Autoroute | version hypertexte intégrale

lire en ligne le voyage, les annexes et interviews, work in progress



- Autoroute a été publié en 1999 aux éditions Seuil/Jeunesse, toujours disponible en version imprimée ;

- disponible en ligne : le fac-simile du cahier de préparation ;

- la version hypertexte ci-dessous sera régulièrement complétée de liens, images, outils de géo-localisation, n’hésitez pas à repasser de temps en temps !

 

table des matières hypertexte


- Prologue, lundi 11 mai, Paris.

- Lundi 18 mai, 11h, Nemours.

- Lundi 18 mai, 15h, Beaune.

- Mardi 19 mai, 11h, aire de Soucy.

- Mercredi 20 mai, 6h, Courtenay.

- Mercredi 20 mai, 10h, Avallon.

- Mercredi 20 mai, 16h, péage de Nitry.

- Mercredi 20 mai, 18h, Châlons.

- Mercredi 20 mai, 21h30, Sainte-Ménehould.

- Jeudi 21 mai, 7h, Châlons.

- Jeudi 21 mai, 11h30, Forbach.

- Jeudi 21 mai, 15h, Dijon nord.

- Jeudi 21 mai, 17h45, Mâcon.

- Jeudi 21 mai, 21h30, Châlons.

- Vendredi 22 mai, 7h30, Châlons.

- Vendredi 22 mai, 11h, Château-Thierry.

- Épilogue, samedi 27 août, 13h30, Châlons.

 

les annexes

- annexe1
caractéristiques techniques de la caméra numérique DV DXR-1100

- annexe2
six paysages rectangle, avec accompagnement de six photographies Polaroïd de paysages d’autoroute ce jour

- annexe3
inventaire exhaustif de la collection Baudot d’objets trouvés sur l’aire d’autoroute

- annexe4
l’autoroute d’un point de vue technique, entretien avec un responsable de l’hydrographie des routes, transcription intégrale

- annexe5
Nitry, interview d’un péagier, document exclusif

- annexe6
inventaire partiel des objets en vente à la station Fina de Dijon-Nord

- annexe7
un jour dans la semaine de Dinara Roubrakharova, routière (d’après ses propres récits)

- annexe8
pour mémoire et vérifications, les trajets, heures, déroulement, kilomètres, plus tickets de caisses de toutes choses bues, mangées, achetées en six jours d’autoroute par un cinéaste et un auteur

 

François Bon | Autoroute

 

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.
Georges Perec.

 

Prologue, lundi 11 mai, Paris.


« Il s’appellerait comment, votre film ?
— Passagers de la terre.
— On est tous Passagers de la terre. Trop romantique, Passagers de la terre. »

Il a regardé par sa fenêtre, le ciel de Paris, puis il s’est levé brutalement de son fauteuil cuir :

« C’est pas de reportages, dont j’ai besoin. C’est d’aventure. L’aventure, vous allez vous planter entre Orléans et Chartres, et l’attendre ? Vous me chantez quoi, avec vos autoroutes ? »

Il s’est jeté à nouveau dans son fauteuil de cuir beige :

« Ce qui vous amène, vous, à faire ça. Qu’est-ce que ça va changer en vous, de faire ça ? C’est comme ça, qu’on invente un film. »

On est deuxième étage, bout du couloir à gauche. Un grand bureau encombré, des piles de cassettes vidéos juste identifiées par des inscriptions au gros feutre. Un moniteur avec au moins trois magnétoscopes dessous. Beaucoup de plantes vertes. Le responsable de programmation est un garçon maigre au faux rasage entretenu de près, qui se relève encore une fois, incapable de tenir en place.

« Moi je veux bien, je veux tout. Mais vous trouverez quoi ? Des routes vides, des stations-service avec des gens qui payent leur plein. Des chauffeurs routiers qui font la sieste, et des péagiers qui vous diront qu’une fois quelqu’un leur a raconté toute sa vie, au milieu de la nuit. C’est plus que ça, un film. »

En face de lui, c’était Verne et moi. Verne, le cinéaste bien connu, j’avais pris comme une chance qu’il soit venu me chercher : se promener avec une caméra là où normalement on ne va pas pour filmer, photographier ou écrire, simplement parce que tel est notre monde, et que ce monde-là n’est pas encore dans les livres et les films. C’est juste cela qu’il m’avait dit, à notre première rencontre :

« Je vous paye. Je ne vous demande rien d’autre qu’écrire, c’est-à-dire même pas inventer, juste noter. Je sais que vous êtes entraîné à le faire. Mais tout noter. Ce que nous on se dit. Ce que vous voyez. Ce que je vous dis que je vois. Ce que je fais devant vous. Contrat accepté ? »

De lui, je ne dirai ici que ce surnom, Verne. Mais c’est assez pour qu’on devine, et ce diminutif même, Verne, est suffisamment connu sur les plateaux et dans ce tout petit monde du cinéma. Ses films et ses photographies ont marqué ce virage du cinéma français avec Bresson et quelques rares de leurs pairs. Ses colères aussi sont connues, et son caractère difficile. J’étais très impressionné de le rencontrer, comme j’avais été bien surpris de ce message téléphonique trouvé un soir, avec son vrai nom, même si dès notre premier rendez-vous il m’avait demandé de l’appeler ainsi, par son surnom des plateaux de tournage.

« S’embarquer sur l’autoroute. Partir de Paris, et ne jamais sortir de l’autoroute. Pour la beauté des paysages. Quand on descend vers le sud, quand on remonte vers l’est, comment ça se transforme, les plantes, les reliefs. On s’arrête à chaque parking, chaque péage, chaque station-service, on parle avec les gens. On leur demande de nous parler. À mesure, on filme les heures. Sur le même trait de bitume, comment change le ciel, comment marchent les nuages, comment cette route traverse la vieille terre. »

Le chargé de programmation de la chaîne de télévision (lui non plus je ne dis pas son nom, ni le titre de la série documentaire dont il avait la charge) connaissait aussi, bien sûr, les films du vieil homme. C’est pour ça qu’on venait en confiance. C’est pour ça aussi, sans doute, qu’il nous avait reçus directement, après qu’on lui avait envoyé un projet en trois feuilles.

« Du baratin, de la tchatche, sur papier tout est beau ! Vous dire oui comme ça, pour me retrouver avec une heure de braves gens occupés à se servir de l’essence. Vous me dites que vous allez tomber sur des trucs extraordinaires ? Et si ça se passe la semaine d’après, ou la semaine d’avant ? Ou bien à cent kilomètres d’où vous êtes ? »

C’est Verne, têtu, même opiniâtre, qui a insisté :

« Et si on y allait quand même, qu’on revenait vous montrer ?
— Revenez si vous voulez. Des cassettes en attente, j’en ai deux cartons par semaine. »

On s’est retrouvé dans la rue, et à cinquante mètres de là au premier café.

« Les temps ont changé, il a dit. Il y a quelques années encore, on m’aurait dit : Carte blanche, Verne. Eh bien tant pis, on part quand même ! »

Il s’était arrêté en plein milieu du trottoir, un cartable ouvert rempli de papiers au bras, d’où il me sortait une carte de France et des prospectus, un bloc-notes qui tomba par terre.

« J’ai une Volvo, un break. J’aime conduire. On va louer la caméra. Numérique DV, vous avez entendu parler ? »

J’ai dit que je ne savais pas ce que ça voulait dire, numérique DV.

« Un engin pas plus gros qu’un camescope pour filmer le repas du dimanche, mais qui fait des images comme une grande. Images numériques, dernier cri. Quatre mois que ça existe, quatre mois que ça me trotte la tête. Pouvoir filmer partout, sans éclairage, sans trépied, sans être repéré. On est là, comme nous à cette table, et tout passe sur l’image. On part ce lundi, on revient samedi. C’est le mois de mai, les lumières sont belles, toute une gamme de verts, les jours bien longs, les matins nets, c’est parfait. Sept jours sur l’autoroute, on filme tout, on note tout. Tu es d’accord ? »

J’étais content qu’il me tutoie. Ça voulait dire une vraie relation de métier. 

« Et si on ne trouve rien ? »

Maintenant, c’est moi qui doutais.

« Eh bien qu’est-ce ça fait, on aura vu du pays, agréablement. »

Et ce lundi matin avec sa Volvo rouge on prenait notre ticket cette fois pour l’autoroute de Lyon, deux sacs de couchage à l’arrière, moi mon ordinateur branché sur la prise d’allume-cigares, et lui à côté, le vieux Verne et sur le siège arrière, la caméra qu’il m’avait présentée en disant :

« La troisième du voyage, DXR-1100, spéciale tournages professionnels. »

Et dès le premier péage, il descendait de voiture dix mètres avant, me passait le volant, et déjà me filmait (gros plan main poussoir) prenant le ticket d’autoroute et l’accrochant au pare-soleil.

« C’est parti pour Passagers de la terre », il a dit en remontant dans la Volvo.

Je le trouvais moi aussi trop livre, ce titre, pas assez simple, pas assez comme ce qu’on voyait, le bitume, le ciel, et l’autoroute.

« Et si on appelait ça simplement : Autoroute », j’ai dit. Mais, comme on roulait et qu’il somnolait, même pas sûr qu’il ait entendu.

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Lundi 18 mai, 11h, Nemours.


Je l’avais rejoint porte d’Italie, à Paris. J’avais reconnu sa Volvo garée devant la brasserie du Départ, qu’il avait choisie à cause du nom. Il semblait absorbé dans le manuel technique de sa caméra miniature.

« Formidable, il me dit avant toute autre chose, je peux surexposer à vue, et si on veut mettre du flou, il y a juste à pousser ici. »


On trouvera plus loin (annexe 1), la description de la machine et ses performances. Ce journal sera donc composé du récit de nos sept jours sur l’autoroute, et on trouvera en annexe les quelques documents qui prouvent qu’il ne s’agit pas ici d’un roman, mais d’un récit vrai, malgré sa fin surprenante.

On était parti dans les dix minutes qui ont suivi.

Murs antibruit au niveau Rungis. Images sur les rushes qui défilent très brutalement, filmés de la file de droite : variété des formes et couleurs des écrans qui protègent la ville du bruit la route. Je conduis, il filme, vitre grande ouverte et, dans le souffle du vent, je l’entends qui me parle :

« Évidemment ça fait un paquet d’années. Mais tout vient de là. Enfant dans un garage, et dès que j’ai su compter, à servir l’essence. Gosse, par faveur. Et puis, un peu plus grand, tout l’été. On touchait des pourboires, il suffisait de faire le pare-brise. Qui, à l’époque, aurait imaginé des stations en libre service ? Toute la journée dans la petite cahute à vitre, on était, à attendre le client. »

On a voulu d’abord faire des kilomètres, se dégager de la ville, dont les bâtiments s’espaçaient. Plus que quelques entrepôts, des lotissements dispersés encore et puis plus rien.

« Les ciels, les rencontres, un visage de hasard et c’est toute une histoire qui commence, disait Verne (j’ai recopié à la première pause, de mémoire). Qu’est-ce que c’est d’autre, le cinéma, que ce peu ? Une attention aux mouvements. Ne pas faire d’image, mais assembler plutôt des éclats de temps, capter ce qui change par le temps, sur une seconde ou à peine plus, dans ce ciel et ce visage. »

Moins d’une demi-heure de route et tout de la ville avait disparu. On était dans les champs, en pleine campagne, séparés d’elle pourtant par le double grillage et les rails de sécurité.

On a roulé une heure, et on s’est arrêté parce que cette halte annonçait : « Découvrez l’autoroute. » C’était sur l’A6, à Nemours.

À peine si ce bâtiment un peu futuriste, au milieu du parking, dépasse le sol. Une chose bombée, béton nu, sans verrière. Avec une rampe en spirale, une pour l’entrée, une pour la sortie, et ce grand panneau lumineux au-dessus : « Découvrez l’autoroute. »

Un gardien dans une cage vitrée, pas de porte, juste un sas, et la salle principale avec des dépliants publicitaires. Des gradins de ciment nu, avec des sièges de plastique de couleur vive. Sur le mur d’en face, la projection en boucle du documentaire qui montre, sans interruption sans début ni fin, les images de ce qu’on ne voit pas quand on passe, et qui fait pourtant l’autoroute : les premiers travaux, jalons dans les champs, et la vie telle qu’elle est pour ceux qui font marcher tout ça : personnels des péages, mesure des brouillards et des intensités de trafics, panneaux d’instruction télécommandés, services de dépannage. La projection s’interrompt la nuit, recommence au matin. C’est le gardien qui ferme la salle :

« Quand je pars, je ferme à clé. Qu’est-ce qui se passerait ici ? On n’en sait trop rien, c’est quand même pas un hôtel. Puis la nuit, ils peuvent aller faire cinéma plus loin. »

Il nous dit qu’avant il travaillait dans d’autres métiers et disposait d’une préretraite, mais a préféré venir là :

« Je regarde les gens, entrer, rester, sortir. Quelquefois, plus personne. Je prends l’escalier, je sors, je vois le paysage. C’est calme. Puis ça m’occupe. »

Note sur le prospectus distribué à l’entrée : « Accroître le sentiment de récupération des conducteurs, en leur présentant les mêmes images qu’ils perçoivent lors de la conduite. »

Bande son du documentaire, une musique un peu répétitive, voulue mystérieuse, au moment où défilent sur l’écran les différentes variétés d’écrans antibruit :

« Certains ondulent ainsi que des tôles mutantes, d’autres déploient des arceaux de tubulure, parfois l’un d’eux suggère un souvenir de blockhaus agrémenté de plantes grimpantes. Coiffés d’auvents, bardés d’aspérités ou de contreforts, ces ouvrages d’art s’incarnent en matériaux variés, métal, béton, plastique, faïence ou miroir, terre cuite et bois ignifugé. Diversement inclinés par rapport aux voies, d’aucuns sont aussi translucides ou presque transparents ou bien encore, comme celui dit modèle Échenoz, daté 1986, juste percé de hublots vitrés d’un petit mètre de diamètre. »

On a regardé le Livre d’Or, surtout signé par des touristes du nord, et parfois des remarques pour rire, quand c’était des gens de chez nous. Avec quelques poètes de passage, mais si c’était ça la meilleure chance de survie pour une écriture, l’abandonner au hasard d’un cahier que d’autres anonymes regarderont :

« L’autoroute, même immobile c’est un voyage. Ça vous est arrivé, prendre un escalier roulant ou un tapis mécanique qui devrait marcher et qui est arrêté ? On a l’impression que ça avance quand même. Ici ça m’a fait pareil. »

Ou un autre :

« Vivre encore sur l’autoroute, avec ce bruit intermittent des moteurs, on est arrêté et pourtant on croit avancer. Qui aime le voyage, pour se souvenir des siens propres, aime cette perspective de bitume, fer et ciment lancée sur l’horizon. »

On a parlé cinq minutes au gardien, mais il avait un roman-photo devant lui sur sa table, un magazine en noir et blanc avec des héros qui s’embrassent, et il ne souhaitait apparemment pas nous répondre longuement.

« On m’a pris parce que j’avais été militaire. »

Sans doute qu’il pensait que le film se suffisait à lui-même :

« En somme, on regarde à l’intérieur ce qu’on a vu à l’extérieur, nous a-t-il dit. Mais ça repose.
— Un film que j’aurais aimé faire », a dit Verne.

Il m’a dit qu’il avait eu ce rêve, cette nuit-là, je le transcris tel qu’il me l’a raconté :

« Là dans ce rêve seul sur la route, mais une route infinie et vide, et je voudrais arrêter des véhicules, mais ils ne s’arrêtent pas, de toute façon il n’y a pas de véhicules, je fais quand même les gestes, j’avance sur cette grande bande de ciment qu’est la route, avec son ciel et ses collines. Dans ce rêve je suis entièrement seul sur ce monde, avec mes gestes à faire. Et c’est infiniment triste, j’ai peur et je me réveille. C’est un rêve que j’ai déjà eu, peut-être pas avec la même force que cette dernière nuit, avec la perspective de notre voyage. »

On roule à nouveau sur l’A6.

« L’énigme, pour moi, ce serait ça, dit Verne : tout ici comme prévu, selon des plans faits au loin, dans un étroit bureau de la ville. On entre sur l’autoroute, on s’arrête, on en sort, il ne s’est rien passé, au nom de la sécurité, de la rapidité du voyage. Ou alors la machine casse, le drame exagéré, une glissade et vingt véhicules qui s’imbriquent. Un camion qui prend feu, et là où on aurait dû passer à cent trente à l’heure, soit quatre-vingt quinze mètres secondes, on reste quatre heures. Mais ce n’est pas ça qu’on cherche. Ce que je veux, c’est filmer l’ordinaire, jusqu’à ce qu’il prouve cette étrangeté qu’il recèle. »

On passait un haut de côte, et puis une grande descente avec le sentiment, un instant, de flotter. Des variations lentes de paysage, de plaines à collines, et ces vieux villages perchés loin, tel château juste aperçu, ou la lente trace d’un tracteur dans les champs, quelque chose d’immuable bordant notre propre dérive. Il reprit :

« Enfin quoi, imagine qu’on dissolve la terre, tout, montagne, océans, villes, terres, pour ne plus garder que ces rubans par quoi on circule : et tout continuerait là-dessus comme si rien d’autre du monde n’existait. Le film que ça ferait, alors oui. Suspendus dans l’univers, planète de ceux qui roulent en ne regardant que les bords. Voilà le film qu’on veut faire : il n’y a plus de terre. Plus rien que cela, le ruban, les rails, les aires, des voix et des visages qui vivent immobiles greffés sur elle. »

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[18mai2<–]

Lundi 18 mai, 15h, Beaune. Les alliances.


A31, de Nemours sans arrêt à Beaune. Repérages, qui on double, qui on croise. À Beaune on s’arrête, c’est juste après que l’A31, Dijon, rejoint l’A6.

On est sur l’aire, près des champs. Entre le parking et le grillage, une étendue herbeuse, avec des arbres plutôt maigres. Au fond, le grillage, et, derrière, un champ nu. Près de la zone bitumée, des tables de ciment avec bancs fixes. Un femme est assise à cette table, rien devant elle.

Derrière, un homme avec un détecteur de métal genre « poêle à frire ». Une voiture immatriculée au Luxembourg.

Je viens dans sa zone, il n’aime pas trop. Je finis par lui parler. Il cherche quelque chose qu’il a perdu.

« On peut vous aider ? »

Verne demande l’autorisation de filmer, et s’il peut filmer aussi le fait qu’on parle ensemble, le gars consulte la femme. C’est d’accord, et on revient à la table. L’an dernier, ils ont eu une dispute, ici-même :

« Ça n’allait plus dans notre couple. »

Ils devaient aller dans le Sud, et là plus question. Ils avaient fait demi-tour mais ça s’était mal passé, très mal.

« Je lui disais : laisse-moi, je me débrouillerai, je remonterai toute seule. Et lui il ne voulait pas, ça m’énervait encore plus. »

Dans l’affrontement, elle se saisit de son alliance, enlève la sienne.

« C’était compliqué, d’abord c’est moi qui les avais, mais lui il les a reprises. Finalement c’est lui, qui les lancées. »

Verne demande s’ils peuvent refaire la scène.

« Mais vous nous enverrez une cassette ? »

Ils se placent, elle fait le geste, et lui de reprendre quelque chose, les deux corps sont l’un contre l’autre avec des éclairs dans les yeux, et lui a un grand lancer du bras, un geste large, qui balaye. C’est fini, maintenant ils se tiennent par la main, et sourient pour la caméra de Verne. Les alliances donc, parties là-bas à cette frange d’herbe et de bois.

« De toute façon, léger comme c’est, ça aurait pas pu aller plus loin que le grillage. Mais allez savoir où c’est tombé. C’était un geste comme ça, dans cette direction-là. »

Avant de partir, il y avait déjà eu une dispute. C’est peu à peu qu’ils le disent. En fait, elle avait ses bagages, rassemblé ses affaires à elle, et c’était convenu qu’elle s’en irait deux mois dans un logement prêté, vers Nice. Lui, il la conduirait et reviendrait. Pour souffler, disaient-ils, respirer un peu loin l’un de l’autre. Mais là, brusquement, à mi-chemin, entre eux deux, ça s’était aggravé, plus question qu’il la conduise.

Alors cette année ils sont revenus avec le détecteur à métaux :

« La table, le banc, le grillage, tout ça, je m’en rappelais exactement, y a pas de problème, c’était ici, à cet endroit-là. Je peux détecter jusqu’à quatre-vingt centimètres sous terre, ça laisse une marge. On a vécu quatre mois séparés. Et même, j’avais déménagé en Belgique. Vous me direz : du Luxembourg, ce n’est pas si loin. Mais c’est quand même une frontière. Etrangers l’un pour l’autre, départ à zéro. Puis on s’est revus, maintenant tout est réglé. À quoi ça servirait de racheter des alliances, c’est les mêmes qu’on veut retrouver. Les nôtres. »

Ce qu’ils ont fait après la dispute : remontés tous deux chez eux au Luxembourg, toujours avec toutes ses affaires à elle, moins les alliances, et puis en bas de leur appartement c’est lui qui s’était congédier :

« Juste une valise. »

Il était parti vivre « à l’étranger, pour être tranquille ». En fait, à douze kilomètres, en Belgique, gardant son travail.

Et puis ils s’étaient rabibochés : « Forcément, puisqu’on travaille dans le même hôpital, le même service, analyses ophtalmologiques, en sous-sol. » Et donc avaient décidé de revivre ensemble. Ils sont là depuis le milieu de la matinée. Et depuis ce temps-là ils se relaient pour passer sur le gazon, selon, ils nous montrent, une suite de carrés fictifs, leur poêle à frire qui se refuse à sonner.

