"Il faisait chaud cet été..."
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ce lundi 7 juillet, concert
des Stones à Bercy et page spéciale avec entretiens menés
par Loupien: "Superstoniques"
dans Libération - voici la version intégrale de l'article
sur "Cocksucker Blues", qui a dû être amputé
de quelques amputé de quelques centaines de signes par l'expert
rock Bayon (c'est de ma faute, chaque fois j'en donne un peu plus long
que ce qu'on ma demandé, je tente le coup...) - merci à
lui et A de B. Donc, 21 ans après, flash back sur la tournée
72 et un film qui n'a pas pris une ride. |
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Les choses interdites
ont toujours meilleur goût. N’empêche, on a beau avoir
sur son étagère Gimme Shelter (les Maysles, 1970, avec Altamont),
et One + One de Godard avec les répétitions et l’invention
de Sympathy for the devil (1968, il paraît qu’il en prépare
la version DVD, on attend), le film de Robert Frank commandé puis
interdit par les Stones en 1972 me paraît bien les passer d’une
tête.
On s’en demanderait ce qui ne leur plaît
pas, aux Stones d’aujourd’hui, et pourquoi toujours l’interdit
: à soixante ans, on peut assumer ces excès si seventies,
surtout si on les a soi-même provoqués. Les filles mises
à poil dans l’avion, l’injection intraveineuse filmée
gros plan et temps réel, après tout les images ont circulé
partout et depuis on en a vu d’autres.
Ce qui les choque les Stones, est-ce cette impression de fragilité, de faiblesse ? Pour quelques moments purs scène, avec un Midnight Rambler tout de gestuelle décomposée de Mick au ralenti, on a le triple de temps dans des vestiaires pour basketteurs de province, même pas des loges, des dessous de stades où il s’agit d’attendre trois heures ou plus. Mick Taylor abruti de sommeil récupère sur un banc de ciment. Assis, le dos cassé et le visage dans les mains, Keith peine à l’équilibre et renfonce une clope dans ses dents gâtées (deux ans plus tard il les fera toutes changer), tandis que Jagger, dans un coin avec Ahmet Ertegun, le patron de la maison de disques Atlantic, aligne des chiffres.
Ce serait les aperçus sur la vie privée, qui les gênent ? Frank les photographie à la dure. Il y a cette grande fille noire derrière Keith comme une ombre. Lorsqu’il passe au maquillage, elle vient derrière lui et lui rebrousse les cheveux, un instant le front du fauve se détend, laisse passer un visage de gosse. Plus tard Anita Pallenberg, l’épouse officielle, les a rejoints, baguée et chapeautée elle fait faire à son mari des achats très kitsch dans un tax free d’aéroport. Le mari sourit et laisse faire, il n’y a plus la grande fille noire. Dur aussi pour Mick Jagger, luxe, calme, volupté et Bianca. Dans le grand appartement parisien très clair, un couturier vient essayer une robe sur madame. Dans ce film rempli de groupies consommables, le sein à peine aperçu de Bianca en dit bien plus que tout le reste sur ces gamins qu’on voit crier pour les toucher ou seulement les voir. Frank filme Bianca se préparant les yeux, il lui demande de remonter une boîte à musique de joaillerie où défile La Lettre à Élise ou le genre. Dans la séquence Mick et Bianca, le son aigre de la petite boîte à musique remplace en boucle le gros son Stones : s’est-elle sentie piégée, le veto sur le film a pu en dépendre.
Les Stones, qui ont enfin leur propre maison de disque, doivent encore un titre à Decca. Ils enregistrent ce « blues du suceur de pine », hommage à la pédophilie qui peut passer pour une provocation à l’époque, et serait hors de question aujourd’hui. Une guitare et la voix : Decca évidemment refuse, mais ce sera le générique du film. Il fait chaud en Amérique cet été-là, Keith est torse nu, il joue sur le Steinway qu’on exige dans sa chambre d’hôtel, il improvise un blues, en pro. Et Robert Frank surimpose un plan où il a demandé à Mick de se caresser l’entrejambe, Mick ouvre la braguette, glisse la main, gros plan très long, le piano en off. Ou la scène d’hôtel. Quelque part dans l’Arkansas ? Une fille s’est mise nue sur un des lits de la suite et se caresse le ventre. Le toubib et le trompettiste se mettent à deux pour l’honorer, et Mick Taylor à la recherche d’une cigarette à rouler passe indifférent. Il est deux heures du matin, Keith joue au poker avec les roadies et Bobby Keyes, le petit rouquin saxophoniste dont il a fait son frère parce qu’ils sont nés tous deux le même jour et que Bobby Keyes a joué sur les disques de Buddy Holly. Plus tard ils le renverront, trop d’héroïne, mais il jouera avec eux à Bercy ce soir.
Pour faire plaisir à la caméra, on balance du sixième étage le téléviseur dans la piscine, l’image a fait la gloire clandestine du film, mais elle compte tellement moins que ces instants où Frank est le maître, quand on quitte le vestiaire des sous-sols pour grimper par une rampe de ciment vers la scène, qu’il y a cet instant où on s’arrête, que les cris derrière montent, et que soudain Mick s’élance au petit trop (on l’a vu un peu avant se gargariser en faisant des vocalises) et que Keith, Telecaster vintage en main (sa première tournée avec Telecaster) s’ébouriffe une dernière fois la tignasse. Non plus le Keith renfrogné et mutique de chez Godard, et non plus le Keith stupéfié de la violence d’Altamont, mais, du sein de la dégradation affichée du junkie, cette arrogance neuve de seigneur, et la même énergie considérable s’est élevée d’une taille : c’est lui qui contraint le rythme à cette régression rauque, sur laquelle s’adapte l’impassible Charlie Watts, leur batteur, qui jamais ne se mêle des excès des copains, semble de tout le film ne se passionner que pour cette partie impromptue de billard dans un caboulot noir, sur une route du sud, où personne ne semble savoir – enfin – qu’ils sont les Rolling Stones.
Ce qui reste dans la tête après Cocksucker Blues : cette timidité de gamins à bout de fatigue, dans leurs oripeaux à paillette, comme si la soie devait devenir armure (la belle séquence de Jagger enlevant jean et slip, cette fois ce n’est pas de la triche, pour revêtir nippe à nippe la tenue de scène, écharpes, ceintures, colifichets invisibles et pourtant il n’irait pas au public sans). Et ces sons triturés jamais synchrones, le battement d’un blues tandis que Watts règle la hauteur de son tabouret, puis le jeu dangereux quand il s’agit de montrer l’excès, et qu’on s’y laisse prendre. Même David Seymour, qui cosigne le film avec Robert Frank, et que Frank filme à la fin devenu ahuri de drogue. Une mâchoire s’était refermée sur les Rolling Stones, de luxe ou d’enfer. Et cela, ce bruit de quelque chose qui se referme, sur fond de Midnight Rambler, c’est inusable : on devrait projeter partout ce film, même sans leur consentement.
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