. » Cette confidence d’un réalisateur rapportée par François Bon, l’auteur la fait sienne.

Autoroute tient, au sens propre, du road movie. Engagé par un cinéaste pour noter scrupuleusement tous les événements, fortuits ou minuscules, d’une semaine d’errance sur les autoroutes de l’est du pays, Bon enregistre chaque péripétie comme un épisode remarquable en soi. La logique de cette voie efficace, où le vertige du déplacement tue le pittoresque et dissout la dimension, longtemps sociale, du voyage, est mise à mal par cette quête obstinée de l’aventure, tapie dans d’insignifiantes anecdotes, métamorphosées par le zoom qui les révèle.

AIRES DE REPOS A la mi-mai 1998, l’écrivain est donc parti à la rencontre de la vie immobile des péages et des aires de repos, des stations-service et des Restoroutes. Sa relation, sans effets, ménage quelques surprises : des époux brouillés, puis rabibochés, venus rechercher avec un détecteur de métaux les alliances jetées rageusement un an plus tôt ; des enfants oubliés par leurs parents, au volant de leurs deux voitures ; un homme immobilisé sur une aire autoroutière trois semaines durant, incapable de reprendre la route, son domicile, où il confie, effrayé, ne plus vouloir retourner. Quelques rencontres dérangeantes aussi : avec ce photographe japonais qui prend inlassablement de par le monde le même cliché d’une route fuyant sous le ciel et où l’homme n’a pas sa place, ou avec ce méticuleux collectionneur qui surveille et entretient une aire de repos dont il conserve tous les reliefs (jouets, livres, mots froissés et photos déchirées) comme autant de reliques d’un univers délesté. « Savoir apprendre la patience » est peut-être le maître mot. Un rendez-vous improbable à Château-Thierry avec Dinara, une jeune Polonaise qui sillonne l’Europe en camion, et le vieux cinéaste trouve sa sortie, vers l’est, tandis que François Bon rentre à Paris. Les repérages trompaient l’attente dans un univers presque virtuel où l’humain se découvre aux seuls obstinés.

C’est le même cas de figure dans Paysage fer. L’hiver suivant, Bon prit chaque jeudi à Paris-Est le train de 8 h 18 à destination de Strasbourg ; lui descendait à Nancy où il travaillait avec les pensionnaires des foyers d’hébergement du boulevard d’Austrasie et de la rue Sainte-Anne. Trente-deux sans-abri dont le destin, grâce à un atelier d’écriture organisé dans le cadre d’une résidence d’écrivain au Théâtre de la Manufacture à Nancy, échappe ainsi à l’anonymat. Chaque semaine, Bon a scruté, de la même place, un paysage immuable, à peine modifié par la lumière qui marque le passage du temps et des saisons. Observer, repérer, dénombrer et nommer. Répétitions et récurrences. Le long de cette voie où l’irruption du décor périurbain scande et troue brutalement un paysage rural sans relief, Bon mesure l’abandon, le recul de l’humanité – à peine une douzaine de silhouettes se repèrent, indifférentes au train qui les ignore – dont le rendez-vous nancéien dit le prix cruel. Pylônes, cimetières, cimenteries, hangars, gares désaffectées dont le nom fuit trop vite pour faire repère... Carte en main, Bon confronte ses visions répétitives et la réalité officielle. Mais l’écrivain n’a cure d’une simple solution des jeux. « A quoi tient ici que la profusion autant nous retienne, prenne tant emprise sur nous-mêmes, que par cette machine humaine pourtant, la mécanique ville soit cette saignée sur trois cent cinquante-deux kilomètres faits d’entrepôts et de silos, d’écoles rectilignes avec chaufferies et d’usines défaites. » De son poste d’observation, Bon livre une leçon qui interroge toute trace, donc toute survie : « Ici, parce que rien n’est accessible et qu’on est emporté, le visible est à construire. »

PHILIPPE-JEAN CATINCHI _ © Le Monde, 21 janvier 2000.

Jean-Philippe Catinchi venait de donner son élan à Paysage Fer, mais aurait bien été surpris d’apprendre qu’il venait de tuer définitivement Autoroute, en tout cas voilà comment ma tentative de fiction, ancrer l’imaginaire et un peu de fantastique (la leçon de Cortazar : pour que le fantastique fonctionne, il doit être indiscernable) est passée complètement à la trappe – a littéralement tourné court !

Oh, le livre a eu son destin, je le retrouve régulièrement dans les bibliothèques, on s’en sert régulièrement dans les écoles de paysage ou d’urbanisme, dans les facs [3].

À l’époque, malgré l’étonnant Feux rouges de Simenon, et Lendemain de fête de Séréna, pas beaucoup de bouquins à se risquer dans l’autoroute comme lieu générique de fiction.

Je n’écrivais pas pour la jeunesse. En cette période où l’édition jeunesse nous tirait tous vers l’avant, c’était une idée parfaitement étrangère à Claude Gutman. On écrivait, c’est tout. Mais idée 1, pour Autoroute : chaque récit devait obéir à un registre spécifique du récit de voyage, en essayant d’en explorer les différents aspects possibles, rencontres inventées, événements imprévus fictifs, mais aussi documentation.

Et toujours, l’illusion du vrai [4], et que le livre apporte lui-même les preuves. Seulement, les preuves sont tout aussi fictives, c’est le dispositif qui les présente comme telles. Ce serait pour moi une bonne école pour la même technique de fiction, lorsque je m’embarquerais dans Daewoo. À 8 reprises, le récit présente une annexe : listes, notes de frais, détails d’une scène, interview soi-disant brut [5].