« Ça fait rien si ça prend du temps. Repasser aux mêmes endroits, l’appareil sur une sensibilité différente. On dormira là. On reste au moins jusqu’à demain soir. On la trouvera, bien sûr on la trouvera. Les pies, c’est dans les contes pour enfant. Si c’est un orage qui les a enfoncées sous la terre, nos alliances, on les détectera. Or et platine, le platine ça ne sonne pas, mais l’or ça sonne. »

On a fini par repartir. Verne a regardé le compteur de sa caméra DXR-1100 :

« Rushes, quarante-deux minutes. Et toi, tu as enregistré ?
— Si c’est ça qui vous rassure, j’ai dit, vous pouvez me parler trois heures, demain matin je vous donne la transcription écrite. Ce n’est pas rose, toujours, de se souvenir de tout ce qu’on vous dit. Ne pas savoir comment s’en débarrasser, sauf justement peut-être en écrivant. Toujours été comme ça, pas moyen de reconnaître quelqu’un dans la rue, et pouvoir régurgiter par cœur ce qu’il vous a raconté dix ans avant, à sa première rencontre. »

Verne m’a demandé ce que j’avais emmené dans mon sac, si j’avais pris des livres ? Et c’était lui-même qui répondait :

« Il y a quelqu’un qui a voulu faire comme nous, il y a quinze ans de ça. Il s’appelle Julio Cortazar. Il part avec sa compagne, dans un vieux bus Volkswagen qu’ils nomment Fafner, avec cette idée qu’ils respectent : s’arrêter à chaque parking, et dormir à un sur deux. Ils mettent trente-cinq jours pour faire Paris-Marseille. Sur le parking, ils installent une table de camping, et chacun sort sa machine à écrire. Ils notent les paysages, un coucher de soleil, une scène sur le parking. Quelquefois, des amis les rejoignent et les ravitaillent. Cinq mois plus tard, la compagne de Cortazar n’existera plus, et deux ans après c’est lui-même qui s’en va, bien plus loin que n’importe quelle autoroute. Et c’est cela qui hante ces pages : ils viennent sur l’autoroute, mais pour trouver le plus grand isolement, et se trouver face à soi-même. Ça s’appelle Les autonautes de la cosmoroute. Il y a des livres dont on voudrait tellement qu’ils soient mieux connus. Et j’ai perdu ce livre. Je n’ai pas pu me le procurer à nouveau. C’est sans doute à cause de ce livre perdu que j’ai voulu faire ce film. »

Il fait une pause, oubliant carrément la question qu’il m’a posée, avant de reprendre comme pour un long monologue où moi je ne serais que le faire-valoir :

« Moi, dans mon sac, il n’y a rien. Un rasoir, du shampooing, les vêtements de rechange jusqu’à samedi et c’est assez. Les pellicules, le trépied, les chargeurs de batterie, trois micros, bonnettes et mixette. Toute cette pacotille, c’est déjà bien de trop. Si on pouvait n’avoir que ses yeux. Être comme ces boîtes de pellicule vierge, derrière. Je veux être lavé, et recevoir. Je regarde, et quelquefois des phrases reviennent, une phrase de Cendrars ou de Rimbaud. Le mot départ, chez Rimbaud : Départ dans l’affection et le bruit neufs ! On remonte via Dijon ?
—  C’est vous qui décidez. C’est vous qui m’employez. »

Il n’a pas répondu. Il avait cette force de plus que la mienne, savoir que le silence parfois valait mieux que causer, surtout après que je m’étais laissé aller à une réponse aussi bête.

« Si c’est moi qui décide, on dormira à Langres. J’ai envie de revoir Langres. Je ne savais pas que je repasserais un jour à Langres. 
— Va pour Langres. »

À Langres, on essaye d’abord l’hôtel du Cheval Blanc, à cause du nom (« Imagine-t-on un hôtel de la Volvo rouge ? » dit mon compagnon), mais il était complet. Dans la rue Diderot qui est la rue principale dans les remparts, on trouve successivement, et immanquablement, l’hôtel de la Poste et, dans la rue perpendiculaire, sur une petite place, l’hôtel de l’Europe. On n’est pas allé voir le dernier, qui était dans cette plaine triste tout autour du piton aux remparts noirs, une certaine Auberge des Trois Jumeaux. C’est à l’hôtel de l’Europe qu’on s’est arrêté, simplement parce que dans la cour on pouvait garer la voiture et que ça nous dispensait de descendre tout le matériel.

« Moisson mince, j’ai dit, quand on terminait notre dîner, dans ce bar vert tout en longueur, avec téléviseur.
— On a le temps, c’est le premier jour.
— Elle est la même partout, l’autoroute. Qu’est-ce qu’on a vu, qui ne soit pas ce qu’on tout le monde sait y voir ? Et s’il avait raison, le gars de la télé. Les deux autres, on ne sait même pas s’ils les ont retrouvées, leurs alliances.
— On tient le coup. On a toute la semaine.
—  Juste, j’imaginais… Je sais pas, que ça irait plus vite.
— Pourtant c’est beau…
— Ben oui, c’est beau. Mais c’est que ça, non ? »

Verne n’a pas répondu, il mangeait son steak en silence. Au fond du bistrot vert, accroché au plafond, un téléviseur. Et derrière le comptoir, l’homme et la femme, lui en tenue de cuisinier, elle en tablier noir, côte à côte le nez en l’air. C’est ça qu’il regardait, pas le téléviseur, mais eux deux.


Il est monté dans sa chambre, et moi j’ai marché dans la petite ville déserte et venteuse, avec à peine quelques voitures dispersées qui filaient rapidement vers les vieilles portes des remparts, tandis que les pavés brillaient sous la pluie. Enfin, rentré dans la chambre minuscule, mais l’envie de dormir toujours pas au rendez-vous, je mets au point ces descriptions de paysages (annexe 2), d’après des clichés que Verne a pris parfois au vol, l’appareil juste tenu devant la vitre ouverte de la voiture, quitte à du flou sur les premiers plans.

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Mardi 19 mai, 11h, aire de Soucy.


Ce second matin, je suis frappé par la grande fragilité, ou bien la grande fatigue, du vieil homme, sa peine à se déplier physiquement. Le matin, il est silencieux, et quand on a pris le ticket de péage à Langres, sur l’A31, pour remonter vers Troyes, il était bien plus tard qu’on ne l’avait prévu, je lui en ai fait la remarque.

« Ça ira mieux les autres jours, il m’a dit, c’est de reprendre le rythme. »

On s’est arrêté pour notre premier plein d’essence. Il m’a filmé remplir le réservoir, mais juste des plans de détail, l’appareil, le tuyau, mes mains, le bouchon de réservoir. Payer à la caisse. Ensuite il a filmé l’aire, le présentoir à essuie-glaces, l’appareil à distribuer du Sopalin pour se nettoyer les mains, le gonfleur à pneus.

Et nous étions repartis, cette fois lui conduisant.

« Pour une épopée d’aujourd’hui, avait dit Verne en déposant la caméra sur le siège arrière, ces seuls objets, un tuyau de caoutchouc, trois cents francs d’essence. »

Sur l’A31, on remonte vers Sens, on s’arrête sur l’aire avant Troyes. Celui qui collectionne (M. Baudot).

Depuis douze ans, M. Baudot (Jacques) est affecté au nettoiement de l’aire. Celle-ci. « Des fois c’est des équipes, ils passent une heure le matin, et puis ils vont plus loin. Moi je leur ai dit, j’habite là, je m’occupe de tout, mais vous me laissez tout seul. Vos équipes, j’en veux pas. Ils m’ont dit : Combien vous voulez ? Et depuis ce temps-là, c’est affaire réglée. »

C’est une aire totalement vide. Juste des sanitaires, une cabine téléphonique, des bois. Au fond, un portail métallique qui fermé à clé.

« Plus un cadenas, pour la nuit. »

Et derrière un chemin de terre, même pas goudronné.

« D’ici on ne le voit pas, mais ça continue de l’autre côté de l’autoroute. Vous avez l’autorisation, pour filmer comme ça ? On croit que c’est pas beaucoup de travail, mais regardez les poubelles, rien que les poubelles, douze, j’en ai. Je vide, j’ai la mienne, je remmène dans ma camionnette. »

En fait, c’est une vieille Renault 4 bleue que M. Baudot laisse garée juste en bout du chemin de terre, de l’autre côté du portail, avec dans le coffre un demi cube en bois qu’il a construit lui-même :

« C’est commode. Le pénible, en fait, c’est les gazons à tondre. Je n’aime pas tondre le gazon. Je conduis la tondeuse, je roule dans un sens, je roule dans l’autre sens, et à quoi ça ressemblera toujours : un vieux tapis mité, où personne ne s’essuie les pieds. Je fais des variantes, au milieu trois fleurs, au bord quelques herbes sauvages et qui le regarde, qui me dira merci ? Si je ne tondais plus ce gazon, qui viendrait me le reprocher, et pourtant c’est le règlement, mercredi et vendredi : tondre le gazon. Le règlement appelle ça gazon, et moi je fais ma route, un sens, puis l’autre sens. »

Il règne sur cet ordonnancement vide dont il connaît chaque mètre :

« Les camions, je leur dis : plutôt par là, les gars. En plus, ici, ils ont de l’ombre. Que ça se mélange pas aux familles. Moi j’hésite pas, j’y vais, je cause. Et puis je leur dis : Je suis là, dormez en paix, parce que ces gars, à quelle heure ça dort ? N’importe quelle heure. »

La cabine téléphonique, trois téléphones.

« En plein soleil, si c’est commode. Si on devait compter sur ceux des postes pour nettoyer. Ça aussi, tous les matins j’y passe. Vous pouvez pas imaginer ce qu’ils laissent : on parle, on parle, et quand on s’en va tout reste. »

M. Baudot a une cahute, et dedans une radio, un chauffage, un tabouret avec coussin de Skaï rafistolé au gros scotch.

« Vous pouvez filmer, mais j’ai pas rangé. Ce serait mieux, que je range d’abord. »

Et surtout, sur chaque face de la cahute, sauf celle avec la porte (mais la porte sur la face opposée à l’aire), une fente de surveillance.

« Ils voient pas, que je les vois. Mais si ça me plaît pas, cinq minutes après je suis là. Oh excusez moi, monsieur. D’autres fois non, j’ai pas besoin de bouger. Moi, mon travail est fait, je reste sur mon tabouret. »

Il vit seul, à trois kilomètres dans les champs, encore loin du premier village.

« Y aurait bien Soucy, de l’autre côté. Moi, je suis de Soucy, né à Soucy. Mais comment j’irais, à Soucy, faut vingt kilomètres de détour. Entre chez moi et Soucy, sur la commune de Soucy, l’autoroute au milieu. »

Il n’a pas voulu laisser passer la Volvo de Verne.

« C’est comme ça, j’ai pas le droit. Faudra vous arranger. »

Donc on monte dans la Renault, moi place passager, et Verne accroupi derrière lui filmant l’arrière de son crâne et le pare-brise :

« Vous filmez quoi, comme ça, mes oreilles, ou les corbeaux ? Y a rien, ici, que la terre. »

Chez lui, une grande pièce (l’ancienne salle à manger familiale, il y a juste sinon la cuisine, un appentis, des poules, et un escalier qui monte au premier où sans doute il a sa chambre : « Les meubles, j’ai tout donné à mon frère. Lui, il voulait rester à Soucy, il nous restait de la terre, il a fait construire. ») qu’il a entièrement vidée, avec juste une longue table au milieu, et des choses accrochées au mur.

« C’est mes souvenirs, ma collection. »

Biberons, pièces de monnaie, portefeuilles (« Attention, seulement s’il y a pas de papiers ni d’adresse »), vêtements (« Et des beaux, regardez. Surtout en mi saison. »), beaucoup de jouets (« Ça tombe quand ils ouvrent la porte, c’est sous la voiture, et quand ils repartent je vois ça là par terre, c’est si triste. On laisse pas un jouet comme ça par terre. Je ramène. »), des verres et fourchettes, et même choses en porcelaines (« Ah, ça, je pourrais recevoir. »), livres (« Mais je les lis pas. Je me dis : ça m’appartient pas. C’était fait pour eux, pour leur tête. Si je veux lire un livre, je vais à Soucy, je me l’achète. »), des produits de beauté, des papiers avec écriture manuscrite, certains qu’ils a recollés au scotch. Et toute une grosse boîte de photographies (« Une photo c’est comme un jouet, ça a une vie qui ne dépend pas des gens, alors je garde. Quand je fais mes poubelles, c’est pas que je fouille, c’est quand je vide dans la Renault, je vois ça, je garde. Pourquoi ils viennent faire leur tri et leur ménage quand ils sont en voyages, qu’ils partent en vacances, faudrait leur demander ? »). Étrangetés : une hélice de bateau à moteur, et une machine à coudre : « Eh oui, grosse comme ça, et ils l’avaient laissée là. Je l’ai gardée dans ma cahute. Je me disais : ils reviendront bien la chercher. Savoir, descendue du coffre pour attraper quelque chose dessous, et on oublie de la remettre pour démarrer. Jamais revenus. »

De Sens, la bretelle toute neuve, juste mise en service, vers Montargis (la jonction serait terminée six mois plus tard). Filmage matériel autoroutier, rails sécurité, tunnels et ponts où l’herbe et la mousse n’ont pas encore repoussé dans les joints.

Verne conduit, mais s’arrête à chaque ouvrage d’art, pont, virage en surélévation, et descend faire des images pendant que je recopie sur l’ordinateur, mon blouson coincé dans la vitre pour diminuer les reflets sur l’écran du portable.

« C’est du tout neuf, il me lançait de loin. Pas un brin d’herbe, et pas une ternissure. Personne avant nous ne s’est jamais arrêté là, l’autoroute juste posée sur la terre. Regarde, on dirait qu’ils l’ont déroulée, qu’elle n’appuie même pas, qu’on pourrait l’enlever demain. Cette légèreté ! »

J’observe sa manière de filmer tout en mouvement depuis le dos, comme si filmer c’était dessiner un trait courbe dans l’espace, écrire peut-être. Et à la fin de chaque prise, sur ces choses qui ne bougent pas, du ciment devant l’horizon, c’est vers le ciel ou carrément vers le sol que s’en va la caméra, comme plonger loin de ce qu’on vient de saisir, s’engouffrer dans la part éternelle de la terre.

« Tout noté, j’avais dit à Verne une heure après, inventaire complet. »


Il avait répondu que c’était du bon travail (voir annexe 3) :

« Ce que vous m’avez demandé, j’ai répondu, juste ce que vous m’avez recommandé de faire. »

Toute la fin d’après-midi sur paysages et matières, variations du ciel. Tout au bout, l’autoroute continue, prête à rouler mais interdite encore, tandis que des bornes rouges et blanches, avec des clignotants violents, nous font bifurquer sur le rond-point où on retrouve la nationale. Verne s’en va marcher seul, sa machine à l’épaule, sur l’autoroute infiniment vide et brillante. Quand il revient, il est très excité, parce qu’il a trouvé une station de péage toute construite, mais pas encore mise en service, comme une station prête à être lancée sur orbite, et que ça aussi il l’a filmé.

Pendant une heure il me fait attendre, sa caméra montée sur pied, la tombée de nuit sur ce tronçon d’autoroute qui fuit vers sa jonction, pas encore mis en service. Remontée rapide à Sens. Fatigue, on sort de l’autoroute, dîner puis Ibis, le premier qu’on trouve, mais réveil mis à cinq heures.

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Mercredi 20 mai, 6h, Courtenay.


A6, Courtenay parce que c’est traditionnellement le grand rendez-vous routier, là où les camionneurs sont chez eux. C’est tout près de Sens, on y est à six heures du matin pour filmer leur réveil progressif.

Ils se retrouvent entre eux. Ils ont tous de quoi faire le café dans la cabine, ils se l’offrent les uns aux autres.

L’Italien parle à toute vitesse, avec deux mots de français pour dix de chez lui et que personne ne comprend, il veut absolument s’adresser à tout le monde, c’est lui qui nous enjoint de nous rapprocher, au lieu de le filmer de loin :

« Televisione, com’estai, viena qui ! Café ? »

Il dit que son café c’est le meilleur, bien sûr, puisque c’est de l’expresso italien qu’il fait. Que tout le monde le connaît sur l’autoroute, à cause de son café. Le gros routier à côté de lui, qui boit une tasse offerte, se marre, parce que bien sûr il exagère.

On a eu, Verne et moi, chacun notre tasse de café offerte par le routier italien. Verne lui demande de déclarer pour la caméra son nom :

« Mastorna ! »

On lui fait répéter, sur le rush il insiste :

« Mastorna, c’est le surnomme. »

Ce matin-là, on reste longtemps avec les gars, à mesure qu’ils se réveillent, et que tous viennent saluer l’Italien.

« Parque je donne café. Alors tout le monde connaît Mastorna. Si je ne donne pas café, partir, rouler, personne se connaître. »

Celui qui a baissé sa cabine pour nettoyer le moteur impeccable d’un Mercedes Actros dernier modèle, et deux autres viennent au-dessus des cylindres à habillage inox, comme une cuisine moderne, comme respirer, méfiance et envie, ce qu’elle cache, la cabine maintenant penchée comme de vouloir elle-même se regarder les pieds :

« Je sais bien, qu’il est propre et qu’il y a rien à y faire. Mais je nettoie, je vérifie. »

Verne demande :

« Quelquefois, vous parlez, à votre camion ?
—  Évidemment, nous tous on parle au camion. Quand on roule, qu’on est tout seul, on parle. Quand on fait la pause, qu’on saute de la portière, on lui dit. C’est dans la tête, ça sort, on est deux sur la route. Là, au moteur, non, ce serait idiot. Vous pensez pas que ça serait idiot ? »

Celui un peu plus loin, dans un Iveco vert avec une bande jaune en diagonale, et qui tirait sur sa remorque un bateau gigantesque, lui-même emballé comme du brillant papier cadeau dans un nylon sanglé, l’homme tricotait à son volant, en short et la porte ouverte, perché à deux mètres au-dessus du sol et n’arrêtant même pas ses doigts pour nous répondre :

« C’est ce qui me repose le plus, voyez-vous. Il faut penser à ce qu’on fait, pas se tromper. Alors je reprends ma laine, j’avance de deux ou trois rangs. »

On discute d’où il est, de combien de temps il fait le métier.

« Jeune, c’était toute la famille, l’hiver. Forcément, puisqu’on est d’Eure-et-Loire. Ma mère tricotait, on roulait pas sur l’or, mes trois frères et moi, ma mère nous a appris. On faisait le simple, elle prenait le compliqué. Et ça m’a fait goût. Maintenant c’est plaisir. Je les fais souvent pour ma femme. Puis la famille. Et puis les collègues aussi, ils m’en prennent : je les ai là. »

Verne m’a demandé pourquoi le chauffeur avait dit « forcément », avant de dire qu’il était d’Eure-et-Loire.

« Ça se tient », j’ai répondu.

On lui a demandé où il l’emmenait son bateau, et qui s’en servirait :

« On trouve toujours plus riche que soi », a-t-il répondu. Ce qui ne nous avançait pas, mais restait incontestable. Il tricotait toujours, ses chaussures enlevées, posées à rafraîchir sur le marchepied du camion.

Derrière le rideau de la cabine, il nous a montré ses pulls à vendre, grande taille. Il avait besoin de clients : « Forcément », Verne a répondu. Pendant qu’il va payer l’essence, je téléphone à un ami rue des Petits Carreaux à Paris :

« Imagine, un film où tu filmerais un vieil acteur lui-même filmant toute cette réalité ordinaire, et du coup qui paraîtrait transfigurée. Tu filmerais cet échange de deux types naviguant au hasard dans leur Volvo rouge, un qui serait seulement spectateur de l’autre, témoin de celui qui filme. Et le film qui mélangerait constamment, sans transition, ce que voit la caméra du vieil acteur, et les deux hommes, celui qui suit en bougonnant, et qui voit lui-même se comporter le vieil acteur filmant. La caméra sans cesse passant de ce que voit réellement la caméra qu’on montre, et ce que subjectivement voit ce type payé pour faire témoin. tout observer du rapport de ce vieil homme à un monde qu’il ne comprend pas, qu’il a arpenté autrefois à pied, ou au temps des routes départementales et nationales, et qui voudrait témoigner de cet excès, grandes usines qu’on longe, panache des centrales au-dessus des collines, viaducs lancés par-dessus les vallées et rocades rapides longeant les villes, notre paysage de tous les jours, mais pour nous parfois trop comme un monstre levé de la terre, satisfait de lui-même et qui nous ignore. Du coup, l’autoroute une sorte de monde fantastique, une frontière devenue poreuse entre l’apparence ordinaire et un monde où plus rien n’adviendrait selon les lois du normal, qui rendent notre monde tellement prévisible. Et que cela nous arrivait en direct, se produisait comme pour nous seuls, simplement parce que déjà nous étions là, en dérive sur ces routes et les filmant. »

Et encore une fois on met le clignotant côté gauche pour quitter l’aire de service et reprendre la six voies (à cet endroit-là l’autoroute a six voies), un peu plus loin doublant avec échange de coups de klaxons l’ami italien en route pour le tunnel du Mont-Blanc, Verne criant par sa vitre ouverte comme s’il avait vingt ans :

« Ciao, Mastorna ! »

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Mercredi 20 mai, 10h, Avallon.


On descend de Courtenay à Avallon très vite, comme pour éprouver, mais sans filmer, sans note (je conduis), la seule sensation du moteur poussé à bout.

« J’aimerais que tu roules vite, le plus vite que tu le sens », avait dit Verne.

Plancher vibrant, à 185 au compteur la voiture remarquablement stable parce que route sèche et pas de vent, et à cette heure-là les radars ne sont pas en place. Finalement, il repose la caméra sur ses genoux, regardant devant lui fixement, mais m’indiquant :

« Continue… »

Sortie Avallon, pour une autre idée de Verne, l’autoroute vue de son bord extérieur, la rejoindre de partout qu’on pourrait, par chemins de terre, routes secondaires, à pied si on devait. Elle surgit d’une butte, court dans une tranchée..

On est passé ce jour-là à Montjalin, Athie, Genouilly, Provency, Thory, Coutarnoux, Joux-la-Ville, Oudun, Nitry, soit quarante-sept kilomètres au long d’un tronçon de vingt-et-un kilomètres, sans pourtant rien regarder de ces villages endormis, à l’heure des camionnettes et des tracteurs, des boulangers qui klaxonnent.

La rencontre avec le spécialiste de l’hydrographie des routes s’est faite pas loin de Nitry. Il y a ici une descente en longue boucle de l’autoroute. Tous les trente mètres, une « poivrière » évacue les eaux de ruissellement. Elles sont canalisées dans deux « gouttières », simplement un fossé cimenté de section trapézoïdale, au bord de la voie, et les gouttières convergent en bas de la boucle dans un bassin de forme ovale, avec trop-plein comme un canal sans but, s’amincissant, l’eau étant censée disparaître par infiltration. L’homme a des lunettes vertes et des bottes, une Peugeot blanche tout-terrain. À mesure qu’il inspecte, il remplit un rapport sur une écritoire.

C’est lui le premier qui nous aborde :

« Inspection ?
— Tourisme, on lui répond. Nous ne sommes pas inspecteurs.
— Spectre, spectacle, c’est comme inspecteur, le même mot latin là-dessous.
— Vous-même, vous inspectez, je demande ?
— Inspecter, c’est voir dedans. Inspecteur du service d’hydrographie des routes. »

Il explique pour la caméra le système d’évacuation des eaux. C’est la société concessionnaire des autoroutes qui l’emploie. Ils sont quatre en France, chacun un quart du territoire, et il nous explique que tous quatre se voient une fois par an, pour une journée de travail où ils doivent rendre compte au ministère de l’Équipement, à un fonctionnaire précis, toujours le même, dont il nous donne le nom, et que le soir ils font la bombe tous quatre dans Paris selon un itinéraire, toujours le même (sur la bande, il y a le nom du restau et des boîtes), et qu’ils finissent raides :

« Mais ça fait rien, parce qu’on dort à l’hôtel, puis on sait qu’on se reverra pas avant un an après, mois de novembre, toujours novembre parce que c’est pour nous saison basse. »

Dans sa camionnette, rangés avec ordre, ses instruments de mesure, et son téléphone de voiture en cas de recours. Il nous donne en montrant la page blanche de son écritoire des tas de chiffres, valeur moyenne de pluie évacuée par mètre carré de bitume, quantité en mètre cube multipliée par la surface sur deux cents mètres linéaires de route, ce que ça fait annuellement pour la totalité des autoroutes de France, le bateau qui pourrait naviguer sur elles, si pendant deux mois on n’évacuait pas les eaux de ruissellement.

Il nous invite à le suivre. On marche à pied le long du grillage. Il raconte que maintenant on fait des bitumes poreux, qui permettent l’absorption sous l’autoroute même, mais que c’est encore très cher. Il nous fait passer par un tunnel, on marche penché, très belles images caméra, qui sert à la traversée des eaux vers le bassin (« Ça, il faudrait pas un orage maintenant. »), digressions sur les migrations d’animaux, et c’est leur système d’hydrographie qui permet aussi que l’autoroute soit perméable (« Des migrations de crapauds à celles du renard, les endroits où on a mis des pièges quand il y avait passage de l’épidémie de rage. »)

Il fait des prélèvements de terre :

« J’ai tout répertorié, sur un quart du territoire français, kilomètre par kilomètre. Acidité, teneurs en sels, coefficients d’absorption. Je connais les couleurs de la terre sur un quart du territoire. Je dénombre au moins deux cents couleurs de la terre. Et d’année en année on mesure ce qui change. »

C’est midi, on suit sa 4 x 4 Peugeot vers Nitry et on mangera avec lui dans un bistrot de campagne qu’il était très fier de nous faire connaître. `

« En un an je fais tous les kilomètres, tout est vérifié une fois par an. »

Il rentre chez lui le vendredi soir, d’où qu’il soit.

« Je pars le lundi matin, au revoir les enfants, grosse bise. Eux ils vont à l’école. Et que ça roule. Je suis sur place, le midi ou l’après-midi. J’ai mes listes d’hôtel. À 19h30, ils me téléphonent au numéro que j’ai dit, ils me racontent, tous les soirs. Le soir, je mange peu, mais je m’arrête le midi. Le mercredi après-midi, je suis à l’hôtel, je mets au propre les rapports, qui sont déposés poste locale le jeudi matin huit heures à l’ouverture. Et le vendredi 13h, je reprends la route pour Saint-Fons, qui est l’origine de ma famille, et là où j’habite. Ça a l’avantage d’être en gros central pour ce travail, qui souvent m’emmène un peu loin. »


Et lire en annexe 4 : l’autoroute, d’un point de vue technique, transcription (après nettoyage depuis transcription de cassette audio) des paroles d’un des quatre spécialistes français de l’hydrographie des routes.

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Mercredi 20 mai, 16h, péage de Nitry.


Péage de Nitry, même jour, au moment de reprendre l’autoroute. On a vu l’homme seul dans sa cabine, une seule en service, et personne à part nous sur les bretelles d’accès. On lui demande, il est d’accord.

Alors il reste dans sa cabine, vitre ouverte. Nous, la voiture garée un peu plus loin, et l’interrogeant la porte de la cabine, lui de profil, continuant son travail.

Les deux autres cabines sont fermées, et dans le sens opposé c’est juste le gros poussoir à tickets. On voit à quinze kilomètres tout autour, et l’autoroute, près de nous, l’impression qu’elle n’arrête jamais, indifférente. Au début il faut des questions, des relances, et puis le péagier s’est mis à parler tranquillement, comme pour lui-même :

« Il y a celui qui passe tous les jours à la même heure. On apprend à se connaître. On n’a pas longtemps pour se parler, ça ne peut pas être d’où il vient, ni de ce qui se passe chez lui. Je ne peux pas lui parler d’où je vis hors de cette cabine, ni de ce qui se passe ici : je viens d’Auxerre chaque matin cinq heures, je repars à Auxerre chaque midi à une heure précise mes huit heures faites et c’est une collègue d’Avallon qui prend ma place. Remarquez qu’on s’est arrangé : chacun son tiroir, on ne ferme même pas à clé. Nous, on n’aurait pas idée d’aller regarder dans celui de l’autre. On finit par connaître ses clients. Eux ils ont plus de mal. D’abord payer on n’aime pas, forcément, puis pour eux c’est une silhouette dans l’encadrure d’une ouverture de cabine, vitres et aluminium, un fond de radio parce qu’on doit bien s’occuper les oreilles. Le paysage sinon est monotone. Regardez-les, les descendants on les aperçoit à la sortie du tunnel traversant, on sait qu’ils ont quarante-deux secondes pour être là devant nous, une moyenne, j’ai compté. Et les montants on les voit venir à deux kilomètres, depuis le rond-point sur la 944. La 944 c’est la départementale. Alors les trois avec qui on se parle, parce que c’est chaque jour à la même heure, le camion qui vient prendre livraison à la briqueterie, le lait du canton de Noyers qui s’en va à Avallon. On a nos heures. On a l’heure des professeurs, une voiture de trois qui viennent pour les écoles primaire, et que selon ça leur gagne du temps, que voulez-vous c’est pas si agréable ici d’habiter la campagne, ça souffle et il fait froid. Des fois on plaisante : que m’apprendrez-vous aujourd’hui ? Et le lendemain : Ça va, Jean-Pierre ? Ils m’appellent Jean-Pierre, à force. En fait, c’est une plaque d’immatriculation tombée d’un camion. Mon prédécesseur, qui ne s’appelait pas Jean-Pierre non plus, l’avait accrochée là pensant que le camion reviendrait, que le chauffeur la reprendrait. La pancarte est restée là, même pour moi qui m’appelle Jean-François. »


La suite de l’entretien figure en annexe 5, on s’y reportera. Mais n’y figure pas ce qu’à ce moment-là précisément il nous dit :

« Vous connaissez l’affaire de l’homme de Châlons, pas Châlon-sur-Saône, le Châlons de là-haut, sur la Reims Metz, vous avez entendu parler ? Ça fait trois semaines que ça dure, un type qui ne veut plus quitter l’autoroute, c’était même dans les journaux. »

Verne avait embrayé tout de suite :

« Qu’est-ce que c’est, cette histoire ? »

Et on avait coupé par la Nationale, via Tonnerre, pour attraper la E17 à Troyes et remonter sur Châlons. Nitry Tonnerre, notre seule exception à la vie autoroutière en cinq jours, encore on ne s’était pas arrêté. Et sur la E17, Troyes Châlons, c’est moi qui conduisais, Verne voulant faire la tentative d’images en continu : vitres ouverte, pare-brise, et même toit ouvrant de face, ou suivre un même point de l’horizon de son apparition loin sur l’avant à sa disparition sur l’horizon arrière.

On a demandé au premier péage, à Châlons :

« Ah, l’histoire du type. Ils connaissent ça jusqu’à Nitry ? Il est fort sur le tambour de brousse, le collègue. Passez la cabine plus loin. Attendez, je lui téléphone. C’est Robert, là-bas, tenez, celui qui fait signe. C’est lui qu’était de service. »

Verne filme comment on passe entre les machines, sur les rushes : reflets de la perspective d’autoroute (à cause du soleil couchant) qui se forme puis se décompose sur chacune des trois cabines à mesure qu’on avance.

« C’est pour la télé, votre truc ? C’est un type, d’abord, qui s’arrête là-bas, au péage. Soi-disant qu’il avait appelé sa femme, à Orléans, et personne qui répondait. Orléans, d’ici c’est quoi, trois heures maximum, eh bien non. Plus moyen de partir. Ça pour nous c’est courant. Il y en a c’est la claustrophobie, ils ne supportent pas les ascenseurs, ni les avions. D’autres c’est le contraire, on est sous le ciel, il y a la route qui vous emmène, alors vous accrochez, vous auriez des ongles que vous vous accrocheriez à votre coin de terre, rien, une bordure de trottoir, un mètre carré de bitume avec une poubelle à trois mètres, impossible de bouger. Si vous saviez. En général on appelle la famille, quelqu’un vient, ils viennent à deux, un qui remmène la voiture, l’autre le malade. Mais là c’était plus grave. Il avait laissé des messages, à son épouse ou je sais quoi, avec le numéro de la cabine, et personne chez lui. Oiseau envolé, alors il se raccrochait. Elle rappellera. Tu parles. On l’avait aperçu le matin, sans savoir qu’il était déjà là la veille au soir. Mais il y a des heures ici très calmes. On apercevait la voiture, une voiture d’un vieux rouge, délavé. Le soir, toujours là. Le lendemain matin, encore là. Les flics passent (ils passent chaque matin, bonjour bonjour, vingt minutes sens montant, vingt minutes sens descendant, puis au revoir), on leur a dit, ils sont allés voir. Le type tremblait, tout blanc. »

Interruption paiement d’une voiture avec des enfants, puis une autre, homme seul, pas content qu’on le filme.

« Votre zigue, vous remontez la 4, direction Reims, la première station c’est Total, vous vous arrêtez là, ils vous raconteront. »

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Mercredi 20 mai, 18h, Châlons.


La station Total Châlons nord est à quinze cents mètres, on y est en quatre minutes.

Filmage intégral entrée sur aire station. Il est 18h déjà, on fait le plein, et Verne suggère qu’on lave la voiture, couverte de boue jusque mi-hauteur à cause des chemins de terre ce matin. Je m’en occupe, tandis qu’il filme les rouleaux et brosses du lavage automatique dans leur pluie d’eau savonneuse. Ça suffit pour que le gars de la station-service, pneus, huile, vidange, engage la conversation.

« On l’a déjà eue, la télé : les informations régionales, ils sont venus. Ça fait douze jours maintenant. Mais le gars il est sage, on n’a rien eu à lui dire. Au péage ça avait duré deux jours, déjà il n’avait rien mangé. Il dormait dans sa voiture. Un type, quand c’est sur sa force nerveuse, c’est incroyable comme ça tient. Il faut se dire que nous tous on a ça : qu’il suffit d’être sur les nerfs, qu’on ferait des trucs pas croyables. On soulèverait un cric, comme ça, du bout du doigt. C’est au péage qu’ils ont dit : Vous n’êtes pas bien, ici, allez au moins jusqu’à la station Total. Remarque, que nous, on n’est pas médecin ni hôtel restaurant. »

Il nous dit que l’homme régulièrement cherchait à téléphoner, qu’il appelait un numéro, apparemment le même, où personne jamais ne répondait.

« Mais si vous ne rentrez pas, on lui disait, c’est normal qu’elle s’inquiète, elle vous cherche. Une fois par heure, on le voyait aller à la cabine téléphonique. Il rentrait chez nous à la boutique. On était prévenu, on l’embêtait pas. Il paye par carte bleue, il est réglo cet homme-là : on ne peut pas l’empêcher de s’acheter une fois par jour une tablette de chocolat et deux sandwiches, l’eau il a ça à volonté. »

J’ai demandé si la police ne s’en était pas préoccupé ?

« Bien sûr, la police est venue le voir. Mais il est en règle. Ils ont demandé s’il voulait qu’eux préviennent un de ses proches ? Non. Ils lui ont dit que sur les aires d’autoroute, partout en France, le stationnement est limité à vingt-quatre heures, par arrêté préfectoral, et sur chacune des aires c’est rappelé sur un panneau. C’est ce qu’ils lui ont dit, et qu’ils pourraient verbaliser. »

L’homme avait répondu qu’il le savait, mais qu’il ne créait pas de trouble à l’ordre public.

« C’est pas des méchants. Il n’était ni arrogant, ni impoli, demandait juste un peu de temps, alors ils ont laissé faire. Il disait : Je ne veux plus conduire. Ils ont proposé de faire venir une ambulance, lui ont dit qu’avec un papier de médecin son assurance pourrait sans doute prendre en charge son rapatriement, et celui de sa voiture. Ils lui ont proposé aussi la visite d’un médecin. Ils lui ont même dit : La Gendarmerie nationale peut exiger l’intervention d’un médecin. »

Ça remontait à douze jours, environ, la double visite de la police, et maintenant eux aussi passaient matin et soir, mais comme ça, juste pour vérifier, sans s’arrêter. L’homme de la station continuait :

« Maintenant on lui parle, gentiment : Vous avez bien dormi, vous n’avez pas eu trop froid. Ou alors même en rigolant : Ça se passe bien, vos vacances ? »

Une équipe des informations télévisées régionales était venue :

« La télé il n’a pas voulu leur parler, du coup, ils l’ont juste passé aux régionales. Quand c’est ça, il s’enferme. Une silhouette assise à son volant, sur un parking d’autoroute, c’est pas un scoop. »

La voiture grise (une Citroën BX plutôt vieille) est garée à l’écart. Notre Volvo propre et brillante, comme si de rien n’était, on vient la garer juste à quatre mètres, au fond de l’aire. Il n’y a personne. On fait comme d’habitude, filmage du bord d’aire, grillages, aménagements, découpes d’horizon.

L’homme revient, nous regarde, s’assoit à son volant et ne bouge plus. Il regarde devant lui. On sent que ça pourrait durer une heure, on respecte. Pendant que Verne part filmer, je m’installe pour mes notes. Une heure quinze plus tard, l’homme est debout près de sa porte conducteur, il fume une cigarette. Le ciel est violet, c’est le soir. Au moment où le soleil s’enfonce dans les collines, grand bruit d’oiseaux derrière nous dans les arbres. Des formes noires tournent dans le ciel. Verne est à deux mètres du bonhomme et filme les oiseaux dans le ciel, c’est lui qui engage la conversation, en offrant une cigarette. L’homme accepte. On range devant lui la caméra, on lui tient un baratin : qu’on revient d’un tournage, loin, en Autriche, qu’on rentre, mais que là on a vraiment besoin d’une pause.

En fait, il parle à peu près seul. Il ne s’éloigne pas de la BX, mais ne s’y enferme pas.

« Qui aurait le droit de me chasser ? Il faudrait une plainte, de la société propriétaire. Mais pour qu’il y ait plainte, il faudrait dommage. Un parking c’est fait pour se garer, il n’y a pas insulte à rester. »

On l’écoute longtemps. Il nous dit son nom, Langeron : « Marc Langeron, c’est comme ça. »

Quand Verne suggère de le prendre en photo, pour nous souvenir de ce qu’il dit, il accepte, mais là, comme ça, debout près de sa porte de BX. Les réverbères du parking sont allumés, mais la nuit pas encore totale. On installe deux torches, on le photographie aux torches. Il refuse de parler devant la caméra. On a ainsi les photos du visage de cet homme, se découpant dans le ciel violet, avec des lumières électriques, dans ses vêtements fatigués.

« Une fin, oui, mais quand moi je l’aurai décidée. Quand j’aurai dit : Je reviens au monde. Je quitte ici, je démarre ma voiture et je rentre dans la ville. Il y a une fenêtre, une porte dont j’ai la clé, et ceci est près d’Orléans, Olivet plus exactement, mon adresse et un appartement, deuxième étage, la voiture restant en dessous et si moi je n’ai plus envie de revenir à Olivet ? »

Vers vingt-et-une heure trente il s’éloigne en direction de la station Total, maintenant éclairée, et la boutique illuminée. La caméra est suffisamment discrète, on le suit cette fois en filmant la silhouette. Il entre dans une cabine téléphonique, insère une carte, et fait un numéro, recommencera plusieurs fois. Puis il attend dans la cabine, sans bouger, juste appuyé sur le montant d’aluminium. Enfin il ressort, fume une cigarette, puis recommence, numéro, attente. Il entre ensuite dans la boutique, semble avoir du mal à accommoder ses yeux. Passe devant tous les objets exposés, les regarde sans toucher. Puis devant la nourriture. Enfin ressort, marche lentement vers sa BX. Il nous a vu entrer dans la boutique, mais ne nous a pas reparlé. Il a certainement vu que Verne avait sa caméra.

On reparle au gérant. Le pompiste est là encore, mais en tenue de ville, quittant son service. Le gérant regarde des listes de chiffres, vente et distribution :

« On se repasse les nouvelles, au matin. S’il a dormi, ce qu’il a fait, à quelle heure il a passé son premier coup de fil. Peut-être qu’il finira par fatiguer. On l’a vu laver du linge, se laver lui aussi, c’est un homme propre. S’il y avait défaut d’hygiène, on pourrait demander intervention. Il passe la matinée assis à son volant. Il n’aime pas le matin. Le matin, à peine s’il bouge. Il reste dans sa voiture. C’est curieux, parce que nous sinon on ne regarderait pas par là-bas. On ne regarde pas le parking. Voiture, pas voiture. Ou instinctivement. Les gens qui sont devant nous, là, qui nous payent leurs biscuits ou leur bouteille de jus de fruit, ou boivent au distributeur, c’est quoi ? Une routine. On fait les rapprochements, avec les voitures qu’on aperçoit. Là, il y a toujours la voiture, au même endroit, toutes les heures, et tout le matin la silhouette, une ombre derrière un pare-brise, immobile. Puis il revient téléphoner. Ici on a la radio. Les premiers jours, il venait chaque fois sur le coup d’une heure, quand il y a des informations, il écoutait. Maintenant, il ne vient plus. Il vient aux heures creuses. Il n’aime pas qu’on lui parle. À nous, il prétend ne pas répondre. »

Ici, à cette aire de stationnement, il y a la station, mais pas d’endroit où manger. On nous dit que c’est à la suivante. Douze kilomètres plus loin, aire avec sanitaires et jeux, mais pas d’essence, prochaine essence à vingt-cinq kilomètres, Shell plus restaurant l’Arche. Quand ils nous voient avec la petite caméra, pourtant qui fait bien amateur, on dit à la station qu’on fait un reportage, qu’on reviendra :

« Alors ressortez à Sainte-Ménehould, sortie 29, vous revenez sur Châlons par la nationale 3 pour reprendre dans ce même sens où vous êtes. »

On se dit que comme ça, suite à première nuit sur autoroute, on trouvera à Châlons un Formule 1 (en fait, ce sera Village Hôtel, voir rushes sur chambres louées avec carte de crédit et codes, et inventaire filmique d’une chambre standard), dont on repart le lendemain sans rencontrer personne, pour être dès sept heures à la station Total, quatre-vingt-deux kilomètres de faits, et c’est avec le même responsable de nuit qu’on prendrait le petit déjeuner).

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Mercredi 20 mai, 21h30, Sainte-Ménehould.


A4, près Sainte-Ménehould, aire de service Dommartin Dampierre, restaurant l’Arche. On se gare aux lumières (je conduis, Verne filme).

Quand on descend, je m’aperçois qu’il me filme, je dis : « Vous m’imaginez dans votre film, en train de parler à votre caméra ? Vous imaginez l’acteur qui ferait ce que je fais, en train de te dire : Vous me filmez, là ? Un film qui serait juste l’histoire d’un muet en train de filmer, et dont on ne saurait rien de ce qui se passe dans sa tête, sauf qu’il a tout filmé, et surtout là où il n’y avait rien à filmer, du bitume, des rails de sécurité, des ciels et des parkings, c’est ça que vous voulez ? Un film sur les ciels au-dessus des routes, sous prétexte qu’il est signé du nom célèbre d’un homme dont on se demande si ce sera cela le dernier témoignage, la dernière image ? Un acteur, qu’on embaucherait juste pour ça, parler face à un muet qui le filme ? 
— C’est ton repas d’anniversaire, répond Verne. »

Je fais une pause, mais il continue de me filmer, alors je reprends.

« Vous voulez qu’on joue au plus fort, que je parle aussi longtemps que vous ferez tourner notre numérique je sais pas quoi, sans que je détourne les yeux, sans que je m’en aille ? C’est gratifiant, ce que vous me faites faire. Un boulot de concierge, concierge des routes. Vous croyez quoi, que je m’arrêterai ? On a fait déjà Mâcon, Châlon-sur-Saône, Beaune, Avallon, Auxerre, Tonnerre, Sens, Troyes et Châlons, l’autre, le Châlons avec un S, pour quoi ? Reportage direct : Nous voilà, chez téléspectateurs, à Sainte-Ménehould, Marne Est, paysage : noir, ciel : électrique. »

Je lui désignais le ciel pour le détourner de ma figure, mais il ne tombe pas dans le panneau. Alors je reprends, presque par défi :

« Moi c’est à vous maintenant que je le demande : qu’est-ce que vous cherchez ici ? Qu’est-ce que vous voulez de moi ? Qu’est-ce que, nous, on cherche qui nous change, vous sauriez répondre ? Vous vous souvenez, ce type à la télé, le premier, quand on lui a parlé du documentaire, c’est ça qu’il nous a répondu : Vous partez à la pêche, au petit bonheur la chance, qu’est-ce que je peux savoir de ce que vous me ramènerez ? Moi, le gars de la télé, je regardais ses chaussures, et je pensais au prix qu’il les avait payées. C’était ça, ce que vous voulez qu’on ramène, un parking la nuit, et un type qui parle à un autre ? »

Finalement c’est lui qui arrête la caméra, le signal rouge s’éteint (peut-être juste d’ailleurs par politesse, pour me laisser un sentiment de victoire, toute petite victoire). En fait, j’avais repris la plupart des choses qu’on se disait en conduisant, dans la voiture (je retranscris ici depuis la cassette qu’ensuite j’ai visionnée puisque évidemment je n’avais pas noté).

Il a rechargé sa machine, ou mis une autre batterie, j’en sais rien. C’est à ce moment-là, hors film, qu’il m’a répondu indirectement :

« Cela qu’ils disent, les camions : cabotage. Perdre le nord et le sud, juste aller devant. Que toujours on peut aller devant un peu plus loin, ça, qui nous changerait de la ville. Qu’est-ce qu’on a trouvé, jusqu’ici ? Un type qui reste sur un parking, un qui s’occupe de l’écoulement des eaux, un sous-sol avec des images en boucle, pauvre pêche, et pourtant. »

La cafétéria l’Arche était quasi déserte, sauf ces trois personnes, dans la table d’angle. Là on ne pouvait plus sortir la caméra ostensiblement, mais j’ai bien vu comment il la disposait, sur la table, orientée vers les trois personnes, avec le viseur orientable à petit écran on n’a pas besoin d’avoir l’œil collé dessus pour filmer, et cette machine minuscule est complètement silencieuse. N’empêche, ça frôlait. J’ai dit à Verne : « Ça frôle. » Il a répondu : « Il faut savoir ce qu’on veut. Si chaque fois on loupe, parce que ça frôle… De toute façon, c’est ça, qu’on voulait. Si on doit être au plus près, tout près, alors qui on doit filmer ? On leur demandera après, c’est tout. Si ils se reconnaissent, et après ? »

Plan fixe de l’homme et des deux femmes.