Alors quelle possibilité pour le numérique : un petit • dans le texte, et on clique vers l’annexe, où un autre • renverra au texte.

À cause de ce projet de film, j’avais bien spécifié sur mon contrat d’édition que je gardais pour moi les droits dérivés. J’ai donc la chance d’être bien légalement propriétaire des droits numériques d’Autoroute. Il est donc disponible sur Tiers Livre en version numérique... Pour une fois que je suis tellement fier d’un travail laissé en arrière...

[1Mon Mac à l’époque : Powerbook 145. La source principale, une collection de France Routes, le mensuel du routier, en découpant dans un cahier les paysages autoroutiers dans les pubs ou les reportages, le courrier des lecteurs et même la rubrique bonnes blagues avec parfois des trouvailles étonnantes (les routiers qui se marient décorent leur camion et viennent à la cérémonie suivie du camion, le magazine chaque mois présente une sélection de photos).

[2En 97-98, je faisais souvent l’aller retour Tours-Bordeaux en voiture par l’autoroute, le matin j’allais en fac de sciences et l’après midi au centre de jeunes détenus, j’en sortais littéralement crevé, je roulais 3/4 d’heures et m’arrêtais dans une station à 90 bornes de Bordeaux, chaque semaine quasi à la même heure, j’y restais une bonne heure, le temps de récupérer, d’affronter intérieurement le choc qu’avait été l’immersion dans la prison - dans cette heure passive, le caravansérail permanent qu’est une hale d’autoroute s’imprégnait en moi comme de voir un film...

[3encore en ligne, cet échange d’il y a 3 ou 4 ans avec des étudiants américains, expérience trop rare...

[4Pourtant, chaque fois (dans Daewoo aussi, plein de signaux d’alerte de cette sorte), une petite lampe clignotante pour qui croirait trop facilement à une enquête réelle :le chauffeur-routier italien dont le loisir c’est le tricot, ça je l’ai vu (bon, c’était un gars du Nord, en fait), mais sa conversation je l’invente, alors si je l’appelle Mastorna (qui est le pseudonyme de Felllini dans ses films, comme 8 1/2), j’imaginais que ça devait mettre la puce à l’oreille. Idem pour le nom Verne, ô mânes de Jules : pour donner plus de poids à l’illusion, j’avais voulu que le narrateur ne soit pas le personnage principal, mais plutôt un intercesseur, et un personnage principal qui aurait fonction de voir, d’aller en avant, d’où le choix d’un cinéaste dont je serais provisoirement l’assistant ou scénariste, fréquente situation réelle, et pour que personne ne soit dupe je l’appelle Verne, en pensant que l’allusion à Jules Verne serait suffisante. Et voilà que chaque fois, après la parution : « Mais ce cinéaste, là, c’est qui, en fait ? » – moi qui croyais payer ma dette aux lectures d’enfance genre Cinq semaines en ballon ou Voyage au Centre de la terre, ça reste à faire !

[5Tenez : le convoi mortuaire obligé de rester tout un après-midi à la station parce que la camionnette avec le mort est tombée en panne, mais gardant sur le parking, à l’arrêt, la disposition du convoi, crai pas vrai ? Oui, là c’est vrai, donc pourquoi on ne m’aurait pas cru sur tout le reste ? De même qu’est bien réel le mode d’emploi cité en cut-up des caméras numériques DV qui venaient d’apparaître, ou bien ce que révèlent de la géographie les travaux sur l’absorption des eaux de pluie au long des grands rubans de bitume. Et plaisir d’introduire au hasard des routes tel photographe contemporain (le photographe Iroshi Sugimoto, moins reconnu alors qu’il ne l’est maintenant, sous les traits d’un auto-stoppeur japonais), ou tel acteur réel (la scène avec Villeret), ou d’utiliser une large gamme des vecteurs de communication : cabines téléphoniques par exemple, juste avant l’âge des portables, ou le relevé que j’ai effectué plusieurs mois des noms marqués sur les camions, ou description des convois militaires, des différents animaux aperçus (du cirque à l’abattoir, l’autoroute, quelle ménagerie)...

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 22 octobre 2008 et dernière modification le 21 décembre 2015
merci aux 4211 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Moi à un moment je m’étais dit je vais dériver en bagnole le long de ces autoroutes, des aires de repos, des restaus de routiers et je vais essayer d’en tirer des images suspendues, des non-lieux. Et puis vaguement comme c’était le moment où je rencontrais "décors ciment" et m’engageais là-dedans j’ai mis la main sur "autoroute" puis "paysage fer" et ça a mis à mal mon histoire. Vu que j’attendais confusément de mes images qu’elles tiennent en suspend le prélèvement documentaire et la fiction potentielle qu’invite une "suite", ou : comment la fiction s’impose depuis le réel, j’avais trouvé un modèle qui s’imposait trop. Plus tard j’ai filmé ce défilé d’images qui, entre Madrid et Tolède, me plaçait sur les traces de Quichotte et volontairement sans effet, sans presque d’intervention, pauvrement. Bien sûr qui saisira les appels en voyant dans les citernes industrielles un peu des géants et dans le film même un peu de cet "à cheval" entre l’objectivité et la tentation de fiction ? On s’était loupés à St-Etienne pour le dvd paysage fer, mais toujours curieux de ce qui s’y joue et comment. Jérémy