L’homme : « Dix ans. Dix ans sans se voir et se trouver là, en même temps. On était juste arrêté, je vois ta voiture. »

Femme aux cheveux longs : « Tu n’avais qu’à repartir. Tu n’étais pas obligé de me saluer. Est-ce que je t’aurais reconnu ? C’est bien d’un homme, s’imaginer qu’à ce moment-là j’aurais pu penser à toi. »

L’homme : « Je marchais, on allait remonter en voiture, d’un coup c’était une vitre et un profil, et de ce profil on retrouve tout en soi, tout de suite. Six ans ensemble ça ne laisserait donc pas de trace ? »

Femme aux cheveux courts : « Alors il fallait me dire de repartir, me donner la clé et me dire que j’étais de trop. Si ce que tu voulais c’était revenir dans ton passé, me dire au revoir à moi. Je n’ai rien à faire de ton passé. »

L’homme : « Est-ce qu’on peut prévoir ? Est-ce qu’on ne peut pas accepter soi d’avoir été cela et puis cela ? »

Femme aux cheveux courts : « Comme dans un salon, et comme si tout cela t’appartenait. Même son nom pour moi c’était trop. »

Femme aux cheveux longs : « Je suis partie pour cela, vivre avec un faible, qui voudrait que tout coexiste et lui n’avoir rien à décider ni trancher, tu n’as pas changé. »

Femme aux cheveux courts : « Si c’est cela que tu veux, tu n’as qu’à changer de voiture, c’est juste un sac à mettre d’un coffre dans un autre, c’est ta voiture je le sais, je te la laisserai dans ta rue, la clé sur la table de cuisine. Je n’ai pas l’habitude de prendre ce qui n’est pas à moi. Et toi non plus n’est pas à moi, je repars. »

L’homme : « Alors il fallait le dire, m’ignorer tout de suite et dire : Je ne te reconnais pas. Il fallait le dire, me prendre par le bras et dire : Cela n’existe pas, n’est pas de ton passé, viens on s’en va. »

Femme aux cheveux longs : « Tu as proposé : Allons au moins prendre un verre, j’aurais dû dire non ? Ce qui s’est fini il y a trois ans m’est indifférent, j’existe ailleurs, autre ville, autre mémoire, et personne n’est propriétaire de ce qui a été soi-même. »

Femme aux cheveux courts : « L’art d’entraîner par des paroles. Je t’aurais laissé une demi-heure si tu avais voulu, j’aurais attendu dans la voiture. »

Tout au bout de l’aire de service, un motel éclairé, un motel avec deux parkings et deux entrées, séparés par un haut grillage. D’un côté, ceux qui y accèdent depuis le bord de ville, de l’autre côté, ceux qui y accèdent depuis l’autoroute.

J’ai pensé que c’était vaguement étrange, ces lieux à deux issues, comme si on pouvait avoir deux personnalités et ici en changer, laissant d’un côté le passager de l’autoroute et son véhicule, pour devenir l’homme de la ville, mais contraint de repartir par l’autoroute, ou le contraire, comme Berlin au temps de son mur et du Check Point Charlie entre l’ouest et l’est pour des passages au compte-goutte dans des univers séparés, dans deux temps disjoints.

Verne a introduit dans la fente sa carte de crédit, une plaque d’aluminium a glissé, dévoilant un écran sous plexiglass, et moyennant d’entrer et valider son propre code, en a obtenu un autre (N 254 G, il me fallait taper sur le clavier de la porte) pour deux chambres. Chambre banale, objets normalisés, savon individuel sur tablette lavabo et serviette douche repliée. Cendrier sur une table avec téléviseur en hauteur, télécommande près du lit fixée par câble gainé à noyau métallique tressé. Quart de feuille dactylographié scotché sur les quatre bords à même la table : pour l’extérieur faire le 0, pour la réception le 9 et pour le réveil composer le 88 puis les quatre chiffres de l’heure souhaitée (par exemple, j’ai tapé moi 88 05 25). On s’est dit bonsoir et séparés.

« Demain, pour toi, un an de plus, a dit Verne. Bon anniversaire. »

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Jeudi 21 mai, 7h, Châlons.


Matin, sept heures, Châlons. Jour déjà grand levé quand on rentre sur l’aire Total. On se gare loin de la BX rouge. Verne prend la caméra et marche vers la voiture. Quand il arrive auprès, silhouette de l’homme endormi en chien de fusil sur la banquette arrière. Emballages vides sur le siège avant, tout immobile autour.

Comptoir boutique, l’homme de nuit se prépare à quitter, c’est pourtant lui qui nous sert les cafés, celui qui le relaye (un qu’on n’a pas vu la veille) occupé aux relevés des compteurs.

« Il arrivera, il boira un café à la machine. Le premier jour, il m’a fait de la petite monnaie. C’est quelqu’un qui a peur. Je le vois quand quelqu’un d’autre pousse la porte, il se tourne. Il a un geste du menton. Mais vous, vous faites quoi ? »

On répond. Verne lui pose les mêmes questions qu’à tous les autres rencontrés, ces quelques pages de son carnet noir, d’une écriture fine et très serrée, qu’il ne m’a pas donné à lire : « Qu’est-ce que ça change, l’autoroute ? Est-ce que ça change le rapport qu’on a au sol, sous ses pieds ? Est-ce qu’on a le goût du voyage ? »

Le garçon a voulu s’asseoir sur son tabouret, à sa caisse.

« Parce que là j’ai tout sous les doigts. C’est là que je pense. Bien sûr, j’ai voyagé. J’ai voulu voir l’Australie, j’ai traversé l’Australie, dans des camions. Et je peux vous décrire les camions. J’ai voulu voir l’Asie, j’ai pris un bateau, un cargo avec des conteneurs, une cabine, ce n’était pas cher, ils prennent tous des passagers comme ça, j’ai été au Pakistan. Du Pakistan, dans les camions peints, encore des camions, parce que je peux parler des camions, je le pouvais ici, je l’ai fait là-bas et c’est à cause de ça qu’ils m’emmenaient, je suis allé jusqu’à la frontière de Chine. On grimpait les montagnes dans des boucles, au-dessus du vide. Et les camions n’étaient pas ceux de chez nous. Mais je n’ai jamais rencontré de types aussi gentils. J’ai vu la terre sans plus de villes ni de routes. J’étais au bout. Il a fallu revenir. J’ai été une fois vers le nord. Aussi, aller tout au bout, et j’étais un jour dans un port où il n’y avait plus de jour, où il n’y avait que la nuit, et que les réverbères. Et les conteneurs, et les camions, les mêmes camions les mêmes conteneurs. Je suis né à Mourmelon, c’est à quinze kilomètres, et j’ai un oncle qui livre le fuel. Cabotage. On dit cabotage dans le métier de camion : charger le matin, livrer tout près, revenir, charger, et dormir chez soi, le camion sous l’immeuble quand on revient tard, ou devant le pavillon. Mon oncle connaissait Total, Total m’a embauché. J’ai dans ma tête l’Australie, le Pakistan, et ce port au bout du monde, où il n’y a plus de jour, et pourtant les conteneurs et les camions, où s’entendaient toutes les langues, où les bateaux avaient des noms dans d’autres alphabets, et promenaient sur la mer des sculptures de glace. C’est cela dans votre tête que ceux qui défilent devant vous, quand bien même ils vont de Paris à Metz, entretiennent : l’idée qu’on pourrait partir à pied, et s’en aller jusqu’au bout. Une envie simplement de voyage. »

J’ai demandé ce que c’était, pour lui, que le bout de l’autoroute.

« Je ne sais pas s’il y a un bout. On a l’idée qu’on peut continuer, et que si ça transporte, quand on arrive à la mer, à la frontière, à la montagne, il y a toujours autre transport qui continue plus loin. Un jour, je ferai l’Afrique. Encore un an là, je pars trois ans. Ici c’est ce qu’on regarde. Les stations sont mal orientées, elles voient la piste, c’est-à-dire d’où viennent les voitures. Elles ne voient pas où elles vont, c’est-à-dire où serait ce voyage qu’on pourrait faire, par où de Forbach on peut gagner Stuttgart et puis Munich, et de Munich Prague et la suite jusqu’à d’autres langues et d’autres montagnes, et des pistes de poussière et l’immobilité de l’orient. En orient on s’assied, et c’est toujours au bord de la migration de tous les hommes depuis tous les temps. À Mourmelon c’est cela qu’on ne sait pas. Regardez l’histoire de la marine, elle est faite de tous ces gens d’ici : ils n’avaient pas vu la mer, ils voulaient voir la mer, ils ne connaissaient pas le danger de la mer. Les Bretons ont pu donner au pays des pêcheurs, des marins pour la marine marchande, ceux d’ici ont donné ceux qui partaient sur les bateaux de guerre. Moi j’ai appris que les pneus, un moteur au milieu, des choses à transporter derrière, pouvaient pareillement vous emmener de l’autre côté du monde. Je vois la piste, la boucle d’arrivée, je ne sais pas où s’en va l’autoroute dans mon dos, de l’autre côté de la réserve. Quand je repars à Mourmelon, par le grillage de service, c’est ce voyage que j’ai dans mon dos. Celui que j’ai envie de faire. La première frontière à deux heures. Vous êtes allé jusqu’à la frontière ? »

J’ai dit qu’on allait y partir, qu’on reviendrait, parce qu’il nous fallait savoir, pour l’homme à la BX, à son vingtième jour d’autoroute.

Quand on est sorti, il était dans la cabine téléphonique. Plan vu de loin, on ne s’est pas approché, et cette fois-là le type n’a pas dû nous voir – à ce moment-là, par le gars de la station, on savait son nom : Langeron Marc, que lui avait su par la police :

« Un nommé Langeron Marc, transporteur, et il habite bien Olivet près d’Orléans, la voiture est à lui, en règle aussi. »

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Jeudi 21 mai, 11h30, Forbach.


Châlons Forbach, via Metz et Saint-Avold, toujours sur l’A4, 206 kilomètres exactement. Le soleil de face, images de l’éblouissement, jeux sur les vitres, et puis lentement sur notre droite.

À Forbach, revêtements rugueux, rainurages, et puis la frontière. On est surpris de voir le Japonais qui photographie. Il a un pied photo et un grand sac à dos, plus un sac de matériel. Il parle français, aucun problème de discussion.

« J’arrive. Je suis là où la voiture m’a descendu. Elle, elle s’en va. Quand je suis monté, on m’a dit : Où vous allez ? J’ai dit : Comme vous. J’ai un an. »

D’abord j’ai voulu le corriger : cela faisait un an qu’il voyageait, plutôt ?

« J’ai fait la moitié de l’an, et j’ai fait Angleterre, Écosse, Nederland, Allemagne nord, Allemagne sud. J’aimerais maintenant Espagne. Quand je suis descendu, je m’écarte. Je vais au plus que je peux, si je m’écarte. Je fais la photo. Sur la photo, je mets la route, le ciel, et la terre. J’ai toujours la route, le ciel, et la terre. Je veux la route droite. Un point là, à gauche dans le cadre, un point là, à droite dans le cadre. L’appareil là, sur le pied, à la hauteur de mes yeux. »

Qu’importe après tout si quelqu’un se risque en maladroit, comme une première fois perché sur ces patins à quatre roues dans l’axe, dans la langue où vous avez votre fauteuil et vos tapis, mieux valait écouter sa langue pataude s’ébrouer :

« Je veux savoir ce que mes yeux voient. Au-dessus de la route, qui va de ce point à ce point, il y a un peu la terre, et tout le ciel. En dessous la route, qui va de ce point à ce point, il y a la terre, ou le ciment, ou l’herbe, c’est comme je m’écarte. Ensuite, j’envoie la photo chez moi. Quand je reviens Japon, j’ai toutes les photos, avec le numéro. Sur le carnet, je marque le numéro, l’endroit de la carte, s’il y a de l’herbe, et du ciment, comment est le ciel, je marque aussi ce que la photo ne voit pas : les maisons et bâtiments, qui m’a pris dans voiture qui m’a pris dans camion gentillesse des gens et ce que nous avons dit dans voiture ou camion à Ishuo Okimara venu Japon tout droit. »

On lui a fait répéter son nom, on la répété nous-mêmes, et demandé si Ishuo tout court on pouvait l’appeler comme ça.

« J’ai beaucoup dans mon carnet. Sur la photo, je ne veux pas de gens, pas de maison, pas de voiture. Ishuo au Japon n’aime pas. Je ne veux pas de la terre qui bouge. Je veux le ciel, je veux la route. Cinquante en Angleterre, quatre-vingt Hollande, cent vingt Allemagne, je commence France. La route est la même. La couleur de la route elle change. Il n’y a pas deux couleurs de la route pareilles. J’ai fait chez moi aussi beaucoup la photo. Cinquante photos la route, et le ciel maintenant parle. Au Japon cinq cents routes sous cinq cents ciel, exposition sur route campagne toute droite, beaucoup gens venir. Ishuo célèbre, argent pour venir Europe. »

Et Verne, qui embrayait :

« Faire parler le ciel, parce que la terre ignore le ciel ». 

C’est ainsi qu’on a ramené Ishuo Okimara jusqu’à Châlons le soir même, avec détour Mâcon. On avait décidé de dormir sur l’aire de Châlons, observer cet homme qui dormait depuis dix-neuf jours dans sa voiture. Réflexion d’Ishuo quand Verne le filme en train d’installer son appareil et cadrer le ciel sur la route :

« Il faudra envoyer film à ma maison. »

Images routiers sur base transit dédouanage de Freiming Merlebach. On filme en roulant au ralenti parmi les bahuts. Le Japonais est à l’arrière avec nous. Réflexion d’un routier en tee-shirt à décoration, un tatouage trois couleurs sur l’avant-bras gauche, on s’arrête :

« Si c’est du bordel que vous voulez voir, faut aller à Mâcon. »

Pourquoi Mâcon, on demande :

« Parce que de Paris ou n’importe c’est pile la distance pour faire de l’essence ou pisser un coup, alors tout le monde s’arrête, à Mâcon. »

Je dis qu’on était descendu jusqu’à Beaune, ça ne nous avait pas fait cette impression-là.

« C’est ce que je vous dis, Beaune ça s’arrête pas, Mâcon c’est tout le monde. Choisissez votre heure, sur le soir vers les cinq heures, c’est le tralala assuré. Je le sais, puisque j’y serai. »

Il s’appelle Rembrandt, comme le peintre, ce qu’il nous explique :

« Il a fallu que j’achète le Renault Magnum et que j’aie mon nom sur mon camion pour savoir qu’y en avait un autre, de Rembrandt. C’est moi qui l’ai peint mon camion, alors maintenant je leur dis : le seul et premier camion que c’est Rembrandt qui l’a peint, comme de garenne (c’est un jeu de mots, nous précise-t-il pour finir). »

Je dis que dans ce cas-là on se croisera à Mâcon le soir. Verne dit que ce soit à condition qu’on ait le temps quand même de revenir à Châlons pour suivre ce type qui dort dans sa BX. « Ça ne fera pas de bonne heure », je dis. J’essaye même de grogner : « Le prix que ça coûte en essence, votre truc, vous vous rendez compte, on aura déjà passé les 1800 bornes. »

À quoi le vieil homme répond qu’au moins, là où va, on trouve facilement de l’essence. Peut-être qu’il a compris que j’en ai un peu assez de ce Japonais qui parle avec lui photo, de l’intimité qu’ils ont trouvée tout de suite, eux deux qui font le même métier, le plus vieux que moi et le plus jeune que moi, et qui m’exclut de leur nouvelle relation.

Halte près échangeur Beauchemin (intersection A5 - A 31, entre Langres et Chaumont). On prend un café, self entièrement désert, on est les seuls clients. Tonalité jaune des lumières. Explications d’Ishuo, un peu lissées pour ici ne pas ennuyer, en essayant de ne pas trahir cette déformation permanente où la langue comme il l’utilisait aspirait sur elle un peu d’orient :

« À Osaka j’ai étudié les langues et aussi les mathématiques, spécialité les lois de distribution. De Aomori, Japon nord, à Kagoshima, Japon sud, chez nous une seule autoroute. Dans l’autre sens : Kagoshima, Kumamoto, Fukuoka, Kyushu, Yamaguchi, Kobe, Kyoto, Nagoya, Shikuoza, Yokohama, Tokyo, et puis Utsunomya, Fukushima, Sendai, Hirosaki, Aomori. L’autoroute chez nous on dit l’arête du poisson, hakyotobé, mais pourquoi regarder, pourquoi s’arrêter. Si on s’arrête, c’est que quelque chose cassé. De Kyushu à Yokohama, rien à voir, alors quand Ishuo photographie la route horizontale, il photographie l’inquiétude de la singularité à venir, la possibilité de tous les événements qui ne se produisent pas. »

La station-service Fina Dijon nord a ceci de particulier qu’elle s’inscrit dans une courbe montante, qu’on l’aperçoit donc de très loin comme juste déposée par hélicoptère sur les champs très verts, le grand auvent blanc éclairé dans le plein jour et la boutique comme un intérieur offert et brillant.

Verne, qui conduit, ne nous a même pas demandé notre avis pour sortir de l’autoroute et venir se garer à quai comme on l’aurait fait en bateau, on n’avait pourtant aucunement besoin d’essence, venus donc glisser jusqu’au bord des vitres de la boutique de la station Fina Dijon nord. Sur le trottoir devant nous, à intervalles réguliers, de vastes poubelles à orifice rectangulaires de couleur verte avec sac plastique bleu qui dépasse, on est entrés, on s’est dirigés vers la machine à café et c’est le chapitre suivant.

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Jeudi 21 mai, 15h, Dijon nord.


S’il y avait un titre aux chapitres de ce journal de bord, à la manière ce livre géant qu’est le Don Quichotte, celui-ci s’appellerait :

« Rencontre d’un Japonais et de deux enfants perdus. Et inventaire des objets vendus à la boutique de la station-service Fina de Dijon nord. »

Ces objets, toute la semaine, on les aurait vus dans toutes les boutiques et donc ils nous ont accompagné comme si dans le monde entier on ne trouvait plus qu’eux comme débouché à l’activité humaine globale, ce n’est pas le moins troublant de la vie sur l’autoroute (de la même façon, rien ne serait plus donné à manger que ces sandwiches triangulaire emballés sous plastique transparent).


Ensuite, parce qu’il nous a fallu passer une heure dix dans la boutique de la station Fina, le temps que le premier versant de l’histoire, « Rencontre d’un Japonais et de deux enfants perdus », vienne à son terme, et que, pour une rare fois, la seule fois de cette semaine, quand Verne a sorti son camescope pour filmer les rayons de la boutique, le gérant est venu lui signifier qu’il lui en refusait l’autorisation. J’ai donc fait par écrit l’inventaire de ce qu’il y avait ici à vendre, malgré les regards méfiants du gérant sur sa moustache (voir annexe 6 : inventaire partiel des objets en vente à la station Fina de Dijon Nord).

Nous étions donc dans la boutique de la station-service Fina Dijon nord, Verne devant les appareils à café, buvant un café, la DXR - 1100 ostensiblement posée sur le guéridon métallique près de sa tasse, une de ces guéridons prévus pour boire debout, moi seul me doutant que malgré tout la caméra devait être en service, vingt-deux minutes du même cadre droit vers la double caisse où le visage en très gros du patron à moustache apparaît et s’enlève, avec devant les mains sans corps de clients déposant une boisson ou des chewing-gums, sortant chèque ou billets d’une pochette pour payer leur essence, et les regards sur Verne du patron pas confiant, notre ami Ishuo le Japonais parti faire sa photographie sur pied, nous ayant demandé s’il pouvait bénéficier de vingt minutes.

Et voilà donc qu’Ishuo revenait, pile les vingt minutes passées, mais tenant à la main (ou plutôt : tenant dans chaque main, et son matériel photographique en bandoulière, l’appareil dans un sac, le pied dans un autre) deux enfants, un garçon de six et une fille de huit approximativement (mais je me trompe peu, je pourrais même dire exactement), et les deux enfants comme deux silhouettes marchant pourtant et se déplaçant mais fixement, et comme on les aurait plutôt poussés sur une planche mobile.

Verne passant outre alors à l’interdiction du gérant de station de filmer, de toute façon ce n’était plus les objets de la station qu’il filmait, mais Ishuo avec deux enfants :

« J’étais tout au bout, là-bas, où la route de sortie rejoint la grande route, de marche six cents mètres, et je fais ma photo de la route, avec le ciel et la terre et tout le paysage et c’est grand et immobile, je déclenche, et soudain je vois que sur la photo, en plein milieu, comme flottant sur la terre sont deux enfants en marche et se tenant par la main. J’ai pensé : photo manquée, parce que mes photos sont toujours la route, le ciel et personne. Puis j’ai pensé : mais comment ces enfants voyagent ici sur l’autoroute, et comment sont-ils venus dans le paysage de ma photo ? Alors je les ai appelés, ils m’ont regardé, comme je faisais bonjour ils ont fait bonjour, et comme j’ai dit : Venez !, ils sont venus. Et voici leur histoire. »

Alors c’est la petite fille de huit ans qui a parlé, et qu’en fait c’était une histoire toute simple, qu’ils voyageaient à deux voitures avec leurs parents, pour une affaire de deuxième voiture revendue à un cousin de Strasbourg (eux étaient de Valence) et qu’ils grimpaient donc pour le week-end chez ce cousin de Strasbourg et qu’ils devaient revenir le dimanche après-midi dans une seule voiture, la voiture neuve, et qu’elle depuis Valence était avec son père et que lui le frère depuis Valence était avec sa mère et à cette halte de mi-parcours leurs parents les avaient fait « goûter », c’était leur mot : « On a goûté. »

Ils s’étaient dits, les parents et les enfants, qu’on changerait l’équipage, lui le garçon partant avec son père et elle la fille avec sa mère, et voilà que la mère partait sans les attendre (ils cherchaient dans le coffre de l’autre voiture quelque chose dans le sac) et le temps qu’ils fassent les trois mètres pour aller à l’autre voiture, celle qui était partie, le père partait aussi. Et eux, les enfants, restaient seuls sur l’aire de service de Dijon nord, leurs manteaux dans les voitures, et rien dans les mains que cela qu’ils avaient pris dans le sac, fouillant dans le coffre, une voiture modèle réduit, parce que c’était la même marque et le même modèle que la voiture neuve que venaient d’acheter leurs parents, à cause de quoi on avait revendu l’ancienne au cousin de Strasbourg, et c’est cette voiture modèle réduit à la main que tous les deux ils s’en allaient, suivant les voitures, sur le chemin de Strasbourg.

Maintenant le gérant de Fina Dijon nord a presque le sourire, il a compris qu’une trace de lui sur notre film ne les diminuerait pas, lui et sa moustache. Il téléphonait déjà à la surveillance autoroutière, nous informant que tout était centralisé : information à tous les péages, information à la police des routes, et transmission aussi à cette radio des autoroutes.

Il a commuté Chérie F.M. qui donnait une si bonne ambiance musicale à sa boutique (depuis cinq jours, partout où nous allions, cafétérias, stations-service, toujours les mêmes rengaines, et pourtant jamais nous n’avions voulu nous servir de l’autoradio de la Volvo, pour rester concentrés sur nos images de route : « Plaie du monde tout entier, nous avait dit Ishuo le Japonais, grand mal aussi pour Ishuo. »), et était donc passé sur le 107.7 de la bande à modulation de fréquence.

Déjà, nous informait-il, les signaux lumineux sur le bord de l’autoroute s’allumaient, et prévenaient de la diffusion d’un message sur le 107.7, que nous-mêmes entendions désormais, et qui se répercutait sur l’ensemble du quart nord-est de la France, comme quoi les deux enfants, dont nous avions donné le prénom, attendaient leurs parents à la station Fina de Dijon nord.

Et nous avons attendu. Le gérant, moins rébarbatif, maintenant se laissait filmer. Il nous avait vu enregistrer aussi le message radio, et offrait, en refusant que nous-mêmes payions, ce que Verne avait proposé, une bricole aux enfants, des biscuits et une boisson.

« Vraiment, vous vouliez aller jusqu’à Strasbourg ?
— Nos parents, ils étaient partis par là. »

Et la voiture modèle réduit était toujours dans la main du garçon. On attendait toujours.

« Mais si on doit dormir, où est-ce qu’on dormira ? » avait demandé la petite fille.

Le téléphone a sonné, et c’était le péage de Toul. À un moment donné, le père, c’est lui qui avait la voiture neuve, avait voulu la pousser un peu, avait rattrapé la mère qui emmenait l’ancienne, et l’avait doublé par jeu. Ils étaient restés une seconde à peine à la même hauteur pour faire ensemble la constatation immédiate : où étaient les enfants ?

Arrêtés aussitôt sur la bande d’arrêt d’urgence, feux de détresse en marche comme par réflexe, et comme s’il fallait aussitôt signaler ce qui était d’abord la détresse intérieure. D’abord un moment de double colère, bien sûr c’était forcément la faute de l’autre. Et puis la raison qui surnage, prévenir, appeler, courir, faire demi-tour ?

C’était la sortie Toul à deux mille cinq cents mètres, le péagier avait entendu le message sur la radio autoroutière (les parents, non, aucun des deux n’avait écouté la radio), d’autre part on venait de leur faire passer le message de service. On les emmenait déjà au bureau, ils découvraient (mais ne s’en souviendraient pas, n’y faisaient même pas attention), ce drôle de bâtiment avec des casiers vestiaires, un panneau de note de service, et la présence d’un comptable chaque soir (et c’était à cette heure-là).

Ils parlaient maintenant à leurs enfants, station Fina Dijon nord, et bien sûr qu’ils revenaient tout de suite, bien sûr qu’ils faisaient demi-tour avec leurs deux voitures, sortiraient Dijon nord pour repartir sens contraire, seraient à la station dans trois quarts d’heure au plus, et s’ils étaient bien et si on s’occupait d’eux, que surtout ils ne bougent pas, que vraiment ils ne comprenaient pas mais c’était fini, surtout rester là et les attendre.

Puis pour nous route continue jusque Mâcon, on y est à dix-sept heures trente.

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Jeudi 21 mai, 17h45, Mâcon.


Lumières rasantes du soir, grands effets à teneur déjà un peu rouge sur les visages, et léger assombrissement brillant de toutes choses métalliques, camions et voitures dans le désordre de l’aire de service.

On pose la voiture, on s’en va à pied. Impression de saturation. Des centaines de véhicules (« En plus, c’est la fin de semaine », dit Verne, je réponds que je note son opinion). Camions et berlines mêlées en désordre.

Un homme plutôt âgé sort de sa voiture trois chiens et les conduit en laisse. On filme ça. Opinion du bonhomme : « Il faut bien qu’ils se soulagent. Quatre heure dans une voiture, pauvres bêtes. C’est pas qu’ils aiment pas le paysage. »

Et concert d’aboiements soudain, mais comme nous-mêmes n’avons jamais entendu aboyer. Sur les rushes, Verne a le réflexe de filmer la paroi verte d’un camion pas très gros, plutôt vieux, mais repeint à neuf, avec sur le haut une série de grilles d’aération inox, d’où le son vient comme par des haut-parleurs. Puis déplacement caméra sur les roues, on découvre que le camion remue légèrement sur l’appui des roues.

Le vieux aux trois chiens s’est éloigné, mais les aboiements continuent sans cesser, et dedans il se mêle de vrais hurlements comme de gosses, avec quelque chose d’une panique.

Autour du camion vert aux grilles d’aération (aucun signe distinctif sinon), plein de gens rassemblés, les chiens doivent le percevoir parce que les aboiements progressent encore. De même que le fait que les gens se rassemblent autour du camion en attire encore d’autres.

Deux chauffeurs reviennent de la station, chacun avec un gros sandwich dans un emballage blanc, qu’ils n’ont pas entamé encore. Il y a un jeune avec les cheveux très courts, un petit bouc et les yeux jaunes, et l’autre un peu plus âgé mais émacié comme les alcooliques chroniques. Le vieux débloque sa porte et va pour s’asseoir au volant quand une femme les agresse (les rushes sont parfaitement continus) :

« C’est pour des expérimentations médicales, c’est du trafic, vous avez pas le droit. C’est un camion déguisé. C’est interdit je le sais, il faut appeler la police, il faut les contrôler, montrez-nous les animaux, je veux voir les animaux. »

Le bonhomme s’assied à son volant et lance le diesel, le jeune tente de disperser les gens juste devant, qui ne s’écartent pas :

« Allez, on bosse nous. On transporte, c’est tout. Y a rien de spécial. On transporte les vaches, les cochons, les moutons. Vous êtes végétarien, vous monsieur ? Eh bien nous on transporte des chiens. On a les certificats sanitaires, on a tout, allez, on s’en va. »

Le vieux avance doucement vers les gens. Le jeune interpelle la femme qui continue de crier :

« Vous voulez que je vous dise, ma brave dame, vous croyez qu’ils en font quoi, des chiens, la protection des animaux, qu’ils les gardent en maison de retraite ? Qu’ils les enterrent dans un fond de jardin ? Aimez-les, vos bestioles, au lieu de vous en débarrasser. Le numéro du centre d’incinération, ils vous le donneront, à votre société de protection. C’est les gens comme vous, qu’il faudrait protéger. »

Il monte et claque la porte, le vieux a mis les phares et klaxonne pour partir, ils partent.

« C’est bien, la France, c’est vivant, nous lance le Japonais. »

Passage lent au violet du ciel. Allumage en trois temps brefs des réverbères en courbe, plantés si haut au-dessus de l’autoroute.

Quand on va à pied vers la station, arrivée d’un enterrement, une grosse berline noire suivie de trois voitures, et les trois voitures se garent à la queue leu leu derrière la berline mortuaire avec ses fleurs comme si se garer en épi n’était pas légitime, qu’il fallait rester en cortège jusqu’ici. Le chauffeur de la troisième voiture se précipite vers l’abri toilettes qui est tout auprès. Les deux croque-morts allument un cigarillo avant de s’éloigner lentement vers la station. Une dame de la première voiture les aborde (on a mis ça au point avec Verne, j’ai un micro-cravate dans ma poche de veste dirigé vers l’avant, et un émetteur Haute Fréquence (c’est du matériel très banal et usé) dans la poche arrière, renvoyant sur la piste son de la DXR - 1100 toutes les conversations audibles.

« Elle ne vous gêne pas ?
— Mais madame, on a l’habitude.
— On aurait pu la prendre dans la voiture.
— On a la banquette exprès pour ça. Elle nous a demandé si elle ne pouvait pas être plus près, j’ai dit : On ne peut pas, madame, après, c’est le coffre réfrigéré.
— Je vais lui proposer de descendre.
— Je l’ai déjà fait, madame. Elle nous a répondu : Allez manger, ça ne me gêne pas. Mais on aurait mangé quand même, madame. On mange toujours à Mâcon. On s’arrête une heure. Sauf une fois, parce qu’on avait eu une panne d’injecteurs. Là il avait fallu dormir. Une fois en sept ans, une panne, madame. »

Dans le fourgon mortuaire sans les chauffeurs, entre leur banquette et les fleurs, une silhouette droite avec chapeau qui ne bouge pas.

Verne marche très lentement tout au long des voitures du court cortège, la caméra en marche tenue à la ceinture, donc filmant exactement à hauteur des véhicules. Dans le deuxième véhicule, rires, et panier avec bouteille de vin et viandes froides, mais qu’ils ne partagent pas avec la troisième voiture, dont on voit juste le conducteur revenir, mains sur le pantalon pour finir le reboutonnage.

Cinq camions militaires, phares allumés, entrent sur le parking. À l’entrée, là-bas, une Méhari verte de l’armée, et un gradé qui fait des signes avec une lampe électrique qu’il balance, pourtant on est encore en plein jour. Puis six autres camions, et enfin un autre, mais pas kaki avec camouflage comme les précédents.

Plus de deux cents militaires en béret descendent des camions comme si ça allait toujours continuer. Du dernier camion on leur distribue un sac papier avec repas froid, le même pour tout le monde, et tous se répartissent pour le pique-nique. Ils sont huit alignés au fond contre le grillage à pisser ensemble. Les gradés à une table de pique-nique, mangeant comme au mess, ignorant tout le reste.

Station-service, caisse, conversation captée à distance par micro haute fréquence mais Verne filme gros plan, les trois gars d’ailleurs ne s’en formalisent pas. Plus tard on a appelé ça « les perdus de Brest » :

« Si vous pouviez nous dessiner ça sur une carte. On est parti de Brest ce matin. On ne voulait pas prendre l’autoroute. Y a plus de boulot chez nous. On a vu l’annonce, on a téléphoné, ils nous ont dit : « Jusqu’à demain soir si ça vous intéresse. » Je crois qu’on s’est un peu plantés. On pilotait plein est, sur les routes on fait pas ce qu’on veut. On se disait que ce serait plus court, l’autoroute ça fait des détours et c’est cher. Plus qu’avec la Golf ça va pas bien plus vite. Quand on a vu qu’on serait en retard, on s’est dit : « Tant pis, on se prend le péage. » Mais on a pris dans le mauvais sens, non ? On devait aller à Gray, démontage de la fonderie. Il nous reste encore une bonne heure. Vous croyez qu’on y sera, monsieur ? »

Belles têtes bretonnes, corps secs. Le pompiste de service à la caisse leur dessine sur un papier, pendant qu’ils parlent, mais eux se sentent en fait obligés de parler tout le temps que l’autre leur dessine le chemin de Gray, ils remercient. Sur les rushes, on voit aussi le dessin se faire. On hésite, juste du regard, à s’embarquer derrière leur Golf et les suivre, mais ça nous sort trop de l’autoroute.

Puis interruption qui de toute façon nous aurait empêcher de les suivre, c’est à la deuxième caisse, celle du côté libre-service.

« Ah, enfin un qui me connaît. Lui, il me connaît ! Verne, Verne s’il te plaît ! »

La caméra se retourne, c’est D., acteur bien connu, un rien trop gros, rôles pour faire rire, connu à la télévision, avec un sac d’achats de bouffe, boissons plus chocolats. Je ne veux pas dire son nom, mais je mentionne ici son irruption pour la crédibilité du récit, parce que tout le monde le connaît, et que je l’ai aussi déclaré à la police lors de l’enquête, deux mois plus tard.

« Je leur dis que j’ai perdu ma carte de crédit, je veux faire un chèque mais j’ai pas la carte d’identité. Je leur dis que je suis D., ce monsieur il me répond : Et moi, je suis le pape ! Verne, dis-leur, s’il te plaît, explique au monsieur que lui ce n’est pas le pape, mais que moi je suis bien D. et pas une vague ressemblance : mon chèque il sera payé. »

Interruption du caissier libre-service :

« Je dis pas, vous êtes qui vous êtes, vous êtes qui vous voulez et ça me regarde pas. Si le monsieur qui filme il est aussi du cinéma, ça change rien pour moi. Faites l’article ailleurs. L’an dernier, ici même, on a eu le sosie de Claude François, monsieur, j’ai même gardé l’autographe.
— On tournait à Grenoble, a repris D. J’avais laissé ma veste au restau, on m’a piqué tous mes papiers, toute mes cartes, sauf le carnet de chèque. La cinquième fois en douze ans. Il y en que ça amuse, collectionner les papiers de célébrités ? Voyez, comme à Mâcon je suis célèbre. Pour deux cents francs de chocolats. Que croyez-vous, qu’on passerait une nuit de plus à ce Grenoble ? Je veux être à Paris ce soir, il faudrait faire maigre ? Je roule, moi. Je travaille demain, moi. Encore heureux, on m’a laissé le chéquier, il était dans l’autre poche. Plus de portefeuille, plus de permis de conduire non plus, plus de carte grise, et il aurait fallu que je revienne avec chauffeur ?
— J’ai mes instructions, monsieur. Paiement par chèque avec preuve d’identité. Ou voyez avec mon patron. Il passe tous les soirs à huit heures. »

Nous payons finalement pour l’acteur.

« Je te remercie, Verne. Mais quel monde, quel monde ! Et en plus, il y a ma photo là, dans les journaux qu’il vend, mais regardez ! Ah, ça vaut le coup, de passer à la télé... »

Effectivement, dans un magazine on le voit, en gros plan, et le titre c’est « D. : nouvel amour, nouveau mystère ? »

A quoi le gérant, au fond, grogne encore :

« Puisque je vous dis que l’an dernier on a eu le sosie de Claude François. Depuis combien de temps il est mort, Claude François ? »

Quand on sort, grandes flammes rouges dans le ciel déchirant sur lui les nuages comme éclairés de l’intérieur, ou déchirés par l’arrière.

Quand je sors moi de la station, Verne m’attend un peu plus loin, devant un grand car.

Et devant le car un homme très long et très maigre, avec de grands gestes saccadés des bras, fait répéter une chorale de femmes, elles sont bien quarante, jeunes ou pas, rangées là devant lui, en habit de ville.

« On reprend une dernière fois ! »

Verne filme. C’est un chant non pas religieux, mais presque variété, censé faire rire ceux qui l’écouteront dans une salle, un chant polyphonique avec des décalages entre les voix, et tout autour le parking soudain paraît immense et désolé, une étendue perdue sur la terre.

Les militaires sont venus regarder le groupe des femmes de la chorale, un gradé siffle et le chef de chœur se retourne avec des gros yeux, Verne filme toujours. Puis, rembarquement de la chorale, tandis que les militaires convergent vers leur suite de camions. Puis départ.

Nous aussi, et quand on les double ils nous font plein de signes, puisque Verne filme. Grand succès d’Ishuo, qui leur fait bonjour aussi. Juste quand on est à sa hauteur, il y a un bidasse qui a imité les yeux bridés et la tête ronde.

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Jeudi 21 mai, 21h30, Châlons.


Retour aire l’Arche Châlons Sud, demain c’est mon anniversaire, alors à la cafétéria j’offre à boire. Verne filme les deux bouteilles, on trinque avec le Japonais, fin de journée.

On laisse Ishuo ici, il va tenter sa chance plein sud. Au revoir (c’est pour ça qu’on fête mon anniversaire ce soir plutôt que demain, pour que ce soit avec lui).

Nous on repart douze kilomètres plus loin après Châlons nord, station Total. Le type à la BX est debout sous un réverbère, immobile, à cinq mètres de sa BX. On se gare assez loin, mais en vue.

Je déplie le double toit de la tente, installe le tapis de sol avec juste quelques sardines. Le gazon est dur, trop tassé. Et Verne s’aménage le fond de la Volvo en poussant le matériel sur la droite. C’est notre première nuit sur aire d’autoroute. Je m’inquiète à cause de son âge, il me répond que sa carcasse est solide. Que si c’est pour le travail il ne sent pas la fatigue, quitte à le payer après.

On est paré à dormir quand on voit que type à la BX, Langeron, s’est rapproché de nous à huit mètres. On lui parle plutôt gentiment, genre « Vous avez besoin de quelque chose, on peut vous rendre service. » À ça il ne répond pas, mais il se rapproche encore. Verne lui offre une cigarette qu’il prend. Il a envie de parler, mais on comprend qu’il a surtout envie que nous on parle.

On lui dit qu’on est depuis cinq jours sur l’autoroute, qu’on filme tout, et que c’est à cause de lui qu’on est revenu ici. En 1800 kilomètres, le seul endroit où quelqu’un vive sur l’autoroute.

Après quoi on lui dit que si on lui parle on doit aussi le filmer, et il accepte. On recommence la scène d’approche, lui immobile à huit mètres, et qu’il le fasse avec ce sérieux le rend encore plus impressionnant.

De près, il est visiblement maigre et émacié. Les yeux qui fuient un peu, d’ailleurs avec léger strabisme divergent.

« Demain je vais partir. Vingt-et-un jours que je suis là. Plusieurs jours que je me dis : Demain, je vais partir. Le lendemain, je ne pars pas. Je téléphone, oui. C’est-à-dire que le téléphone sonne, chez moi, à Olivet, dans un appartement vide, et qu’en entendant ce téléphone sonner j’imagine les pièces vides, avec les objets, les meubles, les affaires, mais vides, vous comprenez ? Personne pour parler, dormir, manger, se laver. Personne ne reviendra plus, et moi non plus je ne reviendrai plus. Qui s’inquiéterai de votre désertion ? Ce n’est plus comme aux temps des armées et de la marine, quelquefois on aimerait croire à une société des hommes tenant tout entière parce qu’ils seraient tous là, à leur endroit assigné et précis, et qu’aucun ne manque. Non, vous partez, la vie d’Orléans et la vie d’Olivet continuent. Le soir à six heures, à la traversée du pont, sans doute que c’est les mêmes embouteillages dans le soir gris. Je suis ici, immobile, j’ai besoin de savoir que là-bas la coquille est vide et que personne ne répond. Demain, je partirai, je crois que l’irai vers la mer. Marseille, Nice. Puis que je remonterai, par un autre chemin. Ce qui m’inquiète c’est le ticket. Comment je ferai, avec le ticket de vingt-et-un jours ? Je dirai que je l’ai perdu ? On me fera payer le prix gros, tant pis. Je n’ai plus envie de revoir Orléans. J’étais parti pour aller loin. Quand je me suis arrêté, au péage là-bas, et que je n’ai plus voulu repartir, c’était cela ma frayeur : que de n’importe où on pouvait rejoindre Orléans. Que rien dans ce monde ne pouvait me séparer d’Orléans. Où qu’on aille, avion, bateau, voiture, il y a dans le monde d’aujourd’hui un chemin très facile qui ramène à Orléans. »

Il a continué longtemps à parler, et peu à peu je me suis mis à noter ce qu’il disait, tandis que Verne s’était déjà allongé dans l’arrière du break Volvo, dans un sac de couchage dont il était bien fier, ramené d’un pays nordique.

« Vingt-et-un jours sur l’autoroute. Et jamais là-bas personne pour se dire : Que fait-il, où est-il, comment va-t-il ? Comme on voudrait parfois disparaître. Et ici le sentiment que ce serait possible, l’indifférence de tout, prévu seulement pour ceux qui passent, et pas ceux qui restent. Demain moi aussi je me laisserai emporter, sentez-vous ce courant, comme un courant ici très lent qui traverse les choses immobiles, pour emmener plus loin les hommes ? »

Il repart seul marcher sous les réverbères. On reste dans la Volvo, juste avec le plafonnier, à parler, à mettre au jour les notes, Verne à étiqueter les cassettes de sa « numérique DV ».

Plus tard on le voit qui revient à la BX, s’immobilise un moment, puis s’assoit lui aussi place conducteur.

Encore quelques minutes plus tard, les phares s’allument, le démarreur tousse, et la BX disparaît lentement. Le gars qui fait la nuit à la station, le même qu’avant-hier, arrive vers nous :

« Il est parti ? Ben ça alors… Et il vous a dit où il repartait ? »

Verne : « Orléans, sans doute. »

Et moi : « C’est le ticket, qui l’inquiétait. Il a dit qu’il prétendrait l’avoir perdu. »

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Vendredi 22 mai, 7h30, Châlons.


Station Total Châlons nord, le matin. Verne me souhaite bon anniversaire et je l’en remercie. Ce matin, il pleut.

On prend notre café sur des tables rondes à hauteur d’homme debout, devant les distributeurs, sans tabouret. Près de nous, une très grande carte de France, d’ailleurs la plus grande qu’on n’ait jamais vu nulle part dans aucun de ces endroits (même pas pensé à demander au gars de la station d’où elle venait et comment ils se l’étaient procuré, sans doute une production de la Société des Autoroutes).

On regarde donc cette carte en prenant notre café. Le type à la BX parti, c’est comme un ancrage qui disparaît, on peut nous aussi partir pour n’importe où.

On suit sur la carte le chemin qu’il voulait faire, si vraiment c’est Marseille qu’il est parti.

« Je vous proposerais bien un rendez-vous », je dis à Verne. Lui, du coup, crois que je veux qu’on parte nous aussi pour Marseille, je rembraye.

« Pas si loin d’ici, Château-Thierry. On reste sur la 4. On est à trente de Reims, on a soixante de l’autre côté, en gros. Je m’en suis pas souvenu avant. De toute façon, ce sera une ballade. De la nostalgie, si tu veux. C’était il y a deux ans, un peu plus, à Bialystok (on prononce Biaouistoc), à la frontière de Pologne et d’Ukraine. Un très beau pays, des lacs, des maisons de bois. Des petits gosses le matin qui s’en vont à travers les champs vers les écoles, dans la neige, comme sur les images. C’était pour une soirée à l’Alliance Française, et j’étais venu avec la camionnette de l’Alliance Française, qui devait leur livrer du matériel. Trois heures de camionnette depuis Varsovie, en plein hiver, une jolie ballade. Avant de repartir, le soir, on s’était arrêté à une grosse station, on avait bu avec le chauffeur un dernier café. Comme on parlait en français, il y a une fille, une jolie fille, qui s’était mêlée de la conversation, comme si elle nous connaissait depuis longtemps et qu’il n’y aurait eu aucun besoin de se présenter.

Elle avait vingt-trois ans et conduisait un gros camion, un vrai, je crois un Scania 390 CV. Elle nous avait raconté qu’elle aimait le français, qu’elle avait choisi cette profession justement pour traverser tous ces pays, seule, avec son camion :

« Ça vous étonne ? Ça se conduit du bout du doigt, comme ça ! C’est ma maison, c’est juste une maison qui roule. »

Un plein semi-remorque, elle avait précisé, de pièces de fonderie légères, qui sont reprises en usinage en France mais qui coûtent moins chères à produire là-haut, vers Petersbourg, d’où elle venait. Et elle remontait des produits frais, et des pièces détachées pour petits appareillages, agricoles surtout. Et elle m’avait dit : Et ça fait plus d’un an que je suis chaque vendredi à Château-Thierry, je mange là-bas le midi et je suis le dimanche matin chez moi à Petersbourg, je repars le mardi matin. Je me suis rappelé son nom, mais ça depuis le début de la semaine, Dinara. Mais ce matin je me suis rappelé le nom de la boîte à Château-Thierry : Westphalia Separator, c’est des trayeuses électriques et des machines à séparer le beurre, centrifuger, tout ça. Alors on y va. »

Verne : « On fait un pari ? À vingt contre un qu’on trouve quelqu’un qui se rappellera l’avoir vu une fois, il y a longtemps ? Elle doit être mariée à Petersbourg, deux enfants pour l’instant. »

En attendant, les essuie-glaces de la Volvo raclent le pare-brise dans les deux sens, de toute leur force, et les camions qu’on double lancent des gerbes d’eau grise par leur arrière, le bitume glisse, et les véhicules en face ont comme nous leurs codes allumés en plein jour.

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Vendredi 22 mai, 11h, Château-Thierry.


Conversations dans la Volvo (l’ordinateur sur prise allume-cigares, je note dans la voiture même tout ce que disait Verne, sans retranscrire mes propres questions).

« La fatigue, comme trop mangé. C’est plus que dans les yeux. Dans les mains, le ventre. Juste : qu’on aurait trop vu la terre. Sur place, c’est pas grave. Quand on va loin, qu’on arrive ou qu’on traverse, c’est pas grave. Là, ce qui ne va pas, toujours les mêmes courbes entre rails, le même béton pour sortir et entrer, les mêmes lumières, et les mêmes tôles qu’on croise. Le même paysage, qui s’annonce à l’avant, cesse à l’arrière. Ce que j’ai découvert, même si tu vas dans l’autre sens, c’est pareil. On ne traverse plus le pays, c’est le pays qui bouge en lui-même, une sorte d’agitation permanente, inutile, mais qu’on découvre usante, laminante, dispersant la fatigue des bonshommes comme ils volatilisent leur gazole. La fatigue, c’est d’avoir plus d’heures. Au matin c’est allumé, au midi c’est éteint, le soir on rallume, la nuit on illumine, mais c’est partout les mêmes caisses enregistreuses, les mêmes tickets de péage, les mêmes sandwiches aux stations-service, et les mêmes petits coquilles de tôle à deux phares qui défilent. Pour l’autoroute, c’est normal. Mais ce qu’on découvre, c’est que c’est devenu, depuis longtemps, depuis bien avant, notre rythme à nous. Le rythme des villes, de rythme de la vie à n’importe quel endroit qu’on l’amène, dans la campagne la plus perdue, puisque ça fait cinq jours qu’on est dans les campagnes les plus perdues, que depuis Langres on n’a pas marché dans une ville. »

On est au niveau de Reims, on aperçoit les deux flèches très minces sortant dans les lumières du matin de la ville comme un tapis inégal très gris, avec des touches de mauves, une coupole d’air plus foncée avec des panaches sur la Reims Ouest. On profite d’une vague éclaircie grise pour s’arrêter à une halte en surplomb et faire avec sa caméra des panoramiques.

Verne en filmant a toujours un léger sourire, comme si les images se suffisaient à elles-mêmes, que l’équilibre de lumière et de cadre qu’il parvenait même ici à trouver était suffisant à soi-même. Une fois, même, il me l’a dit comme ça : « Une image si belle que le temps du film serait seulement de la regarder complètement. Un hommage au cinéma, par une seule image fixe, mais vingt-quatre fois par secondes renouvelée telle qu’en elle-même simplement pour que le temps du film soit celui de qui regarde. »

Moi j’ai débordé :

« Alors ce sera quoi, votre film ? Qu’est-ce qu’on lui montrera, au type de la télé ? Celui qui nous disait : Vous allez à la pêche, bon, mais qui me dit que vous allez ramener un brochet ? Vous vous souvenez ? Il nous donne des sous, on prend une équipe, des camions, projecteurs, une caméra sérieuse, et qu’est-ce qu’on trouve ? Un type qui dort depuis vingt-et-un jours sur un parking, vous le réinventerez ? Un enterrement qui tombe en panne à côté d’un camion de chiens ? Et deux cents militaires, vous payez des figurants, vous louez des camions à l’armée de terre ? Ce péagier qui délire, on fait apprendre le texte à un acteur ? Le camion Rembrandt, on le fait repeindre ?
— Pourquoi pas ? »

Peut-être que ce n’était pas une si mauvaise idée. Qu’on pourrait toujours demander à l’acteur Serge M… de nous refaire son numéro, qu’Ishuo le Japonais on pouvait embaucher un acteur qui lui ressemble, que la Russe si elle venait tous les vendredis, ce ne serait pas si difficile.

« Ce sera peut-être plus simple encore, dit Verne. Qu’il faudrait juste un peu de patience. Savoir apprendre la patience. »

Je ne lui ai pas demandé de s’expliquer. Je n’en avais plus envie.

Sortie Château-Thierry, la machine se met à clignoter, parce que ticket non valable, pour délai dépassé. On dit qu’on a eu une panne. Le péagier nous regarde bizarrement, encore plus bizarrement quand il s’aperçoit que Verne doit le filmer en gros plan. Du coup, il nous laisse passer : « Allez, dégagez. » C’est aimable (mais on ne paye pas).

J’ai repris le volant, on filme la sortie d’autoroute, en pleine zone industrielle, avec un Décathlon (camion de livraison à cul sur l’arrière), le supermarché Continent, lampadaires encore éclairés dans le grand jour et des centaines de voitures garées, sentiment soudain d’étouffement, de promiscuité, d’immobilité confinée. On trace dans de grandes rues droits avec des usines entourées de grillages réguliers blancs, et des entrées à barrière. On s’arrête à une où il y a une guérite avec gardien, Verne descend sans cesser de filmer, demande au gars comme si c’était la caméra qui lui demandait, l’autre ça le fait rire, on est tombé sur un chouette, il indique une direction compliquée, on suit. Heureusement, on voit de loin les mots « Westphalia Separator », et en plein sur le parking, un énorme Renault Magnum blanc avec un nom en cyrillique sur toute la longueur, et les mots Roubrakarova Petersbourg Paris dans les deux alphabets.

« Vous voyez, j’ai dit à Verne, ce n’était pas trop difficile. Juste, qu’elle a changé de camion. »

Maintenant il fait beau, sauf du vent, par bourrasques froides. On a garé la Volvo, on a dit au gardien qu’on voulait seulement voir la dame du camion marqué en russe, il a fait oui de la tête et on s’est approché, mais le camion était fermé. On a aperçu un gars en blouse bleue, qui tirait un transpalette vide sur le quai de chargement : « La dame du camion ? » j’ai demandé. Il s’est rapproché, son engin à roulettes de fer faisant derrière lui bruit d’enfer. Partie manger, la dame, il nous a dit.

« Vous pouvez y aller à pied, première rue à droite, c’est le bistrot dans l’angle à la patte d’oie, ça s’appelle Au Canard à roulettes. 
— Drôle de nom pour un restau, j’ai dit.
— C’est à cause des camions. Jamais vu ça nulle part qu’ici mais j’y peux quoi. Vous pouvez pas me dire que ça existe pas, puisque c’est là dans la patte d’oie, et que votre dame c’est toujours là qu’elle mange, le vendredi. Vous voulez que je lui fasse une commission ? »

Déjà, j’étais rassuré puisqu’il aurait très bien pu répondre que le camion russe était mené par un camionneur homme. On est donc repassé par la barrière, on a longé le grillage, et pris par une rue qui séparait la Westphalia d’une autre usine, apparemment de meubles. Et puis ensuite un entrepôt de surgelés en gros, enfin cette patte d’oie et dans l’angle aigu l’avancée blanche en triangle du Canard à roulettes.

Un carillon quand on pousse la porte, une télé qui grognait dans son coin, un type à tatouage au bar qui nous demande si c’est pour manger et qui nous indique la partie non plus en triangle mais en trapèze qui suivait la partie bar (surmontée de coupes gagnées au football par l’équipe locale ou bien celle d’une des usines ?), et puis une salle sans fenêtre, mais toute de bois vernis au point de se croire presque dans un bateau, au fond une porte battante donnant sur une cuisine peinte en bleu avec bruits de sifflements, au-dessus de la porte une étagère avec un vrai canard à roulettes, une dame à tablier blanc et plutôt volumineuse passant très vite et nous bousculant presque, trois tables occupées, des hommes seulement et dans un coin à une table, seule et que j’ai bien reconnue, Dinara Roubrakharova.

Il y a une table avec deux assiettes sur nappe papier près de la sienne, on s’assoit là, elle nous salue comme on fait pour quelqu’un qui s’assoit près de vous au restaurant, et c’est moi qui ai parlé le premier :

« Vous êtes Dinara ? On s’est rencontré une fois à Bialystock (en prononçant Biaouistoc). »

Elle ne me reconnaissait pas, mais se souvenait de notre rencontre, à mesure que je lui décrivais là-bas dans le paysage des lacs cette ville à vieux quartier de bois, les immeubles jaunes comme ils semblaient juste posés artificiellement sur la terre, sans trottoir et parfois les rues à peine dessinées dans la périphérie, et celle halte des lourds camions du transit international autour de la pompe à essence débordée, du restaurant installé dans ce long baraquement rempli de buée où on devait commander à la caisse, on vous remettait un ticket et vous veniez au comptoir prendre l’assiette de pommes de terre avec saucisse et cornichon, où le café trop allongé et goût un peu brûlé, avec ces petits pains ovales semés de graines amères.

Verne a raconté ce qu’on venait de faire depuis le début de la semaine, disant qu’on l’invitait, donc qu’on payait son repas :

« Je n’ai pas l’habitude des cadeaux », nous répondit-elle, encore défiante.

Verne indiqua qu’il était prêt pourtant à considérer comme un travail supplémentaire, et donc rémunéré, de filmer son camion sur les routes de France, dans cette translation qui devait lui être indifférente par l’habitude, et par l’éloignement où ici elle était de son propre pays.

« Si je fais cette route, c’est que j’aime cette route et que j’aime ce pays. Si je fais cette route dans mon camion, c’est votre droit de le filmer, je travaille et je suis payée. »

À Bialystock, c’est parce que je parlais français qu’elle-même nous avait abordés, buvant son café tandis que nous terminions notre assiette de pommes de terre avec cornichon avant le retour pour Varsovie, à trois heures d’ici. Comme j’avais été surpris qu’elle en ait appris la langue, si loin de France, j’avais compris que c’était une histoire bien personnelle : que c’est justement pour venir souvent en France qu’elle avait passé le permis poids lourds et franchi toutes les étapes de son métier.

« Si vous êtes une fille, vous êtes remarquée. Je disais : Je m’en fiche des camions, je veux rouler loin, envoyez-moi loin. Ils m’envoyaient Petersbourg Moscou, c’était mille cent kilomètres, deux fois par semaines, une nuit chez moi, une nuit là-bas, deux nuits dans le camion, et recommencez. Une première fois ils m’ont laissé venir à Kaliningrad, votre Koenigsberg et j’ai dit : Ce n’est pas loin assez, je parle l’allemand, le français et l’anglais alors laissez-moi aller la France, l’Allemagne et les Anglais. Alors ils m’ont donné le camion pour le premier voyage, avec la feuille des instructions. Quand j’arrête le camion, j’apprends la langue. J’ai les livres ici. J’apprends toujours dans les livres, et j’apprends d’abord les mots du camion : moteur, route, essence, et puis les heures, et le nom des villes, et puis pour manger, ensuite ce que disent les gens. Et quand j’entends les gens parler, comme Bialystock, je viens et je parle, j’apprends. Maintenant j’apprends espagnol et italien, mais c’est facile. La deuxième langue est difficile, et puis la quatrième. Après, il suffit de rajouter. Vous aimez parler la langue d’autres ? Vous parlez russe et polonais et les autres ? »

Verne savait quelques mots de russe, pas énormément mais ça lui a donné confiance.

« J’ai fait premier voyage, de Peter à Berlin, et de Berlin à Francfort, puis Vienne, et retour Moscou, puis Peter. Après, c’est allé vite. On m’a dit pour les choses. Vous avez ce qu’on vous demande, et c’est des pièces de voiture qu’on amène de chez nous à chez vous. »

J’ai expliqué à Verne la tactique actuelle de bien des entreprises de mécanique, de se faire livrer des pièces brutes de forge ou de fonderie, impliquant des frais lourds de matière et d’usinage, s’en réservant la finition et l’assemblage.

« C’est ça, a continué Dinara. Et je charge tout pour la Russie, petites machines. J’ai ajouté l’électronique. Mon ami là-bas aime l’électronique. Pas beaucoup de place, là sous la couchette. Personne aux douanes n’a jamais regardé dans la couchette de Dinara. Deux ans, c’était cent trois aller retours de Peter à Francfort, et de Francfort à Paris, et retour. Une fois, trop de neige, bloquée. Toutes les autres fois, passée. Pas de vacances. Une fois, mon ami venu. Les douaniers tout regardé, pas bien. Lui faisait le train, vendre l’électronique à Peter et Moscou. Petites choses, beaux appareils ici, joli, ça brille. J’ai acheté mon camion. Je l’ai acheté à Peter, fait venir par Renault. Un jour j’ai vu mon camion arriver sur le cargo. Gros emprunt mais possible, possible à condition rouler. Toutes les semaines Paris : vingt-trois ans, cinq tours de la terre. »

Je lui ai dit qu’à Bialystock j’avais admiré pourtant ce camion avec lequel elle faisait cette ligne régulière de Petersbourg à Paris.

« Grosse fatigue pour les camions. Trop de route, trop longue. Il faut changer souvent, besoin de bénéfice. Mais là-bas grosse demande. Déjà commandé le camion neuf, encore Magnum, et mon ami déjà revendu celui-là, dernier voyage. J’ai un peu des regrets. Et puis avec le camion neuf, au début, il est nécessaire rouler doucement. Celui-là, Dinara double tous les autres. »

Je lui ai demandé pourquoi, parlant si bien notre langue, elle utilisait encore ces formules où, au début qu’on se risque dans une parole étrangère, on se refuse au pronom personnel :

« Dinara c’est mon camion. Toujours j’appelle mon camion par mon nom. Parce qu’on est ensemble sur la route, et ensemble on doit être respecté. Tous mes camions toujours seront Dinara. »

Suite de quoi elle nous a informés qu’elle ne disposait pas de plus de temps, ayant terminé ce matin même son chargement, et comptant passer la frontière de l’Oder, de l’autre côté de Berlin, à l’entrée de la Pologne, le lendemain à la même heure qu’on était maintenant. On a bu très vite un café (là, elle a accepté que ce soit à notre charge), et on s’est mis d’accord sur l’arrangement suivant : que jusqu’à Forbach on filmait le camion depuis la Volvo, en doublant, en suivant, ou passant auprès, ou le dépassant pour s’arrêter et filmer le passage depuis la bande d’arrêt d’urgence. Qu’elle ne s’occupait pas de nous. Qu’à Forbach, elle prendrait Verne dans la cabine du Magnum, ces vastes cabines à plancher plat :

« Fin d’après-midi, les belles lumières. Toujours plaisir à conduire, soleil dans le dos, comme portée. Haut sur le monde, tout surplomber et rouler, grand silence, séparée du monde. Jusqu’à Stuttgart. Stuttgart arrêt Feuerbach usines Bosch, chargement complémentaire. Livraison outillages de leur filiale française, pas de voyage perdu, et chargement alternateurs pour usine voitures Moscou. Stuttgart au revoir. »


Stuttgart au revoir, c’est les mots de Dinara dont je me souviendrais, puisque tout s’est passé comme elle s’y était engagée (voir en annexe 7, et selon ce qu’elle nous l’a dit, un jour dans la semaine de Dinara Roubrakharova, routière), et que j’ai moi-même ramené à Paris cette longue cassette filmée presque en continu de Château-Thierry à Forbach, d’un Renault Magnum indifférent et régulier sur l’autoroute dans toutes ses variantes. Qu’à Forbach, ses papiers en règle et les scellés mis sur les containers dans la remorque, elle n’avait même pas eu à s’arrêter. Que Verne avait quitté la Volvo pour s’embarquer dans le Renault trois cent quatre-vingt-dix chevaux.

Stuttgart au revoir, c’est là qu’il m’avait proposé cet arrangement : que lui continuait sa route avec Dinara jusqu’à Petersbourg, tandis que le lendemain samedi je ramenais à Paris la Volvo et les cassettes enregistrées. Et j’avais dormi seul dans la voiture, sur le plancher plat du break, après que le camion avait repris, tous phares allumés, sa route vers le nord (« Passer Francfort et Kassel, dormir Hanovre parce qu’ensuite route moins bonne. Dormir cinq heures et repartir. »)

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Épilogue, samedi 27 août, 13h30, Châlons.


J’écris donc une dernière fois de ce péage de Châlons où nous avons passé une nuit entière et combien d’heures ? (En annexe 8, détail des routes et frais.)

Parti le matin de Stuttgart Feuerbach, zone industrielle, usine Bosch comme dans la ville une autre, de briques rouges et de murs et de rues, avec engins jaunes défilant vite et ces camions sur la grand-place à eux réservée chargeant, c’était logique qu’à 13h30, repassant dans le sens est-ouest à cette aire de service de Châlons je m’arrête pour y écrire.

La conversation avec Verne avait été relativement brève, parce qu’à son âge quand il s’agit d’art on sait ce qu’on veut exactement :

« Tu reprends la Volvo, tu la ramènes à Paris, tu passes au bureau ils seront prévenus et tu laisses les clés, ils te donneront ton argent, tu leur diras combien en tout tu as dépensé. Je veux faire ce film Passagers de la terre, donc je pars. »

Notre travail de toute semaine n’aura donc jamais été qu’un prélude, et la suite il l’envisageait sans moi ? C’était l’idée de remonter à Petersbourg (qu’elle disait simplement « Peter, toi Verne à Peter ») avec Dinara, et ce qu’elle lui avait dit d’autres chauffeurs qu’elle connaissait desservant comme elle le faisait, en ligne régulière, l’Ouzbekistan et aussi Irkutsk et la Sibérie. Et il ne proposait pas de m’emmener. Comme vengeance un peu mesquine, j’avais dit :

« Il sera bien content, notre type de la télé, que tu lui ramènes un peu d’exotisme, de l’aventure bien calibrée. »

Il avait compris que j’étais déçu :

« On se retrouvera à mon retour. J’aurai besoin de commentaires, d’un regard du dehors. À Paris, dis leur de me faire parvenir ce dont j’aurai besoin, à Petersbourg : des cassettes pour la bécane et qu’ils s’occupent de prolonger la location. Puis de l’argent. Assez d’argent. Je leur téléphonerai de là-bas. En général ils font déposer ça à un hôtel repérable, et quand je téléphone ils n’ont plus qu’à me donner le nom. Peut-être je resterai deux mois, peut-être quatre. Si je reviens à l’automne, ce serait pas mal ? »

Au péage de Châlons, ce samedi 23 mai, j’avais noté nos dernières conversations avec Verne, et puis ce que nous avait raconté d’elle-même Dinara, la routière. J’étais arrivé à 13h30 à Châlons, et j’y étais resté bien deux heures à écrire et mettre au point ces notes, dans un coin de la cafétéria l’Arche.

Aujourd’hui 27 août, trois mois exactement passés, je suis revenu, et je me suis arrêté pareillement (après demi-tour), dans le sens est-ouest, pour écrire au même endroit, dans la foule des retours de vacances par quoi on dirait que l’autoroute encombrée déborde.

D’abord, on ne s’est pas inquiété. Le vieil homme savait ce qu’il faisait. Moi j’avais été payé selon le contrat qui nous liait, et qui ne comportait pas d’engagement supplémentaire de production. On m’a défrayé, et les frais ont été comptés largement (à raison de quatre-vingt francs par repas et tant par nuit, même si c’est Verne qui avait réglé, en me disant que c’était un arrangement convenu avec lui). Quand fin juin on s’est inquiété du manque de nouvelles, c’est d’abord les consulats français qui se sont chargés du relais. Oui, il était bien parvenu à Petersbourg avec Dinara, mais il en était reparti bientôt. Elle, elle continuait ses trajets sur la même ligne. Hier, elle a dû passer sur cette autoroute, celle même que maintenant je regarde. On l’avait interrogée là-bas. On l’avait même interrogée à Château-Thierry.

Moi aussi, des enquêteurs ce mois de juillet sont venus me voir, et j’ai dû leur remettre un tirage global de mes notes. Non, il n’avait pas l’intention de ne pas revenir. Oui, la décision qu’il avait prise de partir s’était faite ce soir-là, à Stuttgart, brusquement.

On a retrouvé le chauffeur routier qui l’avait mené de Petersbourg à Tachkent, en Ouzbékistan, et un envoi de cassettes en juillet est parvenu à Paris, avec des images magnifiques de cette vie des routiers sur les pistes du désert. Le film Passagers de la terre (ou Autoroute, selon) qu’il n’aura pas fait, mais qui utilisera ses images, sera diffusé en même temps que paraîtra ce livre, et différents hommages au travail du vieil homme. Peut-être rien n’est-il perdu ? Cela ne fait que trois mois, et je publie ce récit pour donner l’alerte.

On sait que de Tachkent il voulait remonter à Moscou, qu’un chauffeur l’a emmené, celui-ci on l’a retrouvé. Sa route passait par Kazan, et il y avait eu un câble de Verne à Paris demandant qu’on lui mette à Kazan de l’argent à disposition, selon le procédé habituel. Il a pris l’argent, et signalait dans le fax de remerciement qu’il avait trouvé une voiture qui l’emmenait à Irkutsk. Il disait bien « voiture ».

Moi je me souvenais des phrases du type de la télévision, sur ce mot « aventure », que ce n’était pas entre Chartres et Orléans qu’on la trouverait.

On excusera, je l’espère, le côté mal léché de ce récit, qui ne se veut qu’un compte-rendu précis de cette semaine passée avec le vieux cinéaste sur les autoroutes de France. Verne a rencontré son aventure. Il est trop connu et célébré, ici, dans son pays, pour ne pas publier immédiatement ces circonstances de sa disparition.

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Documents annexes


Annexe n°1 : Caractéristiques techniques de la caméra numérique DV DXR - 1100 (et qui n’explique pas tout).

Camescope numérique d’épaule trois capteurs CCD possibilité de deux modes d’enregistrement : douze bits ou seize bits sortie numérique IEEE1394 qui permet de connecter le camescope à un ordinateur sans perte de qualité carte DVB-K1000 3 capteurs CCD 1/3"" 470 000 pixels cassette vidéo numérique au format DV standard (grande taille ) son numérique PCM (douze bit / trente-deux kiloHerz) 2 pistes audio PCM dont une disponible pour le doublage son volume sonore variable à l’enregistrement contrôle Droit/Gauche séparé entrée micro stéréo RCA micro avec trois angles de prise de son stabilisateur d’image optique super steady shot zoom optique grossissement dix, numérique grossissement vingt viseur large noir et blanc haute définition six cents lignes, diagonale deux centimètres cinq concept épaule : meilleure stabilité lors de la prise de vue poignée réglable pour la longueur du bras réglages auto / manuel de la mise au point sortie mode photo au standard IEEE-1394 (marquage, recherche) image par image, pause et ralenti parfaits fondu enchaîné réglages manuels de l’iris et du gain image par image définition plus de cinq cents points par ligne compressée dans un rapport 5 :1 et enregistrée avec un débit de trente méga bits par seconde deux pistes stéréo pour insertions ou doublages cassette au format DV standard : quatre heures trente d’enregistrement.

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Annexe n° 2 : six paysages rectangle, avec accompagnement de six photographies Polaroïd de paysages d’autoroute.

Ciel. Puis triangle pointe à gauche, effilé, vert dense. Avec bande épaisse mêlée plus jaune dessous, constituerait rectangle parfait, sauf premier tiers à partir de la gauche lancée d’un arbre épais faisant boule comme en expansion, trouant les séparations de couleur. La route juste à hauteur des yeux, donc mince trait blanc des glissières. Puis chute abrupte talus herbeux sur champ labouré jusqu’en bas, occupant presque horizontalement moitié inférieure. À cet instant un autobus blanc avec lettrages rouges bordés noir traverse le champ, donc sur ligne premier tiers du haut, rien d’autre à l’horizon.

Bretelle de sortie, prise de vue sur le triangle d’herbe entre autoroute et bretelle, donc autoroute file de droite rejoignant coin gauche inférieur image, et bretelle en courbe définissant coin droit inférieur image. Bitume égal violet sombre très lisse, et pointillés blancs tranchant nettement. À gauche, long de bretelle, talus en pente, fourrés trois mètres plus bas vert plus sombre. Même idée irrégulière de fourrés en surplomb de l’autre côté de voie gauche invisible (depuis ma hauteur). Limite autoroute définie par double glissière visible, supports rapprochés zinc incurvé au milieu entre les deux voies. Sur sortie, alignement incurvé de hauts réverbères identiques, cabochon minuscule suspendu avec verre transparent, et portique indiquant sortie, mais vu par l’arrière (armature fer en U, panneau maintenu par deux traverses). Au lieu de séparation bretelle autoroute, dans la pointe, un triangle pointe en haut, sur rectangle, de l’autre côté doit être fluorescent, de ce côté peint en vert mat. On voit avec précision les touffes d’herbe, et la reprise de glissière (avec arrondi descendant jusqu’au sol).

Du pont en surplomb, ligne d’arbres fins et très hauts plantés en limite aire de stationnement finissante vue au loin, puis courbe remontant à gauche vers le haut, puis à droite presque pour faire une chicane avec deux parallèles, à l’endroit ou cela s’échappe du cadre en longeant vers la droite, l’autoroute a disparu mais les points blancs et gris de deux camions à l’horizon marquent la continuité. L’autoroute sépare le paysage en deux zones de couleur, l’une à teinte claire d’une culture venant à son terme, partie gauche au-dessus des arbres, de prés herbeux d’un vert très pâle sur la droite, beaucoup plus pâle que la zone d’herbe entretenue définie par l’aire de stationnement au premier plan, avec les rebords blancs dessinés des trottoirs et des alignements de places disponibles (sont arrêtés trois camions et deux voitures, une belle orange pour vider les poubelles). Là encore, les réverbères soulignant les courbes, de cette autoroute comme descendue de l’horizon.

Vision verticale sous pluie, bitume réfléchissant ombres camion arrêté, gris clair du réservoir à l’arrière du pan de cabine qu’on sépare du cadre sur la gauche, puis tranche étroite gravillon ton rouge puis herbe mités terre puis bande bitume même gris mais moins réfléchissant puisque milieu cadre hauteur d’œil puis bande herbe pâturée puis haie puis bande fine champ suivant herbe pâturée encore puis route secondaire ligne grise à peine décelable mais au-dessus réverbère puis haie puis champ puis haie après quoi départ colline redressement horizon dans brume cause pluie paysage mouillé haut de crête pourtant visible avec découpage trois fils inclinés ligne haute tension pylônes hors cadre derrière camion hors étroite bande vision horizon entre cabine camion et début semi-remorque arbres isolés sur ligne de crête puis ciel blanc et jusqu’au haut du cadre vertical stricte bande étroite ciel blanc.

Vue proximité ville, rectangle divisé de droite à gauche et de bas en haut par sa diagonale, la moitié gauche grossièrement prise par l’autoroute avec double boucle, couleur gris noir sous ciel sombre de fin de jour, et au-dessus dans la moitié gauche un double portique de séparation de voies mais vu par l’arrière, c’est la séparation de deux à quatre voies sur le sens montant qui permet à l’autoroute d’occuper toute l’image sous la diagonale, dans le sens descendant camions et voitures ont déjà allumés les feux rouges dans le jour, une circulation dense d’approche de ville, très haut, encore plus hauts que les autres modèles repérés, de minuscules réverbères halogènes sur mâts très fins, et dans le triangle restant à droite, presque haut comme ce portique, le pan dressé de cette ville proche, une enseigne verte Leroy Merlin et une autre d’hôtel, des franges descendant par pans d’immeubles en masse irrégulière et frangée.

On s’arrête en face de matériel non identifié, à gauche une citerne cylindrique partie enterrée, des systèmes de pompages au-dessus, et partie centrale une masse élevée sous charpente tubulaire, du haut repart vers l’avant où nous sommes un tuyau épais (sans doute à l’intérieur on marcherait debout) qui retombe d’un coup par un coude et s’évase en trémie inversée sous bardage de zinc, légèrement sur la gauche mais dans le même appareillage une cheminée cylindrique plus étroite peinte en vert sombre avec taches de fumée grasse et noire sur les poutrelles qui dépassent, à l’avant de tout ça une autre cheminée celle-ci de ciment à peinte tronconique bordée d’une échelle métallique jusqu’en haut, derrière un paysage dénudé de roches barrant horizontalement le cadre jusqu’à mince bande de ciel laiteux, la route tout en bas une bande aussi très mince, celle où nous sommes, le tout entouré de grillage plus haut qu’un homme et d’un portail fermé, le haut du grillage rebroussé vers l’extérieur avec trois câbles sur isolateur électrique, personne en vue pas un homme. RETOUR.

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Annexe n° 3 : Inventaire quasi exhaustif de la collection Baudot d’objets trouvés sur l’autoroute.

Biberons. Biberons de verre. Biberons à section triangulaire. Biberons plastique décorés, grand format, moyen format, petit format, rangés en ligne dans cet ordre (23).

Pièces de monnaie. Cinq pièces anglaises, huit pièces italiennes, deux allemandes, une hongroise, trois hollandaises, une danoise, une finlandaise.

Portefeuilles vides (neuf). Porte-monnaie vides (sept). Porte-cartes vides : trois. Cartable vide (un). Sacs à main vide (quatre).

Un ouvre-boîtes.

Vêtements. Blousons. Short. Imperméable. K’Way. Chemise. Un gros manteau d’hiver dans une boîte à carton. Chapeaux : casquettes toile publicitaires, chapeaux papiers idem, une casquette tissu et un calot militaire.

Clés : trousseaux (quatre), maison seule (deux), de cadenas (cinq). Un réveille-matin, deux montres, dont une sans bracelet. Six paires de gants complètes, et huit gants célibataires. Une béquille (si on peut considérer ça comme vêtement).

Jouets. Masque de Zorro. Peluches (dix-huit), sur une table. Bonshommes Playmobil. Jeux électronique à écran. Cartes à jouet. Dés. Une reine d’échecs. Un chien en bois au bout d’une ficelle. Un patin à roulettes. Un bateau gonflable. Une roue de bicyclette.

Des verres et fourchettes. Six assiettes plastiques non assorties, deux en porcelaine, une blanche et une bleue. Les petites cuillères (vingt-huit) alignées par format décroissant.

Livres. Un Stephen King. Une moitié de Simenon (la couverture et les quatre-vingts premières pages. Une couverture sans livre de Autant en emporte le vent.. Un texte en livre de poche sans titre ni couverture, non identifié. Quatre romans photos, trois noir et blanc un couleur. Un roman policier, Peur à Aubervilliers.

Douze barrettes à cheveux. Quatre miroirs de poche, deux ronds, un rectangulaire, un ovale. Des produits de beauté. Collection d’emballages vides triés par couleur : noir, granité, brillant, puis par format : rond cylindrique, ovale, boîtes plates, puis tubes (produits à lèvres), enfin flacons de verre : vingt-quatre, dont seulement six vides, les autres présentés de façon à pouvoir s’en servir d’échantillon. Bouteilles de vin, vides. Bouteilles de bières, vides (trente-neuf marques, dont trente-quatre étrangères). Bouteilles de soda, individuelles ou familiales.

Paires de lunettes : de soleil, six, dont une réfléchissante, de vue, deux. Tournevis, un, marteau, un, pince multiprise, une. Un appareil photo jetable (« Et dix photos sur vingt-quatre sont prises, mais quel droit aurais-je pour les faire développer ? »).

Papiers avec écriture manuscrite, certains qu’ils a recollés au scotch, dont une lettre de rupture en anglais, dont M. Baudot m’a permis de citer l’extrait reconstitué : Night : and once again, the nightly grapple with death, the room shaking with daemonic orchestras, the snatches of fearful sleep, the voices outside the window, my name being continually repeated with scorn by imaginary parties arriving, the dark’s spinets. As if there were not enough real noises in these nights the colour of grey hair… So that when our left, Yvonne, I went to Oaxaca. There is nos sadder word. Shall I tell you, Yvonne, of the terrible journey there through the desert over the narrow gauge railway on the rack of a thord classe carriage bench… No, my secrets are of the grave and must be kept... une enveloppe timbrée, fermée, un nom sur l’enveloppe et une lettre à l’intérieur mais sans adresse.

Photographies. Portraits : huit (dont enfants : cinq). Couples : trois. Groupes : cinq. Paysages : onze. Maisons : six. Chiens : deux.

Sur un panneau de contre-plaqué de deux mètres sur trois (sur le mur d’en face, le couvrant), une composition étrange faite de tous emballages ramassés et collés, tons noirs des Mars et marron des Lion, bleu des Bounty, argenté des chocolats, gaufrés des biscuits, à taches vives des chips, toujours rectangulaires de paquets de cigarettes variés.

Une cloche.

Cintres et portemanteaux, cinq, dont un avec ventouse auto-adhésive.

Une hélice de bateau à moteur.

Une machine à coudre, un parapluie.

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Annexe n° 4 : L’autoroute, d’un point de vue technique, entretien avec un responsable de l’hydrographie des routes (transcription intérgale).

« Et tout au long des voies le réseau parallèle des ondes et transmissions radio, antennes pour signaux de téléphone sur mâts chaque trente kilomètres, ce que l’autoroute organise aussi au-dessus d’elle. Et celui qui le premier s’en va par les champs vierges et les villages et plante les jalons blancs d’un tracé et ses courbes sur le paysage. Vous dire l’émerveillement où je suis chaque matin que j’aborde par une quelconque hauteur la boucle grise jetée sur le pays vert et traversant droit ses rondeurs, ou sur la saute brusque de roches le même ruban partant pour un assaut dévié et tranquille, ou sur une plaine marquée au quotidien par cette si vieille activité de l’homme pieds dans sa terre, elle file raide et sans regarder, je suis fier de nos autoroutes. Quand je l’emprunte, avec cette camionnette qui n’est pourtant pas un foudre de vitesse, toujours je note mentalement les métrages de glissière, et la fréquence à déterminer des dates auxquelles il sera bon de repeindre les bandes blanches et l’histoire même de ces bandes modestes, puisque j’ai commencé voilà bientôt douze ans ce métier, douze ans et six mille kilomètres par mois onze mois par an comptez vous-mêmes nous qui travaillons sur l’autoroute savons pratiquer les multiplications rapides, onze fois six soixante-six fois douze six cent soixante plus cent trente-six égale sept cent quatre vingt seize fois mille, autant de kilomètres qu’en dites-vous savez-vous comme ça le périmètre de la terre pour compter combien de fois la boucle je vous laisse en faire à tête reposée le calcul.

« C’était autrefois de simples bandes continues, on a fait bien des essais pour maintenant délimiter la longueur standard des pointillés, fonction de la distance de freinage des véhicules à vitesse moyenne statistiquement calculée et induction aux conducteurs de bien vouloir garder deux de ces pointillés entre eux-mêmes et qui précède et puis sont apparues il y a dix ans précisément à titre d’essai ces nouvelles bandes appliquées à chaud sur le bitume laissant à vingt centimètres d’écart un léger pli rigide et cela suffit pour engendre ce bruit de roulement si vous empiétez ou mordez, d’un coup un bruit de tambour qui vous réveille et vous rappelle à vos réflexes. Ce qu’enjambe l’autoroute, et qu’on connaît quand on en explore le sol.

« J’ai vu, sur les chantiers par où elle s’avance, déterrer des mammouths entièrement conservés dans les sols salins, et pas loin d’ici, voire partout en France comme si notre pays n’avait été qu’un parc où ils cheminaient comme aujourd’hui nos camions.

« Et tel autre endroit (mais j’en sais au moins six) des villas romaines dont émergent soudain d’un champ les murs et vestiges, ou tel village médiéval ou une forge gauloise, et l’autoroute contourne ou les sauve, elle déterre à travers le pays la mémoire qu’il ignore et la lui offre en retour. On pratique ce qu’on appelle les fouilles de sauvetage, mais combien d’autres fois viennent sur notre terrain les experts de Paris qui décident de tout geler et on recouvre, voire on cimente, simplement pour faire de cette mémoire une réserve : un tumulus, une suite de huttes mérovingiennes ou un campement néolithique, et tout cela sous cloche au bord de l’autoroute, juste répertorié mais garder pour fouiller plus tard, avec d’autres moyens d’investigation. Je sais aussi une nécropole en terrain humide sur laquelle l’autoroute s’est élevée, et nous avons rajouté à son budget de construction six cents mètres de pilotis sur caissons étanches pour que sous elle les tombes du monde ancien restent protégées, soldats en armes sous vos voitures pour qu’elles passent. Et le vertige que j’ai lorsque ma camionnette, que personne pourtant ne regarde quand ils me doublent de leur cent trente à l’heure (je dis cela par gentillesse, parce que bien peu respectent exactement nos consignes), entame dans une descente la lancée d’un viaduc, et ma tête multipliant alors les tonnes de matière suspendues et le poids que cela représente, la hauteur supposant encore autant multiplication de piliers, densité du béton deux virgule huit, et ces belles charpentes qu’ils nous font désormais pour un pont, allez regarder l’autoroute par en dessous, privilège réservé à mon métier : déport asymétrique d’un seul pilier pour la traversée d’une route ou d’un canal et éléments précontraints normalisés à forme presque d’aile d’oiseau pour supporter le tablier comme de n’y pas toucher, on dirait que tout cela s’effleure, ce que porte la terre en poutres à joints de dilatation visibles et ce ruban qui passe sans regarder ni s’arrêter jamais. L’autoroute, messieurs, est si belle vue de dessous.

« Paysages de pylônes à l’approche des grandes villes où convergent les lignes hautes tensions dédoublées par six conducteurs sur les bras tendus comme d’autant de géants déployés sur les plaines, avec les boules brillantes si auprès c’est l’aéroport, qu’on croise nous aussi cela, ce monde de fer où vont les trains pareillement sur le ciment et suivant les forces électriques.

« Et l’autoroute quand elle longe tel fleuve puissant et les variations de l’eau dans les saisons quand elle s’élève et s’épaissit toute grise et qu’on dirait que le ciment de la route participe d’une même violence à rebours, ou bien que le fleuve s’alanguisse aux temps plus cléments et que la route alors semble venir comme à s’y rafraîchir et épouser des courbes toutes liquides où les petites coques de fer comme celles de ma camionnette dérivent ainsi qu’une barque, si j’aime mon métier qui pourrait me le rapprocher ?

« Qu’on vienne me dire cela l’hiver quand nous sommes dans la neige avec la pelle et dégageons l’accès au système automatique de mesure de brouillard, une caméra comme la vôtre et puis trois ou cinq cibles avec mire à distances variables, qu’on vienne me le dire en février quand c’est en ciré qu’on marche sur les talus et qu’on observe l’écoulement de l’eau dans les goulottes de dévers et qu’on mesure en combien de minutes gonfle le bassin d’accumulation en bas de la pente, et qu’on sait à notre pluviomètre (qui le sait, que chaque quinze kilomètres mes quatre collègues et moi-même entretenons sur l’ensemble du réseau autoroutier des pluviomètres sommaires ?) combien cela fait sur la surface totale du bitume chaque cent mètres, vingt deux mètres de largeur totale de ruban multipliée par six centimètres d’eau en une heure de bonne pluie multiplié par un kilomètre d’autoroute mesurez, messieurs, calculez, allez, combien nous devons écouler d’eau par heure de pluie sur nos autoroutes si vous ne souhaitez pas vos véhicules deviennent des bateaux, les pneus glissent bien vite si reste à la surface de la route une pellicule d’eau fixe et cela aussi se calcule à la granulosité du bitume et l’épaisseur d’enrobage (donc, par rapport au débit benne du camion et la température du goudron, sa vitesse d’avancement lors de l’ultime dépose, qui se mesure entre soixante et quatre-vingt mètres à l’heure et nécessite un compteur spécial), selon l’endroit et la pente, à cela servent nos mesures et nos calculs.

« Savez-vous, sans doute non, la révolution qu’est maintenant l’apparition des enrobés poreux, la masse d’eau absorbée directement par la route et volatilisée dans son épaisseur. Je sais, moi, quand je passe en camionnette, l’épaisseur de la voie et en fonction du sol son soutènement, une autoroute est d’abord creusée, sciée dans la terre et on y enfonce des volumes lourds et fixes et bonne pierre. Puis pour répartition des vibrations trois couches progressivement plus minces, le ruban sinon tremblerait et fissurerait, à échelle de poids de camion c’est sur un élastique souple qu’on roule, qui se déforme et vibre, s’allonge ou se tend et comme tout cela nous paraît à nous-mêmes de la vie, avant la couche superficielle compactée et vibrée, la dernière bénéficiant non pas d’un enrobage mais de ce granulat déjà fixe sous la couche ultime celle du roulement et vous pouvez là encore compter pour un kilomètres de route, à raison d’un mètre vingt d’épaisseur de route en moyenne, selon qu’elle est sciée ou en soutènement, le volume de ce qui vous paraît peut-être seulement plat et cela quand le responsable de l’hydrographie est appelé sur le chantier d’où elle se prolonge, que sont là seulement les grandes machines jaunes qui rongent et les hommes en casque qui vous font le geste de vous éloigner, quand votre tâche vous attend là, à faire les premiers prélèvements de sols, le sol au fond, le sol à mi couche, le sol de surface pour mesurer dans votre camionnette ses teneurs argileuses et en sels, et ces machines se découpant sur les crêtes charriant terre et cailloux, puis graviers et enrobas, modifiant un instant l’équilibre même de la planète dans sa ronde comment n’y penserait-on pas quand l’autoroute est juste une traînée blanche creusée dans la terre en paysage sauvage, repoussant de ses deux bords, forêts, plaines ou roches, toute la vieille fréquentation à échelle de mains et de pas qu’a l’homme de sa petite terre… »

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Annexe n° 5 : Nitry, interview d’un péagier.

« Et comme chose la plus étrange ce n’est pas si ancien, l’été dernier même, un camion qui arrive très vite, la peur un instant qu’il défonce tout, rails et cabines, il freine et se déporte (il n’y avait personne ce jour-là, pas de voiture, un seul péagier, moi-même, et grand soleil très chaud d’après-midi), l’homme qui ouvre la porte et saute en criant : Un serpent, un serpent !

« Alors je suis sorti et on est allé voir. La bestiole était vraiment sur son tableau de bord, elle rampait sur le plastique chaud et elle est allée se coincer entre la vitre du pare-brise et la grille d’aération, là où c’était le plus confortable. En fait, rien de si grave. On a pris un bâton pour lui coincer la tête, et on l’a attrapée au niveau du cou avec la multiprise du gars. Une belle couleuvre, qu’on a balancée dans l’herbe et elle est partie, royale. D’où elle venait ?

« Deux heures plus tôt, le routier s’était arrêté au bord d’un parking avec des grandes herbes. Puis il avait roulé, et là ça lui sortait juste sous le nez, par la bouche de chauffage, en plein milieu du tableau de bord, et il avait paniqué. Il s’énervait encore, il s’imaginait qu’un copain lui avait fait une blague, une blague pas fine : Un serpent, non mais vous imaginez, un serpent dans un camion !

« L’exceptionnel bien sûr, tant d’années ici dans la cabine grise et nos quatre vitres, et c’est un autre camion qui arrive dans le panache de fumée d’un incendie, brûle sous vos yeux, le chauffeur près de vous pleurant à vraies larmes. Ou l’avion, une fois une seule, mon premier mois de péagier, à cause du brouillard et perdu, un petit avion de tourisme mais déjà si disproportionné ici, qui se pose sur la route au milieu des voitures surprises, et qui s’arrêtent toutes pour fêter à leur manière aussi l’événement, qu’il suppose qu’elles aussi pourraient prendre un jour la voie des airs. Ça s’est produit une fois mais pas deux.

« Pendant longtemps j’ai fait la nuit.

« Le jour est très banal. Ça fait partie du service qu’on donne le bonjour à qui arrive. Évidemment, puisqu’on leur réclame de l’argent, c’est le moindre. Sans doute même qu’ils préféreraient pas de bonjour et payer moins cher, nous on est que les employés. Alors on fait collection de réponses à nos bonjours. Sur quel ton c’est prononcé, bougon ou joyeux, à peine audible ou bien sonore, et ceux qui nous disent madame sans regarder, ou le font exprès sait-on. Il y a peu de variantes. Ceux qui nous donnent un gros billet pour payer quinze francs, et ceux qui se débarrassent de toute leur petite monnaie jaune collectionnée pendant un mois en sortant de la boulangerie pour nous compter quatre-vingt francs en pièces cinq, dix et vingt centimes. Et ceux qui font l’homme royal pour être assorti à la voiture allemande grise, et tendent du bout des doigts leur carte de crédit, on a comme ça nos catégories.

« Mais la nuit viennent ceux qui parlent, ceux qui n’en peuvent plus d’heures de silence seuls dans la voiture et ce seul mot qu’on dit, notre bonsoir de service ils s’y accrochent comme à une ancre.

« Celui qui ne dit rien quand il paye, mais gare sa voiture un peu plus loin et revient à pied avec une cigarette allumée, traîne à quelques mètres et puis n’y tenant plus vous adresse la parole comme si on ne savait pas qu’il allait le faire.

« Ou bien c’est la voiture que vous avez juste sous votre nez en contrebas et deux personnes et vous vous apercevez qu’une est en larmes, les yeux rouges et de grosses larmes, et la mine pincée de celui qui conduit, regardant droit devant sans dévier, et sans manquer ils donnent une phrase d’excuse ou pour faire croire et nous on fait semblant de croire, si vous saviez la nuit combien il y a de larmes dans les voitures. Bien plus fréquemment que de colères et de disputes pourtant on en voit aussi, et ceux qui vous prennent à partie et vous accrochent, ou font semblant que vous ne soyez pas là pour continuer et le temps que leur vitre est ouverte vous percevez ces insultes ou cette voix qui quatre fois répétera violemment la même chose.

« Et celui qui, alors que vous rendez la monnaie, a déjà commencé sa confession (excusez-nous, on appelle ça comme ça), qui vous raconte où il va et pourquoi il y va comme si ce qu’il accomplissait seul il le faisait au nom de l’humanité tout entière et de vous en particulier, que vous ayez à savoir, ou pire : que le monologue qu’il tient, dont vous êtes d’auditeur obligé, il l’avait commencé bien avant que vous soyez là, juste au-dessus de lui et sa vitre, à regarder droit devant vous parce que vous avez pas envie d’écouter mais que lui ça lui est bien égal au fond, pourvu que vous soyez là et immobile, disponible et sans révolte, tant qu’une autre voiture ne viendra pas derrière lui tout suspendre dans le faisceau brutal des phares mais la nuit à Nitry on n’a pas trente-six voitures à la minute, on pense même quelquefois que c’est justement pour parler et fuir cette solitude où on est à conduire seul qu’ils bifurquent sur un coup de tête et viennent s’arrêter au péage de nuit.

« Ou bien, et la nuit encore, la nuit toujours, les choses plus cocasses. Voitures dont les deux places de devant sont occupés par deux jumeaux ou jumelles et plus ils ont d’âge plus cela vous trouble (deux jumeaux à moustache et complet sombre, et comme par hasard, ou comme si vous leur demandiez quelque chose, ou aviez besoin d’une réponse à votre brève surprise ils vous disent : « On revient d’un enterrement. »), ou ceux qui voyagent de nuit parce qu’ils sont à neuf dans une Peugeot 205, ou ceux qu’on aperçoit sur le siège arrière roulés dans une couverture et celui qui conduit et vous paye fait semblant de ne même pas savoir, et comment quelquefois, pour tenir une heure de plus quand soi-même on s’endort on se met à noter les bonsoirs qu’on vous lance, à les classer en catégorie du bougon au jovial en passant par le rageur, à faire des statistiques sur les marques de voiture et le nombre de moustaches aux conducteurs. Enfin quand soi-même on aurait envie de partir, d’accompagner par curiosité à l’aventure cette voiture-ci que vous ne reverrez jamais, comment on se découvre infiniment curieux des autres et cette fois, croyez-moi si vous voulez, que c’est un sosie de moi-même que j’ai vu devant moi paraître, et s’il en a été troublé pareillement je n’en ai rien su, je n’osais pas trop regarder, imaginez : vous-même, le même que vous voyez chaque matin dans la glace, mais bien plus, une manière de tenir les épaules, une manière de regarder, qui paraissait devant moi, et encore plus, avec la même voiture que moi-même j’utilise et comment ensuite pendant les deux heures de service on repense à ces vieux contes de Bretagne ou l’apparition du double vaut annonce de mort proche et que malgré soi on est blanc et tremblant, avec une sueur, quand celui du matin vient vous relayer et qu’on n’ose rien lui dire, même maintenant que le soleil est levé et le jour paru. Qu’on rentre chez soi, qu’on se fait le café habituel (ça ne m’empêche pas de dormir, au contraire, c’est une habitude qui donne ce confort nécessaire à celui qui s’endort quand les autres se lèvent), à peine si ça passe. Où il allait, mon sosie, qu’est-ce qu’il faisait dans ce monde, qui fréquentait-il ? »

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Annexe n° 6 : Inventaire partiel des objets en vente à la station Fina de Dijon nord.

Se branchent sur allume-cigares voiture : lampe sur flexible, thermo-plongeur, mini télévision. Se branchent sur installation électrique camion : mini-four, machine à café. Augmentent le confort intérieur : housses siège à petites boules, housses chauffantes. Ventilateurs orientables pour pare-brise, taille petit, moyen ou gros.

Servent en cas de panne ou d’urgence : triangles de signalisation, couvertures dites de survie, trousses à outils, extincteur. Extensions de rétroviseurs extérieurs pour tireurs de caravanes. Tapis pour s’allonger sous le camion. Personnalisent l’habitacle : votre prénom sur fanion, fanions à couleur de pays, votre nom sur autocollant pour pare-brise. Compas de tableau de bord sur ventouse. Petits miroirs supplémentaires dits de courtoisie. Haut-parleurs à chromes inox pour autoradios. Porte-clés à boussole, porte-clés flottants, porte-clés à sphère plastique avec inclusion de prénom. Peau de chamois pour nettoyage carrosserie, brosse spéciale anti-poussière pour nettoyage sièges et pâtes non abrasives pour lustrage, vaporisateur spécial pour ravivage plastique tableau de bord, éponges pour lave pare-brise et raclettes caoutchoucs pour dégivrage. Aspirateurs mini format pour nettoyage habitacle. Balais d’essuie-glaces de rechange répertoriés par marques et par tailles. Idem pour ampoules phares, clignotants et feux stops. Pare-soleil en carton pliant. Choses décoratives à base d’animaux ou ballons ou monstres ou humoristiques, destinées spécialement à l’accrochage central sous le rétroviseur.

Choses pour les stades, quand s’arrêtent pour une pause pipi les autobus qui emmènent les provinciaux aux grands matches : trompes, Klaxons à poire, fanions et sifflets, qu’on ne saurait pas où acheter sinon. Gilet genre peau de mouton dit spécial routiers, et sabots suédois idem, et même chaussons spéciaux pour repos de routier dans sa cabine. Bottes à l’américaine décorées pointures 42 à 46, modèle unique. Imperméable transparent mince repliable. Gants sans doigts, gants d’été à tissu aéré, gants jetables pour réparations mécaniques. Faux chien plastique à tête orientable pour fixer sur la tablette arrière. Persiennes orientables pour vitre arrière. Calculatrices minces, sacs banane styles, cantines isothermes commodes. Malle pique-nique osier avec : deux assiettes, quatre couverts, deux verres, deux tasses et deux cuillères, une Thermos petit modèle dans intérieur peluche. Ou malle pique-nique osier avec : quatre assiettes, huit couverts, quatre verres, quatre tasses et quatre cuillères, Thermos grand modèle dans intérieur peluche, la petite et la grande malle présentées côte à côte ouvertes sous plastique transparent épais. Porcelaines à motifs floraux. Trousse de toilette de voyage, modèle homme imitation cuir noir avec nécessaire de voyage, brosse à dents pliables et instruments de rasage ; modèle imitation cuir rouge pour dames avec démaquillants au lieu du rasage, même emplacement ; mêmes modèles version économique emballage plastique transparent.

Distraient les enfants ; poupées, grands modèles, modèles moyens, petits modèles, accessoires associés et gamme Polly Pocket ; pour les garçons, hommes de guerre (GI Joe) et hommes d’action (Action Man) ; voitures modèles réduits, dont modèles au 1 / 52 ème, et au 24 ème : voitures sport, Ferrari, et voitures luxe, dont Rolls-Royce ; robots à transformation ; peluches : grandes (« Mais à qui les vendent-ils ? »), moyennes, ours, chevaux, autres animaux dont chiens ; armes plastique : fusils, revolvers, et épées ; ballons. Pochettes surprise, avec indication différente : garçon, fille. Sous vitrine fermée : voiture briquet, camion cendrier porcelaine, et voitures à toit ouvrant faisant présentoir à cigares.

Font un souvenir touristique : poupées, encore ; produits de région : vin, miel, bonbons.

Cartes routières, dont carte autoroutes exclusivement, carte grands axes d’Europe, et plans de ville : les cinq grandes villes dans un rayon de deux cents kilomètres plus Paris. Disques (présentoir tournant fermé à clé) et cassettes (dans un bac, soldées). Presses et magazines. Rayon magazines de la honte sur étagère près du plafond, on les vend quand même (aux routiers ?).

Nourritures et boissons : non répertoriées ici.

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Annexe n° 7 : Un jour dans la semaine de Dinara Roubrakharova, routière (d’après ses propres récits).

C’est le lundi matin. Elle a décidé, il y a longtemps, qu’elle préserverait cette nuit du dimanche soir, là, chez elle, ce deuxième étage avec vue sur le canal, et la lumière grise métallique du canal presque déjà cette lumière de Baltique (elle est née tout près de Petersbourg, une petite ville sur la Baltique même), et que le départ est moins dur, quand c’est la semaine qui commence avec lui et lui donne son élan. Souvent c’est l’aube, et le canal c’est seulement le reflet des lampes jaunes de l’éclairage de la ville sur une eau encore noire, avec les formes beaucoup plus obscures de ces bateaux immobiles à l’année parce qu’ils servent de maison.

Elle, sa maison c’est juste sous sa fenêtre, et elle voit de chez elle le toit de tôle rouge du camion, le tracteur seul, sans sa remorque (aussi parce qu’elle y a installé une alarme, qui résonnerait dans l’appartement si quelqu’un tentait de s’introduire dans l’autre maison, son camion). Maintenant elle est prête et elle descend. Elle a fermé l’appartement, il restera vide jusqu’au prochain dimanche la plupart du temps, parfois seulement jusqu’au vendredi, cela dépend des semaines.

Elle aime ce moment où, entrée dans la cabine encore froide de la nuit, et le code de l’alarme composé sur le boîtier clignotant, elle s’habitue à cette semi obscurité dans la cabine large du tracteur, son chez elle. Elle lance le préchauffage du diesel, et pendant les quarante secondes que ça demande, elle pose son sac à l’arrière sur la couchette, sans rien arranger encore, ça fait partie de ses rituels muets, puis la cantine dans l’espace réservé, là aussi sans l’ouvrir encore. Le gros témoin orange de préchauffe s’éteint, et le diesel ronronne aussitôt comme d’un rendez-vous pris d’avance de longtemps, le seul vrai compagnon de sa semaine, un bruit, la présence obstinée et toujours rassurante des trois cent quatre-vingt-dix chevaux juste sous elle, sous le grand plancher plat. Et le tracteur s’en va lentement parmi les immeubles jaunes, longe le canal aux bateaux noirs immobiles, puis contourne la ville jusqu’aux grands entrepôts : la ville, elle ne la verra plus.

Elle n’entendra plus bientôt sa langue, non plus, maintenant qu’on l’apostrophe, et que les hommes à gros bonnets fourrés (qu’ils portent même l’été, à cette heure de lever du jour) lui indiquent par geste à quelle hauteur du quai de chargement elle doit reculer la remorque, sa remorque de même couleur que la cabine du tracteur, devant laquelle elle a reculé pour engager sa sellette, à laquelle elle a raccordé l’épais jeu souple des conduites hydrauliques, et le jeu plus facile à assembler des commandes électriques. Et maintenant elle peut commander depuis le boîtier, par le double bouton vert (une sécurité), la levée des roues d’appui de la remorque, le tracteur est prêt.

Le chargement va vite et dans le petit bâtiment de ciment aménagé spécialement pour eux, les chauffeurs, Dinara a demandé un café, qu’elle renforce par du Nescafé acheté en France, et dont elle fournit aussi ses collègues. Le bâtiment n’a pas été refait depuis longtemps, il sentirait presque encore le kvass à cinq kopecks le verre, tout autour il y a une planche courant à hauteur d’appui, et quelques tabourets. On peut manger aussi, des petits pains de seigle et du poisson fumé, les sprats. Et puis quand elle sort, le camion est prêt, le réservoir de gazole de cinq cent cinquante litres à gauche rempli, qu’elle videra à raison de cent quarante grammes par cheval et par heure à douze cents tours minute par l’injecteur central à huit perçages, tout cela qu’elle connaît désormais au par cœur, comme le rapport volumétrique de compression, que l’embrayage est bi-disque à sec avec ressort diaphragme à commande hydraulique, que sa boîte de vitesses à dix-huit rapports dont seize synchronisés, deux marches arrière et deux rampants, pont arrière à réduction par couple hypoïde et direction vis-écrou à circulation de billes et secteur et ainsi de suite, les mots qu’elle a retenus directement en français dans le manuel comme nous on retiendrait une suite d’énigmatiques villes étrangères.

Elle n’aime pas quitter la ville, on dirait que ces petits bâtiments jaunes à deux étages, au long de rues pareillement ponctués par les lignes de tramway qui font tressauter sa cabine suspendue, s’effilochent comme pour la retenir, marquer qu’elle aussi est d’ici, de cette ville. Et puis les sapins commencent. De Petersbourg à Pskov il y a 280 kilomètres, soit trois heures trente environ et sa première étape. Il y a une halte au bord de ce très grand lac, un lac comme une mer, dans un infini de sapins au vert toute l’année pareil même si changent le ciel, la brume et les nuages. C’est là, rituellement, qu’elle défait son sac, installant dans la penderie derrière le siège passage ses vêtements, grimpant dans les deux coffres au-dessus du pare-brise, près de l’autoradio, le ravitaillement et la trousse de toilette. Après Pskov continue la même route un peu monotone qu’elle maintenant apprécie comme une connaissance réglée, encore deux cent quarante kilomètres jusqu’à la frontière lituanienne par Ostrov, Pytalov, Karsava et Spogi jusqu’à Daugavpils la deuxième halte pour vérification des scellés à la douane, ç’aura été six heures à rouler dans ce paysage à transformation très lente, six heures de calme qui s’établit lentement dans la tête, sachant que là-bas la ville et ce qu’on y laisse continue et qu’on n’y peut rien, qu’on retrouvera tout ça fin de semaine et qu’il sera temps d’y voir, de décrocher le téléphone et d’avoir rendez-vous au lieu habituel. C’est un grand calme qui se fait dans la tête à mesure du paysage six heures immobiles et elle a appris à goûter ça comme son luxe hebdomadaire, à elle seule réservé.

Et puis c’est des villes aux noms pour elle déjà plus étranges. Quelquefois, selon ce qu’elle doit charger en provenance de Moscou, elle doit faire crochet par Vitebsk et Minsk, rattrapant alors Varsovie directement par Brest (pas le Brest de bout de Bretagne mais un long alignement de ces immeubles gris, avec un grand stade et de longs bâtiments administratifs, et puis des silos à céréale parce que le climat déjà change, le reste de quelques-unes de ces églises à coupoles brillantes), mais de toute façon c’est la même route à deux voies régulières, avec des nids de poule au dégel qui font qu’elle préfère ne pas dépasser le soixante-dix, quitte à se faire doubler par les voitures de tourisme, et même quelquefois de ces grondants camions à moteur hongrois, elle aura économisé le sien propre, et elle se rattrapera à la frontière polonaise. En général donc, ayant coupé par Vilnius qu’elle contourne, elle passe par Bialystock, s’arrête à Grodno pour compléter son plein au prix russe (elle en a ainsi jusqu’à la France).

C’est un autre univers qui a poussé sa frange jusqu’à ici cette frontière, avec des enseignes lumineuses, et du goudron plus souple sur les routes, le début du monde régi par la publicité, et des marques de voitures qui font soudain paraître plus grises et poussiéreuses celles qui viennent de son pays à elle. Depuis qu’elle a le Renault, cela ne l’affecte plus : fière maintenant de cette solitude armée où elle est, avec son nom comme aucun autre nom n’a de lettres, son prénom qui est aussi comment elle nomme et appelle son camion ou seulement, d’autres moments, les six cylindres en ligne et onze litres de cylindrée, quatre soupapes par cylindre du moteur qu’elle emmène. Bialystock elle ne connaît pratiquement qu’à cette heure de nuit où elle arrive, ce restaurant tout de bois où quatre-vingts camions avant elle sont déjà arrêtés, et le bruit et le grouillement et la buée quand ici on entre, qu’on s’assoit, qu’on vous reconnaît et qu’on vous salue (bien sûr elle est la seule de cet âge à faire la ligne, et sur quatre-vingt camions, faut-il compter quatre femmes chauffeur ?), qu’on chuchote même sur son compte, elle équipée du blouson raide et des demi bottines qu’elle a pour le voyage, ici à ces tables épaisses de bois brut et nappe en papier où c’est d’office le menu du jour qu’on vous sert, arrosé d’alcool qu’elle ne touche pas. Ensuite elle marche près du lac. Il y a un endroit désert hors l’été où il sert de camp de vacances, avec des tentes et des bungalows, mais hors les deux mois de saison il reste juste l’armature de jeux d’enfants comme des squelettes mystérieux, l’eau noie sous les étoiles qui sont encore celles du nord, comme plus brillantes et plus proches que dans l’air plus humide des régions tempérées où elle entre. Ensuite elle remontera dans la cabine du Magnum, c’est un poussoir électrique qui déclenche la fermeture intérieure de la cabine, elle tire les rideaux qu’elle a elle-même doublés et complétés par des Velcro adhésifs, et sur la couchette, avant que vienne le sommeil, avec encore les vibrations des neuf heures du premier tiers de route, le sixième de sa semaine, elle écoutera une dernière fois à la radio la langue rauque et grasseyante à la fois de son pays, elle aime ces émissions de nuit où sont lues des nouvelles et récits d’autrefois, elle-même a sur cette étagère en face la penderie, où les conducteurs de l’ouest installent un mini-four à micro-ondes, une dizaine de ses livres préférés, les livres qu’elle lisait au lycée avant les deux ans de formation à la route, et comment il a fallu tenir, quand tous semblaient vouloir lui faire payer rançon d’être fille et d’entrer là. Et elle sait bien comment cela aussi c’est de son pays, d’avoir dans son camion ses livres et que dans le pays des enseignes et du souple bitume et des radios stéréos dans le plafond du camion il n’y en aurait pas un autre à avoir derrière lui La steppe de Tchékhov.

Au-dessus d’elle, l’affichage numérique fluorescent de l’alarme, mais elle n’a même pas besoin d’heure pour repartir à cinq heures, elle sait son rythme de sommeil et la variation de température quand c’est juste l’avant aube, et puis il y aura de toute façon le grondement autour d’elle de quatre-vingts autres diesel.

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Annexe n° 8 : Pour mémoire et vérifications, les trajets, heures, déroulement, kilomètres, plus tickets de caisses de toutes choses bues, mangées, achetées en six jours d’autoroute par un cinéaste et un auteur.

Lundi 18 mai, 11h, Paris porte d’Italie, brasserie du Départ. Péage de Rungis, ticket. Direction Nemours, 83 km, deux cafés croissant, 28F. Puis Nemours Beaune, via Courtenay, Auxerre, Semur, Pouilly, 223 km. Repas : sandwiches poulet mayonnaise, café, 2 fois 27F50 + 2 fois 4F50, acheté une bouteille d’eau minérale pour la voiture. Sortie péage Beaune, 95 F, puis repris ticket pour direction Dijon (avions filmé matériel et péagiers).Direction Beaune Langres, par Corcels, Nuits Saint-Georges et Dijon, 113 km. Péage 65F. Repas, total 215F, note hôtel de la Poste avec petits déjeuner, 430F. Total partiel : 416 km.

Mardi 19 mai. Ticket Langres. Départ 8h, direction Troyes, via Chaumont, Châteauvillain, Soucy, 78 km. Soucy Troyes, puis Troyes Sens, par Sainte-Savine et Villeneuve-l’Archevêque, 86 km. Repas à Sens, l’Arche : deux salades composées, deux desserts, deux cafés, total 168F. Puis Sens Montargis par E 511 et E 60, 65 km, péage 82F. Deux cafés, 9F. Retour Sens direct, 65 km, péage 48F. Hôtel Ibis Sens Ouest, deux dîners menu à 78F, plus deux chambres à 265F, total 686F. Total partiel : 710 km.

Mercredi 20 mai. Réveil 5h30, parking routiers. Sens Courtenay, 32 km, sans péage. Puis deux petits déjeuners complets 64F. Gazole, 386F. Courtenay Avallon par Auxerre et Nitry, 98 km, péage 56 F. Remontée Avallon Nitry par petites routes, total détour 47 km. Repas Nitry, à trois, plus vin et café : 315F. Puis Nitry Châlons, 172 km, dont autoroute Troyes Châlons 19 km, ticket à Troyes. Châlons Sainte-Ménehould, 29 km. Payé par carte d’avance motel autoroutier Sainte-Ménehould, deux chambres avec petit déjeuner : 316F. Total partiel : 1107 km.

Jeudi 21 mai. Retour Châlons, 29 km (contraints sortir autoroute : péage 35F, puis reprendre ticket). Station Total, deux cafés : 9 F. Direction Forbach (contraints sortir autoroute Reims-Cormontreuil, 17 km, péage 36F, puis Reims-Cormontreuil Forbach, via Châlons, Mourmelon, Sainte-Ménehould, Jarny, Verdun, Metz, 153 km, péage 72 F (section gratuite après Metz). Déjeuner « Les Routiers » Freiming Merlebach, trois repas plus bières et cafés, 255F. Forbach Mâcon via Saint-Avold, Faulquemont, Pont-à-Mousson, Toul, Contrexeville, (échangeur Beauchemin, trois cafés 13F50), Langres, Dijon (arrêt station Fina Dijon nord, douceurs et eau, 110F, gazole 352F), Nuits Saint-Georges, Beaune et Tournus, 277 km. Mâcon, deux Coca un Perrier, 42F. Sortie autoroute pour demi-tour : 115F, ticket Mâcon Nord, retour Châlons (encore Dijon Langres puis Chaumont, Châteauvillain, Troyes, Arcis-sur-Aube, 252 km. L’Arche Châlons sud, trois repas avec vin et supplément (sur mon compte) 324F. Total partiel : 1829 km.

Vendredi 22 mai. Deux petits-déjeuners complets aire Châlons, 64F. Puis Châlons Château-Thierry, via Reims et Dormans-Épernay, 58 km. Péage : 128F. Déjeuner Château-Thierry, 152F. Puis Château-Thierry Stuttgart, par Sarreguemines, Haguenau, Karlsruhe, Pforzheim, dîner à Stuttgart-Feuerbach, 338 km. Gazole à Haguenau : 420F. Trois repas, plus bières : 86 DM. Péage Metz : 82F. Total partiel : 2223km.

Samedi 23 mai. Petit-déjeuner : 8 DM. Café + croissant à la frontière : 14F50. Retour Stuttgart Paris direct : 405 km. Péage 142F.

Total général : 2 628 km. Restitution des comptes : total dépenses communes (avec change) : 5722F.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 avril 2014
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